Les militaires américains avaient-ils planifié une première frappe nucléaire en 1963 ? Par James K. Galbraith et Heather A. Purcell

Source : Mary Ferrel Foundation, James K. Galbraith & Heather A. Purcell, 2017

Par James K. Galbraith et Heather A. Purcell

TOP SECRET

LECTURE SEULEMENT

Notes sur la réunion du National Security Council

20 juillet 1961

Le Général Hickey, Président du Net Evaluation Subcommittee, présentait le rapport annuel de son groupe. Le Général Lemnitzer déclara que l’hypothèse de l’étude de cette année était une attaque surprise à la fin de 1963, précédée d’une période de tensions accrues.

Après l’exposé du général Hickey et des divers membres de la sous-commission, le président demanda s’il y avait eu une évaluation des dommages causés à l’URSS par une attaque préventive. Le général Lemnitzer déclara que de telles études avaient été faites et qu’il les apporterait pour en discuter personnellement avec le Président. Rappelant la déclaration d’ouverture du général Hickey selon laquelle ces études ont été menées depuis 1957, le Président a demandé une estimation de l’évolution de l’efficacité de l’attaque. Le général Lemnitzer a répondu qu’il en discuterait également avec le président.

Puisque l’hypothèse de base de la présentation de cette année était une attaque à la fin de 1963, le Président a posé des questions sur les effets probables pour l’hiver 1962. M. Dulles a fait remarquer que l’attaque serait beaucoup moins efficace puisqu’il y aurait beaucoup moins de missiles impliqués. Le général Lemnitzer a ajouté un mot de prudence quant à l’acceptation des conclusions précises du Comité puisque ces conclusions étaient fondées sur certaines hypothèses qui, elles-mêmes, pourraient ne pas être valables.

Le président a posé la question sur la durée nécessaire pour les citoyens de rester dans les refuges après une attaque. Un membre du Sous-Comité a répondu qu’aucune période précise ne pouvait être citée en raison des variables en cause, mais en règle générale, une période de deux semaines devrait être prévue.

Le président a ordonné qu’aucun membre présent à la réunion ne divulgue quoi que ce soit, même pas le sujet de la réunion.

Déclassifié, juin1993

CET ARTICLE FIGURAIT D ‘ABORD DANS L’AMERICAN PROSPECT NUMERO 19, AUTOMNE 1994, PP. 88-96. COPYRIGHT (c) 1994 PAR NEW PROSPECT, INC. LA PERMISSION EST DONNEE DE COPIER ET DE FAIRE CIRCULER À DES FINS NON COMMERCIALES SEULEMENT, À CONDITION QUE CET AVIS ACCOMPAGNE TOUTES LES COPIES.

Introduction

Au début des années 1960, le missile balistique intercontinental (ICBM) a engagé le monde dans la possibilité d’une guerre totale instantanée. Trente ans plus tard, aucune nation n’a encore tiré de missile nucléaire sur une cible réelle. L’histoire orthodoxe soutient qu’une succession de doctrines et de stratégies nucléaires défensives allant de « représailles massives » à « destruction réciproque assurée » a fonctionné presque sans heurts pour dissuader l’agression soviétique contre les États-Unis et pour prévenir l’utilisation d’armes nucléaires.

La possibilité d’une agression américaine dans un conflit nucléaire est rarement envisagée. Et pourquoi le serait-elle ? Presque rien dans les archives publiques ne suggère que les hautes autorités américaines aient jamais envisagé une première frappe contre l’Union soviétique, sauf en réponse à une invasion soviétique de l’Europe occidentale, ou en cas de doute de l’effet dissuasif des forces nucléaires soviétiques. La principale exception documentée fut le chef d’état-major de la Force aérienne au début des années 1960, Curtis LeMay, un cas apparemment caractéristique.

Mais à partir de 1957, l’armée américaine a préparé des plans pour une attaque nucléaire préventive contre l’URSS, basée sur notre avance croissante dans les missiles terrestres. Et les hauts dirigeants militaires et du renseignement ont présenté une évaluation de ces plans au président John F. Kennedy en juillet de 1961. A cette époque, certains hauts dirigeants de l’Air Force et de la CIA croyaient apparemment qu’une opportunité de supériorité de missile balistique, peut-être suffisante pour une première frappe réussie, apparaîtrait à la fin de 1963.

