Moscou donne son feu vert au projet russo-chinois d’exploitation d’or

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Moscou donne son feu vert au projet russo-chinois d’exploitation d’or

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Economie

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L’initiative commune de la Russie et de la Chine visant à exploiter la mine d’or de Klutchevskoïé, en Sibérie, a reçu l’approbation de Moscou.

La Russie a approuvé le projet de l’accord russo-chinois sur l’exploitation commune de la mine de Klutchevskoïé, dans la région de Transbaïkalie, en Sibérie orientale, a annoncé le Kremlin dans un communiqué publié samedi sur le site du cabinet des ministres.

Comme l’indique le document, l’accord énonce les conditions permettant à la société China National Gold Group Hong Kong Limited ou toute autre qu’elle contrôle à 100% d’acquérir entre 60 et 70% d’actions votantes de la SA Mine «Zapadnaïa Klutchi» en vue de créer un climat d’investissement favorable pendant la réalisation du projet d’exploitation.L’accord prévoit également que les métaux précieux seront produits sur le territoire russe et détermine les mesures destinées à soutenir les producteurs d’équipement minier et auxiliaire.

Fin 2016, les représentants des BRICS ont signé un mémorandum d’entente sur l’exploitation conjointe de la mine d’or de Klutchevskoïé. L’accord en question a été conclu entre SUN Gold, le Chine National Gold Group, le Fonds de développement de l’Extrême-Orient, Trans AFRICA Capital et l’investisseur brésilien Antonio Moraes Neto.

Ce projet vise à transformer le gisement de Klutchevskoïé en grande carrière ouverte, ainsi qu’à mettre en place une «production selon la technologie de lixiviation en tas avec une production attendue de 12 millions de tonnes de minerai chaque année et plus de 6,5 millions de tonnes de minerai d’or par an», selon le communiqué de presse de la compagnie indienne SUN Gold.Les parties devaient également recevoir l’approbation des autorités russes et chinoises pour créer une coentreprise. Ce projet devrait attirer entre 400 et 500 millions de dollars d’investissements.

 

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La « lune de miel » sino-russe face à l’(incompatible) interaction entre l’Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative »

La « lune de miel » sino-russe face à l’(incompatible) interaction entre l’Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative »

Par Mathieu BOULEGUE, le 14 octobre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Mathieu Boulègue. Analyste spécialisé sur l’espace post-soviétique. Research Fellow pour le programme Russie et Eurasie de Chatham House. Responsable du programme Sogdiane sur l’Eurasie pour le think-tank CapEurope.

Voici une étude époustouflante de maîtrise. Research Fellow de Chatham House, Mathieu Boulègue démontre pourquoi la Russie se retrouve aujourd’hui face à un dilemme pour l’instant insoluble entre coopération et compétition avec LA grande stratégie chinoise de ce début de siècle. Un texte de référence pour comprendre les relations Russie-Chine et les perspectives de chacun de ces acteurs géopolitiques.

DEBUT juillet 2017, les présidents Vladimir Poutine et Xi Jinping se rencontraient à Moscou dans le cadre d’une visite officielle de la Chine afin d’approfondir la coopération stratégique entre les deux États. Si, depuis 2015, Beijing et Moscou ont opéré un rapprochement bilatéral d’ampleur, peut-on réellement qualifier leurs relations de « partenariat stratégique » ? En effet, l’exemple des divergences grandissantes entre l’Union Economique Eurasienne [1] (UEE), pilotée par Moscou d’une part, et la Belt & Road Initiative [2] (BRI), gérée par Beijing d’autre part, permet de remettre en question l’aboutissement d’une collaboration réellement « stratégique » sur le long terme. Ainsi, l’apparente « lune de miel » caractérisant en 2017 les relations sino-russes ne saurait cacher les tensions persistantes entre les deux puissances, dont l’exemple le plus probant est en 2017 le caractère a priori irréconciliable de l’interaction entre l’UEE et la BRI.

La première partie de l’article s’attache à démasquer les zones d’ombres de cette « lune de miel » bilatérale afin d’en identifier les principaux points de divergence. La seconde partie rend compte des tensions entre Moscou et Beijing dans le contexte de la recherche d’un couplage entre l’Union Eurasienne et les « Nouvelles Routes de la Soie ».

La « lune de miel » sino-russe face à l'(incompatible) interaction entre l'Union Economique Eurasienne et la « Belt & Road Initiative »
Carte de la Belt & Road Initiative
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte de la Belt & Road Initiative. Source : beltandroad.hktdc.com/en/belt-and-road-basics

I. Des relations bilatérales réellement stratégiques ?

La crise économique et financière qui affecte la Russie depuis 2008 et les conséquences des sanctions internationales contre Moscou marquent l’ouverture d’un réel « tournant » asiatique de la Russie en direction de la Chine – un tournant qui avait été toutefois initié avant 2008 mais qui a été accéléré depuis 2014 [3] et renforcé par la visite d’État du président Poutine en Chine en mai 2014. C’est sur cette nouvelle base qu’il convient d’appréhender la relation bilatérale.

Les relations bilatérales ont également été positivement impactées par l’arrivée au pouvoir du président Xi en 2012, qui semble avoir développé une affinité personnelle notable avec Vladimir Poutine. Le président Xi a d’ailleurs effectué sa première visite officielle en tant que président de la République populaire de Chine (RPC) à Moscou en mars 2013.

A. D’indéniables points de convergence…

Moscou et Pékin convergent globalement sur le sens à donner à leur diplomatie et leurs intentions stratégiques l’une vis-à-vis de l’autre. Ainsi, les relations bilatérales sont officiellement fondées sur les principes d’égalité et de non-ingérence – deux leitmotiv fondamentaux qui tiennent à cœur à la Russie.

La non-ingérence revêt une importance particulière au regard des « points chauds » du moment – entre autres, Ukraine pour la Russie et Vietnam et mer de Chine Méridionale pour la Chine. Sur ces dossiers, les deux États se soutiennent mutuellement et évitent toute critique dans des affaires jugées comme « intérieures ». La non-ingérence dans les affaires internes et externes des États a d’ailleurs fait l’objet d’une caractérisation officielle entre la Russie et la Chine dans le cadre de la Joint Declaration on Promotion and Principles of International Law datant de juin 2016 [4].

La relation sino-russe est également fondée sur un « axe de convenance » [5] basé sur la stabilité stratégique que la Chine insiste pour qualifier de « mutuellement avantageuses ».

Les deux puissances disposent de visions du monde relativement alignées et font part d’un diagnostic du système international concordant : rejet des valeurs libérales et de la démocratie occidentale (et notamment américaine [6]), utilisation de la force ou de la menace de la force pour défendre les intérêts nationaux, etc. Les fondamentaux de leur politique étrangère, à différents degrés, sont par conséquent relativement proches.

La vision commune du système international s’illustre par exemple au travers de la réaction chinoise à l’intervention militaire russe en Syrie depuis septembre 2015 : Beijing a, en effet, largement insisté sur les « bénéfices » liés à l’intervention russe en Syrie dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international et le maintien de la stabilité régionale, tout en argumentant – dans le sens de Moscou – que les opérations militaires russes étaient synonyme de l’échec de la politique occidentale au Moyen-Orient [7].

La relation sino-russe est donc « stratégique » au sens premier du terme. Elle est également pragmatique car les deux puissances font en sorte que la coopération ne soit pas affectée par de simples anicroches.

Les deux puissances s’accordent également sur le fait qu’une relation bilatérale bancale vaut mieux qu’une forte présence américaine dans la région, donnant par conséquent un certain vernis (quoique non pleinement assumé) anti-américain et anti-unipolaire à la coopération sino-russe [8]. A titre d’exemple, les deux États ont une concordance de vue sur la question du déploiement du système de défense américain THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) en Corée du Sud.

En ce sens, la relation sino-russe est donc « stratégique » au sens premier du terme. Elle est également pragmatique car les deux puissances font en sorte que la coopération ne soit pas affectée par de simples anicroches ou des tensions non-résorbées [9].

B. …mais également de divergence

Les intérêts nationaux de long terme entre la Russie et la Chine semblent toutefois diverger sur la coloration à donner au « nouveau ordre mondial » [10]. Là où Moscou conçoit les évolutions stratégiques futures dans un monde tripolaire avec la Chine et les États-Unis, Beijing perçoit le système international comme fondamentalement bipolaire avec Washington [11]. En ce sens, la Russie peut être un partenaire de la Chine mais pas LE partenaire privilégié, et encore moins son égal. Cette équation demande par conséquent à Beijing de ménager les susceptibilités russes quant à la réelle « égalité » des relations bilatérales, évitant ainsi d’abuser de sa position dominante grandissante.

La place des États-Unis et de l’Occident dans le système international n’est également pas la même : alors que la Russie cherche clairement à faire contrepoids au monde unipolaire et proposer une vision alternative du système international, la Chine cherche seulement à contrebalancer la puissance occidentale au profit de Beijing, sans toutefois la remettre en question ou la menacer directement, du moins pour l’instant.

