à qui profitera le choc pétrolier de lundi 16 septembre ?

à qui profitera le choc pétrolier de lundi 16 septembre ?

Cui bono ? Au lendemain de la mise hors service du plus grand complexe de traitement pétrolier au monde, et de la moitié de la capacité d’exportation pétrolière de l’Arabie Séoudite, on peut se demander à qui profitera le choc pétrolier qui frappera les marchés mondiaux de matières premières demain lundi.

 En amont on peut se demander aussi à qui a profité l’attaque contre Abqaïq et Khouraïs. On peut penser a priori que cette démonstration de force devrait bénéficier à la résistance chiite nord-yéménite (Houthis), qui n’a d’ailleurs pas hésité longtemps à revendiquer cette opération si bien réussie, avec à peine dix avions téléguidés répartis sur deux objectifs distincts.

Ce ne serait pas sa première attaque contre le territoire de l’Arabie Séoudite qui a fait du Yémen (sud inclus) un champ de ruines. Cependant on voit mal l’effet direct qu’une telle attaque sans lendemain (faute de cible économique plus importante en Arabie) pourrait produire, alors que l’utilisation des mêmes moyens contre une grande ville aurait pu réveiller la population séoudite et la pousser à freiner les ardeurs guerrières de son gouvernement au Yémen.

Si c’est effectivement la résistance chiite nord-yéménite qui a lancé cette opération spectaculaire sur le plan économique mais, sauf erreur, non létale sur le plan humain, ça ne peut être qu’en désobéissance à ses conseillers persans qui, quitte à être accusés, auraient visé plus névralgique et n’auraient pas résisté à la tentation d’occire quelques Arabes. On pourrait penser aussi au fournisseur des missiles antiaériens Patriot, puisqu’un de leurs arguments tacites de vente est justement leur inefficacité pratique censée imposer leur multiplication numérique, le fabricant n’ayant toujours pas trouvé de parade technique à la tactique yéménite consistant à neutraliser les batteries antiaériennes en abîmant de petits drones jouets dans leurs radars, avant d’envoyer de simples missiles balistiques par-dessus les batteries de Patriot ainsi aveuglées.

S’il est vrai que pas un seul des dix avions téléguidés n’a été abattu (et qu’aucun missile antiaérien n’est parti), il devrait être possible d’expliquer à l’Arabie qu’elle a besoin d’encore plus de batteries antiaériennes Patriot. Dans le même ordre d’idées, un autre bénéficiaire, par contraste, de la percée sans pertes de cette escadrille sans pilotes, est évidemment le fournisseur du système antiaérien S-300, dont l’efficacité est prouvée plusieurs fois par mois, notamment autour de la base russe de Hmeimim (Lattaquié) régulièrement mais vainement attaquée par des vagues d’appareils téléguidés par les forces islamistes supplétives des Etats-Unis en Syrie, autrement mieux armées que les milices tribales du Nord-Yémen.

Le S-300 avait pu laisser croire que les vagues d’attaques aériennes téléguidées étaient désormais obsolètes, mais le succès de la petite escadrille d’hier rappelle que ce n’est vrai que pour les cibles protégées par des systèmes antiaériens russes (une piste de réflexion pour le réseau français de centrales nucléaires). 

L’attaque contre l’Arabie est aussi mise à profit, à titre de justification, par Israël qui, sans interrompre ses attaques ouvertes contre la Syrie et plus discrètes contre l’Iraq, s’est récemment lancé dans une nouvelle guerre contre le Liban, a annoncé un plan d’annexion officielle de la Cisjordanie, et dont le premier ministre a déclaré pas plus tard que vendredi 13 le caractère inévitable d’une campagne de grande envergure à Gaza.

L’assimilation rapide des Houthis à l’Iran, de l’Iran au Hezbollah (pas totalement abusive) et du Hezbollah au Hamas (et pourquoi pas du chiisme au sunnisme !) sert de justification aux agressions israéliennes en cours ou à venir. Justement, dès samedi 14, quelques heures à peine après ce raid, le site d’infoxication israélien Debka assurait que les dix avions sans pilote n’étaient pas partis du Yémen mais d’Iraq, rappelait que les Houtis yéménites sont soutenus par l’Iran et assénait que cette opération bien réussie « porte la signature… » du général iranien Qassem Soleimani. Debka rappelle aussi que cela n’est que la plus importante de toute une série d’attaques attribuées à l’Iran, depuis mai, contre des cibles pétrolières dans le Golfe.

 L’occasion peut aussi permettre aux taxocraties européennes de lever de nouvelles masses d’impôts. Il leur suffirait de prétexter le risque d’une hausse, par exemple, de 10% du prix mondial du pétrole brut, pour relever parallèlement de 10% le prix des carburants à la pompe, alors que ce prix n’étant constitué que pour un cinquième par le prix du brut (le reste étant des taxes) une hausse de 2% du prix à la pompe couvrirait la hausse de la matière première… la différence entrant évidemment dans les caisses étatiques, constituant ce que le droit appelle un « enrichissement sans cause » au moyen de l’indexation d’une taxe nationale sur un indice boursatile étranger. 

