Le roman d’espionnage. Quand la fiction du secret vient au secours de la science politique

Le roman d’espionnage. Quand la fiction du secret vient au secours de la science politique

Par Benjamin OUDET, le 4 octobre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Benjamin Oudet est doctorant contractuel en Science politique à l’Université de Poitiers. Ses recherches portent sur les problématiques du renseignement contemporain et il travaille particulièrement sur les coopérations internationales en matière de renseignement dans le cadre du contre-terrorisme et des opérations militaires multilatérales.

Le roman, s’il est l’objet d’une lecture par les outils conceptuels des sciences humaines, contribue à dévoiler en partie ce que la littérature académique a désigné comme la « dimension manquante » des Relations internationales. C’est-à-dire l’oubli relatif jusqu’aux années 1980 des problématiques du renseignement comme point de compréhension privilégié de la politique internationale.

CET article est issu de la table ronde « Nid d’espions : le masque et la brume » tenue lors des Rencontres de l’IHEDN [1]. Il y fut défendu l’intérêt du roman pour la recherche universitaire ; comme point de visibilité des enjeux de l’espionnage ou sa de forme bureaucratisée dans l’Etat : le renseignement. Au-delà de l’adjonction cosmétique, la réflexion sur la fiction d’espionnage engage le questionnement des conditions épistémologiques et méthodologiques de la recherche académique sur le monde du secret ; là ou l’accès aux sources (documents, entretiens…) est si contraint par la confidentialité nécessaire au fonctionnement des « services ».

Le renseignement est un objet de culture populaire et de discours académique [2]. Loin de constituer un passe-temps périphérique aux activités de recherches « sérieuses », la prise en compte académique de la fiction a été défendue dès le milieu des années 1980 par les études alliant la science politique, l’analyse littéraire et la sociologie littéraire [3]. Mais cela n’est pas toujours allé de soi. Le roman d’espionnage, parce qu’il était classé dans la catégorie de paralittérature fut longtemps exclu du monde de la culture lettrée car sacrifiant la prétention esthétique à l’efficacité narrative [4]. Mais les années 1970 voient la reconnaissance du genre dans les études littéraires. Riches de thèmes, le roman d’espionnage nourrit une réflexion sur les sous-genres littéraires fondée sur l’idée que les « stéréotypes et les idéologèmes qui s’y déploient sont de notre temps » [5] et donc susceptibles de nous en révéler la « qualité ». Cette approche acquit progressivement ses lettres de noblesse dans la science politique et la sociologie. Plus tard et malgré l’épuisement du roman d’espionnage dans les années 1980 [6], persiste l’idée que la fiction (films, littérature, série TV) conserve toute sa pertinence pour l’étude des phénomènes politiques.

Qu’est-ce qu’un roman d’espionnage ?

Dans le contexte post-Vietnam, l’espionnage et le renseignement émergent comme problèmes politiques, juridiques, éthiques, engageant une réflexion sur l’avenir de ce que les théoriciens nomment les « régimes » politiques. S’opère dans les années 1970 la rencontre de deux droites qu’il ne sera plus possible de dissocier par la suite. D’une part le renseignement devint un objet d’études académiques et ne sera plus désormais la dimension manquante des relations internationales, trop secrète pour être étudiée [7]. Dans le même temps prend fin la marginalisation de la paralittérature et donc du roman d’espionnage au sein des études littéraires académiques [8]. Même si la jonction des champs de recherche ne s’opèrera qu’au début des années 1990, apparaît entière l’importance de la fiction pour notre compréhension culturelle du renseignement contemporain.

On ne compte plus les films qui le mettent en scène (Marvel’s, série Star Wars…) à tel point que l’analyse de science politique ne semble plus pouvoir se passer de fiction. Il n’est que de fréquenter le site de la Central Intelligence Agency (CIA) pour s’en convaincre. La centrale américaine, ou La Compagnie comme l’écrira Robert Littell [9], est très claire quand elle invite à faire la distinction entre faits et fiction sur la réalité des métiers du renseignement. Dans sa rubrique « Fact and Fiction : Debunking Some Myths  » l’Agence s’emploie à réduire les mythes véhiculés par le cinéma et la littérature : non les agents de la CIA ne roulent pas en voitures de sport, ne fréquentent la jet set internationale ni ne passent leurs vies dans des cocktails mondains. Et de préciser que ses membres sont des « gens ordinaires » [10]. On aura d’emblée compris à quel héros britannique plus agité cela fait référence…

Aujourd’hui, les études académiques de renseignement (Intelligence Studies) investissent cette dimension fictionnelle par des programmes de recherche importants et des collections universitaires se consacrent à l’analyse des séries TV [11]. Il ne saurait être question ici de recenser de manière exhaustive tous les romans d’espionnage produit depuis la création du genre au tournant du XXe siècle [12], encore moins les études littéraires, historiques et sociologiques dont ils furent l’objet [13]. De même il ne saurait être question d’en décrire l’histoire depuis sa création au début du XXe siècle, tant marqué par des discontinuités des motifs narratifs. Nous conseillons également à la lecture de l’ouvrage de Brett F. Woods, Neutral Ground : A Political History Of Espionage Fiction [14].

L’historien futur ne saurait rendre compte des années de la « Guerre à la terreur » sans la prise en compte d’une série TV comme Homeland. Mais avant que le cinéma et la télévision ne s’imposent comme les lieux privilégiés de cette mise en scène, c’est à travers le roman que fut mis en ordre et se diffusèrent les représentations du monde du secret et du clandestin, de la dissimulation et du spectaculaire, mais aussi de la production de connaissance nécessaire à la sécurité des Etats. S’y joua la constitution d’un univers de sens qui structura la compréhension commune de ces « bureaucraties du secret » et de leurs activités.

Pour Guy Bouchard : « Le roman d’espionnage est un roman dramatique où le protagoniste travaille secrètement au service d’un Etat pour un enjeu de sécurité internationale » [15]. L’Etat s’incarne dans le personnage du chef de l’espion dont le rôle est essentiel puisque l’espion n’agit pas dans son propre intérêt (ou à de rares exceptions comme dans Notre Agent à la Havane, Graham Greene, 1958). Il doit recevoir sa mission de quelqu’un qui est également tenu d’en rendre compte. Le roman d’espionnage met en ordre ce « réel » que nous ne pouvons saisir parce qu’au-delà de la frontière du secret séparant « celui qui en est » (insider) de celui qui n’est est pas (outsider). Pour Thomas Boileau-Narcejac : « Il se situe au carrefour du roman problème, du roman noir, du suspense et de la sciences fiction. Il unit toutes les formes de la peur et de la curiosité. Il semble donner une réponse à la seule question qui obsède tous les esprits » [16].

Définitions que l’on peut admettre provisoirement si l’on considère que le roman d’espionnage de Guerre froide (1947-1991) traite en priorité de quatre sujets : dérober ou récupérer des renseignements concernant des armes atomiques, enlever ou reprendre ces savants atomiques. S’il n’en dévoile pas encore leurs « fonctions », un détour par la théorie du renseignement (définition, principe, et fonctionnement) permet de situer les œuvres fictionnelles dans le répertoire d’action des services.

