Le plan des Gafa face aux pressions de Washington

ENQUÊTE

Le plan des Gafa face aux pressions de Washington

Attaqué par 50 procureurs aux Etats-Unis, Google renforce ses équipes à Washington dans l’espoir d’éteindre la fronde antitrust. Comme Amazon, Facebook et Apple, il dépense des millions de dollars en lobbying et n’hésite pas à s’offrir les services… d’anciens hauts fonctionnaires.

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Le Capitole de Washington, lieu emblématique des luttes d’influence entre l’Etat et les GAFA (Photo SAUL LOEB / AFP)

AFPPar Nicolas RaulinePublié à 07h00Mis à jour à 13h28

Le 22 mai dernier, l’Internet Association organise en toute discrétion, dans un salon de Washington, son sixième gala de charité. La « voix de la nouvelle économie », comme elle se présente, fondée il y a sept ans pour défendre les intérêts des plus grandes entreprises technologiques (Google, Amazon, eBay…), remet à cette occasion ses récompenses annuelles. Le trophée de la liberté sur Internet est remis à… Ivanka Trump. « Ce prix reconnaît les contributions extraordinaires de Mme Trump à la politique publique et à l’économie d’Internet, souligne alors le patron de l’organisation, Michael Beckerman. Nous sommes impatients de travailler avec elle pour atteindre notre objectif commun : augmenter le nombre de formations en informatique et combler les déficits de compétences dans notre économie. »

Le lendemain, c’est le tollé sur les réseaux sociaux. La fille et conseillère du président américain a certes soutenu des programmes de formation et obtenu quelques centaines de millions de dollars pour le ministère de l’Education, afin de développer des filières technologiques. Mais de là à en faire l’égérie des libertés sur Internet…

Ivanka Trump@IvankaTrump

I am honored to receive the ⁦Internet Association’s 2019 Internet Freedom Award.

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20,7 k03:16 – 23 mai 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité5 671 personnes parlent à ce sujet

Ivanka Trump n’est pas la seule à être célébrée ce soir-là. La  leader de l’opposition Nancy Pelosi , qui préside la Chambre des représentants, est aussi honorée pour l’ensemble de son oeuvre. Séduire les républicains et l’administration Trump, tout en ménageant les démocrates, qui pourraient revenir au pouvoir l’an prochain, c’est la stratégie adoptée depuis quelques mois par les lobbyistes des Gafa (Google, Amazon, Facebook, Apple). Le tout dans un contexte brûlant : la pression de l’opinion publique et les scandales qui ont émaillé les derniers mois (Cambridge Analytica, etc.) ont fortement terni l’image des géants américains. De nouvelles réglementations les menacent de tous les coins de la planète : une  taxe en France et dans plusieurs pays européens pour compenser la faiblesse de leurs contributions fiscales, un projet de loi américain sur les données personnelles et même, chose impensable il y a encore quelques années, des enquêtes pour d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles aux Etats-Unis, au niveau fédéral et dans  une cinquantaine d’Etats …

« Régulez-nous ! »

« C’est le lot de toute industrie qui se structure, défend Jason Oxman, patron de l’Information Technology Industry Council, un groupe représentant 70 des plus grosses entreprises technologiques présentes aux Etats-Unis (Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft, Qualcomm, HP, Twitter, Samsung…). Nous avons grandi dans un environnement largement dérégulé, qui a favorisé l’innovation. Aujourd’hui, nous sommes plus matures et nous ne pensons pas que la régulation soit forcément une mauvaise chose. Nous disons même : ‘Régulez-nous !’ Avouez que ce n’est pas courant ! »

 En quelques années, les Gafa sont passés de rien du tout à l’une des organisations les plus puissantes de Washington. Craig Holman Public Citizen

Mais le secteur veut avoir son mot à dire. Il s’est organisé, au point de devenir, aujourd’hui, l’un des plus représentés à Washington. Les Google, Amazon et autres Facebook ont levé une véritable armée de lobbyistes pour défendre leurs intérêts. « Je n’ai jamais vu ça, résume Craig Holman, de Public Citizen, une organisation qui surveille les dépenses de lobbying, l’éthique et le financement des campagnes électorales. En quelques années, ils sont passés de rien du tout à l’une des organisations les plus puissantes de Washington. Ils jouent désormais dans la même cour que les industries pharmaceutique et pétrolière. »

