DAECH : Leur violence est légitimée par leur foi.

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Publié par Hubert De LANGLE le 14 Mars 2018


Malgré la victoire militaire sur le califat de l’EI, les djihadistes semblent toujours décidés à poursuivre leurs attaques. Auteur d’Après DAECH, la guerre idéologique continue (VA Press Editions, 2018), Edouard Vuiart rappelle que le salafisme djihadiste repose notamment sur un fondement religieux, qui constitue le socle de légitimation de la violence terroriste contemporaine.



Pourquoi avez-vous choisi d’étudier la violence terroriste djihadiste ?

Après la vague d’attentats qui a ensanglanté l’Europe, de nombreux politiques et experts ont cherché à psychiatriser la violence terroriste ou à la réduire à des frustrations ou à des pulsions irrationnelles. Or, l’analyse de leurs productions vidéo, audio et surtout papier, montre à quel point leur engagement est construit à partir d’un discours structuré, d’une foi inébranlable et d’une idéologie à toute épreuve. Je me suis donc intéressé de près à cette violence terroriste pour comprendre comment elle se justifiait dans la logique djihadiste. Je me suis demandé quelle était leur vision de la violence ; quelles étaient les raisons pour lesquelles ils prenaient ou déposaient les armes ; et si la chute l’EI en Irak et en Syrie allait avoir un impact quelconque sur leur système de pensée. En les lisant, on réalise vite qu’ils n’arrêtent pas d’expliquer, d’annoncer et de justifier tout ce qu’ils entreprennent. Loin des visions psychotiques du terrorisme, on découvre une dogmatique, une rhétorique, un argumentaire, une géopolitique, une eschatologie, une vision du monde et une stratégie djihadiste. J’ai donc cherché à analyser la part de rationalité qui pousse ces individus à passer à l’acte, tout en réfléchissant aux mutations probables que pourrait connaître la sphère djihadiste dans les mois et les années à venir.


Dans votre ouvrage, vous dénoncez « la sous-estimation de la force théologico-politique de l’idéologie salafiste djihadiste ». Selon vous, la dimension religieuse a-t-elle été négligée concernant la menace djihadiste ?

Le poids du religieux a souvent été sous-estimé dans l’analyse du phénomène terroriste. De nombreuses analyses ont préféré présenter les djihadistes comme des « aliénés mentaux » ou des « barbares primitifs » devenus incapables de discerner le Bien du Mal, et pour qui la morale ne signifierait rien. Or, comme le dit le sociologique Michel Wieviorka, il « n’existe pas de violence extrême sans foi », que celle-ci soit découverte juste avant de passer à l’acte ; basée sur une manipulation des textes ; ou entremêlée de facteurs exogènes. Pour autant, cela ne revient évidemment pas à culpabiliser l’islam en tant que religion et culture. L’islam comme concept arrêté ou essence invariable, n’existe pas. Toute adhésion à un quelconque courant nécessite la pratique d’une interprétation que chaque croyant se doit d’exercer à partir de la tradition religieuse qui est la sienne. C’est donc une grave erreur que de vouloir essentialiser l’islam, en lui donnant une apparence unique et invariable. Mais cela serait également une erreur de considérer l’islam sans une quelconque unité, comme une mosaïque d’interprétations discordantes aux divergences irréductibles. En dépit de leurs diverses nuances d’interprétation, les musulmans se reconnaissent tous dans le Coran, qu’ils considèrent comme la parole même de Dieu, éternelle, sans interférence humaine. Pour reprendre l’expression du frère dominicain Adrien Candiard, l’islam est en quelque sorte « une diversité qui aspire à l’unité ». Et c’est précisément cela qui est en partie à l’origine des deux grandes crises actuelles de cette religion : l’affrontement sunnites/chiites et la rivalité pour la définition de l’orthodoxie sunnite.

Sous quelles formes l’empreinte religieuse se manifeste-t-elle dans la propagande des djihadistes de Daech ?

