COP24 : la négociation finale s’annonce difficile et décevante

COP24 : la négociation finale s’annonce difficile et décevante

14 décembre 2018 / Dorothée Moisan et Sadak Souici (Reporterre)

Au 11e et avant-dernier jour de la 24e conférence climatique des Nations unies, la négociation se tend à mesure que l’horloge tourne. L’esprit de l’accord de Paris est bien retombé, et il s’agit en fait de limiter la casse. Quant aux ministres français, ils sont tout simplement… absents.

Tous les jours, notre envoyée spéciale vous raconte les coulisses, les anecdotes et les coups de théâtre de la COP24, qui se déroule en Pologne, du 2 au 14 décembre. L’intégralité du journal est à retrouver ici.


  • Katowice (Pologne), envoyée spéciale

« Merci de noter qu’une fois la COP24 officiellement terminée, tous les membres des médias devront quitter les lieux dans les trois heures » : message reçu ce matin dans ma boîte à courriels, la fin de la COP approche… Nous sommes désormais au 11e jour des négociations ici à Katowice et après les échauffements de la première semaine, le moteur onusien tourne à plein régime. Objectif : réussir d’ici vendredi soir à décrocher non seulement un accord, mais surtout un accord ambitieux.

Même si certains États, notamment les États-Unis, continuent à bloquer les négociations, la plupart des observateurs ne doutent pas qu’un accord sera trouvé. « Deux-trois jours avant la fin, c’est toujours comme ça, c’est le mélodrame, on a l’impression que ça va planter. Et puis, ça finit toujours par aboutir », me dit un diplomate européen, grand habitué des COP. La question est plutôt de savoir quand – la COP24 se termine officiellement vendredi soir mais, vu le retard accumulé, il est d’ores et déjà quasi certain qu’elle se prolongera samedi –- et comment. L’idéal serait que trois volets aboutissent :

  • primo la publication d’une notice claire et ambitieuse de l’Accord de Paris, le fameux rulebook, qui permette d’appliquer l’accord climatique avec efficacité à travers le monde ;
  • secundo l’engagement des États à relever d’ici 2020 leurs objectifs de réductions des émissions de gaz à effet de serre (les Nationally determined contributions, NDC) ;
  • et tertio la promesse par les pays développés de nouveaux financements pour aider les pays en voie de développement, plus vulnérables au changement climatique.

Jeudi 13 décembre, les appels se sont multipliés pour convaincre les États les plus riches de relever leur ambition sur ces trois volets. Jennifer Morgan, de Greenpeace, a rappelé les dirigeants à leurs responsabilités. « Les gens, les a-t-elle prévenu, n’attendent plus un consensus mondial, ils poursuivent leurs gouvernements, ils poursuivent les grands compagnies pétrolières, ils bloquent des routes et des ponts, ils organisent des grèves à l’école, et ce n’est que le début. Plutôt que de vides promesses, nous avons besoin que les États réhaussent leur ambition ». La jeune Suédoise Greta Thunberg, qui depuis le début de la COP se dépense sans compter pour médiatiser la cause climatique, s’est quant à elle chargée de convaincre les plus jeunes : dans un message posté sur les réseaux sociaux, elle a appelé enfants et ados à faire vendredi, comme elle-même depuis plusieurs mois, la grève de l’école et à se rassembler devant leur « Parlement ou [leur] gouvernement local » pour faire pression.

La jeune Suédoise Greta Thunberg.

De leur côté, les 48 pays les plus vulnérables regroupés au sein du Climate Vulnerable Forum (CVF) -– dont certains sont menacés de disparaître sous les mers –- ont appelé leurs homologues à sauver la COP d’« une issue médiocre ». « Nous ne sommes pas prêts à mourir. Nous n’avons pas l’intention de devenir la première victime du changement climatique », a dit l’ancien président des Maldives, Mohamed Nasheed.

Depuis dix ans qu’il assiste aux conférences internationales sur le climat, « rien ne semble avoir changé », regrette-t-il. « On utilise toujours le même langage, un langage de dinosaure. […] Le problème, c’est qu’on continue à demander aux gros pollueurs de cesser de polluer mais sur des fondements éthiques, et ils ne nous écoutent pas. » Pour cesser ce dialogue de sourds, il propose de changer radicalement d’approche : « Plutôt que de leur demander des réductions, peut-être devrions-nous leur demander des hausses », autrement dit d’augmenter leurs investissements dans les énergies propres. « Alors ils cesseront d’utiliser des énergies fossiles. […] Demandons des choses positives plus que des choses négatives, les investissements augmenteront et les émissions diminueront. »

Le pavillon de la Russie.