Qu’est-ce que le renseignement ? La recherche d’une définition est un effort toujours renouvelé au sein des études académiques. Nous reprendrons cette définition synthétique : « Le renseignement est un terme englobant une série d’activités – de la planification et la collection d’information en passant par l’analyse et la dissémination – conduites en secret, dans l’objectif de maintenir ou de renforcer la sécurité relative en apportant une anticipation des menaces ou des menaces potentielles selon des modalités permettant l’introduction de stratégies ou de politiques préventives, incluant, si besoin est des activités spéciales ou clandestines » [17]. Le renseignement se définit également par sa destination : la décision politique et militaire de haut niveau. Il se définit également par des organisations, des bureaucraties, que la fiction peut mettre en scène. Enfin, il se présente comme un cycle d’activités : le cycle du renseignement qui formalise théoriquement la succession d’étapes visant à produire une « connaissance » utile à la décision. Ce cycle se compose de l’orientation de la recherche par le décideur, de la collecte d’informations par des moyens techniques et humains, de l’analyse de ces informations pour la production d’une connaissance, enfin de la dissémination vers le décideur de cette connaissance. Le renseignement peut donc être caractérisé par trois termes : une certaine forme de connaissance, des bureaucraties, des pratiques. Aussi, un débat a lieu au sein des études universitaires sur l’intégration ou non du contre-espionnage (la chasse aux espions comme chez Robert Littell, The Defection of A.J Lewinter, 1973) et des actions clandestines d’influences (la main cachée de l’influence, la troisième voie entre le militaire et le diplomate, la tentative cachée pour changer le monde, covert actions) dans le cycle. Cette discussion soulève un paradoxe quant à l’imaginaire fictionnel lié à l’espionnage. Alors qu’elles ne sont que l’un des aspects des activités des services de renseignement, l’action clandestine d’influence mise en scène à travers la figure de l’espion omnipotent ou le contre-espionnage jouissent d’une sur-représentation dans le champ fictionnel.

Il devient ainsi possible d’aboutir à une définition minimale du roman d’espionnage ou de renseignement : la mise en forme fictionnelle d’une ou de la succession des activités du cycle de renseignement, du contre-espionnage ou des actions secrètes d’influence. La clôture du « monde » reconstitué par le roman met en scène l’une des activités du cycle de renseignement. D’une manière close et bornée à la frontière interne des services comme chez Graham Greene (The Human Factor, 1978), montrant l’interaction des services et des sphères politique comme chez John le Carré (il s’agit généralement des premiers cercles du Foreign Office) ou Len Deighton (Spy Line, 1989), soit le renseignement est intégré à une galaxie plus large d’organisations gouvernementales dans lequel les services ne sont qu’un des éléments d’une trame narrative qui les dépasse. C’est le modèle du roman choral et théâtral de Frederick Forsyth (The Negociateur, 1989) ou Tom Clancy (The Sum of All Fears, 1991).

Rattaché à des types d’activités, l’univers de référence secret et trompeur de l’espionnage qui est mis en scène entraine deux conséquences quant à la typologie des types de productions : espionnage comme série, espionnage comme exemplum, espionnage historiographique, roman d’espionnage à thèse, espionnage-fiction, espionnage quasi-fiction. La seconde implication a trait à la construction de la vraisemblance dans une genre qui prétend au « réalisme » mais qui par définition met en scène un arrière monde par-delà la réalité. Le roman d’espionnage traite des relations et des affrontements entre nations et systèmes politiques par l’entremêlement de l’histoire universelle et de thèmes connus avec des personnages fictifs dans une « vision conspiratrice de l’histoire ou de la politique » [18]. C’est en somme pour les romanciers réalistes l’ambition de dévoiler la part insaisissable parce que non susceptible d’être l’objet d’une enquête les sciences sociales. Comme le remarque Brett F. Woods, « ce mélange opère comme un médium dans les documents, dates, procédures opérationnelles, technologie et d’autres représentation de la réalité coexistent avec des événement et personnages fictifs » [19]. Ce rapport aux relations internationales dans leurs aspects secrets est une caractéristique particulière du roman d’espionnage qui le différencie des autres genres de la paralittérature (policier, science-fiction…) et qui constitue l’un des attraits principaux pour le chercheur en relations internationales. Gabriel Veraldi remarque que : « Le roman d’espionnage est né de la guerre secrète et n’a jamais échappé à son emprise ; on ne peut pas comprendre l’évolution, la thématique, le rôle social de l’un sans se référer aux péripéties de l’autre. Ensuite ce type de roman décrit des milieux humains qui sont profondément étranger à l’expérience ordinaire de la vie » [20].

Mais il peut comme chez John le Carré transcender cette mise en scène et devenir le point d’explicitation d’autre chose. Si le Carré fait immédiatement figure de maître, la lecture en série de ses ouvrages révèle que l’espionnage n’est pas son problème. Par la mise en scène du système politique à travers les bureaucraties du renseignement, il explore les dilemmes de l’exercice du pouvoir et de la responsabilité morale. Les personnages y révèlent le conflit de leurs ambitions, de leur loyauté (contre-espionnage). Pour reprendre ses mots dans « A Sentimental Lover  » en 1967 et repris dans « Tinker, Taylor, Soldier, Spy  » en 1974, la compréhension des dilemmes moraux du renseignement est une tentative de compréhension de l’inconscient des démocraties libérales, autrement dit, « une guerre dans les coulisses de la bonne conscience ». Interprétation encore incertaine pour ses biographes et exégètes…

Le roman d'espionnage. Quand la fiction du secret vient au secours de la science politique
Benjamin Oudet lors des Rencontres de l’IHEDN
Benjamin Oudet a cosigné avec Olivier Chopin « Renseignement et Sécurité » (Paris, Armand Colin).

Un politiste qui lit des romans est un politiste qui travaille : de l’intérêt de la fiction pour la recherche académique

Pourquoi le renseignement n’a t – il pas été (en France) l’objet de recherches académiques, permettant à la fiction d’occuper un espace de compréhension laissé vacant par la science politique ? Pour Pierre Rosanvallon, l’Etat comme problème politique ou comme phénomène bureaucratique est au cœur des passions partisanes et des débats philosophies tout en restant une sorte de non-objet historique [21]. S’est ajoutée, jusqu’aux années 1990, la désaffection des universitaires Français pour un sujet qui renverrait aux pires errements de la raison d’Etat, à un mal moral de l’Etat comme une survivance monarchique dans le contexte d’approfondissement de l’Etat de droit [22]. Pourtant Erik Neveu remarque que : « Les genres littéraires « mineurs », regroupés sous le terme générique de paralittérature, offrent des témoignages irremplaçables pour l’étude de sociétés, des idéologies, des aspirations de acteurs sociaux. Comment pourrait-il en être autrement puisque – de par les thèmes abordés – ces ouvrages se situent souvent au carrefour des discours politiques et des productions culturelles » [23]. Il ajoute : « Lieu de cristallisation, miroir des idéologies et de leur fonctionnement, le roman d’espionnage constitue un point d’observation, un point de départ logique à l’investigation » [24]. S’agit-il alors de comprendre la société ou le renseignement à travers le roman d’espionnage ?

La science politique est une discipline empirique des sciences sociales soumise au respect de trois conditions épistémologiques : le principe de vérification ou infirmation comme critère d’acceptabilité de ses résultats ; le recours aux techniques rationnelles capables d’avancer une explication causale des phénomènes étudiés ; l’absence de jugement de valeur, autrement dit la neutralité axiologique couplée à l’injonction de prendre « les phénomènes comme des choses ». Le chercheur se doit donc « d’administrer la preuve sur documents ou entretiens. Mais, eu égard à l’accès limité aux sources autour desquelles bâtir son enquête, la littérature d’espionnage « sérieuse », c’est-à-dire, l’écriture de romans par des écrivains ayant une connaissance du milieu pour y avoir appartenu et ayant pour objectif de faire voir les logiques d’un milieu professionnel, s’impose comme un complément légitime à la recherche empirique et à l’enquête universitaire traditionnelle [25]. Par exemple, comment rendre compte de l’action clandestine d’influence ou de la coopération internationale alors que ce sont deux activités les plus protégées par les services de renseignement ? Il s’agit donc pour le roman ou la fiction en général de dévoiler ce qui se passe au-delà de cette frontière du secret, tout en s’inscrivant dans son « genre », sans toutefois donner au chercheur l’illusion d’une symétrie parfaite.

Mais l’initiative peut aussi être interne. Des chercheurs comme Nigel West ont montré que la production littéraire d’anciens des services secrets britanniques était motivée par la relative frustration de ne pouvoir expliquer leur métier au grand public ; la fiction devenant alors le lieu privilégié de ce dévoilement [26]. Les œuvres de John le Carré, Graham Green ou Ian Fleming qui tous trois ont appartenus à ces services font l’objet d’une redécouverte et d’une interrogation nouvelle par le champ de recherche sur le renseignement autour de deux problématiques générales : l’invention supposée du roman « extérieur » face à la vérité supposée des pratiques « intérieures » ; les relations entre institutions et industrie du divertissement et de la production fictionnelle [27].