Mais toutes ces motivations antérieures ou utilisations ultérieures semblent triviales devant un événement susceptible de déclencher un cataclysme régional à répercussions mondiales. Aussi peut-on recadrer cette opération, spectaculaire mais pas unique, dans le cadre plus général des stratégies à l’oeuvre autour du Golfe Persique. 

Au-delà des conséquences directes du raid téléguidé sur Abqaïq et Khouraïs, le choc pétrolier de demain lundi profitera à l’Iran. En effet il peut espérer que les pays européens auront besoin de sa production, et même de son accroissement, en substitution de la production séoudite soudain divisée par deux, et importeront donc la production iranienne, utiliseront au maximum le système de paiement INSTEX opérationnel depuis juillet, voire ramèneront les Etats-Unis au respect de l’accord de Vienne.

Le gouvernement iranien, qui prétend ne pas avoir peur d’une confrontation militaire avec les Etats-Unis car il pense pouvoir couler leurs flottes (ou amener la Chine à le faire) et survivre à la vitrification prévue d’une quinzaine de villes, gagnera aussi une implication accrue de la Chine qui, avec cette nouvelle crise pétrolière et la perspective d’une escalade militaire occidentale, va devoir engager sa marine pour protéger le transit originaire de cette région dont le pétrole lui est vital.

 Le choc pétrolier profitera aussi évidemment à l’Arabie Séoudite. Même si son gouvernement n’était pas en train de préparer la privatisation partielle d’Aramco (dont l’importance est subitement révélée), un relèvement important des cours du pétrole accroîtra la valeur stratégique du pays pour ses clients, pays occidentaux notamment, au moment où d’une part ils peuvent être tentés par l’alternative persane, où l’Arabie vient d’annoncer ses ambitions nucléaires, et où les tensions stratégiques augmentent drastiquement.

Simultanément, la destruction, ou la neutralisation temporaire, de la moitié de sa capacité d’exportation, lui donne un magnifique prétexte pour diviser par deux son rythme d’extraction, et faire durer deux fois plus longtemps ses réserves dont le niveau résiduel est le secret le mieux gardé du pays.

 Les Etats-Unis seront, comme d’habitude, le premier bénéficiaire du choc pétrolier. Ils sont depuis quelques années le premier producteur mondial de pétrole, et ont finalement compris que leur politique d’écrasement des cours lancée en 2014 égratignait certes les rentrées fiscales du gouvernement russe, premier ou deuxième exportateur selon les années, mais n’avaient aucune chance d’abattre l’économie de la Russie.

Par ailleurs l’industrie d’extraction pétrolière étatsunienne n’est pas rentable au-dessous d’un cours du Brent de 60 dollars le baril minimum, or ce plancher allait être enfoncé dans les tous prochains mois. En effet à la chute déjà sensible du commerce international va s’ajouter la récession économique déjà officielle en Allemagne et officieuse en France, Italie et Grande-Bretagne et bien plus grave encore (bien qu’occultée) aux Etats-Unis.

Aussi le ralentissement économique mondial et la chute imminente de la demande internationale de pétrole étaient sur le point de déclencher une baisse des cours, qui allait rendre l’extraction pétrolière étatsunienne déficitaire comme l’extraction du gaz de schiste. Parallèlement, et ce fut une notion conductrice de la politique étatsunienne de déstabilisation des régions pétrolifères depuis 1971, une hausse des cours du pétrole implique une hausse de la demande de dollars dans le monde, donc d’une part un relèvement du cours du dollar par rapport aux autres monnaies (et donc de son pouvoir d’achat) et d’autre part un besoin du reste du monde à exporter aux Etats-Unis pour obtenir des dollars (garde-à-vous la Chine), ces deux facteurs concourant évidemment à la poursuite du fameux free lunch étatsunien.

Un autre facteur y contribuant également est l’étiquette de « placement le plus sûr du monde » attribuée aux obligations du gouvernement étatsunien et brandie lors de chaque instabilité stratégique mondiale, fortuite ou fomentée. En effet, sauf refus parlementaire de relever régulièrement son plafond d’endettement, le gouvernement étatsunien pourra toujours rembourser ses bons du trésor à leur échéance, dans la monnaie d’emprunt (dollar)… quelle que soit alors la parité ou valeur internationale de celle-ci, petit détail que les grands créanciers des Etats-Unis ont fini par saisir.

 Et effectivement on ne peut que constater l’empressement des Etats-Unis à dramatiser et militariser la situation. Car la situation n’est pas si dramatique. S’il est vrai que les attaques d’hier ont divisé par deux la capacité d’exportation séoudite, elles n’ont entamé que de 5% la production journalière mondiale, ce qui devrait logiquement être facilement compensable par les autres pays exportateurs, notamment les membres de l’OPEP qui s’auto-limitent actuellement en produisant au-dessous de leurs capacités afin de maintenir les cours.

Aussi, et en dépit d’un surenchérissement arithmétique provisoire de 5% (pas catastrophique) jusqu’à la baisse imminente de la demande mondiale (ou à la redistribution des quotas de production), le pétrole ne devrait pas manquer.

Or le gouvernement étatsunien a, dès hier, grandiloquemment annoncé son intention de mettre ses propres réserves stratégiques à la disposition du sauvetage du monde. Il a aussi alerté en urgence l’Agence Internationale de l’Energie, et multiplié les contacts bilatéraux pour appeler à la solidarité face à cette grave crise.

