G5 Sahel : solution ou problèmes ?

G5 Sahel : solution ou problèmes ?

 

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21 décembre, 2017
Entretien

Leslie Varenne; Moussa Ag Assarid

Le 22 décembre 2017, Emmanuel Macron se rend au Niger où il sera question une nouvelle fois de la force G5 Sahel (FC-G5S). Cette force, qui ne cesse d’être à l’agenda médiatique du Président de la République, n’est toujours pas entièrement financée. Le tour de table organisé par la France à la Celle-Saint-Cloud, le 13 décembre dernier, a permis de récolter quelques 300 millions d’euros sur les 423 recherchés [1]. Les deux plus gros bailleurs de fonds sont l’Arabie Saoudite avec 100 millions et les Etats-Unis avec 60 millions d’euros. Ils sont suivis par l’Union européenne 50, les Emirats Arabes Unis, 30, la France, 8 et les Pays-Bas 5 millions d’euros. Le 12 décembre dernier, lors d’une conférence à l’Assemblée Nationale consacrée au G5, l’IVERIS a interrogé le secrétaire permanent de cette organisation, Najim El Hadj, sur la participation de l’Arabie Saoudite au sein de la FC-G5S. Monsieur El Hadj a alors répondu que ce pays ne jouerait aucun rôle. Pourtant quelques jours plus tard, l’Arabie Saoudite annonçait son souhait de tenir une réunion sur le sujet à Ryad en janvier prochain. Dans la foulée, Paris justifiait cette initiative en déclarant : « Il y a une logique d’engagement opérationnel des Saoudiens et une logique d’engagement des Saoudiens et d’autres pays sur la prise en compte et la lutte contre les vecteurs du financement du terrorisme et de l’extrémisme ». Par conséquent, ce qui était annoncé comme une création d’une force militaire africaine, s’apparente de plus en plus à une coalition occidentale/monarchie du golfe à l’instar de celle qui existait en Irak et en Syrie… Cette nouvelle coalition et cette sur-militarisation de la bande sahélo-saharienne questionne d’autant plus que selon les chiffres disponibles, les terroristes agissant dans cette zone seraient entre 500 et 1000 tout au plus. Pour décrypter la situation et évaluer les risques, l’IVERIS a interrogé Moussa Ag Assarid, consultant sur les questions de développement au Sahel.

 

Que pensez-vous de l’hyperactivité du Président français sur le dossier du G5 Sahel, n’est-ce pas contreproductif de promouvoir ainsi des opérations militaires ? Lors du sommet de la Celle-Saint-Cloud, il a annoncé son objectif « avoir des victoires au premier semestre 2018 », cela vous parait-il possible ?

L’hyperactivité du Président français, c’est du déjà-vu. François Hollande avait agi de la même manière, médiatisant et vantant la partie militaire en mettant de côté le volet politique. Il n’y a pas de changement, Jean-Yves Le Drian, ancien ministre de la Défense est devenu Ministre des Affaires étrangères, le militaire est devenu politique mais sur le fond aucune nouveauté. Si l’opération Barkhane avait modifié sa stratégie, cela se saurait. Comme son prédécesseur, au lieu de rechercher une solution politique, Emmanuel Macron s’embourbe dans une solution militaire. Faut-il rappeler que toutes les initiatives seulement armées ont échoué ? En 2011, il y a eu le PSPSDN, financé par l’Union européenne; en 2012 la création de la Misma par la CEDEAO; en 2013, l’opération française Serval qui a mis un coup de pied dans la fourmilière mais n’a pas assuré le reste ; Concomitamment, les Nations unies ont créé la Minusma qui n’arrive pas à maintenir la paix ; enfin, en 2014, a débuté l’opération Barkhane qui est enlisée ; Et maintenant la FC-G5S.. Quand va-t-on cesser de mettre de l’argent dans l’armement ? En outre, plus cette force apparaît comme une coalition occidentale menée par la France, plus elle suscite au mieux la méfiance des populations, au pire le rejet. En cela, oui, cette hyperactivité médiatique est totalement contreproductive. Aucune opération militaire ne peut réussir sans le consentement des autochtones, car ce sont eux qui sont directement concernés, qui vivent la réalité quotidienne et qui sont en mesure de fournir les renseignements.

Quant aux victoires qui devraient avoir lieu au premier semestre 2018, il faudrait savoir ce que le Président français entend par victoire. Comment se chiffreront les résultats attendus ? Selon le nombre de personnes tuées ? De territoires repris ? Mais aujourd’hui il n’y a pas de territoires occupés par les terroristes comme lors de l’opération Serval. Sur quels éléments baser la réussite ? Sur le nombre de kilomètres parcourus ? Ou encore lorsque le chef d’une organisation sera éliminé ? Chasser les terroristes ? Mais où sont-ils ? Ce sont seulement des déclarations. Les objectifs ne sont pas connus, on se retrouve avec la même problématique que celle posée à l’opération Barkhane et qui est la principale cause de son enlisement.

Pensez-vous que la FC-G5S, lorsqu’elle sera opérationnelle, sera capable de rétablir la sécurité au Mali ?

