Construire le mur de fer, par Chris Hedges

28.avril.2018 // Les Crises

Construire le mur de fer, par Chris Hedges

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Source : Truthdig, Chris Hedges, 18-03-2018

Le sénateur du Texas Ted Cruz, ainsi que 18 membres de la Chambre des représentants – 15 députés Républicains et 3 Démocrates – ont adressé une lettre au Ministre de la Justice Jeff Sessions pour réclamer l’enregistrement du réseau de la chaîne de télévision Qatari Al-Jazeera comme agent étranger, en accord avec la Foreign Agents Registration Act (FARA) [NdT: le FARA est une loi américaine qui requièrt que les personnes ou organes représentants des intérêts étrangers fassent connaître leurs relations avec ces puissances étrangères et transmettent aux autorités américaines les informations sur les activités de ces puissances étrangères qui sont en leur possession]. La publication de cette lettre fait suite à l’annonce d’Al-Jazeera de diffuser un documentaire monté par un journaliste qui a secrètement enquêté sur le lobby américain pro-israélien. L’action menée par le sénateur Ted Cruz et les 18 membres de la Chambre des représentants fait suite à une décision du Département de la Justice obligeant l’enregistrement au fichier FARA de RT America comme agent étranger et à l’obligation pour Facebook, Google et Twitter d’utiliser des algorithmes pour détourner le trafic internet des sites de gauche, pacifistes et progressistes, dont le site Truthdig. Cette lettre fait aussi suite à la loi abolissant de la neutralité du web votée en Décembre 2017.

Dans cette lettre, Ted Cruz et les 18 membres de la Chambre des Députés demandent au Département de la Justice d’ouvrir une enquête sur « les rapports selon lesquels Al-Jazeera aurait infiltré des organisations américaines à but non-lucratif ». Ils indiquent également que « le contenu produit par ce réseau va souvent directement à l’encontre des intérêts américains, avec une couverture médiatique présentant souvent sous un jour favorable des organisations définies comme Organisations Terroristes Étrangères par le Département Américain de la Justice, telles que le Hamas, le Hezbollah, le Jihad Islamique Palestinien, ainsi que Jabhat Al-Nostra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. »

« Les citoyens américains ont le droit de savoir que les média information et d’actualité qu’ils consultent sont impartiaux, ou si ce sont des organes trompeurs de propagande sponsorisés par des pays étrangers », indique la lettre.

L’attaque de mauvais augure des derniers refuges de la presse libre a commencé, grâce aux tentatives d’étiquetage des dissidents, des journalistes indépendants et de ceux émettant des critiques à l’encontre des grandes puissances économiques et de leur impérialisme comme agents au service de puissances étrangères. Jusqu’à récemment, le recours à la loi FARA, voté en 1938 pour combattre la propagande nazie, n’était que peu utilisé. Les journalistes Max Blumenthal et Ali Abunimah font bien de soulever ce problème dans cette vidéo publiée sur The Real News Network.

Ceux qui remettent en question le discours des grandes puissances économiques luttent déjà pour garder une place en bordure du paysage médiatique. Les rares sites internets et organes de presse indépendants, y compris celui-ci, ainsi que quelques réseaux médiatiques d’origine étrangère tels qu’Al-Jazeera et RT America, où je présente un magasine appelé « On Contact », sont les rares plateformes qui continuent à rapporter et interroger les actions des grandes puissances économiques et leur impérialisme, les restrictions de nos libertés individuelles, les violences policières et l’écocide perpétré par les industries des énergies fossiles et l’agriculture animale intensive. Ce sont aussi les seuls qui continuent à couvrir les crimes de guerre commis par Israël et l’armée américaine au Moyen-Orient. La fermeture de ces organes de presse garantirait que ceux qui adressent leurs critiques par le biais de ces média ainsi que ceux qui sont opprimés comme les Palestiniens ne puissent plus faire entendre leur voix.