On attend des annonces ou des actions importantes dès lundi, lorsque la réaction des marchés de spéculation sur les matières premières révèlera l’impact psycho-économique de cette dramatisation, et justifiera donc des prises de décision. D’ores et déjà la « solution militaire » est, comme pour tout problème étudié par le gouvernement étatsunien, une option privilégiée. La cible est déjà désignée, puisque dès hier samedi le gouvernement étatsunien a formellement accusé l’Iran de l’attaque contre l’Arabie, avec suffisamment de véhémence pour que l’Iran se sente obligé de nier, et alors que l’Arabie elle-même n’a accusé aucun Etat souverain de cette attaque.

Aujourd’hui les consultations bilatérales téléphoniques se poursuivent, et le moins que l’on puisse attendre est un déploiement militaire de flottes occidentales, comme si les tribus nord-yéménites du sud de la péninsule arabique étaient suspectées de vouloir achever l’Arabie Séoudite en faisant faire un grand détour à une autre dizaine de drones par-dessus le Golfe Persique.

En soi et même sans affrontements, l’agitation stratégico-militaire autour de la région d’où vient de l’ordre du quart du pétrole mondial contribuera à une fièvre pétrolière disproportionnée à l’abattement temporaire d’un vingtième des exportations mondiales. 

Mais, au-delà des considérations économiques, l’escalade générale des tensions facilite la prise de décision, lorsque le moment s’en imposera, de la fin de l’avant-guerre mondiale, comme on le montre dans le Onzième Coup de Minuit

(www.lulu.com/content/livre-à-couverture-souple/le-onzième-coup/24888474).Publié il y a 15th September par

 Stratediplohttp://stratediplo.blogspot.com/2019/09/a-qui-profitera-le-choc-petrolier-de.html

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Sanctions douanières: Le Maire dénonce « un geste agressif » des « alliés américains »

Flash-actus » Sanctions douanières: Le Maire dénonce « un geste agressif » des « alliés américains »Sanctions douanières: Le Maire dénonce « un geste agressif » des « alliés américains »Washington, 18 oct 2019 (AFP) – Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a dénoncé vendredi le « geste agressif » des « alliés américains », après l’imposition de taxes douanières punitives sur des produits européens, qualifiant de « profondément injustes » les sanctions prises contre les vins français.

« C’est un geste agressif et entre alliés, ces gestes agressifs ne sont pas les bienvenus », a affirmé le ministre lors d’une conférence de presse à Washington, en marge des réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale.

« Ils le sont d’autant moins que nous avançons de bonne foi avec des propositions pour une solution négociée », a-t-il ajouté, soulignant que pour régler le différend sur l’aéronautique entre les Etats-Unis et l’UE il faut chercher « des mesures de mise en conformité ». « C’est la bonne solution ».

M. Le Maire s’en est pris ensuite aux sanctions qui touchent les exportations de vin français vers les Etats-Unis.

« Au nom de quoi les viticulteurs français sont-ils touchés par ces sanctions? Personne ne peut le comprendre », a-t-il affirmé.

« Frapper les viticulteurs (…) c’est profondément injuste et incompréhensible de la part de notre allié américain », a affirmé le ministre, avant une rencontre avec le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, à qui il demandera « leur suspension ».

Il a toutefois émis des doutes sur une telle possibilité. « Je suis réaliste », a-t-il reconnu.

Après l’entrée en vigueur des tarfis douaniers de 25% vendredi matin, les exportateurs d’alcool français ont demandé au gouvernement des mesures de soutien rapides pour la filière vin, et à la Commission européenne l’ouverture de négociations avec Washington.

La hausse des droits de douane américains contre des produits européens d’une valeur de 7,5 milliards de dollars est entrée en vigueur à 00H01 heure de Washington (04H01 GMT). Elle est intervenue quatre jours après le feu vert définitif de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Washington d’imposer des sanctions contre l’UE, en représailles aux subventions accordées à l’avionneur européen Airbus.

L’UE devrait être autorisée l’an prochain à son tour par l’OMC à imposer des sanctions douanières contre les Etats-Unis accusés d’avoir subventionné Boeing.

arz-dt/vog/cjc

BOEING

AIRBUS GROUPPublié le 18/10/2019 04:46

https://www.atlantico.fr/node/3581344

!Syrie – États Unis : sidération(*) des médias devant le plan « tout le monde y gagne » …

!Syrie – États Unis : sidération(*) des médias devant le plan « tout le monde y gagne » …

(*) du Larousse : Anéantissement subit des forces vitales, se traduisant par un arrêt de la respiration et un état de mort apparente.


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Par Moon of Alabama – Le 18 octobre 2019

Les médias et les « experts » américains ont tout faux dans la description des pourparlers d’hier entre le vice-président américain Mike Pence et le président turc Recep Tayyip Erdogan. Ces entretiens n’étaient qu’un spectacle pour apaiser les critiques contre la décision du président Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie.

