Imaginer un Moyen-Orient reconfiguré

Imaginer un Moyen-Orient reconfiguré


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Par Robin Wright – Le 28 septembre 2013 – Source NY Times

La carte du Moyen-Orient moderne, pivot politique et économique de l’ordre international, est en lambeaux. La guerre ruineuse en Syrie est un tournant. Mais les forces centrifuges des croyances, des tribus et des ethnies rivales – renforcées par les conséquences involontaires du printemps arabe – sont également en train de secouer une région définie par les puissances coloniales européennes il y a un siècle et défendue par des autocrates arabes depuis.

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Voici comment 5 pays pourraient devenir 14. Lentement, la carte du Moyen-Orient pourrait être redessinée.

Syrie : Le déclencheur

Les rivalités sectaires et ethniques pourraient la diviser en au moins trois morceaux :

1. Les alaouites, une minorité qui contrôle la Syrie depuis des décennies, domineraient un couloir côtier ;
2. Un Kurdistan syrien pourrait se détacher et finalement fusionner avec les Kurdes d’Irak ;
3. Le centresunnite pourrait faire sécession et ensuite se combiner avec les provinces d’Irak pour former le Sunnistan.

Contagion irakienne

Dans la plus simple des nombreuses combinaisons, les Kurdes du Nord de l’Irak rejoindraient les Kurdes syriens. De nombreuses zones centrales, dominées par les sunnites, rejoindraient eux les sunnites syriens. Et le sud devient un pays chiite. Il n’est pas sûr que cela soit aussi simple.

Éclatement de la Libye

À la suite de puissantes rivalités tribales et régionales, la Libye pourrait se couper en deux parties historiques – la Tripolitaine et la Cyrénaïque – avec peut-être un troisième État, le Fezzan dans le sud-ouest.

Retour à une Arabie saoudite pré-monarchique

À long terme, l’Arabie saoudite devra faire face à ses propres divisions internes (réprimées) qui pourraient refaire surface à mesure que le pouvoir passerait à la prochaine génération de princes.

L’unité du royaume est encore menacée par les différences tribales, la division entre sunnites et chiites et les défis économiques. Le pays  pourrait alors éclater en cinq régions qui ont précédé l’état moderne.

Éclatement du Yémen

Le pays arabe le plus pauvre pourrait se diviser (de nouveau) en deux morceaux à la suite d’un éventuel référendum sur l’indépendance au Yémen du Sud. En cas de coup de vent plus puissant, tout ou partie du sud du Yémen pourrait alors être absorbée par l’Arabie saoudite. Presque tout le commerce saoudien se fait par voie maritime, et l’accès direct à la mer d’Arabie diminuerait la dépendance vis-à-vis du golfe Persique − et les craintes de la capacité de l’Iran à couper le détroit d’Ormuz.

Il y a aussi des possibilités de voir des Villes-États émerger :

  • Misrata (Moyen de contrôle de l’Empire sur toute la côte libyenne ?) ;
  • Jabal Al-Druze (Ville tampon druze entre Israël et les alaouites ?) ;
  • Bagdad (Ville ouverte internationale pour contrôler le pétrole irakien et jouer des tensions religieuses ?).

Une carte différente serait un bouleversement du jeu stratégique pour à peu près tout le monde, reconfigurant potentiellement les alliances, les défis de sécurité, les échanges et les flux d’énergie pour la plus grande partie du monde.

L’emplacement privilégié de la Syrie et ses muscles en font le centre stratégique du Moyen-Orient. Mais c’est un pays complexe, riche en diversités religieuse et ethnique, et donc fragile. Après l’indépendance, la Syrie a subi plus d’une demi-douzaine de coups d’État entre 1949 et 1970. C’est alors que la dynastie Assad a pris le contrôle total. Maintenant, après 30 mois de bain de sang, cette diversité est devenue un poison mortel, tuant les gens et détruisant le pays. La Syrie s’est décomposée en trois régions identifiables, chacune avec son propre drapeau et ses propres forces de sécurité. Un futur différent se dessine : un petit état, tout en longueur, le long d’un couloir partant du sud à travers Damas, Homs et Hama jusqu’à la côte nord de la Méditerranée contrôlée par la minorité alaouite des Assad. Au nord, il y a un petit Kurdistan, largement autonome depuis la mi-2012. Le plus grand morceau serait le cœur d’un pays dominé par les sunnites.

