Les années romaines du Caravage

Les années romaines du Caravage

Par Letizia Dannery, publié le , mis à jour à

 

"Judith décapitant Holopherne" (détail), vers 1600, par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

« Judith décapitant Holopherne » (détail), vers 1600, par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen

Dix chefs-d’oeuvre du génie italien réunis pour la première fois éclairent ses années à Rome, entre amitiés et rivalités.

Il aura fallu quatre ans à Francesca Cappelletti et Pierre Curie, commissaires de l’exposition événement qui s’ouvre au musée Jacquemart-André, à Paris, pour rassembler ces dix chefs-d’oeuvre de Michelangelo Merisi, dit Caravage, rattachés à la période romaine. Un tour de force quand on sait que le corpus du peintre ne compte qu’une soixantaine de tableaux.

Le génie lombard, qui a grandi à Caravaggio, près de Bergame, se serait installé à Rome vers 1592, à l’âge de 21 ans. Il intègre probablement l’atelier du Cavalier d’Arpin à la fin de l’année 1595 . Après les petites figures isolées et les natures mortes viennent les grandes compositions sacrées, où ses effets de clair-obscur et ses innovations dal naturale (d’après nature) révolutionnent la peinture. Prison, procès, querelles et bagarres en tout genre émaillent l’existence tumultueuse du mauvais garçon, qui compte autant d’amis que d’ennemis parmi ses pairs. Affinités ou inimitiés que le musée Jacquemart-André illustre par les tableaux des uns et des autres exposés en regard de ceux du maître visionnaire.

A l’été 1597, Caravage investit le palazzo du cardinal Francesco Maria del Monte, où l’a introduit son comparse Prospero Orsi. Grâce à l’intervention du prélat, le peintre décroche sa première commande publique : trois grands formats autour de saint Matthieu pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français, qu’il achève en 1603. Sa carrière est lancée. Avant d’être brisée net par une énième rixe, le 28 mai 1606, au cours de laquelle il tue un camarade de jeu, Ranuccio Tomassoni. Condamnation à mort, cavale, l’artiste broie du noir sur la toile et trépasse, à 38 ans, en laissant à la postérité plus qu’un patronyme, un courant qui fera le miel de ses successeurs: le caravagisme. Visite guidée.

La veuve blanche et l’oppresseur humanisé

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Judith décapitant Holopherne" (vers 1600).

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Judith décapitant Holopherne » (vers 1600).

© Gallerie Nazionali di Arte Antica di Roma. Palazzo Barberini Foto di Mauro Coen

Les toutes dernières études estiment que Judith décapitant Holopherne, achetée par le banquier Ottavio Costa, est peinte au cours de la période Contarelli. La toile, qui reprend un épisode de l’Ancien Testament, figure les protagonistes grandeur nature à l’instant où, pour délivrer son peuple, la jeune veuve israélite tranche la tête du tyran surpris dans son sommeil. Le profil craquelé de la vieille servante s’oppose à la beauté juvénile de sa maîtresse, tandis que les rouges de la tenture et du sang offrent un puissant contraste avec la blancheur du corsage de l’héroïne. « C’est le premier tableau narratif important autour de ce thème », relèvent les commissaires. Petite révolution dans le traitement du sujet : l’artiste représente l’oppresseur nu, « dans son humanité ordinaire ». Autre détail troublant : Fillide Melandroni, la jolie courtisane qui aurait posé pour cette composition, est alors l’amante de Ranuccio Tomassoni, que Caravage tuera lors de la fameuse nuit de 1606.

Au carrefour du sacré et du profane

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier" (1602). Rome, Musei Capitolini.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier » (1602). Rome, Musei Capitolini.

© Roma, Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali

L’exposition des deux premiers Saint Matthieu à la chapelle Contarelli fait sensation. Tout le monde a compris que le talent de Caravage sort du lot et que le génie est en marche. Du coup, les commandes affluent. Parmi elles, Le Jeune saint Jean-Baptiste au bélier, réalisé pour Ciriaco Mattei. Ironie ou hommage, la posture de l’adolescent, à demi allongé sur une peau de chameau posée dans les plis d’un manteau vermillon, évoque celle d’un ignudo (nu) peint par Michel Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine. Caravage représente un Baptiste jeunot à la bouille ronde et au sourire moqueur, aux antipodes de la dévotion. Le traditionnel agneau est remplacé par un mâle cornu, symbole du sacrifice d’Abraham, qu’il enlace fougueusement. L’habituel bâton croisé est absent, rappelé ici par un pied de vigne sous le pied gauche. Au sujet, l’artiste semble préférer l’intimité, voire la sensualité, du modèle – dans la vraie vie, un serviteur prénommé Cecco. Il situe ainsi sa composition au carrefour du profane et du sacré. Dans la même salle figure le saisissant Saint Jean-Baptiste tenant un mouton (1613-1615) de Bartolomeo Manfredi, disciple du maître et « relais phare du caravagisme », soulignent les commissaires.

Le clair-obscur au sommet de la Passion

"Ecce Homo" (vers 1605), par Michelangelo Merisi, dit Caravage. Palazzo Bianco, Gênes.