Ces fausses négociations n’ont pas changé le plan plus large gagnant-gagnant-gagnant-gagnant, ni les faits sur le terrain. L’armée arabe syrienne remplace les troupes kurdes du PKK / YPG à la frontière avec la Turquie. Les forces armées du PKK / YPG, qui s’étaient renommées trompeusement «forces démocratiques syriennes» pour obtenir l’appui des États-Unis, seront dissoutes et intégrées à l’armée syrienne. Ces mesures sont suffisantes pour donner à la Turquie les garanties de sécurité dont elle a besoin. Elles empêcheront toute nouvelle invasion turque.

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Le Washington Post rapporte :

La Turquie a accepté jeudi un cessez-le-feu qui suspend sa marche vers la Syrie et interrompt temporairement une semaine de violents combats avec les forces kurdes, tout en permettant au gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan de créer une zone tampon convoitée depuis longtemps au-delà de ses frontières.
 
L'accord, annoncé par le vice-président Pence après plusieurs heures de négociations, semblait laisser au chef de la Turquie l'essentiel de ce qu'il cherchait lorsque ses militaires ont lancé un assaut contre le nord-est de la Syrie il y a un peu plus d'une semaine : l'expulsion des milices kurdes syriennes de la frontière et la levée de la menace américaine d'imposer des sanctions à l'économie vulnérable de la Turquie.

Pence dit que la Turquie a accepté de faire une pause dans son offensive pendant cinq jours, alors que les États-Unis ont aidé à faciliter le retrait des forces dirigée par les kurdes, aussi appelées Forces démocratiques syriennes (SDF), à partir d'une large bande de territoire allant de la frontière de la Turquie jusqu'à près de 20 miles au sud en Syrie. Après l’achèvement du retrait des Kurdes, l’opération militaire turque, commencée le 9 octobre, sera "complètement arrêtée", a déclaré M. Pence.

Le New York Times titre faussement à la une : Trump se dégonfle, le cessez-le-feu cimente les acquis de la Turquie en Syrie.

L'accord de cessez-le-feu conclu avec la Turquie par le vice-président Mike Pence revient à une victoire quasi totale du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui gagne du territoire, paie peu de pénalités et semble avoir manœuvré le Président Trump.
 
Le mieux que l’on puisse dire au sujet de cet accord est qu’il pourrait mettre fin aux tueries dans l’enclave kurde du nord de la Syrie. Mais le coût pour les Kurdes, alliés américains de longue date dans la lutte contre État islamique, est sévère : même des responsables du Pentagone sont désorientés quant à savoir où iraient les dizaines de milliers de Kurdes déplacés, qui doivent se diriger au sud de la frontière turco-syrienne. comme exigé par les accords - s'ils acceptent d'y aller, pour commencer.
 ...
 
Les responsables militaires se sont déclarés étonnés d'apprendre que l'accord autorisait essentiellement la Turquie à annexer une partie de la Syrie, à déplacer des dizaines de milliers d'habitants kurdes et à anéantir des années de succès dans la lutte antiterroriste contre État islamique.

Les États-Unis ne peuvent pas « permettre à la Turquie d’annexer une partie de la Syrie ». Les États-Unis ne possèdent pas la Syrie. Il est complètement ridicule de penser qu’elle a le pouvoir de permettre à la Turquie d’annexer certaines de ses parties.

La Turquie ne « gagnera pas de territoire ». Il n’y aura pas de « corridor de sécurité » turc. Les civils kurdes des régions de Kobani, Ras al Ain et Qamishli n’iront nulle part. Les Turcs ne toucheront pas ces zones à majorité kurde car elles sont, ou seront bientôt, sous le contrôle du gouvernement syrien et de son armée.

Pour la première fois depuis 5 ans, le drapeau syrien a été hissé à la frontière Syrie-Turquie à Kobani. Agrandir

La photo, prise hier, montre la frontière syro-turque traversant le nord de Kobani. L’armée syrienne en a pris le contrôle et a hissé le drapeau syrien. Il n’y a plus aucune force kurde là-bas qui pourrait menacer la Turquie.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Cavusoglu, a confirmé que la Turquie était d’accord avec les propositions du gouvernement syrien :

La Russie "a promis que le PKK ou YPG ne se trouveraient pas de l'autre côté de la frontière", a déclaré Cavusoglu dans une interview à la BBC. "Si la Russie, accompagnée par l'armée syrienne, retire des éléments des YPG de la région, nous ne nous opposerons pas à cela."

Même les Syriens, partisans opposés à leur gouvernement apprécient le stratagème :

Rami Jarrah @RamiJarrah - 12h53 UTC · 17 oct. 2019
 
Le ministre des Affaires étrangères de Turquie a répété une fois de plus que si la Russie et le régime syrien s’emparaient des zones frontalières, ils ne feraient pas d'objection, du moment que le PYD serait expulsé.
 
Assad a eu l'opportunité la plus facile de saisir les terres depuis le début de la guerre.

Ces mouvements ont été planifiés depuis le début. L’invasion turque dans le nord-est de la Syrie avait pour but de donner à Trump une raison de retirer ses troupes. Elle visait à pousser les forces kurdes à se soumettre enfin au gouvernement syrien. Dans les coulisses, la Russie avait déjà organisé le remplacement des forces kurdes par des troupes du gouvernement syrien. Elle a coordonné les mouvements de l’armée syrienne avec l’armée américaine. La Turquie était convenue que le contrôle du gouvernement syrien serait suffisant pour apaiser ses craintes concernant une guérilla kurde et un proto-État kurde à sa frontière. Toute nouvelle invasion turque de la Syrie est donc inutile.