Le démantèlement de la Syrie créerait des précédents pour la région, en commençant par ses voisins. Jusqu’à présent, l’Irak a résisté à l’effondrement en raison de la pression étrangère, de la peur régionale de le faire seul et la richesse pétrolière qui a acheté les loyautés, au moins sur le papier. Mais la Syrie aspire maintenant l’Irak dans son tourbillon.

« Les champs de bataille fusionnent » a déclaré l’envoyé des Nations Unies Martin Kobler au Conseil de sécurité en juillet. « L’Irak est la ligne de fracture entre le monde chiite et le monde sunnite et tout ce qui se passe en Syrie a, bien sûr, des répercussions sur le paysage politique irakien. »

Avec le temps, la minorité sunnite irakienne – notamment dans la province occidentale d’Anbar, lieu de manifestations anti-gouvernementales – pourrait avoir plus de points communs avec la majorité sunnite de l’est de la Syrie. Les liens tribaux et la contrebande couvrent la frontière. Ensemble, ils pourraient former un pays sunnite de facto ou de jure. Le sud de l’Irak deviendrait alors un pays chiite, bien que la séparation ne soit pas aussi nette.

Les partis politiques dominants dans les deux régions kurdes de Syrie et d’Irak ont des divergences de longue date, mais lorsque la frontière s’est ouverte en août, plus de 50 000 Kurdes syriens ont fui vers le Kurdistan irakien, créant de nouvelles communautés transfrontalières. Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, a également annoncé son intention d’organiser le premier sommet avec 600 Kurdes de quelques 40 partis en Irak, en Syrie, en Turquie et en Iran cet automne.

« Nous pensons que les conditions sont maintenant appropriées », a déclaré Kamal Kirkuki, l’ancien président du Parlement kurde irakien, à propos d’un projet de mobilisation de ces Kurdes disparates pour discuter de leur avenir.

Les étrangers ont longtemps joué au Moyen-Orient : et si l’Empire ottoman n’avait pas été divisé par des étrangers après la Première Guerre mondiale ? Est-ce que la carte reflète des réalités géographiques ou des identités ? Ces cartes reconfigurées ont exaspéré les Arabes qui soupçonnaient des complots étrangers pour les diviser et les affaiblir de nouveau.

Je n’ai jamais été une joueuse de cartes. J’ai vécu au Liban pendant la guerre civile de 15 ans et j’ai toujours pensé que ce pays pourrait survivre à des divisions entre 18 sectes. Je ne pensais pas non plus que l’Irak éclaterait pendant les combats les plus méchants en 2006-2007. Mais deux déclencheurs ont changé ma façon de penser.

Le printemps arabe était du petit bois. Les Arabes ne voulaient pas seulement évincer les dictateurs, ils voulaient que le pouvoir soit décentralisé pour refléter l’identité locale ou les droits aux ressources. La Syrie a alors engagé le match contre elle-même et la sagesse conventionnelle autour de sa géographie.

De nouvelles frontières pourraient être dessinées de manière disparate et potentiellement chaotique. Les pays pourraient traverser des phases de fédéralisme, de partition douce ou d’autonomie, se terminant par un divorce géographique.

Le soulèvement de la Libye était en partie contre la domination du colonel Mouammar Kadhafi. Mais cela reflétait aussi la quête de Benghazi de se séparer d’un Tripoli dominateur. Les intérêts des tribus divergent. Les Tripolitains se tournent vers le Maghreb, ou le monde islamique occidental, tandis que les Cyrénaïques se tournent vers le Mashreq, ou le monde islamique oriental. De plus, la capitale brasse les revenus pétroliers, même si l’Est en fournit 80%.

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La Libye pourrait donc être divisée en deux ou même trois parties. Le Conseil national de la Cyrénaïque, dans l’est de la Libye, a déclaré son autonomie en juin. Le Fezzan méridional a également des identités tribales et géographiques distinctes. Plus sahélien que nord-africain dans sa culture, ses tribus et son identité, il pourrait aussi se séparer.

D’autres États qui n’ont pas le sens du bien commun ou de l’identité comme ciment politique sont vulnérables, en particulier les démocraties naissantes qui s’efforcent d’accommoder des circonscriptions disparates avec de nouvelles attentes.

Après avoir évincé son dictateur de longue date, le Yémen a lancé un dialogue national agité en mars afin d’obtenir un ordre nouveau. Mais dans un pays où la rébellion du nord et les séparatistes du sud ont longtemps été présents, le succès durable peut dépendre de l’idée d’une fédération – et la promesse de laisser le sud voter la sécession.

