La vérité sur… le fonds d’investissement aux centaines de milliards d’Apple


La vérité sur… le fonds d’investissement aux centaines de milliards d’Apple

Par Gilles Fontaine le 29.06.2019 à 13h42ABONNÉS

Filiale du géant high-tech américain, le fonds d’investissement Braeburn Capital opère sous le radar depuis 2005 en contournant toutes les règles fiscales. Son encours : plus de 225 milliards de dollars. Révélations.

La vérité sur… le fonds d'investissement aux centaines de milliards d’Apple

Mission principale de la filiale d’Apple en charge de la gestion des actifs : gérer et placer au mieux les énormes quantités de cash générées pas les ventes de ses produits.AFP

Bienvenue à Reno, riante bourgade du Nevada posée au pied des montagnes et réputée pour son rodéo de classe internationale, sa course d’avions en rase-mottes, ses casinos… Nettement moins connue du grand public, et pour cause, est la transhumance opérée par des dizaines d’entreprises de l’univers high-tech au cours des dernières décennies vers ce petit coin désertique à la météo plutôt clémente : les températures en été tournent ici autour des 22 degrés et les précipitations sont généralement bien étalées tout au long de l’année.

90 % logés à l’étranger

Parmi ces entreprises discrètement installées dans la région figure un nom qui fait fantasmer le monde de la finance et les journalistes depuis des années : Braeburn Capital. La Braeburn est une variété de pommes néozélandaises. C’est aussi une filiale du groupe Apple, fondée en 2005, et en charge de la gestion des actifs du géant high-tech américain. En clair, sa mission principale est de gérer et de placer au mieux les énormes quantités de cash générées pas les ventes de produits Apple. La totalité des sommes sous gestion dépasse aujourd’hui les 225 milliards de dollars, dont 90 % seraient logés dans des filiales étrangères, ce qui en fait l’un des fonds d’investissement les mieux dotés de la planète.

La filiale d’Apple opère sous le radar depuis sa création, mais elle n’est pas totalement invisible. Elle possède sa page Facebook, dans la rubrique  » entreprise locale « , et affiche chichement 44 mentions « like ». Quelques clics sur Google permettent même de localiser l’entreprise.

Celle-ci était initialement installée au 730 Sandhill Road, à Reno. Ironie du sort, c’est aussi le nom de la rue où sont domiciliées les plus grandes sociétés de capital-risque de la Silicon Valley, à Menlo Park.

Un vétéran à sa tête

Braeburn Capital a déménagé dans le courant de l’année 2012, à deux blocs de son ancienne adresse, au 6900 Boulevard McCarran. Le bâtiment est quelconque, sans charme et sans style, typique des petits immeubles de bureaux des zones d’activités commerciales américaines. Une simple plaque indique les bureaux de la filiale d’Apple, au deuxième étage, suite 3020. La banque d’investissement Merrill Lynch dispose également de locaux dans le même bâtiment, au rez-de-chaussée. La typologie des lieux semble indiquer qu’il s’agit plus que d’une simple boîte aux lettres pour la filiale financière d’Apple. Son patron est un vétéran de la finance : Jeffrey Power dirige l’organisation depuis près de six ans. La cinquantaine, visage rond et poupin, ce Californien est passé par Wells Fargo, le fonds d’investissement KKR et le site de e-commerce eBay avant de rejoindre la firme de Cupertino.

Impossible d’en savoir plus, ni sur le style de décoration du bureau de Jeff Power, ni sur le nombre de personnes travaillant sur place. A l’instar de tous les hedge funds, celui d’Apple se montre extrêmement discret sur ses activités. Et Braeburn Capital dévoile évidemment le moins d’informations possible sur la nature de ses participations. Mais, contrairement à un hedge fund, le fonds d’Apple ne se limite pas à accepter des investisseurs avertis. Ils placent l’argent des actionnaires du groupe, des investisseurs ordinaires, exactement comme le ferait un quelconque fonds commun de placement, mais sans jamais leur expliquer ce qu’ils possèdent réellement.

