Poutine face à la “mère de toutes les crises“

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Poutine face à la “mère de toutes les crises“

26 mai 2018 – Au grand séminaire de Saint-Petersbourg (SPIEF, ou Forum Économique International de Saint-Pétersbourg), le “Davos russe”, le public franco-français et francophone plus généralement a été invité à suivre le gracieux ballet Macron-Poutine, ou Emmanuel-Vladimir. On connaît cette sorte de numéro qui se distingue en général par le style : le style Saint-Petersbourg avait assez peu en commun avec le style Washington D.C. (Donald-Emmanuel), et l’on en jugera selon le goût qu’on en a, quant à la grâce, l’élégance et le naturel qui furent déployées ici et là.

Pour le reste, – nous voulons parler de la substance, – il faut, comme disait une sorte de philosophe français d’un autre temps de la Vème République, “laisser du temps au temps”. Plus que jamais l’Incertitude est de rigueur quant aux effets de la chose (celle de Saint-Petersbourg) et nous nous garderons bien de nous départir du respect que nous avons pour elle.

Par conséquent, parlons d’autre chose

Au deuxième jour du séminaire, le président russe Poutine a fait une communication en forme de grave avertissement, et il s’agit là d’un sujet bien plus sûr qui doit retenir toute notre attention. Le paradoxe, à ranger exactement au côté du paradoxe chinois, est que Poutine, comme Xi en d’autres circonstances, s’est affirmé comme un ardent défenseur du libre-échange mondial et de la libre concurrence. C’est-à-dire, pour les esprits simples en matière d’économie, comme sont les nôtres ici à dedefensa.org, que Poutine s’est fait “ardent défenseur” de ce qu’on a coutume de nommer “globalisation” (bien trop rapide cette identification, voir plus loin), toujours comme Xi et la Chine dans ces mêmes “autres circonstances”.

Il y a là, sous-jacent, un grand débat qui secoue les Russes actifs dans la dissidence antiSystème comme de nombreux antiSystème non-Russes, les uns et les autres qui ont le plus souvent soutenu Poutine comme le plus grand et véritable rempart contre le déferlement entropique de la non-politique US, semant déstructuration et dissolution. Par contre, dans le domaine économique (avec un débordement qui commence à s’affirmer au niveau politique/géopolitique, et c’est là tout le centre de notre intérêt), Poutine est depuis un certain temps l’objet de soupçons extrêmement précis qui n’amènent pas nécessairement sa condamnation mais qui mettent en cause ses intentions profondes. Nous connaissons tous cette démarche critique autant que les auteurs qui la pratiquent, et l’on signalera pour l’exemple le plus récent un texte (25 mai 2018 sur UNZ.com) du Saker-US qui figure parmi les plus honorables poutiniens inquiets-indécis : partisan de Poutine mais avec un esprit critique parcouru de réelles préoccupations, et dirions-nous de plus en plus souvent mais avec des séquences modératrices selon les sujets abordées, – économique ou politique/géopolitique…

.. Justement, avec le discours de Poutine, nous sommes dans un domaine à plusieurs domaines (“sous-domaines”) ; comme nous l’avons signalé en passant plus haut, même si la démarche est économique, elle embrasse un sujet politique/géopolitique et, sans nous révéler en rien un extraordinaire secret, cela nous fait prendre conscience d’une réalité nouvelle, extrêmement puissante et intéressante.

Il est inutile bien entendu de prendre le discours dans son entier. Le compte-rendu succinct qu’en fait RT, avec quelques courts extraits, suffit parfaitement à faire notre affaire, sinon notre bonheur. On y trouve exprimée l’idée-maîtresse qui nous importe. Voici le texte dans une adaptation française, à partir du texte anglais du 25 mai 2018 …

« La menace d’une “crise d’une ampleur jamais connue”

« L’économie mondiale est confrontée à une menace de mesures protectionnistes en spirale qui peuvent conduire à une crise dévastatrice, a averti Vladimir Poutine. Les nations doivent trouver un moyen de prévenir cela et d’établir des règles sur la façon dont l’économie devrait fonctionner.

« Le président russe s’est prononcé contre la tendance croissante à utiliser des restrictions unilatérales pour obtenir un avantage économique, lors de son intervention vendredi à l’occasion du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF).

