L’optimisation du puits de carbone forestier démarre doucement en France

L’optimisation du puits de carbone forestier démarre doucement en France

Cet article fait partie de l’édition spéciale Les forêts, une arme contre le changement climatique.

La filière bois-énergie est un atout essentiel de la France pour atteindre neutralité carbone en 2050. Mais l’éclatement de la surface forestière représente un obstacle majeur.

Des milliers de chênes, hêtres, bouleaux, sapins et autres essences plus improbables rendent chaque jour un grand service à l’Hexagone. La forêt française capte entre 12 et 14 % des émissions de CO2 du pays.

Un chiffre en progression, en raison de la hausse de la surface globale des forêt (27 millions de m3 de bois supplémentaire chaque année selon l’inventaire de l’IGN*), favorisée par la faible rentabilité de l’agriculture. En sus, la France prélève environ 61 millions de m3 de bois dans ses forêts, dont 53 sont véritablement utilisés, en raison de pertes lors de la récolte

La forêt française  occupe le 3ème rang européen derrière l’Allemagne et la Suède : sa surface est aujourd’hui équivalente à celle du Grand Siècle. Et la masse de CO2 captée s’en ressent, logiquement.

L’ambition climat de la France s’arrête à l’orée du bois

Ambitieuse en apparence sur son ambition climatique, la France semble jouer un jeu trouble sur le rôle des forêts face au changement climatique.

Tout ne va pourtant pas au mieux dans le meilleur des mondes. Vieillotte et très fragmentée, la forêt française est à la fois mal gérée, peu exploitée et très exposée aux aléas en raison de sa densité anarchique.

Plus de la moitié de la forêt laissée à l’abandon

« Les forêts vraiment bien gérées, ce sont les forêts domaniales, qui appartiennent à l’Etat. Ce sont les anciennes forêts des rois de France qui y organisaient des chasses à courre ! Mais elles ne représentent que 10 % de la forêt française », précise Jean-François Dhôte, chercheur à l’INRA, qui regrette que seulement 30 à 40 % des forêts françaises soient exploitées.

Les forêts privées, soit 75 % de la sylviculture, sont gérées de façon assez aléatoire, voire pas du tout, le solde (15 %) relevant de la responsabilité des municipalités, qui s’occupent plus ou moins de leurs arbres.

Or, contrairement à l’idée assez romantique de la forêt primaire idéale qu’il faudrait laisser en l’état, les spécialistes s’inquiètent de ces 60 % d’arbres laissés à l’abandon. Le moindre champignon, insecte dévastateur, ouragan, incendie ou autre changement de température risque en quelques années de détruire ce puits de carbone, pourtant indispensable.

La France s’est fixé comme objectif la neutralité carbone en 2050. Si la forêt défaille, l’objectif passera d’ambitieux à irréalisable. Pour arriver à des émissions nettes nulles, la forêt et l’agriculture représentent les seuls secteurs à même de capter le carbone résiduel. L’urgence est donc d’optimiser leur capacité d’absorption.

Cette urgence climatique a paradoxalement permis de vaincre un tabou sur l’exploitation de la forêt en France : la filière bois-forêt a fait l’objet d’un effort de promotion et de réglementation, qui s’est traduit par un décret en 2016. Et le ministère de la transition écologique travaille sur une stratégie largement plus ambitieuse, qui incite à une meilleure exploitation du bois.

Un arbre sur 3 finit en bûche

« En France, ça n’a pas de sens  d’importer du bois ! » confirme Cyril Brulez, chargé de recherche territoire et climat chez I4CE. La filière ne parvient pas pour l’heure à récolter la totalité de l’accroissement annuel, loin s’en faut. Comme les autres spécialistes de la forêt, Cyril Brulez rappelle que l’exploitation du bois est légitime si la forêt est exploitée selon les principes de gestion durables, définis lors de la conférence d’Helsinki, à savoir que le bilan carbone de la forêt est constant : tout arbre coupé est replanté. Si un arbre sur trois finit en bûches ou en pellets en France, le CO2 qu’il émet en brûlant s’équilibre par celui qui est capté par les arbres en cours de croissance.

