[Le Point] – Iran, Syrie, Ukraine… et si Paris jouait gagnant ?

[Le Point] – Iran, Syrie, Ukraine… et si Paris jouait gagnant ?

Par Caroline Galactéros Le Point.fr – 27 avril 2018

POINT DE VUE. La France pourrait réussir un coup de maître diplomatique en réunissant trois solitudes : celles de Trump, Poutine et Rohani.

Et si le pire n’était pas sûr ? Et si, pendant que se donne la mascarade dangereuse d’un monde sorti de ses gonds et pris de vertige belliqueux, pendant que l’on assiste dépités à la mise en scène infantile d’un mauvais scénario (accord sur le nucléaire iranien mis en danger, braises de guerre savamment ranimées en Syrie, Ukraine menaçant de s’embraser de nouveau), on était en fait à la veille d’un chef-d’œuvre… de production française ? Et si les frappes en Syrie n’étaient qu’une très dommageable farce tragi-comique et que, tandis que tout le monde a le nez en l’air, comme dans un festival mondial des cerfs-volants, l’essentiel se jouait en coulisses ?

L’essentiel ? En matière de diplomatie, c’est le cœur, généralement secret et invisible, d’un projet audacieux. Cela requiert une vision, une ambition, une opportunité, un « alignement des planètes », une approche intégrative, du tempérament, de l’entregent, du sang-froid et d’autres choses encore, mais surtout une « idée de manœuvre » générale… Celle-là pourrait s’apparenter à une triangulation géniale. Et si le génie l’emportait, alors, la France, sa crédibilité, sa voix, son aura et une part de son avenir sur la carte du monde seraient sauvées. Bref, un coup de maître. Qui ferait paraître bien ridicules et anachroniques les combats d’arrière-garde de nos statutaires domestiques enfiévrés…

Évidemment, les positions de chacun des acteurs de cette pièce d’auteur, toujours à la merci d’un happening violent, ne sont pas aussi radicales que je les présente ici. Il y a des nuances, des ambivalences dans leur jeu, et l’on peut trouver moult faits et paroles qui semblent contredire ce tableau brossé à grands traits. Néanmoins, le « Kairos à l’envers » est bien là, sous nos yeux. C’est parce que tout va mal que c’est le moment d’agir pour un mieux.

Trois solitudes

Le président américain est un homme puissant mais très seul, cerné de toutes parts par des faucons qui le menacent du pire s’il n’obéit pas, qui jugent son pragmatisme de businessman trop constructif et surtout nuisible à leur volonté d’en découdre tous azimuts pour nourrir un complexe militaro-industriel plus vorace que jamais et le mythe de « la nation indispensable ». Comment ? Tout d’abord en déstabilisant Téhéran au profit d’Israël qui craint une Perse renaissante… et concurrente, dont, au-delà de l’ambition nucléaire, la modernité sociale, le niveau culturel et technologique et l’envergure démographique menacent son monopole régional. En éloignant définitivement la Russie de l’Union européenne et de la perspective cataclysmique, pour l’Otan et son maître, d’un continent sortant de l’enfance stratégique. En cherchant enfin à faire basculer la Syrie sous influence saoudo-turque, cette protégée de Moscou qui a survécu à toutes les manigances et manifeste la résilience d’un peuple et d’un État de façon humiliante pour une Amérique en déroute morale et politique depuis l’aventure irakienne. Trump doit donc survivre à l’intérieur et reprendre la main à l’extérieur.

Le président Rohani, lui aussi, est isolé, fragilisé et en mauvaise posture interne. Il a péniblement convaincu les plus durs du régime de conclure un accord douloureux pour la souveraineté iranienne, qui limitait considérablement leur capacité de sanctuarisation par l’acquisition de la capacité nucléaire militaire. Tout cela contre la promesse d’une levée des sanctions… très partielle et qui n’a pas vraiment eu lieu. Gros investissement donc et petit rapport. L’extraterritorialité du droit américain s’exerce plus que jamais pour figer, geler le marché iranien. En faisant peser le chantage à la sortie unilatérale de l’accord nucléaire prévue… le 12 mai prochain, l’Amérique cherche probablement à négocier en position de force avec Téhéran un avantage concurrentiel initial décisif par rapport au reste du monde qui rêve tout haut du marché iranien. Les industriels européens trépignent, mais se laissent faire, Bruxelles ne les soutient pas, qui plie docilement sous le joug normatif proprement scandaleux de Washington. L’ouverture de l’Iran au monde est en panne, le développement économique impossible, la jeunesse iranienne s’impatiente, les manifestations se préparent… Les enchères montent, les déclarations peu amènes s’entrechoquent et Israël n’attend pour frapper qu’un faux pas du régime, i.e. la reprise de son programme d’enrichissement militaire en cas de rupture de l’accord de 2015.