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La
nouvelle carte pourrait devenir encore plus intrigante. Les Arabes sont en ébullition à propos de la fusion du sud du Yémen avec l’Arabie saoudite. La plupart des sudistes sont sunnites, tout comme la majorité des habitants de l’Arabie saoudite ; beaucoup ont de la famille dans le royaume. Les Yéménites, qui sont les Arabes les plus pauvres, pourraient bénéficier des richesses saoudiennes. À leur tour, les Saoudiens auraient accès à la mer d’Arabie pour le commerce, réduisant leur dépendance vis-à-vis du golfe Persique et réduisant ainsi leurs craintes que l’Iran ne contrôle virtuellement le détroit d’Ormuz.

Les idées les plus fantastiques impliquent la balkanisation de l’Arabie saoudite, déjà dans la troisième itération d’un pays qui a fusionné les tribus rivales de force sous un islam wahhabite rigide. Le royaume semble physiquement sécurisé dans les tours vitrées et les autoroutes à huit voies, mais il existe toujours des cultures disparates, des identités tribales distinctes et des tensions entre une majorité sunnite et une minorité chiite, notamment dans l’Est, riche en pétrole.

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Les tensions sociales se creusent en raison de la corruption rampante et environ 30% de chômage chez les jeunes dans un pays qui à une haute image de lui-même mais pourrait devoir importer du pétrole dans deux décennies. Comme la monarchie passe la main à une nouvelle génération, la Maison des Saoud va sans doute devoir créer de nouvelles règles pour gérer la famille régnante avec ses milliers de princes, un processus délicat.

D’autres changements peuvent intervenir de facto. Des cités-États pourraient faire leur retour, même si techniquement elles sont à l’intérieur du pays. Il y a cet oasis d’identités multiples qu’est Bagdad, des enclaves bien armées comme Misurata, troisième plus grande ville de Libye ou des zones homogènes comme Jabal al-Druze au sud de la Syrie.

Un siècle après que l’aventurier-diplomate britannique Sir Mark Sykes et l’envoyé français François Georges-Picot eurent scindé la région, le nationalisme s’enracine à des degrés divers dans des pays initialement définis par les goûts impériaux et le commerce plutôt que par la logique. La question est maintenant de savoir si le nationalisme sera plus fort que les anciennes sources d’identité pendant des conflits ou des transitions difficiles.

Les Syriens aiment à prétendre que le nationalisme prévaudra à la fin de la guerre. Le problème est que la Syrie a maintenant plusieurs nationalismes. Le « nettoyage ethnique » est un problème croissant. Et les armes exacerbent les différences. Les conflits sectaires sont maintenant en train de territorialiser la division entre sunnites et chiites d’une manière encore jamais vue dans le Moyen-Orient moderne.

Mais d’autres facteurs pourraient empêcher le Moyen-Orient de s’effilocher : une bonne gouvernance, des services et une sécurité décents, une justice juste, des emplois et des ressources équitablement partagées, voire un ennemi commun. Les pays sont effectivement des mini-alliances. Mais ces facteurs semblent loin d’être acquis dans le monde arabe. Et plus la guerre en Syrie fait rage, plus grande est l’instabilité et les dangers pour toute la région.

Robin Wright

Note du Saker Francophone

Quatre ans après, ce texte a pris quelques rides, mais à peine. La résistance syrienne avec l'aide de la Russie et de l'Iran a bloqué l'Empire en rase campagne.

Sous de faux air de sainte-nitouche, ce texte, publié dans un grand quotidien américain et non retiré depuis, utilise certaines vérités historiques pour tenter un tour de passe-passe afin de justifier la déconstruction du Moyen-Orient, en oubliant seulement de souligner le rôle de l'armée américaine et les intérêts israéliens.

Il faut noter la rhétorique employée, sécession, fédéralisation, qui est très bien expliquée par Korybko. L'émiettement sous diverses formes va permettre de contrôler plus facilement ces pays.

Mais c'est aussi vrai que certains pays dont la Syrie sont des constructions artificielles, produites par le traité de Sèvres et la non moins fameuse déclaration Balfour. À l'origine, les tributs arabes étaient largement nomades et les frontières plus que subjectives. Comme en Afrique, il y aura forcément un long débat sur le sort des frontières coloniales. Il faut espérer que cela se fasse dans le calme et la négociation.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/imaginer-un-moyen-orient-reconfigure

 

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