Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov accordée au quotidien Kommersant

La vision russe des événements en cours. A prendre, comme toujours, avec esprit critique et recul.

Source : Ministère des affaires étrangères Fédération de Russie, Kommersant, 21-01-2018

Question: Aujourd’hui, tout le monde attend avec impatience la publication de deux rapports de l’Administration américaine: le “Rapport Kremlin” sur les responsables et oligarques proches des dirigeants russes, et celui sur la nécessité d’introduire de nouvelles sanctions économiques fermes contre Moscou. Si tous ces textes se soldaient par le renforcement de la politique de sanctions de Washington, quelle serait la réaction de Moscou?

Sergueï Lavrov: Cette question est hypothétique. Nous avons déjà indiqué à plusieurs reprises que nous n’aspirions d’aucune manière à la confrontation. A notre avis, l’introduction de sanctions n’a aucun fondement raisonnable. Quant aux objectifs annoncés de ces mesures, ils n’ont aucun sens non plus car depuis plusieurs années que ces sanctions sont en vigueur, leurs auteurs auraient certainement pu se rendre compte du fait que ces initiatives ne modifient en rien la politique honnête, ouverte et constructive de la Russie. Notre position indépendante et autonome dans les affaires internationales s’appuie sur nos intérêts nationaux et ne peut pas être changée sous la pression extérieure. Elle est définie par le Président russe sur la base des intérêts répondant aux besoins du peuple russe. La popularité considérable de notre politique étrangère au sein de la société est, selon moi, la meilleure preuve de l’inutilité de toute tentative de modifier notre politique étrangère en faisant pression sur les élites et certaines entreprises.

Bien que nous n’ayons aucun intérêt à renforcer la spirale de confrontation, nous ne pouvons naturellement pas ignorer les tentatives de punir la Russie – cela concerne notre propriété, les sanctions que vous mentionnez ou les tentatives d’utiliser le sport à ces fins. Beaucoup d’éléments indiquent qu’outre les cas tout à fait réels de dopage chez nos sportifs, ainsi que chez ceux de nombreux autres pays – ces cas sont parfaitement connus mais personne ne fait aucun bruit, on les analyse selon les procédures fixées -, une campagne commandée basée sur le principe utilisé déjà dans d’autres secteurs de la vie internationale en ce qui concerne la communication avec la Russie et ses partenaires est menée contre nous. Si je ne me trompe pas, Richard McLaren a indiqué dans son rapport qu’il n’existait aucune preuve et qu’il ne savait pas comment tout avait été fait, mais que les auteurs savaient comment on «pourrait» le faire. Aucun tribunal normal, dans n’importe quel pays, n’accepterait jamais d’accusations de ce genre. Ces affirmations assez exotiques servent pourtant de base aux décisions de priver notre pays de JO.

Ce contexte rappelle la situation autour du Boeing malaisien: trois jours après cette tragédie les États-Unis ont demandé de lancer une enquête en affirmant qu’ils savaient à qui était la faute, et qu’ils étaient certains que les experts confirmeraient leur point de vue.

On peut également noter le cas plus ancien d’Alexandre Litvinenko. A l’époque, les autorités britanniques affirmaient que l’enquête confirmerait ce qu’elles savaient déjà. Ce manque d’objectivité teinté de russophobie est en effet sans précédent. On n’avait vu rien de tel même pendant la Guerre froide. On avait à l’époque des règles et des normes réciproques de conduite. Aujourd’hui, toutes ces normes ont été rejetées.

Question: La situation est-elle donc pire qu’à l’époque de la Guerre froide?

Sergueï Lavrov: Concernant les normes de conduite, c’est en effet possible. Mais si l’on compare les manifestations concrètes de confrontation, les opinions diffèrent. D’une part, il y avait à l’époque une stabilité négative entre deux blocs rigides, entre deux systèmes mondiaux – socialiste et impérialiste. Aujourd’hui on ne constate plus aucune divergence idéologique. Tout le monde a adopté l’économie de marché et la démocratie. Malgré les différentes attitudes que l’on peut adopter envers ces dernières, dans tous les cas on a les élections, les libertés et les droits fixés dans la Constitution.

