A quoi pourraient mener les tensions grandissantes entre le roi Salman d’Arabie saoudite et MBS, son fils et héritier

DÉLICAT
A quoi pourraient mener les tensions grandissantes entre le roi Salman d’Arabie saoudite et MBS, son fils et héritier

 Atlantico : Quelles seraient l’ampleur des tensions entre le roi et son héritier ? Par quoi se traduisent-elles ?

Alain Rodier : 

Les jeux de palais ont toujours existé en Arabie saoudite. Parfois, ils ont atteint des sommets, comme par exemple lorsque Mohamed Ben Salman (MBS) a fait arrêter sous le prétexte de « corruption » de nombreux princes, hommes d’affaires, etc. en les regroupant sous bonne garde dans l’hôtel cinq étoiles Ritz Carlton de Riyad en novembre 2017 avant de les relâcher contre rançon (pardon, me terme officiel est une « caution »). Il avait alors montré à tout le monde qui commandait désormais. Il n’a pu le faire qu’avec l’accord du roi Salman bin Abdulaziz Al Saoud, son père…

En effet, s’il est officiellement le successeur du roi Salman âgé de 83 ans et à la santé fragile, c’est par la volonté de ce dernier qui a fait ses choix. Il est difficile de répondre à la question : pourquoi lui ? en dehors du fait que MBS s’était toujours occupé de son père étant de ce fait très proche de lui. Il serait donc devenu le choix « préféré » du souverain vieillissant. Ensuite, le roi a laissé MBS choisir son équipe pour diriger le royaume même si cela a fait des vagues en interne.

Je ne pense pas que les tensions évoquées par votre confrère viennent du roi mais plutôt de son entourage direct qui tente d’influencer son jugement.

L’affaire du Caire est d’ailleurs symptomatique. Selon le Guardian, trente membres de la garde rapprochée  – jugés comme des « fidèles » de MBS – du roi alors en visite officielle en Égypte les 23 et 24 février, ont soudainement été remplacés par une équipe du ministère de l’Intérieur dépêchée en urgence sur place. Certains responsables égyptiens chargés de la couverture sécuritaire de cette visite auraient aussi été écartés. Et, signe jugé révélateur, MBS n’était pas présent à l’aéroport lors du retour de son père alors que protocolairement, il aurait dû être là. Des observateurs en ont immédiatement déduit une mise à l’écart du prince héritier soupçonné avoir voulu monter un « coup » contre son père lors de son séjour en Égypte.

Sauf nouvelles informations, cela semble être très exagéré. Pour l’incident égyptien, il est arrivé par le passé que des gardes du corps escortant de hautes autorités à l’étranger (comme le président des États-Unis) soient relevés pour « conduite inadéquate » (beuveries en galante compagnie dans le cas évoqué). Il n’est pas impossible que cela ait été le cas avec certains membres de l’escorte du roi Salman en Égypte. Dans l’urgence, on ne relève pas que les « fautifs », mais on remplace l’équipe toute entière, c’est techniquement plus efficace. Les comptes avec les contrevenants sont ensuite réglés après le retour à domicile… Pour être bien sûr, il serait intéressant de savoir ce qui leur est arrivé une fois rentrés à Riyad.

Bien sûr, il se dit aussi que le roi n’a été informé de la nomination durant son ansence de nouveaux responsables politique (la princesse Reema bint Bandar bin Sultan, la première femme saoudienne accréditée comme ambassadrice du Royaume aux États-Unis) et sécuritaire (son jeune  frère, Khalid bin Salman désigné comme son adjoint direct au ministère de la Défense) qu’à la télévision. Il en aurait été profondément irrité.

Mais ce n’est pas non plus la première fois que la rumeur de désaccords avec son fils filtre dans la presse internationale. Il n’approuve certainement pas tout ce que décide son héritier mais il le laisse faire n’ayant plus guère le choix. En effet, si MBS tombe, il est plus que probable qu’il sera entraîné dans sa chute car jugé comme étant le responsable de sa mise à l’étrier, ce qui est parfaitement exact.

