Afrin paye le prix de la lutte entre les USA et la Russie

22 février, 2018
Note d’analyse

Elijah J. Magnier

Afrin paye le prix de la lutte entre les USA et la Russie

L’armée syrienne prendra-t-elle finalement le contrôle de la ville syrienne kurde d’Afrin ? Des centaines de membres des forces populaires syriennes (la brigade al-Baker), la plupart provenant des villes chiites avoisinantes de Nub’ul et Zahra, sont entrés dans l’enclave d’Afrin pour soutenir les Kurdes et s’opposer aux forces turques et à leurs alliés. En acceptant d’envoyer des forces armées soutenir les Kurdes, Damas a rompu le « rameau d’olivier » ( nom de code donné à l’opération turque à Afrin) et a décidé de s’en prendre aux forces d’Ankara et à ses mandataires. Une première échauffourée s’est d’ailleurs produite quelques minutes après l’arrivée des forces syriennes à Afrin, mais celles-ci, qui avaient reçu clairement l’ordre de riposter aux tirs, ont lancé leurs premiers obus contre les forces turques marquant ainsi la première confrontation directe de l’année entre la Syrie et la Turquie.

Les combattants des villes de Nub’ul et de Zahra entrent dans Afrin pour soutenir les Kurdes contre les forces turques et leurs alliés

 

Damas s’est abstenu d’envoyer son armée régulière, une décision qui continue de mûrir et qui demande plus de temps et une coordination à tous les niveaux avec la Russie et la Turquie. Cependant, le Président syrien, Bachar al-Assad, défie clairement son homologue turc, le Président Erdogan, en tâtant le terrain et en transmettant un message déterminé à la Turquie afin de lui signifier que la Syrie n’abandonnera pas son territoire. C’est aussi un message positif adressé aux Kurdes et leur dire que seul le gouvernement central peut les protéger, avec le soutien de la superpuissance russe.

Des nouvelles contradictoires sont sporadiquement publiées à propos de l’élaboration d’un accord pour le canton d’Afrin, qui demeure sous les attaques continuelles de l’armée turque et de ses mandataires syriens. Cela révèle la nature de la lutte que se livrent les USA et la Russie en Syrie. En effet, les Kurdes sont les plus grands perdants en payant le prix de leur alliance avec les forces des USA dans les provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor. Le consentement des Kurdes à devenir un bouclier américain et à se détacher du gouvernement de Damas pèse très lourd sur leur bien-être en Syrie.

La situation précaire que pose la bataille d’Afrin est due à l’accord conclu entre les Russes et les Américains il y a plus d’un an. Cet accord consistait à se répartir les zones opérationnelles de combat contre le groupe armé « État islamique » (Daech) en Syrie, afin d’éviter toute collision dans le ciel syrien. Moscou croyait que Washington aurait donné suite aux promesses du candidat, Donald Trump, qui avait durement critiqué Hillary Clinton en déclarant que son plan en Syrie mènerait à la « Troisième Guerre mondiale ». Pendant la campagne présidentielle, Trump avait dit  » qu’il foutrait le camp de la Syrie « , qu’il n’était pas disposé à se frotter à la Russie et que sa seule préoccupation était la défaite de Daech. Vladimir Poutine ne s’attendait pas à ce que Trump profère au moins 1 628 mensonges au cours de sa première année à la Maison-Blanche.

Le mal est fait : la Russie a accepté de livrer le territoire à l’est de l’Euphrate aux Américains pendant la guerre contre Daech. La plus grande surprise est arrivée lorsque les USA ont déclaré leur intention de rester en Syrie même après la défaite de Daech, en interdisant à toute force armée, qu’elle soit Russe ou Syrienne, d’entrer dans sa zone d’influence à l’est de l’Euphrate.

Les forces américaines ont la mainmise sur les champs pétrolifères, dont al-Omar, le plus riche, et gaziers, Conoco, à l’est du fleuve. Les USA contrôlent ainsi 24 % du territoire syrien occupé par 10 % de sa population essentiellement des Kurdes et des tribus arabes. En outre, les forces américaines ont tiré des leçons de leur expérience en Irak en créant et en finançant les tribus Sahawat et en établissant d’autres contacts étroits avec les tribus arabes locales.

Enfin, pour défendre le territoire qu’elles occupent, les forces américaines n’ont pas hésité à s’engager directement dans le combat contre des tribus arabes et des combattants russes, liés à la société Wagner, sous le commandement de l’ancien membre des forces spéciales russes Dimitry Utkin, qui s’est soldé par au moins 61 morts et 85 blessés. Leur avancée était commandée par le centre des opérations conjointes dirigé par la Russie, la Syrie et l’Iran, dans le but de mettre à l’épreuve la capacité de riposte des USA et de tenter d’imposer un nouveau rapport de force sur le terrain en établissant une présence autre qu’Américaine à l’est de l’Euphrate.

Les USA et la Russie ont tous deux camouflé l’attaque et évité de fournir des détails s’y rapportant, pour ne pas s’engager dans une guerre élargie aux conséquences imprévisibles. Le spectre d’une Troisième Guerre mondiale, que les deux superpuissances ne souhaitent pas, se profilait à l’horizon. La Syrie semble être un terrain particulièrement dangereux pour quiconque s’y trouve.