Le plan est gagnant pour tout le monde. La Turquie sera libre de toute menace kurde. La Syrie regagne son territoire. Les États-Unis peuvent partir sans autres problèmes. La Russie et l’Iran gagnent en prestige. Les Kurdes se prennent en charge.

Le «cessez-le-feu» et le retrait des groupes armés kurdes de la frontière, qui auraient été négociés hier entre Pence et Erdogan, avaient déjà été décidés avant que les États-Unis n’annoncent leur retrait de Syrie.

En tant que journaliste chevronné, Elijah Magnier a écrit hier, avant les négociations des États-Unis avec les turcs :

Assad espère que la Russie parviendra à stopper l’avance turque et à en réduire les conséquences, peut-être en demandant aux Kurdes de se retirer à 30 km des frontières turques pour apaiser les inquiétudes du président Erdogan. Cela pourrait également convenir à l’accord Adana de 1998 entre la Turquie et la Syrie (zone tampon de 5 km au lieu de 30 km) et offrir la tranquillité à toutes les parties concernées. La Turquie veut s'assurer que le YPG kurde, la branche syrienne du PKK, est désarmé et contenu. Rien ne semble difficile à gérer pour la Russie, en particulier lorsque l’objectif le plus difficile a déjà été offert gracieusement : le retrait des forces américaines.

Ce que Magnier décrit correspond exactement à ce sur quoi Pence et Erdogan se sont mis d’accord car cela faisait – depuis le début – partie d’un plan commun plus vaste.

Donald J. Trump @realDonaldTrump - 20:13 UTC · 17 oct. 2019
 
C'est un grand jour pour la civilisation. Je suis fier des États-Unis qui m'ont suivi dans ma démarche, nécessaire, mais quelque peu non conventionnelle. Les gens essaient de régler cette «affaire» depuis de nombreuses années. Des millions de vies seront sauvées. Félicitations à tous !

La question est maintenant de savoir si les États-Unis respecteront l’accord ou si la pression sur le président Trump sera si lourde qu’il devra se retirer de l’accord. Les États-Unis doivent déplacer toutes leurs troupes du nord-est de la Syrie pour que le plan réussisse. Toute force américaine résiduelle, même petite et insoutenable, compliquera encore davantage la situation.

Le fait que les médias et les experts américains ont complètement mal interprété la situation est le symptôme d’un échec plus général. Anatol Lieven décrit ainsi le désordre de la stratégie américaine au Moyen-Orient :

Ce modèle a ses racines dans la décadence du système politique américain et l'establishment politique domestique, y compris le pouvoir des lobbies et leur argent sur la politique des États-Unis dans des domaines clés ; le retrait des études régionales dans les universités et les groupes de réflexion, conduisant à une ignorance totale de certains des pays clés auxquels les États-Unis ont à faire ; l'obsession de soi, l'auto-satisfaction et la mégalomanie idéologique qui, dans chaque différend, amènent une part si importante de l'establishment et des médias américains à faire des États-Unis une force du bien absolu et de leurs opposants un mal absolu; et l'échec - lié à ces trois syndromes - d'identifier les intérêts vitaux et secondaires et de choisir entre eux.

Seuls quelques réalistes, aux États-Unis, reconnaissent la réalité. Stephen Walt :

L’essentiel: la solution à la situation en Syrie consiste à reconnaître la victoire d’Assad et à collaborer avec les autres parties intéressées pour y stabiliser la situation. Malheureusement, cette approche raisonnable, bien que peu savoureuse, est un anathème pour le «marais» de la politique étrangère - Démocrates et républicains confondus - ses membres sont en train de rassembler les arguments habituels, usés jusqu'à la corde, pour expliquer pourquoi tout est de la faute de Trump et que les États-Unis n'auraient jamais dû retirer un seul soldat.

Je suis confiant pour le moment que le blob [État profond] sera contenu par Trump et que le plan « tout le monde gagnant » réussira. Erdogan se rendra bientôt en Russie pour discuter des prochaines étapes vers la paix en Syrie. Les discussions porteront sur un plan commun visant à libérer le gouvernorat d’Idleb sous contrôle djihadiste. Cette étape nécessitera peut-être un sommet entre le président syrien Bachar al-Assad et Erdogan, pendant lequel la Russie et l’Iran contribueront à faciliter la tâche.

Les États-Unis s’étant retirés du dossier syrien, de telles étapes vers la paix seront désormais beaucoup plus faciles.

Moon of Alabama

Traduit par jj, relu par Wayan pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/syrie-etats-unis-sideration-des-medias-devant-le-plan-tout-le-monde-y-gagne

Temps étranges…

Temps étranges…

17 Octobre 2019

Il se passe des choses irréelles depuis quelques heures, à la limite de l’entendement. Alors qu’ils ont quitté le Rojava dans les conditions que l’on sait, les Américains, qui ne sont donc plus sur le terrain, ont négocié (de quel droit ?) un accord de cessez-le-feu avec la Turquie. Le voici en anglais :

Les YPG ont cinq jours pour quitter la « zone de sécurité » de 30 km voulue depuis toujours par le sultan et la zone serait administrée par l’armée turque ! Quelqu’un a-t-il dit à ces petits génies négociateurs que l’armée syrienne et les Russes y sont maintenant présents ?