« Ecce Homo » (vers 1605), par Michelangelo Merisi, dit Caravage. Palazzo Bianco, Gênes.

© Musei di Strada Nuova, Genova

Au début du XVIIe siècle, les rivalités sont au coeur de la vie artistique romaine. Pour illustrer ces joutes féroces entre pinceaux, le musée Jacquemart-André s’attarde sur l’initiative de Massimo Massimi, membre d’une riche famille locale, qui, vers 1604 ou 1605, aurait lancé une sorte d’appel d’offres pour l’exécution d’un Ecce Homo (« Voici l’homme ») opposant Caravage aux peintres Passignano et Cigoli. La version de ce dernier, vainqueur du « concours », est ici exposée au côté de celle de Caravage, chez qui la Passion du Christ reste un thème de premier plan. Son Ecce Homo met en scène, dans une composition à mi-corps, Ponce Pilate présentant le fils de Dieu au jugement du peuple. Le clair-obscur atteint là le sublime : toute la lumière est dirigée sur le futur crucifié ceint d’un drap blanc, torse nu et tête baissée sur sa souffrance, tandis que le procureur barbu est figuré dans la pénombre de son habit noir. Sur la toile, Pilate est traité sous un angle totalement inédit : « Son geste invite le spectateur à s’impliquer directement dans la responsabilité du verdict prononcé face à Jésus. »

Le peintre en cavale s’identifie au saint

"Saint François en méditation" (vers 1606), par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

« Saint François en méditation » (vers 1606), par Michelangelo Merisi, dit Caravage.

© Museo Civico « Ala Ponzone »- Cremona, Italy

Agenouillé face à un crucifix, le front plissé et le menton posé sur ses mains jointes, un crâne posé à ses pieds, le religieux d’Assise est plongé dans une profonde réflexion. Caravage, qui s’intéresse à plusieurs reprises au personnage, donne à ce Saint François en méditation, conservé à Crémone (Italie), une incomparable intensité émotionnelle, via un jeu de lumière « ténébriste » qui sera la marque de ses dernières années de travail. C’est comme si le peintre transposait sur son tableau les affres de sa solitude existentielle et de sa nervosité, alors qu’il est en cavale après le meurtre de Tomassoni. On pense que l’oeuvre, attribuée au Caravage dans les années 1950, a sans doute été offerte par l’artiste à l’évêque Benedetto Ala, gouverneur de Rome, afin que celui-ci intercède en sa faveur auprès du pape. Mais Caravage n’a pas le temps d’obtenir la grâce pontificale : malade et épuisé, il rend l’âme à Porto Ercole le 18 juillet 1610.

Madeleine garde ses mystères

Michelangelo Merisi, dit Caravage, "Madeleine en extase", (1606 ?). En cette rentrée 2018, le tableau est exposé pour la première fois en Europe.

Michelangelo Merisi, dit Caravage, « Madeleine en extase », (1606 ?). En cette rentrée 2018, le tableau est exposé pour la première fois en Europe.

Collection particulière

On se souvient qu’à l’automne 2014 l’affaire des Madeleine fit grand bruit. Cette année-là, une nouvelle version de la Madeleine en extase – un tableau vedette du maître, maintes fois copié en son temps – est découverte chez un particulier et déclaré comme un authentique Caravage par nombre de spécialistes. Sur les cimaises du musée Jacquemard-André, le voilà exposé pour la première fois en Europe. L’occasion de le comparer à sa soeur, dite Madeleine Klein, montrée à son côté. Laquelle des deux fut peinte, en 1606, durant le séjour du fuyard chez les Colonna dans le Latium ? Même si l’on sait que l’artiste répliquait volontiers ses toiles, l’une d’elles ne serait-elle qu’une admirable copie ? Impossible de répondre à ces interrogations avec une absolue certitude. Ce qui saute aux yeux, en tout cas, c’est que la pécheresse est représentée de façon innovante pour l’époque : la bouche entrouverte et les yeux mi-clos traduisent l’ivresse mystique d’une repentie, tandis que la chevelure, le corps aux courbes abandonnées et l’épaule nue rappellent la séduction de l’ex-courtisane. Sa posture, elle, renvoie à la statue antique d’Ariane endormie, tout en annonçant la Sainte Thérèse du Bernin quarante ans plus tard…

Caravage à Rome, amis & ennemis, au musée Jacquemart-André (Paris, VIIIe), jusqu’au 28 janvier 2019.

https://www.lexpress.fr/culture/caravage-et-compagnie_2035803.html?utm_source=ocari&utm_medium=email&utm_campaign=20180921090101_38_nl_nl_lexpress_quotidienne_5ba496f44c964d21648b4567&xtor=EPR-181-[20180921090101_38_nl_nl_lexpress_quotidienne_5ba496f44c964d21648b4567_002AUV]-20180921-[_0050Q86]-[RB2D106H001P9RR2]-20180921070200#EMID=f5b388b65984c08bd4983462f87a90ae1957250e1a5202606926a211afabaaf2

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