La science politique est la dernière arrivée dans l’analyse de la production littéraire où dominait jusqu’aux années 1980 la place de l’historien et du sociologue de la littérature. Alors que l’approche des historiens s’attache à dresser une chronologie du genre à travers quelques grandes œuvres qui définissent les thèmes et structures des romans [28], l’approche sociologique s’intéressera aux conditions de production des œuvres par une sociologie des producteurs (éditeurs, écrivains) et des lectorats [29]. L’historien décrit l’évolution du genre en y repérant les périodes de consensus paradigmatiques autour de thèmes et motifs narratifs, entre périodes de cassures. Elle procède à la fois à l’étude de la littérature dans la société et de la société dans la littérature. A l’étude de l’espionnage dans le roman et du roman dans l’espionnage. Ce à quoi il faut ajouter un réseau de discussion souterrain entre les œuvres et les auteurs quant à la crédibilité de leurs récits. Ainsi, peut-on lire chez Robert Littell : « ça se passerait surement comme ça dans un le Carré, mais dans la réalité… » [30]. La problématique se pose à l’écrivain : le roman ne doit pas être l’objet d’une injonction au « réel », est-il avant tout création et imagination ? Il est aussi mise en ordre du réel, d’un réel que les sciences sociales et humaines sont de moins en moins capables de saisir. Mais contrairement à d’autres genres littéraires, le roman d’espionnage parce qu’il traite du tréfonds de l’Etat et de ses turpitudes, doit « faire vrai » et « dire le vrai ».

Le roman se positionne donc à la fois comme un « faire voir » par la reconstitution plus au moins crédible et plausible d’un milieu (code, normes, déontologie) et de ses relations avec le monde qui n’en est pas ; et un « faire connaitre » qui tiendrait plus à la pédagogie, c’est-à-dire enseigner sur le fonctionnement de ce milieu. L’hyperréalisme recherché des fictions contemporaines du renseignement occupe cette fonction de dévoilement et de pédagogie, mais aussi de mise en ordre d’une « réel » fuyant [31].

Par exemple, que nous apprend le roman d’espionnage sur le métier d’espion et d’agent de terrain ? Chez Josette Bruce : « L’Impitoyable métier qu’exerçait Hubert (Bonniseur de la Bathe) excluait sentimentalité et pitié. On ne pourrait se le permettre. Comme sur le champ de bataille, c’est à qui tire le premier ». Et OSS 117 de nous dire qu’il « aime l’Aventure pour ce qu’elle représente. J’avais à choisir entre le gangstérisme et l’espionnage. J’ai choisi l’espionnage… C’est le seul métier où l’on puisse encore donner libre cours aux vieux et impérissables instincts de l’homme » [32].

Derrière l’illusion de la paix par l’absence de bataille, le roman montre la supposée réalité profonde et dissimulée de la guerre perpétuelle entre Etats. « Il rapporte sous une forme romancée les conflits d’intérêts ou d’influence entre nations en privilégiant les formes souterraines de ces affrontements » [33]. Dans ce contexte : « L’agent secret s’intéresse aux relations internationales ou à la sûreté de l’Etat » [34]. Ce qui n’est pas sans incidence sur le danger qui pèse sur sa personne. Forcément clandestin et engagé dans une guerre secrète il est tour à tour l’incarnation et le réceptacle de l’anarchie des relations internationales et des antinomies de la raison d’Etat. D’un côté l’espion n’est pas un acteur sans souveraineté parce qu’il agit sur le territoire d’un Etat donc soumis à un certain système politico-juridique. Mais parce qu’il est clandestin, il n’est plus un sujet de droit « normal » et s’expose à une répression sans limite de l’Etat cible en l’absence de toute restriction juridique et de tout impératif de retenu quant à son traitement s’il est découvert. Incarnation donc de l’anarchie internationale dans le sens où aucun « Super-Etat » ne peut imposer un ordre équivalent à la concorde civile intérieure que protège les Etats en-dedans. En principe, rien n’empêche les Etats de mener les uns contre les autres des politiques de renseignement et des s’envoyer des espions [35]. Face à l’incertitude incompressible du comportement des acteurs étatiques, le renseignement devient l’outil privilégié de réduction de cette incertitude, et l’espion incarne à la fois l’une des potentialités de l’anarchie internationale et son correctif : la recherche de la connaissance des capacités et intentions de « l’autre » pour réduire l’incertitude de son comportement.

Suivant cette perspective et dans le contexte démocratique, l’espion est très tôt construit comme la figure topique et antinomique des principes de la démocratie libérale (ou la publicité des actes de gouvernement est construit comme un mécanisme de régulation). Parce que son cœur de métier est la tromperie, la dissimulation, le mensonge et le secret comme condition d’exercice il serait la face spéculaire de l’action de l’Etat et de ses basses œuvres. Personnifiant les mains sales de la raison d’Etat, sa positivité viendrait pour Alain Dewerpe de la hauteur de l’idéal qu’il défend : les valeurs de l’Etat nation [36]. Il tient ensemble et réconcilient les dilemmes de la raison d’Etat, c’est-à-dire l’impératif de l’action laide pour le bien supérieur de l’Etat, non pas Etat pour lui-même, mais instance morale protectrice du peuple et d’un certain régime politique jugé « meilleur ». D’où la tendance de fond dans la littérature de Guerre froide à poser l’espion comme premier rempart contre les « barbares ». E. Neveu note que : « Jadis encore associé aux images d’un Léviathan menaçant pour la société civile ou les plus démunis, l’Etat et ses représentants se trouvent désormais promus au rang de justiciers, de garants d’un ordre qui mérité d’être défendu » [37]. Pour que les forces du Bien perdurent, il faut que les forces du Mal agissent. L’une ne peut se maintenir sans l’autre. Quelque soient les substances du Bien et du Mal que les fictions mettront en scène et recomposeront selon l’époque.

Si l’agent de l’administration est autorisé à agir « par le mal » c’est pour la protection d’un bien supérieur. Mais protection vis-à-vis de qui et de quoi ? [38]. Le roman d’espionnage met en scène des agents de l’Etat engagé dans une guerre dite secrète, c’est-à-dire qui n’est pas déclenchée suite à une déclaration et n’oppose pas des armées régulières. On peut même dire que tout l’enjeu de l’espion est de mener un guerre secrète pour éviter la guerre ouverte ; avec la méta-interrogation : allons-nous survivre ? Oui si l’espion est efficace.

Conclusion

Le roman, s’il est l’objet d’une lecture par les outils conceptuels des sciences humaines, contribue à dévoiler en partie ce que la littérature académique a désigné comme la « dimension manquante » des Relations internationales. C’est-à-dire l’oubli relatif jusqu’aux années 1980 des problématiques du renseignement comme point de compréhension privilégié de la politique internationale. Malgré le développement exponentiel d’une production académique consacrée au renseignement, la discipline des Relations internationales et des études de renseignement demeure dans un état de « déconnexion alarmante » [39]. La reconnaissance de la légitimité de la fiction du secret comme objet de recherche légitime s’opère au sein d’un champ académique (Intelligence Studies) qui lui-même travaille à sa reconnexion avec les Relations internationales. S’ajoute à cela deux aspects nouveaux mis en lumière par les recherches récentes de science politique. La destination ou la fonction de la fiction n’est plus uniquement pour le politiste, le sociologue ou l’historien le lien d’une investigation sur l’objet visant à l’exploration des productions culturelles [40]. L’intérêt de ces productions tient dans leur capacité de dévoilement et de mise en lumière des espaces secrets, confidentiels, « retranchées » [41] de l’espace public que sont les services secrets et les politiques de renseignement. Le roman d’espionnage et la fiction du secret en général est un lieu où se reflète une culture et suggère le parallélisme ou les homologies qui relient l’évolution du genre aux soubresauts de la société et de l’ordre (et désordre) international. Pourtant, et malgré ces justifications, il reviendra au lecteur de croire ou non au potentiel « révélateur » du roman et de le mettre à la balance des sciences humaines. En dernière analyse il lui appartiendra de déterminer si le réel tel qu’il est montré par les sciences sociales est supérieur au réel tel qu’il est imaginé par le roman, si vraisemblable soit-il.

