Syrixit ou le Donald dans ses oeuvres

Syrixit ou le Donald dans ses oeuvres

Publié le 21 Décembre 2018 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient, Etats-Unis

Une vraie rockstar, ce Donald ! Lui, le spécialiste des décisions/déclarations fracassantes, le donneur de coup de pied dans la fourmilière, vient encore de battre un nouveau record si l’on en juge par la surprise mêlée de stupéfaction et de rage qui a fleuri de Washington à Hassaka, en passant par Tel Aviv et Paris. Néo-cons, Kurdes, euronouilles, journalopes, Israéliens… tous ont été pris de court par la décision donaldienne de retirer les troupes américaines de Syrie.

Syriens, Russes, Turcs et Iraniens boivent du petit lait, mais la tasse n’en reste pas moins difficile à saisir, car cette décision, si tant est qu’elle soit réellement mise en oeuvre, pose autant de questions qu’elle n’apporte de réponses. A cet égard, méfions-nous comme de la peste des sites qui, en quelques heures à peine, décrivent déjà le futur de la Syrie après avoir regardé dans leur boule de cristal…

Pour notre part, fidèle à notre approche prudente et souhaitant donner toutes les clés de compréhension au lecteur, contentons-nous d’évoquer un panel de possibilités. Et gardons bien à l’esprit que le Moyen-Orient n’est jamais avare de rebondissements ni de retournements.

  • Coup de bluff de Washington

On ne compte plus les annonces américaines, de retrait de Syrie en l’occurrence, qui n’ont pas été suivies d’effet. Il y a peu encore, les faucons de l’administration, Bolton en tête, répétaient à l’envi que les Américains étaient là pour longtemps.

Mais déjà la question était posée dans le dernier billet syrien :

Enfin, les SDF kurdisées ont pris Hajin (4), la capitale de facto de ce qui reste de Daech. Les petits hommes en noir sont sur leur fin, mais la disparition du prétexte daéchique risque de poser un problème de relations publiques à l’empire. L’EI disparu, comment les petits génies de Washington vont-ils justifier le maintien de la présence illégale et non votée par le Congrès des troupes US en Syrie ?

La « menace » iranienne n’est prise au sérieux par personne. Quant à avouer que les GI devraient mourir pour les beaux yeux de Riyad et de Tel Aviv, cela risque de très mal passer auprès de l’opinion publique. Les grassouillets Seoud se sont tiré une balle dans le pied avec l’affaire Khashoggi. Quant à Israël, il ne passe pas par sa meilleure période aux yeux du public américain. Un casse-tête en perspective pour le tandem Trump-Bolton…

Le Donald semble avoir décidé : retrait pur et simple ! Car le bougre est sérieux et il ne prendrait sans doute pas le risque d’annoncer la chose publiquement et officiellement s’il s’agissait d’une simple intox.

Il revient à ses promesses de campagne, au Trump du début de mandat qui devait « drainer le marais » et qui ne voulait pas faire des Etats-Unis le gendarme du monde. Ce faisant, il reconnaît même indirectement à la Syrie, l’Iran, la Russie et, sans le nommer, le Hezbollah, leur rôle fondamental dans la lutte contre Daech. Pas étonnant que le système impérial soit en émoi…

On ne peut toutefois pas exclure une provocation à venir d’une de ses composantes (le CentCom, Israël etc.) pour forcer la main du Donald et l’obliger à maintenir les troupes US en Syrie. Depuis le feu vert de la semaine dernière donnée par les Russes à Damas pour répondre de manière forte (« un aéroport pour un aéroport ») à toute nouvelle attaque israélienne, la situation peut déraper à tout moment. Il suffirait que les têtes brûlées israéliennes veuillent jouer le tout pour le tout et ordonnent un bombardement pour qu’Assad réagisse fermement ; une guerre s’ensuivrait et Trump se verrait obligé de revenir sur sa décision.

Certains pensent même que tout cela n’est qu’un grand jeu de dupes, les Américains se contentant de retirer leurs troupes au sol afin de ne pas servir de cibles lors de l’escalade à venir, qu’elle soit provoquée par Israël ou la Turquie.

Nous n’en sommes pas (encore ?) là et l’hypothèse la plus raisonnable pour l’instant consiste à croire en un réel retrait américain. Les troupes US et françaises auraient d’ailleurs déjà commencé à évacuer Manbij, même si les rapports sont pour l’instant contradictoires. Et dans notre fameuse poche d’Al Tanaf, les Etats-Uniens seraient en train de faire l’inventaire avant de plier bagages.

Pour quelle suite ? Là, les avis divergent grandement, on peut lire tout et son contraire et il convient de ne pas se jeter sur la première explication venue.

  • Accord Erdogan-Trump

Tous les observateurs s’accordent à dire que la décision de la Maison Blanche fait suite à une longue conversation téléphonique entre ces deux-là, faisant suite elle-même aux menaces ottomanes contre le Rojava. On relève moins que cela vient quelques jours après la décision russe de construire une base près d’Al Tanaf et de transférer une partie des S300 sur l’Euphrate, au plus près de la zone aérienne états-unienne. Nous en avons parlé dans le dernier billet.