Quand j’étais correspondant, j’ai moi-même été le témoin et la victime de campagnes de propagande noires. De fausses accusations sont proférées de manière anonyme puis amplifiées par une presse docile. Le site PropOrNot, qui garantit l’anonymat de ses utilisateurs, a utilisé cette tactique en 2016 en publiant la liste de 199 sites qu’il définit, sans détenir de preuve de ce qu’il avance, comme des sites « relayant la propagande russe ». Plus de la moitié de ces sites étaient des sites d’extrême droite ou conspirationnistes. Environ 20 de ces sites étaient des sites relayant des idées progressistes, pacifistes et de gauche, comme par exemple AlterNet, Black Agenda Report, Democracy Now!, Naked Capitalism, Truthdig, Truthout, CounterPunch et World Socialist Web Site. PropOrNot accusaient ces sites de diffuser des « fake news » pour le compte de la Russie et ces allégations ont fait la une du Washington Post dans un article intitulé « D’après les experts, la propagande russe a permis la diffusion de “fake news” au cours de l’élection présidentielle ». Dans cet article, Craig Timberg, journaliste au Washington Post, raconte que le but des « efforts sophistiqués de la propagande russe » étaient de « punir la candidate démocrate Hillary Clinton, d’aider le candidat républicain Donald Trump et de saper la confiance en la démocratie américaine », selon « des chercheurs indépendants ayant étudié ces opérations » de propagande.

A ce jour, personne n’a révélé l’identité de ceux qui gèrent ou se cache derrière PropOrNot. Mais les dégâts que cette campagne de propagande noire a faits et les annonces faites à la suite de cette campagne par Google et d’autres organisations telles que Facebook en Avril selon lesquelles elles auraient mis en place des filtres pour mettre en avant « des contenus plus fiables » et marginaliser « les informations éhontément trompeuses, de piètre qualité, choquantes et franchement erronées » n’ont pas cessé de détourner l’attention des lecteurs de certains de ces sites. Par exemple, le site internet The Marxist World Socialist Web Site a vu son trafic diminuer de 75%, la fréquence de recherche d’AlterNet a baissé de 71%, celle de Consortium News de 72% et le trafic de Global Research et celui de Truthdig ont également diminué. Et cette tendance tend à s’accentuer avec l’amélioration des algorithmes.

Comme Google et certaines des grandes entreprises de la Silicon Valley, le propriétaire du Washington Post, Jeff Bezos, qui est également fondateur et PDG d’Amazon, entretient des liens étroits avec l’appareil fédéral de sécurité et de surveillance. Bezos a un contrat de 600 millions de dollars avec la CIA. La frontière séparant les entreprises technologiques comme Google et Amazon de l’appareil gouvernemental de sécurité et de surveillance sont bien souvent inexistantes. Le but des entreprises comme Google et Facebook est d’engranger des profits, pas de diffuser la vérité. Et quand la vérité se met en travers du chemin du profit, c’est la vérité qui est sacrifiée.

Google, Facebook, Twitter, le New York Times, le Washington Post, Buzzfeed News, l’Agence France Presse et CNN se sont tous imposés ou ont profité des algorithmes et des filtres – supervisés par des « évaluateurs » humains. Quand un internaute tape un mot dans le moteur de recherche de Google, cette action est dénommée une « impression » dans le jargon industriel. Ces impressions redirigent l’internaute vers des sites qui utilisent ces mots ou qui soulèvent des problématiques associées à ces mots. Avant la mise en place des nouveaux algorithmes au mois d’Avril, les recherches pour des termes comme « impérialisme » ou « injustice » redirigeaient généralement les internautes vers des sites de gauche, progressistes et pacifistes. Maintenant, les internautes sont majoritairement redirigés vers les sites grand public tels que le Washington Post. Si vous tapez « World Socialist Web Site », qui a été particulièrement touché par la mise en place des nouveaux algorithmes, vous serez bien redirigés vers le World Socialist Web Site – mais vous devez entrer le nom exact du site web. Les recherches pour des termes associés, tels que les mots « socialiste » ou « socialisme » ont peu de chances de faire apparaître le World Socialist Web Site dans le haut de la liste des résultats.