Vladimir Poutine aussi est seul. Réélu triomphalement, presque seul maître à bord en Syrie, il est l’organisateur de la Coupe du monde de football qui, bien plus que les Jeux olympiques, va permettre d’ici quelques semaines à des millions de personnes, au grand dam de l’Occident, de découvrir enfin que la Russie n’est pas le pays des ogres maléfiques ni un vaste goulag à ciel ouvert. Alors, on teste son sang-froid, on veut le forcer à réagir, on le soumet à un enchaînement de provocations inédit : fournées successives de sanctions visant son premier cercle et cherchant à le déstabiliser économiquement, affaire Skripal, attaque chimique de la Ghouta, contournement humiliant du veto russe au Conseil de sécurité pour lancer des frappes, soutien militaire aux groupuscules ukrainiens qui veulent en découdre avec les indépendantistes de l’ouest du pays, etc. Mais il a compris. Il fait répondre, pied à pied, ses lieutenants éminents qui déroulent un argumentaire qu’il faut bien dire assez embarrassant pour nous. Il en appelle au respect du droit international et à la promotion d’un multilatéralisme tempéré. Il cherche ainsi à faire survivre son pays (comme d’ailleurs devrait le faire l’UE qui n’a rien compris au piège) face à la nouvelle bipolarité stratégique américano-chinoise qui se structure et prend l’ensemble du Vieux Continent en tenailles.

Une manœuvre en triptyque

La France peut réunir ces trois solitudes, qui sont le fruit d’égarements profonds et d’entêtements stériles. Point d’angélisme dans une telle espérance, c’est tout l’inverse ! C’est PRAG-MA-TIQUE, c’est la remise en équation stabilisatrice d’une situation qui est en train d’échapper à ses apprentis sorciers et peut menacer la paix mondiale. C’est précisément dans ce genre de configuration que Paris est à son affaire, puissance singulière et inégalable quand elle le veut, dans le rôle de médiateur créatif et constructif, dans la proposition d’un chemin d’intelligence et d’apaisement en rupture franche avec le dogmatisme, l’alignement et la partialité qui trahissent tant nos valeurs que nos intérêts.

Il s’agirait donc pour Paris de déployer une manœuvre en triptyque consistant à :

– Aider Donald Trump à raison garder sur l’Iran, même si le jusqu’au-boutisme de ses grands subordonnés trouve écho dans sa propre perception négative de l’accord, toutefois essentiellement liée à la personne de son initiateur, Barack Obama. Il faut néanmoins l’aider à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et parallèlement le convaincre d’empêcher son entourage de ranimer les braises ukrainiennes en lui proposant, contre un soutien russe réitéré et concret au respect des accords de Minsk et à la mise en place d’un dispositif international de contrôle frontalier, d’en finir clairement avec la menace d’une intégration de Kiev dans l’Otan, ligne rouge russe. Cet accord de « swap diplomatique » permettrait par ricochet à Paris et à Washington, toujours avec, et non plus contre Moscou, de mettre en chantier le troisième pilier d’une « déconfliction » globale qui pourrait enfin faire espérer au peuple syrien la fin d’un trop long martyre. Les trois capitales devraient pour cela s’entendre, n’en déplaise à madame Mogherini, qui croit apparemment qu’il suffit de dire que « la Syrie n’est pas un échiquier ni un jeu géopolitique » pour que ce soit le cas, afin de réduire de conserve l’engeance djihadiste d’Idlib et sélectionner quelques interlocuteurs supportables et représentatifs pour participer à un processus politique enfin efficace et crédible de sortie de crise sous l’égide de l’ONU. L’Amérique pourrait rester officiellement en Syrie, mais cette fois-ci de façon constructive, et prendre part à la réduction des dernières poches terroristes comme au relèvement du pays. Une façon peut-être de redorer un blason terni par une « empreinte » irakienne très douloureusement ressentie.