Par ailleurs, la concurrence reste présente même en l’absence de divergences idéologiques, ce qui est parfaitement normal. Mais la concurrence doit être honnête. Tous les pays ont évidemment leurs propres moyens de promotion de leurs intérêts, leurs services secrets, leurs lobbyistes employés, leurs ONG qui avancent tel ou tel agenda. C’est normal. Mais si on nous dit que la Russie est obligée d’éviter toute pression sur les ONG financées de l’étranger, mais n’a aucun droit de réagir aux actions du même genre contre ses propres ONG à l’étranger, cela ressemble à un “deux poids deux mesures”.

Je voudrais également souligner un autre élément. Même sans divergences idéologiques on promeut la croissance matérielle du potentiel militaire. Ce qui n’était pas le cas à l’époque de la Guerre froide.

Question: Mais on avait la course aux armements…

Sergueï Lavrov: La course aux armements restait cantonnée au cadre de la géopolitique adoptée par les deux parties. Il existait une certaine ligne de démarcation entre l’Otan et le Pacte de Varsovie, qui développaient leurs armes des deux côtés de cette dernière. En résultat, l’URSS a épuisé ses forces dans cette course. Les “guerres des étoiles” et autres inventions du genre ont joué un rôle, bien que ce dernier n’ait pas été décisif. L’URSS s’est dissoute parce que le pays-même, ses élites, n’ont d’abord pas ressenti la nécessité de réformes. Ensuite, quand ils ont lancé des transformations, ces dernières n’ont pas pris la bonne voie. Mais dans le contexte actuel d’élargissement de l’Otan à l’Est, il n’existe en effet aucune règle. On n’a plus de limite qui serait une “ligne rouge”.

Question: Et la frontière de la Fédération de Russie?

Sergueï Lavrov: Si nous disions n’avoir aucun intérêt dans la région, dans l’espace euroatlantique, alors oui: la frontière de la Fédération de Russie serait cette “ligne rouge”. Mais nous avons des intérêts tout à fait légitimes car des populations russes se sont retrouvées à l’étranger suite à la dissolution de l’URSS, car nous avons des liens culturels, historiques, personnels et familiaux étroits avec nos voisins. La Russie a le droit de défendre les intérêts de ses compatriotes, surtout si ces derniers sont persécutés comme c’est le cas dans beaucoup de pays, ou si l’on viole leurs droits comme en Ukraine où a annoncé tout de suite après le coup d’État qu’il fallait limiter la langue russe.

Question: Mais ils ont fait marche arrière…

Sergueï Lavrov: Oui, mais cela a tout de même été dit. Suite au coup d’État, la première initiative du Parlement a été de montrer “sa place” à la langue russe. Elle devait se trouver à l’arrière-plan, selon les députés. Deux jours après, on a déclaré qu’il fallait expulser les Russes de Crimée car ils n’honoreraient jamais Stepan Badera et Roman Choukhevitch.

Suite à ma conférence de presse, un quotidien allemand a écrit que “Sergueï Lavrov avait altéré les faits” et présenté une “manifestation pacifique des Tatars de Crimée devant le Conseil suprême de la Crimée comme une tentative d’expulser les Russes de la péninsule”. Il suffit pourtant de regarder les vidéos de l’époque où le Conseil suprême était entouré de jeunes gens furieux, sans parler des “trains de l’amitié” que Dmitri Iaroch envoyait en Crimée.

Cette histoire ukrainienne est celle du coup d’État, de la trahison du droit international par l’Occident: l’accord signé par les Ministres des Affaires étrangères des pays principaux de l’Union européenne a tout simplement été piétiné. Ensuite, l’UE s’est mise à nous persuader que cet événement était tout à fait logique et qu’on ne pouvait plus rien faire. Franchement, c’est une honte pour l’Europe. Nous constatons cette réalité historique mais choisissons la mise en œuvre des Accords de Minsk au lieu de l’isolement.

