La purge du gouvernement d’Arabie Saoudite – et comment la corruption de Washington l’a rendue possible, par Ryan Grim

Source : The Intercept, Ryan Grim, 05-11-2017

L’arrestation massive des hommes d’affaires importants, de personnalités des médias et de membres de la famille royale saoudienne de haut rang a ébranlé le monde des affaires mondial. Parmi 10 autres princes et 38 autres personnes, le prince Alwaleed ben Talal, l’un des hommes les plus riches du monde, qui détient des parts importantes dans tout, de Citibank à Twitter en passant par la société mère de Fox News, a été pris dans la rafle.

Le Prince Alwaleed a fait affaire avec le président Donald Trump dans le passé, mais pendant la campagne il s’est transformé en critique acharné, attirant l’ire de Trump sur Twitter.

La mesure contre Alwaleed et les autres dignitaires a été prise à la suite d’une enquête secrète menée par un « haut comité pour la lutte contre la corruption ». Le ministre de l’Éducation Ahmed Ben Mohammed Al-Issa a « salué le décret royal », selon l’Agence de presse saoudienne, affirmant que « ce comité annonce un avenir de fermeté contre ceux qui tentent de saper les moyens de la patrie. »

Quelle que soit l’explication officielle, elle est interprétée dans le monde entier comme une prise de pouvoir par le prince héritier du royaume. « La campagne massive d’arrestations semble être la dernière initiative pour consolider le pouvoir du prince héritier Mohammed ben Salman, le fils préféré et premier conseiller du roi Salman », comme l’a formulé le New York Times. Le roi avait décrété la création d’un nouveau comité anti-corruption puissant, dirigé par le prince héritier, quelques heures seulement avant que le comité n’ordonne les arrestations.

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Les hommes sont détenus au Ritz-Carlton Riyad. « Il n’ y a pas de prison pour les membres de la famille royale », note une source saoudienne.

Cette initiative marque un moment dont doivent tenir compte les institutions de politique étrangère de Washington, qui ont conclu une sorte de marché avec Mohammed ben Salmane, connu sous le nom de MBS, et Yousef Al Otaiba, l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, et le principal défenseur de MBS à Washington. L’accord tacite était clair : les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite injecteraient des millions dans l’écosystème politique de Washington tout en faisant croire à la « réforme », et Washington ferait semblant de croire qu’ils sont sincères. MBS s’est attiré des éloges pour certaines mesures politiques, comme une volonté de reconsidérer l’interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie saoudite.

Pendant ce temps, cependant, MBS, à 32 ans, poursuit une politique régionale dangereusement impulsive et agressive, qui a notamment consisté en une exacerbation des tensions avec l’Iran, une guerre catastrophique contre le Yémen et un blocus du Qatar, allié apparent. Ces politiques régionales ont été catastrophiques pour les millions de personnes qui en ont subi les conséquences, y compris la population affamée du Yémen, ainsi que pour l’Arabie saoudite. Et ses partisans à Washington n’ont pas sourcillé.

Les belles paroles au sujet de la réforme ont également été contredites par les récentes arrestations massives de personnalités religieuses et la répression de tout ce qui s’est écarté un tant soit peu d’un soutien total de MBS.

La dernière purge intervient quelques jours après la visite du conseiller Jared Kushner, un proche allié d’Otaiba, à Riyad, et quelques heures après un tweet bizarre, même pour Trump.

Toutes les discussions justifiées qu’il y a pu y avoir au sujet de MBS se sont terminées samedi – sa volonté de consolider le pouvoir est désormais trop évidente pour être ignorée. Et cela place les citoyens du milieu des think tanks de Washington dans une situation difficile, car ils en sont venus à dépendre fortement des engagements des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. Comme The Intercept l’a signalé plus tôt, un think tank à lui seul, l’Institut du Moyen-Orient, a reçu un engagement massif de 20 millions de dollars des Émirats arabes unis.Et ne vous y trompez pas, MBS est un projet des Émirats arabes unis – un développement curieux étant donné la taille relative des deux pays. « Notre relation avec eux est basée sur notre position stratégique, les intérêts communs et surtout l’espoir que nous puissions les influencer. Pas l’inverse », a dit Otaiba en privé. Au cours des deux dernières années, Otaiba a introduit MBS dans tout Washington et a donné des assurances de son engagement à moderniser et réformer l’Arabie saoudite, selon les personnes qui ont parlé avec lui, confirmé par des courriels qui ont été communiqués par le groupe, Global Leaks. Confronté à des gros titres accablants, Otaiba a tendance à reconnaître que le projet de réforme est un chantier en cours, mais insiste sur le fait qu’il n’en est pas moins un progrès, et qu’en MBS réside la meilleure chance de la région.

