Bitcoin et Blockchain devant des missions de l’Assemblée Nationale

Bitcoin et Blockchain devant des missions de l’Assemblée Nationale

On sent bien que l’intérêt des gouvernants français pour ce qui se passe du côté des échanges numériques décentralisés et que, faute de connaissance plus poussée, ils désignent tantôt comme « la blockchain » tantôt comme « les monnaies virtuelles » n’est pas feint, même si selon l’angle, comme selon les jours ou les intervenants, les parts respectives de la curiosité et de l’effroi varient significativement.

Les professionnels et les acteurs français concernés, dont certains sont déjà hélas en recherche active d’expatriation, attendent quant à eux avec plus que de la curiosité les auditions devant les deux missions d’information constituées à l’Assemblée Nationale, l’une sur les « chaînes de bloc » (Mme de La Raudière et M. Mis rapporteurs) et « monnaies virtuelles » (M. Person rapporteur).

Les auditions menées le 7 février par la Commission des Finances du Sénat ont été une occasion manquée, principalement marquée par l’incompréhension. Elles ont en outre particulièrement souffert de la comparaison avec les auditions menées la veille au Sénat américain où le ton des représentants de la SEC  et la CFTC, les deux commissions majeures des marchés financiers américains, avait été bien différent de celui de la Banque de France et de l’ACPR le lendemain à Paris.

S’ajoutent à cette cause de déception les déclarations du Ministre de l’Économie et des Finances qui saisit chaque occasion de marteler qu’il va « réguler le Bitcoin » – une expression menaçante et imprécise – mais dont l’intervention le 8 février, en marge du Capital Markets Summit a donné l’impression que, sans doute interrogé à brûle-pourpoint, il ne saisissait que bien trop imparfaitement son sujet, s’embrouillant jusqu’à commettre des erreurs qui font sourire.

Enfin le président de la République, en citant Bitcoin devant le shadow banking comme facteur de risque systémique, a révélé que la perception de la disruption cryptographique au sommet même de l’État devait davantage à son traitement sensationnaliste par les médias généralistes qu’à une information de première main.

Il y a quelques raisons d’espérer que les choses se passent un peu mieux au Palais-Bourbon. Sans excès de jeunisme on peut faire le pari que l’un des effets positifs du renouvellement de 2017 sera d’y avoir amené des gens qui s’intéressaient déjà au sujet auparavant. L’une des phrases marquantes des auditions américaines reste celle du président de la CFTC, Christopher Giancarlo : « It strikes me that we owe it to this new generation to respect their enthusiasm about virtual currencies ». Toutes les études suggèrent une curiosité bien plus vive chez les digital natives, tandis que l’étude des arguments hostiles au Bitcoin démontre la permanence d’une sourde résistance à Internet et à ses effets d’horizontalisation chez ceux que révulse depuis les années 1990 l’idée d’une décentralisation de la monnaie et des échanges.

Les deux missions parlementaires comprennent des députés qui sont déjà branchés sur les réseaux sociaux avec les acteurs, les auteurs ou les joueurs du monde crypto. A défaut de s’entendre avec eux sur tout, ceux qui auront l’honneur d’être auditionnés peuvent espérer voir entendus leurs mots et compris les grands concepts mis en œuvre. L’intérêt que Madame de La Raudière, notamment, porte aux opportunités offertes par les blockchains est déjà ancien, son écoute de tous les acteurs est bienveillante et à l’occasion elle ne dissimule pas certaines réticences devant les positions très négatives qu’inspire aux politiques l’influence des technostructures qui sont à la manœuvre derrière eux.