Parmi les 10 000 « évaluateurs » employés chez Google, nombreux sont les anciens employés d’agences d’antiterrorisme qui déterminent la « qualité » et la véracité des sites internets. Ils ont rétrogradé des sites comme Truthdig et grâce à l’abolition de la neutralité de l’internet, ils peuvent isoler encore plus ces sites. Les organes de presses et les entreprises qui s’imposent grâce à cette censure et qui en profitent entretiennent des liens forts avec les grandes entreprises en place et avec le Parti démocrate. Ils ne remettent pas en question le capitalisme d’entreprise, l’impérialisme américain ou l’augmentation des inégalités sociales. Ils alimentent docilement l’hystérie anti-Russie. Un reportage d’Al-Jazeera traitant de cette censure commence à 14:07 de ce lien.

Incapables de fournir une réponse valable aux accusations discréditant leur politique de pillage économique et de guerre perpétuelle, les oligarques des grandes entreprises se sont tournés vers l’instrument grossier de la censure et vers une nouvelle version de la chasse aux rouges. Ils n’ont pas l’intention d’instituer des réformes ou de restaurer une société ouverte. Ils n’ont pas l’intention de s’attaquer à l’inégalité sociale qui se cache derrière les révoltes politiques dans les deux principaux partis politiques et la haine de l’État corporatif qui s’étend à tout l’éventail politique. Ils ont l’intention d’imposer un cône de silence et l’uniformité d’opinion approuvée par l’État qui caractérise tous les régimes totalitaires. C’est ce que signifie l’utilisation du FARA, l’imposition d’algorithmes et la tentative de rejeter la responsabilité de l’élection de Trump sur l’ingérence russe. Les critiques et les journalistes d’investigation qui exposent les rouages internes du pouvoir des entreprises sont étiquetés comme des ennemis de l’État au service d’une puissance étrangère. Les médias contrôlés par les entreprises, quant à eux, présentent le salace, le trivial et l’absurde comme des nouvelles tout en attisant l’obsession de la Russie. C’est l’un des moments les plus sinistres de l’histoire américaine. Leur complicité dans cette chasse aux sorcières orchestrée par des entreprise s’autoproclamant libérales, dont le New York Times et MSNBC, reviendra les hanter. Quand les voix pour la vérité seront effacées, elles seront les prochaines.

Les étapes menant à l’instauration de la tyrannie sont toujours petites, graduelles et ne sont que rarement remarquées, comme l’a écrit Milton Mayer dans They Thought They Were Free : The Germans 1933-1945. Au moment où une population se réveille, il est déjà trop tard. Il a constaté :

« Mais la grande et bouleversante occasion, celle au cours de laquelle des dizaines ou des centaines ou des milliers de personnes se joignent à vous, n’arrive jamais. Là est la difficulté. Si la dernière et la pire action d’un régime tout entier arrivait tout de suite après la première et la plus petite de celles-ci, des milliers, oui, des millions auraient été suffisamment choqués. Comme si, disons, l’extermination des Juifs en 1943 avait eut lieu juste après l’apposition des stickers “German Firm” sur les vitrines des magasins qui n’étaient pas tenus par des Juifs en 1933. Mais bien sûr, ce n’est pas comme ça que les choses se passent. Entre les deux, il y a les centaines de petites étapes, dont certaines sont imperceptibles, chacune d’elles vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. L’étape C n’est pas bien pire que l’étape B et si vous n’avez pas pris position au cours de l’étape B, pourquoi le feriez-vous au cours de l’étape C ? De même pour l’étape D. »

« Et un jour, mais il est trop tard, vos principes, si vous y avez été sensible un jour, vous reviennent à la figure. Le poids de l’aveuglement est devenu trop lourd, et des incidents mineurs, dans mon cas, mon petit garçon qui n’était pas encore plus agé qu’un bébé disant “Salaud de Juif”, lèvent tout à coup le voile sur cet aveuglement et vous vous rendez compte que tout, absolument tout, a changé du tout au tout sous votre nez. Le monde dans lequel vous viviez – votre pays, votre peuple – n’est plus le monde dans lequel vous êtes né. Les formes sont toutes là, restées intactes et rassurantes, les maisons, les magasins, les emplois, l’heure des repas, les visites, les concerts, le cinéma, les vacances. Mais l’esprit, auquel vous n’avez jamais prêté attention parce que vous avez toujours commis l’erreur de l’associer aux formes, a changé, Maintenant, vous vivez dans un monde de haine et de peur, et les gens qui haïssent et qui ont peur n’en sont même pas conscients ; quand tout le monde a changé, personne n’a changé. A présent, vous vivez dans un système qui gouverne sans avoir de compte à rendre à personne, pas même à Dieu. Le système lui même n’aurait pas pu avoir cette attention au début, mais pour pouvoir se maintenir, il s’est contraint à aller jusqu’au bout. »