« Je ne pense pas que nous verrons jamais un dirigeant plus pragmatique dans ce pays. C’est pourquoi le fait de travailler avec eux est si important et nous apportera le plus de résultats que nous puissions jamais obtenir avec les Saoudiens », a affirmé Otaiba dans un billet éloquent. « Je pense que MBS est beaucoup plus pragmatique que ce qu’on entend à propos des positions publiques saoudiennes [sic]. »

Dans un courriel adressé au chroniqueur du Washington Post David Ignatius, Otaiba a exposé clairement sa pensée tout en le remerciant pour une chronique.

Merci d’avoir pris le temps de venir rencontrer MBS. En tant que personne qui connaît bien la région, il semble, d’après la façon dont vous avez écrit cet article, que vous commenciez à comprendre ce que nous disons depuis deux ans. Ça change !

Changement d’attitude, changement de style, changement d’approche.

Je pense que nous sommes tous d’accord pour dire que ces changements en Arabie saoudite sont absolument nécessaires. Donc je suis soulagé de voir que vous constatez ce que nous avons vu et que nous essayons souvent de transmettre. Votre voix et votre crédibilité seront un facteur déterminant pour amener les gens sensés à comprendre et à croire ce qui se passe.

Notre tâche maintenant est de [faire] tout notre possible pour assurer le succès de MBS.

Dans un geste inhabituel, l’Arabie saoudite a même récemment engagé la société de relations publiques de longue date des EAU, le Harbour Group, dirigé par l’ami d’Otaiba, Richard Mintz. Richard Clarke, bien connu pour ses excuses publiques aux victimes du 11 septembre 2001 pour l’échec des services de renseignements, avait critiqué brutalement l’Arabie saoudite à la suite de l’attentat. Un ami d’Otaiba, il est maintenant président du conseil d’administration du MEI, a personnellement fait pression sur l’Arabie saoudite pour obtenir du financement, quittant l’ambassade saoudienne avec un chèque de 500 000 dollars. Michael Petruzzello, homme d’influence de Washington pour l’Arabie saoudite, fait également partie du conseil d’administration de MEI.

Les pays du Golfe qui sont des dynasties familiales tendent à produire le même genre de rivalités familiales que celles observées dans le monde entier. A Abu Dhabi, le prince héritier Mohammed ben Zayed, le mentor et patron d’Otaiba, connu sous le nom de MBZ, déteste depuis longtemps Mohammed ben Nayef, qui était sur les rangs pour le trône saoudien, allant même jusqu’à le traiter de singe. MBZ et Otaiba voyaient dans MBS le moyen de faire dérailler Nayef et d’exercer un contrôle plus important sur le pays en élevant le prince cadet.

La campagne a fonctionné et a été largement applaudie à Washington.

Les intellectuels des groupes de réflexion soutenus par l’argent saoudien et des Émirats arabes unis se disent fiers d’être capables de parler et d’écrire librement, et se hérissent à toute suggestion selon laquelle le financement corrompt la production intellectuelle.

Cette allégation a toujours été discutable, mais les prochains jours la mettront à l’épreuve d’une manière inédite.

Photo du haut : Sur cette photo publiée par le Conseil royal saoudien, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane al-Saoud, au centre, assiste à une cérémonie organisée pour faire promettre l’allégeance des émirs locaux saoudiens et d’autres notables au nouveau prince héritier de l’Arabie saoudite à La Mecque (Arabie saoudite), le 21 juin 2017.

Source : The Intercept, Ryan Grim, 05-11-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

5 réponses à La purge du gouvernement d’Arabie Saoudite – et comment la corruption de Washington l’a rendue possible, par Ryan Grim

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