Escalade en Syrie : jusqu’où les Russes peuvent-ils être poussés ?

Escalade en Syrie : jusqu’où les Russes peuvent-ils être poussés ?


2015-09-15_13h17_31-150x112Par le Saker – Le 16 février 2018 – Source The Saker

Les événements se sont récemment clairement aggravés et il est de plus en plus évident que la force d’intervention russe est visée par une campagne systématique d’« attaques de harcèlement ».

Tout d’abord, il y a eu l’attaque de drone et de mortiers (assez réussie) sur la base aérospatiale russe de Khmeimin. Ensuite, il y a eu le tir qui a abattu un SU-25 russe au-dessus de la ville de Maasran dans la province d’Idlib. Maintenant nous entendons parler de victimes russes dans le raid américain sur une colonne russe (avec des affirmation exagérées de « centaines » de Russes tués). Dans le premier cas, les responsables russes ont ouvertement fait part de leurs forts soupçons que l’attaque, si elle n’avait pas été planifiée et exécutée par les États-Unis, avait été au moins coordonnée avec leurs forces dans les environs. Dans le cas du SU-25 abattu, il n’y a eu aucune accusation ouverte, mais de nombreux experts ont déclaré que l’altitude à laquelle le SU-25 a été frappé suggère un MANPAD assez moderne d’un genre généralement pas vu en Syrie (l’allusion n’est pas du tout subtile étant donné que c’étaient des Stingers américains envoyés aux Kurdes par les États-Unis). Quant à la dernière attaque sur la colonne syrienne, ce qui se discute n’est pas qui l’a fait mais plutôt quelle sorte de personnel russe était impliqué, l’armée russe ou des combattants privés (cette dernière explication étant beaucoup plus probable puisque la colonne syrienne n’avait pas de couverture aérienne).

Pris séparément, aucun de ces incidents n’est significatif, mais pris ensemble, ils pourraient indiquer une nouvelle stratégie américaine en Syrie : punir les Russes autant que possible avant une attaque américaine ouverte contre les forces russes. Cette hypothèse me semble plausible pour les raisons suivantes :

Premièrement, les États-Unis et Israël sont toujours dans l’humiliation et la rage impuissante à cause de leur défaite en Syrie : Assad est toujours au pouvoir, Daech est plus ou moins défait, les Russes ont non seulement réussi dans leurs opérations militaires contre Daech mais aussi leur campagne pour amener autant de « bons terroristes » que possible à la table des négociations. Avec l’achèvement d’une conférence réussie sur la Syrie en Russie et l’accord général de toutes les parties de commencer à travailler à une nouvelle Constitution, il y a eu un réel danger que la paix éclate, une chose contre laquelle les Anglosionistes sont absolument déterminés à s’opposer (jetez un œil sur ce document apparemment piraté qui, s’il est authentique, énonce clairement que la politique américaine ne permettra pas aux Russes de faire quoi que ce soit).

Deuxièmement, tant Trump que Netanyahou ont promis d’amener beaucoup de « victoires » pour prouver comment ils sont virils et forts (comparés aux lopettes qui les ont précédés). Commencer une guerre ouverte contre les Russes serait certainement une « preuve de virilité » mais serait très dangereux. Tuer des Russes « à la marge » pour ainsi dire, soit avec une possibilité de déni plausible soit tuer des mandataires russes privés est une option beaucoup plus sûre et par conséquent beaucoup plus tentante.

Troisièmement, les élections présidentielles en Russie s’annoncent et les Américains continuent à tenir désespérément à leur seconde idée que s’ils créent des ennuis à Poutine (des sanctions ou des sacs mortuaires de Syrie) ils pourront d’une manière ou d’une autre influencer négativement sa popularité en Russie. (en réalité, ils obtiennent l’effet inverse, mais ils sont trop obtus et ignorants pour le comprendre).

Enfin, et surtout, les Anglosionistes ont perdu depuis longtemps leur capacité de parvenir à quoi que ce soit, leur position logique de repli est de ne permettre à personne d’autre de réussir. C’est le but principal de tout le déploiement américain au nord de la Syrie : créer des difficultés à la Turquie, à l’Iran, à la Syrie et, bien sûr, à la Russie.

Résultat : depuis que les Américains ont déclaré qu’ils veulent rester (illégalement) en Syrie jusqu’à ce que la situation se « stabilise », ils doivent faire tout ce qu’ils peuvent pour déstabiliser le pays. Oui, il y a une sorte de logique perverse dans tout cela…

Pour la Russie, toutes ces mauvaises nouvelles pourraient se résumer de la manière suivante : alors que la Russie a vaincu Daech en Syrie, elle est toujours loin d’avoir vaincu les Anglosionistes au Moyen-Orient. La bonne nouvelle, cependant, est que la Russie a des moyens pour faire face à cette situation.