Dans la corbeille du néo-mariage entre le sultan et la houppette blonde, citons la vente du vieux système Patriot pour 3,5 Mds de dollars à Ankara. En échange de quoi les Turcs auraient une voie royale dans le Kurdistan syrien. On parle aussi d’une possible extradition de la bête noire d’Erdogan, Fethullah Gulen, vers la Turquie. Certaines rumeurs font même état d’une proposition turque faite aux Américains d’étudier les S400 russes une fois que ceux-ci seront livrés. C’est peut-être de l’intox mais cela rappellera des souvenirs au fidèle lecteur sur la folie consistant à livrer ce fleuron de la défense russe à la toupie sultanesque.

Toujours est-il que Washington récupère ainsi la main militaire sur son allié de l’OTAN qui avait furieusement tendance à manger dans la gamelle de l’ours ces derniers temps. Selon le toujours utile Moon of Alabama, c’est précisément la peur panique de voir la Turquie tomber dans la multipolarité eurasienne qui pousse les Américains à vendre les Kurdes à Erdogan. Entre les objectifs contradictoires du système impérial – ne pas perdre un allié de l’OTAN ou casser l’arc chiite -, tonton Sam aurait choisi le premier, moindre mal.

Certains objecteront toutefois que ce serait prêter au Donald une vision impériale qu’il n’a pas. De plus, comment expliquer alors que le Deep State dans son ensemble s’oppose férocement à la décision trumpienne ? On le voit, les choses ne sont pas aisées à décrypter.

D’autant moins qu’Ankara envoie des signaux extrêmement contradictoires. Alors qu’Erdogan devrait sauter de joie au plafond et faire des ronds de jambe au Donald, c’est le moment qu’il choisit pour rencontrer Rouhani et critiquer vertement les sanctions américaines contre l’Iran ! Allez comprendre…

Si le retrait US est un feu vert aux Turcs pour leur opération contre la zone kurde, reste à savoir avec qui ils s’embarqueraient dans l’aventure. Certes, ils ont une bonne vingtaine de milliers de barbus « modérés » dans leur poche, mais au-delà ? Avec ou contre Assad ?

  • Turcs & Syriens vs Kurdes

C’est l’une des possibilités en présence, mais pas la plus probable. Une sorte de partage de zones entre Ankara et Damas, la première créant une zone tampon le long de sa frontière pour couper le PKK de son arrière-pays, la seconde remettant la main sur la majorité de l’Est syrien. Le tout sur le dos des Kurdes qui, ça c’est sûr, regretteront longtemps d’avoir pris des vessies pour des lanternes et s’être battus pour les intérêts de Tel Aviv et Riyad à Deir ez-Zoor et Al Bukamal.

Déjà, le MAE turc met de l’eau dans son arak : « Nous pourrions coopérer avec Assad s’il gagnait des élections démocratiques. » Venant du pays d’Erdodo, ça ne manque pas de sel.

Sauf que… Armée syrienne et supplétifs turcs se sont pendant des années joyeusement bombardé et l’on ne fait pas disparaître une haine tenace en quelques jours. Au contraire de Moscou, Damas a toujours furieusement réagi à chaque incursion turque sur son territoire. Les loyalistes laissaient même passer, sur leur territoire d’Alep, combattants et armes kurdes d’Hassaké vers Afrin lors de l’invasion turque.

  • Turcs vs Syriens & Kurdes

C’est l’hypothèse la plus probable, mais qui mettrait les Russes dans un sacré embarras. Les négociations entre le gouvernement syrien et les Kurdes ne datent pas d’hier. Elles ont toujours été torpillées par les Américains qui craignaient comme le lait sur le feu tout rapprochement. Maintenant que ces derniers sont sur le départ, les Kurdes se voient une nouvelle fois obligés de revenir vers Assad.

A peine connue l’annonce de Trump, une délégation kurde était déjà en visite à Damas. Aucun accord n’a encore été trouvé mais les deux parties sont tombées d’accord sur le fait qu’une invasion turque dans le nord du pays constituait « une menace sur la souveraineté de la Syrie ».

Si Assad accorde une certaine autonomie au Rojava, les Kurdes, bien plus effrayés par Ankara que par Damas, lui tomberaient dans la main. Avec en prime le retour du contrôle des champs de pétrole de l’Est et l’éventuelle intégration des YPG dans l’armée syrienne. Les négociations seraient, de plus, grandement facilitées par les Russes qui n’ont jamais coupé les ponts avec le PYD kurde.

Oui mais voilà, le Kremlin se retrouverait alors bien embêté. Ce que nous expliquions il y a un an et demi à propos d’Afrin n’a pas perdu une ride :

Où l’on constate une nouvelle fois l’invraisemblable noeud gordien de la région : les Russes sont plus ou moins alliés aux Kurdes et depuis un an aux Turcs, qui se détestent pourtant les uns les autres. L’empire américain n’est pas le seul à allier les contraires…

La stature prise par la Russie au Moyen-Orient la met peu ou prou dans la même position, parfois inconfortable, que les Etats-Unis au temps de leur splendeur. Le nouveau numéro d’équilibriste de Vladimirovitch, entre Turcs et Kurdes, vaudra son pesant d’or.

Une chose est sûre : la malédiction de Toutankhassad a encore frappé. Cette fois, c’est Mattis qui présente sa démission du Pentagone, en désaccord avec la décision de son président.

 

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