Espagne La crainte d’une contagion populiste contre les migrants

Espagne La crainte d’une contagion populiste contre les migrants

L’Espagne est devenue en 2018 la principale porte d’entrée des migrants en Europe. La droite, dans l’opposition, agite le spectre de l’arrivée de “millions d’Africains”. Un discours considéré comme inquiétant, notamment par Bruxelles.

L’embrasement soudain du débat sur l’immigration en Espagne, qui est surtout attisé par la nouvelle direction du Parti populaire a suscité la panique au siège de la Commission européenne. Tout le Berlaymont, à Bruxelles, frissonne à la perspective qu’un nouvel État membre de l’Union européenne (UE) succombe à un discours populiste qu’il est très difficile d’endiguer quand il commence à se propager. “À l’heure actuelle, on ne peut se permettre de perdre l’Espagne”, note un haut fonctionnaire européen face à la tendance populiste qui agite certains milieux conservateurs espagnols – bien qu’elle reste encore très timide.

Pour l’apaisement du débat

Cette même source rappelle l’état de fragilité dans lequel se trouve l’UE : l’axe franco-allemand est précaire, tandis que les gouvernements d’État membres tels que l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne ou la Hongrie s’interrogent sur le projet européen, voire le rejettent.

“Dans la conjoncture actuelle, l’Espagne, en raison de son poids démographique et économique, est un élément fondamental susceptible de consolider le bloc proeuropéen”, admet une source au sein des instances de l’UE, qui a bon espoir que le débat migratoire s’apaise et passe au second plan de l’ordre du jour politique en Espagne.

À Bruxelles, l’alerte a été donnée le 29 juillet, quand le nouveau président du Parti populaire (PP), Pablo Casado, a twitté : “Il est impossible que tout le monde obtienne des papiers, un État-providence ne peut prendre en charge les millions d’Africains qui veulent venir en Europe.”

Ce tweet a été interprété comme un symptôme, qui révèle l’intention du PP d’ériger l’immigration en axe central de son opposition au gouvernement socialiste de Pedro Sánchez. “Depuis l’affaire de l’Aquarius [en juin, 630 migrants recueillis dans le port de Valence], le leader du PP semble s’être mis en tête de transformer la question migratoire en crise”, affirme Sergio Carrera, chercheur au Centre for European Policy Studies, installé à Bruxelles. Selon lui, “la réponse du gouvernement espagnol a été la bonne, car il a mis les chiffres en perspective et montré que nous ne sommes pas face à une crise”.

Mais les institutions européennes préfèrent prévenir. Et Bruxelles a immédiatement lancé une contre-offensive pour tenter de montrer que l’Espagne n’est pas seule face au problème. Objectif : éviter la contagion d’un discours alarmiste entre partis politiques, risquant d’alimenter une dérive de l’opinion publique vers le radicalisme.

“Si nous suivons les populistes, si nous adoptons leur langage, les citoyens finiront par voter pour eux”, a prévenu le 3 août le commissaire européen aux Migrations et Affaires intérieures, Dimitris Avramopoulos. “Les partis traditionnels doivent défendre leur territoire et rester fidèles à leurs principes,” poursuit-il. Cet homme politique est membre de Nouvelle Démocratie en Grèce, une formation conservatrice qui appartient au Parti populaire européen, tout comme le PP de Pablo Casado.

Le déplacement des routes migratoires

Les discours incendiaires ont déjà entraîné un pan non négligeable de l’électorat en France, aux Pays-Bas et au Danemark, et des partis qui sont ouvertement xénophobes ou ultranationalistes siègent déjà au gouvernement de l’Italie, de l’Autriche et de la Finlande. Au sein du Parti populaire européen, on trouve déjà des formations qui se distinguent de la tendance dominante et défendent des idées qui, jusqu’à présent, étaient l’apanage de l’extrême droite.

Les premières étincelles se sont allumées en Espagne après le déplacement des routes migratoires vers le littoral méditerranéen de ce pays au cours des 18 derniers mois *.

Bruxelles tente de limiter la contagion. Dimitris Avramopoulos s’est rendu à Madrid pour prononcer un discours solidaire et remettre un nouveau chèque, soit 3 millions d’euros, qui portent à 30 millions d’euros le total des aides d’urgence versées en un mois à l’Espagne pour gérer la question migratoire.

Un vaccin qui n’est pas éternel

Certains observateurs et analystes estiment que le tweet polémique de Pablo Casado est le début d’un glissement du PP vers les positions de Matteo Salvini, ministre italien de l’Intérieur et dirigeant de la Ligue, qui a interdit à des navires transportant des réfugiés d’entrer dans des ports italiens.

Selon des sources au sein des institutions européennes et d’après des analystes à Bruxelles, aucune dérive aussi radicale n’est perçue dans le principal parti conservateur espagnol et tous ont bon espoir que le PP “adapte sa stratégie aux courants modérés qui dominent au sein du Parti populaire européen”.

Les commentateurs notent par ailleurs que l’opinion publique espagnole a toujours été proeuropéenne, car immunisée contre les tentations autoritaires depuis la dictature de Franco.

Pourtant, même les plus optimistes reconnaissent que ce vaccin n’est pas éternel et qu’il perd en efficacité avec les années, surtout si l’opinion publique a le sentiment que les problèmes européens ont pris racine et ne peuvent être résolus qu’au moyen de solutions nationales, même si celles-ci sont précaires et infructueuses. C’est ce qui s’est passé en Italie, en Hongrie et en Autriche. Bruxelles veut éviter que la même chose ait lieu en Espagne.

“Un sentiment d’invasion”

L’immigration est devenue l’une des principales préoccupations des Européens à compter de 2014, selon le Centre européen de stratégie politique (CESP). Depuis, cette question a influencé les élections en Allemagne, en France, aux Pays-Bas, en Autriche et en République tchèque, mais aussi le référendum sur le Brexit.

Le CESP rappelle que, en dépit de l’impression qui prévaut, les flux migratoires sont stables au niveau mondial depuis 1991. Ils correspondent en réalité à sept millions de personnes par an, un chiffre qui n’a pas beaucoup évolué depuis vingt ans. Mais le phénomène présente en Europe des caractéristiques qui favorisent “un sentiment d’invasion”.

L’Europe est devenue la principale destination des personnes déplacées par des conflits armés ou des drames humanitaires. Entre 2014 et 2016, les pays de l’UE ont pris en charge 48 % des 6,7 millions de demandes d’asile au niveau mondial, selon les données du CESP.

Mais l’un des éléments le plus souvent exploité par certains groupes politiques est également mis en lumière par le CESP : “On a toujours la nette impression que l’immigration est mal gérée”. Cette perception paraît effectivement justifiée à la lumière des diverses tentatives manquées de l’UE, qui ne parvient pas à élaborer une politique commune sur l’immigration et l’asile.

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*L’Espagne est devenue en 2018 la première porte d’entrée des migrants en Europe. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 23 751 personnes sont arrivées dans le pays par la Méditerranée entre le 1er janvier et le 5 août, soit plus que durant toute l’année 2017.

Cet article a été publié dans sa version originale le 06/08/2018.
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