Fort est de constater que Moscou semble avoir aujourd’hui plus besoin de la Chine que l’inverse, aussi bien sur le plan économique qu’en matière de recherche de contrepoids diplomatique. En effet, toute vision alternative à l’ordre international tel que voulue par la Russie ne pourra se faire sans l’appui économique et financier de la Chine. En ce sens, Beijing n’a pas d’intérêt réel à former une alliance stratégique formelle avec la Russie [12], au risque de s’aliéner les intérêts américains et multilatéraux ainsi que de mettre en péril sa stratégie de développement par le biais de la Belt & Road Initiative (BRI). Beijing a également été quelque peu refroidi par ce qui est perçu comme l’imprévisibilité de la politique étrangère russe, comme en témoigne son action en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014.

Au mieux – et faute d’animer une réelle coopération stratégique formelle – les deux puissances forment aujourd’hui une sorte d’entre-deux caractérisé par une « alliance molle » (soft alliance) [13] fondée sur le partage d’intérêts stratégiques communs sur le moyen terme mais sur des visions potentiellement adverses du système international sur le long terme.

C. Les perceptions russes vis-à-vis de la Chine

Face aux points de divergence mentionnés, la Russie conserve vis-à-vis de Beijing une approche pragmatique de la montée en puissance chinoise dans l’espace post-soviétique. En réalité, en matière de perception en politique étrangère, les élites russes parlent de manière croissante de la « menace chinoise » et ont pleine conscience du différentiel de puissance entre les deux États, ce au détriment de la Russie. Moscou estime, officieusement, que « l’axe de commodité mutuel » [14] au niveau économique entre la Russie et la Chine risque de transformer le pays en simple pourvoyeur de matières premières vers la Chine et en simple pays de transit pour les infrastructures ferroviaires de la Belt & Road Initiative.

A grand renfort de média d’État, les élites russes font régulièrement passer le message que la Russie pourrait, à terme, potentiellement perdre une partie de ses territoires dans le Grand Est et en Sibérie, tombés sous le joug d’une hypothétique domination économique puis territoriale chinoise dans une logique « néocoloniale ». La peur de « l’invasion chinoise » dans le Grand Est russe n’est toutefois pas encore confirmée, ni au niveau des investissements chinois dans la région, ni au niveau de l’afflux de travailleurs chinois [15]. Ainsi, cette peur de la prise de contrôle chinoise est employée sciemment par Moscou dans le but de renforcer un imaginaire collectif sinophobe auprès de la population russe, et ce faisant tenter d’opérer une forme de contrepoids idéologique.

L’asymétrie sino-russe au niveau économique, au bénéfice de la Chine, s’est considérablement renforcée avec le « pivot asiatique » russe et la signature de nombreux contrats dans des secteurs clés (énergie, finance, défense, etc.).

A tel point que Moscou doit désormais accepter de manière résignée – mais non sans protestation – d’être le « partenaire junior » [16] d’une Chine économiquement et financièrement dominante dans la région. En effet, à mesure que la Russie effectue elle aussi un « pivot asiatique », elle renforce de facto l’asymétrie de la relation bilatérale au profit de Beijing. Un dilemme aujourd’hui insoluble pour Moscou, faute d’accepter de se retrouver le vassal de la Chine dans son propre « étranger proche » post-soviétique.

L’asymétrie sino-russe au niveau économique, au bénéfice de la Chine, s’est considérablement renforcée avec le « pivot asiatique » russe et la signature de nombreux contrats dans des secteurs clés (énergie, finance, défense, etc.). Depuis fin 2009, la Chine est désormais le premier partenaire commercial de la Russie (10% des échanges) – alors que la Russie n’était que le 16e partenaire de la Chine en 2016 (environ 3% des échanges). Ce faisant, la Russie reste un « petit » partenaire commercial pour la Chine, représentant par là-même un déséquilibre considérable dans les termes de l’échange. A noter que la Chine est également le premier investisseur étranger en Russie, et présente dans toutes les régions russes au travers de participations d’entreprises et de prêts syndiqués de l’Exim Bank et la China Development Bank.

La coopération économique bilatérale vise l’objectif de 200 milliards de dollars d’échange annuels d’ici 2020 – un chiffre qui sera compliqué à tenir : les échanges commerciaux sont passés de 95 milliards de dollars en 2014 à 60 milliards en 2016, corollaire de la baisse de la demande intérieure russe et de la chute du prix des hydrocarbures.

Les divergences mentionnées se retrouvent en 2017 de manière relativement visible dans le cadre de la recherche d’interactions entre l’Union Economique Eurasienne (UEE), portée par Moscou, et la Belt & Road Initiative (les « Nouvelles Route de la Soie ») soutenue par la Chine.

II. L’Union Economique Eurasienne russe et la « Belt & Road Initiative » chinoise : deux projets en inadéquation totale de moyens et d’ambitions

En bien des points, l’année 2015 a été marquée par des événements majeurs dans le cadre du développement des relations sino-russes : entrée en vigueur de l’Union Economique Eurasienne (UEE) le 1er janvier 2015, mise en place des premiers projets de la Belt & Road Initiative (BRI, à l’époque appelée One Belt-One Road) et signature, le 8 mai 2015, d’une déclaration d’intégration de l’UEE et de la Silk Road Economic Belt (voie terrestre de la BRI) par les présents Xi et Poutine.

Malgré les effets d’annonce sur une potentielle coopération (voire intégration) entre les deux projets quasi-messianiques des présidences Xi et Poutine, la réalité est plus complexe et incarne aujourd’hui les points de divergences grandissants entre les deux États.

A. Des finalités et des objectifs fondamentalement opposés

En matière de finalités et de représentations, l’UEE et la BRI n’ont strictement rien de comparable. La liste des divergences est longue mais se résume aisément de manière schématique.

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Tableau comparatif de l’UEE et de la BRI : objet, nature, finalités, projection
Cliquer sur la vignette pour agrandir ce tableau comparatif de l’UEE et de la BRI : objet, nature, finalités, projection. Réalisation Mathieu Boulègue pour Diploweb.com

En résumé, là où l’UEE est une réinterprétation protectionniste de l’Eurasie post-soviétique, la BRI représente une réinvention de la projection de puissance chinoise dans le monde. Là où l’UEE est un vecteur russe avant tout géopolitique mais dont le bras armé géoéconomique est vacillant, la BRI propose une approche fonctionnaliste du régionalisme de manière avant tout géoéconomique.

Au-delà des finalités, les moyens investis et l’impact économique des deux projets sont difficilement comparables. D’un part, l’UEE est probablement à l’heure actuelle la seule union douanière dans le monde dont le commerce intra-zone soit déficitaire, synonyme évident d’un affaiblissement considérable du marché intérieur. En effet, la balance commerciale intra-UEE s’élevait à -11% en 2015 et -25% en 2015 [17]. L’UEE est également indexée à la santé économique de la Russie, Moscou représentant près de 90% du PIB cumulé de l’Union et plus de 60% des exportations intra-zone.

Face à cette asymétrie grandissante, tant au niveau économique que politique, l’un des points de friction potentiels entre la Russie et la Chine pourrait se concentrer dans les années à venir sur la façon de réconcilier l’UEE et la BRI et de les faire interagir.

La plupart des projets d’intégration plus poussés au sein de l’UEE (marché commun de l’énergie, monnaie commune, etc.) sont pour l’instant retardés et Moscou n’hésite pas à utiliser l’Union comme une arme de pression politique contre ses membres. Croulant sous le poids de problèmes structurels non-résolus (« guerre douanière » entre la Russie et le Kazakhstan sur fond de droits de douanes de l’Union, moratoire sur les droits de douane pour le Kirghizstan, tensions intra-UEE, désaccords politiques, etc.), l’Union Eurasienne pourrait rapidement devenir le cinquième projet d’intégration régionale post-soviétique mort-né…

D’autre part, la Belt & Road Initiative (BRI) – et notamment son volet terrestre de la Silk Road Economic Belt – représente un potentiel total d’investissements estimé, du moins sur le papier, à plus de 21 000 milliards de dollars, soit environ la moitié du PIB mondial actuel. En ce sens, la BRI sert réellement à ventiler l’importante hyper-accumulation d’excédents financiers chinois, représentant par là-même un projet fondamentalement géoéconomique. Toujours est-il que le commerce entre la Chine et l’espace post-soviétique a été multiplié par 10 en moins de 10 ans, passant de 5 milliards de dollars en 2005 à plus de 50 milliards en 2014.

Au-delà du commerce pur, la BRI dispose d’armes financières telles que la China Development Bank (jusqu’à 900 milliards de dollars investis dans 65 pays jusqu’en 2049), le Silk Road Fund créé en novembre 2014 (40 milliards de dollars d’investissements pour promouvoir les investissements privés le long du tracé de la Silk Road Belt) ou encore la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), créée en octobre 2014 et disposant d’environ 50 milliards de dollars de capitalisation pour les projets labélisés Routes de la Soie.

