Des chiffres et des lettres

Des chiffres et des lettres

Publié le 24 Septembre 2018 par Observatus geopoliticus in Russie, Etats-Unis, Economie, Moyen-Orient, Gaz, Europe, Pétrole

Dans l’immense bataille d’échecs géopolitique à laquelle participe Poutine, calculateur hors pair, quelques chiffres intéressants entrant dans l’équation du Grand jeu ne manqueront pas d’attirer l’attention…

60, comme le nombre de sanctions prises par le système impérial américain contre Moscou depuis 2011. Dans un article malicieusement intitulé Les dirigeants russes célèbrent le soixantième train de sanctions, un haut responsable s’amuse :

« On dirait que c’est devenu une sorte d’amusement national là-bas. Nous pouvons constater l’excitation des politiciens américains qui, persuadés de leur propre exceptionnalisme, espèrent qu’il leur faut un petit effort supplémentaire afin de dicter leurs conditions à la Russie. Cela n’arrivera jamais. Les opérateurs de la machine à sanction devraient se renseigner sur l’histoire russe… »

Non seulement ces sanctions des auto-proclamés maîtres de l’univers n’ont pas l’effet désiré mais elles jouent même en faveur de Vladimirovitch qui, depuis des années, tente de faire rapatrier les riches et surtout leurs milliards dans le circuit économique russe. L’hystérie américaine l’y aide grandement sans qu’il ait à faire un geste…

Un bonheur ne venant jamais seul, la sanctionnite aiguë de l’empire accélère le processus de dédollarisation au sein des grandes compagnies russes qui se mettent à amasser des roubles. C’est par exemple le cas de Norilsk, qui avait l’habitude d’avoir toutes ses réserves en devises étrangères il y a quelques années encore :

Pour la première fois de son histoire, ses dépôts en monnaie nationale sont devenus majoritaires, et cet exemple est loin d’être un cas isolé. C’est tout bénéfice pour le Kremlin où l’on doit sabler le champagne à chaque nouvelle sanction…

S300, comme le système que Moscou va enfin livrer à la Syrie. Aucune surprise pour le fidèle lecteur, nous en parlions il y a quelques jours encore après l’incident de l’Iliouchine-20 :

Une autre option consiste à livrer enfin les S-300 à la Syrie, ce qui est « presque inévitable » maintenant d’après Serguey Balmasov, analyste à l’Institut du Moyen-Orient à Moscou. Quand on sait ce que, malgré l’accident d’hier, les S-200 améliorés sont capables de faire…

Coïncidence ou pas, il s’est encore passé quelque chose d’intrigant dans le ciel syrien il y a quelques jours. Le 16 octobre, un énième incident aérien a eu lieu entre Tel Aviv et Damas, des jets israéliens bombardant une batterie antiaérienne prétextant un tir syrien contre deux avions ayant auparavant survolé le Liban. Jusqu’ici, rien que de très habituel même si l’affaire était presque concomitante à la visite de Choïgu en Israël, ce que d’aucuns ont vu comme une petite démonstration de force vis-à-vis de Moscou (précisons tout de même que les Russes ont été prévenus de l’attaque).

Manque de bol pour Bibi la Terreur, il y a comme un air de couac. Que le ministre syrien de la Défense déclare que l’un des deux F-35 israéliens ait été touché par un missile participe de la traditionnelle guerre de l’information et il est difficile de confirmer ou d’infirmer les dires de Damas. Plus intéressant, la presse israélienne a reconnu que le même jour, un F-35 avait été endommagé par… des oiseaux (!) et qu’il prenait la direction du garage.

D’ici à penser que l’avion a en réalité été touché par un vieux S200 syrien de l’époque soviétique, démontrant encore une fois l’inanité du chasseur furtif le plus cher de l’histoire, il n’y a qu’un pas que beaucoup envisagent de franchir.

A Tel Aviv, c’est la soupe à la grimace. D’autant que, cerise sur le gâteau, les Russes y ajoutent le brouillage des communications, de la navigation par satellite et des radars de bord de tout avion venant de la Méditerranée. Si les Israéliens veulent survoler la Syrie, ça sera maintenant à leurs risques et périls, en passant uniquement par le sud où les attendront les S-300…

Certains analystes parlent même de la fermeture totale du ciel syrien, ce qui ne semble pas encore d’actualité, mais pourrait l’être si l’on en croit les paroles menaçantes du ministre russe de la Défense, le déterminé Choïgu :

« Nous sommes convaincus que la réalisation de ces mesures va refroidir les têtes brûlées et empêchera les actes irréfléchis constituant une menace pour nos soldats. Dans le cas contraire, nous réagirons conformément à la situation.  »

Rappelons-nous que, contrairement aux simagrées communicatives occidentales, les Russes ne parlent jamais pour ne rien dire, ce que nous appelions un peu frivolement la « technique du rhinocéros », qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, avance inexorablement, sans grandes annonces mais d’un pas sûr.

