Du « dégagisme » au populisme

DÉGAGISME
Election présidentielle en Ukraine : l’acteur Volodymir Zelenski pourrait triompher sur un programme entre dégagisme et populisme

Du « dégagisme » au populisme

La victoire de Vladimir Zelenski atteste à nouveau du « dégagisme» qui gagne l’Ukraine après avoir transformé plusieursscènes politiques européennes. De la France à la Slovaquie, de l’Italie à l’Autriche, les électeurs européens renouvellent massivement leur personnel et leur paysage politiques. Ils font émerger de nouvelles figures : aussi différents soient-ils, Emmanuel Macron, Sebastian Kurz, Luigi di Maio ou encore Zuzana Caputovabousculent tous les codes en se propulsant au sommet du pouvoir en quelques mois. Les vieux partis sociaux-démocrates, socialistes et démocrates-chrétiens sont à la peine en France, en Espagne, en Italie ou encore en Grèce. Et ils sont remplacés par des formations disruptives, LaREM, Podemos, le M5S, etc.

Le succès de la candidature Zelenski au premier tour reprend cette tendanceen contestant lala classe politique ukrainienne issue de l’indépendance de 1991 et de la Révolution Orange de 2004. Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre, en a fait les frais au premier tour.

Conséquence évidente, les ressorts des succès électoraux des populistes fonctionnent aussi dans le cas Zelenski. Il a laissé son programme dans un vague qui confine à la confusion. Sur l’annexion de la Crimée et la fin des conflits dans le Donbass, il renvoie à des consultations avec la partie russe sans préciser sa méthode. Concernant l’économie et les besoins d’investissements, il promet seulement de ménagerles bailleurs de fonds du FMI et de l’Union européenne. « Faire ce que le peuple attend » et « lutter contre la corruption », voilà ses maîtres mots. Louables mais insuffisants pour un programme de gouvernement.

Voilà le premier enseignement de cette campagne ukrainienne : le « dégagisme » peut conduire au succès de leaders et de mouvements plus en phase avec le peuple mais moins mûrs idéologiquement et politiquement.

Défaite de Porochenko : l’héritage de Maïdan en question

Le président sortant, Petro Porochenko a subi au premier tour un revers important en atteignant avec peine les 15% de suffrages exprimés. Il a assurément fait les frais de sa stratégie de campagne résolument nationaliste mettant en avant la foi, l’armée et la langue. Président combatif, il s’est révélé peu en phase avec une population épuisée par la guerre et soucieuse avant tout de se ménager des perspectives socio-économiques. Cet oligarque de l’agro-alimentaire paie également les scandales de corruptions qui ont émaillé la vie politique ukrainienne durant son mandat.

Toutefois, la campagne de l’entre-deux-tours pose la question de l’héritage de la révolution de Maïdan. Ce mouvement de l’hiver 2013-2014 avait une dimension anti-russe et anti-Poutine. Mais il a constitué au moins autant un refus de la corruption. Les habitants de Kiev se sont mobilisés contre le président pro-russe Ianoukovitch pour contester la cleptocratie autant que pour empêcher l’Ukraine de quitter le partenariat oriental de l’Union européenne au profit de l’union eurasiatique de la Russie poutinienne.

L’essor de la candidature Zelenski confirme une partie de l’héritage de Maïdan : le rejet des élites et de la corruption. Toute sa popularité est fondée sur le personnage qu’il a incarné depuis plusieurs années à l’écran dans la série « serviteur du peuple » : un professeur d’histoire portée à la tête du pays par un mouvement populaire de rejet de la corruption. En revanche, la prodigieuse volonté de liberté nationale, l’autre volet de Maïdan, peut-elle être incarnée par ce nouveau leader ? Il n’a pas participé aux luttes qui ont marqué l’émergence d’une Ukraine détachée de la Russie. Et, hormis une rencontre avec Emmanuel Macron, il n’a pas encore bâti de réseau politique international lui ménageant soutiens diplomatiques et aides financières. Or l’héritage de Maïdan ne peut être défendu par un président faible ou amateur.

Voilà la deuxième leçon européenne : face à la résurgence des défis et des menaces, en Mer Noire, dans les Balkans, en Arctique, etc. l’angélisme et la bonne volonté des leaders européens ne suffiront pas. Le retrait américain d’Europe oblige les Ukrainiens et les Européens à revenir à la Realpolitik sur leur propre continent.

Les prochains défis du « serviteur du peuple »

La métamorphose de l’acteur en chef d’Etat peut aller vite. Ronald Reagan en avait apporté un exemple frappant. S’il est bien élu le président Zelenski devra se transformer en homme d’Etat en quelques heures. Car il affrontera dès lundi plusieurs défis politiques majeurs, bien réels.

Le premier sera de faire reconnaître et consacrer sa victoire puis son statut sur la scène internationale. Outre la sincérité du scrutin, il devra manifester rapidement son ancrage dans le partenariat oriental de l’Union européenne. Autrement dit montrer qu’il s’inscrit paradoxalement dans la continuité de Petro Porochenko.

Le deuxième défi sera intérieur : la transformation de l’économie est du ressort du Parlement, la Rada Suprême. Or celle-ci sera renouvelée par les élections législatives à l’automne. Le défi du nouveau président sera de constituer une majorité et de développer un parti pour lui servir de colonne vertébrale. Or le paysage parlementaire ukrainien est éclaté. Le nouveau président devra choisir rapidement un Premier ministre à la fois compétent et capable de mener campagne.

Le troisième défi concernera la Russie. En guerre larvée avec l’Ukraine dans le Donbass celle-ci peut être tentée de favoriser l’instabilité dans le pays à la faveur de la transition politique. Là encore, le nouveau président devra manifester à la fois sa détermination à rétablir la souveraineté nationale et sa volonté d’entrer en négociation.

On le voit, il se joue en Ukraine bien plus que le destin d’un Etat de 40 millions d’habitants en guerre larvée avec la Russie et pris dans une crise économique. Il se joue une partie du destin de l’Europe.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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