Bons baisers de Pékin

Bons baisers de Pékin

13 Juin 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Extrême-Orient, #Etats-Unis, #Chine

Le Donald restera-t-il dans l’histoire comme le fossoyeur de l’empire américain ? Cette question que nous nous posons depuis son élection ressurgit après le sommet historique et surmédiatisé de Singapour entre Trump et Kim.

Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants, jamais explicités dans la presse grand public ni dans la majorité des médias alternatifs, un petit rappel est nécessaire :

Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. La crise coréenne ou les disputes territoriales autour des Spratleys, des Paracels ou des Senkaku/Dyaoshu ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l’échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Des batteries THAAD sur le territoire sud-coréen, surveillant officiellement la Corée du nord et officieusement la Chine, seraient évidemment un coup porté à la dissuasion nucléaire chinoise.

Ceux qui voyaient dans la dynastie des Kim des résistants à l’empire se mettaient le doigt dans l’oeil. Les multiples provocations nucléaires de Pyongyang ont toujours été du pain béni pour les Américains ; la pire chose qui puisse leur arriver serait la chute du régime et la disparition de la menace nord-coréenne, ce qui remettrait en question la présence militaire US au Japon et en Corée du Sud. A l’inverse, ce serait une bénédiction pour la Chine et la Russie car cela ôterait le prétexte dont use et abuse le système impérial afin de conserver ses bases dans la région. Kim III ou l’idiot utile de l’empire, nous l’avons expliqué à plusieurs reprises (ici, ici ou ici)…

A ce titre, ce qui vient de se passer à Singapour a dû faire se retourner dans leur tombe Mackinder, Spykman et Brzezinski. Le rapprochement inédit entre Pyongyang et Washington a poussé le Donald à annuler les futurs exercices militaires américano-sud-coréens, ce qui a mis en émoi non seulement Séoul mais le Pentagone lui-même.

Surtout, Trump a évoqué un possible rapatriement, graduel et à terme, des soldats américains présents au Pays du matin calme, en cas de dénucléarisation de la péninsule. Inutile de dire que cette décision serait très populaire dans l’opinion publique états-unienne qui, sur le dossier nord-coréen, soutient son président.

Or, tous ces développements – fin des kriegspiel, retrait militaire US – sont exactement ce que Pékin demande depuis des années. Les observateurs ne s’y trompent pas, qui voient dans ce sommet une grande victoire chinoise. On ne se frotte pas impunément à la patrie de Sun Tzu et des Trente-Six stratagèmes…

Le troisième – 借 刀 殺 人 (Assassiner avec une épée d’emprunt) – a de troublantes ressemblances avec notre affaire : faire travailler les autres, sans qu’ils en aient conscience, dans le sens de vos intérêts. Le Donald a-t-il été l’épée d’emprunt en question pour, une nouvelle fois, saper les intérêts de l’empire ? Ca y ressemble.

Bien sûr, nous n’en sommes qu’aux prémices et beaucoup d’eau peut encore couler sous les ponts. Nul doute que le Deep State fera tout pour torpiller le rapprochement, sèmera des obstacles sur le chemin de la négociation, tentera de circonvenir Trump pour qu’il revienne sur ses déclarations. L’Asie du Nord-est est une zone en devenir stratégique majeur et le Washingtonistan doit s’arracher les cheveux à la simple idée de voir les Etats-Unis s’en retirer.

Bien des péripéties et rebondissements nous attendent encore, mais les événements actuels pointent inexorablement du doigt ce que l’on constate partout ailleurs : le reflux de l’empire.

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