Première étape : encourager les Turcs

Il y a une façon contre-intuitive mais à bien des égards idéale pour la Russie de contrer l’invasion américaine de la Syrie : impliquer les Turcs. Comment ? Pas en attaquant les forces étasuniennes directement, mais en attaquant les milices kurdes derrière lesquelles les forces américaines se « cachent » (au moins politiquement) actuellement. Pensez-y : alors que les États-Unis (ou Israël) n’auront aucun scrupule avant d’attaquer les forces syriennes ou iraniennes, attaquer de fait les forces turques entraînerait un immense risque politique : après la tentative de coup d’État soutenu par les États-Unis contre Erdogan et, pour ajouter l’insulte à l’injure, le soutien étasunien à la création d’un « mini-Kurdistan » en Irak et en Syrie, les relations américano-turques sont historiquement au plus bas et il ne faudrait pas grand chose pour pousser les Turcs à bout avec des conséquences potentiellement cataclysmiques pour les États-Unis, l’Union européenne, l’OTAN, le CENTCOM, Israël et tous les intérêts anglosionistes dans la région. Vraiment, il n’est pas exagéré de souligner l’importance stratégique de la Turquie pour l’Europe, la Méditerranée et le Moyen-Orient, et les États-Unis le savent. De là découle une conséquence très réelle même si elle peut comprise : les forces armées turques en Syrie jouissent fondamentalement de ce que j’appellerais une « immunité politique » contre toute attaque américaine, c’est-à-dire que peu importe (ou presque) ce que font les Turcs, les États-Unis n’envisageraient (presque) jamais de recourir ouvertement à la force contre eux, tout simplement parce que la conséquence, disons, d’une attaque de l’Armée de l’air américaine contre une colonne de l’armée turque serait trop grave.

En fait, je crois que les relation entre les États-Unis et la Turquie sont si mauvaises et si unilatérales que je vois une attaque sur une colonne ou une position kurde (ou de « bons terroristes ») − où des forces spéciales américaines seraient intégrées − comme beaucoup plus probable qu’une attaque américaine contre une colonne de l’armée turque. Cela peut paraître contre-intuitif, mais disons que les Turcs ont attaqué une colonne ou une position kurde (ou de « bons terroristes » avec du personnel américain) et que des soldats américains sont morts. Que feraient/pourraient faire les États-Unis ? Des représailles ? Pas question ! Non seulement l’idée que les États-Unis attaquent un pays membre de l’OTAN est tout à fait impensable, mais cela serait très probablement suivi par une demande des Turcs que les États-Unis/OTAN se retirent complètement du territoire et de l’espace aérien turcs. En théorie, les États-Unis pourraient demander aux Israéliens de faire leur sale boulot à leur place, mais les Israéliens ne sont pas stupides (même s’ils sont fous) et ils n’auraient pas intérêt à entamer une guerre de tirs avec la Turquie à propos de ce qui est un problème créé par les États-Unis dans un « mini-Kurdistan » de peur que du « sang juif » sacré soit versé pour quelques goyim fondamentalement sans valeur.

Non, si les Turcs tuaient effectivement des soldats américains, il y aurait des protestations et une vague de « consultations » et autres actions symboliques, mais au-delà de ça, les États-Unis encaisseraient les pertes et ne feraient rien. Quant à Erdogan, sa popularité au pays n’en serait que plus forte. Ce que tout cela signifie concrètement, c’est que s’il y a un acteur qui peut sérieusement perturber les opérations des États-Unis au nord de la Syrie, ou même les contraindre à se retirer, c’est la Turquie. Cette sorte de capacité donne aussi à la Turquie beaucoup de pouvoir de négociation avec la Russie et l’Iran, dont je suis sûr que Erdogan usera à son profit. Jusqu’à présent, Erdogan n’a fait que menacer de donner une « claque ottomane » aux États-Unis et le secrétaire d’État Tillerson se rend à Ankara pour essayer d’éviter un désastre, mais l’exemple turc voulant que les États-Unis choisissent soit le côté turc soit le côté kurde dans le conflit limite sérieusement les chances de toute véritable percée (le lobby israélien étant à 100% derrière les Kurdes). Il ne faut jamais dire jamais, mais je soutiens qu’il faudrait quelque chose comme un miracle à ce stade pour sauver les relations américano-turques. La Russie peut essayer de capitaliser sur cette dynamique.