«Il faut privilégier l’usage du bois en cascade : pour chaque arbre, il faut trouver le bon usage. Un arbre de qualité, qui peut servir à faire du bois d’œuvre, ne devrait pas servir à alimenter la production de bois énergie, ou seulement ses petites branches », précise Cyril Brulez, qui travaille sur les stratégies pour améliorer le bilan carbone de la filière forêt-bois. Augmenter les performances du bois énergie et ainsi leur pouvoir de substitution, avec des chaufferies optimisées, et en veillant à ne brûler que du bois très sec peut améliorer le bilan carbone général.

Le bois-énergie présente une durée de vie très courte, le bois utilisé dans l’industrie pour des palettes ou du papier entre 5 et 7 ans, et le bois pour la construction et les meubles a une durée de vie moyenne de 40 ans.

Valoriser le CO2 pour motiver les propriétaires

D’où l’intérêt de substituer les matériaux : les bois denses, qui séquestrent plus de carbone par mètre cubes, doivent être utilisés pour la construction parce que c’est là que le carbone sera stocké le plus longtemps. Et « en amont de la filière, il faut optimiser la gestion de la forêt avec des coupes adaptées et des essences parfois différentes », assure Cyril Brulez.

Des expériences sont d’ailleurs menées actuellement pour évaluer précisément le carbone évité par des stratégies de coupes, qui permettent de transformer des forêts . De « taillis », où le manque de lumière du à la densité ralentit parfois la pousse des arbres, des forêts sont transformées en « futaies », où poussent moins d’arbres, mais plus vite, et qui termineront plus grands.

En Lozère, à Margeride, un programme de reboisement nécessité par la destruction d’arbres par des neiges lourdes est en cours, co-financé par le Feder et la Poste, avec le concours d’I4CE. Le CO2 supplémentaire qui sera capté grâce au projet va être mesuré, puis vendu sur le marché volontaire. Et c’est ce type d’incitation financière qui pourrait faire évoluer la situation de la forêt. A 5 euros la tonne, le marché volontaire présente un prix modeste, mais pas négligeable, et certains projets ont des primes en raison des co-bénéfices qu’ils génèrent (sur l’emploi, l’environnement, la biodiversité) .

Du côté des ONG, la question de la spéculation sur les terrains qui pourraient s’ensuivre fait l’objet de toute l’attention du CCFD par exemple, qui s’inquiète d’un regain d’intérêt trop poussé pour les forêts.«Il faut faire attention à ne pas légitimer l’action des pollueurs. Et à ne pas encourager les émissions d’autres gaz à effet de serre : l’agriculture émet surtout du méthane et du protoxyde d’azote, qui ont une durée de vie dans l’atmosphère différente du CO2. Donc il n’y a pas de compensation par la forêt, si on capte du C02 le méthane reste », prévient Anne-Laure Sablé au CCFD. La spécialiste travaille notamment sur l’initiative de la France appelée « 4 pour 1000 », qui veut optimiser la captation du carbone par les sols y compris forestiers. « Si l’on se penche sur cette question en particulier, on s’aperçoit que le sol forestier qui capte le plus de CO2 sera celui d’une forêt restée en forêt depuis longtemps » prévient-elle.

L’initiative ‘4 pour 1000’ veut réconcilier climat et agriculture

La France soutient d’arrache-pied ce concept d’agro-écologie qui veut réintégrer le CO2 dans les sols. Une idées soutenue par les grands pays agricoles de l’UE.

Bois énergie et gratte-ciel, des usages complémentaires ?

En revanche, l’opportunité de recourir au bois énergie fait moins débat en France qu’ailleurs. Par crainte de voir des forêts ratiboisées et non replantées, ce qui a déjà été constaté notamment dans les pays de l’Est, certaines ONG s’opposent frontalement au fait de brûler du bois. Chez FERN, le recours au bois énergie largement plébiscité par le Parlement européen mi-janvier lors de la révision de la directive sur les énergies renouvelables, est  jugé « absurde », alors que pour le WWF, « le bois, c’est du charbon jeune ».

Des positions en perte de vitesse si l’on en croit la filière de construction bas carbone en voie de développement en France, qui fait la part belle au bois, y compris pour des immeubles de type gratte-ciel. Une option imbattable pour limiter les émissions de CO2 du secteur de la construction : une quinzaine d’immeubles de haute taille sont actuellement en construction sur le territoire français (cf photo).

*un mètre cube de bois = une tonne de carbone = 3,66 tonnes de CO2

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