Mais revenons aux “lignes rouges”. Il s’agissait d’une “ligne rouge”, tout comme dans le cas de Mikhaïl Saakachvili qui avait franchi une autre “ligne rouge” en lançant une attaque contre l’Ossétie du Sud, où étaient déployées les forces de maintien de la paix russes, ossètes et géorgiennes. Les troupes géorgiennes ont pourtant été retirées quelques heures avant le début de cette offensive absolument illégitime et provocatrice.

La Russie a ses intérêts, et les autres doivent en tenir compte. Elle a ses “lignes rouges”. A mon avis, les hommes politiques sérieux en Europe comprennent la nécessité de respecter ces “lignes rouges”, tout comme à l’époque de la Guerre froide.

Question: Mais revenons aux Américains. Selon les médias américains, en mars 2017 la Russie a transmis aux États-Unis au format “non-paper” des propositions concernant la normalisation des relations en plusieurs points. Ces propositions restent-elles en vigueur compte tenu du renforcement de la pression des sanctions par la partie américaine et de tout ce qui s’est passé depuis un an dans les relations russo-américaines?

Sergueï Lavrov: Les propositions restent toujours en vigueur. Nous ne faisons jamais une mine indignée mais tentons de comprendre le contexte des actions entreprises par les Américains ou d’autres collègues. Dans ce cas-là, nous comprenons parfaitement qu’un véritable cocktail de facteurs a provoqué cette agressivité inédite de l’establishment américain, comme on dit.

Le facteur principal est que les démocrates ne peuvent pas accepter leur défaite après qu’ils ont fait tellement d’efforts, notamment pour évincer Bernie Sanders – ce qu’on préfère actuellement oublier. Il s’agit pourtant d’une manipulation directe des élections et d’une violation grossière de la Constitution américaine.

Le deuxième facteur est que la plupart des républicains ont hérité d’un Président hors-système qui n’avait de liens avec aucun niveau de l’establishment républicain, mais a obtenu ses voix dans le champ républicain lors des primaires. Quelle que soit votre attitude envers les actions du Président américain Donald Trump ou votre vision de ses actions pas très habituelles pour les diplomates et les politologues traditionnels…

Question: Il casse toutes les ententes internationales comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Sergueï Lavrov: Quelle que soit votre attitude envers ses actions, nous parlons actuellement des raisons de l’indignation inédite des politiciens américains. Les républicains n’ont pas vraiment apprécié l’arrivée au pouvoir d’un homme qui avait montré que le système existant depuis des décennies – plus de 100 ans – dans le cadre duquel deux partis avaient défini les règles du jeu – je prends aujourd’hui le pouvoir pour 4 ans et ensuite encore 4, et tu attends dans le secteur des affaires pour monter ensuite au sommet, alors que je me réorienterai vers le business – s’était écroulé à cause de la victoire de Donald Trump. Son arrivée ne s’explique pourtant pas par son caractère messianique, mais par le fait que la société est fatiguée et ne veut plus tolérer ce changement traditionnel de leader, qui ne signifie rien en réalité.

Si l’on observe la structure de la société américaine, on comprend que cette dernière fait face à des processus démographiques très intéressants. Ce n’est pas par hasard que les éléments ethniques provoquent actuellement des débats longs et profonds sur la renaissance ou le renforcement du racisme, qui a toujours été présent de manière latente ou ouverte au sein de la politique américaine. Il s’agit de processus très compliqués qui prendront beaucoup de temps. Encore une fois, la première raison en est la défaite des démocrates, qu’ils ne peuvent toujours accepter. La deuxième raisons est l’écroulement du système bipartisan. Cette procédure “à l’amiable” était présente lors de beaucoup de campagnes électorales. Le troisième élément – parmi beaucoup d’autres – que je voudrais souligner est le sentiment de la perte des capacités d’influer sur tous les processus mondiaux dans les intérêts des États-Unis. Cela pourrait sembler paradoxal, mais c’est la réalité. On en ressentira encore les effets pendant longtemps.

