Pourquoi la deuxième guerre froide avec la Russie n’aura pas lieu !

Pourquoi la deuxième guerre froide avec la Russie n’aura pas lieu !

Alors que le président américain Donald Trump a annoncé sa volonté de sortir du traité de réduction des armes nucléaires (INF), signé entre les États-unis et l’URSS en 1987, la perspective d’une nouvelle guerre froide engagée depuis la crise ukrainienne de 2014 semble se renforcer dans les discours politiques et médiatiques. Cette perspective est pourtant erronée. Si notre temps est marqué par de nombreuses incertitudes, celle-ci n’en est pas une. Une nouvelle guerre froide n’aura pas lieu entre Russes et Occidentaux et les raisons en sont multiples : de la puissance russe affaiblie à la domination chinoise, en passant par la réalité d’un monde éclaté qui réfute la notion de « bloc » autrefois centrale. L’évocation de cette période récente de l’histoire est un moyen, pour certaines pensées dépassées, de s’accrocher à des doctrines désormais caduques plutôt que de redéfinir les enjeux actuels. En voici une dé-construction nécessaire.

La relation Occident-Russie en cause

Les “unes” racoleuses sur une nouvelle guerre froide sont devenues courantes depuis 2014…

Ce retour à la pensée de la guerre froide nous vient principalement des événements ukrainiens de 2014 et notamment au moment de l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie. Cette compétition d’influence entre Russes et Occidentaux est certes réelle, mais ne répond pas à la logique de la guerre froide (1947-1991). En effet, l’essence de la guerre froide fût une menace d’affrontement entre deux blocs en Europe et dans le monde, le premier dominé par les États-Unis et les membres de l’OTAN, le second par l’URSS et les États membres du Pacte de Varsovie. Si l’on reste sur le continent européen, quels seraient les deux blocs similaires ? L’OTAN existe toujours, mais aucun bloc ne lui fait face. Concernant la Russie, elle est très largement isolée sur le plan politique européen.

Qui seraient donc ses alliés, condition nécessaire pour nous projeter dans une nouvelle guerre froide ? La Turquie, qui est elle-même un membre de l’OTAN ? Non. La Biélorussie dirigée d’une main de fer par Alexandre Loukachenko ? Bien qu’allié de Moscou, la crise ukrainienne a été l’occasion pour Minsk de se rapprocher de l’U.E. Et quand bien même, peut-on opposer sérieusement le bloc européen à un axe Russie-Biélorussie…

Évidemment, les capacités militaires russes et la taille du territoire peuvent laisser une impression d’équilibre entre les deux forces. Cependant, la réalité économique penche largement en faveur des Européens et cette idée d’une puissance symétrique entre la Russie et le reste de l’Europe doit être balayée. Nous pourrions ajouter à cela la puissance militaire américaine et son budget plus de dix fois supérieur à celui de Moscou. Il n’existe donc pas de compétition « russo-occidentale » équilibrée, or cette cette dernière était la source même de la guerre froide. La question nucléaire qui est revenue sur le devant de la scène avec Donald Trump, ne doit pas nous leurrer. Si un risque de course au développement de l’arme nucléaire existe avec la Russie, celle-ci ne ferait que ré-affirmer la logique de dissuasion nucléaire. Le président russe Vladimir Poutine l’a lui-même expliqué : « Notre doctrine ne prévoit pas de recours à l’arme nucléaire pour une frappe préventive, mais en réponse à une frappe ennemie ».

Si tous les États suivent ce principe, nous n’aurons pas le droit à cette guerre nucléaire tant redoutée. De plus, contrairement à la guerre froide, d’autres théâtres nucléaires semblent aujourd’hui plus préoccupants que celui de l’Europe, qu’il s’agisse du conflit indo-pakistanais, de la crise nord-coréenne ou des manœuvres au Moyen-Orient entre Israël, l’Iran et l’Arabie saoudite.

Les concepts d’équilibre de la puissance et d’idéologie ne tiennent plus

Bien sûr, les Russes mènent une politique de défiance vis-à-vis des Européens et remettent en question les principes de paix érigés sur le continent à la suite de la chute de l’URSS. Ils envoient des espions au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Suisse et certainement ailleurs. La Russie a retrouvé de sa puissance et possède des capacités de nuire considérables, mais cela reste à peu près tout. La Russie pourrait challenger séparément la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, mais pas ces trois États et tous les autres européens ensemble. Encore moins si l’on y ajoute les États-Unis, ce que semble pourtant indiquer les évocateurs de la nouvelle guerre froide.

Enfin, la vision d’une Russie conservatrice face à une Europe progressiste, équivalent de l’affrontement idéologique communiste/capitaliste, ne tient pas la route, puisqu’au sein de l’U.E même, les gouvernements polonais et hongrois sont capables d’autant de conservatisme qu’à Moscou. De plus, ces pays sont certainement les plus anti-russes qui soient en Europe… Bien qu’engagé dans un mouvement nationaliste russe, il faut encore une fois se référer aux propos du président Vladimir Poutine sur cette question  : « La tolérance est la base de l’existence de la Russie et si on penche vers le nationalisme des cavernes, si on dit du mal des représentants d’autres groupes ethniques, on détruira le pays »(1).

Ces propos du président russe peuvent intriguer en Europe, ils reflètent pourtant une réalité centrale en Russie, qui est après tout une Fédération comme le sont les États-Unis. Cette idée que le multi-culturalisme occidental serait l’exact opposé du nationalisme russe est donc erronée. Des contradicteurs pourraient nous questionner à propos du soutien russe aux mouvements d’extrême-droite. Nous pourrions leur répondre qu’il s’agit d’une manoeuvre géopolitique et non idéologique, la preuve étant que nous aussi avons soutenu en Russie et en Ukraine des mouvements nationalistes hostiles à Moscou. Si nous, européens, arrivons à utiliser des forces qui ne correspondent pas à nos valeurs, les Russes peuvent aussi le faire. Contrairement à ce qui est souvent évoqué, la Russie et ses dirigeants n’ont pas intérêt à voir triompher les forces ultra-nationalistes dans leur pays. Cette union qu’est la Russie s’en trouverait menacée, tout comme le nationalisme menace notre union à l’ouest.

Il est donc difficile de comprendre la complexité des rapports actuels. C’est d’ailleurs certainement pour cela qu’il est si difficile de nommer cette nouvelle période de l’Histoire. Sur ce point il faut donner raison au célèbre précepte de Boileau, « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». La réalité est que l’on ne conçoit ni bien, ni clairement cette nouvelle phase de l’Histoire. Oui, les rapports entre Européens et Russes sont compliqués, voir conflictuels, mais une nouvelle guerre froide n’aura pas lieu, tous simplement parce que l’Europe n’est plus le centre du monde. Elle reste un centre mondial important, mais largement concurrencé par la Chine, l’Inde et leurs voisins. Épargnons-nous donc cette erreur qui consiste à utiliser une pensée révolue, pour nous projeter dans un XXIème siècle qui vient seulement de débuter, car les erreurs d’analyses précèdent souvent les erreurs stratégiques.

(1) Propos tenus par V.Poutine lors des conférences du club Valdaï le 18 octobre 2018.

About Fabien HERBERT

Fabien Herbert est rédacteur géopolitique pour Les Yeux du Monde depuis mars 2016. Formé à l’Université Catholique de Louvain, Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s’intéresse notamment au monde russophone, au Moyen-Orient et à l’Asie du Nord-Est.
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