Tout ceci posé, les motifs de crainte restent importants. Le fait même que soient abordés en deux instances séparées les deux sujets de la mise en œuvre des chaines de blocs et de la régulation des monnaies virtuelles permet d’imaginer que se répète, comme au Sénat, le sempiternel numéro : ici des sourires avenants à quelques entrepreneurs venus avec ou sans leurs clients bancaires pour présenter l’utilisation d’une blockchain privée dans des usages d’horodatage, de certification ou de règlement des opérations de cartel ; là des anathèmes contre les crypto-actifs spéculatifs, criminels et polluants que nul n’est même présent à l’audience pour défendre. Alors que le Sénat canadien, dès 2014, invitait une personnalité comme Andreas Antonopoulos, représentant largement plébiscité par les acteurs cryptos.

En somme, avant que l’audition ne débute, il est à craindre que les rôles ne soient déjà répartis : les bons entrepreneurs de la bienfaisante blockchain d’un côté, les sinistres comploteurs et dangereux fraudeurs de la sulfureuse même-pas-monnaie de l’autre. Comme du temps de Charlemagne…

Ce n’est pas ici le lieu de répéter pourquoi la distinction de « la blockchain » et des jetons numériques est absurde. Nous nous en sommes expliqués avec Adli Takkal-Bataille dans La Monnaie Acéphale publiée en mai dernier par CNRS Editions ; Yorick de Mombynes (Cour des Comptes) et Gonzague Grandval (co-fondateur de Paymium) l’ont répété avec force et clarté dans leur rapport Bitcoin, totem & tabou publié ce mois-ci par l’Institut Sapiens. On ne trouvera aujourd’hui pas un auteur compétent, pas un praticien effectif pour soutenir l’idée qu’une Blockchain, pour apporter les bénéfices que l’on en attend puisse être comme l’a dit un jour M. Trichet « détachable » d’un jeton précieux, ou pour soutenir que Bitcoin n’ait été que « la première implémentation de la technologie Blockchain ». Ceux-là même qui ont laissé dire un temps pour ne pas froisser leurs clients ont fini par redécouvrir l’importance du jeton dont la vague des ICO marque le retour sur scène. Comme le dit Blockchain-France même « il est essentiel de prendre conscience que l’innovation de rupture repose avant tout sur les cryptoactifs ».

Même si plusieurs membres des deux missions sont suffisamment au fait techniquement pour être conscients de l’unité profonde des deux sujets, leur séparation n’est pas une innocente erreur. Parce qu’il semble naturel que les « experts » convoqués sur les monnaies virtuelles soient pour une large part issus d’institution que Bitcoin et les monnaies copiées ou inspirées entendent contourner. Que ce soit par conviction ou en service commandés, ces « experts », dont nul ne conteste la légitimité en matière d’orthodoxie monétaire, sont affectés d’un très fort biais identitaires. Leur but n’est en rien de comprendre Bitcoin pour ce qu’il est, mais de le juger pour ce qu’il n’est pas : il n’est pas ce que, chez eux, on appelle une monnaie. Il ne répond pas à leur critère. Or ce n’est pas un défaut c’est un dessein.

Interdire les monnaies décentralisées, leur rendre la vie impossible en France par un mélange de fiscalité punitive et d’obligations impossibles correspond peut-être au rêve des régulateurs et à la pente des administrations. Ce n’est pas un choix d’avenir. Si Bitcoin n’est qu’une expérience, laissons-là évoluer. Si c’est la méta-monnaie du cyber-espace faisons plutôt de la France un havre accueillant. L’enjeu de souveraineté est là.

Nous n’aurons jamais de GAFA européen si un pays moteur comme la France reste aveugle aux changements paradigmatiques et répète ainsi les gâchis du passé. Alors que nous pourrions jouer, avec les échanges décentralisés, un rôle déterminant dans le rééquilibrage et l’horizontalisation du cyberespace. Et en retirer des bénéfices tangibles.

 

https://www.linkedin.com/pulse/bitcoin-et-blockchain-devant-lassembl%C3%A9e-jacques-favier/?published=t&trackingId=ILfMuiiy48QCL77gsUduRQ%3D%3D

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