Même à l’époque de la Guerre froide les États-Unis étaient beaucoup plus puissants, notamment grâce à leur part dans l’économie mondiale et leur rôle absolument dominant dans le système monétaire mondial, car l’euro n’existait pas encore et personne ne savait rien du yuan, sans parler du rouble. Aujourd’hui, les États-Unis assurent de 18% à 20% du PIB mondial. Il ne s’agit plus de la moitié comme par le passé, ni surtout des chiffres d’après la Seconde Guerre mondiale.

Ce sentiment que tout n’est plus décidé par un seul centre se manifeste également dans la campagne russophobe. Il y a encore la Chine et d’autres pays importants dont beaucoup préfèrent ignorer les dérives américaines. Pour nous, il est difficile de le faire car les deux premières raisons – la défaite des démocrates et l’écroulement du système – font qu’on nous montre du doigt. Il y a eu des contacts entre certaines personnes et des représentants des élites politiques américaines, ou entre l’Ambassadeur russe aux États-Unis Sergueï Kisliak et le conseiller du président Donald Trump pour la sécurité nationale Michael Flynn. Cela est absolument normal et n’aurait pas dû provoquer des réactions de ce genre, surtout que c’est bien peu par rapport à ce que les diplomates américains font en Russie et ce dont on tente d’incriminer à l’Ambassadeur et l’Ambassade russes aux États-Unis.

Mais comme nous n’avons pas réagi aux mesures hostiles et coercitives adoptées contre l’Ambassadeur russe qui avait refusé de changer son attitude, de renoncer à son indépendance et de s’excuser pour des événements qui n’avaient jamais eu lieu, cela n’a fait qu’aggraver leur agitation. On s’est naturellement mis à nous accuser de tous les erreurs et échecs américains. On nous utilise comme une sorte de paratonnerre face à ce qui s’est passé au Mexique, en France…

Question: Même à Malte…

Sergueï Lavrov: N’importe où: on parle de la Russie, de la Russie et de la Russie. C’est très simple et facile pour une propagande “stupide”. Les électeurs entendent les slogans très simples de la CNN: “La Russie s’est ingérée encore une fois…” Si on le répète mille fois, cela prend racine dans l’esprit.

Question: Il semble que personnellement, vous justifiiez les choix du Président américain Donald Trump. Mais personne ne l’a obligé à signer la loi sur les livraisons d’armes en Ukraine ou celle sur les sanctions d’août dernier.

Sergueï Lavrov: Je ne tente d’idéaliser personne. Il faut évidemment comprendre que quand on adopte des projets de loi par la majorité des voix – 95% dans ce cas – le Président ne réfléchit pas à la réalité, à la légalité, à la légitimité ou à la justesse de la loi, mais se rend compte du fait que son veto sera surmonté dans tous les cas.

Question: Mais qu’en est-il avec la loi sur les livraisons d’armes en Ukraine? Barack Obama ne l’avait pas signée…

Sergueï Lavrov: Ma réponse est la même. Il sait parfaitement que le Congrès le forcera à le faire. Si le Président américain Donald Trump refusait de suivre la volonté de la majorité écrasante du Congrès – qui existe en réalité – son veto serait surmonté. Il s’agit de la mentalité de la politique intérieure américaine. Si le veto présidentiel est surmonté – même s’il est tout à fait juste et répond aux intérêts américains à long terme – cela constitue une défaite du Président. C’est tout.