Face à cette asymétrie grandissante, tant au niveau économique que politique, l’un des points de friction potentiels entre la Russie et la Chine pourrait se concentrer dans les années à venir sur la façon de réconcilier l’UEE et la BRI et de les faire interagir.

B. Une logique d’interaction complexe à mettre en œuvre…

Le 9 mai 2015, la Russie et la Chine signaient un accord de coopération portant sur la coordination du développement des relations entre l’UEE et la BRI, prévoyant même de mettre en place une future zone de libre-échange (ZLE) commune avec la Chine. La volonté d’interaction entre les deux projets a depuis été confirmée en juin 2016 par le président Vladimir Poutine, appelant de son souhait la création d’un « grand partenariat eurasiatique » [18], puis en août 2016 lors de la signature d’un Comprehensive Eurasian Partnership, scellant la collaboration officielle entre l’UEE et la BRI sur la base de la connectivité et la recherche de projets communs considérés comme mutuellement bénéfiques [19]. De manière relativement schématique, la Russie a besoin des infrastructures de transport pour développer l’UEE, les pays récipiendaires (et plus particulièrement la région centrasiatique) ont besoin des investissements BRI et la Chine a besoin des débouchés pour ses excédents financiers.

Marqué par une froideur initiale en 2013 quant à toute forme d’interaction avec le projet BRI, Moscou a depuis opéré un volte-face relativement spectaculaire, prenant même les devants de la coopération dès 2015. Entre temps, la Russie a probablement compris que les bénéfices réels de l’interaction avec le projet chinois dépassaient les risques. De plus, le Kremlin a probablement intégré que la meilleure façon de conserver son influence en Eurasie serait de rééquilibrer son rôle dans la région tout en s’accommodant (et en accommodant) les ambitions chinoises.

Malgré la volonté officiellement assumée de faire interagir les deux projets, la logique de couplage ne semble pas fondée sur les mêmes intentions. En effet, les réticences mutuelles sont nombreuses à collaborer sur une base plus approfondie. Les suspicions mutuelles se ressentent, côté russe, quant aux intentions chinoises avec les projets BRI et côté chinois quant à la rationalité économique (si ce n’est la viabilité à long terme) de l’UEE.

Pour la Chine, le territoire russe n’est qu’un incrément et un vecteur logistique parmi tant d’autres (…)

De manière plus concrète, l’hyper-régulation normative imposée par l’UEE s’accommode mal avec la souplesse des projets Routes de la Soie proposés par la Chine. La BRI ne représente en cela qu’une « agence de régulation » financière et n’existe pas comme entité supranationale – contrairement à l’Union Eurasiatique. Aussi, la politique de régulation extrême de l’UEE représente autant de blocage pour la BRI : existence de quotas en matière de politique commerciale, régulations techniques complexes, politique anti-trust et anti-dumping, etc. De plus, le protectionnisme commercial inhérent à l’UEE empêchera, sur le long terme, la mise en place d’une zone de libre-échange avec la Chine.

Pour la Chine, le territoire russe n’est qu’un incrément et un vecteur logistique parmi tant d’autres, d’autant plus que la Russie n’est pas une finalité en soi mais un pays de transit vers les marchés de consommation européens. Au final, la Russie a conscience qu’elle a plus besoin de la BRI que l’inverse n’est vrai. A Moscou de réaliser son propre « lobbying » pour que le territoire russe ne soit pas le grand absent des tracés ferroviaires de la Silk Road Economic Belt et pour que la Russie reste malgré tout un pays de transit continental entre la Chine et les espaces de consommation européens.

Beijing préfère évoluer dans un cadre strictement bilatéral plutôt que de passer par une structure supranationale institutionnalisée. Face à l’UEE, la Chine avance des accords bilatéraux avec ses États membres (notamment centrasiatiques) plutôt que d’utiliser l’Union comme une plateforme de négociation régionale. Autant de « portes de sortie » et d’échappatoires pour les États membres de l’UEE face à la Russie. Au final, les deux projets semblent pour l’instant « incompatibles conceptuellement  » [20].

C. …et des perspectives de couplage de plus en plus limitées

Au regard de la complexe interaction entre l’UEE et la BRI, la Russie craint que son projet multilatéral ne se retrouve, à terme, « noyé » au sein des projets Routes de la Soie. En 2017, le Kremlin fait par conséquent face à un dilemme encore non résolu entre coopération et compétition plus poussées avec la BRI dans le sens où trop de compétition pourrait pousser la Chine a complètement ignorer la Russie dans les tracés des corridors terrestres de la BRI alors que trop de coopération impliquerait un démantèlement des barrières douanières protectionnistes qui permettent pour l’instant à l’UEE d’exister face au commerce chinois.

Plutôt que de se retrouver ceinturée (le jeu de mot est facile…) par la Chine, la Russie pourrait tenter de faire contrepoids aux avancées des projets BRI dans son « étranger proche » post-soviétique par différents moyens de pression.

Moscou doit toutefois se résigner face à l’idée que la Russie n’est plus en mesure d’enrayer la montée de l’influence chinoise dans la région face à une Union Eurasienne en berne. En effet, il convient de rappeler que la Russie reste, au mieux, un client et un utilisateur de la Silk Road Economic Belt parmi d’autres et non pas un prescripteur de son évolution. La Chine dispose par conséquent, jusqu’à preuve du contraire, de la capacité de faire participer ou à l’inverse d’ignorer le territoire russe en matière de développement logistique des Routes de la Soie. L’inverse n’est pas vrai, la Chine réalisant déjà des projets labélisés BRI dans les États membres de l’UEE.

Plutôt que de se retrouver ceinturée (le jeu de mot est facile…) par la Chine, la Russie pourrait tenter de faire contrepoids aux avancées des projets BRI dans son « étranger proche » post-soviétique par différents moyens de pression. En premier lieu, Moscou se sert de la plateforme de l’Organisation de Coopération de Shanghai [21] (OCS) pour tenter d’opérer un balancier multilatéral. C’est en partie le sens à donner à l’élargissement de l’OCS à l’Inde et au Pakistan en 2015. Le problème est que le statut exact de l’OCS dans l’architecture UEE/BRI n’est pas encore réglé.

En deuxième lieu, la Russie pourrait tenter de bloquer certaines initiatives chinoises sous label BRI dans les pays de l’Union Eurasienne en insistant pour que les projets chinois adoptent les régulations et standards de l’UEE au préalable de toute coopération. L’Union Eurasienne pourrait donc potentiellement devenir une sorte d’arme de chantage géoéconomique permettant de contenir les avancées chinoises dans « l’étranger proche » russe.

Face à ces problèmes d’interaction, Moscou fait son possible pour (littéralement) éviter de rater le train en marche et de se rassurer quant aux intentions chinoises de faire coopérer l’UEE et la BRI.

En troisième et dernier lieu, Moscou compte probablement de servir des avancées chinoises dans la région afin que les États post-soviétiques opèrent une forme de balancier au profit de la Russie dans le but de limiter l’influence chinoise. Il en va ici de la « question chinoise » en Asie centrale, dans le Caucase et en Europe de l’Est, corollaire de la dichotomie entre sinophobie culturelle et « sino-optimisme » économique.

Face à ces problèmes d’interaction, Moscou fait son possible pour (littéralement) éviter de rater le train en marche et de se rassurer quant aux intentions chinoises de faire coopérer l’UEE et la BRI. Si l’acceptation de l’UEE par la Chine est primordiale pour Moscou, et Beijing l’a bien compris, l’inverse n’est pas vrai : la Chine n’a pas fondamentalement besoin du territoire russe pour pérenniser les tracés des Routes de la Soie.

Beijing utilise pour l’instant la rhétorique de la connectivité et du couplage entre les deux projets ainsi que les bénéfices économiques mutuels, ne serait-ce que pour ne pas froisser la sensibilité russe et rassurer le Kremlin que les deux puissances jouent bien sur un pied d’égalité. La question est de savoir pour combien de temps encore [22]. En effet, l’acceptation, purement symbolique, de la place de l’UEE dans l’écosystème BRI pourrait être renversée sur décision chinoise.

La Chine se garde également de devenir un acteur sécuritaire trop présent, notamment en Asie centrale, afin de ne pas empiéter de manière visible sur le « partage des tâches » implicite entre les deux États dans la région centrasiatique. A moins que Beijing ne soit un jour obligé d’intervenir militairement afin de protéger ses investissements et sécuriser ses infrastructures Routes de la Soie en cas d’impact sécuritaire majeur en Asie centrale. La question finira peut-être par se poser un jour…

Conclusion

Il est encore trop tôt, fin 2017, pour affirmer que les « Nouvelles Routes de la Soie » seront le fossoyeur de l’Union Eurasienne, destinée à être progressivement « absorbée » dans un carcan collaboratif « à la chinoise ». Il est également encore trop tôt dans la genèse des deux projets phares russe et chinois du XXIe siècle quelle forme exacte prendra leur inévitable intrication. Toujours est-il que la Russie se retrouve aujourd’hui face à un dilemme pour l’instant insoluble entre coopération et compétition avec LA grande stratégie chinoise de ce début de siècle. Au mieux, Moscou pourra compter sur une « interdépendance asymétrique » [23] vis-à-vis de la Chine mais aura de plus en plus de mal à faire valoir ses intérêts dans la région couverte par la Silk Road Belt – au risque d’accélérer sa vassalisation économique puis stratégique, corollaire de l’apparition de considérations sécuritaires déjà palpables.