Copyright Octobre 2017-Oudet/Diploweb.com


Rencontres de l’IHEDN 2017. Nid d’espions : le masque et la brume. Vidéo de la table ronde avec Bernard Besson, Benjamin Oudet et Vincent Crouzet, animée par Pierre Verluise, fondateur du Diploweb.com


Bibliographie sélective

Angenot, Marc. « Qu’est-ce que la paralittérature  ? » Etudes Littéraires 7, no 1 (1974) : 9‑22.
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Bleton, Paul. Les Anges de Machiavel. Québec, Québec : Nota Bene, 2005.
Bleton, Paul, Mélika Abdelmoumen, et Désiré Nyela. La cristallisation de l’ombre  : Les origines oubliées du roman d’espionnage sous la IIIe République. Limoges : Presses Universitaires de Limoges et du Limousin, 2011.
Boltanski, Luc. Énigmes et complots : Une enquête à propos d’enquêtes de Luc Boltanski. Gallimard, 2012.
Bouchard, Guy. « Le Roman d’espionnage ». Etudes Littéraires 7, no 1 (1974) : 23‑60.
Dewerpe, Alain. Espion : Une anthropologie historique du secret d’État contemporain. Paris : Gallimard, 1994.
Gill, Peter, et Mark Phythian. Intelligence in an Insecure World. 2e éd. Polity, 2013.
Jenkins, Tricia. The CIA in Hollywood : How the Agency Shapes Film and Television. 2e éd. University of Texas Press, 2016.
Marin, Louis. Lectures traversières. Paris : Albin Michel, 1992.
Neveu, Erik. L’idéologie dans le roman d’espionnage. Paris : Les Presses de Sciences Po, 1985.
Rosanvallon, Pierre. L’Etat en France  : de 1789 à nos jours. Paris : Seuil, 1993.
Schweighaeuser, Jean-Paul (1941- ) Auteur du texte. Panorama du roman d’espionnage contemporain / Jean-Paul Schweighaeuser. Paris : l’Instant, 1986..
Svendsen, Adam D.M. « Painting rather than photography : exploring spy fiction as a legitimate source concerning UK–US intelligence co-operation ». Journal of Transatlantic Studies 7, no 1 (1 mars 2009) : 1‑22.
Veblen, Thorstein Bunde. Théorie de la classe de loisir. Paris : Gallimard, 1979.
Veraldi, Gabriel. Le Roman d’espionnage. Paris : Presses Universitaires de France – PUF, 1983.
Wark, Wesley K. Spy Fiction, Spy Films and Real Intelligence. Reissue. London ; New York : Routledge, 2015.
Warner, Michael. [(The Rise and Fall of Intelligence : An International Security History)]. Georgetown University Press, 2014.
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Woods, Brett F. Neutral Ground : A Political History Of Espionage Fiction. New York : Algora Publishing, 2007.

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Nouvelles preuves: le MH17 abattu par un missile «lancé d’un territoire contrôlé par Kiev»

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Le parquet général de la République populaire autoproclamée de Donetsk a déclaré disposer de nouvelles preuves témoignant que le Boeing 777 de la Malaysia Airlines a été abattu par un missile Bouk lancé depuis le territoire se trouvant à l’époque sous contrôle de Kiev.

Le Boeing 777 de la Malaysia Airlines, qui s’est écrasé dans le Donbass en 2014, a été détruit par un missile Bouk lancé depuis le territoire contrôlé à l’époque par les autorités ukrainiennes, a annoncé le parquet général de la République populaire autoproclamée de Donetsk qui a pris connaissance de nouvelles données.

«L’enquête dispose de nouvelles preuves qui confirment la lancée du missile Buk depuis les alentours de la localité de Zarochinskoye, dans la région de Shakhtersk, qui se trouvait sous contrôle de l’armée ukrainienne au moment du crash.»

Selon le chef du Département des enquêtes, Roman Beloous, les militaires du régiment ukrainien d’engins sol-air 156 pourraient être impliqués dans cette affaire.Le Boeing 777 de la Malaysia Airlines reliant Amsterdam à Kuala Lumpur s’était écrasé dans le Donbass (est de l’Ukraine) le 17 juillet 2014, faisant 298 morts, en majorité des Néerlandais.

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pas

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Censure douce-inquiète

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Censure douce-inquiète

Depuis la fin septembre (le 27), l’économiste souverainiste de gauche Jacques Sapir a été exclu, – on dit officiellement “suspendu” de son “carnet” (blog) nommé RussEurope. Sapir a bien entendu trouvé à se reloger mais il aspire essentiellement à se voir réintégré là où se trouvait sa place. On prend connaissance des divers détails de cette aventure, ainsi que des péripéties des censeurs autant que de la victime de cette censure dans le texte ci-dessous, de Edouard Chanot, publié sur Spoutnik-français. Nous avons choisi ce site pour nous mettre à l’unisson des autorités ayant pris cette mesure contre Sapir, qui affirment qu’il n’y a pas de censure ; chez nous, non plus, et, dans cet esprit-là, si républicain et laïc, va pour Spoutnik-français.

Cette action prise contre Sapir, qui développe des commentaires dont le ton modéré, la rigueur scientifique, etc., ne dissimulent pas qu’ils sont heureusement et fermement antiSystème, n’est en aucun cas une surprise dans notre chef ; la surprise serait plutôt sur le long terme en arrière de nous : “Comment n’a-t-il pas été ‘exclu’ avant ?” RussEurope est hébergé par le serveur Hypothèses, d’une impeccable rectitude académique : appartenant à Open Edition (en français dans le texte), rattaché au CNRS, à l’EHESS et à l’Université Aix-Marseille. Dans de telles conditions et considérant les positions et penchants des uns et des autres, l’acte de censur, est du type “censure douce”. (Car il y effectivement censure : dès lors qu’ils disent qu’il n’y a pas, il suffit de faire inversion pour être assuré qu’il y a…) Dans le titre, nous avons précisé : “censure douce-inquiète” car c’est bien cela : Sapir a fini par les “inquiéter” avec ses analyses indépendantes, et ils sont également “inquiets” des répercussions de leur geste…

(A cela, on ajoutera des considérations “humaines, trop humaines” d’autant plus courantes dans les milieux du mandarinat scientifique qu’on affecte de n’en pas être affecté, comme par exemple la jalousie des collègues bienveillants dont les citoyens avisés sont bien peu nombreux à visiter les sites.)

D’une façon générale, à chaque affaire de cette sorte qui marque bien la volonté de censure du Système face à la presse et à l’action antiSystème, on ressent cette absence de volonté décisive et furieuse des censeurs. Le Système reste pris dans cette contradiction fondamentale d’être appuyé sur des principes fondamentaux de liberté qu’il est sans cesse obligés de menacer puis de violer avec plus ou moins d’efficacité pour tenter d’empêcher son opposition de se manifester. Le Système est prisonnier de la contradiction fondamentale entre l’étiquette et l’apparence fringante de son “libéralisme” progressiste-sociétal, et la radicalité extrémiste de son action entraînant une résistance de même intensité.

Le texte ci-dessous, de Spoutnik-français, est de Edouard Chanot, le 5 octobre 2017. (Le titre initial, « Jacques Sapir : “Mon carnet suscitait la jalousie de certains collègues” », a été modifié pour des raisons techniques.)

dde.org

 

http://www.dedefensa.org/article/censure-douce-inquiete

L’Asie devient elle la championne de la mondialisation ?

L’Asie devient elle la championne de la mondialisation ?