Là où les choses deviennent carrément surréalistes, c’est que les Kurdes ont accepté l’accord qui revient, ni plus ni moins, à un nettoyage ethnique de la zone. Après avoir été jeté sous les roues du camion par Trump, le leadership kurde va même jusqu’à préciser que le cessez-le-feu a été accepté à la demande… du président américain.

Alors que les Ottomans passent un mauvais quart d’heure sur le terrain, globalement repoussés par les YPG-loyalistes sauf à Ras al-Ain qu’ils ont réussi à encercler, les Kurdes, dont la naïveté est confondante, abandonnent tous leurs avantages pour faire plaisir à ceux qui viennent de les trahir et ne sont même plus sur place.

Précisons tout de même, dans ce maelstrom kafkaïen, un point qui pourra avoir son importance : le commandement des SDF considère (faussement ?) que cet accord ne porte que sur la zone s’étendant entre Tell Abyad et Ras al-Ain et affirme que les forces de défense resteront à leur place partout ailleurs. Pourtant, le texte n’apporte aucune précision et les Turcs se disent pleinement satisfaits de ce que les Américains aient accédé à toutes leurs conditions. Gageons que ce quiproquo, relevé par plusieurs observateurs (ici ou ici), fera capoter cet invraisemblable accord.

Apparemment très content de lui et de cette reddition en rase campagne, le Donald semble nous rejouer Madame de Pompadour. Après moi, le déluge. Ses propres alliés commencent à se poser de sérieuses questions et The American Conservative, journal qui l’a pourtant toujours soutenu, se demande ouvertement si le bonhomme ne serait pas « mentalement instable ». Et encore, était-ce avant la visite de Pence à Ankara…

Le Deep State et ses médias, ainsi que des membres du Congrès, commencent déjà à critiquer vertement le pacte. Si les fidèles lecteurs me permettent cette opinion toute personnelle, votre serviteur ne peut qu’être d’accord. Voir les Chroniques du Grand jeu et CNN sur la même longueur d’onde, qui l’eut cru ? C’est décidément la journée de toutes les surprises.

Reste à savoir quelle sera la réaction de Damas et de Moscou. Il n’aura échappé à personne, en tout cas pas à nous, que les cinq jours prévus par l’accord correspondent au temps qu’il reste avant la visite d’Erdogan à Sochi. A moins d’une nouvelle poutinade, rare mais toujours possible, on ne voit pas comment les Russes et les Syriens pourraient accepter cet état de fait ni qui les ferait déloger de la zone si remarquablement gagnée. On ne comprendrait pas non plus que les Kurdes ne finissent par revenir à la raison…Tag(s) : #Moyen-Orient

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/10/temps-etranges.html

Les séparatistes catalans méchants, les ‘manifestants pro-démocratie’ de HK gentils : comment 1984 d’Orwell est devenu le manuel des ‘médias libres’ occidentaux

Les séparatistes catalans méchants, les ‘manifestants pro-démocratie’ de HK gentils : comment 1984 d’Orwell est devenu le manuel des ‘médias libres’ occidentaux

PAR ADMIN · PUBLIÉ 17 OCTOBRE 2019 · MIS À JOUR 17 OCTOBRE 2019

Par George Galloway
Paru sur RT sous le titre Catalonia ‘separatists’ bad, HK ‘pro-democracy protesters’ good: Orwell’s 1984 becomes user’s manual for Western ‘free media’


Lorsque des partisans des dirigeants catalans emprisonnés pour avoir organisé un vote démocratique avancent sur l’aéroport de Barcelone, les médias dénoncent à grand-bruit ces ‘séparatistes’ qui causent du chaos. Lorsque la même tactique est utilisée à Hong Kong, c’est une manifestation ‘pro-démocratie’.

Dans son livre 1984, George Orwell avait rebaptisé le ministère de la Guerre ‘ministère de la Paix’. La Vérité, c’était le Mensonge, la Haine, c’était l’Amour. Mais l’auteur Lewis Carroll avait pris les devants.

Dans ‘De l’autre côté du miroir’, publié pour la première fois en 1871, Humpty Dumpty déclare d’un ton dédaigneux à Alice, « – Quand j’utilise un mot, cela signifie exactement ce que je choisis de dire – ni plus ni moins ».

« – La question est, répond Alice, de savoir si vous POUVEZ obliger les mots à dire des choses différentes. »

« – La question, dit Humpty Dumpty, est de savoir qui est le chef, un point c’est tout. »

Humpty Dumpty a de toute évidence été recollé, dans nos salles de rédaction et dans la bouche de nos politiciens. Comme c’est souvent le cas, cela trouve son apogée en Syrie.