K Street, la rue symbole du lobbying dans la capitale, abrite des mutants d’un nouveau genre : des geeks à l’aise dans les relations publiques. « Ce sont plusieurs centaines de personnes qui sont employées directement par ces entreprises, affirme Pawel Popiel, de l’université de Pennsylvanie, qui compare la situation à celle des banques après la crise de 2008. Et il faut ajouter à cela le personnel des organisations professionnelles, comme l’Internet Association ou la Computer & Communications Industry Association, qui travaillent aussi pour elles, ainsi que les cabinets d’avocats. »

Google, Amazon, Facebook et Apple sont prêts à payer des fortunes pour éteindre la fronde antitrust. L’an dernier, ils ont consacré plus de 55 millions de dollars à leurs actions de lobbying, selon les chiffres du Center for Responsive Politics, et même 65 millions avec Microsoft. C’est plus du double de 2016. Moins que l’industrie pharmaceutique, mais plus que les banques, par exemple. Un nouveau record devrait encore être franchi cette année.

Culture du secret

Adeptes de la transparence, les Gafa ont plutôt tendance à entretenir le culte du secret lorsqu’ils sont à Washington. « Ils ne veulent plus que l’on sache où ils sont, ce qu’ils font et qui se trouve dans leurs bureaux. C’est très tendu. C’est une attitude commune chez les grandes entreprises mais celles de la tech sont particulièrement nerveuses », révélait il y a peu un agent immobilier de Washington au  site spécialisé Bisnow .

 Ils ne veulent plus que l’on sache où ils sont, ce qu’ils font et qui se trouve dans leurs bureaux. Un agent immobilier de washington

Tous ont pourtant ouvert des bureaux flambant neufs. Selon le réseau immobilier JLL, les dix sociétés technologiques présentes dans le Fortune 100 ont doublé leurs surfaces de bureaux à Washington, ces cinq dernières années. L’an dernier, Facebook a ainsi déménagé dans le centre d’affaires de Terrell Place, en plein centre de la capitale, à mi-chemin entre la Maison-Blanche et le Capitole. Au passage, il a triplé sa surface, avec près de 7.000 mètres carrés. Il cherche encore à s’étendre : une soixantaine de postes y sont ouverts, dont une majorité dans le conseil et le juridique, qui s’ajouteront aux quelque 350 salariés que le géant compte déjà dans la capitale.

Les bureaux de Google se trouvent, eux, à quelques rues du Congrès. Quant à Apple, il vient de louer plus de 2.000 mètres carrés sur K Street, à quelques blocs des principaux ministères et juste en face du magasin que la société a ouvert dans la bibliothèque Carnegie, un bâtiment qui date de 1903.

Google, qui a fait l’objet d’une offensive spectaculaire de 50 procureurs américains la semaine dernière, est le plus actif. Attaqué pour des pratiques concurrentielles potentiellement illégales, il a déjà consacré 21,7 millions de dollars à ses actions de lobbying l’an dernier. Amazon n’est plus très loin derrière et rattrape peu à peu son retard. La firme de Jeff Bezos pratique un lobbying un peu différent de celui des autres sociétés tech, plus traditionnel et porté directement sur les affaires, quand les Google, Facebook ou Apple visent avant tout des sujets fiscaux et réglementaires. L’un de ses buts est en effet de convaincre les pouvoirs publics de lui louer des services de stockage de données. Il est notamment  candidat au cloud du Pentagone , un contrat de 1 milliard de dollars. « Ce n’est pas un hasard si Amazon a choisi Washington pour implanter son deuxième siège », souligne Craig Holman. A la clef : la  création, à terme, de 25.000 emplois .

« Revolving door »

Tous ont adopté une méthode redoutable : le « revolving door » ou « porte tambour ». Il s’agit de s’offrir les services d’anciens hauts fonctionnaires. « C’est le lobbying le plus efficace. Leurs lobbyistes ont le numéro des gens qui comptent, au département de la Justice, à la Maison-Blanche… Et on leur répond », explique Craig Holman.

