Effacer la réussite d’Obama en Iran, par Paul R. Pillar

Source : Paul R. Pillar, Consortium News, 03-01-2018

Le nihilisme de la politique américaine moderne s’étend à l’échelle internationale, un côté cherchant à détruire tout héritage positif de l’autre, alors que l’administration Trump poursuit ses efforts pour saboter l’accord nucléaire avec l’Iran du président Obama, rapporte l’ex-analyste de la CIA, Paul R. Pillar.

Ceux qui souhaitent tuer le Plan d’Action Global Conjoint (PAGC), l’accord qui restreint le programme nucléaire iranien, n’ont jamais abandonné. L’accord, conclu il y a plus de deux ans, a connu un succès toujours grandissant et a permis de fermer toutes les voies possibles vers l’armement nucléaire iranien, ce qui aurait dû décourager les marchands d’armement nucléaire. Mais ces criminels ont trouvé un second souffle en l’élection de Donald Trump, qui, dans le cadre de son programme d’opposition à ce que Barack Obama avait privilégié et détruisant tout ce qu’il a réalisé, a constamment vilipendé le PAGC.

Les thèmes que les détracteurs de l’accord mettent en avant sont maintenant bien connus. L’un de ces thèmes est que, trop impatient de parvenir à un accord, le gouvernement Obama aurait négligé la question des stocks. Cet argument n’a jamais eu de sens, compte tenu des termes du PAGC. Les asymétries de l’accord sont défavorables aux Iraniens, qui ont dû se plier à une inspection sur leur nucléaire plus intrusive qu’aucun autre pays ne l’a jamais volontairement accepté, et ont dû s’acquitter de presque toutes leurs obligations de démantèlement et de restriction de leur programme nucléaire avant d’obtenir une once de rémission quant à des sanctions supplémentaires. Mais cet argument a séduit les opposants car non directement réfutable concernant l’état d’esprit des anciens officiels, et collant au thème de la mythique « meilleure affaire » qui était censée être à portée.

Une autre objection soulevée par les détracteurs a été que le PAGC n’aborde pas les autres politiques et actions iraniennes qu’il est devenu rituel de qualifier de comportement néfaste, malveillant et déstabilisant (CNMD). Cet argument n’a pas non plus de sens, étant donné qu’il était clair dès le début des négociations qu’aucun accord limitant le programme nucléaire de l’Iran ne serait possible si les parties négociant l’accord mettaient sur la table leurs autres griefs réciproques. Un tel élargissement inutile de l’ordre du jour des négociations aurait signifié que le programme nucléaire iranien se serait rapproché de plus belle de la capacité à fabriquer une bombe et que le CNMD serait toujours d’actualité. Néanmoins, ce thème a été privilégié par les opposants parce qu’il détourne l’attention du succès du PAGC quant à la prévention d’une bombe nucléaire iranienne, parce qu’il sera toujours possible de pointer une quelconque action iranienne comme répréhensible, et parce que le mantra du CNMD a maintenant été tellement scandé qu’il en est venu à être accepté comme une donnée incontestable.

Josh Meyer a récemment proposé une variante sur ces thèmes avec un article dans Politico sous le titre alléchant de « L’histoire secrète de la façon dont Obama a laissé le Hezbollah s’en tirer ». La thèse tape-à-l’œil que développe l’auteur est qu’un groupe de travail de la Drug Enforcement Administration enquêtant sur le trafic de drogue et d’autres activités criminelles du Hezbollah libanais aurait été bloqué par « le désir de la Maison-Blanche de conclure un accord sur le nucléaire avec l’Iran ». Comme on pouvait s’y attendre, ce sujet a été repris par les acteurs habituels se consacrant au dénigrement du PAGC ou de tout ce qui est lié à Obama, comme les rédacteurs du Wall Street Journal. Certains Républicains au Congrès et même Eric Trump ont repris cette idée.

L’article de 13 000 mots a pour objectif de submerger le lecteur de détails. Le simple volume de pistes, de conseils, de soupçons et de faits authentiques, donne au lecteur l’impression d’un reportage complet. Et Meyer y a clairement mis beaucoup d’efforts. Mais comme le souligne Erik Wemple du Washington Post dans un article à propos justement de cet article, Meyer ne fournit jamais de preuves directes que la Maison-Blanche a délibérément entravé la mission du groupe de travail, et encore moins qu’une telle ingérence ait pu avoir un rapport avec l’accord imminent sur le nucléaire. Après avoir parcouru tous les détails, le lecteur attentif peut constater que la thèse tape-à-l’œil sur l’administration Obama qui aurait sacrifié la lutte contre la drogue et contre le crime sur l’autel de l’accord nucléaire repose sur de la suspicion et des insinuations. Elle s’appuie sur des affirmations telles que : certaines décisions concernant l’affaire du Hezbollah « pourraient avoir été influencées » par la connaissance d’un groupe inter-agence des négociations sur le nucléaire – ce qui signifie, comme le note M. Wemple, que les décisions auraient tout aussi bien pu ne pas être influencées par cette connaissance.