– Aider Vladimir Poutine à trouver sa place dans le nouvel épisode du grand jeu qui se déploie au Moyen-Orient et d’abord en Syrie… S’il mène la danse sur le plan militaire et dispose d’une considérable capacité d’entraînement ou de nuisance, Idlib, province syrienne de 2,5 millions d’habitants et concentration ultime d’islamistes de tous bords succédanés de Daech et d’Al-Qaïda, pourrait devenir, si l’Occident s’en mêlait encore, le tombeau de l’influence russe après les tentatives avortées d’Alep et de la Ghouta. Ce serait là le comble du cynisme occidental, et la démonstration que la paix n’intéresse décidément personne. Moscou trouverait à son tour des terrains de représailles en Europe ou ailleurs. Car la fiction a pris le pas sur le réel récalcitrant. La manipulation est désormais pratiquée larga manu pour renverser les tables trop stables et l’on préfère accuser sans trêve Damas, Moscou et Téhéran (en oubliant opportunément Ankara et Riyad…) que de reconnaître que ces malheureux civils sont les boucliers humains des djihadistes que nous avons follement soutenus et que le régime et ses alliés veulent réduire à juste raison. La toute récente Conférence des donateurs sur la Syrie, qui vise pour « l’Occident » à reprendre pied via l’ONU face au processus d’Astana-Sotchi torpillé cyniquement, vient peut-être d’être mise à profit pour initier une possible convergence tactique russo-européenne au bénéfice général de l’apaisement. En contrepartie, le président russe pourrait plaider auprès de Damas pour que Paris, qui croit qu’on l’attend encore en Syrie alors que son président inflige démenti sur démenti à cette étrange présomption, soit réinséré autrement que formellement dans un dispositif de négociation et associé au relèvement du pays. C’est à Moscou que bien des choses se jouent.

– Aider enfin l’Iran et son président (modéré parmi les conservateurs) à prévenir une nouvelle tentative de déstabilisation politique et sociale et une agression israélienne, en convainquant Trump de ne pas dénoncer l’accord nucléaire. C’est la ligne rouge pour les durs du régime qui se figeront dès lors dans une posture vengeresse et reprendront l’enrichissement de l’uranium. C’en est une autre, ou plutôt un chiffon rouge pour Tel-Aviv qui n’attend que cela pour frapper. Il faut donc conduire Téhéran à juger de son intérêt global d’amender légèrement l’accord contre une véritable ouverture commerciale et financière du pays, et surtout l’assurance d’une signature américaine digne de ce nom. Ne nous leurrons point cependant. Ce qui vient de se passer en Corée du Nord ne peut constituer un précédent applicable à l’Iran. De fait, Donald Trump a fait de nécessité vertu et a reconnu le passage de Pyongyang au statut de puissance nucléaire, donc sanctuarisée désormais contre une attaque américaine. C’est cela seulement qui a permis d’annoncer l’arrêt des essais et de faire retomber la tension avec Pékin.

Un pont entre l’Est et l’Ouest

Une manœuvre de cette envergure est dans les cordes présidentielles. Il faut de la vision, de l’audace et l’intelligence relationnelle indispensable pour faire apparaître le possible et faire ressentir à chacun tout l’intérêt de participer à quelque chose d’inédit et de bon. Paris doit aussi faire agir des émissaires de haute volée, patients, discrets, tenaces, qui voient loin, aient le cœur chaud et la tête froide, des hommes d’expérience et de culture. Espèce rare… Nous en avons quelques-uns. Un, en tout cas, qui œuvre très utilement, en profondeur, dans le temps… et au bon endroit. Au cœur du dispositif. C’est une vraie joie et c’est rassurant. Il faut prier pour que les mauvais génies, les carriéristes inconscients si peu soucieux de l’intérêt national et de la volatilité de la paix du monde, les envieux, les frustrés, les torpilleurs professionnels de tout ce qui marche, les stratèges en chambre et au petit pied le laissent donner sa mesure et ne gâchent pas ses succès pour des gloriettes stériles.

Que gagnerait la France à cette acrobatie magistrale ?

Le plaisir du bel ouvrage, la perspective de revenir dans un jeu d’où nos fautes lourdes passées nous ont expulsés, le sentiment aussi de faire quelque chose de bien pour les peuples syrien, ukrainien, iranien. N’est-ce point là précisément l’un des objectifs affichés de notre politique étrangère ?

Mais ce serait surtout l’occasion de reprendre enfin notre place naturelle, singulière, utile, entre Est et Ouest, celle d’un pont, d’un chemin frayé entre des volontés de puissance et des vanités désespérantes dont tant d’innocents paient le prix. Enfin une vraie contribution au bien commun. Un succès présidentiel sans précédent depuis des lustres, un atout maître pour le rôle de la France en Europe, donc une bonne nouvelle pour celle-ci.

Source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/caroline-galacteros/galacteros-iran-syrie-ukraine-et-si-paris-jouait-gagnant-26-04-2018-2213821_2425.php#xtmc=caroline-galacteros&xtnp=1&xtcr=1

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