Le ‘terroriste’ des uns devient, bien sûr, le ‘Combattant de la liberté’ des autres – mais maintenant, cela devient ridicule. La soi-disant ‘Armée’ soi-disant ‘syrienne’ soi-disant ‘libre’ – l’ASL – est aujourd’hui dénoncée dans le monde entier pour la sauvagerie de son comportement au cours des incursions turques dans le nord-est de la Syrie.

Le problème, c’est que les Humpty Dumpty qui écument aujourd’hui contre eux derrière leurs stylos-plumes sont les mêmes qui nous avaient assuré pendant des années qu’il s’agissait de ‘rebelles modérés’, de soldats ‘laïques’ luttant pour la ‘démocratie’ contre ‘la dictature’ en Syrie. Tant et si bien que nous avons dû leur donner les armes avec lesquelles d’après des témoins, ils tirent aujourd’hui sur des civils kurdes, ce qui nous consterne affreusement…

Ceux d’entre nous qui avions attiré l’attention sur le fait que l’un des commandants de l’ASL avait, il y a quelques années, découpé le cœur d’un prisonnier et l’avait mangé sur YouTube, avions été censurés sur les plate-formes des réseaux sociaux, avec l’étiquette « assadistes » ou « poutinistes » ou, dans mon cas, des deux. Le fait que l’opposition soi-disant ‘démocratique’ n’était qu’un méli-mélo de forces fanatiques islamistes portant des casques blancs et le rouge à lèvres de Mme Clinton était une vérité qui ne pouvait tout simplement pas être dite.

Cette farce tragique se termine, en fait, comme elle a commencé, quand le lancement de la ‘Coalition pour une Syrie démocratique’ par Hillary Humpty Dumpty Clinton avait été annulé, parce qu’il avait été souligné que nombre des pays de ladite coalition comptaient parmi les moins libres et les plus antidémocratiques au monde !

Le nom a changé, mais pas le flot d’armes, d’argent, de soutien politique et de propagande.

La place et l’ennui m’empêchent d’aborder l’ensemble des faux nez de l’histoire syrienne, alors permettez-moi de rendre hommage à la Catalogne.

Le gouvernement démocratique de l’Espagne au sein de l’Union européenne démocratique vient de condamner à un total de cent ans de prison des responsables politiques démocratiques catalans, pour avoir organisé un vote démocratique en Catalogne. Pire encore, une ‘foule’ de leurs partisans s’est avancée sur… l’aéroport de Barcelone ! Le commerce, les vacances, le commerce sont en train de s’écrouler, ruinés, je vous le dis, par cette forme antidémocratique de manifestation.

Mais, lorsque la même tactique est utilisée à Hong-Kong, les manifestants ne sont PAS une foule d’excités, ce ne sont pas des casseurs, ce sont des ‘manifestants pro-démocratie’.

Lorsque les manifestants de Hong-Kong affrontent la police chinoise avec des molotovs, des couteaux et même des armes à feu, c’est le policier poignardé dans le cou qui est le méchant. Quand la police française désarme littéralement des manifestants Gilets jaunes – c’est-à-dire qu’elle leur arrache les mains – même Humpty Dumpty Dumpty se tait, un voile de secret médiatique complet est jeté sur l’éborgnement, les mains arrachées et même les morts dûs à la police.

Le roman 1984 de George Orwell était censé être une œuvre de fiction dystopique, une mise en garde contre les perversions de la vérité qui seraient nécessaires au soutien du totalitarisme, si nous ne faisions pas attention.

En 2019, c’est devenu un guide, un programme stratégique, et certains des pires hypocrites du monde – également dénommés médias libres des pays libres – le déploient avec l’approbation des classes politiques qu’ils servent.

Comme l’avait dit Humpty Dumpty, « La question est de savoir qui est le chef, un point c’est tout. »

George Galloway a été membre du Parlement britannique pendant presque trente ans. Il présente des émissions de radio et de télévision (y compris sur RT). C’est un célèbre réalisateur, écrivain et tribun.

Traduction Entelekheia
Photo Twitter

http://www.entelekheia.fr/2019/10/17/les-separatistes-catalans-mechants-les-manifestants-pro-democratie-de-hk-gentils-comment-1984-dorwell-est-devenu-le-manuel-des-medias-libres-occidentaux/

Vidéo. G-F Dumont Quelles relations entre dynamiques des populations et perspectives stratégiques ?

Vidéo. G-F Dumont Quelles relations entre dynamiques des populations et perspectives stratégiques ?

Par Fabien HERBERTGérard-François DUMONT, le 16 octobre 2019      

Professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne, Président de la revue « Population et Avenir ». Auteur de nombreux articles et livres dont « Géographie des populations. Concepts, dynamiques et perspectives », éd. Armand Colin, et « Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations », éd. Ellipses. Images, son, et montage : Fabien Herbert.

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Dans ce propos innovant, le Recteur G-F Dumont met en évidence combien les perspectives stratégiques sont dépendantes des dynamiques des populations. Il ne s’agit certes pas de considérer que l’analyse stratégique doit prendre en compte exclusivement les évolutions démographiques, mais de montrer que toute réflexion sur des perspectives stratégiques se révélerait incomplète si elle négligeait l’importance des paramètres et des variables démographiques.Une conférence organisée par le Diploweb.com et la Société de Géographie, avec le soutien de la classe Prépa de l’ENC Blomet et du Centre géopolitique.

