Afrineries et grandes manoeuvres

Afrineries et grandes manoeuvres

23 Janvier 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Décidément, la guerre syrienne n’est pas avare de surprises et de rebondissements – relativement prévisibles tout de même pour ceux qui, comme vous chers lecteurs que je retrouve avec plaisir, préfèrent s’informer sur les bons sites plutôt que dans la MSN. Le conflit arrivant peu à peu à son terme, les puissances, grandes et régionales, placent en effet leurs derniers pions sur l’échiquier avant le coup de sifflet final.

Comme prévu, le califat daéchique n’est plus que l’ombre de lui-même et la carte suivante donne une bonne idée du déclin des petits hommes en noir :

Quatre petits bouts épars, trois en Syrie (1, 2, 4) et un en Irak (3). L’unité territoriale a été définitivement rompue le long de l’Euphrate par l’avancée conjointe des loyalistes et des SDF kurdo-US (entre 1 et 2) sur Al Bukamal. Les poches restantes n’auront plus aucun rôle sauf de nuisance. Les YPG en ont encore fait l’expérience très récemment avec la mort de dix de leurs combattants dans la région de Deir ez Zoor où l’EI a lancé quelques contre-attaques.

Daech sur la touche, le sunnistan voulu par l’empire définitivement brisé et l’arc chiite partiellement reconstitué, c’est dans le nord de la Syrie que le brûlant jeu revient.

Le sultan a enfin mis ses sempiternelles menaces à exécution et lancé l’opération Branche d’olivier (défense de rire) contre Afrin, bien des fois évoqué sur ce blog, par exemple en juin dernier :

C’est le moment que choisit le sultan pour lancer une attaque très sérieuse contre le canton kurde d’Afrin (une semaine d’intenses bombardements et maintenant une forte concentration de troupes) dans le but semi-avoué de faire la jonction avec l’Idlibistan, ce qui serait évidemment totalement inacceptable pour Damas et Moscou.

Où l’on constate une nouvelle fois l’invraisemblable noeud gordien de la région : les Russes sont plus ou moins alliés aux Kurdes et depuis un an aux Turcs, qui se détestent pourtant les uns les autres. L’empire américain n’est pas le seul à allier les contraires…

Des rumeurs infondées faisaient état du retrait du contingent russe de la petite base que Moscou avait établie dans la zone kurde ; en réalité, 160 soldats supplémentaires ont apparemment été envoyés en renfort pour bien montrer qu’il est hors de question de désenclaver l’Idlibistan.

Se dirige-t-on alors vers une confrontation russo-turque ? Improbable au vu du tectonique rapprochement entre Moscou et Ankara. Il se pourrait même que Poutine ait en réalité donné un feu vert tacite (et partiel) à Erdogan, histoire de calmer les ardeurs américano-saoudiennes des Kurdes de l’autre partie du Rojava, proxies que l’empire utilise pour descendre vers le sud et tenter de réduire le corridor chiite.

La situation a-t-elle vraiment changé depuis sept mois ? Oui et non…

Cette fois, les Turcs sont sérieux et ont de facto envahi le canton d’Afrin sur plusieurs fronts, utilisant leurs proxies de l’Armée Syrienne Libre (vous savez, ces fameux « combattants de la liberté » vantés durant des années par la presstituée occidentale qui ne sait plus trop quoi dire à présent…) Quelques percées ont déjà eu lieu le long de la frontière (en bleu) mais le gros des combats est à venir, la région étant de plus montagneuse.

L’armée turque a déjà perdu deux soldats, l’ASL (ainsi que les Kurdes) des dizaines, les roquettes kurdes pleuvent sur le territoire turc et l’avance semble déjà difficile. Une montagne stratégique à quelques kilomètres de la frontière – le Jabal Basraya pour ne pas le nommer – a changé quatre fois de main en deux jours ! Aux dernières nouvelles, les YPG l’ont reprise.

Le sultan doit se demander dans quelle galère il s’est embarqué mais il ira sans doute jusqu’au bout ; il a suffisamment perdu de plumes dans le conflit syrien pour renoncer. Et ce n’est pas la mort de quelques dizaines de troufions de son armée qui le fera changer d’avis. L’opinion turque est soigneusement cornaquée, les médias contrôlés… Même le patriarche arménien de Turquie et le leader de la communauté juive du pays se sont cru obligés de soutenir publiquement l’opération militaire.

