Qui va récupérer le business de la City ?

Avec le Brexit, la City de Londres pourrait perdre son rôle de centre mondial de la finance.
PHOTO : ©GETTY
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Brexit

Qui va récupérer le business de la City ?

La City de Londres va-t-elle perdre son rôle de premier centre financier mondial à cause du Brexit ? Pour les experts de la finance, elle en sortira assurément affaiblie. Au profit de qui ? Plusieurs pays européens déploient le tapis rouge, chacun de leur côté, pour attirer les emplois de la finance. De ce point de vue, Paris offre de beaux atouts en même temps que de réels handicaps. Mais c’est en fait la Banque centrale européenne (BCE) qui pourrait porter le coup le plus rude outre-Manche.

Une question de passeport

La City est le plus important marché financier mondial : les opérations en dollars et autre devises y sont très importantes. Mais aussi celles en euros. Que ce soit pour gérer les fonds des épargnants, obtenir des devises ou jouer avec des produits financiers spéculatifs, le Royaume-Uni joue un rôle central sur le continent.

La finance européenne dépend du Royaume-Uni

Part du Royaume-Uni, en % du total des activités financières européennes (diverses années)

*Intruments financiers permettant de s’assurer contre des variations inattendues des taux d’intérêt ou de spéculer sur ces variations

Une fois le Brexit mis en œuvre, l’Union à 27 pourrait accorder un « régime d’équivalence » à la finance britannique

Une fois le Brexit mis en œuvre, l’Union à 27 pourrait accorder un « régime d’équivalence » à la finance britannique, la reconnaître comme aussi bien surveillée que la sienne. Mais, ce régime pourrait être révoqué à tout moment, avec un mois de préavis. Pour le conserver, il faudrait que la réglementation financière d’outre-Manche suive à la virgule près celle du continent et applique des règles décidées ailleurs, sans avoir son mot à dire. Difficile à encaisser pour les Brexiters.

Le Royaume-Uni pourrait vouloir négocier un accord spécial avec l’Europe mais cela voudrait dire que cette dernière concède des marges de manœuvre à Londres, une décision politiquement délicate et incertaine. Dernière solution : il faut que les financiers uniquement présents à Londres viennent installer en Europe la partie de leur business en euros. C’est là que commence la bataille pour les attirer.

Atouts et handicaps de Paris

La finance britannique emploie un peu plus d’un million de personnes auxquelles s’ajoute un autre million dans des professions en soutien (avocats, comptables, conseils, etc.). Selon les estimations, entre 30 000 et 80 000 emplois pourraient se relocaliser sur le continent. Où cela ?

Le Conseil d’analyse économique (CAE) a publié en décembre 2017 une étude évaluant de manière précise les déterminants de la localisation des filiales à l’étranger des entreprises financières1. Celles-ci vont s’installer là où d’autres sont déjà car cela signifie que les infrastructures (techniques, juridiques, etc.) sont disponibles, qu’il y a un marché du travail adéquat, etc. Or, Paris est mal placée : la France n’accueille que 1,9 % de ces filiales contre 18 % en Allemagne, 16,1 % en Suisse. La qualité des infrastructures de transport joue également. Si le TGV rend facile les voyages Londres-Paris, attirer les financiers internationaux réclame un aéroport digne de ce nom. Si Charles de Gaulle tient son rang en matière de trafic aérien, il n’est classé que 32e en matière d’accessibilité du centre-ville, derrière Francfort (10e).

Dans la bataille pour l’emploi, Francfort, où résident la BCE et le contrôleur des banques, semble avoir pris de l’avance

Paris a également des atouts, souligne le CAE. La population d’le-de-France concentre une part élevée de diplômés du supérieur (47 % des 25-64 ans), plus forte que dans la région de Francfort (31 %). Côté coût du travail, les cotisations sociales représentent 53 % du salaire brut d’un banquier français contre 28 % en Allemagne et en Irlande. Pour rendre Paris plus attractif, le gouvernement d’Edouard Philippe a supprimé la taxe de 20 % sur les salaires supérieurs à 152 000 euros par an et exclu les bonus du calcul des indemnités de licenciement et de celles qui pourraient être versées dans le cadre d’un conflit aux prud’hommes et de nouvelles mesures fiscales sont attendues début 2018. En fait, les salaires de base étant plus faibles en France, les éventuels nouveaux embauchés parisiens affichaient déjà un coût salarial plutôt compétitif…

Combien coûte un financier ?

Niveau médian de rémunération brute annuelle (salaires et bonus), en 2017

Les enjeux en termes d’emplois sont réels mais limités. Le meilleur exemple en est les annonces faites par la Société générale. La banque emploie 3 500 personnes à Londres dont 1 500 servent le marché local. Sur les 2 000 restant, 300 à 400 seront rapatriées à Paris, les autres continuant à travailler pour le marché mondial. Au total, 2 000 emplois sont aujourd’hui attendus (banques étrangères plus banques françaises). Au-delà des banques privées, c’est peut-être la BCE qui pourrait attaquer le plus fortement la prédominance de la City.