Selon le Guardian, c’est notamment la gestion de l’affaire Khashoggi qui aurait incité le roi et ses partisans à reprendre la main sur certaines affaires nationales. La toute-puissance de MBS est-elle fragilisée par le meurtre du journaliste du Washington Post ?

Il est vrai que le meurtre du journaliste Khashoggi à Istanbul en octobre de l’année dernière a jeté un froid. D’ailleurs, si une affaire de cette nature a pu avoir lieu , c’est que cela avait déjà dû être pratiqué par le passé mais « sans anicroches » avec d’autres « gêneurs » (on a parfois parlé de la « disparition » de « princes » qui s’étaient trop fait remarquer pour une conduite dissolue).

Mais dans cette affaire, MBS se retrouve dans la position du « donneur d’ordres » ce qui gêne apparemment plus ses interlocuteurs occidentaux que lui-même.

D’ailleurs, il l’a bien fait comprendre en effectuant un voyage officiel au Pakistan, en Inde puis en Chine à la mi-février. Ces pays comptent près de trois milliards d’habitants sur les 7,53 milliards qu’abrite la planète et ils ne peuvent en aucun cas être considérés comme « pauvres » ou peu influents. Les chiffres des contrats signés sont très importants (20 milliards au Pakistan, un espoir de 100 milliards en Inde, 10 milliards en Chine). Surtout, le projet de MBS « Vision 2030 » qui devrait diversifier l’économie saoudienne en la détachant progressivement de l’industrie pétrolière, serait désormais lié à celui de la « nouvelle route de la Soie » (ou la « ceinture et la route » cher au président Xi Jinping) dont la partie maritime doit transiter par la Mer Rouge .

Mais c’est avant tout le geste politique qui est important, surtout celui adressé aux Occidentaux. Aujourd’hui, les exportations (hydrocarbures) saoudiennes vont à 69% vers l’Asie, 13% vers l’Europe et 10% vers les USA. Dans l’autre sens, Riyad importe 44% de biens d’Asie, 40% d’Europe et 8,5% des USA. Tout cela pourrait bien changer si les capitales occidentales (en dehors de Washington qui sait rester pragmatique quand ses intérêts sont en jeu) continuent à « bouder » MBS. Lors du périble réussi de MBS en février, les dirigeants pakistanais, indien et chinois se sont montrés beaucoup moins sensibles à la disparition du journaliste saoudien et n’ont même pas abordé le sujet. MBS qui a été reçu avec des honneurs auxquels il n’aurait pas eu droit en Occident n’a pas parlé du sort réservé aux populations musulmanes en Inde et de celui des musulmans du Xinjiang en Chine. L’avertissement est clair : il n’hésitera pas, s’il en ressent le besoin, à changer ses alliances dans l’avenir.

Je vois donc mal le roi reprocher quoique ce soit à son héritier qui a, certes, la main un peu « lourde », mais qui dirige efficacement le royaume.

Alors que le roi Salman a 83 ans et a toujours soutenu son fils cadet, au point de déshériter les prétendants précédents, peut-on imaginer une remise en question du statut de MBS ?

Je crois avoir répondu à votre question précédemment. Le roi ne remet pas en cause MBS. Toutefois, ce dernier a beaucoup d’ennemis intérieurs, en particulier des princes (on parle beaucoup d’Ahmed Ben Abdelaziz – ancien ministre de l’Intérieur – et Moukrine Ben Abdelaziz – ancien prince héritier qui avait été relevé de cette charge à sa demande en 2015 -) qu’il a humilié et qui rêvent sans doute de « le transformer en chaleur et lumière » (expression employée par les spécialistes en explosifs). Il a d’ailleurs senti le vent tourner après une attaque du palais Ouja à Riyad où il résidait en avril 2018. Depuis, il a considérablement renforcé sa protection rapprochée et limité ses apparitions à l’intérieur du Royaume.

Il a aussi beaucoup d’autres ennemis à l’intérieur et à l’extérieur : les religieux conservateurs, les salafistes-djihadistes, les Frères musulmans, les chiites (9 à 10% de la population saoudienne), etc. Et tout peut arriver à n’importe quel moment.

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