Les tensions grandissantes dans la relation bilatérale pourraient s’incarner, dans les mois à venir, en contrepoint de la difficile interaction entre l’Union Eurasienne et la Belt & Road Initiative. Des axes de coopération possibles demeurent et pourraient être exploités dans les années à venir à mesure que la coopération entre l’UEE et la BRI devient une question critique. On peut par exemple citer la possibilité d’inscrire les deux projets au-delà d’une logique commerciale pure afin de les faire interagir du point de vue du marché du travail, des investissements croisés, des coopérations industrielles, etc. Aussi, Moscou et Beijing pourraient faire interagir leurs projets respectifs afin de réaliser un contrepoids aux divers projets américains et tenter de réorienter les termes de l’échange mondiaux à leur avantage.

Comme souvent, les relations interétatiques ne sont que le reflet des perceptions que les États ont d’eux-mêmes et de leur marge de manœuvre sur l’échiquier mondial. De ces perceptions entre la Russie et la Chine dépendra en grande partie la nature de l’équilibre stratégique mondial à venir.

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. Vidéo d’une conférence de la Fondation pour la recherche stratégique : Routes de la soie, eldorado ou mirage ?

L’initiative « la Ceinture et la Route » enrichit le monde (président serbe)

L’initiative « la Ceinture et la Route » enrichit le monde (président serbe)

© Chine Nouvelle (Xinhua)Peng Mengyao, le 13/10/2017 12:58

L’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » est une vision importante au niveau mondial, qui bénéficiera énormément au monde entier, a indiqué le président serbe Aleksandar Vucic.

Dans une interview accordée à Xinhua à l’approche du 19e Congrès national du Parti communiste chinois (PCC), M. Vucic a déclaré que son pays avait une confiance totale dans le PCC ainsi que dans ses initiatives.

L’initiative « la Ceinture et la Route » proposée par le président chinois Xi Jinping en 2013, qui est également le secrétaire général du PCC, est « l’une des plus importantes initiatives que nous avons aujourd’hui dans le monde contemporain », a estimé M. Vucic.

L’initiative « la Ceinture et la Route », faisant référence à la Ceinture économique de la Route de la soie et à la Route de la soie maritime du XXIème siècle, vise à promouvoir le commerce, l’intégration financière, la connectivité des infrastructures et les échanges entre les peuples le long et au-delà des anciennes routes commerciales de la Route de la soie.

L’initiative bénéficie non seulement à la Chine et son peuple mais aussi à de nombreux pays, a ajouté M. Vucic, dont le pays participe avec enthousiasme à cette initiative.

« En tant que représentant d’un petit pays, j’aimerais encourager les membres du PCC à poursuivre cette initiative ainsi que d’autres initiatives, parce que nous avons une confiance totale en eux et leurs initiatives », a-t-il souligné.

Au cours des cinq dernières années, la Chine a développé ses liens avec le monde, tout en restant fermement attachée à la voie du socialisme avec des caractéristiques chinoises, a constaté le président.

La Chine est en train de « devenir l’un des facteurs les plus décisifs de la culture mondiale et de la communication mondiale, ce dont vous devez être fiers ».

Tout cela montre que le socialisme à la chinoise fonctionne, a-t-il conclu.

 

https://chine.in/actualite/cn/initiative-la-ceinture-route-enrichit_102981.html

Espagnes La Catalogne nostalgique de sa gloire passée

Espagnes

La Catalogne nostalgique de sa gloire passée

 

Le comté de Barcelone, nom sous lequel fut connue la Catalogne au Moyen Âge, domina longtemps la Méditerranée occidentale. Ses comtes-rois gouvernèrent aussi bien la Provence que Naples.

Ses commerçants, ses marins et ses soldats étendirent l’usage du catalan sur toutes les rives du bassin méditerranéen, jusqu’à Athènes. Ses artistes portèrent à son summum le style roman et ses troubadours firent de la cour de Barcelone un haut lieu de la culture occidentale.

Cette gloire aux multiples facettes déclina très vite après l’union personnelle entre le comte-roi de Barcelone et la reine de Castille et surtout la conquête du Nouveau Monde qui marginalisa la Méditerranée.

La Catalogne, une Espagne à part

drapeau catalan Grande comme la Bretagne (30 000 km2) mais presque deux fois plus peuplée (7,5 millions d’habitants), l’actuelle Généralité de Catalogne recoupe assez précisément l’ancien comté de Barcelone.

C’est un triangle rectangle dont un côté est constitué par la côte, des Pyrénées au delta de l’Èbre, et l’autre par les Pyrénées elles-mêmes, de la côte au val d’Aran, où la Garonne prend sa source.

La région compte quatre provinces, Barcelone, Gérone, Lerida (Lleida en catalan) et Tarragone, avec trois langues officielles, le catalan, le castillan et l’aranais, variante du gascon, une langue d’oc. Le catalan est parlé, lu et écrit par les trois quarts environ de la population. Il est aussi présent aux Baléares, à Valence, dans les Pyrénées orientales (France) et même en Sardaigne.

Portail roman du monastère bénédictin Santa María de Ripoll (DR)

La Catalogne romane

En 878, au concile de Troyes, les souverains carolingiens confient au comte de Barcelone Guifred le Velu la région sise entre les Pyrénées orientales et l’Ebre. Les historiens y voient l’acte de naissance de la Catalogne.

Les apôtres Jude et Jacques (art roman de Catalogne, fin XIe siècle)Pour asseoir son autorité et assurer son salut, Guifred fonde le monastère Notre-Dame de Ripoll, dans les moyennes Pyrénées. Il va devenir un haut lieu de la culture érudite où l’on traduit notamment des livres arabes et grecs.

C’est là que Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II, s’initiera à la science des chiffres.

En 985, le comte de Barcelone appelle à l’aide le lointain successeur de Charlemagne suite à la mise à sac de sa ville par le vizir al-Mansour.

Mais l’empereur, qui a d’autres soucis en tête, fait la sourde oreille et le comte comprend qu’il n’a plus rien à espérer des carolingiens.

Dès lors, il va apprendre à se débrouiller tout seul quitte à nouer des alliances de circonstance avec les roitelets musulmans pour protéger son indépendance.

sarcophage de l'évêque et abbé Oliba La future Catalogne renforce aussi ses liens avec les pays de langue d’oc et la Provence, qui appartiennent à la même communauté linguistique. Ces liens prennent forme aussi dans le domaine religieux à l’initiative de l’abbé Oliba.

Ce noble né vers 971 a renoncé à la vie profane pour entrer comme moine à Notre-Dame de Ripoll. Il en devient l’abbé en 1008.

Il va dès lors accompagner le renouveau de l’Église en embellissant Saint-Michel de Cuxa et en fondant Saint-Martin du Canigou (Pyrénées-Orientales), en fondant aussi le monastère de Sainte-Marie de Montserrat, devenu aujourd’hui un haut lieu du nationalisme catalan (…).

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Publié ou mis à jour le : 2017-10-09 17:22:14

 

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Pourquoi le scandale Weinstein a enfin pu être révélé Il a fallu plus de trente ans pour que des victimes trouvent le courage de s’exprimer. Il a aussi fallu des circonstances plus propices à libérer leur parole.

Pourquoi le scandale Weinstein a enfin pu être révélé

Il a fallu plus de trente ans pour que des victimes trouvent le courage de s’exprimer. Il a aussi fallu des circonstances plus propices à libérer leur parole.

Harvey Weinstein, pendant le Tribeca Film Festival, à New York, le 18 avril 2015.
Harvey Weinstein, pendant le Tribeca Film Festival, à New York, le 18 avril 2015. (ILYA S. SAVENOK / GETTY IMAGES NORTH AMERICA /AFP)
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Camille CaldiniFrance Télévisions

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Pourquoi maintenant ? C’est l’une des nombreuses questions qui se posent, à la lecture des témoignages accablants contre Harvey Weinstein, accusé de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols. Après trois décennies de silence parfois coupable, le verrou a fini par sauter. La honte des unes et la complicité des autres ont laissé la place à une liste de témoignages qui n’en finit pas de s’allonger et pourrait se poursuivre « dans les semaines à venir », selon Megan Twohey, coauteure de l’enquête explosive du New York Times (en anglais).

Franceinfo a tenté de comprendre ce qui a permis aux nombreuses victimes de finalement prendre la parole.