« “Le système de coopération multilatérale, qui a pris des années à se construire, n’est plus autorisé à évoluer. Il est brisé d’une manière très grossière. Briser les règles devient la nouvelle règle, a-t-il déclaré.

« En plus des formes traditionnelles de protectionnisme telles que les tarifs commerciaux, les normes techniques et les subventions, les nations utilisent de plus en plus de nouveaux moyens pour saper leur concurrence, comme des sanctions économiques unilatérales. Et les pays qui pensaient qu’ils ne seraient jamais visés par de telles mesures pour des raisons politiques s’aperçoivent qu’ils se sont trompés, a observé Poutine.

« “La capacité d’imposer des sanctions arbitrairement et sans contrôle alimente la tentation d’en user toujours plus et de plus en plus, dans tous les sens, à droite et à gauche, sans distinction de loyauté politique, de solidarité, d’accords passés et de coopérations établies.”

« Poutine a exhorté les acteurs économiques et les pays impliqués à un changement d’orientation, pour la défense du libre-échange et l’établissement d’une réglementation de l’économie mondiale fondée sur des mesures qui auraient la capacité d’atténuer et de réguler le chaos résultant des transformations technologiques rapides qui sont la conséquence du développement de la technologie numérique.

« “Le mépris des normes existantes et la perte de confiance qui en résulte peuvent se combiner avec l’imprévisibilité et la turbulence des changements colossaux en cours. Ces facteurs peuvent conduire à une crise systémique, d’une ampleur que le monde n’a jamais connue.”

« Poutine a souligné qu’il fallait mettre en place des règles universelles transparentes. Il faut un mécanisme inclusif pour les faire fonctionner et permettre à mesure de définir et de structurer ces règles d’une manière qui serait acceptée par la communauté internationale.

« “Nous n’avons pas besoin de guerres commerciales aujourd’hui ni même de cessez-le-feu commercial temporaire. Nous avons besoin d’une paix commerciale globale », a souligné le président russe. « La concurrence avec les conflits d’intérêts a toujours existé, existe et existera toujours, bien sûr. Mais nous devons être respectueux les uns envers les autres. La capacité de résoudre les différends par une concurrence honnête plutôt que par la restriction de la concurrence est la source de progrès.”

« Le discours intervient dans une période de turbulence pour l’économie mondiale, dans laquelle la politique nationaliste du président américain Donald Trump a opposé l’Amérique à d’autres nations qui, selon son administration, bénéficient d’avantages commerciaux injustes. Trump a menacé la Chine, les pays européens, le Canada et le Mexique avec des restrictions commerciales, exigeant que les déséquilibres perçus soient fixés. Les États-Unis ont également intensifié leur recours aux sanctions économiques, ciblant la Russie, l’Iran, la Corée du Nord et d’autres pays avec diverses mesures punitives. »

Nous savons tous ce que sont “les sanctions”, essentiellement initiées et développées sur une échelle prodigieuses par les USA, d’une façon systématique et dynamique à ce rythme échevelée, au moins depuis 2014 avec la crise ukrainienne. Les USA ont toujours usées de sanctions, montrant par là leur caractère isolationniste-protectionniste, insulaire, et fondamentalement fourbe par rapport aux normes internationales ; mais jusqu’alors, jusqu’en 2014, il s’agissait de mesures, parfois nombreuses mais tout de même diversifiées et conjoncturelles, même sur une durée incroyablement longues (les sanctions contre Cuba, par exemple) ; depuis 2014, cette pratique a pris une allure institutionnalisée et quasiment structurelle, devenue une sorte de réflexe, si bien qu’on peut parler d’une “véritable “politique de la sanction” comme il y a une “politique économique”, une “politique belliciste“, etc.