Amazon a engagé Jay Carney, ancien porte-parole de Barack Obama, pour diriger ses affaires publiques, à un moment où l’entreprise commençait à  être attaquée de toutes parts . Facebook a recruté Catlin O’Neill, ex-chef de cabinet de Nancy Pelosi, pour diriger sa politique publique aux Etats-Unis. Quant à Google, son nouvel homme fort est Karan Bhatia. Cet avocat passé par l’administration Bush souhaite coller aux transformations du pays et  réorganiser le lobbying de la société pour viser l’ensemble du spectre politique et non plus l’establishment des partis.

Selon un  rapport de Public Citizen , 75 % des commissaires ayant travaillé pour le régulateur du commerce américain (FTC) ces vingt dernières années venaient du secteur privé, ou l’ont rejoint après leur mandat. « 60 % présentent des conflits d’intérêts, en raison de leur travail sur le secteur technologique. […] Ce qui pourrait expliquer la réticence chronique de la FTC à renforcer la protection des consommateurs et les lois antitrust. » Le chef de la division antitrust de la FTC Makan Delrahim a même travaillé, un temps, pour le compte de… Google. Les appels se multiplient pour qu’il se récuse des enquêtes en cours.

Une année charnière

« Il est très difficile de mesurer l’impact de ces transferts, note Pawel Popiel. Peut-être que sans lobbying, les résultats auraient été les mêmes. Mais quand vous passez du public au privé et inversement, vous apportez avec vous un peu de la culture de l’autre camp. » Un cas, toutefois, a été mis sur la place publique. En 2013, la FTC classe sans suite son enquête antitrust sur Google. Deux ans plus tard, le « Wall Street Journal » publie un  document préliminaire de la FTC que celle-ci lui a envoyé par erreur. Les notes sont très critiques envers le moteur de recherche. Toutes les fautes de Google y sont recensées. Mais les conclusions de la FTC en seront complètement expurgées. Aussitôt ce document révélé, Johanna Shelton, chargée de la politique publique de Google, envoie un e-mail – qui sera lui aussi publié plus tard – à la FTC, lui demandant de réagir. Urgemment. Deux jours plus tard, c’est chose faite : l’agence affirme que le document n’était que partiel et ne reflétait pas ses positions ! Avant d’entrer chez Google, Johanna Shelton, qui aura obtenu 128 rendez-vous à la Maison-Blanche sous Barack Obama – plus que n’importe quel autre lobbyiste – avait été la conseillère à la commission fédérale des Communications (FCC), puis à la commission de l’Energie et du Commerce de la Chambre des représentants…

Cela ne s’arrête pas là. Ces dernières années, les Gafa ont incité leurs employés à faire des dons lors des campagnes électorales – très largement côté démocrate. Ils financent aussi des travaux de recherche et des think tanks, progressistes ou conservateurs. Au besoin, ils n’hésitent pas à faire appel à leur masse d’utilisateurs pour défendre leurs causes. « C’est une pratique qui s’est étendue aux sociétés plus petites, qui ont des moyens plus limités, note Elizabeth Pollman, professeure de droit à la Loyola Law School de Los Angeles. Uber, par exemple, a appelé ses utilisateurs à protester contre la limitation de ses véhicules à New York. »

Des méthodes défendues par l’industrie, pour qui les accusations relèvent du fantasme. « L’écrasante majorité de notre travail consiste à expliquer comment fonctionne une entreprise tech. Et nous avons les meilleurs experts pour cela », affirme Jason Oxman.

En cette année électorale, les efforts des Gafa devraient redoubler pour sauver leur avenir. En plus de ménager l’administration Trump, il faut choyer les candidats démocrates, favoris des sondages… Le scénario catastrophe serait qu’Elizabeth Warren ou Bernie Sanders soient désignés pour porter les couleurs de la gauche. « Ils demandent un démantèlement de ces entreprises. C’est leur cauchemar ! » confie Craig Holman.

https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/le-plan-des-gafa-face-aux-pressions-de-washington-1131320#utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_thematique-20190913

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