Des précédents ont ouvert la voie

« Il est possible que ces femmes m’aient parlé parce qu’elles se sont senties plus prêtes à partager leurs expériences, car le monde a changé en ce qui concerne les questions de sexe et de pouvoir », écrit Ronan Farrow, qui a contribué à révéler l’enquête, dans le The New Yorker (en anglais). L’affaire Weinstein s’écrit en effet à la lumière d’autres affaires récentes de violences contre les femmes : le procès de Bill Cosby, les affaires Bill O »Reilly et Roger Ailes chez Fox News. Elle fait également écho au cas du président Donald Trump, accusé d’agressions sexuelles« Beaucoup d’entre nous pensaient et espéraient que cela finirait par sortir », explique un ancien cadre de la Weinstein Company à Ronan Farrow. « Je crois que c’est maintenant le bon moment, dans le climat actuel, pour la vérité », poursuit-il.

Le procès de l’acteur Bill Cosby a eu au moins pour conséquence concrète d’inciter la Californie à supprimer la prescription dans les affaires de viol« Seuls deux violeurs sur cent sont condamnés et envoyés en prison. Les autres 98% ne sont jamais punis pour leurs crimes », avait à l’époque souligné Connie Leyva, la sénatrice démocrate à l’origine du texte, se félicitant d’une avancée légale considérable pour les victimes de viol.

Le monde n’a pas totalement changé pour autant. Il se trouve toujours des voix pour reprocher aux victimes leur long silence, les rendre responsables de leur situation, défendre les agresseurs et dénoncer des « ragots ». C’est le « victim-blaming », qui s’inscrit dans la culture du viol. Mais désormais, il existe aussi, en face, une solidarité nouvelle parmi les femmes (et les hommes), qui se soutiennent, sur les réseaux sociaux et dans la vie, et qui s’engagent de plus en plus frontalement contre le sexisme et le racisme à Hollywood. « Ces femmes m’ont dit qu’elles parlaient parce que rester silencieuses mettrait sûrement en danger les femmes qui arriveraient après elles », explique encore Ronan Farrow à ABC News. Et des jeunes actrices et réalisatrices comme Brie Larson (Room), Lena Dunham (Girls), Jennifer Lawrence (Hunger Games), ont très vite apporté leur soutien aux « courageuses survivantes », sans questionner leur récit.

Le sexisme est devenu un sujet journalistique

« A l’époque, je n’ai même pas envisagé d’en faire un article. Je n’écrivais pas sur le féminisme ; il n’y avait pas vraiment de journalisme à ce sujet », écrit Rebecca Traister sur le site The Cut, du New York Magazine. Elle aussi avait entendu les rumeurs qui couraient sur Harvey Weinstein, mais à ce moment-là, les journalistes d’Hollywood ne parlaient que de cinéma, explique-t-elle.

Et de la même façon que de nouvelles actrices, plus engagées, ont émergé, une génération de journalistes plus sensibles aux questions de discrimination a vu le jour et a contribué à faire des discriminations sexistes et des violences faites aux femmes un véritable sujet traité par les médias. « Quelque chose a changé, le fait que nous en ayons fait un sujet de conversation a aidé celles à qui il semblait impossible pendant si longtemps de raconter leurs histoires, à sentir que s’exprimer était désormais à leur portée », explique encore Rebecca Traister.

« Le courage est contagieux »

C’est un effet domino, qu’explique très simplement Gretchen Carlson, ancienne présentatrice de Fox News, qui accusait Roger Ailes de l’avoir licenciée pour avoir refusé des avances sexuelles. « Quand une femme décide de dire enfin ‘Ça suffit’, son courage est contagieux », explique-t-elle à l’agence Associated Press (en anglais). La journaliste Janice Min, qui a travaillé pendant sept ans pour le Hollywood Reporter, a longtemps essayé de publier, en vain, des éléments sur l’affaire Weinstein. Pour elle, les femmes qui accusent Harvey Weinstein, comme celles qui ont dénoncé Bill Cosby, ont trouvé « la sécurité dans le nombre ». « L’histoire d’une femme en entraîne une autre, cela change la culture du silence », explique-t-elle à AP.

L’avocate Gloria Allred, qui a représenté de nombreuses victimes de harcèlement sexuel pendant plus de quarante ans, dont des accusatrices de Bill Cosby, le confirme : « Nombre de femmes ne veulent plus souffrir en silenceElles ont atteint un point de bascule. L’une parle, puis deux, et cela encourage les autres, qui se sentent plus en sécurité », car moins seules.

Katherine Kendall, l’une des actrices qui accusent Harvey Weinstein, décrit dans le podcast du New York Times, « The Daily« , la solidarité qui, selon elle, lie désormais les victimes de Harvey Weinstein, qu’elles se connaissent ou non. « J’ai l’impression de tenir par la main, en silence, les autres femmes qui ont traversé cela, et il y a une grande force qui se dégage de cela ».

Harvey Weinstein était déjà sur le déclin

Si l’affaire a pris cette dimension, c’est aussi parce que le magnat Harvey Weinstein est très vite tombé en disgrâce. Le déroulé des révélations semble confirmer cette piste. Nombre d’accusatrices, comme Gwyneth Paltrow ou Angelina Jolie, ne se sont pas exprimées avant que la Weinstein Company ne se débarrasse de cet encombrant patron. Comment a-t-il pu chuter aussi rapidement ? Sa déchéance a débuté il y a quelques années.

Sur The Cut, la journaliste Rebecca Traister raconte les dernières fois où elle a aperçu le producteur. « J’ai été frappée par son déclin physique, se souvient-elle. Il semblait petit et fragile, et une autre fois il m’a même semblé qu’il marchait avec une canne ». Mais ce possible affaiblissement physique s’est surtout accompagné d’une perte de pouvoir à Hollywood. « Il n’est plus le titan du film indépendant, le magnat qui peut briser les chances d’Oscar d’un acteur », poursuit la journaliste.

« En réalité, le nœud se resserre depuis des années autour du cou de Harvey Weinstein », explique Variety (en anglais). Le magazine évoque une « mentalité de bunker » dans la société, tandis que « les problèmes d’argent s’aggravaient ». Variety souligne les récents flops de films comme A vif ! ou Gold, l’incapacité de la société de production à prendre le virage des séries télé, « les départs de cadres haut placés jamais remplacés ». Harvey Weinstein et sa société avaient perdu leur flair, « leur force de frappe dans les festivals », tandis que de nouvelles sociétés, « plus respectueuses des auteurs », émergeaient, et que Amazon et Netflix commençaient à s’imposer à Hollywood.

Dans sa chute, Harvey Weinstein risque d’entraîner un peu plus bas encore la Weinstein Company, dont le nom entaché par les accusations de violences contre les femmes, ne pourra plus, pour longtemps, être autant loué par les académies des Oscars et des Golden Globes.

 

http://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/affaire-harvey-weinstein/pourquoi-le-scandale-weinstein-a-enfin-pu-etre-revele_2416319.html#xtor=EPR-51-%5Bpourquoi-le-scandale-weinstein-a-enfin-pu-etre-revele_2416319%5D-20171014-%5Btitre%5D

Échos de la fraude irakienne sur les Armes de Destruction Massives (ADM) en Syrie, par Robert Parry

Source : Robert Parry, Consortium News, 10-09-2017

Tout comme l’Occident a ignoré les signes indiquant en 2002-2003 que les Irakiens antigouvernementaux fabriquaient des déclarations sur les ADM, des preuves que les djihadistes syriens ont effectué des attaques chimiques sont mises à l’écart, rapporte Robert Parry.

Le New York Times et d’autres médias occidentaux ont tiré peu de leçons de la guerre en Irak, y compris comment la combinaison entre un leader étranger diabolisé et des « militants » bien financés, ayant contribué à inonder le processus avec de fausses données, peut mener à des conclusions dangereusement fausses qui perpétuent la guerre.

Ce que nous avons vu en Syrie au cours des six dernières années correspond à ce qui s’est passé en Irak avant l’invasion dirigée par les États-Unis en 2002-2003. Dans les deux cas, il y avait des preuves que le « système » était manipulé – par le Congrès national irakien (INC) pour faire pression en faveur de la guerre en Irak et par des “activistes” qui promouvaient le « changement de régime » en Syrie – mais ces avertissements ont été ignorés. Au lieu de cela, le flot des revendications propagandistes a écrasé le peu de scepticisme qui régnait en Occident.

En ce qui concerne l’Irak, l’INC a généré une vague de « transfuges » qui ont prétendu savoir où Saddam Hussein cachait ses stocks d’ADM et où son programme nucléaire était caché. En Syrie, nous avons vu quelque chose de semblable avec des déclarations douteuses sur les attaques aux armes chimiques.

Les « transfuges » irakiens, bien sûr, mentaient, et une étude du Congrès peu remarquée révéla que la CIA avait correctement démystifié certains des imposteurs, mais – à cause de la pression politique de George W. Bush et du mépris des médias grand public américains pour Saddam Hussein – d’autres prétentions bidon ont été considérées comme vraies. Le résultat fut catastrophique.