Le document reproduit ci-dessus est publié ici pour la première fois. Il décrit une réunion du Conseil National de Sécurité le 20 juillet 1961. Durant cette réunion, comme le montre le document, le président des chefs d’états majors interarmées, le directeur de la CIA et d’autres, avaient présenté des plans pour une attaque surprise. Ils ont répondu à certaines questions de Kennedy sur le timing et les effets, et avaient promis plus d’informations à venir. La réunion a été soumise, par une injonction présidentielle, au secret qui n’a pas été rompu jusqu’à maintenant.

La vraie disparité des missiles

En 1960, la crainte d’une « disparité de missiles » en faveur des Soviétiques, avait donné aux Démocrates un sujet critique électoral, et des millions d’Américains sont entrés dans les années 60 avec un sentiment d’intense vulnérabilité envers la nouvelle menace des missiles intercontinentaux soviétiques. Mais comme l’écrivit récemment Richard Reeves, les renseignements basés sur les satellites lancés en août 1960 ont vite changé l’évaluation de la campagne et les idées du public. (Reeves, 228) Les États-unis battaient l’URSS sur les missiles intercontinentaux opérationnels et profitaient d’une avance claire, en nombre, et en progression. Nous étions loin devant, et les planificateurs militaires le savaient.

Kennedy a vite été convaincu de cette réalité, qui fut ensuite confirmée alors que de nouveaux satellites rapportaient de nouvelles informations. Plus tard en 1961, une estimation du Renseignement national arriva montrant seulement 4 ICBM installés, tous en alerte basse sur un site d’essais appelé Plesetsk. En automne, le sous-secrétaire à la Défense Roswell Gilpatric devait admettre dans un discours public que les forces américaines (avec 185 ICBM et plus de 3400 ogives disponibles à cette époque) , était largement supérieure aux forces russes.

Ce fut dans ce contexte, d’un avantage nucléaire croissant basé sur une avance énorme sur les missiles terrestres, que Kennedy dû faire face à sa première crise nucléaire, qui a surgi à Berlin en juillet 1961.

La crise de Berlin

Le 20 juillet, la réunion se tint dans des conditions de tensions exceptionnelles. Seulement trois mois avant, Kennedy a souffert de l’échec de l’invasion de la Baie des Cochons et sa perte de confiance en la CIA et les chefs des armées. Un mois plus tôt, il avait été secoué par sa confrontation avec Nikita Khrouchtchev à Vienne. A présent, les Soviétiques menaçaient de céder le contrôle de l’accès à Berlin-Ouest aux Allemands de l’Est, et de conclure un traité de paix séparé avec cet état satellite.

Durant la discussion cruciale du Conseil National de Sécurité sur la crise de Berlin menaçante le 13 juillet, le secrétaire d’état Dean Rusk s’est opposé à des négociations avec les Soviétiques jusqu’au dernier moment ( Newman 115). Comme Arthur Schlesinger Jr. alors assistant spécial, l’a résumé plus tard pour le Président, le conseiller Dean Acheson avait préparé un document affirmant que :

« Nous sommes dans un test fatidique des volontés, notre tâche principale est de démontrer notre détermination inaltérable, et que Khrouchtchev ne sera dissuadé seulement par la disposition des États-Unis pour la guerre nucléaire plutôt que d’abandonner le statu quo. Au sujet de cette théorie, la négociation est nuisible jusqu’à ce que la crise soit bien développée, ensuite elle n’est utile qu’à des fins de propagande… » (Foreign Relations, XIV, 173)

Kennedy favorisait les négociations plutôt que le conflit. Sans directement affronter Acheson, il a encouragé Schlesinger à produire un mémo critique de la position de Acheson, non signé.