Dans un article intitulé «  Apple est un hedge fund qui fabrique des téléphones  » et publié en août 2018 par The Wall Street Journal, deux chercheurs de l’université de Washington, Thomas Gilbert et Christopher Hrdlicka, dénoncent l’opacité des grands groupes dans leurs stratégies d’investissement et celle d’Apple en particulier. «  Quand vous achetez des actions Apple, vous prenez aussi une part dans l’un des plus gros fonds d’investissement au monde, écrivent-ils. Apple se comporte comme un hedge fund en soutenant son portefeuille de valeurs avec 115 milliards de dollars de dettes. « 

Attributs du paradis fiscal

Ce n’est pas un hasard si les dirigeants d’Apple ont choisi Reno pour y installer leur bras armé financier. Ils auraient pu choisir de se rapprocher de Wall Street, où sont installés la plupart des autres hedge funds, leurs concurrents. Mais ils n’auraient pas trouvé la même qualité de vie aussi bon marché avec ses casinos géants et ses chambres d’hôtel de luxe à moins de 70 dollars la nuit. Toute l’ingénierie de Braeburn Capital repose sur le savoir-faire et la capacité de ses dirigeants à trouver des astuces fiscales légales dans le monde entier pour éviter de payer des impôts. Et l’Etat du Nevada est sans doute l’un des meilleurs endroits aux Etats-Unis pour faire ce genre de chose. Surtout quand le siège social de son entreprise se situe à moins d’une heure d’avion de la Californie, plus précisément à Cupertino, dans le sud de la Silicon Valley, où le taux d’imposition sur les sociétés est de 8,84 %. Dans le Nevada, c’est 0 %. La firme à la pomme n’est évidemment pas la seule à profiter de l’extrême largesse de cet Etat en matière de fiscalité sur les entreprises. Des dizaines d’autres ont ouvert une filiale, pour les mêmes motifs, dans les environs de Reno, parmi lesquels Oracle, Microsoft, Cisco, ou encore Harley Davidson. Et elles sont probablement des milliers à disposer au moins d’une adresse postale dans l’Etat du Delaware, sur la côte est des Etats-Unis, qui possède tous les attributs d’un paradis fiscal.

Mécanismes planétaires

A chaque fois qu’est acheté un Mac, un iPhone, un iPad, ou tout autre produit de la marque Apple, une partie des bénéfices de cette vente est généralement déposée sur des comptes contrôlés par Braeburn. L’argent est ensuite investi dans des actions, des obligations ou d’autres produits financiers. Plus tard, lorsque ces investissements commencent à produire leurs dividendes, ils peuvent être mis à l’abri des autorités fiscales californiennes grâce à l’adresse du quartier général de Braeburn, à Reno dans le Nevada. Et sa miraculeuse fiscalité des entreprises à 0 %.

Le fabricant de l’Apple Watch est un orfèvre en matière d’optimisation fiscale. Et les stratèges de Braeburn sont parvenus à étendre ces mécanismes à l’échelle planétaire. «  Quand un iPhone est vendu où que ce soit dans le monde, les profits sont légalement exportés, sous la forme d’une redevance vers un pays à la fiscalité avantageuse « , explique Jean-Louis Gassée, ancien vice-président d’Apple. L’entreprise a été l’une des pionnières, à partir des années 1980, d’une technique comptable connue sous le nom de  » Double Irish With a Dutch Sandwich « , le Double irlandais et sandwich hollandais, qui permet de réduire substantiellement les impôts en faisant transiter les bénéfices par des filiales irlandaises et aux Pays- Bas, puis de les expédier vers les Caraïbes. Cette technique est aujourd’hui utilisée par des centaines d’autres entreprises et pas seulement issues du monde de la tech. Certaines ont carrément fait le copier-coller des méthodes d’Apple.

Pressions politiques

 » Le problème des réserves de cash d’Apple est que ça se voit et que l’enjeu devient très politique « , commente Jean-Louis Gassée. Les financiers de Braeburn jouent au chat et à la souris avec la Commission européenne et l’administration Trump, qui réclament chacune leur part de cet incroyable trésor de guerre. «  Mais les actionnaires font également pression, analyse Daniel Pinto, fondateur de Stanhope Capital. Soit vous rendez l’argent, soit vous montrez que vous pouvez en faire quelque chose. «  Que faire avec plus de 225 milliards de dollars ? Racheter Tesla ou Disney ? Dans son roman paru en début d’année Le jour où Apple a acheté la Grèce, Jean-Cédric Michel suggère une autre voie : racheter la dette grecque pour imposer un nouveau logiciel Apple Tax permettant de collecter facilement la TVA. Absurde ou visionnaire ?

https://www.challenges.fr/high-tech/la-verite-sur-le-bras-arme-financier-d-apple_661191

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