Il se pourrait même que les S-300 aient déjà été livrés si l’on en croit une info concernant l’arrivée de deux avions cargo russes à la base d’Hmeymim et qui devaient transporter autre chose que de la vodka et du bœuf Stroganoff…

Tel Aviv qui pleure, Washington qui fait grise mine et se plaint d’une « escalade ». Pour ne rien arranger, un Sukhoï 35 a d’ailleurs apparemment intercepté, dans le ciel syrien, un F22 américain, censé être furtif. Les Iraniens sont par contre tout sourire, les livraisons à destination du Hezbollah pourront reprendre de plus belle. Cela consolera un peu Téhéran de l’attentat d’Ahvaz, jalon supplémentaire de l’énorme bataille arc chiite VS sunnisme radical & Israël qui conditionne le Moyen-Orient depuis des années.

Un bémol toutefois. Nous rapportions l’année dernière un fait important :

On sait qu’il y a deux ans, Israël s’était entraîné en Grèce à contourner le S300 dans l’optique d’une guerre contre l’Iran (on appréciera au passage la trahison grecque…)

Y ont-ils réussi ? Les Russes vont-ils livrer à Damas des systèmes améliorés ? Dans l’éternelle course-poursuite entre l’attaque (aviation, missiles) et la défense (systèmes anti-aérien et anti-missiles), les prochaines semaines devraient nous apporter quelques réponses intéressantes…

2, comme le second gazoduc baltique qui semble chaque jour plus inévitable. Là encore, le lecteur averti avait été prévenu :

A l’ouest, du nouveau malgré ce que pourrait en dire Maria Remarque. Les travaux pour la pose du Nord Stream II ont débuté dans le golfe de Finlande, ce qui, selon la presse économique occidentale, signifie que le projet est désormais inarrêtable.

Le fidèle lecteur ne sera pas surpris, nous étions les premiers dans la sphère francophone à parier sur l’inéluctabilité du gazoduc baltique il y a deux ans :

C’est le genre de petite nouvelle banale qui passe totalement inaperçue, pas même digne d’être évoquée dans les fils de dépêches des journaux. Et pour une fois, je ne les en blâme pas, car seuls les initiés peuvent comprendre la portée de l’information sur notre Grand jeu énergético-eurasiatique.

Une première livraison de tubes est arrivée dans la presqu’île de Rügen, sur la côte baltique de l’Allemagne, et il y en aura désormais 148 par jour, acheminés par trains spéciaux (chaque tuyau mesure en effet 12 mètres et pèse 24 tonnes). Vous l’avez compris, il s’agit des composants du Nord Stream II qui devraient commencer à être assemblés au printemps prochain.

Ainsi, même si aucune décision officielle n’a encore été prise, ou du moins annoncée, le doublement du gazoduc baltique semble bien parti (…) Gazprom prendrait-il le risque de les acheter et de les acheminer sans avoir une idée assez sûre du dénouement ?

L’empire, obsédé par la perspective d’une intégration énergétique de l’Eurasie, tentera encore par tous les moyens de torpiller le projet mais ses atouts commencent à se faire rares… Et l’on catéchise plus difficilement l’Allemagne que la petite Bulgarie à propos du South Stream.

Renouvelons la question : Gazprom prendrait-il le risque de débuter les travaux dans le golfe de Finlande si Moscou n’avait pas dorénavant l’assurance que rien ne pourra se mettre en travers du tube ? Il semble que tout se soit décidé lors des rencontres Poutine-Merkel et lors du fameux sommet d’Helsinki (coïncidence amusante) entre le Donald et Vlad.

Washington semble avoir jeté l’éponge et renoncé à sanctionner les compagnies européennes qui participent au projet, malgré l’obsession américaine – anglo-saxonne d’ailleurs, car les Britanniques avaient la même approche au début du XXème siècle – de séparer à tout prix la base industrielle allemande des ressources énergétiques russes (tss tss Grand jeu, quand nous tu tiens…) La résistance opiniâtre de Frau Milka et les réalités économiques sont tout simplement trop fortes.

Chose intéressante, les paiements de gaz se feront en euros et non plus en dollars, preuve supplémentaire que l’empire se tire une balle dans le pied et détruit l’un des principaux piliers de sa puissance (le billet vert) avec ses folles menaces de sanctions. On pouvait déjà en voir les contours en mai :

Enfonçant un coin entre le centre impérial US et ses vassaux européens quelque peu perdus depuis l’élection du Donald, le Kremlin flatte l’égo de ces derniers en proposant, au Forum économique de Saint-Pétersbourg qui vient d’ouvrir et où l’on retrouve du beau monde, de choisir l’euro pour son commerce extérieur avec l’UE « si nos partenaires européens prennent position sans équivoque » contre les sanctions américaines.