Schlesinger conseillait la prudence. Dans un passage spécialement pertinent sur le problème général, il écrivit :

« Le document (Acheson) s’articule sur notre volonté de faire face à une guerre nucléaire. Mais cette option n’est pas définie. Avant de réclamer la décision de faire une guerre nucléaire, vous êtes en droit de connaître à quoi une guerre nucléaire pourrait ressembler, concrètement. Le Pentagone devrait devoir faire une analyse des niveaux et des implications possibles d’une guerre nucléaire et les degrés possibles de notre propre réponse nucléaire. » ( Relations etrangères XIV 173)

Il est possible (bien que nous n’en sachions rien) que la décision d’apporter la Net Evaluation à Kennedy arriva en réponse à la montée de ces préoccupations. En tout cas, la réunion eut lieu.

Le Mémorandum Burris

Le mémorandum reproduit ici a été écrit pour le vice-président Lyndon Johnson, qui n’assista pas à la réunion, par le colonel Howard Burris, son assistant militaire. Seulement déclassifié en juin 1993, il n’avait pas encore attiré l’attention du public jusqu’à maintenant.

Le premier paragraphe présente le Général Hickey et son groupe, le Sous-comité d’évaluation du réseau. Bien que le rapport du Sous-comité soit décrit comme « annuel », ce serait le premier donné au Président Kennedy et à ses conseillers, et ce n’est pas clair que le Président Eisenhower ait reçu de tels rapports en personne. Le général Lyman Lemnitzer, chef d’État major interarmées, intervint pour expliquer « l’hypothèse » du rapport de 1961 : « une attaque surprise fin 1963, précédée d’une période de tensions accrues ». La question se pose : Une attaque surprise par qui, et sur qui ?

Les paragraphes suivants répondent à la question. Le second paragraphe rapporte qu’après l’audition des présentations, le Président Kennedy a demandé aux présentateurs « s’il y avait déjà eu une évaluation des dommages causés à l’URSS par une attaque préventive ». Kennedy a aussi demandé une nouvelle évaluation de l’efficacité, car « ces études datent de 1957 ». Lemnitzer a répondu qu’il répondrait plus tard aux deux questions du Président en privé.

Le paragraphe 3 rapportes que Kennedy a posé une question hypothétique : qu’arrivera-il si nous lançons une frappe durant l’hiver 1962 ? Allen Dulles de la CIA répondit que « l’attaque serait bien moins efficace car il y aurait considérablement moins de missiles impliqués ». Lemnitzer alors conseilla la prudence sur le fait de croire trop aux conclusions, car ces hypothèses pourraient être fausses. La discussion ainsi, fournit un cadre temporel. Décembre 1962 était trop tôt pour une attaque car les États-Unis avaient alors trop peu de missiles ; en décembre 1963, il y en aurait probablement assez.

Au paragraphe 4, on lit une autre question de Kennedy : combien de temps les citoyens devront rester dans les abris à la suite d’une attaque ? Le Président obtint une réponse estimée à 2 semaines de la part d’un membre du sous-comité. Le groupe parlait bien évidemment des citoyens américains se protégeant des retombées globales suivant une attaque nucléaire contre l’URSS.

Le paragraphe 5 ajoute à l’intensité du document, la directive de Kennedy : « aucun membre présent ne doit rien révéler, même pas le sujet de la réunion. »

Autres rapports de la réunion

A notre connaissance, le compte-rendu officiel de cette réunion reste secret. L’excellent Foreign Relations of the United States, volume XIV, « Berlin Crisis 1961-1962 », publié fin 1993, bien que rempli de mémos détaillant les aspects nucléaires de la confrontation de Berlin, n’en fait aucune mention. La seule référence officielle que nous connaissons est l’ordre du jour du Conseil national de sécurité publié le 18 juillet 1961, déclassifié en 1977, où on lit simplement : « le Sous-comité d’évaluation du réseau (NSC 5816 NS action N°2223)… Présentation du rapport par le président du sous-comité ». (La discussion la plus détaillée du sous-comité d’évaluation que nous ayons trouvée est dans le Desmond Ball’s Politics and Force Levels (pp. 192-3), qui identifie la plus grande tâche du sous-comité comme étant la préparation de nouveaux plans de ciblages.)