Quand le Président américain Donald Trump m’a accueilli à la Maison blanche, a parlé au Président russe Vladimir Poutine à Hambourg et plus tard par téléphone, je n’ai constaté de sa part aucune volonté de lancer des actions torpillant ses slogans électoraux sur son aspiration à entretenir de bonnes relations avec la Russie. Mais les circonstances ne sont pas favorables. La combinaison des trois facteurs – la défaite d’Hillary Clinton, le caractère hors-système de Donald Trump et la nécessité d’expliquer les échecs américains sur l’arène internationale (et ce n’est pas tout) – explique la situation actuelle. Alors que les États-Unis s’impliquent dans ce processus très répréhensible et constatent une position calme de la Russie qui ne se permet aucune réaction hystérique – nous avons parfois répondu, mais dans le cadre du strict minimum. Nous poursuivons notre politique visant à régler les conflits et à travailler sur les marchés desquels les Américains voudraient nous repousser. Tout cela commence à irriter ceux qui promouvaient un agenda russophobe. C’est dommage. Nous sommes pourtant encouragés par le fait qu’on entend ces derniers temps de la part de certains congressistes, politologues et diplomates américains – de manière discrète, au cours de conversations confidentielles – la confirmation du caractère absolument anormal de cette situation et de la nécessité d’y remédier. Dans tous les cas, tout le monde reconnaît l’erreur de ceux qui ont tenté de nous mettre au pied du mur, car on n’arrive manifestement pas à nous isoler. Il suffit de consulter le calendrier des rencontres et des voyages du Président russe et des membres du Gouvernement pour se rendre compte de l’échec des tentatives d’isolement. Selon eux, ils comprennent qu’ils sont allés trop loin sur cette question mais ils nous demandent de faire le premier pas pour qu’ils puissent dire que la Russie a “bougé”. Cette psychologie crée évidemment le sentiment que la mentalité de superpuissance nuit aux États-Unis. Ils proposent de faire quelque chose dans le dossier ukrainien.

Question: Est-ce que “bouger” veut dire renforcer le contrôle des actions des séparatistes dans le Donbass, les forcer à arrêter les tirs, à assurer le retrait des armes et à respecter absolument tous les points de base des Accords de Minsk?

Sergueï Lavrov: Nous ne nous opposons d’aucune manière au retrait des armes et au cessez-le-feu, qui ne doivent pourtant pas être assurés que par Donetsk et Lougansk mais aussi par l’armée ukrainienne. Beaucoup de témoignages de vos collègues, notamment des journalistes de BBC et d’autres médias qui ont visité en 2018 la ligne de démarcation, indiquent que les bataillons tels que Azov ne sont contrôlés par personne à part leur commandants. L’armée ukrainienne, les forces armées ukrainiennes n’ont aucune influence sur ces derniers. Ils n’écoutent personne. Cela transparaît notamment dans blocus qu’ils ont lancé malgré les dénonciations du Président ukrainien Petro Porochenko, qui avait publiquement promis d’éliminer ce blocus qui contredit absolument les accords de Minsk et même envoyé des forces afin de le lever, mais a échoué. Ensuite, il a décidé que la meilleure solution était de retourner sa veste et d’adopter un décret légalisant ce blocus. Il est donc certainement nécessaire d’arrêter les tirs et de retirer les troupes et les armes lourdes, mais des deux parties.

Comme je l’ai déjà indiqué en conférence de presse, la volonté de réduire tout l’éventail de questions géopolitiques à l’Ukraine – on nous appelle à faire retirer un bataillon de Donetsk ou de Lougansk afin de créer les conditions nécessaires pour l’affaiblissement des sanctions – est indigne des personnes qui occupent des postes très importants mais tiennent de tels propos.

Question: Verra-t-on des forces de maintien de la paix dans le Donbass en 2018?

Sergueï Lavrov: Cela ne dépend pas de nous. Si cela avait été le cas, elles y auraient été déployées il y a longtemps.

Question: Quels obstacles existent encore aujourd’hui? La Russie est-elle prête à des concessions pour les éliminer?

Sergueï Lavrov: Il n’existe qu’un obstacle: personne ne veut examiner concrètement nos propositions.

Question: Mais les Américains ont proposé des amendements. Sont-ils étudiés?

