Une analyse dans une tasse de thé

Une analyse dans une tasse de thé


Par Varoujan Sirapian – Le 25 mai 2018

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En prenant l’avion vers Erevan, à la fin du mois de mars, je ne pouvais pas imaginer que j’allais vivre des jours si intenses.

Des jours « historiques » et qui ont duré moins d’un mois. Un mouvement de désobéissance civique, à l’appel de Nikol Pachinian, ex-journaliste, député d’opposition, allait commencer doucement, avec un slogan « Kayl ara, merjir Serjine » (« Fait un pas, récuse Serge »), par une marche partant de Gyumri, deuxième ville d’Arménie, avec une vingtaine de personnes. Puis, par un effet d’« avalanche », plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de personnes – d’abord des jeunes, suivis d’une population de tout âge – allait balayer le Premier ministre Serge Sargsyan nouvellement élu et considéré comme indéboulonnable. Certains ont qualifié ces évènements de « révolution de velours ».


À l’heure où sont écrites ces lignes, personne ne peut prédire ce que sera la situation dans quelques mois. En revanche, une chose est sûre : l’Arménie ne pouvait plus continuer sur cette pente, pas si douce que ça. Une oligarchie mettait en « coupe réglée » le pays, causant une émigration continue, ramenant la population en dessous des 3 millions, barre symbolique et stratégiquement catastrophique. La raison principale de cette émigration était l’injustice, la paupérisation et la perte de substance économique n’arrivant qu’en deuxième position dans les causes de cette émigration massive.

Ici comme dans d’autres cas – je pense aux récentes élections en Italie – certains analystes, se sont plu à échafauder des scénarii noircis, sans laisser le temps au nouveau gouvernement de faire ses preuves.

Dans son texte intitulé « Une révolution dans une tasse de thé », publié sur le site du Club Orlov et repris par « Le Saker francophone », Monsieur Orlov commet plusieurs graves erreurs. La première est de situer dans le temps le Royaume d’Ourartou, qui a précédé l’Arménie, vers 9000 ans avant J.-C. !

La seconde erreur commise par Monsieur Orlov, beaucoup plus grave, pour ne pas dire « insultante »m est de comparer le jeune pays qu’est l’actuelle Arménie à des complications de prostate ; ou encore de comparer les gens qui ne peuvent pas quitter le pays, contrairement à une élite qui en a les moyens, à des « rats cons comme la lune ». Nous pourrions rassurer M. Orlov : il y a bien une jeunesse de très haut niveau sur le plan des nouvelles technologies. Pour ne prendre que l’exemple de l’Université française d’Arménie (UFAR) : 85% des diplômés trouvent des emplois bien rémunérés et préfèrent donc logiquement rester en Arménie. Par ailleurs, pour pousser la comparaison de M. Orlov entre Israël et l’Arménie, deux pays ayant en effet une forte diaspora : M. Orlov prétendrait-il que les Israéliens vivant en Israël sont des imbéciles ?

On constate également, dans l’article de M. Orlov, des imprécisions et des erreurs d’appréciation géopolitiques quand il classe les pays entourant l’Arménie en deux catégories : (économiquement) inutiles ou (politiquement) hostiles. Si nous sommes d’accord avec M. Orlov pour classer la Turquie et l’Azerbaïdjan dans la catégorie hostile, nous ne comprenons pas en revanche pourquoi il considère la Géorgie et l’Iran comme inutiles. L’Arménie étant enclavée par un blocus terrestre à l’Ouest (Turquie), terrestre et aérien à l’Est (Azerbaïdjan), la Géorgie et l’Iran sont les deux poumons permettant l’import et l’export des marchandises.

Plus loin, M. Orlov invente des casques bleus russes pour le maintien du statu quo entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan?!!! Ce monsieur devrait savoir, en tant que coprésident du groupe de Minsk, que la Russie (comme la France et les États-Unis) ne peut pas être impliquée militairement dans ce conflit.

Selon M. Orlov, ce changement de régime serait la seule faute de la CIA et de l’infâme Georges Soros : un plan orchestré entre Langley (siège de la CIA) et l’ambassade américaine d’Erevan (notons-le, la deuxième plus grande ambassade américaine au monde), un « Syndicat de la révolution de couleu ». Il est vrai que Soros, via notamment son ONG Open Society, est implanté en Arménie depuis une dizaine d’années, toutefois ses activités sont sous la stricte surveillance du Service de sécurité nationale (SSN) d’Arménie. Les organisations de Soros, qui ont voulu aussi s’implanter en Artsakh (Haut-Karabagh), ont à cet égard reçu un « niet » ferme et définitif.