D’un autre côté, la réalité d’une réunion, et de la réaction personnelle de Kennedy ont été rapportées. Le Président était mécontent. Mais aucun rapport encore publié ne dit à propos de quoi il était mécontent.

Par exemple, le livre de Arthur Schlesinger Robert Kennedy and His Times (Robert Kennedy et son temps) raconte ceci :

« […] Kennedy a reçu l’évaluation du Réseau, un briefing annuel sur les risques d’une guerre nucléaire. Un général de l’Air Force l’a présenté, dit Roswell Gilpatric, le secrétaire adjoint à la Défense, ’’comme si c’était devant une classe de maternelle’’. Finalement, Kennedy s’est levé et est sorti en plein milieu, et ce fut terminé. Nous n’en avons jamais eu d’autres. » (p. 483)

McGeorge Bundy se réfère évidemment à la même réunion dans ce passage :

« En été 1961, [Kennedy] se rendit à un briefing formel sur l’évaluation du Réseau sur une guerre nucléaire générale entre deux superpuissances, et il a exprimé sa propre réaction à Dean Rusk alors qu’ils se dirigeaient du cabinet vers le Bureau Ovale pour une réunion privée sur d’autres sujets: ’’Et nous nous considérons de la race humaine.’’ » (p. 354)

(Les mémoires de Dean Rusk répètent cette remarque de Kennedy, bien qu’il place la réunion « juste après notre prise de fonction ». Richard Reeves, pour sa part, ne mentionne pas la réunion de juillet et attribue la remarque de Kennedy à un autre séance ultérieure de septembre 1961.)

De nombreux autres récits de la réunion existent, bien qu’ils ne s’y réfèrent ni par son nom ou sa date. Tous sont d’accord sur la réaction de Kennedy. Mais aucun ne révèle la teneur de la discussion. Le livre de Theodore Sorenson Kennedy, publié seulement quatre ans plus tard, présente une version bienveillante et compréhensible :

« Ce briefing confirmait, cependant, le fait brutal que [Kennedy] savait déjà : (1) que ni les États-Unis, ni l’URSS ne pouvaient gagner une guerre nucléaire au sens rationnel du terme. (2) que, sauf pour dissuader une attaque soviétique totale, notre menace de ’’représailles massives’’ sur tout mouvement soviétique n’était plus crédible, car elles menaient à notre propre destruction ; et (3) qu’une politique de ’’première frappe préventive’’ ou de ’’guerre préventive’’ n’était plus envisageable, dans la mesure ou même une attaque surprise de missiles déclencherait avant même que ces missiles atteignent leur cible, des représailles dévastatrices qu’aucun pays n’est prêt à accepter. » (p. 513)

Malheureusement, le troisième point critique n’était pas encre vrai. Comme le note le Sous-secrétaire d’État Roger Hilsman en 1967 :

« Alors que la communauté du renseignement examinait ses estimations en 1958, 1959 et 1960, et même durant la première partie de 1961, elle voyait un écart sur les missiles se développer, qui atteindra un pic vers 1963. » (p 162)

Ce que Hilsman ne dit pas explicitement, c’est que l’écart estimé des missiles était en faveur de l’Amérique. Les Soviétiques n’avaient virtuellement pas de ICBM opérationnels en 1961, un fait connu du renseignement américain au moins depuis la fin de 1960. Et il apparaît que les Russes n’avaient pas résolu leur problème fondamental technique, celui de construire une bombe H assez petite pour être transportée par un missile de taille gérable, et ce jusque des années plus tard. (Sorenson, 524 ; Bobbitt, 61).

Dean Rusk décrit la réunion comme une « expérience incroyable » dans ses mémoires. As I Saw It (Comme je l’ai vu) publiées en 1990.