Ce que le discours de Poutine nous fait réaliser, c’est que cette “politique de la sanction” a pris une place majeure dans tout un appareil de mesures protectionnistes des USA pour transmuter ces mesures en une “politique protectionniste” qui a alors acquis une dimension politique pure pour s’inscrire dans une politique de contrainte et d’illégalité générale des USA telle qu’elle s’est développée, comme mesure radicale pour tenter d’éviter l’effondrement de l’hégémonie des USA sur le monde. En effet, Poutine souligne d’une façon remarquable, en effectuant une synthèse effectivement remarquable, combien les sanctions sont devenue “politique de la sanction”, combien cette politique renforce d’une façon considérable la “politique protectionniste” des USA à l’encontre de tous (adversaires comme alliés), combien elle devient l’une des deux poutres-maîtresses avec la politique de pression militaire pour éviter l’effondrement de la puissance US. (« La capacité d’imposer des sanctions arbitrairement et sans contrôle alimente la tentation d’en user toujours plus et de plus en plus, dans tous les sens, à droite et à gauche, sans distinction de loyauté politique, de solidarité, d’accords passés et de coopérations établies. »)

Ce faisant, effectivement, Poutine s’institue défenseur et champion d’un système économique global fondé sur le “libre-échange” et la “libre-concurrence” (ce qu’interdit la “politique de la sanction“), donc défenseur et champion de ce système que les Anglo-Saxons nomment “globalisation” et que les Français désignent en croyant dire la même chose comme la “mondialisation”. A ce point, une précision sémantique est absolument nécessaire.

Nous avons déjà longuement disserté, à plusieurs reprises, à propos de la différence entre « globalisation” et “mondialisation”, et déploré que les Français, dont la langue est assez riche pour disposer des deux mots, n’en distinguent pas la différence… La “mondialisation”, qui a existé de tous temps à mesure des mondes différents qu’elle caractérisait, désigne une généralisation des échanges selon un état d’esprit et des règles loyales pour que nul ne soit avantagé d’une manière déloyale. D’une façon générale, la “mondialisation”, par sa pratique même, ne met en rien en question la souveraineté des acteurs qui y participent.

La “globalisation”, au contraire, et selon la doctrine du “globalisme“ qui énonce que le tout est d’une nature différente de la simple addition de ses parties, est une pratique d’échanges mondiaux dont certaines circonstances particulières favorisent tel ou tel acteur. C’est justement le cas ici où le paradoxe d’une “politique protectionniste“ US renforcée de la “politique de la sanction” donne aux USA un avantage déloyal, illégal, jusqu’à prétendre être rien moins que le dictateur totalitaire de la “globalisation”. Bien entendu, de telles conditions nous disent que le principe de la souveraineté de ceux qui sont aini soumis à de telles pratiques est traité comme s’il n’avait aucune existence.

Le protectionnisme totalitaire de la globalisation US

C’est alors qu’il faut revenir au discours de Pompeo qui représente l’archétype de la politique totalitaire des USA, renforcée de l’onction divine qui est partie prenante de la transmutation totalitaire de la “globalisation”. Tout ce discours s’appuie sur “la politique de la sanction” (ici appliquée à l’Iran mais valable pour tout un chacun), et toutes les mesures annoncées et exigées découlent directement de cette politique. Ce qui fait alors l’exceptionnalité du discours de Pompeo, c’est son “universalité” maléfique, c’est qu’il concerne le monde entier, c’est qu’il est parfaitement le discours de la “globalisation” venu de la part d’une puissance qui développe une “politique protectionniste” d’une puissance absolument incomparable, qui est un “protectionnisme” offensif qui enferme les autres dans une prison de réglementations, de sanctions et de menaces US.

Laissons la conclusion commentée de ce discours au colonel Pat Lang, dans sa fameuse rubrique IMO (In My Opinion), le 22 mai 2018  parce qu’elle nous donne, dans les termes simples qui sont habituels à l’auteur, les constats les plus évidents qu’on en peut tirer, – et l’on voit bien, au dernier point soulevé par Lang, qu’il est bien question de la “globalisation… :

« • La vision fantaisiste des Trumpiens au Moyen-Orient ne donnera rien d’autre que la possibilité d’une guerre américaine majeure dans la région, conduite au nom de la paranoïa d’Israël concernant l’Iran. • La Russie, la Chine, l’Inde et l’UE ne céderont pas à la vision fantaisiste de Trump. • La pire partie de l’intervention de Pompeo a été fort peu citée. Pompeo a dit que nous lancerions de telles exigences à l’intention de N’IMPORTE QUEL PAYS DANS LE MONDE qui se comporterait mal selon nos critères… »