Autre élément semblable à la situation de juin : le Kremlin a vraisemblablement donné son feu vert. Une chose par contre a radicalement changé : il ne s’agit plus du tout de faire la jonction avec l’Idlibistan. Explication…

Rois du poker (menteur), et dotés d’une tête impériale divisée comme Méduse, les Américains n’ont toujours pas éclairci leurs intentions syriennes. Le 14 janvier, Washington annonce la future création d’un corps de gardes-frontière de 30 000 hommes, principalement kurdes, dans la partie occupée par les SDF. Objectif : contrôler une partie de la frontière syro-turque et surtout syro-irakienne (arc chiite, quand tu nous tiens…)

Réaction extrêmement hargneuse d’Ankara qui menace de détruire ces « nids de terreur » et qualifie cette Border Security Force (BSF) « d’armée terroriste ». Le sultan menace immédiatement d’envahir le canton d’Afrin (qui lui n’est pas concerné par la mise en place de la BSF, précisons-le).

Au même moment, les Russes invitent des représentants kurdes d’Afrin à Moscou et leur proposent de passer sous la protection de l’Etat syrien, seul susceptible d’empêcher une attaque turque. Les Kurdes refusent.

Ils sont suivis très peu de temps après par des généraux turcs qui présentent à leurs homologues russes leur plan d’invasion et obtiennent vraisemblablement le feu vert du Kremlin. Le sultan attend sagement que les Russes évacuent leur base d’Afrin, dont nous avions parlé à plusieurs reprises, avant de débuter les opérations.

Comme à leur habitude, les Américains se réfugient dans les atermoiements. Un coup ici, un coup là… Le 17 janvier, Tillerson affirme qu’on a mal compris le plan US ; le même jour, le porte-parole du Pentagone déclare que les Kurdes d’Afrin ne font pas partie de la « coalition contre Daech » et que Washington ne les soutient pas (la déclaration a dû faire sourire très jaune dans le Rojava…)

La palme revient toutefois au Mad Dog qui déclare le 21 : « La Turquie est un allié de l’OTAN. C’est le seul membre de l’OTAN qui connaisse une insurrection armée sur son territoire, Les préoccupations sécuritaires de la Turquie sont légitimes ». Avant de retourner sa veste de général étoilé deux jours après.

La question est de savoir comment ces faux-fuyants seront perçus par les Kurdes SDF, mercenaires de l’empire. Vont-ils enfin se rendre compte du double jeu de l’oncle américain et envoyer paître leur tuteur ? Vont-ils se désengager des opérations sur l’Euphrate, lancées afin de réduire l’arc chiite pour les beaux yeux des Israoudiens mais qui ne concernent aucunement le Kurdistan, pour revenir vers le nord et aider leurs frères d’Afrin ?

Voilà qui serait bien vu à Téhéran, Damas et Moscou… Dans l’immédiat, les Russes et les Syriens ont un autre motif de se réjouir. Le feu vert du Kremlin à Erdogan n’a évidemment pas été gratuit et il semble que la contrepartie soit l’éradication de l’Idlibistan par les loyalistes, dont les opérations ont commencé peu après la libération d’Al Bukamal.

Un kotel a déjà été formé et consolidé chaque jour un peu plus à l’est de Hama où daéchiques et qaédistes sont faits comme des rats. Les unités syriennes d’élite, dont les fameuses Tiger Forces, ont quitté Deir ez-Zoor et se trouvent depuis plusieurs semaines dans le nord syrien pour pousser plus avant.

L’aéroport militaire stratégique d’Al Duhur a été libéré et Idlib n’est plus qu’à 40 km. Le sultan, théoriquement garant du cessez-le-feu dans la région et parrain des barbus, ne trouve absolument rien à y redire. Un deal entre Vladimirovitch et Erdogan – à toi Afrin, à nous Idlib – n’est donc pas à exclure.

Prudents, les Russes en profitent pour envoyer des tonnes de matériel supplémentaire en Syrie, dont de nouvelles unités de S400. On imagine que ce n’est pas pour amuser la galerie… L’Idlibistan est-il en train de vivre ses derniers mois ? Pas impossible.

A noter tout de même que Damas, qui devrait pourtant avoir tout lieu de se réjouir stratégiquement de la situation, a fermement condamné (ainsi que l’Iran, chose intéressante) la Turquie à propos d’Afrin. Bachar commence peut-être à préparer l’après-guerre et se voit en protecteur de tous les Syriens, Kurdes compris. Toujours est-il que l’on sent une certaine crispation vis-à-vis de l’accord russo-turc et l’armée syrienne ne se gêne pas pour laisser passer, via le territoire loyaliste, les renforts kurdes à destination d’Afrin.

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2018/01/afrineries-et-grandes-manoeuvres.html

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