L’ours a lu tous les classiques de la stratégie chinoise… Moscou soutient la montée de l’anti-système en Europe mais offre en même temps une planche de salut pour le système eurolâtre désespéré de sauver sa monnaie unique. Moscou préférait Trump à l’hilarante mais profite de la scission créée par l’élection du Donald pour retourner les Européens contre leur suzerain américain. Du velours…

Dans l’optique d’un éventuel Nord Stream III, que nous avions évoqué et dont l’idée commence à faire son chemin dans les têtes, Gazprom continue le développement du gisement géant Yamal qui produira à terme 140 Mds de m3 annuels.

11,3 millions, comme le nombre de barils de pétrole produits chaque jour par la Russie, qui bat pour l’occasion son record historique. Jamais depuis la chute de l’URSS en 1991 autant d’or noir n’avait en effet été extrait. La remontée des cours du baril n’y est évidemment pas étrangère.

Si la vertigineuse chute de 2008 (1) était due à des raisons purement économiques – la crise des subprimes devenue crise financière mondiale -, celle de 2014 (2) était bien plus géopolitique et mettait en scène l’inévitable Seoud :

Allié traditionnel des Etats-Unis depuis 1945 et, partant, des pays européens, le régime moyenâgeux des Seoud se trouve maintenant à la croisée des chemins. Qu’elles sont loin les années 80 où l’alliance américano-saoudienne mettait à bas l’URSS au terme d’un double mouvement brillant mais très lourd de conséquences :

  1. en Afghanistan, appelé à devenir le « Vietnam des Soviétiques », soutien aux moudjahidines et autres islamistes, dont un certain Ben Laden.
  2. entente pétrolière, Washington demandant à Riyad d’augmenter soudainement sa production afin de faire baisser le baril à 10$ et ruiner l’URSS qui dépendait fortement de ses exportations d’or noir.

Le premier point a donné Al Qaïda, le 11 septembre 2001 et plus généralement l’expansion du djihadisme international.

Le second a eu pour conséquence secondaire la ruine de l’Irak d’un certain Saddam Hussein, « trahi » par ses alliés américains et saoudiens qui l’avaient soutenu dans sa guerre contre l’Iran avant de le lâcher en rase campagne. Pour compenser ses pertes, Saddam envahira en 1990 le Koweït afin de mettre la main sur les réserves pétrolières gigantesques de ce petit pays, entraînant la première guerre du Golfe (1991) et l’invasion définitive de l’Irak par les Etats-Unis (2003), elle-même responsable d’une réaction en chaîne aboutissant au bouleversement généralisé que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

Ennemie des chiites comme des sunnites laïcs, l’Arabie saoudite wahhabite a deux bêtes noires : l’Iran (Wikileaks a bien montré la paranoïa hystérique des Seoud vis-à-vis de Téhéran) et la Syrie de Bachar al Assad. Riyad comptait sans doute sur les Etats-Unis pour, comme au bon vieux temps, renverser ces régimes impies, mais leurs récriminations sont restées lettre morte. Non pas que les Américains en veuillent aux Saoudiens d’avoir vraisemblablement participé au 11 septembre, l’inénarrable Bush a fait ce qu’il faut pour couvrir les Seoud, préférant placer sur le clownesque « axe du Mal » des pays qui n’avaient rien à voir (Irak, Iran, Corée du Nord). Mais, après les fiascos afghan et irakien, l’Amérique n’a simplement plus les moyens d’engager une nouvelle guerre et le prix Nobel par défaut qui occupe actuellement la Maison blanche semble enfin l’avoir compris.

Ne manquant pas d’air, les cheikhs grassouillets de Riyad sont outrés du « lâchage » américain et commencent à redistribuer leurs billes. Si, à ce qu’il semble, un pacte pétrolier voulant rejouer le coup de 1986 a été mis sur pied en septembre 2014 par Kerry et le roi Abdallah pour « punir » la Russie sur l’Ukraine et la Syrie, les Saoudiens ont vite retourné la chose pour plomber l’industrie US de schiste et… se rapprocher des Russes !

Ces années sont derrière et l’or noir remonte la pente pour tutoyer les 80$. Moscou en profite pour renflouer ses caisses déjà bien remplies (rappelons qu’à environ 14%, la dette publique russe est ridiculement basse par rapport aux pays du « camp du Bien ») et en profitera pour acheter toujours plus d’or, mettant un peu plus à mal le système financier mis en place par l’Amérique au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

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