Web radio Diploweb. Russie : la reconstruction du « hard power » et du « soft power »

Web radio Diploweb. Russie : la reconstruction du « hard power » et du « soft power »

Par Estelle MENARD, Jean-Robert RAVIOT , Kevin LIMONIER, Louis PETINIAUD, Marlène LARUELLE, Selma MIHOUBI, le 15 juin 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Estelle Ménard, étudiante en Master 2 Géopolitique – Territoires et enjeux de pouvoir à l’Institut français de géopolitique (IFG, Université 8). Selma Mihoubi, doctorante en Géographie mention Géopolitique à l’IFG (Université Paris 8). Marlène Laruelle, chercheur associé au Centre d’études des mondes russes, caucasiens et centre-européen et à l’Observatoire des États post-soviétiques. Jean-Robert Raviot, Professeur de civilisation russe et soviétique à l’Université Paris-Nanterre. Louis Pétiniaud, doctorant à l’Institut français de géopolitique (IFG, Université Paris 8). Kevin Limonier, Maitre de conférence en études slaves et géopolitique (IFG, Université Paris 8).

Émission sur la Russie réalisée par Selma Mihoubi et Estelle Ménard. Le Diploweb.com croise les regards sur le « soft power », l’idéologie, le « hard power » et le cyberespace pour comprendre la reconstruction du pouvoir en Russie. Cette émission a été réalisée en collaboration avec quatre des auteurs du numéro double de la revue « Hérodote » (N° 166-167) : « Géopolitique de la Russie ». Il s’agit de Marlène Laruelle, Jean-Robert Raviot, Louis Pétiniaud et Kévin Limonier.

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Russie : la reconstruction du « hard power » et du « soft power »
Émission réalisée par Selma Mihoubi et Estelle Ménard pour Diploweb.com

Participants à cette émission :

. Marlène Laruelle, chercheur associé au Centre d’études des mondes russes, caucasiens et centre-européen et à l’Observatoire des États post-soviétiques. Depuis Washington, elle nous parle de l’idéologie comme instrument du soft power russe.

. Jean-Robert Raviot, Professeur de civilisation russe et soviétique à l’Université Paris-Nanterre nous présente l’exercice du pouvoir selon Vladimir Poutine.

. Louis Pétiniaud, doctorant à l’Institut français de géopolitique (IFG, Université Paris 8), explique les enjeux stratégiques en mer Noire.

. Kevin Limonier, Maitre de conférence en études slaves et géopolitique (IFG, Université Paris 8), et spécialiste du cyberespace russophone en explique les caractéristiques.

Résumé par Selma Mihoubi et Estelle Ménard

La Russie d’aujourd’hui possède une relation ambigüe avec l’idéologie. Elle veut en conserver un certain degré sans pour autant s’enfermer dans un cadre idéologique. Le régime préfère promouvoir des cadres implicites pour éviter les doctrines de type marxiste-léniniste, comme ce fut le cas durant l’ère soviétique (1917-1991). Les médias français ont tendance à surestimer le « soft power » idéologique de la Russie dans le débat identitaire européen et américain. En fait, elle y fait écho mais ne l’influence que de manière indirecte, et surtout, ce n’est pas elle qui le crée. La Russie se trouve donc en résonnance avec le débat européen et américain sur l’immigration, la citoyenneté et l’identité. Ce qui lui permet de développer des partenariats idéologiques diversifiés et d’avoir de nouveaux alliés. Mais rappelons que c’est une stratégie que la Russie ne contrôle pas : si le débat perd de sa saillance dans l’Union européenne, la Russie peut perdre ces éléments d’influence. De cette idéologie découlent un certain nombre de projets géopolitiques : reconstruire les relations avec l’Europe communautaire et justifier la présence symbolique russe. Elle veut apparaître comme une puissance européenne et participer au débat en Europe balkanique et méditerranéenne, notamment après l’annexion de la Crimée (2014) et l’intervention en Syrie. Elle veut, par ailleurs, développer sa relation avec la Turquie et réaffirmer son rôle dans la mer Noire. La redéfinition idéologique du Kremlin correspond à un jeu d’équilibre entre l’implicite et l’explicite. Elle s’appuie notamment sur les termes de « conservatisme » et de « patriotisme », afin d’éviter un débat sur la nature politique du régime et sur l’identité nationale. Cette nouvelle orientation du discours idéologique russe autour du conservatisme et du patriotisme permet effectivement d’éviter de créer des divisions au sein de la société.