Ainsi le discours de Poutine confirme-t-il qu’il se fait défenseur des principes tels que le “libre-échange” et la “liberté de la concurrence”, mais dans des conditions telles que le procès qui lui est fait d’être un “globaliste” voulant s’intégrer dans le système occidental n’a aucun sens, non plus que le compliment que lui font certain d’être un “souverainiste” opposé au système mondial et recherchant une certaine autarcie pour son pays. Ces diverses appréciations relèvent de situations dépassées par les évènements ; elles ne sont pas justes ou injustes, fondées ou infondées, elles sont dépassées

Même la querelle de l’unipolarité contre la multipolarité est dépassée dans de telles conditions. Volontairement ou non, en pleine connaissance de cause ou pas nous l’ignorons, Poutine développe une logique qui s’adresse à une situation toute nouvelle qui est apparue telle qu’elle est, après un certain temps de mûrissement, ces dernières semaines, et notamment à la lumière du discours de Pompeo. Nous ignorons si les Européens entendrons ou pas ce discours (de Poutine) selon la signification que nous lui donnons, s’ils en comprendront la portée, s’ils “se coucheront” ou pas, mais quoi qu’il en soit ils se trouvent, eux comme les autres, confrontés à une agression “globale” de la part des États-Unis qui se sont caparaçonnés dans une “politique protectionniste” impossible à percer à moins de déclencher une crise d’une extrême brutalité et d’une puissance considérable.

Nous ignorons si c’est de cette crise que parle Poutine (« Ces facteurs peuvent conduire à une crise systémique, d’une ampleur que le monde n’a jamais connue. ») mais il ne fait aucun doute dans notre esprit que c’est de cette crise dont il s’agit. S’il l’exprime en termes économiques, Poutine, il est évident, comme l’a dit implicitement Pompeo et traduit explicitement le colonel Lang, que cette crise transcende évidemment le domaine économique pour déboucher sur la possibilité, 1) d’une part de conflits extérieurs qui peuvent aller jusqu’aux niveaux les plus hauts des guerres opposant les acteurs les plus puissants de la planète ; 2) d’autre part sur des crises internes catastrophiques chez divers acteurs confrontés à cause de leurs ambitions ou de leur incapacité de résister à des remous majeurs tant au niveau de leurs opinions publiques que de leurs directions.

Ce n’est évidemment pas pour rien que l’impression qui a prévalu à Saint-Petersbourg conduisait irrésistiblement à un dialogue entre l’Europe et la Russie, avec quelques acteurs asiatiques attentifs, sur la question centrale du “Que faire face à la politique de néantisation et d’entropisation des US ?”, – ou mieux encore, du “Que faire contre la politique de néantisation et d’entropisation des USA ?”. Aucune réponse, ni aucun stratégie n’en sont sortie, car la ou les questions, d’ailleurs non exprimés, n’appelaient évidemment pas de telles réponses. Qu’importe d’ailleurs, le principe d’Incertitude subsiste et triomphe… Le seul fait qu’il ait été possible que de telles questions aient été, réalisées ou pas, dans l’esprit d’un certain nombre de participants suffit à faire de ce sujet le débat central de cette période, et le seul débat concevable à avoir quelque intérêt, c’est-à-dire en fait tout l’intérêt possible.

Il nous paraît manifeste que ce fait dépasse très largement les différents dirigeants, acteurs, présidents, etc., présents ou absents, – que ce soit Poutine, Macron, Merkel, Trump, Xi et ainsi de suite, et toute la compagnie. Il s’agit en fait d’une interprétation extrêmement précise de ce que nous désignons comme la Crise Générale d’Effondrement du Système (CGES) ; ce n’est pas la première, tant s’en faut, mais l’on doit remarquer que les occurrences d’expression de cette crise sont de plus en plus précises sur la voie de celle qui, finalement, constituera le détonateur final permettant à cette crise d’attendre son point d’explosion.

A cet égard, Saint-Pétersbourg a été une réplique en amont de la secousse tellurique qui menace le monde de toute sa magnitude, et elle a été franche, nette et tranchante, et absolument identifiable, en rassemblant des acteurs qui n’auraient pas dû se trouver ensemble selon le diktat du simulacre du Système. Fédorovski a raison de parler de « la magie de Saint-Petersbourg… La magie de ses nuits blanches et ses couleurs extraordinaires tirant entre jaune fushia ou encore le vert de Rastrelli »

 

http://www.dedefensa.org/article/poutine-face-a-la-mere-de-toutes-les-crises

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