Derrière la légende Colin Powell – My Lai, par Robert Parry et Norman Solomon

12.mai.2018 // Les Crises

Derrière la légende Colin Powell – My Lai, par Robert Parry et Norman Solomon

Source : Robert Parry & Norman Solomon, Consortium News, 17-03–2018

Dans nos archives : Comme les médias se concentrent sur le 50e anniversaire du massacre de My Lai de la guerre du Vietnam, le rôle de Colin Powell en tant que conseiller militaire a continué d’échapper à tout examen minutieux, nous republions donc un article de Robert Parry et Norman Solomon de 1996.

Le 16 mars 1968, une unité sanguinaire de la 23ème Division d’infanterie (Americal) a pris d’assaut un hameau connu sous le nom de My Lai 4. Avec des hélicoptères militaires tournoyant au-dessus de leur tête, des soldats américains en quête de vengeance ont brutalement délogé des civils vietnamiens – pour la plupart des hommes âgés, des femmes et des enfants – de leurs huttes de chaume et les ont rassemblés dans les fossés d’irrigation du village.

Alors que la rafle se poursuivait, des Américains ont violé les filles. Puis, sous les ordres d’officiers subalternes sur le terrain, les soldats ont commencé à vider leurs M-16 sur les paysans terrifiés. Certains parents ont désespérément utilisé leur corps pour essayer de protéger leurs enfants des balles. Des soldats ont marché parmi les cadavres pour achever les blessés.

Le massacre a fait rage pendant quatre heures. Un total de 347 Vietnamiens, y compris des bébés, sont morts dans ce carnage qui entachera la réputation de l’armée américaine. Mais, ce jour-là à My Lai, il y a aussi eu des héros américains . Certains soldats ont refusé d’obéir aux ordres directs de tuer.

Un pilote, Hugh Clowers Thompson Jr. de Stone Mountain, en Géorgie, furieux des meurtres qu’il voyait commettre sur le terrain a fait atterrir son hélicoptère entre un groupe de civils en fuite et des soldats américains qui les poursuivaient. Thompson a ordonné à son mitrailleur embarqué de tirer sur les Américains s’ils essayaient de blesser les Vietnamiens. Après une confrontation tendue, les soldats ont reculé. Plus tard, deux hommes de Thompson sont montés dans un fossé rempli de cadavres et ont sorti un garçon de trois ans qu’ils ont emmené en lieu sûr.

Un contre-modèle de brutalité

Bien qu’il s’agisse d’un horrible exemple de crime de guerre commis au Vietnam, le massacre de My Lai n’a pas été le seul. Il s’inscrivait dans une longue série de violences aveugles contre les civils qui ont ruiné la contribution des États-Unis à la guerre du Vietnam depuis ses débuts, lorsque les Américains agissaient principalement comme conseillers.

En 1963, le Capitaine Colin Powell était l’un de ces conseillers, servant pour une première affectation dans une unité de l’armée sud-vietnamienne. Le détachement de Powell cherchait à décourager le soutien aux Viet Cong en incendiant des villages dans toute la vallée de A Shau. Alors que d’autres conseillers américains ont qualifié cette stratégie appliquée à tout le pays de brutale et contre-productive, Powell a défendu cette stratégie dite « de la terre brûlée » à l’époque – et a continué à la défendre dans ses mémoires de 1995, My American Journey. [NdT : la stratégie « drain-the-sea » vient d’une citation attribuée à Mao qui disait que pour qu’une guérilla soit efficace elle doit pouvoir circuler parmi la masse des gens comme un poisson dans l’eau]

Après sa première affectation d’un an et une série d’affectations en formation réussies aux États-Unis, le major Powell est revenu pour sa deuxième affectation au Vietnam le 27 juillet 1968. Cette fois, il n’était plus un officier subalterne se frayant un chemin dans la jungle, mais un officier d’état-major prometteur affecté à la division Americal.

Fin 1968, Powell est passé par-dessus des officiers supérieurs et a accédé à l’important poste de G-3, chef des opérations du commandant de division, le Major-général Charles Gettys, à Chu Lai. Powell a été « choisi par le général Gettys plutôt que parmi plusieurs lieutenants-colonels pour le poste G-3 lui-même, ce qui fait de moi le seul commandant à tenir ce poste au Vietnam », écrit Powell dans ses mémoires.