« Le Président comprenait clairement ce qu’une guerre nucléaire signifiait et en était horrifié. Durant nos nombreuses conversations ensemble, il ne se souciait jamais d’une menace d’assassinat, mais occasionnellement, il broyait du noir sur le fait que ce pourrait être son destin de pousser le bouton nucléaire… Si certains de nous ont des doutes, cette réunion de 1961 nous a convaincu qu’une guerre nucléaire ne doit jamais se produire. En conséquence, durant les années Kennedy et Johnson, nous avons travaillé à établir une dissuasion stable. » (p. 246-7)

Ce que Rusk ne dit pas est que le problème « d’une dissuasion stable » en 1961 ne reposait pas sur une insuffisance de missiles américains. Elle reposait plutôt sur le besoin des Soviétiques de développer une force de frappe en ICBM suffisante pour nous dissuader. C’est un fait affreux, mais inévitable. Rusk continue, sur la page suivante, avec des commentaires qui apparaissent presque angoissés, et pour lesquels son propre récit du meeting ne donne aucune justification apparente.

« […] Les États-Unis n’ont jamais renoncé à une possible première frappe aux armes nucléaires. Je pense personnellement que les États-Unis se sont engagés sur une seconde frappe seulement, après que nous aurions reçu des armes nucléaires sur notre sol. En aucune circonstance je n’aurais participé à un ordre de première frappe, avec l’exception possible d’une attaque conventionnelle massive sur l’Europe de l’Ouest. » (p. 248)

Le discours du 25 juillet à Berlin

Un conflit nucléaire était vraiment dans l’air ambiant cette semaine-là. Un autre document de l’époque indique que l’orientation des réflexions de Kennedy sur le nucléaire semblait tout-à-fait celle d’un guerrier au sang froid, mais en même temps très éloignée des attaques préventives et de l’attaque inflexible à tous les niveaux envisagée par les Chefs d’État major interarmées. C’est un document titré « Stratégie nucléaire dans la crise de Berlin », de l’économiste Thomas C. Schelling, qui fut envoyé à Hyannis Port durant le week-end du 21 juillet 1961 et qui, comme le remarque Bundy, a fait une « impression profonde » sur le Président. Schelling y présentait des arguments en faveur d’une capacité, alors inexistante, de mener une guerre nucléaire limitée :

« Le rôle du nucléaire en Europe ne devrait pas être de gagner une grande campagne nucléaire, mais d’installer un haut niveau de risque pour l’ennemi. Le point important de la limitation d’une guerre nucléaire est d’impressionner les leaders soviétiques avec le risque d’une guerre totale, une guerre qui pourrait arriver même si nous, ou eux, n’en avions pas l’intention… Nous devrions planifier une guerre des nerfs, de démonstration, et de marchandage, pas de destruction tactique ciblée. » (Foreign Relations, XIV, 170).

Schelling défendait aussi une centralisation du contrôle des armes dans les mains du Président, de telle façon que

« cela permette un usage sélectif, discriminant, délibéré, du dangereux marchandage nucléaire. Cela signifiait en empêcher l’usage, par quiconque, non expressément autorisé dans le cadre du plan de négociation nucléaire… C’est un échange stratégique contrôlé. » (op. cit., 172)

Le document de Schelling aussi attirait l’attention sur un problème clé : le caractère diffus de la commande et du contrôle nucléaire en 1961 ne garantissait pas, en fait, que le Président jouisse de la complète autorité sur la bombe, alors que la plupart des Américains pensaient que c’était le cas. L’établissement d’un tel contrôle devint une priorité pour Kennedy dans les mois qui suivirent. (Desmond Ball, 193).

L’impact cumulé de ces conseils divers peut être vu durant le discours national de Kennedy à la télévision le 25 juillet 1961. « Nous ne pouvons pas et nous ne permettrons pas que les Communistes nous entraînent hors de Berlin, ni graduellement ni par la force ». Et encore, Kennedy insista sur les dangers : « d’une mauvaise communication pourrait découler plus de dévastation en quelques heures que ce qui a été causé dans toutes les guerres de l’histoire de l’humanité » (Newman, 115). Il a demandé une augmentation des crédits militaires et rappela 150 000 réservistes. Mais il n’a pas impliqué les Soviétiques. Le mur a été laissé intact comme à sa construction en août 1961, une colonne symbolique de soldats furent envoyée à Berlin Ouest, et un programme d’abris contre les retombées fut entrepris aux États-Unis.