La BCE à l’attaque

Avant la crise des subprimes, les produits financiers hautement spéculatifs s’échangeaient de « gré à gré » c’est-à-dire entre acteurs financiers, de manière opaque quant à qui prenait quels risques à quelle hauteur. Depuis, les régulateurs veulent en savoir plus sur ces marchés dont viennent presque toutes les grandes crises financières.

Désormais, soit les transactions restent de gré à gré mais doivent être enregistrées dans une sorte de grand livre électronique que les régulateurs peuvent consulter. Soit, c’est leur préférence, elles passent devant une sorte de notaire qui enregistre les achats et les ventes des financiers et compense les uns et les autres à la fin de chaque jour pour savoir qui est en position débitrice (plus d’achats que de ventes) d’où leur nom de « chambre de compensation ». En cas de crise, c’est la chambre qui doit rembourser ceux qui sont en position créditrice. Elle dispose pour cela d’une sorte de fonds de secours. Mais elle demande également aux débiteurs de lui verser chaque soir un certain montant – baptisé « appel de marge ».

La BCE voit d’un mauvais œil le développement d’un marché spéculatif en euros hors de sa zone de contrôle

Le business de ces produits risqués est extrêmement lucratif. La City contrôle les trois-quarts du marché en euros. L’entreprise LCH Clearnet, une filiale de la Bourse de Londres, compense 90 % des transactions des principaux produits échangés et recueille 81 % des appels de marge (82 % si l’on ajoute sa filiale parisienne), un service pour lequel elle est rémunérée. Autant dire que Londres ne souhaite pas voir partir cette activité très rémunératrice !

De son côté, la BCE voit d’un mauvais œil le développement d’un marché spéculatif en euros hors de sa zone de contrôle. LCH est devenue un acteur « systémique », ses soucis se répercuteraient sur l’ensemble de la zone euro. Si une crise sévère devait survenir, elle aurait besoin de tellement d’euros qu’elle se tournerait vers la BCE pour en obtenir. La banque centrale a donc indiqué en juin 2017 qu’elle souhaite voir les chambres de compensation très systémiques être situées en zone euro, sous son contrôle, plutôt que de dépendre de celui de la Banque d’Angleterre dont les décisions viseront d’abord en cas de problème à sauver les banques britanniques. En clair, elle demande à LCH de rapatrier son business en euro sur le continent !

Un déplacement de la compensation pourrait diminuer l’attrait de Londres pour les Américains, les Japonais, etc.

Ce qui ne fait pas l’affaire des financiers. Plus une chambre de compensation est importante plus jouent les effets de réseaux (un nombre important d’acteurs et de produits) et les économies d’échelle (traiter des gros volumes) et plus les coûts sont bas. Découper LCH en plusieurs morceaux réduira les possibilités de compensation et accroîtra les coûts. Pour Anne-Laure Delatte, directrice adjointe du Cepii, « le coût d’une segmentation du marché est à mettre en regard de ceux qu’une supervision inefficace ferait payer à la zone euro. Les chambres de compensation très systémiques doivent être dans la zone ». Pierre de Lauzun, délégué général de l’Association française des marchés financiers (Amafi) dit « comprendre l’argument de la souveraineté. Mais s’il y a une fragmentation des marchés, il faut éviter d’être le plus petit. Lorsque le Japon a rapatrié la compensation des produits en yens à Tokyo, les financiers internationaux sont restés à Londres et les Japonais se retrouvent à devoir payer le même service plus cher ». Un coût que les financiers européens préfèreraient éviter. Or, la seule façon de le faire, précise Pierre de Lauzun, « c’est d’obliger les acteurs américains, asiatiques et autres, à compenser leurs transactions en zone euro dès que la monnaie unique est en jeu, même si c’est entre deux banques américaines, japonaises, etc. Un pouvoir extra territorial auquel l’Europe ne nous a pas habitués »2.

Au final, le scénario le plus probable est que plusieurs places financières européennes (Francfort, Luxembourg, Paris…) récupèrent une partie du business en euros de la City. Un déplacement de la compensation pourrait avoir des effets plus importants en diminuant plus sérieusement l’attrait de Londres pour les Américains, les Japonais, etc., qui pourraient être tentés de rapatrier des activités chez eux. A moins que la Chine ne mette tout le monde d’accord. Lorsque dans sa dernière enquête sur les centres financiers, l’entreprise britannique Z/Yen demande quels sont les places d’avenir, les deux premières, et de loin, sont Shanghai et Qingdao. Les Européens sont peut-être en train de s’affronter pour se partager les miettes d’un empire financier déclinant.

  • 1. « Brexit : saisir les opportunités et limiter les risques dans la finance », Anne-Laure Delatte et Farid Toubal, Les notes du Conseil d’analyse économique n°45, décembre 2017.
  • 2. Pour aller plus loin, voir son interview dans l’excellent supplément au numéro de décembre 2017 de la Revue Banque, Brexit et après ?
  • https://www.alternatives-economiques.fr//va-recuperer-business-de-city/00082200
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