Destitution d’Omar el-Béchir, une seule certitude : l’incertitude

Destitution d’Omar el-Béchir, une seule certitude : l’incertitude

Le 11 avril 2019, le Ministre de la défense Awad Benawf annonçait en direct à la télévision soudanaise la destitution du président Omar el-Béchir. Ce coup de tonnerre intervient cependant dans un contexte délicat pour ce dernier. En effet, le Soudan est en proie depuis janvier 2019 à un fort mouvement de contestation anti-régime. Quelles perspectives se dessinent pour la stabilité soudanaise ? 

Le Ministre de la défense soudanais annonçant la destitution du Président Omar el-Béchir à la télévision
Awad Benawf, Ministre de la défense, annonçant en direct à la télévision soudanaise la destitution d’Omar el-Béchir

C’est un véritable séisme politique qui a eu lieu ce jeudi 11 avril à Khartoum. Les forces armées nationales ont déposé le désormais ex-président soudanais dans un contexte de grande confusion. Les faits débutent aux alentours de 8h30 du matin. Un détachement de l’armée soudanaise lance un raid dans les locaux du parti du président, le parti national du Congrès (NPC). L’information est rapidement relayée dans toute la capitale, et déclenche une émulation massive. En effet, des milliers de manifestants anti-régime affluent en direction du quartier général de l’armée. Les services secrets font en parallèle état de la libération des prisonniers politiques du pays. L’annonce officielle survient cependant par l’entremise du Ministre de la défense Awad Benawf à la télévision nationale : « J’annonce […] la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef ».

Cette déclaration amène au cours de la journée son lot de mesures d’exceptions. Des dispositions aux forts relents de loi martiale se font jour. La fermeture des frontières ainsi que de l’espace aérien soudanais est annoncée. Un couvre-feu et trois mois d’état d’urgence, ainsi que la suspension de la constitution sont d’autre part décrétés. Toutefois, la décision la plus significative intervient au niveau politique, avec l’annonce de l’instauration d’un Conseil militaire de transition présidé par Awad Benawf. Celui-ci, prévu pour une durée de deux ans, entend organiser des élections durant cette période. Cette annonce, pourtant attendue à Khartoum, inquiète toutefois plus qu’elle ne satisfait.

Omar el-Béchir, ascension et déclin d’un tyran

Quels éléments ont menés à la destitution d’Omar el-Béchir ? Militaire de formation, ce dernier s’est illustré au cours de la  guerre du Kippour de 1973, ou lors de la répression des mouvements de contestation sud-soudanais en 1983. Célian Macé, journaliste à Libération en dépeint dans ce cadre un portrait peu flatteur : « El-Béchir y apprend la sale guerre, les cruautés, les méthodes de terreur, et les représailles contre les civils ». Il prend la tête du pays le 30 juin 1989, suite au putsch contre le gouvernement de Sadeq al-Mahdi. Sa première décision concerne la suspension des institutions, des syndicats et l’instauration de la charia.

Le règne d’Omar el-Béchir est celui du sang. La moitié de sa présidence a lieu pendant la seconde guerre civile soudanaise. Il y ordonne un véritable génocide, qui prendra fin en 2005 avec les accords de paix de Naivasha. Ce conflit, opposant le sud catholique à la politique islamiste de Khartoum, occasionne 2 millions de morts, 4 millions de déplacés ainsi que la famine de 1998. En parallèle survient la guerre du Darfour, en 2003. Omar el-Béchir exhorte  l’armée à bombarder de nombreux villages, et laisse agir les milices janjawids sur le terrain. Cela lui vaudra un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale en 2008.

Fort d’une présidence marquée par une répression violente, le sol se dérobe pourtant sous ses pieds début 2019. Le Président soudanais décide de stopper les importations de blé, avec pour conséquence une augmentation de 300% du prix de la farine. Cette décision fait suite à une explosion de 30% des prix du pétrole. Des manifestations éclatent en réponse dans l’ensemble du Soudan. La population se soulève massivement, et en appelle à l’armée. Le soulèvement populaire aura finalement raison du « tyran »,  comme elle le qualifie.

Quelles perspectives à court et moyen terme ?

Une image représentant Awad Benawf comme héritier d'Omar el-Béchir
Une image partagée sur le web condamnant le maquillage politique de la destitution d’Omar el-Béchir

La colère n’est pourtant pas redescendue après l’annonce d’Awad Benawf. Les manifestations se prolongent dans le pays, et notamment à Khartoum, où le peuple craint un scénario du pire. Certains observateurs voient en le coup d’état militaire du 11 avril une tentative d’accaparement total du pouvoir. Pire, les soudanais dénoncent un maquillage politique pur et simple. Awad Benawf est en effet réputé proche des cercles traditionnels du pouvoir. Cette perpétuation de la politique d’Omar el-Béchir est dénoncée par la foule. Des slogans tels que « Ibn Awaf ne nous représente pas », « non aux figures de l’ancien régime » ou « Soudan bela kezan » (le Soudan sans le tyran) font florès dans les cortèges. Dans ce contexte, le spectre d’une répression armée est très présent.

Le Soudan pourrait de fait se voir figé dans une sorte de statu quo. L’interrogation majeure réside dans la place que pourrait faire l’armée aux revendications populaires. En effet, la rue soudanaise aspire à l’établissement d’un gouvernement de transition composé de figures civiles et militaires. La question d’une prise de pouvoir islamiste se pose alors. Ce qui serait pourtant illusoire comme le soulève Christian Delmet, chercheur spécialisé sur la région : « Il y a des petits noyaux religieux, mais qui n’ont pour l’instant que très peu d’audience et qui n’ont aucune possibilité politique […] Ces groupes sont complètement désorganisés ». Au lendemain du coup de force ayant eu raison d’Omar el-Béchir, le scénario d’un maintien du Conseil militaire de transition semble se dessiner. Cela sans pourtant compter sur les réactions de la communauté internationale, qui devraient rapidement se faire jour.

 

Sources :

BERTHEMET Tanguy. Soudan : un coup d’état emporte Omar el-Béchir, Le Figaro, 11 avril 2019

CRÉTOIS Jules, NASRAOUI Wided. Soudan : le soulèvement continue malgré la destitution d’Omar el-Béchir, Jeune Afrique, 11 avril 2019

DELORME Florian. Après la chute d’Omar el-Béchir, où va le Soudan ? France Culture, 12 avril 2019

MACE Célian. Les nombreuses terreurs d’Omar el-Béchir, Libération, 11 avril 2019

RFI. Soudan : vive inquiétude après la forte hausse du prix de la farine, RFI, 6 janvier 2019

RFI. Soudan : le jour où le président Omar el-Béchir a été destitué par l’armée, RFI, 11 avril 2019

RFI. Soudan : le général Awad Benawf à la tête du Conseil militaire de transition, RFI, 11 avril 2019

About Antoine Vandevoorde

Antoine Vandevoorde est analyste en stratégie internationale, titulaire d’un Master 2 Géoéconomie et Intelligence stratégique de l’IRIS et de la Grenoble Ecole de Management depuis 2017. Ses domaines de spécialisation concernent la géopolitique du cyberespace, les relations entreprises – Etats, l’intelligence économique et l’Afrique. Il est rédacteur aux Yeux du Monde depuis mars 2019.
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