La principale faiblesse de tout ce concept est, bien sûr, que les États-Unis sont encore assez puissants, y compris en Turquie, et qu’il serait très dangereux pour Erdogan d’essayer de se confronter ouvertement avec Oncle Sam et de le défier. Jusqu’à présent, Erdogan a agi avec audace et au mépris des États-Unis mais il comprend aussi les risques d’aller trop loin et, pour lui, envisager même ces risques doit comporter des perspectives d’avantages majeurs de sa part. Ici les Russes ont deux options de base : soit promettre aux Turcs quelque chose de très encourageant soit détériorer encore les relations actuelles entre les États-Unis et la Turquie. La bonne nouvelle est que les efforts russes pour semer la zizanie entre eux sont grandement aidés par le soutien américain à Israël, aux Kurdes et aux gulénistes.

L’autre risque évident est que toute opération anti-kurde peut se transformer en une nouvelle partition de la Syrie, cette fois par les Turcs. La réalité, cependant, est que les Turcs ne peuvent pas rester longtemps en Syrie, en particulier si la Russie et l’Iran s’y opposent. Il y a également le problème du droit international que les États-Unis peuvent beaucoup plus facilement ignorer que les Turcs.

Pour toutes ces raisons, utiliser les Turcs pour faire pression sur les États-Unis a ses limites. Pourtant, si les Turcs continuent d’insister pour que les États-Unis cessent de soutenir les Kurdes, ou s’ils continuent à faire pression militairement sur les milices kurdes, tout le concept étasunien d’un « mini-Kurdistan » soutenu par les États-Unis s’effondre et, avec lui, tout leur plan de partition de la Syrie.

Jusqu’ici, les Irakiens ont rapidement traité le « mini-Kurdistan » soutenu par les États-Unis en Irak et les Turcs prennent maintenant les mesures nécessaires pour s’en occuper en Syrie jusqu’à ce que leur problème soit résolu. Les Turcs ne sont pas intéressés à aider Assad ni, d’ailleurs, Poutine et ils ne se soucient pas de ce qui arrive à la Syrie tant que leur problème kurde est sous contrôle. Cela signifie que les Syriens, les Russes et les Iraniens ne devraient pas placer trop d’espoir dans le fait que les Turcs se retourneront contre les États-Unis, à moins bien sûr que les circonstances adéquates ne soient créées. Seul l’avenir dira si les Russes et les Iraniens seront en mesure d’aider à les créer.

Deuxième étape : saturer la Syrie avec des défense aériennes modernes mobiles à court et moyenne portée

En ce moment, personne ne sait quel genre de systèmes de défense aérienne les Russes ont fourni aux Syrien ces dernières années, mais c’est la voie à suivre pour les Russes : fournir beaucoup de systèmes de défense aérienne modernes et mobiles aux Syriens. Comme ce serait cher, la meilleure solution serait de livrer autant de systèmes mobiles Pantsir-S1 Gun/SAM et de MANPAD 9K333 Verba que possible aux Syriens et aux Iraniens. La combinaison de ces deux systèmes compliquerait énormément tout type d’opération aérienne pour les Américains et les Israéliens, en particulier parce qu’il n’y aurait aucun moyen pratique de prédire avec certitude l’emplacement à partir duquel ils pourraient opérer. Et comme les États-Unis et Israël interviennent dans l’espace aérien syrien en totale violation du droit international tandis que les forces armées syriennes protégeraient leur propre espace souverain, une telle fourniture de systèmes de défense par la Russie à la Syrie serait impeccablement légale. Encore mieux, il serait absolument impossible aux Anglosionistes de savoir qui a effectivement tiré sur eux puisque ces systèmes sont mobiles et faciles à dissimuler. Comme en Corée, au Vietnam ou au Liban, les équipages russes pourraient même être envoyés pour manier les systèmes de défense aérienne syriens et il n’y aurait aucun moyen pour personne de prouver que « les Russes l’ont fait » lorsque les avions américains et israéliens commenceraient à tomber du ciel. Les Russes profiteraient de ce que la CIA appelle un « déni plausible ». Les Américains et les Israéliens se retourneraient bien sûr contre la partie plus faible, les Syriens, mais cela ne ferait pas vraiment de différence sur le terrain puisque le ciel syrien resterait insécure pour les forces armées américaines ou israéliennes.

L’autre possibilité pour les Russes serait d’offrir des mises à niveau (logiciels et missiles) aux systèmes de défense aérienne syriens existants, en particulier pour leurs systèmes mobiles sur route 2K12 Kub et 9K37 Buk. Ces mises à niveau, en particulier si elles sont combinées avec le déploiement de suffisamment de Pantsirs et de Verbas seraient un cauchemar pour les Américains et les Israéliens. Les Turcs ne s’en préoccuperaient pas beaucoup puisqu’ils volent déjà généralement avec la totale approbation des Russes, de toute façon, et les Iraniens non plus qui, pour autant que je sache, ne mènent pas d’opération aérienne en Syrie.