Il existe de nombreuses preuves attestant du fait que l’administration Obama a décidé d’un grand nombre de sanctions sévères et de mesures répressives contre le Hezbollah, avant et après la conclusion du PAGC. Meyer inclut dans son article (et il faut porter à son crédit cette mention) des déclarations faites par d’anciens fonctionnaires de l’administration Obama se référant à ces actions. La séparation même du dossier nucléaire des autres griefs présentés par ou contre l’Iran – qui, comme indiqué plus haut, était essentielle à la conclusion de tout accord nucléaire – impliquait qu’il n’ y aurait pas de moratoire sur les mesures coercitives prises contre le Hezbollah, allié libanais de l’Iran.

Le papier de Meyer souffre d’un problème de source en ce qu’il s’appuie sur seulement deux sources qui sont actuellement employées par, ou affiliées à, des organisations en première ligne dans le combat contre le PGAC. Une de ces sources, David Ascher, fait partie du comité consultatif de la Fondation pour la Défense des Démocraties, qui est devenue le centre de commande pour la déstabilisation et l’annihilation de l’accord sur le nucléaire.

Que ces liens institutionnels aient ou non influé sur le contenu de ce qu’a été dit à Meyer, le récit d’un groupe de travail de la DEA qui se serait senti frustré par le fait que le gouvernement ne s’aligne pas aussi vite et pas automatiquement sur un de ses dossiers a le parfum familier de quelque chose qui arrive régulièrement, et c’est bien normal et compréhensible, au sein d’un gouvernement. Une telle chose n’a rien à voir avec une interférence de la Maison Blanche ou sur l’imminence d’un quelconque accord international tel que le PAGC. Quand une équipe de fonctionnaires travaille autant sur un projet – comme le faisait certainement cette équipe de la DEA qui enquêtait sur des activités du Hezbollah – ses membres se sentent naturellement frustrés par le fait qu’un examen inter-agence empêche le gouvernement d’agir pleinement et immédiatement sur ce qu’aurait découvert l’équipe (par exemple, en déposant rapidement une demande de mise en examen devant une cour de justice fédérale). Un tel examen est vital ; typiquement, il n’y a pas un unique mais bien plusieurs intérêts et équilibres nationaux à prendre en compte, qui vont au-delà de ce qu’un groupe ayant la tête dans le guidon peut voir.

Dans le cas du Hezbollah et du trafic de drogues, ces autres considérations auraient pu inclure des éléments tels que la possibilité de contre-offensives violentes, le coût d’une potentielle perte des sources d’information du groupe faisant objet de l’enquête, et la solidité aux yeux de la loi d’un dossier traduit en justice. Certaines de ces considérations sont présentées de manière trompeuse dans l’article de Meyer, comme si elles participaient aux efforts de l’administration Obama en vue de freiner les actions en justice contre le Hezbollah pour le bien de l’accord sur le nucléaire iranien. Par exemple, il est rapporté que l’ancienne conseillère anti-terrorisme, Lisa Monaco, aurait « exprimé des inquiétudes quant à l’utilisation de la loi sur les OCIM [loi sur les Organisations Corrompues ou Influencées par des Malfaiteurs] contre les leaders du Hezbollah et au sujet de possibles représailles ». Comme le constate Wemple du Washington Post, « exprimer des inquiétudes quant à certaines stratégies d’application de la loi a pu être une manière qu’avait Monaco de, par exemple, utiliser son expérience au gouvernement pour affûter la politique des USA plutôt que de jouer le rôle d’un rouage dans un prétendu complot pour y aller mollo sur le Hezbollah. »

Au-delà des nombreuses failles dans l’argumentation de Meyer sur ce que l’administration Obama a fait ou non, il y a deux éléments de contexte importants qu’il ne traite pas. L’un concerne simplement la différence qu’aurait fait une campagne plus agressive contre le Hezbollah pendant la période en question, si cela avait même été possible. Meyer donne l’impression que faire ou ne pas faire tout ce que voulait ce groupe de travail de la DEA équivalait à la différence entre anéantir ou non une grave menace à la sécurité. Dans une interview à la National Public Radio (NPR), Meyer a affirmé que l’administration Obama « a permis à un groupe qui était auparavant une organisation politico-militaire régionale avec une branche terroriste de devenir une organisation criminelle mondiale beaucoup plus riche, qui a des fonds importants pouvant être utilisés pour financer des actions terroristes et militaires dans le monde entier ». Non, cela n’a pas été le cas. Même si on croyait tout ce que Meyer insinue au sujet de prétendues actions d’obstruction de la part de la Maison-Blanche au motif des négociations sur le nucléaire, cela n’aurait pas rendu le Hezbollah « beaucoup plus riche », et l’aurait encore moins rendu plus capable de conduire des opérations terroristes et militaires « dans le monde entier ».