L’exercice du pouvoir par Vladimir Poutine est source de nombreux fantasmes dans les médias occidentaux. Contrairement à une idée répandue, Poutine n’exerce pas le pouvoir seul, mais il est le chef de file de ce que Jean-Robert Raviot appelle un directoire. Il faut se défaire de l’image d’un pouvoir vertical et d’un régime autoritaire « pur et parfait ». Il existe un dialogue permanent entre le pouvoir et le territoire. Les normes ne s’appliquent pas de la même manière d’une région à l’autre de la Russie. Enfin, il y a l’idée que la popularité de Poutine est une construction du pouvoir et des médias russes. Bien que les médias aient un contrôle solide sur l’opinion et que le régime ait des tendances autoritaristes, la popularité de Poutine est bien réelle. Elle est évidemment surestimée par les chiffres des sondages et les résultats des élections. Le Président Poutine s’appuie sur une « garde prétorienne », c’est-à-dire des gens dont le but est de préserver l’intégrité de l’État. Constituée d’hommes provenant des ministères de la Défense et de l’Intérieur depuis la fin des années 1990. C’est la peur de l’effondrement de l’État qui légitime cette garde prétorienne, avec l’idée prégnante que la Russie est en danger face à des ennemis extérieurs et en raison de ses dysfonctionnements internes liés à la chute de l’URSS, un souvenir difficile pour beaucoup de gens au pouvoir. L’évolution de ce prétorianisme russe en une technocratisation de l’élite politique est un risque pour le régime car la loyauté politique de la nouvelle classe dirigeante est peu considérée. On met davantage l’accent sur la méritocratie.

En mer Noire, la Russie a établi une force de dissuasion importante. Selon le bail de location à l’Ukraine, la Russie ne pouvait pas avoir beaucoup de navires en mer Noire. Après l’annexion de la Crimée en 2014, la Russie engage une augmentation de son nombre de navires. Trente navires supplémentaires seront stationnés d’ici 2020. Une nouvelle base sera construite dans le deuxième plus grand port de la mer Noire, à Novorossiysk. Enfin, des installations militaires en Crimée seront mises sur pied pour sécuriser l’espace aérien. Cela s’inscrit dans le contexte d’une réforme de l’armée, engagée en 2008 et qui vise à améliorer la mobilité et la rapidité des forces armées. Des réformes bien entendu complexes à mener au niveau matériel et financier. La mer Noire reste néanmoins un espace d’équilibre, où la puissance russe est contrebalancée, notamment par le contrôle des détroits par l’OTAN depuis longtemps. À l’intérieur de la Russie, il y a une réelle adhésion de la population à cette politique étrangère et la popularité de V. Poutine a augmenté. En effet, dans l’imaginaire collectif, la Crimée, l’Ukraine et Sébastopol ont une grande importance. Par ailleurs, cette popularité s’explique par un refus de l’ingérence américaine et européenne dans l’étranger proche. Malgré tout, on peut parler d’un échec du « lac russe », en référence à la mer Noire. C’est un échec paradoxal car l’intervention de la Russie en Crimée en 2014 était surtout due à la crainte que celle-ci bascule dans l’OTAN. Or, avec cette intervention, l’OTAN intensifie, en effet, ses activités dans la mer Noire. On dit aujourd’hui que la Russie a « perdu » l’Ukraine. Enfin, on peut parler de l’échec d’un « lac russe » qui s’étend à l’Europe de l’est, de la mer Baltique à la mer Noire.

L’affaire de la messagerie électronique d’Hillary Clinton n’a pas joué un grand rôle dans la stratégie d’influence russe aux États-Unis, selon Kevin Limonier, parce qu’il n’y a aucune preuve formelle que la Russie ait été impliquée dans cette affaire de piratage lors des élections américaines de 2017. Si ce sont des Russes, ce qui est très probable, il n’est pas possible de savoir s’il s’agit du gouvernement ou simplement de pirates. Il est très risqué d’attribuer les attaques cybernétiques, car un État peut faire une fausse attribution ou se tromper. La décision de l’attribution est d’abord un moyen de se positionner sur la scène internationale. Cela peut donc avoir des conséquences majeures. C’est pourquoi la France refuse d’attribuer les cyberattaques. Les relais russes comme Russia Today et Sputnik News ont indéniablement joué un rôle dans la campagne américaine, mais encore une fois, il est impossible de mesurer cette influence avec des chiffres. Néanmoins, la politique d’influence russe est bien réelle. Elle est complètement assumée par le régime si l’on se fie au discours des responsables gouvernementaux qui accusent les médias comme Radio Free Europe d’être les vecteurs d’influence des États-Unis. Selon eux, les médias russes ne font que présenter un point de vue alternatif à celui de ce qu’ils appellent le « mainstream media occidental ». Enfin, contrairement à la représentation de « menace cybernétique » occidentale, en Russie, on parle davantage de menace sur « l’espace informationnel ». C’est la sécurisation du contenu informationnel qui prime, contrairement à la sécurisation des tuyaux en Occident. Il y a un historique qui justifie la sécurisation de l’espace informationnel. On pense notamment à la guerre en Tchétchénie, à la fin des années 1990, pendant laquelle la stabilité interne de la fédération russe était menacée par des producteurs de contenu tchétchènes.

Copyright pour l’émission et le résumé 2018-Ménard-Mihoubi-Diploweb.com

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