Une objection à ce plan serait que deux côtés peuvent jouer ce jeu et qu’il n’y a rien qui empêche les États-Unis d’envoyer des MANPAD encore plus avancés à leurs alliés « bons terroristes » mais cet argument évacue totalement un point : si les deux côtés font la même chose, le côté le plus dépendant des opérations aériennes (les États-Unis) risque de perdre beaucoup plus que le côté qui a l’avantage sur le terrain (les Russes). En outre, en envoyant des MANPAD en Syrie, les États-Unis s’aliènent un allié putatif, la Turquie, alors que si la Russie envoie des MANPAD et autres SAM à la Syrie, les seuls qui se plaindront seront les Israéliens. Si cela se produit, les Russes auront une réponse simple et véridique : nous n’avons pas commencé ce jeu, ce sont vos alliés américains qui l’ont fait, vous pouvez aller les remercier pour ce gâchis.

Le principal problème en Syrie est le fait que les Américains et les Israéliens agissent dans le ciel syrien en toute impunité. Si cela change, ce sera un processus lent et graduel. D’abord, il y aurait quelques pertes isolées (comme récemment le F-16 israélien) puis nous verrions que l’emplacement des frappes aériennes américaines et/ou israéliennes passerait progressivement des centres urbains et des postes de commande centraux à des cibles plus petites et plus isolées (comme des colonnes de véhicules). Cela indiquerait une prise de conscience que les cibles les plus lucratives sont déjà trop bien défendues. Finalement, le nombre de sorties aériennes serait progressivement remplacé par des frappes de missiles de croisière et balistiques. À la base, il y aurait le passage d’opérations aériennes offensives à celles de protection des troupes qui, à leur tour, procureraient aux Syriens, aux Iraniens et au Hezbollah un environnement beaucoup plus facile pour intervenir. Mais la première étape nécessaire à tout cela serait d’augmenter considérablement la capacité des défenses aériennes syriennes.

Depuis des décennies, le Hezbollah est intervenu avec succès sous une suprématie aérienne israélienne totale et son expérience de ce genre d’opérations serait inestimable pour les Syriens jusqu’à ce qu’ils aient suffisamment développé leurs capacités de défense aérienne.

Conclusion : la contre-escalade est-elle vraiment la seule option ?

Franchement, je commence à croire que l’Empire a décidé de tenter une « reconquista » de la Syrie, même Macron émet quelques bruits sur le fait de frapper les Syriens pour les « punir » d’avoir utilisé des armes chimiques (inexistantes). À tout le moins, les États-Unis veulent faire payer aux Russes un prix aussi élevé que possible pour leur rôle en Syrie. Les autres buts américains en Syrie comprennent :

  • L’imposition d’une partition de facto de la Syrie en prenant le contrôle de son territoire à l’est de l’Euphrate (nous pourrions appeler cela le « plan C version 3.0 ») ;
  • Le vol des champs gaziers situés au nord-est de la Syrie ;
  • La création d’une zone de transit contrôlée par les Américains à partir de laquelle les opérations des Kurdes, des bons et des mauvais terroristes pourraient être planifiées et exécutées ;
  • Le sabotage de toute négociation de paix soutenue par les Russes ;
  • Le soutien aux opérations israéliennes contre les forces iraniennes et du Hezbollah au Liban et en Syrie ;
  • S’engager dans des attaques régulières contre les forces syriennes tentant de libérer leur pays des envahisseurs étrangers :
  • Présenter l’invasion et l’occupation de la Syrie comme l’une des « victoires » promises par Trump au Complexe militaro-industriel et au lobby israélien.

Jusqu’à présent, la réponse russe à cette stratégie en développement a été plutôt passive et l’escalade actuelle suggère fortement qu’une nouvelle approche pourrait être nécessaire. Abattre le F-16 israélien est un premier pas dans la bonne direction, mais il faut faire beaucoup plus pour augmenter significativement les coûts que l’Empire devra payer pour sa politique à l’égard de la Syrie. L’augmentation du nombre de commentateurs et d’analystes russes réclamant une réaction plus forte aux provocations actuelles est peut-être un signe que quelque chose est en gestation.

The Saker

Cette analyse a été écrite pour Unz Review

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

http://lesakerfrancophone.fr/escalade-en-syrie-jusquou-les-russes-peuvent-ils-etre-pousses

 

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