Une petite visite à Guanzhou

Une petite visite à Guanzhou

Publié le 21 Mai 2019 par Observatus geopoliticus in ChineEtats-UnisEconomie

Dans la guerre commerciale qui fait rage entre Washington et Pékin, dont l’épisode Huawei n’est que le dernier avatar, le dragon vient de lancer un avertissement qui n’est pas passé inaperçu. A Guanzhou, le président chinois Xi Jinping s’est rendu au siège d’une société de haute technologie spécialisée dans les terres rares. Le message n’a échappé à personne :

En formalisant la défiance envers Huawei par un décret lui rendant très difficile les relations commerciales avec des entreprises américaines [Google etc.], Donald Trump a-t-il enclenché un mouvement de fond aux conséquences difficilement prévisibles ?

Mais si Donald Trump peut faire bloquer l’accès aux composants américains, son homologue Xi Jinping a aussi des leviers à actionner. Sa visite ce lundi d’un site d’extraction de terres rares est sans doute loin d’être anodin.

Ces terres, pas si rares, sont indispensables à la fabrication de nombreux composants électroniques et la Chine en est le fournisseur mondial de référence, et de loin. Elle pourrait donc très bien imposer des restrictions sur les exportations qui toucheraient durement en retour les fabricants de composants et par extension leurs concepteurs… c’est à dire ces mêmes entreprises américaines qui ont suspendu leurs approvisionnements à Huawei !

L’oncle Sam une nouvelle fois dans le rôle de l’arroseur arrosé ? Toujours est-il que les marchés financiers ne s’y trompent pas : suite aux menaces voilées de Xi, les cours des terres rares et des compagnies du secteur explosent depuis deux jours :

Ces terres rares, que les Etats-Unis importent à 80% de Chine, sont utilisées aussi bien dans l’optique de pointe que le raffinage du pétrole, les radars ou encore la téléphonie. Bref, des métaux hautement stratégiques et dont la Chine a plus ou moins l’apanage. Le dragon n’est pas seulement le premier producteur au monde (71 %), il en est aussi le premier raffineur. Les terres rares ont en effet besoin d’être séparées et purifiées avant de pouvoir être utilisées, et même les quelques compagnies US d’extraction envoient leur production en Chine pour y être raffinée à des coûts bien moindres.

Si l’empire réagit sur ce dernier point, par exemple en promouvant l’ouverture d’une usine de transformation au Texas, la dure réalité géologique dégrise les petits génies de Washington. Comme pour les réserves de gaz, monopolisées par quelques acteurs qui se comptent sur les doigts de la main, les terres rares sont le privilège d’une poignée de pays. Selon l’Institut US d’études géologiques, sur les 120 millions de tonnes de réserves dans le monde, la Chine en détient 44 millions. Suivent le Vietnam et le Brésil (22 millions chacun), la Russie (12 millions) et l’Inde (7 millions). Quant aux Etats-Unis et leur malheureux million et demi de tonne, ils ont autant de chances de pourvoir à leurs besoins que les îles Sandwich de marquer quatre essais aux All Blacks…

Nul doute que les Américains tenteront, ces prochaines années, de diversifier leur approvisionnement (Brésil ou Vietnam ?) mais ce genre de reconfiguration prend du temps. Pour l’instant, les stratèges de DC la folle doivent se prendre la tête à deux mains : à la suprématie gazière russe s’ajoute l’hégémonie chinoise sur les terres rares. Car, derrière, transparaît évidemment le Grand jeu…

Le Donald a la Chine dans sa mire depuis fort longtemps. Le fidèle lecteur avait été prévenu dès son entrée en fonction en janvier 2017 :

Pour Trump, la cible chinoise n’est peut-être pas seulement économique. Les observateurs avisés de la chose internationale sont dans l’expectative. The National Interest évoque un possible « Nixon à l’envers » : jouer cette fois la Russie contre la Chine. Fait qui ne manque pas de sel, ce retournement est soutenu par le vénérable Kissinger, officieux conseiller de Trump et éminence grise de Nixon, qui avait conseillé le pivot vers Pékin. De quoi faire baver de rage le docteur Zbig, toujours pas guéri de sa russophobie maladive et qui préférerait jouer la carte chinoise contre Moscou…

Cela semble confirmé par l’ancien président Carter pour qui la guerre « commerciale » contre Pékin n’a rien à voir avec le commerce mais tout à voir avec le fait que la Chine est en train de dépasser les Etats-Unis, selon les propres confidences que lui a faites Trump.

Le Donald, c’est important de le préciser, n’a jamais balayé d’un revers de main le Grand jeu mené par le Deep State. S’il s’est, autant que faire se peut, résolument opposé à la croisade contre la Russie, le président américain est tout à fait conscient de la catastrophe stratégique pour l’empire que représente le rapprochement sino-russe. Il le disait déjà publiquement lors de sa campagne électorale (4’10) :

Aussi ne faut-il pas s’étonner que l’obsession anti-chinoise de Trump le place sur la même ligne qu’une grand partie de son Etat profond, soudain moins virulent envers l’occupant de la Maison Blanche. Ô ironie, il rejoint dans la danse son grand ennemi Soros, lui aussi littéralement obnubilé par le dragon :

« La Chine n’est pas le seul régime autoritaire du monde, mais c’est sans aucun doute le plus riche, le plus fort et le plus développé en matière d’intelligence artificielle. Cela fait de Xi Jinping le plus dangereux ennemi de ceux qui croient en des sociétés libres. » On en verserait presque une larme…

Pour Washington, cela déjà fait un certain temps que Pékin a rejoint Moscou dans le clan envié des grands méchants, ce qui se traduit dans la Stratégie de Défense Nationale, le livre blanc émis par le Pentagone :

« Nous faisons face à des menaces grandissantes de puissances révisionnistes aussi différentes que la Chine et la Russie, des nations qui cherchent à façonner un monde compatible avec leur modèle autoritaire. » Et le Pentagone d’accuser sans rire la Chine d’avoir usé de « tactiques économiques prédatrices pour intimider ses voisins tout en militarisant la mer de Chine ». Bien évidemment, tactiques prédatrices, intimidations et autres tentatives de façonnement du monde à son image ne sont pas du tout, mais alors pas du tout une spécialité américaine…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/05/une-petite-visite-a-guanzhou.html

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