Mais les signes révélateurs d’une campagne de désinformation de l’INC étaient là avant la guerre. Par exemple, au début de février 2003, alors que les plans d’invasion définitifs étaient en cours, la parade des « manifestations sans rendez-vous » irakiennes se poursuivait. Les services de renseignement américains avaient progressé jusqu’ à « Source Eighteen », un homme qui est venu incarner ce que certains analystes de la CIA soupçonnaient être le coaching systématique de l’INC sur les sources.

Alors que la CIA planifiait un débriefing de Source Eighteen, un autre exilé irakien a fait savoir à l’agence qu’un représentant de l’INC avait dit à Source Eighteen de « livrer l’acte de toute une vie ». Les analystes de la CIA n’étaient pas certains de ce qu’il fallait en tirer puisque les exilés irakiens se dénigraient souvent les uns les autres, mais la valeur de l’avertissement est vite devenue claire.

Le lendemain, des agents du renseignement américains ont débriefé Source Eighteen et découvert que « Source Eighteen était censé avoir une formation en génie nucléaire, mais n’ avait pas été en mesure de discuter des mathématiques avancées ou de la physique, et avait décrit des types de réacteurs » nucléaires « qui n’existaient pas », selon un rapport du Comité sénatorial du renseignement sur les échecs de la guerre en Irak.

« Source Eighteen utilisait fréquemment les toilettes, surtout lorsqu’il semblait troublé par une série de questions, se souvenant soudainement d’une nouvelle information à son retour. Au cours d’un de ces incidents, Source Eighteen a semblé examiner des notes », indique le rapport.

Il n’est pas surprenant de constater que les agents du renseignement américains ont conclu que Source Eighteen était un manipulateur. Mais la boue de la désinformation liée à l’INC continuait de couler dans la communauté américaine du renseignement, encrassant en partie le produit de renseignement américain parce qu’il y avait peu de pression venant d’en haut et exigeant des contrôles de qualité stricts. En effet, c’était le contraire.

Un faux transfuge irakien plus célèbre a obtenu le nom de code « Curve Ball » et a fourni aux agences de renseignements allemandes des détails sur les installations mobiles présumées de l’Irak pour la production d’agents de guerre biologique.

Tyler Drumheller, alors chef de la division européenne de la CIA, a déclaré que son bureau avait émis des avertissements répétés sur les comptes de Curve Ball. « Tout le monde dans la chaîne de commandement savait exactement ce qui se passait », a dit Drumheller. [Los Angeles Times, 2 avril 2005]

Malgré ces objections et l’absence de contact direct des États-Unis avec Curve Ball, il a été qualifié de « crédible » ou de « très crédible », et ses informations sont devenues un élément central des arguments de l’administration Bush en faveur de l’invasion de l’Irak. Les dessins des laboratoires imaginaires d’armes biologiques de Curve Ball ont été un élément central de la présentation du secrétaire d’État Colin Powell à l’ONU le 5 février 2003.

Le parallèle syrien

En ce qui concerne la Syrie, il existe un mélange similaire de facteurs. Le plaidoyer de l’administration Obama en faveur d’un « changement de régime » syrien et l’hostilité de nombreux groupes d’intérêt occidentaux à l’égard du président Bachar al-Assad ont abaissé la barre du scepticisme, ce qui a permis aux armes de propagande d’Al-Qaïda et de ses alliés djihadistes d’obtenir d’énormes succès en vendant des accusations douteuses d’attaques chimiques et d’autres atrocités.

Comme pour les analystes de la CIA qui ont fait trébucher quelques-uns des menteurs irakiens, certains enquêteurs des Nations Unies ont vu des preuves de la tromperie. Par exemple, ils ont appris de la part des habitants de la ville d’Al-Tamanah comment les rebelles et les « activistes » alliés ont organisé une attaque au chlore gazeux dans la nuit du 29 au 30 avril 2014, puis ils ont vendu la fausse histoire aux médias occidentaux crédules et, au départ, à l’équipe d’enquête des Nations Unies.

« Sept témoins ont déclaré que des alertes fréquentes [au sujet d’une attaque imminente des armes au chlore par le gouvernement] avaient été lancées, mais qu’en fait aucun incident chimique n’avait eu lieu », a déclaré le rapport de l’ONU. « Alors que les gens cherchaient à se mettre à l’abri après les alertes, leurs maisons ont été pillées et des rumeurs se sont répandues selon lesquelles les événements étaient mis en scène. …ils [ces témoins] s’étaient présentés pour contester les fausses informations médiatiques largement répandues. »

Selon le rapport de l’ONU, d’autres personnes, qui ont allégué qu’il y avait eu une attaque chimique du gouvernement contre Al-Tamanah, ont fourni des éléments de preuve suspects, y compris des données provenant de sources douteuses.

Le rapport indiquait : « Trois témoins, qui n’ont donné aucune description de l’incident les 29 et 30 avril 2014, ont fourni des éléments de source inconnue. Un témoin avait eu connaissance d’une deuxième main de deux des cinq incidents survenus à Al-Tamanah, mais ne se souvenait pas des dates exactes. Plus tard, ce témoin a fourni une clé USB contenant des informations d’origine inconnue, qui ont été sauvegardées dans des dossiers distincts selon les dates des cinq incidents mentionnés par la FFM (la Mission d’établissement des faits de l’ONU).

« Un autre témoin a fourni les dates des cinq incidents en les lisant sur une feuille de papier, mais n’ a fourni aucun témoignage sur l’incident des 29 et 30 avril 2014. Ce dernier a également fourni une vidéo intitulée “site où un deuxième baril contenant du chlore gazeux toxique a été largué sur Al- Tamanah le 30 avril 14”. »

D’autres témoins alléguant une attaque du gouvernement syrien ont fait de curieuses allégations au sujet de la détection des « bombes en fûts » remplies de chlore, en se basant sur la façon dont le dispositif sifflait en tombant.

Le rapport de l’ONU dit : « Le témoin oculaire, qui a déclaré avoir été sur le toit, a dit qu’il avait entendu un hélicoptère et le son “très fort” d’un baril qui tombait. Certaines personnes interrogées avaient fait allusion à un sifflement distinct des barils contenant du chlore lorsqu’ils tombent. La déposition du témoin n’ a pu être corroborée par aucune autre information. »

Cependant, la revendication elle-même est absurde puisqu’il est inconcevable que quiconque puisse détecter un bidon de chlore à l’intérieur d’une « bombe en fût » par « un sifflement distinct ».

Le point le plus important, cependant, est que les rebelles djihadistes d’Al-Tamanah et leurs équipes de propagande, y compris les travailleurs humanitaires et les militants, semblent avoir organisé un effort coordonné de tromperie, complété par une fausse vidéo fournie aux enquêteurs de l’ONU et aux médias occidentaux.

Par exemple, le Telegraph de Londres a rapporté que « des vidéos qui auraient été prises à Al-Tamanah… prétendent montrer les sites d’impact de deux bombes chimiques. Des activistes ont dit qu’une personne avait été tuée et 70 autres blessées. »

Le Telegraph a également cité Eliot Higgins, le fondateur de Bellingcat, qui était supposé être un expert en armement, comme étant l’un des auteurs du rapport. « Des témoins ont constamment signalé l’utilisation d’hélicoptères pour larguer les bombes chimiques en fûts utilisées », a déclaré M. Higgins. « A l’heure actuelle, une douzaine d’attentats à la bombe chimique ont été signalés dans cette région ces trois dernières semaines. »

Pour finir, le Telegraph a ajouté que « le régime est la seule partie dans la guerre civile qui possède des hélicoptères » – une revendication qui est également contestée depuis que les rebelles ont capturé des moyens aériens du gouvernement et qu’ils ont reçu une aide militaire substantielle de l’Arabie saoudite, de la Turquie, des États-Unis, d’Israël, de la Jordanie et d’autres pays.

La démystification d’Al-Tamanah n’ a pas retenu l’attention des médias de grande diffusion lors de la publication des conclusions de l’ONU en septembre 2016, car le rapport de l’ONU s’appuyait sur des informations des rebelles pour accuser le gouvernement de deux autres attaques au chlore présumées, ce qui a fait l’objet de toute la couverture médiatique. Mais l’affaire aurait dû susciter des signaux d’alarme étant donné l’ampleur de la tromperie apparente.

Si les sept habitants disaient la vérité, cela signifierait que les rebelles et leurs alliés ont émis de fausses alertes d’attaque, produit des vidéos de propagande pour tromper l’Occident et préparé des « témoins » avec des « preuves » pour tromper les enquêteurs. Pourtant, aucune alarme ne s’est déclenchée au sujet d’autres revendications des rebelles.