Par Ronald Meinardus – Le 24 septembre 2017 – Source Global Times

L’influence croissante de la Chine en Asie du Sud se voit dans les hôtels de toute la région. Peu importe où il voyage, le visiteur est entouré d’hommes et de femmes d’affaires chinois, que ce soit à Lahore, à Karachi ou à Colombo.

Vous rencontrez également des délégués chinois au Bangladesh, au Népal ou aux Maldives. On a l’impression qu’ils sont partout.

De plus en plus performants dans l’exercice du soft power – qui était considéré comme une spécialité exclusive des États-Unis – les diplomates chinois sont très habiles à présenter en douceur la façon dont leur nation prend le contrôle d’une économie régionale après l’autre.

Habituellement, cette prise de contrôle est vendue au public comme une association « gagnant-gagnante » pour les deux côtés.

La fierté va de pair avec cette présentation des choses, un refrain souvent entendu étant que « tout projet chinois apporte emploi et croissance économique ».

J’ai été témoin de cela dans de nombreuses régions du monde – en Asie du Sud, en Afrique du Nord et en Grèce. Anecdotes et sentiments diplomatiques mis à part, ce changement vers une omniprésence chinoise aura des implications politiques notables.

Retour de bâton contre la globalisation

Le monde dans lequel nous vivons s’est inversé. Nous assistons à un rejet de la mondialisation dans certains pays occidentaux, ainsi qu’à un retour aux pratiques isolationnistes par le leader du soi-disant monde libre lui même.

Parallèlement, la superpuissance (toujours) communiste s’impose comme un champion du libre-échange et de la mondialisation.

Cette rupture est, si on la considère comme une tendance historique profonde, reflétée dans le déplacement du centre de gravité du monde économique.

Au cours de la dernière décennie, ce centre s’est déplacé vers l’Asie de l’Est, avant tout en Chine, laissant derrière lui l’Europe et l’Amérique du Nord.

Conformément à ce changement, les opinions sur les avantages de la mondialisation sont beaucoup plus positives en Asie qu’en Occident.

Selon un sondage de 2016, seulement 37% des Français et 40% des Américains ont déclaré que la mondialisation a un effet positif sur leur société. Les chiffres pour le Vietnam et l’Inde se situent respectivement à 83% et 91%.

Conformément à cette perspective positive concernant la mondialisation, les Asiatiques sont particulièrement optimistes quant à leurs perspectives financières et économiques. Selon un rapport du Pew Research Center, « 94% des Vietnamiens, 85% des Chinois, 71% des Bangladeshis et 67% des Indiens pensent que les enfants d’aujourd’hui seront mieux que leurs parents ».

Le pessimisme occidental

De l’autre bord, le rapport indique que « en Europe et aux États-Unis, le pessimisme est omniprésent ». Ce pessimisme est la matière première sur laquelle les nationalistes et les populistes des pays occidentaux construisent leurs campagnes contre le libéralisme.

Quel est l’arrière-plan de ces importantes divergences d’opinions entre les économies très développées et celles émergentes ?

Les premières sont saturées, bien alimentées et en train de se lancer dans un monde post-matériel. Les autres sont en retard, ont soif d’évolution, sont ambitieuses et inspirées.

Bien sûr, tout cela a des implications politiques majeures. D’un point de vue libéral, il convient de noter que les peuples des économies émergentes sont généralement plus favorables au système du marché libre que ceux qui vivent dans des économies avancées.

Dans ce qui peut sembler presque bizarre, compte tenu du chemin de l’histoire moderne, le soutien au capitalisme – selon les données du Centre de recherche Pew – est le plus élevé au Vietnam (97%), en Chine (76%), en Malaisie (73%) et en Inde (72 %). L’Allemagne n’est pas mal avec un niveau de soutien de 70%, alors que la France obtient un résultat de 60%.

Les puissances cherchent le statu quo

Une interprétation de ces données pourrait être que les pays qui sont entrés dans cette course de rattrapage du retard économique sont plus enclins à trouver des voies de développement économiques. Dès qu’ils atteignent un certain niveau de maturité, ils deviennent des puissances cherchant le statu quo, se concentrant sur la défense de ce qu’ils ont et le blocage des concurrents sérieux.

Je pense que nous observerons le même schéma une fois que les Chinois auront atteint leur position dominante sur les marchés qu’ils grignotent maintenant sur le marché mondial.

La domination et les monopoles ne sont jamais bons, ni en politique ni en économie. Par conséquent, un cadre réglementaire est nécessaire pour définir les règles de coopération économique.

Certaines personnes se demandent tout haut si l’Allemagne et l’Union européenne peuvent remplacer les États-Unis en tant que puissance internationale « bienveillante ».

La question de savoir si l’Europe et l’Allemagne peuvent remplacer les États-Unis est purement théorique car il faudrait qu’il y ait le désir que cela se produise.

L’Union européenne est différente

L’UE est différente des superpuissances traditionnelles. Elle n’aspire plus à la suprématie politique ou économique.

La déclaration la plus forte à cet égard provient de la chancelière allemande Angela Merkel. À la lumière des signaux isolationnistes de Washington, elle a suggéré qu’il serait grand temps pour l’Europe de « prendre son destin en main ».

Mais son ambition n’est pas globale. Merkel pense simplement que l’Europe devrait reprendre en main des domaines qui ont longtemps dépendu du gouvernement américain. Et atteindre cet objectif sera assez difficile, à cause de la forte hésitation d’une grande partie de l’Europe face à cet objectif.

Il est donc difficile d’imaginer que l’UE veuille entrer dans la compétition avec les États-Unis et la Chine, au moins en ce qui concerne l’Asie. Les Européens semblent satisfaits de n’être que des partenaires économiques. Grâce à cette retenue, les Européens ont gagné respect et reconnaissance.

Bien que l’UE ne soit pas le leader mondial en termes de force militaire et de realpolitik, elle est encore très populaire en Asie et dans la plupart des autres régions du monde. Selon le récent Eurobaromètre, 84% des Chinois, 83% des Indiens et 76% des Japonais ont une vision positive de l’Union européenne.

L’enquête montre que l’UE est perçue globalement comme « un lieu de stabilité dans un monde en difficulté ». Les principaux atouts de l’UE sont son respect pour la démocratie, les droits de l’homme et la loi.

Avec le gouvernement des États-Unis sous Trump renonçant si visiblement à ces principes libéraux dans leurs affaires étrangères, le rôle de l’Europe en tant que protecteur et promoteur des principes libéraux a considérablement augmenté.

Ronald Meinardus

 

http://lesakerfrancophone.fr/lasie-devient-elle-la-championne-de-la-mondialisation

 

Le service de la classe, par Frédéric Lordon

Source : Le Monde diplomatique, Frédéric Lordon, 03-10-2017

Pour savoir ce que c’est que l’inconscience subjectivement vécue du journalisme objectivement au service de la classe, il suffit de lire l’article du Monde intitulé « Macron face à l’étiquette de président des riches » (1). Citons : « L’opposition tente d’installer la même petite musique qu’il y a dix ans : “Macron, président des riches” » . Sans les cabales vicieusement musicales de « l’opposition », la chose, en effet, aurait-elle pu venir à l’idée de quiconque ? À lire la suite de l’article, il y a de quoi en douter car, en définitive, pas un fait susceptible de soutenir cette retorse accusation n’est réellement établi, preuve en est qu’ils méritent tous le conditionnel et surtout de les faire endosser par les petits musiciens : « les “insoumis” seraient les représentants du “peuple” face à l’ancien banquier d’affaire devenu président de “l’oligarchie” » ; à en croire des socialistes — des socialistes ! — « le nouveau président mènerait une politique inégalitaire ». Mais rien de tout ça n’est assuré, on demandera sans doute aux Décodeurs de trancher : le président Macron mène une politique pour l’oligarchie, vrai ou faux ?

Ni de droite ni de gauche : « efficace » !