Par ailleurs, selon M. Orlov : « … ils ont poussé une réforme constitutionnelle qui aurait fait passer le pays d’une république présidentielle à une république parlementaire (un pas vers le gouffre pour un pays qui est dans un état permanent de quasi-guerre à cause de voisins hostiles et de territoires contestés) ».

Primo, la réforme constitutionnelle a été voulue par l’ex-président Sargsyan et son parti majoritaire. Sargsyan ne pouvant pas être réélu pour un troisième mandat avait trouvé cette astuce pour garder la main oligarchique sur le pouvoir en changeant son costume présidentiel pour celui du Premier ministre. Mais en définitive il s’est trouvé embourbé dans ce piège, tendu par lui-même. Secundo, en admettant que le pays soit face à une guerre d’usure menée par l’Azerbaïdjan qui viole sans cesse l’accord du cessez-le-feu de 1994, on ne comprend pas très bien pourquoi ce régime parlementaire serait « un pas vers le gouffre » et moins capable de défendre le pays qu’un régime présidentiel.

Autre évaluation hasardeuse de la part de M. Orlov qui écrit : « … environ la moitié de la population arménienne, pour le dire d’une manière politiquement incorrecte, mais précise, est russe : elle parle russe, elle est adaptée culturellement à la Russie, et c’est encore une autre nation qui fait partie de la grande famille de plus de 100 nations distinctes qui se disent russes ». Ici, M. Orlov confond allègrement culture russe et régime bolchevik de l’Union soviétique. Par ailleurs, s’il est exact que 70 années de régime communiste ont laissé des traces – j’avais moi-même écrit et dit que « certaines personnes appartenant à l’ancienne génération étaient plus des homo sovieticus que des Arméniens » – il est également vrai que la nouvelle génération, issue de 27 années d’indépendance, n’a plus la même approche que celles qui l’ont précédée.

Pour terminer, M. Orlov, qui manifestement n’apprécie pas Nikol Pachinian, considère ce dernier comme un homme inconstant. Je ne sais pas si M. Orlov a lu les articles de Pachinian publiés depuis des années dans le journal Haygagan Jamanak ou écouté ses interventions largement diffusées sur des réseaux sociaux. Il verrait qu’au contraire Pachinian a été constant dans ses critiques concernant le manque de la démocratie, les élections truquées, la corruption, le monopole dans les mains de quelques oligarques… Serge Sargsyan a eu raison de dire que quelqu’un qui a obtenu 7% des voix ne peut exiger la démission du Premier ministre, sauf qu’il se basait sur les résultats officiels, lesquels comme chacun sait, ne reflétaient pas du tout la réalité. Par exemple dans le bureau de vote Kanaker/Zeïtoun où j’étais observateur en avril 2017 le parti Yelk de Pachinian avait obtenu 25% des voix, comme dans beaucoup d’autres bureaux où le score de Yelk était nettement au-dessus du résultat officiel final.

Quant au changement d’orientation politique de Pachinian, contrairement à M. Orlov qui y voit une inconstance, j’y vois moi plutôt une approche pragmatique. Pachinian est assez intelligent pour reconnaître que la géopolitique ne peut se faire qu’avec ses voisins, d’où les garanties données à la Russie quant à la continuation des bonnes relations et le respect des traités signés. M. Orlov devrait connaître la citation de Napoléon :

« Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être […] C’est la manière de reconnaître la souveraineté du peuple. »

C’était tout le contraire depuis une vingtaine d’années en Arménie, sous les présidences Kotcharian et Sargsyan.

L’Arménie vient de tourner, sans bain de sang, une page de son histoire. Souhaitons bonne chance au nouveau gouvernement dans sa tâche difficile de redresser le pays.

Varoujan Sirapian

Directeur de la revue Europe&Orient

http://lesakerfrancophone.fr/une-analyse-dans-une-tasse-de-the

Note du Saker Francophone


Cet article est un droit de réponse demandé par un Arménien, éditeur engagé, suite à la parution sur notre blog de la traduction d'un article de Dmitry Orlov sur la révolution en Arménie. Vous pouvez aussi avoir un troisième avis avec Andrew Korybko.
À noter que la position de l'observateur est déterminante pour comprendre les avis des uns et des autres. La Russie, à travers Dmitry Orlov, voit sans doute avec inquiétude des « révolutions » éclater à ses frontières et des pays « amis » basculer ou risquer de basculer dans le camp occidentaliste, le même qui tente par tous les moyens de déstabiliser le sud de la Russie pour affaiblir cette puissance montante. Dans un cadre géopolitique global, les affaires intérieures arméniennes ne pèsent malheureusement pas lourd, elles servent juste de point d'accroche pour le grand jeu qui continue
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