Sergueï Lavrov: Personne ne nous a proposé aucun amendement, même si nous le voulions. J’ai parlé au Ministre ukrainien des Affaires étrangères Pavel Klimkine, à nos collègues français et allemands. Ils affirment qu’il s’agit d’une initiative juste et bonne, mais qu’on a besoin d’encore autre chose. Alors parlons-en. Expliquez-nous vos propositions et nous établirons si ces dernières sont conformes à la mise en œuvre des accords de Minsk. Dans tous les cas, le projet de résolution stipule notre attachement absolu au principe de l’Ensemble de mesures prévoyant la concertation de toutes les actions par Kiev, Donetsk et Lougansk. On nous répond qu’il faut réfléchir car on peut faire autre chose. Mais tout reste limité aux paroles, personne ne débat avec nous de ces problèmes. Les idées avancées hors du travail sur notre projet de résolution ont une orientation tout à fait différente. Notre projet souligne l’immuabilité des Accords de Minsk et la nécessité de protéger la mission d’observation de l’OSCE, dont les conditions de travail sont parfois dangereuses. Les gardes armés de l’Onu doivent suivre les observateurs dans tous leurs déplacements. C’est la logique juridique des Accords de Minsk. On nous dit que si nous acceptons le concept des forces de maintien de la paix, ces dernières doivent assumer la responsabilité de tous les événements à droite de la ligne de démarcation. Laissons-les assurer la sécurité sur ce territoire jusqu’à la frontière russe, disent-ils. Dans ces conditions, on pourrait selon eux organiser les élections et tout irait bien.

Question: N’est-ce pas raisonnable?

Sergueï Lavrov: Raisonnable? Vous le pensez réellement?

Question: Les troupes de maintien de la paix de l’Onu sont une force à laquelle on pourrait confier la sécurité de la région.

Sergueï Lavrov: Les Accords de Minsk stipulent qu’il faut d’abord engager l’amnistie, assurer la mise en œuvre de la loi sur le statut spécial de la région – qui a été adoptée mais n’est pas encore entrée en vigueur – et incorporer cette dernière à la Constitution avant d’organiser les élections. Les citoyens qu’on tente actuellement d’étrangler par un blocus illégal et dont les câbles et les services de téléphonie mobile sont coupés afin de les isoler du monde extérieur, au moins de l’État ukrainien, doivent savoir qu’ils ne sont ni des criminels de guerre ni des terroristes, comme les considère Kiev qui a lancé une opération antiterroriste bien qu’aucun habitant de ces régions n’ait agressé personne. Je voudrais attirer votre attention sur le fait que ce sont eux qui ont été attaqués. Il faut que ces personnes sachent, premièrement, qu’elles ne sont pas en danger et que l’amnistie couvre tous les événements des deux côtés. Deuxièmement, elles doivent être certaines de recevoir la garantie – les Accords de Minsk le stipulent littéralement – de pouvoir conserver leur lien avec la langue et la culture russe, leur relation spéciale avec la Russie indépendamment de la politique des autorités de Kiev, ainsi que leur police populaire et leur propre voix pour la nomination des juges et des procureurs. Ce sont les principes essentiels. Ce n’est pas très compliqué. Qui plus est, si je ne me trompe pas, environ 20 régions ukrainiennes ont envoyé il y a 18 mois à Kiev une proposition officielle de lancer les négociations sur leur décentralisation, pour qu’on leur délègue des pouvoirs et pour qu’elles signent des accords spéciaux avec le centre. Il s’agit donc d’une fédéralisation normale. On peut l’appeler “décentralisation” si l’on a tellement peur du mot “fédéralisation”. Mais quand on nous dit qu’on fera tout – lancer l’amnistie, mettre en place le statut spécial et organiser les élections – mais seulement après qu’on aura transmis la région aux forces internationales pour qu’elles y donnent le “la”, nous ne pouvons pas l’accepter. C’est une ligne rouge. Tout le monde le comprend et avance ces propositions avec l’objectif très répréhensible de profiter du sujet des forces de maintien de la paix.

Les Accords de Minsk ont été adoptés par le Conseil de sécurité de l’Onu. Ils stipulent clairement que toutes les actions nécessaires doivent être concertées par Kiev et certains districts des régions de Donetsk et de Lougansk. Nous faisons confiance à l’Onu et à l’OSCE qui, par ailleurs, fait un bon travail dans un contexte très sérieux. Mais on ne peut pas rayer tout simplement la partie politique des Accords de Minsk. La promesse de la mettre en œuvre après la prise de contrôle de ce territoire par une administration onusienne semble douteuse. Si les auteurs de cette idée arrivent à persuader Donetsk et Lougansk: allez-y, nous ne nous y opposerons pas. Tout cela est prévu par les Accords de Minsk et approuvé par le Conseil de sécurité de l’Onu. Mais je pense que ceux qui avancent ce concept veulent tout simplement étrangler ces deux territoires.