Avec le memorandum Burris, le raisonnement derrière le programme d’abris anti-nucléaires commençait alors à s’installer. En tant que mesure de défense civile contre une attaque nucléaire soviétique, les abris de parpaings précaires qu’on demanda aux Américains de construire étaient absurdes. Mais ils pouvaient bien sûr les protéger, pour environ deux semaines, des radiations dérivantes sur des milliers de kilomètres après une frappe préventive des États-Unis sur l’Union Soviétique. On sait que Kennedy, plus tard, a regretté ce programme.

Les années suivantes : 1962 et 1963

Les États-Unis étaient loin devant dans la courses aux armes. Alors même que les militaires continuaient de faire pression pour une augmentation rapide du nombre de missiles stratégiques. Curtis LeMay demanda au moins 24 000 Minutemen ; Thomas Powers du Strategic Air Command en demanda 10 000. Tous devraient être lâchés dans un seul paroxysme d’annihilation de masse, appelé SIOP, le Single Integrated Operating Plan.

Le SIOP était la recette pour exploser le monde, soit durant une première frappe ou une deuxième. Comme l’écrivit McGeorge Bundy au Président le 7 juillet 1961 :

« […] Tout à faire d’accord que l’actuel plan stratégique de guerre est dangereusement rigide, et si cela continue sans amendements, cela pourrait vous laisser très peu de choix sur la manière dont vous feriez face à l’instant de vérité thermonucléaire. Nous croyons que vous pourriez désirer soulever cette question avec Bob McNamara pour avoir une revue rapide et de nouveaux ordres si nécessaire. Essentiellement, le plan actuel demande à tirer en une fois tout ce que nous avons à tirer, et il est construit de façon à rendre n’importe quelle autre option plus flexible très difficile. » (cité dans Kaplan, 297)

Durant cet été 1961, le secrétaire à la Défense a ordonné un remaniement du SIOP mené par les analystes de RAND (comprenant Daniel Ellsberg) et rapidement approuvé par le JCS. (Bobbitt, 48) Kennedy et le secrétaire de la Défense Robert McNamara en fin de compte, imposèrent une limite de 1000 minutemen pour les missiles, provoquant la colère des Chefs. Kennedy a aussi initié des efforts pour obtenir le contrôle opérationnel de la force nucléaire, alors bien loin d’être concentré solidement entre les mains du Président.

Le memorandum Burris peut aider à expliquer les raisons militaires d’une grande accumulation d’armes nucléaires américaines, malgré le fait que l’Amérique était déjà loin devant, et la résistance de la part de John F Kennedy et McNamara. Le Sous-comité d’évaluation du réseau avait offert au Pentagone, à la CIA et au Président Kennedy un aperçu de l’opportunité qui s’offrait durant l’hiver 1963 : La supériorité des États-Unis était tellement totale qu’une première frappe pourrait être un succès. Mais cela aussi a alerté Kennedy d’un danger. La supériorité nucléaire américaine pourrait alors être si écrasante que des éléments dévoyés de l’Armée et du Renseignement, cherchant à précipiter une première frappe américaine, ne pourraient ne pas se sentir dissuadés par la peur de représailles soviétiques. Quelle était vraiment la dispute sur le nombre de ICBM basés à terre ? Sûrement, à un certain niveau, elle impliquait la suffisance de la dissuasion. Mais il pouvait aussi y avoir un problème bien plus grave : les capacités offensives de la force nucléaire, alors que le Président n’était pas certain d’avoir le contrôle du bouton nucléaire.

