Julian Assange : 10,2 milliards de dollars contre la vie d’un homme ?

Julian Assange : 10,2 milliards de dollars contre la vie d’un homme ?

Julian Assange arrested What now for the Wikileaks founder-Capture d’écran Chanel4 News

L’histoire retiendra que le 11 avril 2019 le droit d’asile a été bafoué par l’Équateur et son président. Un triste jour pour les lanceurs d’alerte, un triste jour pour la vérité !

Par Yannick Chatelain.

Comme je l’avais évoqué le jour même de son arrestation, l’information – au conditionnel – sur une arrestation imminente de Julian Assange avait été jugée suffisamment crédible pour que Nils Melzer, le Rapporteur spécial de l’Organisation des Nations Unies sur la torture, mette en garde le 5 avril 2019 le gouvernement équatorien du Président Lenín Moreno en l’invitant à « s’abstenir d’expulser M. Assange… ou de cesser ou de suspendre son asile politique de toute autre manière », rappelant que si Assange était renvoyé de l’ambassade, il risquait « que les autorités britanniques l’arrêtent et que les États-Unis l’extradent ».

Il pointait le fait qu’« une telle réponse pourrait l’exposer à un risque réel de violations graves de ses droits humains, notamment sa liberté d’expression, son droit à un procès équitable et l’interdiction des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».

Cette mise en garde et exhortation n’a nullement impressionné le gouvernement de Lenín Moreno qui a laissé procéder le 11 avril à l’arrestation de Julian Assange. Pour justifier cette arrestation, et son placement en garde à vue, Scotland Yard a dans un premier temps évoqué un mandat délivré en juin 2012 par un tribunal londonien pour non-présentation à la justice. Un délit passible d’un an de prison. Délit pour lequel il a été immédiatement reconnu coupable.

Dans un second communiqué, la police britannique a indiqué que nonobstant ce mandat, son arrestation répondait  également à « une demande d’extradition » formulée par les autorités américaines. Ce que Julian Assange et ses défenseurs redoutaient le plus.

En 2015 Julian Assange avait à ce sujet déclaré depuis l’ambassade ne pas redouter la peine de mort (encore pratiquée dans une majorité des États américains).

« Ça ne veut pas dire que le risque n’existe pas que je finisse comme un mort vivant. Il y a aux États-Unis des lois pour les cas de sécurité nationale et de terrorisme. Ils mettent des gens au secret. (…) Il faut être réaliste. Ce n’est pas un système où, si vous êtes un cas de sécurité nationale, vous pouvez attendre de la justice. Il ne faut pas s’attendre à de la justice pour moi. »

Le monde a pu découvrir le 11 avril un Julian Assange dans la fleur de l’âge, 47 ans, aux allures de vieillard, une image qui fait mal et qui fait (devrait faire) honte. Le 11 avril le monde entier pouvait voir les effets sur un homme de ce qui relève d’une torture psychologique dans la durée.

Quant à l’extradition, on peut aisément comprendre le fondement des craintes de Julian Assange au regard du traitement inhumain qui est réservé à Chelsea Manning, la lanceuse d’alerte que la justice américaine tente actuellement par tout moyen de briser !

UN CALENDRIER QUI INTERROGE

Le mercredi 10 avril, le chef de l’état Lenin Moreno annonçait triomphalement à la télévision équatorienne :

« Nous allons recevoir plus de 10 milliards de dollars à des taux inférieurs à 5 % en moyenne et sur des durées jusqu’à 30 ans », a déclaré le chef de l’État à la télévision équatorienne. » Il peut pour cela remercier : le FMI qui  prendra en charge 4,2 milliards de dollars, pour ce qui concerne les 6 milliards restants. »

Lenin Moreno peut remercier la Banque mondiale, l’Agence française de développement (AFD), la Banque européenne d’investissement (BEI), la Banque intéraméricaine de développement (BID), la Banque de développement d’Amérique latine et le Fonds de réserves latino-américain.

Je laisse chacun juge d’un calendrier des événements les plus marquants dans cet imbroglio et cette issue inédite en matière de droit d’asile.

  • Depuis le 8 mars, Chelsea Manning est torturée psychologiquement pour la contraindre par l’emprisonnement à se renier à huis clos devant un grand jury. Ce qu’elle refuse.
  • Le 5 avril, alerte de Wikileaks sur une arrestation imminente d’Assange. Injonction le même jour de Nils Melzer très inquiet de la situation…
  • Le 10 avril l’Équateur reçoit plus de dix milliards de dollars…
  • Le 11 avril le sort de Julien Assange était scellé : arrêté dans l’ambassade et de fait désormais sous le coup d’une extradition. Quant à l’argumentation du chef d’état équatorien, qu’en dire sans en être stupéfait ?

Vidéo intégrée

Lenín Moreno

@Lenin

Ecuador decidió soberanamente retirar el asilo diplomático a Julian Assange por violar reiteradamente convenciones internacionales y protocolo de convivencia.