Je vais vous rappeler une chose intéressante: les Accords de Minsk évoquent l’amnistie, le statut spécial et les élections. Dans cet ordre. Dans le cadre du Groupe de contact et du Format Normandie, la partie ukrainienne propose pourtant de l’inverser, c’est-à-dire d’assurer d’abord la sécurité totale, y compris l’accès à l’étranger, pour ensuite résoudre les autres questions. Nous leur expliquons depuis des années que le rétablissement complet du contrôle ukrainien de cette partie de la frontière avec la Fédération de Russie est le dernier point des accords de Minsk. D’abord, il faut assurer ce que nous venons de mentionner. Puis ils disent qu’ils ne peuvent pas accorder de statut spécial à ces populations car ils ne savent pas qui sera élu lors des élections locales. Nous leurs demandons donc s’ils n’accorderont ce statut qu’à ceux qui leur conviendront. Ils répondent que c’est en effet le cas. Cette position n’est pourtant très diplomatique compte tenu du fait que leur président a signé un texte stipulant une succession des événements tout à fait différente. Dans tous les cas, nous avons accepté le compromis baptisé “formule de Frank-Walter Steinmeier”. Il stipule que la loi sur le statut spécial doit entrer en vigueur de manière provisoire le jour des élections pour devenir définitive après la publication du rapport final de l’OSCE qui devrait assurer l’observation au cours de ces élections. Ce travail prend d’habitude deux mois. Les Ukrainiens ont accepté cette façon d’agir. Les chefs d’État se sont entendus sur ce point en octobre 2015 à Paris. On a tenté pendant un an de porter cette formule sur le papier mais les Ukrainiens s’y sont opposés. Ensuite, les parties se sont rencontrées en 2016 à Berlin. Nous avons demandé des explications quant au manque de progrès dans la mise en œuvre de la formule de Steinmeier, et les Ukrainiens ont répondu qu’il était impossible de connaître d’avance le contenu du rapport. D’accord: écrivons donc que la loi sur le statut spécial doit entrer en vigueur de manière provisoire le jour des élections pour devenir définitive après la publication du rapport final de l’OSCE à condition que ce dernier confirme la légitimité et la justesse des élections. Tout le monde l’a accepté. Plus d’un an est déjà passé depuis, mais les Ukrainiens refusent toujours de fixer cette formule noir sur blanc. Ce n’est qu’un exemple. Un autre est aussi très éloquent. Le premier concernait la politique, et celui-là la sécurité. Les parties se sont entendues en octobre 2016 à Berlin pour lancer sérieusement le retrait des armes lourdes et prévenir leur retour vers la ligne de contact. Elles ont choisi trois villes-pilotes: Zolotoïe, Pokrovskoïe et Stanitsa Louganskaïa. A Zolotoïe et à Pokrovskoïe tout a rapidement été accompli, mais on n’arrive toujours pas à le faire à Stanitsa Louganskaïa. Les Ukrainiens affirment qu’ils ont besoin de sept jours de trêve avant de lancer le retrait de leurs armes lourdes. L’OSCE a constaté depuis – y compris de manière publique – plus d’une dizaine de périodes de trêve qui ont duré sept jours voire plus. Les Ukrainiens affirment qu’ils ont d’autres statistiques et qu’ils ont enregistré plusieurs tirs. Les Allemands, les Français et l’OSCE-même comprennent parfaitement qu’il s’agit d’insinuations. L’engagement politique de nos partenaires occidentaux les empêche malheureusement de faire pression sur les autorités de Kiev, de les forcer à mettre en œuvre ce qu’elles ont promis, notamment à la France et à l’Allemagne. C’est triste. Si tu as misé à l’époque sur un politicien, sur le pouvoir qui s’est installé à Kiev suite au coup d’État, il est visiblement très difficile d’abandonner cette position sans “perdre la face”. Nous le comprenons et gardons notre calme. Nous ne faisons pas de scandale à cause du torpillage complet des Accords de Minsk par Kiev, mais tenterons d’obtenir calmement l’accomplissement des ententes obtenues. Trop d’accords obtenus avec tant de peine sont actuellement mis en cause: les Accords de Minsk, l’entente sur l’Iran etc.