Il faudra bien ça pour éclaircir cet incompréhensible mystère : comment se peut-il en effet qu’une élection de classe tranchée comme jamais livre ainsi une politique de classe tranchée comme jamais ? Heureusement un « conseiller » de l’Elysée vient nous sortir de la difficulté : « La question n’est pas de savoir si le budget est pour les riches ou les moins riches[car dans la tête d’un « conseiller », les pauvres n’existent pas, il n’y a que « des moins riches »], s’il s’agit d’un budget libéral ou social, la question, c’est celle de l’efficacité ».

La récurrence entêtante, presque frénétique, dans le discours gouvernemental de ce topos vieux comme Deng Xiaoping (lui parlait des chats à qui on ne demande pas s’ils sont marxistes ou pas mais d’attraper les souris) ou Tony Blair, qui déclamait semblablement (les souris en moins) devant les parlementaires français en 1998, en dit long sur la sécheresse d’imagination d’un gouvernement qui porte le service de la classe à son comble, et ne pourra, en effet, jamais se trouver d’autre vêtement que « l’efficacité » — quand bien même tout ce qui a été fait depuis trente ans, et qu’il se propose simplement d’intensifier, a spectaculairement échoué. Heureusement, il y a la presse pour s’émerveiller de la modernité du vieux, de l’inédit du non-advenu (« le clivage gauche-droite n’existe plus »), ou de la percée du surplace (« LRM n’est pas un parti »). Et puis pour examiner avec gravité les arguments de « l’efficacité ».

Il ne reste plus qu’elle en effet pour prendre au sérieux ces dérisoires recouvrements sous lesquels la commission ouverte aux intérêts du capital apparaît avec une grossièreté sans précédent. Mais peut-être faut-il en tirer parti pour que le voile, déjà d’une minceur extrême, achève de se déchirer. En tout cas il ne faut pas se priver d’une occasion aussi savoureuse que celle offerte par Benjamin Griveaux secrétaire d’État (à on ne sait pas trop quoi d’ailleurs, mais domicilié à Bercy), qui livre dans Macron Magazine un pur concentré de la pensée économique du quinquennat, un joyau de pensée même, destiné à convaincre que la défiscalisation déboutonnée du capital combinée à la démolition des protections juridiques du travail ne sauraient en aucun cas être assimilées de près ou de loin à une politique de droite (2). Car voilà le cœur de filet : « On n’a pas suffisamment de capitaux pour financer la croissance de nos entreprises. Et en face, on a un chômage de masse depuis trente ans. Si on ne réconcilie pas les deux ça ne marchera pas ». Et plus loin : « Évidemment si on réforme la fiscalité du capital sans améliorer le marché du travail, c’est hémiplégique et ça ne fonctionne pas. La bataille se mène sur tous les fronts ». Incidemment il faut prêter attention à ce « tous les fronts » dont on peut prédire sans grand risque de se tromper qu’il est appelé à des retours fréquents lui aussi, puisqu’il est en fait le nom, à peine masqué, de l’offensive générale : « pas une possibilité de régression ne restera sans examen », voilà ce qu’il y a lieu de comprendre avec « tous les fronts ».

3 milliards d’ISF en moins pour 9 millions d’investissement en plus : « efficace »

S’il faut prendre les choses par le bout le plus scandaleux, c’est sans doute à la défiscalisation ISF du capital-actions qu’il faut s’intéresser en premier — alias « le capital qui manque à nos entreprises ». Car voilà l’affaire : Griveaux pourra bien défiscaliser jusqu’au bout du bout, ça ne fera pas plus d’une cacahuète d’investissement supplémentaire. Pour une raison en fait extrêmement simple, dont le seul mystère résiduel consiste à savoir si les macronomistes passent réellement totalement à travers ou bien, si conscients de tout, elle est juste l’objet de leur part d’un immense éclat de rire. La raison simplissime, c’est qu’il n’y a investissement supplémentaire qu’à proportion des émissions nouvelles d’actions. Or celles-ci sont dans les tréfonds : 12,5 milliards d’euros en 2014, 10 en 2015 (3), à comparer avec un volume brut d’investissement de 262 milliards d’euros pour les entreprises non-financières — dont les nouvelles actions auront donc financé un énorme 3,8 %, ceci dit pour donner une idée de l’indispensable « efficacité » de la Bourse.

En tout cas, l’écrasante majorité des actions qui composent les portefeuilles financiers, et vont donc désormais échapper à toute fiscalisation, sont des actions acquises sur les marchés secondaires, qui sont en quelque sorte les « marchés de l’occasion » des actions, où l’on se revend des actions déjà émises, qui ont donc déjà produit leur effet de financement de l’investissement — car cet effet, elles ne le produisent qu’une fois : à l’émission, c’est-à-dire au moment où cette toute première vente s’effectue contre monnaie récupérée par l’entreprise émettrice. Or c’est un tout autre sport qui se joue sur les marchés secondaires : celui de l’achat-revente spéculatif, entre investisseurs financiers exclusivement. Un jeu que les entreprises émettrices, qui en sont totalement absentes, ne font que regarder à distance sans qu’il les concerne en rien (en tout cas du point de vue de leur capacité d’investir) et, bien sûr, sans en voir la couleur.

On peut maintenant indiquer quelques ordres de grandeur pour fixer les idées. Si en 2015, donc, les émissions d’actions se sont élevées à 10 milliards d’euros, la capitalisation de la place de Paris, c’est-à-dire la masse des actions qui tournoient dans les mouvements d’achat-revente sur les marchés secondaires est de 3 300 milliards d’euros (4). Prenons le parti du calcul de coin de table en faisant l’hypothèse que les portefeuilles de titres des assujettis à l’ISF reflètent ces proportions : il s’en déduit que ces messieurs-dames ne contribuent à l’émission de nouvelles actions qu’à hauteur de 0,3 % de leur fortune financière. Mettons les choses dans l’ordre inverse : toute mesure de défiscalisation ISF des portefeuilles actions représente à 99,7 % de la pure aubaine, sans aucun effet sur l’investissement, aberrante disproportion qui dérive immédiatement de l’absurdité consistant à défiscaliser les stocks au nom des flux. On chiffre à 3 milliards le coût pour les finances publiques de cette défiscalisation. Voilà donc qui nous fait 9 millions d’investissement supplémentaire (5). 9 millions d’effet pour 3 milliards de dépense fiscale : heureusement que Griveaux et Macron Mag célèbrent l’efficacité, sinon on aurait eu comme un doute. 9 millions d’investissement efficaces mais quand même, par conséquent, 2,991 milliards d’euros foutus en l’air pour des prunes… Enfin : foutus en l’air, c’est vite dit. Foutus en poche plutôt. Il est vrai que ce sont des poches de nécessiteux. Pour la réduction des déficits, on verra donc plutôt du côté des APL et de la CSG.

La flexibilisation pour le capital : de la balle… dans le pied

Après le côté capital, déjà très satisfaisant, le côté travail. Pour bien faire, il faudrait redistiller ici l’intégralité du « Petit guide pour résister à la loi Travail XXL » réalisé par Attac et les Économistes Atterrés. À défaut, on voudrait au moins rappeler le contresens princeps qui vicie immanquablement toute l’argumentation « par l’entreprise ». Contrairement à ce que suggère le sens commun éditorialiste, ce qui est bon « pour l’entreprise » n’est pas bon ipso facto pour l’économie tout entière. On appelle d’ailleurs « sophisme de composition » cette erreur intellectuelle qui consiste à étendre à la macroéconomie des énoncés valides pour la microéconomie, comme si la première n’était que l’extension « à l’identique » et à plus grande échelle de la seconde. En fait il n’en est rien, et il suffit pour s’en rendre compte d’imaginer la généralisation de ce rêve patronal — donc microéconomique — par excellence : le salaire zéro.

