Huawei : symbole de la guerre sino-américaine (1/2)

Huawei : symbole de la guerre sino-américaine (1/2)

Avec la mise au ban du géant des télécoms Huawei, les États-Unis ont ouvert un nouveau front dans la guerre commerciale tous azimuts qui les oppose à la Chine. Washington considère la Chine comme sa principale menace à long terme. L’administration Trump est persuadée que seul le rapport de force pourra freiner la montée en puissance de Pékin. Les négociations entre Pékin et Washington pour mettre fin à la guerre commerciale qu’elles se livrent sont aujourd’hui dans l’impasse. Loin de s’apaiser, les tensions entre les États-Unis et la Chine pourraient s’intensifier dans les semaines à venir, alors que l’enjeu technologique domine désormais la rivalité commerciale entre les deux premières puissances économiques mondiales.

Trump et Xi Jinping s'opposent autour du bannissement de Huawei
La guerre commerciale entre Pékin et Washington a pris un virage technologique après la mise au ban d’Huawei

Huawei sur liste noire

Le président américain Donald Trump a signé mercredi 15 mai un décret interdisant aux entreprises américaines d’acheter et de transférer des technologies ou des services de télécommunications à des acteurs « possédés, contrôlés ou soumis à la juridiction d’un adversaire étranger » en raison de risques pour la sécurité nationale. L’administration Trump a placé Huawei sur une liste noire, rendant impossible pour l’entreprise l’achat de produits fabriqués aux États-Unis.

Selon les termes du décret, chaque entreprise du pays souhaitant travailler avec Huawei devra recevoir l’accord de son gouvernement. Ni Google, ni les fabricants de composants comme Qualcomm ou Intel n’ont reçu le feu vert des autorités. Google a décidé en conséquence de couper les ponts avec le constructeur asiatique, le privant de facto de ses applications et de ses services. Si le système d’exploitation Android est en partie un système open-source (accessible à tous), Huawei n’aura plus accès aux mises à jour de sécurité en temps réel. Il sera aussi privé de la licence GMS (Google Mobile Services) qui inclut les services phares de Google. Au-delà, la Chine accuse un retard dans la production de semi-conducteurs et dépend des États-Unis pour leur achat.

Huawei accusé d’espionnage

Huawei est dans l’œil du cyclone depuis plusieurs années. Les États-Unis accusent le fleuron technologique chinois de servir de cheval de Troie à Pékin et de menacer leur sécurité. En 2012 déjà, Washington avait interdit les équipements réseau d’Huawei et de ZTE. L’armée américaine a, par ailleurs, banni les smartphones Huawei de ses rangs. Aujourd’hui, les équipements permettant de déployer le réseau de données sans fil 5G sont au cœur des accusations.

Les services de renseignement américains craignent en effet que la technologie ne soit équipée d’une “porte dérobée” permettant l’accès illégal à des données cryptées. Le cadre juridique de la Chine en matière de sécurité nationale inquiète également. Plusieurs lois exigent que les entreprises collaborent avec les services nationaux de renseignement.

A l’inquiétude stratégico-militaire s’ajoute une tentative d’empêcher la Chine de s’imposer sur la scène mondiale et économique en tant que précurseur de la technologie de la prochaine génération de communications mondiales. La guerre commerciale s’est transformée en guerre technologique, les États-Unis refusant que la Chine se hisse au même niveau qu’eux. En bannissant Huawei, il s’agit surtout pour le président américain de freiner la croissance d’une entreprise estimée trop avancée technologiquement.

La riposte de Huawei

Huawei organise désormais sa riposte. Le géant chinois a accusé les États-Unis de tout faire pour bloquer les ambitions internationales de la compagnie. « Le personnel politique américain, par ses façons de faire à l’heure actuelle, montre qu’il sous-estime notre force », a indiqué mardi 21 mai le fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, dans un entretien avec la presse. Il a assuré que l’entreprise chinoise avait des « solutions de rechange » face au retrait de ses partenaires américains. Suite à l’affaire ZTE, un autre géant chinois des télécoms accusé d’avoir violé les sanctions américaines envers l’Iran et la Corée du Nord, Huawei avait diversifié sa chaîne d’approvisionnement et conçoit désormais ses propres puces.