23,9 k personnes parlent à ce sujet

« J’annonce aujourd’hui que le comportement irrespectueux et agressif de Julian Assange, les déclarations discourtoises et les menaces formulées par Wikileaks à l’encontre de l’Équateur, et surtout la violation des règles internationales de matière d’asile, ont rendu insoutenable le maintien de cet asile pour Julian Assange. Et la patience de l’Équateur est arrivée à sa limite »

La limite de la patience de l’équateur intègre-t-elle dans cet imbroglio la somme évoquée ? Il est notable que les relations entre l’ambassade équatorienne et Julian Assange s’étaient tendues ; en 2018 le fondateur de WikiLeaks avait reçu une liste des « règles de la maison » à respecter s’il voulait pouvoir continuer d’utiliser Internet : nettoyer sa propre salle de bain, payer sa propre nourriture, son linge et ses appels téléphoniques, prendre soin de son chat…  Une approche jugée humiliante par Julian Assange qui avait alors attaqué l’Équateur à propos de ses conditions de vie.

Comme l’avait alors fait remarquer lors d’une conférence de presse son avocat Baltasar Garzon :  « Il est détenu dans des conditions inhumaines depuis plus de six ans » soulignant que « même les personnes emprisonnées ont des appels payés à l’État »

HAUTE TRAHISON DU DROIT D’ASILE MENSONGES ÉHONTÉS ET RETOURNEMENT DE VESTE

Même si des tensions préexistaient depuis le changement de gouvernance, l’argumentation de Lenín Moreno sur sa patience limitée est pour le moins légère – pour ne pas la qualifier de ridicule – pour justifier une décision qui expose désormais Julian Assange à un risque réel de violation de ses droits humains les plus fondamentaux.

Quant à  la déclaration du ministre des Affaires étrangères Jose Valencia qui a été rapportée par El Telegrapho – pour ce qui concerne la demande d’extradition formulée par les États-Unis – elle n’est pas moins folklorique :

« Nous ne savions pas qu’il y avait une demande à cet égard, alors la décision de l’Équateur a été prise indépendamment de toute considération à cet égard. »

L’ex-président de l’Équateur évoque lui une simple vengeance et fait une synthèse qui résume pour partie le sentiment de nombreux observateurs :

« On ne livre pas une victime à ceux qui le persécutent, ou alors on s’humilie à la face du monde entier et on contrevient au principe de protection qui est la base de l’asile. »

Au-delà de tous les tenants et aboutissants d’une telle issue, une piste de vengeance est souvent évoquée ; cette dernière semble crédible pour El Espectador, qui se demande également si Julian Assange n’est pas une « victime collatérale de la guerre larvée que se livrent l’ancien et l’actuel président de l’Équateur ».

LE CRI D’ASSANGE : « LE ROYAUME-UNI DOIT RÉSISTER ! »

À l’aune d’un nouveau combat qui va consister à éviter l’extradition, Assange appelle à la résistance. Aux États-Unis, inutile de dire qu’il ne pourrait pas compter sur le soutien de l’administration de Donald Trump. Comme le mentionne un article du Guardian, le soutien apporté lors des dernières élections présidentielles américaines à Julian Assange était dans le camp Trump sans aucune ambiguïté.

Et si Donald Trump a déclaré à la presse, juste après l’arrestation de Julian Assange, avec une vulgaire désinvolture : «  Je ne connais rien de Wikileaks, ce n’est pas mon truc » ( « I know nothing about Wikileaks. It’s not my thing. »), il a une mémoire défaillante : The Guardianrappelle à Donald Trump et au monde entier que « Donald  Trump a vanté WikiLeaks durant la campagne électorale, plus de 164 fois au cours du dernier mois de la campagne. »

« WikiLeaks – J’aime WikiLeaks », a-t-il déclaré lors d’un rassemblement ». Lors d’un autre meeting son amour était débordant : « Ce WikiLeaks est comme un trésor. » Même après les élections son soutien ne s’est pas démenti : « Je dis simplement ce qu’il dit (en parlant de Julian Assange) c’est aux gens de se faire leur propre opinion sur ce qui est la vérité »…

En attendant la suite des événements, l’histoire retiendra que le 11 avril 2019 le droit d’asile a été bafoué par l’Équateur et son président. Un triste jour pour les lanceurs d’alerte, un triste jour pour la vérité ! Si le président de l’Équateur a choisi de jouer la carte du déshonneur pour des raisons qu’il reste à éclaircir, le Royaume-Uni peut encore, dans un contexte où l’on sait – quoi que l’on pense de l’action de Wikilieaks et d’Assange – le traitement inhumain qui attendrait l’homme en cas d’extradition,  sauver ce qui peut être sauvé de l’honneur et écouter le cri d’Assange :

« Le Royaume-Uni doit résister ! »

Le cas échéant, si le cri d’Assange n’est pas entendu, si l’acharnement que subit Chelsea Manning se poursuit, la moralité de cette histoire serait la suivante : pour ne pas avoir à répondre de crimes de guerre et s’en laver les mains, l’important… in fine, c’est de gagner la guerre !

« Si le juge était juste, peut-être que le criminel ne serait pas coupable. » (Fiodor Dostoïevski)

 

https://www.contrepoints.org/2019/04/15/341634-julian-assange-102-milliards-de-dollars-contre-la-vie-dun-homme?utm_source=Newsletter+Contrepoints&utm_campaign=c6b6e2b8d2-Newsletter_auto_Mailchimp&utm_medium=email&utm_term=0_865f2d37b0-c6b6e2b8d2-114031913&mc_cid=c6b6e2b8d2&mc_eid=acae01963f

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