Sans doute faut-il solliciter rudement l’imagination pour se figurer des salariés travaillant effectivement quoique renonçant à tout salaire. Mais l’expérience de pensée a précisément cette vertu de permettre la démonstration par l’absurde. La composition des zéro-salaires microéconomiques produisant zéro revenu disponible à l’échelle macroéconomique, il n’y a plus aucune demande solvable des ménages adressée aux entreprises… Problème de coordination typique, où chaque entreprise désirerait en fait se réserver le privilège du salaire zéro en laissant à toutes les autres le soin de contribuer à former de la demande solvable. L’inconvénient étant bien sûr que, chaque entreprise faisant par devers soi le même raisonnement, toutes se défaussent et, par-là même, produisent collectivement leur impasse. Où l’on découvre que la macroéconomie n’est pas simplement de la microéconomie augmentée.

On ne s’étonnera donc pas que, même si elle se contente d’une simple compilation d’études, l’OCDE ait fini par admettre qu’il était impossible de conclure à quelque effet sur le chômage des stratégies de « baisse du coût du travail ». On ne s’étonnera pas non plus qu’un peu plus tard elle ait conclu identiquement quant aux stratégies de « flexibilisation » (6), ce dont on pourra rendre raison par un argument en fait très semblable. Supposée qu’elle soit vertueuse au niveau microéconomique — en réalité elle ne l’est pas — la « flexibilisation » pèse d’abord quantitativement sur le salaire (et retour à l’argument précédent), mais aussi qualitativement sur sa stabilité, donc sur celle des plans de dépense. Cette instabilité se compose au niveau macroéconomique et affecte nécessairement la formation des anticipations de demande que font les entreprises — le déterminant principal de leurs décisions d’investissement. Il est assez évident que des salariés abonnés à la précarité n’auront aucun accès au crédit donc au financement de leurs achats de biens durables, leur investissement immobilier au tout premier chef. Par un effet de retour que n’imaginera pas le discours de « l’entreprise » — toujours au singulier — « qui crée l’emploi », la « flexibilisation » qui précarise les salariés « précarise » donc du même coup les débouchés de toutes les entreprises…

Transformer les outsiders en insiders ?

Mais, s’obstinent les ordonnances, il s’agit d’en finir avec « la barrière à l’entrée » qui laisse constamment à la porte tout un volant de demandeurs d’emploi. C’est par cet argument que s’amorce tout doucement le glissement du registre de la « technique » vers celui du dégoûtant. Pourquoi y a-t-il du chômage ? Parce qu’il y a des égoïstes à l’intérieur : les insiders qui protègent leurs statuts, leurs rémunérations, et font barrage aux outsiders. Les vrais coupables, ce sont les incrustés dans l’emploi. Dans Hard Times, Studs Terkel, qui relit l’histoire de la Grande Dépression depuis les années Reagan, souligne ce basculement décisif qui a fait passer les chômeurs du statut de victime dans les années 30 à celui de responsable de leur sort dans les années 80. Nous savons désormais qu’il est possible de culpabiliser aussi ceux qui sont dans l’emploi — sans d’ailleurs le moins du monde relever ceux qui n’y sont pas de leur propre responsabilité, car l’économie morale du chômage, envisagée du point de vue patronal, n’a pas la cohérence pour priorité.

Plutôt la défausse. Car c’est tout un régime macroéconomique, dominé par le capital, qui conduit à cette remarquable performance du chômage de masse permanent. On peut même dire les choses plus précisément : c’est le capitalisme dominé par les actionnaires qui installe paradoxalement un régime dépressionnaire de l’investissement. D’abord par compression permanente des salaires, donc de la demande adressée aux entreprises. Mais plus encore, et c’est ici que s’expriment toutes les nuisances du primat des actionnaires, par la censure des projets d’investissement qui ne passent pas la barre de leurs exigences de rentabilité financière. En somme, et si vraiment on voulait abandonner l’analyse des structures pour le registre de la morale, il faudrait convenir que c’est le groupe des actionnaires qui porte la responsabilité du chômage. Moyennant quoi on soustrait les patrimoines-actions à toute fiscalité pour lutter contre le chômage…

La vérité du discours insiders-outsiders est tout autre. Ceux dont les esprits en sont habités doivent eux-mêmes la trouver trop peu présentable pour la dire à voix haute, si bien qu’il faut les Macronleaks pour la faire sortir — révélée dans Le Temps en Suisse (en France Le Monde regarde ailleurs, oh une fake news !) : « Sur le travail, c’est vraiment la deuxième question la plus importante car, au bout du compte, l’essentiel est de savoir si les Français sont effectivement convaincus que mieux vaut des travailleurs pauvres que des chômeurs bien indemnisés » (7). C’est Alexis Kohler (présentement secrétaire général de l’Elysée) qui parle, et on se demande ce que la musicologue du Monde trouverait à dire de cette aubade.

En tout cas on est désormais assez bien fixé quant au projet gouvernemental « d’en finir avec le dualisme insiders-outsiders ». À la vérité, on savait depuis Marx combien « l’armée de réserve » et son volant entretenu de corvéables étaient fonctionnels au capital — c’est qu’on puisse indemniser des chômeurs qui ne l’est pas du tout. Il faudra donc que les outsiders, sur le sort desquels toute la macronie affecte de pleurnicher à chaudes larmes — « on veut en finir avec la France des initiés » n’hésite pas l’inénarrable Griveaux —, finissent par être informés qu’ils n’ont aucun espoir de devenir des insiders : simplement celui de rester des outsiders quoique d’un autre genre, non plus comme chômeurs indemnisés mais comme travailleurs pauvres.

Et c’est toute cette boue qui s’habille de « pragmatisme » et d’« efficacité ». « Réduire le chômage, c’est de droite ou de gauche ? »demande encore le secrétaire d’État à on ne sait pas quoi. Le plus drôle étant que, si Macron Magazine ne voit rien à objecter à cet argument qui éclaire sa semaine, ce sont les ingénieurs mêmes de la « réforme » qui transpirent à grosses gouttes quand la question leur est posée un peu plus sérieusement. Certains se souviennent peut-être de cette stupéfiante émission de C dans l’air du 26 juin où la présentatrice lit benoîtement une question d’internaute : « Y a-t-il des exemples de dérégulation du droit du travail ayant permis de réduire le chômage et la précarité des salariés ? ». Grand silence frisé, tout le monde se regarde. Et puis Raymond Soubie, dans un demi-borborygme : « euh non… ». La présentatrice enchaîne – car on ne se rend pas compte mais c’est un vrai métier – : « très bien, question suivante ».

Le 21 septembre au 7-9 de France Inter, la science économique en majesté avec Philippe Aghion. Question : « Y a-t-il un lien prouvé et démontré entre la facilité à licencier et la facilité à embaucher ? ». Réponse aux avirons : « Je pense qu’il y a eu des études, je ne peux pas vous dire quelle étude, mais enfin c’est prouvé, c’est établi ». La science donc, un peu bafouillante, mais la science : il doit y avoir « une étude »quelque part, mais on ne sait plus où on l’a mise, ni même si elle existe, peu importe en vérité : « c’est prouvé ». Ah mais flûte, voilà qu’on a retrouvé une « étude », du Conseil d’Analyse Economique, dont Aghion fut membre de 2006 à 2012, et qui dit ceci : « Il n’y a pas de corrélation démontrée entre le niveau de protection de l’emploi et le chômage (8) »… Dans n’importe quelle société démocratique décemment constituée, voir engagé si lourdement le sort de tant de personnes par de pareils tocards sur des bases aussi inexistantes serait instantanément un objet de scandale national. Pas ici.

Les naufragés de la croyance

Ici, on laisse les démolisseurs dire « efficacité », qui est le sauf-conduit prévenant toute objection soutenue de journaliste — même quand on n’est pas capable de répondre à la question. Il faut dire que si les questionnés peuvent se permettre pareil degré d’indigence, c’est bien parce qu’en face l’inanité des questionneurs les assure de ne courir aucun risque. Les uns et les autres offrent d’ailleurs ce singulier spectacle de prisonniers solidairement bouclés dans une croyance en voie de naufrage. Solidairement parce que la croyance a fait leur magistère partagé pendant des décennies, et qu’il va leur être également difficile d’en reconnaître la faillite. C’est bien pourtant ce qui leur pend au nez, et le pire : sous le revirement même des autorités de référence qui, trente ans plus tard, finissent par tourner casaque, laissant comme d’habitude les croyants ordinaires une main devant une main derrière.