Mais le major Powell a été rapidement confronté à un test. Une lettre avait été écrite par un jeune spécialiste de quatrième classe, Tom Glen, qui servait dans un peloton de mortiers américains et approchait de la fin de son affectation dans l’armée. Dans une lettre au Général Creighton Abrams, le commandant de toutes les forces américaines au Vietnam, Glen a accusé la division américaine de brutalité systématique contre les civils. La lettre de Glen a été envoyée au quartier général américain de Chu Lai où elle a atterri sur le bureau du major Powell.

« L’attitude du GI moyen envers le peuple vietnamien et le traitement qui lui est réservé est trop souvent un déni complet de tout ce que notre pays tente d’accomplir dans le domaine des relations humaines », a écrit Glen. « Loin de se contenter de qualifier les Vietnamiens de “sale jaune” ou de “bridés”, tant dans les actes que dans la pensée, trop de soldats américains semblent ignorer leur humanité même ; et avec cette attitude infliger aux citoyens vietnamiens des humiliations, tant psychologiques que physiques, qui ne peuvent avoir qu’un effet débilitant sur les efforts pour unifier le peuple dans la loyauté envers le gouvernement de Saïgon, en particulier lorsque de tels actes sont effectués au niveau des unités et acquièrent ainsi l’aspect d’une politique approuvée. »

La lettre de Glen soutenait que beaucoup de Vietnamiens fuyaient les Américains qui « pour le simple plaisir, tirent indistinctement dans les maisons vietnamiennes et, sans provocation ou motif, tirent sur les gens eux-même ». Ceux suspectés d’être des Viet Cong étaient également traités avec une cruauté gratuite, a rapporté Glen.

« Emportés par des émotions exacerbées qui trahissent une haine révoltante, et armés d’un vocabulaire composé d’un “Toi, espèce de Viet Cong”, les soldats “interrogent” couramment au moyen de la torture qui a été présentée comme une habitude particulière de l’ennemi. Les coups violents et la torture avec la pointe d’un couteau sont des moyens habituels pour interroger les prisonniers ou convaincre un suspect qu’il est, en effet, un Viet Cong… »

« Il serait en effet terrible de devoir croire qu’un soldat américain qui abrite une telle intolérance raciale et un tel mépris de la justice et des sentiments humains est un prototype de tout le caractère national américain ; pourtant, la présence de tels soldats donne de la crédibilité à de telles croyances… Ce qui a été décrit ici, je l’ai vu non seulement dans ma propre unité, mais aussi dans d’autres avec lesquelles nous avons travaillé, et je crains que cela soit général. Si tel est bien le cas, c’est un problème qui ne peut être négligé, mais qui peut peut-être être éradiqué par une mise en œuvre plus ferme des codes du MACV (Commandement pour l’Assistance Militaire au Vietnam – Military Assistance Command Vietnam) et des Conventions de Genève. »

La lettre de Glen faisait écho à certaines des plaintes exprimées par les premiers conseillers, comme le colonel John Paul Vann, qui protestait contre cette stratégie autodestructrice consistant à traiter les civils vietnamiens comme des ennemis. En 1995, lorsque nous avons interrogé Glen au sujet de sa lettre, il a dit qu’il avait entendu parler du massacre de My Lai, bien qu’il ne l’ait pas mentionné spécifiquement. Le massacre n’était qu’une partie du comportement violent qui était devenu la routine dans la division, a-t-il dit.

Réponse du Major Powell

Les allégations troublantes de la lettre n’ont pas été bien reçues au quartier général de l’Americal [NDT: l’americal est la 23ème division américaine d’infanterie]. Le major Powell s’est chargé de l’examen de la lettre de Glen, mais il l’a fait sans poser de questions à Glen ni demander à qui que ce soit d’autre de s’entretenir avec lui. Powell a simplement accepté l’affirmation de l’officier supérieur de Glen selon laquelle Glen n’était pas assez près des lignes de front pour savoir de quoi il parlait, affirmation que Glen nie.

Après cette enquête sommaire, Powell a rédigé une réponse le 13 décembre 1968. Il n’a pas reconnu qu’il y ait eu aucune forme d’actes répréhensibles. Powell prétendait que les soldats américains au Vietnam avaient appris à traiter les Vietnamiens avec courtoisie et respect. Les troupes de l’Americal avaient également suivi un cours d’une heure sur la façon de traiter les prisonniers de guerre en vertu des Conventions de Genève, a fait remarquer M. Powell.