Le Hezbollah a plus de trente ans d’existence. Pendant cette période, il est devenu une organisation solide et complexe, reconnue, entre autres, comme un mouvement politique important, qui siège au parlement libanais et a des ministres au gouvernement libanais. Des opérations criminelles lucratives font depuis longtemps partie des activités du Hezbollah, et les enquêtes et actions en justice – au travers de plusieurs administrations américaines – font depuis longtemps partie des réponses américaines à ces activités. Ce qu’une équipe mécontente de la DEA a souhaité faire sous un gouvernement n’a été qu’un épisode mineur dans cette histoire, et non pas le point de bascule que décrit Meyer.

Un autre élément de contexte s’applique pour l’ensemble de cette idée, dont l’article de Meyer est une manifestation, selon laquelle l’administration Obama aurait-soi disant salivé devant l’accord sur le nucléaire avec l’Iran en lui donnant ainsi priorité sur tout le reste. Ce n’était pas Obama qui a conféré au spectre de l’armement nucléaire iranien le caractère de première priorité. Cela a été fait par d’autres, et en particulier par ceux qui aujourd’hui mènent la charge en faveur d’une confrontation agressive avec l’Iran et pour la destruction du PGAC. Bien avant que les négociations qui devaient mener au PGAC n’aient même commencé, le cri de ralliement de ces forces était qu’une arme nucléaire en Iran serait l’un des plus graves dangers jamais encourus par les États-Unis. Pendant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Républicain Mitt Romney a identifié cette possibilité comme la menace la plus sérieuse à la sécurité des États-Unis. Le plus visible des alarmistes était le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui s’est assuré de ce que le monde entier comprenne son message très simplifié en montrant une bombe de dessin-animé à l’Assemblée Générale de l’ONU. C’est seulement après que le PGAC a fermé toutes les voies possibles vers l’armement nucléaire iranien – et désamorcé la bombe à la mode Looney Tunes de Netanyahou au passage – qu’on a commencé à entendre de la part de ces mêmes forces à quel point le PGAC serait mauvais parce qu’il ne prend pas en compte les autres activités infâmes liées à l’Iran. Activités telles que le trafic de drogue du Hezbollah.

Imaginons que tout ce que le papier de Meyer dit ou sous-entend soit vrai. Imaginons que l’administration d’Obama ait vraiment considéré qu’il y avait un choix à faire entre obtenir le PGAC et sévir contre les activités criminelles du Hezbollah. Et imaginons que l’administration Obama ait dit “oui” à tout ce que cette équipe si zélée de la DEA avait pu vouloir faire. Dans ce cas, il est probable que l’administration Obama ait aussi voulu dire « Eh bien, oui, on avait une chance de négocier un accord qui empêcherait l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, mais on s’est dit qu’un coup de filet sur le trafic de drogue était plus important ». Comment les alarmistes auraient-ils réagi à cela, eux qui ont tiré la sonnette d’alarme si fort et pendant si longtemps ? On peut être certain qu’ils n’auraient pas réagi en couvrant M. Obama de fleurs.

Le manque de cohérence grossier de ceux qui s’opposent au PGAC reflète à quel point leurs objectifs réels n’ont rien à voir avec les termes de l’accord ni avec la manière dont il a été négocié. Leurs objectifs sont beaucoup plus liés à la volonté que personne n’ait d’accord sur quoi que ce soit avec l’Iran (ce qui est le but de Netanyahou, puisqu’il décrit l’Iran comme l’origine de tout ce qui va de travers au Moyen-Orient), ou à la volonté de rester alignés avec les soutiens américains au gouvernement de Netanyahou, ou encore à la volonté d’enterrer toutes le réussites de Barack Obama.

En 28 années passées à la CIA, Paul R. Pillar s’est élevé au rang des meilleurs analystes de l’agence.

Source : Paul R. Pillar, Consortium News, 03-01-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

5 réponses à Effacer la réussite d’Obama en Iran, par Paul R. Pillar    Pour lire les 5 réponses , cliquez sur le lien :

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