Question: La Rada a adopté jeudi la loi sur la réintégration du Donbass. La réaction des capitales européennes a été neutre, alors que Moscou a vivement critiqué ce texte. Pourquoi? Quelles pourraient être, selon vous, les conséquences pratiques de l’adoption de cette loi?

Sergueï Lavrov: D’un point de vue juridique, la loi sur la réintégration tire un trait sur les Accords de Minsk approuvés unanimement par le Conseil de sécurité de l’Onu dans sa résolution adoptée quelques jours après la rencontre des quatre leaders du Format Normandie à Minsk. Pour nous, c’est absolument évident.

Concernant la réaction, comme je l’ai déjà dit, nous n’avons aucun doute – qui plus est, nous avons des preuves tangibles – que l’Europe et Washington comprennent parfaitement le jeu des autorités actuelles de Kiev qui tentent de fuir leurs responsabilités dans le cadre des Accords de Minsk. J’espère que les représentants de Berlin, de Paris, de Washington et d’autres capitales le disent à Kiev en privé, en tête-à-tête. Après avoir pris le parti de ce pouvoir qui n’a aucune aptitude à s’entendre, l’Occident ne peut pas critiquer publiquement les actions de ses protégés. C’est dommage. On comprend parfaitement que tout cela est lié à un faux sentiment de prestige et de réputation, mais c’est la vie. Nous tenterons d’obtenir l’accomplissement total de tous les points des Accords de Minsk. Les tentatives de “détourner le viseur” et de dévoyer les débats, ainsi que de trouver de nouveaux agendas, méthodes et formes sont inacceptables. Nous défendrons calmement, mais fermement, le paquet de mesures honnête signé par le Président Petro Porochenko, ainsi que par les leaders de Donetsk et de Lougansk.

Question: Ma dernière question concerne l’Iran que vous avez déjà mentionné. L’échec éventuel de l’accord iranien à cause des actions américaines pourrait-il s’avérer, de telle ou telle manière, avantageux pour la Russie? Les Américains sembleraient ainsi odieux et isolés, alors que l’Iran pourrait devenir plus conciliant sur certaines questions.

Sergueï Lavrov: Cette école de pensée n’est pas celle des dirigeants russes. Beaucoup de politologues s’interrogent concernant notre inquiétude et défendent la stratégie du pire: selon eux, il faudrait permettre aux États-Unis de prouver leur manque d’aptitude à s’entendre et leur force destructrice dans les affaires internationales, en Iran ou en Syrie, où l’on constate actuellement des actions unilatérales qui ont déjà scandalisé la Turquie.

Question: Qui plus est, l’Iran sera plus accommodant…

Sergueï Lavrov: Ce n’est pas l’essentiel. La destruction du tissu d’accords juridiques concertés par les principaux pays du monde dans tel ou tel conflit pourrait provoquer une confrontation chaotique dans laquelle tout le monde ne défendra que lui-même. Ce qui serait très malheureux. Je le considère comme inacceptable, qu’il s’agisse de l’Iran, de la Syrie, de la Libye, du Yémen ou de la péninsule coréenne qui a également fait l’objet d’un accord en 2005 fixant clairement les obligations de la Corée du Nord et des autres parties. Quelques semaines après la signature, les Américains ont “déterré” une histoire ancienne concernant des comptes dans une banque de Macao et se sont mis à bloquer les comptes nord-coréens. On peut débattre pendant longtemps de ce sujet, de la justesse de la Corée du Nord ou de l’erreur des États-Unis. Les faits restent les mêmes. On a atteint une entente qui signifiait l’arrêt total de la confrontation et des provocations. Elle a échoué. Ainsi, l’aptitude à s’entendre est actuellement le problème systémique le plus important.

Source : Ministère des affaires étrangères Fédération de Russie, Kommersant, 21-01-2018

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10 réponses à Interview du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov accordée au quotidien Kommersant

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