Car voilà la curie sens dessus dessous : même le FMI, rappelle Serge Halimi (9), doit bien constater que le démantèlement du droit du travail, en fait de « libération des énergies », a surtout produit l’explosion des inégalités (10). Un mauvais coup n’arrivant jamais seul, l’OCDE explique alors que l’enrichissement des plus riches n’a aucun effet bénéfique sur la croissance, tout au contraire : elle en réduit les taux de long terme (11). Deux propositions qui peuvent assez bien s’accrocher l’une derrière l’autre pour produire un argument complet.

C’est pourtant l’accrochage exactement inverse qui fait le cœur de la doctrine gouvernementale, sous l’argument symétrique du trickle down, une autre innovation disruptive du macronisme qui ne remonte jamais qu’à Margaret Thatcher et, avouons-le, qu’on n’aurait pas cru pouvoir ressortir si facilement des poubelles de l’histoire, comme quoi…

Moment de vacillation tout de même dans les médias : on sent bien que le cœur y est moins, on entend bien çà et là les hésitations de quelques journalistes en début d’ébranlement, travaillés par l’idée d’un faux gigantesque, un faux de trente ans, payés au prix fort par des populations maintenant un peu énervées, en somme une colossale imposture idéologique. Mais rien encore qui puisse faire faire le pas, le pas de demander à Bruno Le Maire, Benjamin Griveaux et Emmanuel Macron s’ils ne se moquent pas un peu du monde avec leurs couillonnades presque obscènes d’énergies à libérer, de « talents à faire revenir » (12), de « réussites à récompenser » (13), et d’« un trader installé qui crée trois emplois indirects » (14). Faut-il avoir atteint le bout du bout, symptôme d’ailleurs bienvenu d’un ordre épuisé, pour aller chercher des arguments récusés par la réalité comme par les institutions internationales qui les mirent primitivement en circulation, des arguments, pour tout dire, aussi vieux, aussi nuls, auxquels aucune imagination doctrinale, épuisée elle aussi, n’a même été capable de donner un semblant de ripolinage, une petite touche de pas-tout-à-fait-vu, un peu de vernis rafraîchi : les années 80 au micro-ondes.

Mais comme un canard à la tête coupée, la croyance est encore capable de courir droit devant elle un moment. De croyance aberrante, on arrive pourtant parfois à parler. L’émission 28 minutes, par exemple, s’attaque courageusement à la question de la croyance climato-sceptique trumpienne. Et l’on regarde les fadas de la Maison Blanche avec une commisération toute anthropologique. Claude Askolovitch tient vraiment au point de vue théorique, car il y a là pour lui un fait étonnant, qui demande de comprendre. Et de s’adresser au philosophe de plateau : « Expliquez-moi ce processus mental. Voilà un phénomène qui est scientifiquement attesté : le réchauffement climatique dû à l’action de l’homme, c’est patent, ça se voit, ça s’observe. Comment font les climato-sceptiques, négationnistes, pour fonctionner ? Comment fait-on pour s’abstraire de la réalité quand on est au pouvoir » ? (15). On voit bien qu’il est sincèrement ébahi Askolovitch : que des esprits puissent ainsi se fermer à des évidences aussi massives, aussi incontestables, c’est vrai qu’il y a de quoi se demander si on n’a pas affaire à des demi-fous. Ce qu’on voit bien également, c’est qu’il a la clinique à géométrie typiquement variable, qu’il ne se rend pas tout à fait compte de la généralité qu’il suggère lui-même, et qu’il y aurait de quoi s’inquiéter de la libre circulation d’autres demi-fous au moins aussi atteints. Bref, on sent bien qu’il faudra encore un moment pour l’entendre lui ou l’un de ses semblables interpeller pareillement Macron-Le Maire-Griveaux : « Expliquez-moi ce processus mental. Voilà un phénomène qui est scientifiquement attesté : le désastre du chômage et des inégalités dû aux politiques néolibérales des trente dernières années, c’est patent, ça se voit, ça s’observe. Comment font les néolibéraux, négationnistes, pour fonctionner ? Comment fait-on pour s’abstraire de la réalité quand on est — comme vous — au pouvoir ? ».

C’est vrai ça : comment fait-on ? Ou alors en vue de quoi ? Pour servir qui ? Et avec l’aide de qui ? Pendant si longtemps.

« Et si la défiscalisation ISF des actions stimulait de nouvelles émissions ? »

C’est vraiment le dernier argument à racler pour défendre l’indéfendable, et celui-là aussi est faux. C’est qu’il y a des raisons structurales, très profondes, à la faiblesse chronique des volumes d’émissions nouvelles — car la chose n’est pas propre aux années 2014-2015 dont on a donné les chiffres : sur les treize dernières années on n’a jamais dépassé les 20 milliards d’euros. Une faiblesse chronique dont aucune incitation fiscale ne viendra à bout. La réponse, sans doute d’apparence paradoxale, à cette question tient aux propriétés les plus fondamentales du capitalisme actionnarial lui-même. Supposé soutenir les émissions et l’investissement par la prodigieuse médiation des marchés de capitaux, il a produit l’effet rigoureusement inverse. C’est qu’en définitive, les actionnaires se moquent comme d’une guigne de l’investissement physique des entreprises : la seule chose qui leur importe est la rentabilité de leur investissement financier. Or le cours des actions, par où se forme la plus-value spéculative, dépend étroitement du bénéfice par action (BPA) des entreprises. Pour celles-ci, émettre trop d’actions, c’est, par effet de dilution, faire mécaniquement baisser le BPA, et très probablement à sa suite le cours. Alors, sous pression de leurs actionnaires, elles s’abstiennent. Elles font même davantage : elles rachètent — en masse — leur propres actions (16)) : 5,2 milliards d’euros en 2015, qui viennent donc effacer plus de la moitié des 10 milliards d’émissions de cette même année. Donnons au paradoxe sa formule synthétique : c’est le capitalisme boursier qui fait obstacle au financement boursier des entreprises… faisant par-là lui-même la démonstration de l’inutilité de la Bourse. Et du bien-fondé de la conclusion qui s’ensuit : fermer la Bourse !

Frédéric Lordon

 

Notes :

(1) Solenn de Royer, Le Monde, 28 septembre 2017.

(2) Benjamin Griveaux, « Réduire le chômage, c’est de droite ou de gauche ? », L’Obs, 7 septembre 2017.

(3) Tableaux de l’économie française, INSEE, 2017.

(4) Capitalisation boursière d’Euronext, 2015, Tableaux de l’économie française, INSEE, 2017.

(5) À ceux qui pensent encore que la défiscalisation-ISF des actions pourrait avoir, précisément, l’effet de stimuler les nouvelles émissions, l’encadré en fin de texte est spécialement adressé.

(7) Cité par Richard Werly, « Wikileaks expose les dessous de la campagne Macron », Le Temps, 2 août 2017.

(8) « Protection de l’emploi, emploi et chômage », CAE, Focus, 003-2015. Et mes remerciements à Sabina Issehnane qui m’a dégoté cette succulente citation.

(9) Serge Halimi, « Le temps des colères », Le Monde diplomatique, mars 2016.

(10) Florence Jaumotte, Carolina Osorio Buitron, « Le pouvoir et le peuple » (PDF), Finance & Développement, Magazine trimestriel du FMI, mars 2015.

(12) « Emmanuel Macron assume de récompenser la réussite », Le Point, 29 septembre 2017.

(13) Id.

(14) Benjamin Griveaux, art. cit.

(15) « 28 minutes », Arte, 11 septembre 2017.

(16) Pour les seules entreprises du CAC 40, « La relance des plans de rachat d’actions en France », Les Echos, 19 février 2016.

19 réponses à Le service de la classe, par Frédéric Lordon

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