Tous les despotes, malgré leurs différences idéologiques, de nationalité et de religion, parlent le même langage. Dépourvus de morale et d’empathie, accros au pouvoir et à l’enrichissement personnel, ils bâtissent un monde dans lequel tous ceux qui osent les critiquer sont réduits au silence, un monde dans lequel les populations sont rendues dociles par la peur, sous surveillance constante et privées du droit aux libertés fondamentales. Un monde sur lequel ces despotes et leurs complices corporatifs règnent sans partage.

Le journal israélien Haaretz a rapporté que le gouvernement qatari cherchait à améliorer ses relations avec l’administration Trump en forgeant des alliances avec des organisations juives de droite présentes aux États-Unis. Selon le journal, le gouvernement qatari aurait promis aux dirigeants juifs de ne pas diffuser un documentaire d’Al-Jazeera traitant du lobby juif. En 2016, Al-Jazeera a fermé Al-Jazeera America qui diffusait aux États-Unis. Sans diffusion aux États-Unis, le documentaire n’aurait pu être visionné que par une poignée d’américains, même si Al-Jazeera l’avait diffusé.

Haaretz a signalé que parmi les représentants des organisations juives qui se sont rendus au Qatar au cours des derniers mois, on retrouvait Mort Klein de la Zionist Organization of America, Malcolm Hoenlein, vice-président exécutif de la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations, Jack Rosen de l’American Jewish Congress, Rabbi Menachem Genack de l’Orthodox Union, Martin Oliner de la Religious Zionists of America et l’avocat Alan Dershowitz.

« Ce que ces représentants ont en commun, c’est qu’aucun d’eux n’est consideré comme un critique du gouvernement israélien de droite de Netanyahou ou de l’administration américaine de Trump », a écrit le correspondant de Haaretz Amir Tibon dans le journal.

Les despotismes américain et israélien ont trouvé un allié dans le despostisme qatari. Les convictions déclarées sont vides de sens. Israël est en relation avec le régime d’Arabie saoudite et la droite chrétienne américaine, chacun d’eux étant de virulentes entités antisémites. Les dissidents, y compris les dissidents juifs et israéliens, sont accusés d’être des « juifs dégoûtés d’eux-mêmes » ou d’être antisémites simplement parce qu’ils sont dissidents. Les mots « traître » ou « antisémite » sont dénués de sens. Ils ne sont plus utilisés pour décrire une réalité mais pour transformer quelqu’un en paria. Le mur de fer s’élève. Il va consolider un système global de totalitarisme corporatif dans lequel l’ancien vocabulaire relatif aux droits de l’homme et à la démocratie sera vide de sens et dans lequel l’expression par un individu de toute forme de désobéissance signifiera qu’il est un ennemi de la nation. Le totalitarisme se met en place pas à pas. Il débute en faisant taire ceux qu’on diabolise. Sa mise en place se termine en faisant taire tout le monde.

Dans Ballad of a Thin Man, Bob Dylan chante : « You walk into the room with your pencil in your hand, You see somebody naked and you say, ‘Who is that man?’ You try so hard but you don’t understand just what you will say when you get home. Because something is happening here, but you don’t know what it is, do you, Mr. Jones ? » [Tu entres dans une pièce avec un crayon dans la main, Tu vois une personne nue et tu dis : ‘Qui est cet homme ?’ Tu essaies vraiment mais tu ne comprends pas. Que vas-tu dire quand tu rentreras à la maison. Parce que quelque chose est en train d’arriver ici, mais tu ne sais pas de quoi il s’agit, n’est-ce pas, Mr Jones ?, NdT]]

Source : Truthdig, Chris Hedges, 18-03-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d’élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s’arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

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