Le régime malien compte sur les armées des autres pour faire régner la paix sur son territoire. Cependant, hormis la Mauritanie, toutes les armées de cette force, Burkina Faso, Tchad, Niger sont confrontées à des problèmes sécuritaires. L’armée burkinabée est en pleine restructuration et connait de plus en plus d’attentats, elle a donc besoin de toutes ses forces pour se sécuriser à ses frontières, elle n’ira donc pas plus loin que celles-ci. Les militaires mauritaniens sont très aguerris au désert, mais eux non plus ne viendront pas au Mali, pour ne pas exporter le terrorisme chez eux. L’armée tchadienne est sur tous les fronts avec Boko Haram et les problèmes à sa frontière libyenne.  En prime, les opposants au Président Deby prennent les armes, cette armée est en surchauffe et ne viendra donc pas sur le sol malien. D’autant que lorsque les militaires tchadiens ont combattu dans l’Azawad (Nord Mali) avec la force Serval, ils ont été envoyés à la boucherie. Ils sont rentrés chez eux avec des syndromes post-traumatiques.

A tous ces problèmes, il faut en ajouter un autre. Les armées de ces cinq pays ne sont pas extensibles. Or, nombre de leurs militaires sont actuellement en service au sein de la Minusma et pour intégrer la FC-G5S, ils devront quitter celle des Nations unies, avec toutes les questions financières à la clé, car l’ONU rétribue les Etats qui contribuent aux opérations de paix et rémunère mieux les militaires que les armées nationales.

En octobre le Département d’Etat et le sénateur John McCain, avaient tenu des propos alarmistes annonçant l’arrivée en Afrique de l’Ouest de membres de l’organisation de l’Etat Islamique qui ont combattu en Irak et en Syrie. En décembre, Smaïl Shergui, le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union Africaine a repris les mêmes déclarations et évoqué, lui, un chiffre précis de « 6000 djihadistes » s’apprêtant à débarquer en terre africaine. Craignez-vous une arrivée massive de terroristes dans la bande sahélo-saharienne ?

En 2012 déjà, nous avions été alertés sur l’arrivée de combattants en provenance du Pakistan, de l’Afghanistan, de la Turquie, mais nous ne les avons jamais vus. Ces autorités ont peut-être des informations que je n’ai pas, mais sincèrement, je ne crois pas à une arrivée massive de combattants étrangers. Ce qui est certain en revanche, c’est que pendant ce temps, les groupes terroristes se réorganisent, sévissent et éliminent les officiers du MNLA qui ont combattu contre eux avec la force Serval. Par exemple, Baba Ag Adobent, un des responsables militaires de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA), a été assassiné le 19 décembre dernier à Kidal par des hommes non identifiés.

L’élection présidentielle au Mali devrait avoir lieu à l’été 2018, cette consultation électorale ne risque-t-elle pas d’aggraver encore la situation ?

Le Mali a été incapable d’organiser les élections régionales qui devaient avoir lieu le 17 décembre dernier. Elles ont été reportées en avril, sans donner de date plus précise. Ce seront donc deux consultations électorales qui devraient se dérouler à quelques mois d’intervalle. C’est un pari. Politiquement, l’impasse est totale. Avant, les signataires de l’Accord d’Alger s’exprimaient, maintenant nous n’entendons plus personne parler. Cet Accord n’est pas respecté et personne ne fait véritablement pression pour que le Président Ibrahim Boubakar Keita (IBK) le respecte. De ce point de vue, Emmanuel Macron fait le minimum syndical. Aucun agenda n’a été établi point par point. Les réfugiés sont toujours dans des camps en Mauritanie et au Burkina Faso, il n’y a pas une véritable organisation d’aide au retour. Les élections locales n’ont pas eu lieu, les moyens qui devaient revenir aux autorités intérimaires n’ont pas été débloqués et la sécurité de ces autorités n’est pas garantie.

A quelques rares exceptions près, comme au Ghana ou au Bénin, déloger un Président africain en place par la voix des urnes est très difficile. IBK verrouille tout, contrôle tout d’autant qu’au Mali le premier et quasiment le seul employeur du pays est l’Etat. En prime, il y a fort à parier qu’IBK se servira du G5 Sahel et de ses moyens pour assurer sa campagne. Ce sont les militaires maliens étiquetés FC-G5S qui sécuriseront ses déplacements à l’intérieur du pays avec l’aide de Barkhane et de la Minusma. Les forces internationales aideront le régime à faire campagne. Cela s’est déjà produit en 2013. IBK avait été le seul candidat à pouvoir se rendre à Kidal avec l’aide de ces forces, aucun autre candidat n’avait bénéficié de telles faveurs. On se retrouvera donc dans une situation surréaliste où le G5 Sahel contribuera à conforter ce pouvoir et à garder en place le régime d’un Etat failli et sous tutelle, alors que la réélection d’IBK sera contraire aux objectifs de paix et de sécurité prônés par cette même force. Car non seulement le pouvoir en place n’a pas respecté les accords d’Alger mais il n’a pas œuvré à une résolution politique juste et équitable. Il n’a pas investi dans les services sociaux de base qui pourraient tarir le recrutement des divers groupes terroristes ou de banditisme. Aujourd’hui, nous ne sommes pas à l’abri d’un soulèvement populaire pacifique ou violent. Il pourrait y avoir une jonction entre les populations et les mouvements politico-militaires. Plus on prolonge la souffrance des populations, plus on s’éloigne de la solution sécuritaire, de la paix et du développement.

 

[1] Ce budget est annuel, le financement annoncé n’est donc pas pérenne.

 

Tags:
afrique, afrique de l’ouest; arabie saoudite; g5 sahel

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