L’incident de la Ghouta

Une attaque plus célèbre – avec du gaz sarin dans la banlieue de Damas à la Ghouta le 21 août 2013, tuant des centaines de personnes – a également été imputée avec empressement au régime Assad, alors que le New York Times, Human Rights Watch, Higgins’s Bellingcat et de nombreux autres productions occidentales ont sauté sur cette conclusion en dépit de circonstances improbables. Assad venait d’accueillir à Damas des enquêteurs de l’ONU pour examiner les attaques chimiques dont il imputait les responsabilité aux rebelles.

Assad faisait également face à une menace de « ligne rouge » de la part du président Obama l’avertissant d’une possible intervention militaire américaine si le gouvernement syrien déployait des armes chimiques. La question de savoir pourquoi Assad et son armée auraient choisi un tel moment pour lancer une attaque mortelle au sarin, tuant surtout des civils, n’avait guère de sens.Pourtant c’est devenu une autre ruée vers la condamnation en Occident qui a amené l’administration Obama à lancer une attaque aérienne dévastatrice contre l’armée syrienne qui aurait pu aider la filiale syrienne d’Al-Qaïda et/ou l’État islamique à gagner la guerre.

Mais finalement, l’événement qui accusait Assad de l’attaque du sarin en 2013 a fini par s’effondrer. Une analyse effectuée par de véritables experts en armement – Theodore A. Postol, professeur de science, technologie et politique de sécurité nationale au Massachusetts Institute of Technology, et Richard M. Lloyd, analyste au Tesla Laboratories, un vendeur militaire – a révélé que le missile qui a lancé le sarin avait une très courte portée et qu’il se trouvait probablement en territoire rebelle.

Plus tard, le journaliste Seymour Hersh a mis en cause les services de renseignements turcs travaillant avec des rebelles djihadistes comme source probable du sarin.

Nous avons également appris en 2016 qu’un message de la communauté américaine du renseignement avait averti Obama de la faiblesse des preuves contre Assad. Il n’ y avait pas de preuve « d’un point spectaculaire », a déclaré le directeur du renseignement national James Clapper. M. Obama a cité son rejet de « la partition » militariste de Washington, qui consiste à bombarder la Syrie, comme l’un de ses moments les plus fiers en tant que président.

Dans ce contexte, il aurait dû y avoir un scepticisme extrême lorsque les djihadistes et leurs alliés ont fait de nouvelles allégations à propos du gouvernement syrien qui se livrait à des attaques d’armes chimiques, tout comme la CIA aurait dû reconnaître que la production par le Congrès national irakien de certains « walk-ins » manifestement bidons justifiait des doutes sur tous ces éléments.

Après l’invasion de l’Irak et l’échec des États-Unis à trouver les caches d’ADM promises, Ahmed Chalabi, leader de l’INC, a félicité son organisation en tant que « héros dans l’erreur » pour son succès à utiliser des faussetés [mensonges ?] pour aider les États-Unis à envahir.

Mais l’Occident semble n’avoir presque rien appris des tromperies irakiennes – ou, sans doute, les leçons sont ignorées par une volonté de poursuivre le projet néoconservateur de « changement de régime » pour le Moyen-Orient.

Pression pour confirmer

Les enquêteurs de l’ONU, qui ont subi des pressions intenses pour confirmer les accusations portées contre le gouvernement syrien, continuent d’écarter les preuves contraires, comme les témoignages concernant l’incident du 4 avril « sarin » à Khan Sheikhoun, qui suggéraient la reprise de l’opération Al-Tamanah.

Dans un nouveau rapport de l’ONU, deux personnes, apparemment considérées comme fiables par les enquêteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, ont affirmé dans leur témoignage que les observateurs d’avions antigouvernementaux n’avaient pas donné d’avertissement tôt le matin lorsqu’un vol quittait la base aérienne militaire syrienne de Shayrat, ce qui contredit les affirmations des alliés d’Al-Qaïda à l’intérieur de Khan Sheikhoun, qui ont insisté sur l’existence d’un tel avertissement.

Si aucun avion de guerre n’avait quitté la base aérienne de Shayrat vers l’aube du 4 avril, les motivations de représailles du président Trump d’ avoir riposté avec 59 missiles Tomahawk lancés contre la base deux jours plus tard s’effondreraient. La frappe américaine aurait tué plusieurs soldats à la base et neuf civils, dont quatre enfants, dans les quartiers voisins. Elle comportait aussi le risque de provoquer la mort des Russes stationnés à la base.

Mais le rapport de l’ONU accepte la version des activistes et des rebelles à l’intérieur de la ville contrôlée par Al-Qaïda, puis il confirme d’autres allégations des rebelles concernant les prétendues attaques chimiques militaires syriennes à au moins 20 autres occasions.

Le New York Times a été fortement impressionné par la « condamnation sans équivoque » du régime d’Assad par le rapport de l’ONU et a invoqué cette condamnation pour justifier le bombardement d’une installation militaire syrienne par des avions de guerre israéliens jeudi. Plutôt que de critiquer Israël pour avoir attaqué un pays voisin, le Times a qualifié l’action sous un jour positif « ayant attiré une attention renouvelée concernant les armes chimiques syriennes ».

Mais le point de vue du journaliste (et des services de renseignements) aurait dû être que l’Occident a été dupé en Irak par des « activistes » intéressés qui inondent le Times, la CIA et le monde de fausses informations – tellement de fausses présences qu’ils ont écrasé tout processus malheureux visant à éliminer les mensonges de la vérité. « L’opposition » syrienne semble avoir adopté une stratégie similaire en Syrie avec un succès similaire.

Compte tenu de l’expérience passée, le scepticisme devrait être la règle en Syrie, et non la crédulité. Ou, comme le président George W. Bush l’ a dit un jour dans un contexte différent, « m’avoir trompé une fois, honte à vous – honte à vous. Imbécile, tu ne peux plus te faire avoir. »

Le journaliste d’investigation Robert Parry a publié de nombreux articles sur Iran-Contra pour The Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Robert Parry, Consortium News, 10-09-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Les vraies raisons du dépeçage d’Alstom, par Leslie Varenne

Source : IVERIS, Leslie Varenne, 10-10-2017

Lors d’une conférence, Christian Harbulot, patron de l’École de Guerre Économique a évoqué le cas Alstom, et le rachat de sa branche énergie par General Electric, comme faisant partie de la guerre économique très dure que se livrent les USA et la Chine (1). Effectivement, avant que l’affaire n’éclate, Alstom et Shanghai Electric s’apprêtaient à signer une joint-venture sur le marché des chaudières pour les centrales électriques. Ce partenariat leur aurait permis de devenir le leader mondial dans ce secteur. Par ailleurs, en juillet 2013, Alstom avait signé un accord de partenariat avec le groupe chinois Dongfang concernant des projets de réacteurs nucléaires. Pour comprendre les réelles causes du démantèlement de ce qui était un fleuron de l’industrie stratégique française, l’IVERIS propose un entretien avec Loïk le Floch-Prigent.

Pensez-vous que les projets de fusion et de partenariat d’Alstom avec des groupes chinois aient été déterminants dans la prise en main par les Américains de la branche Énergie d’Alstom, et en quoi ces deux activités étaient-elle stratégiques ?

Qu’est-ce que la mondialisation aujourd’hui ? Essentiellement la coexistence de deux systèmes antagonistes, les États-Unis d’Amérique avec une puissance économique et militaire inégalée et une population moyenne, et la Chine, qui s’est réveillée avec une population trois fois supérieure et une volonté de puissance incontestable. C’est l’Empire du Milieu qui a l’avenir devant lui, le temps, et qui avance ses pions tranquillement sur l’échiquier mondial. L’Europe est trop désunie pour peser dans cette aventure, et la Russie encore affaiblie après soixante-dix ans d’obscurantisme soviétique. Il est clair que du temps de la guerre froide notre industrie était regardée à la loupe afin qu’elle ne vienne pas en aide à l’empire soviétique. Désormais c’est la Chine qui est le problème numéro UN des USA. Ne pas le voir, ne pas en tenir compte, l’ignorer, c’est passer à côté de la réalité, soit par incompétence, soit par stupidité.

Alstom avait deux spécialités, après que la Compagnie Générale d’Électricité (CGE) ait été démantelée par de médiocres idéologues : le transport ferroviaire et l’énergie. Le rail n’est pas un problème central pour les USA, mais l’énergie est un atout majeur dans leur volonté de puissance. Ils dominent le pétrole depuis ses débuts, et veulent conserver cet avantage fondamental. Ces dernières années, la montée des prix du pétrole ont conduit les USA à rendre économiques leurs réserves de pétrole non conventionnel (pétrole de schiste), et ils sont devenus autonomes pour les 150 années à venir au moins, ce qui a justifié leur relatif désengagement de la politique du Moyen-Orient ; ils n’ont plus besoin de l’Arabie Saoudite pour fonctionner ! Toute alliance poussée d’une entreprise européenne avec la Chine dans le domaine de l’énergie est donc potentiellement dangereuse pour la superpuissance USA qui n’a qu’une idée en tête, bloquer la montée en puissance des Chinois afin qu’ils ne deviennent pas la première puissance mondiale.