Le Maldivien a ensuite brocardé les « quatre pays qui nous prennent en otage », sous-entendu les États-Unis, la Russie, le Koweït et l’Arabie Saoudite, qui s’opposent à ce que la COP24, dans sa décision finale, « salue » (welcome) le rapport du Giec sur les 1,5 °C, préférant qu’elle en « prenne note » (note), une expression insuffisante aux yeux des pays insulaires et de l’Union européenne. Le royaume saoudien va jusqu’à contester les conclusions scientifiques du rapport : « Il vous montre uniquement les opportunités » qu’il y a à lutter contre le changement climatique mais « il ne vous en montre pas le coût », dénonce dans une interview au site Carbon Brief le délégué saoudien à la COP.

Le rapport du Giec toujours contesté par l’Arabie saoudite, les États-Unis et la Russie

Cette question de vocabulaire peut sembler cosmétique, mais elle revêt une grande importance car elle créera un précédent : quel avenir pour la lutte climatique si les États ne reconnaissent pas que la science est fondamentale et doit guider leur action ?

En fait, il n’y a pas vraiment 4 pays bloqueurs et 192 pays qui marcheraient tous main dans la main vers un accord idéal comme le laisse entendre Mohamed Nasheed. C’est le cas pour qualifier le rapport du Giec, mais pas sur la question du rulebook ou sur celle des financements.

De nombreux pays comme l’Inde, l’Afrique du Sud ou des pays en voie de développement craignent que les pays riches, en tête desquels les États-Unis et l’Australie, ne rabotent les financements : en volume, mais aussi en qualité. Certains s’inquiètent ainsi de la tendance croissante des pays développés à se défausser sur les investisseurs privés. Une question cruciale reste celle des pertes et préjudices (loss and damage) que les pays en voie de développement veulent absolument voir apparaître dans le rulebook, pour s’assurer qu’à l’avenir, les pertes irréversibles causées chez eux par des événements extrêmes seront prises en compte en tant que telles, et non pas incluses dans d’autres fonds, dédiés à l’adaptation au changement climatique.

Les économies émergentes (Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud) insistent quant à elles sur la flexibilité. Depuis les premières négociations climatiques en 1992, un principe important est celui des responsabilités communes mais différenciées (CBDR en anglais). En gros, cela signifie que les États sont tous responsables du réchauffement climatique, mais que leurs efforts doivent être modulés en fonction de leur responsabilité historique – les pays les plus anciennement industrialisés doivent faire plus – et des moyens dont ils disposent. Une fois que les États auront fixé leurs NDC, ils devront ensuite régulièrement évaluer leurs avancées. Ce que réclament les pays du Sud, c’est une flexibilité dans ces évaluations car ils jugent qu’ils n’auront pas les moyens financiers et techniques pour bien les faire. Mais un coup de théâtre survenu jeudi soir pourrait changer la donne : la Chine a annoncé qu’elle renonçait à cette exigence et acceptait d’obéir aux mêmes règles que les pays développés sur ce point.

Aucun ministre français dans le round final !

Une Coalition pour une haute ambition a été lancée mercredi par quelque 70 États, dont 11 Européens parmi lesquels la France et l’Allemagne. Elle ne réunit qu’un tiers des pays signataires de l’accord de Paris, alors que la coalition similaire lancée en 2015 comptait 118 nations, dont les 28 pays de l’UE.

L’Europe est très en retrait. Et la France brille par son absence ! Ni le ministre de la Transition écologique François de Rugy, ni la secrétaire d’État Brune Poirson — partie précipitamment mardi soir en raison de la crise des Gilets jaunes –- ne sont présents à Katowice ? Sans doute une première dans toute l’histoire des COP.

Jeudi soir, la présidence polonaise — critiquée par de nombreux observateurs pour son « inertie » et son échec à créer une dynamique ministérielle -– a enfin fini par publier un nouveau texte. Peu avant minuit, des experts commençaient à le décrypter, tout en se frottant les yeux, déjà gonflés de fatigue. Si certains points leur semblaient positifs, d’autres au contraire suscitaient leur inquiétude, comme la question des pertes et préjudices -– dont le traitement allait selon eux « décevoir les petites îles et les pays en voie de développement » — ou l’article 6, bourré de crochets, sur l’utilisation des marchés carbone et autres moyens de coopération. C’est sur cette base que les ministres devaient commencer vendredi à livrer bataille.


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