En octobre 1962, le leadership nucléaire des États-Unis restait fort, bien que peut-être pas étanche, étant donné le nombre de bombardiers soviétiques et les risques en Europe. Vingt ans plus tard, Anthony Cordesman décrit le tableau :

« Durant la crise des missiles cubains en octobre 1962, les États-Unis avaient approximativement 1500 B-47 et 500 B-52 et avaient déjà déployés plus de 200 ICBM de la première génération. En contraste marqué, la menace stratégique des missiles soviétiques consistait en quelques déploiements d’ICBM dont le manque de fiabilité était si grand qu’il n’était pas certain qu’ils menaçaient qui que ce soit. Les forces soviétiques de bombardiers à longue portée ne comptaient que 100 Tu-Bears et 35 May Bison, dont la portée et les caractéristiques de vol les forçaient à voler à des altitudes moyennes, ce qui les rendait extrêmement vulnérables aux chasseurs américains et aux missiles sol-air. » (p. 7, cité dans Bobbitt)

Kennedy a résisté à de fortes pressions pour tester cet avantage en octobre 1962, comme il aurait dû le faire, s’il avait accepté de lancer des bombardements sur les installations de missiles cubains. Les mémoires de Nikita Khrouchtchev, publiées en 1970, racontent les craintes explicites exprimées par Robert Kennedy à l’ambassadeur russe Anatoly Dobrynin au plus fort de la crise :

« Même si le Président lui-même est très opposé à un déclenchement d’une guerre contre Cuba, une chaîne irréversible d’événements pourrait se produire contre sa volonté… Si la situation se prolonge encore longtemps, le Président n’est pas certain que les militaires ne le renverseront pas pour s’emparer du pouvoir. L’armée américaine pourrait devenir incontrôlable. » (p. 497)

Pas même les éditeurs américains des mémoires de Khrouchtchev n’ont pris ces remarques au sérieux au moment de la publication. On lit dans un rare éditorial : « Évidemment, c’est la version propre à Khrouchtchev, de ce qui lui avait été rapporté. Il n’y a pas de preuves que le Président agissait sous la peur d’un renversement militaire ». (Khrouchtchev, 498).

En regardant en arrière, le calendrier de l’évaluation du réseau de 1961 impliquait que cette période depuis Cuba, jusqu’à Dallas et juste après, fut critique, peut-être, pour la survie du monde. Avec l’escalade de tensions ou leur soulèvement de manière violente fin 1963, le Président a dû faire face à un choix déchirant : frapper en premier, ou abandonner une « victoire » pendant ce court moment dans toute l’histoire où elle aurait pu virtuellement être gagnée.

On ne peut pas dire si Kennedy croyait à l’agenda du réseau d’évaluation, ou bien sûr, peut-être de façon aussi sérieuse, s’il croyait que les autres membres du gouvernement y croyaient. On sait bien que la dernière année de sa vie a vu des initiatives répétées de calmer les conflits et de réduire les tensions : la normalisation de Berlin, le retrait des missiles de Turquie, l’engagement de non-invasion de Cuba, et l’effort, d’un effet seulement partiel, de terminer la campagne secrète contre Castro (Opération Mangouste), le traité d’interdiction des essais et – bien que ce point soit discuté – l’ordre d’octobre 1963 de commencer un retrait progressif du Vietnam. En Novembre 1963, le potentiel de « tensions élevées » conduisant à des pressions incontrôlables pour une première frappe avait de fait été réduit. Et quelque temps plus tard, l’effort soviétique en matière de fusées a évidemment fermé l’opportunité en construisant des ICBM si rapidement que les États-Unis ne pouvaient plus les cibler. Les Soviétiques ont aussi amélioré leur puissance sous-marine. A Partir de là, le monde avait probablement atteint un bien meilleur niveau de sécurité. Mais quand cela arriva exactement, ce n’est pas clair.

Et Lyndon Baines Johnson, le destinataire de la note Burris, n’était toujours pas à l’aise sur ce point quand il prit ses fonctions le 22 novembre 1963, au milieu d’un brassage de rumeurs que l’on sait fausses à présent, de la connexion de Lee Harvey Oswald avec le KGB. David Wise alors chef du Bureau du New York Herald Tribune a rapporté avoir entendu Johnson parler, fin 1963, de recruter Earl Warren pour mener la Commission Warren, en ces termes :

« […] quand Warren arriva à la Maison Blanche, [LBJ] a dit au président de la Cour suprême qu’il savait qu’il avait été premier lieutenant durant la Première guerre mondiale, et qu’il savait que Earl Warren était capable de traverser l’Océan Atlantique pour sauver la vie de trois américains et peut-être de centaines de millions si c’était l’enjeu ici… » (p. 292)

Les vies de qui, exactement ?