Le Président russe n’a cependant pas digéré le coup de bluff stratégique des USA dans le but de diviser les zones d’influence en Syrie plus longtemps que prévu. Il a donc entrepris une contre-attaque silencieuse ; la Russie a ainsi donné le champ libre à la Turquie contre les Kurdes d’Afrin, considérés comme des forces favorables aux USA en Syrie. L’attaque turque a fait ressortir le couteau à deux tranchants qu’est la division des zones d’influence à l’est et à l’ouest de l’Euphrate, qui a de fait empêché les USA de se précipiter pour aider leurs alliés kurdes. La manœuvre russe a ainsi révélé au grand jour le plan des USA qui est de se servir des Kurdes d’Hassaké, considérés davantage comme un bouclier protecteur des forces américaines que comme des alliés. Donald Trump ne peut plus, dorénavant et de manière crédible, se présenter comme le protecteur de la minorité kurde en Syrie, qui bénéficie d’un grand soutien en Occident depuis des décennies.

Le coup porté par les Russes contre les USA s’est manifesté par le retrait des observateurs russes d’Afrin. Les Kurdes n’ont alors pas tenu compte du grand jeu dans lequel sont engagées les deux superpuissances. Lorsque l’administration d’Afrin a refusé de remettre l’enclave d’Afrin sous le contrôle du gouvernement central de Damas, comme c’était le cas avant 2011 (l’année marquant le début de la guerre en Syrie). Dans l’intervalle, Afrin était devenu un canton financièrement riche et équipé en armes lourdes, missiles guidés antichars et missiles TOW, une arme américaine très efficace et meurtrière qui est utilisée contre les chars turcs.

A sa grande déception, l’administration d’Afrin croyait que les USA viendraient à sa rescousse et éloigneraient toute menace contre l’enclave. Mais le Président turc, Recep Tayyib Erdogan, a bien joué son jeu en forçant les USA et l’Europe, notamment la France, à ne pas s’immiscer dans son opération « Rameau d’olivier » contre les Kurdes d’Afrin.

Un mois seulement après le lancement de cette opération, l’administration d’Afrin a commencé à saisir la réalité de la lutte de pouvoir, mais pas encore complètement. La Russie donne une leçon aux Kurdes pour qu’ils comprennent le prix à payer en cherchant à s’attirer les faveurs des Américains. Les USA sont réduits à l’impuissance par rapport aux Kurdes et ont été démasqués, en étant forcés à révéler leur intention de rester en Syrie et d’occuper une partie de son territoire malgré la défaite de Daech. Les Kurdes, eux, n’ont pas encore saisi jusqu’à quel point ils servent de combustible pour le feu syrien et sont  pris en tenaille entre deux superpuissances.

En Syrie, l’alternative est la suivante : si lla partie continue à se jouer de manière aussi abrupte, une seule des grandes puissances restera en Syrie, ou elles cohabiteront comme elles l’ont fait à Berlin après la Seconde Guerre mondiale.

L’administration d’Afrin ne comprend pas que chaque jour qui passe augmente les exigences de Damas. Si les Kurdes continuent d’y résister, le gouvernement syrien demandera de nouvelles concessions et les Kurdes seront amenés à se retirer à l’est de l’Euphrate, pour rejoindre les forces américaines… qui continueront de leur nuire. Cela permettra aussi à la Turquie d’être plus résolue à laisser l’armée syrienne reprendre le contrôle d’Afrin.

Bien que le gouvernement central à Damas ait convenu d’envoyer plusieurs centaines de militants locaux de Nubbl et Zahraa et des membres d’autres forces nationales en guise de soutien préliminaire, il est fort probable que les négociations entourant Afrin se poursuivront jusqu’à la mi-mars, quand la Russie, la Turquie, l’Iran et la Syrie (indirectement) se rencontreront au Kazakhstan pour discuter non seulement d’Afrin, mais aussi d’Idlib, à moins que les Kurdes se plient dès maintenant aux conditions de Damas. Dans l’intervalle, la Turquie augmente, jour après jour, son influence et occupe plus de territoire dans l’enclave.

La Russie ne devrait pas se satisfaire du coup proféré aux USA à Afrin. Elle a mis le pied sur l’accélérateur pour mettre fin au contrôle d’al-Qaeda et d’autres combattants (Faylaq al-Rahman et Jaish al-Islam) sur la Ghouta, à l’est de Damas. Les Russes veulent pointer le doigt sur les USA seulement – Moscou considère la Turquie comme un moindre mal qui pourra être réglé plus tard -, pour faire ressortir son occupation illégale du nord-est de la Syrie, d’autant plus que les dernières forces de Daech se trouvent dans la zone frontalière entre la Syrie et l’Irak sous le contrôle des USA. Les forces américaines ont maintenant l’air de protéger le groupe terroriste en assurant sa continuité et la poursuite de ses opérations en Syrie et en Irak.

Les USA ont aussi de la compagnie dans le camp de Yarmouk, au sud de Damas, où Daech étend sa domination au détriment d’al-Qaeda. On estime à 1 500 le nombre de combattants de Daech, dans ce camp palestinien, prêts à s’attaquer à l’armée syrienne à la périphérie du camp.

Les Kurdes, Daech et al-Qaeda font partie du jeu d’échecs auquel prennent part les USA, la Russie et la Turquie, trois pays puissants qui déplacent leurs pions au gré de leur politique et de leurs besoins. Tous les autres pays arabes et européens en ont eu assez de jouer sur le territoire syrien. Recep Tayyip Erdogan prend encore plus ses distances vis à vis de Washington, sans nécessairement abandonner les USA, et se rapproche de Moscou. Vladimir Poutine est l’allié économique et stratégique d’Erdogan et les forces russes devraient rester beaucoup plus longtemps que celles des USA. De plus, aux yeux du Président turc, Donald Trump arme et protège les ennemis de son pays, ce qui réduit le niveau de confiance entre les deux hommes. Par conséquent, on peut s’attendre à ce que ce soit la Russie, et non les USA, qui aura le dessus au Levant.

Elijah J. Magnier

Traduction Daniel G

 

Tags:
syrie; turquie;, russie, etats-unis

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