« Il peut y avoir des cas isolés de mauvais traitements de civils et de prisonniers de guerre », écrivait Powell en 1968. Mais « cela ne reflète en aucun cas l’attitude générale de toute la Division ». En fait, la note de Powell reproche à Glen de ne pas s’être plaint plus tôt et de ne pas avoir été plus précis dans sa lettre.

Powell a rapporté exactement ce que ses supérieurs voulaient entendre. « En réfutation directe de ce tableau [de Glen] », conclut Powell, « il y a le fait que les relations entre les soldats de l’Americal et le peuple vietnamien sont excellentes ».

Les conclusions de Powell, bien sûr, étaient fausses. Mais il faudra un autre héros américain, un fantassin nommé Ron Ridenhour, pour reconstituer la vérité sur les atrocités commises à My Lai. De retour aux États-Unis, Ridenhour a interviewé des camarades américains qui avaient participé au massacre.

De son propre chef, Ridenhour a consigné ces informations choquantes dans un rapport qu’il a transmis à l’inspecteur général de l’Armée de terre. Le bureau de l’Inspecteur Général a mené une enquête officielle énergique et l’armée a finalement fait face à l’horrible vérité. Des procès en cours martiales ont été intentés contre des officiers et des hommes enrôlés impliqués dans le meurtre des civils de My Lai.

Mais le rôle secondaire de Powell dans la dissimulation de My Lai n’a pas ralenti son ascension dans l’échelle de l’armée. Powell a plaidé l’ignorance au sujet du massacre de My Lai, qui a précédé son arrivée à l’Americal. La lettre de Glen a disparu dans les Archives nationales – pour être déterrée seulement quelques années plus tard par les journalistes britanniques Michael Bilton et Kevin Sims pour leur livre Four Hours in My Lai [Quatre heures à My Lai, NdT]. Dans ses mémoires à succès, Powell n’a pas mentionné qu’il avait balayé la plainte de Tom Glen.

La chasse aux MAM (Military Age Man : hommes en âge d’être militaire)

Powell a cependant inclus un souvenir troublant qui démentait sa dénégation officielle de 1968 à propos de l’allégation de Glen selon laquelle les soldats américains « tirent sur les gens eux-mêmes sans provocation ni justification ». Après avoir mentionné le massacre de My Lai dans My American Journey, Powell a écrit une justification partielle de la brutalité de l’Americal. Dans un passage effrayant, Powell a décrit la pratique courante du meurtre d’hommes vietnamiens non armés.

« Je me souviens d’une expression que nous utilisions sur le terrain, MAM, pour les hommes d’âge militaire », a écrit Powell. « Si un hélico apercevait un paysan en pyjama noir qui avait l’air un peu suspect, un MAM possible, le pilote tournoyait en rond et tirait devant lui. S’il bougeait, son mouvement était jugé comme la preuve d’une intention hostile, et la prochaine rafale n’était pas devant, mais sur lui. Brutal ? Peut-être que oui. Mais un commandant de bataillon compétent avec lequel j’avais servi à Gelnhausen (Allemagne de l’Ouest), le lieutenant-colonel Walter Pritchard, a été tué par un tireur d’élite ennemi alors qu’il observait les MAM depuis un hélicoptère. Et Pritchard n’était qu’un parmi tant d’autres. La nature du combat, tuer ou être tué, a tendance à ternir la perception du bien et du mal. »

S’il est vrai que le combat est brutal, faucher des civils non armés n’est pas un combat. Il s’agit en fait d’un crime de guerre. La mort au combat d’un camarade soldat ne peut pas non plus être invoquée comme excuse pour assassiner des civils. Ce qui est troublant, c’est précisément la rationalisation que les tueurs de My Lai ont citée dans leur propre défense.

Mais de retour du Vietnam une deuxième fois en 1969, Powell a prouvé qu’il était le meilleur joueur de l’équipe.

Pour en savoir plus sur le vrai dossier de Colin Powell, veuillez consulter la série Behind Colin Powell’s Legend.

Source : Robert Parry & Norman Solomon, Consortium News, 17-03–2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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