Une réunion, même à la Maison Blanche, n’établit pas que cette première frappe était en fait la politique nucléaire des États-Unis. La réponse enregistrée de Kennedy, surtout, indique sa détermination personnelle, partagée avec ses conseillers civils, que cela ne le deviendrait jamais. Mais on sait de façon certaine, à partir des notes de Howard Burris, que la planification de la première frappe venait d’auteurs proches du centre de décision. Les actions consécutives de Kennedy et la remarque inquiétante de Johnson coïncident avec la possibilité que l’agenda et les risques de l’opportunité de la première frappe restaient à l’esprit des deux hommes jusqu’à fin novembre 1963 et probablement à l’esprit de Johnson pendant beaucoup plus longtemps.

Quoi qu’il en soit, le fait que la planification de la première frappe soit allé aussi loin, soulève de graves questions sur l’histoire de la Guerre froide. nous devons en apprendre beaucoup plus : sur la prise de décision nucléaire sous Eisenhower et Nixon, sur les événements de la fin de 1963, sur les développements techniques ultérieurs tels que les MIRV [Missiles à tête multiple, NdT] et la Guerre des Étoiles. Il est certainement temps maintenant de déclassifier tous les documents sur ce sujet et l’histoire connexe.

SOURCES
Desmond Ball, Politics and Force Levels: The Strategic Missile Program of the Kennedy Administration, Berkeley: University of California Press, 1980.

John Baylis and John Garnett, eds. The Makers of Nuclear Strategy, New York: St. Martin’s Press, 1991.

Philip Bobbitt, Democracy and Deterrence, New York: St. Martin’s Press, 1988.

Philip Bobbitt, Lawrence Freedman and Gregory Treverton, U.S. Nuclear Strategy, New York: New York University Press, 1989.

McGeorge Bundy, Danger and Survival: Choices About the Bomb in the First Fifty Years, New York: Random House, 1988.

Grant Burns, The Nuclear Present, Metuchen, New Jersey: Scarecrow Press, 1992.

Anthony Cordesman, Deterrence in the ’80s, London: International Institute for Strategic Studies, 1982.

Foreign Relations of the United States 1961-1963, Vol XIV, Berlin Crisis 1961-1962. Washington: United States Department of State, 1993.

Lawrence Freedman, U.S. Intelligence and the Soviet Strategic Threat, Princeton: Princeton University Press, 1986.

David Goldfisher, The Best Defense: Policy Alternatives for Nuclear Security From the 1950’s to the 1990’s, Ithaca: Cornell University Press, 1993.

Fred M. Kaplan, The Wizards of Armageddon, Stanford: Stanford University Press, 1991.

Roger Hilsman, To Move a Nation: The Politics of Foreign Policy in the Administration of John F. Kennedy, New York: Doubleday, 1967.

Lyndon B. Johnson, The Vantage Point: Perspectives of the Presidency 1963-1969, New York: Holt, Rinehart and Winston 1971.

Nikita S. Khrushchev, Khrushchev Remembers, Boston: Little Brown, 1970.

John M. Newman, JFK and Vietnam, New York: Warner Books, 1992.

Richard Reeves, President Kennedy, New York: Simon & Schuster, 1993.

Dean Rusk, As I Saw It, New York: WW Norton, 1990.

Arthur Schlesinger, jr. Robert Kennedy and His Times, New York: Ballantine, 1978.

David Schwartzman, Games of Chicken: Four Decades of U.S. Nuclear Policy, New York: Praeger, 1988.

Theodore C. Sorenson, Kennedy, New York: Harper and Row, 1965.

David Wise, The Politics of Lying, New York: Random House, 1973.

Heather A. Purcell and James K. Galbraith are at the Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, The University of Texas at Austin.

Source : Mary Ferrel Foundation, James K. Galbraith & Heather A. Purcell, 2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

https://www.les-crises.fr/les-militaires-americains-avaient-ils-planifie-une-premiere-frappe-nucleaire-en-1963-par-james-k-galbraith-et-heather-a-purcell/

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