Or, qu’a-t-on entendu pendant les années 2012-2013 venant d’Alstom, entreprise phare de la transformation de l’énergie (charbon, gaz, hydraulique, nucléaire) ! Elle allait trouver un partenaire russe pour satelliser son département ferroviaire, et elle allait se concentrer sur les solutions énergétiques, grâce à un accord avec Shangaï Electric pour les centrales charbon et à un autre avec Dongfang pour le nucléaire ! C’est d’ailleurs cette feuille de route qui est présentée à la presse et aux organisations syndicales par le patron du groupe qui signale à cette occasion que, devant la puissance de l’entreprise ferroviaire unique chinoise, Alstom-transport ne peut vivre seul puisque le marché futur est avant tout asiatique, et qu’il faut d’urgence trouver un partenaire dans ce secteur pour avoir la liberté de rester dans le cœur industriel d’Alstom, l’énergie !

Quelques semaines après, un dirigeant d’Alstom domicilié en Asie est arrêté lors d’un de ses déplacements aux USA, et le PDG du groupe annonce la cession du département énergie au conglomérat américain General Electric, ce qui doit permettre de faire du transport ferroviaire d’Alstom une pépite mondiale !

Un peu de recul, une bonne connaissance de la géopolitique mondiale, et on a compris… « faites vos bêtises dans le transport, cela ne nous concerne guère mais, l’énergie c’est nous, et servir vos connaissances aux Chinois, pas question » ! Ce n’est pas la première fois que les USA nous avertissent que ce sont eux les maîtres du monde en politique énergétique, on peut faire mine de l’ignorer, se battre contre des moulins à vent avec des trémolos dans la voix, s’indigner, encore faudrait-il s’en donner les moyens, et le groupe Siemens avec lequel on aurait pu discuter venait de sortir durablement affaibli d’une affaire semblable où il avait dû se séparer de toute son équipe dirigeante pour les mêmes raisons qu’Alstom : corruption d’États étrangers à coups de dollars, et donc punis par l’émetteur de la monnaie, les USA.

C’est cela l’histoire que nous avons vécue. Nous n’avons pas voulu la regarder en face, nous avons voulu croire à la corruption épouvantable de notre champion national mais, dans ce secteur d’activité, tout le monde a agi de la même manière. Ce qui a été insupportable c’est qu’Alstom s’engage dans une politique d’alliance avec la Chine sans l’autorisation explicite du pays maître de l’énergie, les USA.

Faut-il voir un lien avec la sévère condamnation aux États-Unis de Frédéric Pierucci dans le cadre de la loi contre la corruption puisqu’il était le vice-président Monde de la division chaudière, et qu’il devait prendre la tête de cette joint-venture ?

Il est clair que l’incarcération immédiate de Frédéric Pierucci, en train de mettre en place le joint-venture avec Shangai Electric dans le charbon mais aussi le centre des négociations avec la Chine, était d’une clarté aveuglante car il y avait un grand nombre d’autres dirigeants d’Alstom qui avaient participé aux actes incriminés, et le PDG en particulier. La détention de Frédéric Pierucci était à la fois un avertissement et un chantage à l’égard de l’équipe dirigeante du groupe, ce qui avait été déjà réalisé avec Siemens quelques années auparavant. On sait aussi que les politiques européens sont frileux dès que le mot « justice » apparaît. On peut dire que les Américains ont très bien joué !

Le procès de Fréderic Pierucci a eu lieu le 25 septembre dernier et le verdict est ahurissant : trente mois de prison alors qu’il a seulement exécuté les ordres de sa hiérarchie, et n’a pas bénéficié d’enrichissement personnel. Il écope de la même peine que le PDG d’Halliburton, alors que ce dernier avait reçu un pot-de-vin de 10 millions de dollars. Ce cadre d’Alstom est clairement un otage économique, n’est-il pas aussi une victime de la guerre US/Chine ?

Bien entendu, mais il a aussi été abandonné par l’entreprise dont il était l’exécutant, et cela est tout simplement sidérant.

Donc le FCPA (loi américaine sur la corruption (2)) est également une arme de la guerre économique que se livrent ces deux États pour la domination économique mondiale ? Airbus, qui est actuellement sous le coup d’une procédure aux États-Unis, ne prend-il pas des risques lorsqu’il signe un contrat de 20 milliards d’euros sur les A330 avec la Chine ?

Le FCPA – c’est-à-dire la capacité d’agir dans le monde entier pour la justice américaine dès qu’un dollar a changé de mains – est une arme redoutable que les politiciens européens connaissent bien. Ils n’ont pas envie de monter en première ligne, et on les comprend, mais quand ils laissent des responsables industriels seuls dans la tourmente, on peut se demander à quoi ils jouent. Aucun commentateur ne s’en préoccupe. On a connu ce type de démission et d’aveuglement collectifs dans notre pays à d’autres moments de son histoire. Le FCPA est un problème fondamental pour la survie de la grande industrie de notre continent. Nous allons voir comment les affaires Airbus vont se régler !

Dans « l’affaire Alstom », qui est effectivement un véritable scandale d’État, il y a eu un rapport, un livre, un documentaire, des auditions à l’Assemblée nationale. Des ministres se sont exprimés sur le sujet et pourtant personne n’a vu qu’Alstom était la cible des Américains en raison de ses projets avec des groupes chinois. Pourquoi ? Cela ne signe-t-il pas la faillite de la pensée stratégique française ? Ne sommes-nous pas tous collectivement responsables de la situation d’Alstom aujourd’hui ?

Nous n’arrivons pas à chasser notre nombrilisme, c’est une maladie dont nous avons vu les ravages avec la COP 21, et la nécessité récente de donner « l’exemple » en interdisant l’exploration et la production d’hydrocarbures en France ! On croit rêver ! Notre production annuelle nationale représente la moitié de la production mondiale quotidienne ! Quel exemple, quel impact, sur qui ? Le monde va poursuivre son exploration et son exploitation d’hydrocarbures car les USA et la Chine ne vont pas arrêter leur croissance afin de satisfaire à la fois leur volonté de puissance et leur population. Notre chance, avec Alstom, c’était d’être à la pointe d’une utilisation plus propre du charbon qui reste le grand producteur d’électricité mondial, d’être à la pointe de l’hydraulique qui est la grande chance du continent africain qui va doubler sa population en 25 ans, à la pointe des turbo-alternateurs « Arabelle » qui équipent plus de la moitié des centrales nucléaires mondiales. Il nous fallait montrer notre détermination à rester maître de notre destin et éviter de prêter le flanc à la critique en voulant nous allier avec la Chine (3) ! Nous ne l’avons toujours pas compris et notre pays, nos équipes, nos ingénieurs en paient le prix aujourd’hui sans bien comprendre ce qui s’est passé. Certains sont encore dans la peine, d’autres bénéficient de jours heureux, mais notre pays souffre de ne pas voir et de ne pas comprendre qu’une politique énergétique est nécessaire, et qu’elle passe par un examen sans concessions de notre réalité. En nous « délestant » d’Alstom nous avons perdu le contrôle de notre filière nucléaire déjà mise à mal par beaucoup d’incompétence. Nous avons aussi perdu la main sur notre hydraulique, et nous ne représentons rien dans ce que nous appelons « les énergies nouvelles », c’est-à-dire le solaire et l’éolien. Notre politique énergétique est une politique de gribouille, ce qui ne peut que réjouir les USA et la Chine. Nous refusons de le voir. Nous avons eu bien d’autres aveuglements dans le passé, et les résultats ont plutôt été consternants.

Dans le monde où nous vivons, nous manquons systématiquement de recul. L’information en continu, les débats convenus entre prétendus experts sur tous les sujets d’actualité nous empêchent de prendre un peu de hauteur. Nous réagissons dans l’immédiateté tandis que les commentateurs et les acteurs politiques pratiquent en grande partie le déni de réalité.

Patrick Kron, l’ancien PDG d’Alstom, négociait avec des groupes chinois pour la branche Énergie, et avec les Russes pour la branche transport. Cette stratégie n’était-elle pas risquée ? Méconnaissait-il à ce point les rapports de forces ? Qu’aurait-il dû faire pour ne pas tomber dans les pièges, et être en capacité de protéger son groupe et ses salariés ?

Patrick Kron n’a pas eu la stratégie gagnante pour Alstom, c’est un fait acquis désormais. Je laisse à d’autres le soin de faire l’analyse des actions individuelles. J’ai indiqué ce que je pensais de notre aveuglément collectif, c’est bien plus grave.

(1) Cette conférence était dédiée au dernier livre de Christian Harbulot, intitulé “Le nationalisme économique américain“, publié aux éditions VA dans la collection “Guerre de l’information“.

(2) https://www.iveris.eu/list/compterendus_devenements/114-apres_alstom_a_qui_le_tour__

(3) https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/61-la_turbine_arabelle_ou_lindependance_technologique_francaise

Source : IVERIS, Leslie Varenne, 10-10-2017

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