Avant de se manifester dans la propagande numérique de Daech, le socle idéologique du salafisme djihadiste se développe et se propage à travers toute une série d’ouvrages. Parmi ces derniers, l’opuscule d’Abû Bakr Nâjî, intitulé « Gestion de la Barbarie », constitue une véritable synthèse des textes des principaux idéologues djihadistes – dont Abdallah Azzam et Abû Mus’ab al-Sûri. Cet ouvrage développe la thèse selon laquelle la « communauté musulmane » serait confrontée aux mêmes circonstances que celles qui ont succédées à la mort du prophète Mahomet, et dénonce une même « épidémie d’apostasie » que lors des premiers temps du djihad. Et cette analogie est ainsi utilisée pour légitimer le recours aux massacres et à des actions semblables à celles qui furent menées à la même époque. À titre d’exemple, on peut citer la mise à mort du pilote jordanien, Moaz Kasasbeh, brûlé vif dans une cage en janvier 2015. Non seulement Abû Bakr Nâjî avait appelé à agir de la sorte en faisant référence à l’immolation perpétrée par le premier calife Abu Bakr As Siddiq, mais à la suite de l’exécution du pilote jordanien, le magazine Dabiq publia un article qui mentionnait une « reproduction de l’exemple » du premier calife « en infligeant le châtiment du feu au titre de représailles ».

« La vérité ne peut se trouver qu’au sein du texte sacré. »

La propagande numérique djihadiste fournit quant à elle une dogmatique composée de sourates, de hadiths et de commentaires théologiques, pour convaincre ses partisans de l’abomination que constitue la déviance religieuse et de la « licité » du sang des « apostats » et des « mécréants ». Il s’agit d’un véritable édifice idéologique dont les argumentations théologiques constituent le soubassement justificatif de son recours à la violence. Loin d’être simplement guidés par leurs appétits, les djihadistes s’avèrent convaincus que tous les choix doivent découler de la stricte application de leur interprétation des principes coraniques et prophétiques. Selon cette interprétation littéraliste voire textualiste, la vérité ne peut se trouver qu’au sein du texte sacré.


Selon vous, comment doit-on analyser la persistance des phénomènes de radicalisation malgré la chute du califat islamique en Irak et en Syrie ?

Edouard Vuiart

Edouard Vuiart
Il faut tout d’abord comprendre que le djihadisme repose en partie sur un fondement religieux, défini par ses propres doctrinaires à travers un corpus d’ouvrages et d’exégèses coraniques. Et les processus de « radicalisation éclair » ne peuvent avoir lieu que parce que la doctrine djihadiste s’avère complexe, structurée et surtout disponible. Certes, certains djihadistes n’ont presque jamais lu Coran et ne parlent que très peu – ou pas du tout – l’arabe. Mais il est dangereux de tous les considérer comme incultes, car certains ont forgé leur engagement autour de ce corpus dédié. Affirmer qu’un djihadiste est un ignare à soigner revient à oublier qu’à ses yeux, c’est la démocratie toute entière qui est délirante et c’est notre incapacité à reconnaître la « volonté divine » qui relève de l’ignorance.

« Il s’agit d’une mission ‘‘divine’’ pour affronter la Fin des Temps. »

La réalité est là : les djihadistes restent persuadés qu’ils finiront par triompher et leur volonté de frapper l’Occident reste intacte. Ils souhaitent désormais venger la destruction du califat et leur idéologie continue de se propager insidieusement. Une intervention des autorités religieuses pourrait peut-être faire évoluer les choses, mais les textes d’oulémas démontant point par point l’argumentaire djihadiste sont rares, d’autant plus que les sympathisants du salafisme djihadiste restent imperméables à leur discours, les considérant comme des « traîtres » à la solde des pouvoirs arabes ou occidentaux. La lutte contre l’idéologie djihadiste n’en reste pas moins fondamentale, car il ne s’agit pas d’un « lavage de cerveau » produisant des êtres irrationnels, mais bien d’une interprétation des textes sacrés, d’une mission « divine » dont l’objectif est d’imposer la « véritable » orthodoxie sunnite et de purger l’humanité de ses éléments « impurs » pour affronter la Fin des Temps dans les meilleures conditions.

Edouard VUIART,[ Après DAECH, la guerre idéologique continue, VA Press Editions, 2018]

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