Huawei pourrait également dévoiler son propre système d’exploitation, actuellement en développement, dès la fin de l’année 2019 en Chine. Ce scénario ne se produirait néanmoins que si Huawei était contraint d’abandonner Android et Windows. « Aujourd’hui, nous [Huawei] sommes toujours attachés à Microsoft Windows et Google Android. Mais si nous ne pouvons pas l’utiliser, nous préparerons le plan B pour utiliser notre propre système d’exploitation », a expliqué Richard Yu, PDG du groupe chinois.

Enfin, Huawei s’est lancé dans une bataille juridique pour prouver que Washington ne respecte pas la loi américaine. L’entreprise demande à un tribunal fédéral du Texas de déclarer anticonstitutionnelle la loi sur la défense nationale adoptée l’an dernier. Cette dernière interdit l’utilisation des équipements de Huawei aux États-Unis pour des raisons de sécurité nationale. Pour Song Liuping, le responsable juridique de Huawei, « cette loi établit directement que Huawei est coupable et impose un grand nombre de contraintes à Huawei, dans le but évident de chasser Huawei du marché américain ».

Un sursis de trois mois

Les autorités américaines ont finalement accordé un délai de 90 jours à Huawei avant l’entrée en vigueur de certaines sanctions. L’entreprise peut, jusqu’au 19 août, acheter des équipements et composants à ses fournisseurs américains afin de maintenir le bon fonctionnement de ses réseaux existants. Le département américain du Commerce a indiqué qu’il se réservait le droit de prolonger ce délai après le 19 août.

Cette marche-arrière de Washington s’explique par une probable sous-estimation des conséquences pour les entreprises américaines qui fournissent l’équipementier chinois. Huawei compte en effet 33 fournisseurs américains, comme Skyworks, Qualcomm, Intel ou encore Google et Microsoft. Ces entreprises, sur lesquelles repose un grand pan de l’économie américaine, se retrouvent confrontées à la perte d’une partie de leur business, ce qui pourrait déstabiliser toute la chaîne de production américaine en matière de nouvelles technologies.

Malgré le blocage américain, l’Europe ne veut pas exclure Huawei

Washington ne ménage pas ses efforts pour inciter ses partenaires à exclure les entreprises chinoises du nouveau marché 5G. Depuis 2018, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont interdit à leurs opérateurs de se fournir auprès de groupes chinois. D’autres pays, comme le Royaume-Uni ou le Japon, ont décidé d’interdictions partielles. L’Union Européenne a enjoint ses membres à évaluer les risques que pourrait impliquer la 5G pour leurs infrastructures. L’Europe n’a cependant pris aucune mesure restrictive et semble vouloir suivre la position pragmatique de la France.

Emmanuel Macron a en effet affirmé que la France n’a pas pour objectif d’interdire Huawei. Il a rappelé que « déclencher maintenant une guerre technologique ou une guerre commerciale vis-à-vis d’un autre pays n’est pas judicieux ». Il a ensuite ajouté que la France et l’Europe croyaient « à la coopération et au multilatéralisme ». Macron a cependant assuré être « attentif au sujet de l’accès aux technologies essentielles pour préserver notre sécurité nationale ».

Finalement, jeudi 23 mai, Donald Trump a annoncé en conférence de presse que Huawei pourrait être « inclus dans un accord commercial » avec la Chine. « Si on a un accord, je vois bien Huawei inclus d’une manière ou d’une autre » a-t-il déclaré. Trump utilise alors un problème de sécurité intérieure pour peser sur les négociations commerciales bilatérales. Il use ici de la même stratégie qu’avec l’entreprise chinoise ZTE : il condamne, bannit pour démontrer la puissance des États-Unis puis cède du terrain en échange de concessions réciproques. Au final, Huawei n’est qu’un instrument de pression parmi d’autres dans la guerre commerciale que se livrent Pékin et Washington.

About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.
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