Cette vidéo peut facilement être diffusée en classe ou en amphi pour illustrer un cours ou un débat.

https://www.diploweb.com/Video-G-F-Dumont-Quelles-relations-entre-dynamiques-des-populations-et-perspectives-strategiques.html

Synthèse par Gérard-François Dumont

Notre objectif est de mettre en évidence combien les perspectives stratégiques sont dépendantes des dynamiques des populations. Il ne s’agit certes pas de considérer que l’analyse stratégique doit prendre en compte exclusivement les évolutions démographiques, mais de montrer que toute réflexion sur des perspectives stratégiques se révélerait incomplète si elle négligeait l’importance des paramètres et des variables démographiques.

Face à une pensée stratégique temporairement atrophiée, définir une méthode

Or l’héritage intellectuel de ce questionnement est limité car le monde a connu quelques décennies de mise entre parenthèses du paramètre démographique dans l’analyse stratégique. En effet, dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, avec l’existence de l’arme nucléaire, l’analyse stratégique avait tendance à se réduire à une dichotomie consistant à distinguer les pays possédant le feu nucléaire, les seuls considérés comme puissants, et les autres. Et, parmi les premiers, les États-Unis et l’URSS, possédaient un nombre considérable de têtes nucléaires : c’étaient les « deux grands ». D’un point de vue stratégique, les autres pays semblaient ne guère compter, comme contraints à se ranger derrière l’une ou l’autre des deux grandes puissances nucléaires. Privilégiant de façon exagérée le facteur militaire le plus emblématique, l’analyse stratégique négligeait l’importance des autres variables stratégiques, comme les ressources exploitables du sol ou du sous-sol, les structures institutionnelles, les paramètres politico-sociaux, la géographie culturelle et religieuse ou les réalités et les évolutions démographiques.

Pourtant, les faits ont balayé la pertinence de cette tendance à limiter l’examen stratégique à la possession de l’arme nucléaire. L’histoire a montré, à la fin des années 1980, qu’un pays – l’URSS – pouvait posséder cette arme tout en se décomposant de l’intérieur et en perdant sa domination précédemment exercée sur de nombreux pays satellites (1989) jusqu’à son implosion en décembre 1991. Cela a rendu impératif pour l’analyse stratégique de revenir à la prise en compte de tous ses paramètres explicatifs, y compris les variables démographiques qui se révèlent incontournables.

Pour le démontrer, transposons aux sciences sociales la méthode expérimentale de Claude Bernard dont le triptyque est : observer des faits, émettre des hypothèses explicatives, puis vérification des hypothèses. En science sociale, où l’on ne peut expérimenter, et donc en analyse stratégique, la vérification des hypothèses consiste à examiner si elles se rencontrent dans d’autres lieux et à d’autres périodes ; c’est la méthode de l’expérimentation invoquée qui peut conduire à valider les hypothèses émises, en l’espèce l’existence d’un effet des dynamiques de population sur les réalités stratégiques. Proposons deux définitions : les dynamiques des populations concernent tout ce qui vient modifier l’état et la vie des populations. Les perspectives stratégiques étudient ce qui pourrait modifier dans le futur le rang d’un acteur stratégique, par exemple d’un État, y compris sa puissance, dans son environnement.

Or, le caractère différencié des évolutions démographiques selon les territoires modifie très probablement l’environnement des acteurs stratégiques et notamment des États que nous considérerons ici, car c’est à cette échelle que de nombreuses données démographiques sont disponibles. Dans une première partie, il s’agit d’examiner les enseignements de l’histoire : démontrent-ils que les dynamiques de population sont co-acteurs des évolutions stratégiques ? Pour répondre à cette question, six exemples, choisis à différentes périodes et dans différentes régions du monde, sont proposés. Chacun de ces exemples témoigne de l’importance de l’une ou de plusieurs des lois de la géopolitique des populations [1].

Vidéo. G-F Dumont Quelles relations entre dynamiques des populations et perspectives stratégiques ?

Le Recteur Gérard-François Dumont en conférence à la Société de GéographieL’immense amphi de la Société de Géographie était comble pour cette conférence co-organisée avec Diploweb.com, le premier site géopolitique francophone. Cette vidéo permet d’élargir encore la diffusion dans le temps et dans l’espace de cette passionnante conférence.

De nombreux exemples historiques de l’importance des dynamiques de population sur les évolutions stratégiques

En classant ces exemples dans l’ordre chronologique, commençons par les États-Unis : quelles dynamiques démographiques ont concouru à ce que ce pays, guère peuplé lors de sa déclaration d’indépendance en 1776, soit devenu progressivement la troisième puissance démographique du monde au cours du XIXe siècle, et ait pu en conséquence s’affirmer comme une grande puissance ? L’explication tient à ce que nous appelons la loi du différentiel. En effet, cela ne vient pas exclusivement de leur extraordinaire attraction migratoire, comme on le croit souvent, donc à la loi d’attirance, mais aussi à leur exceptionnel accroissement naturel, dont l’intensité s’est aussi trouvée stimulée par une politique migratoire fondée sur le principe d’une immigration choisie, de facto et de jure, au moins pendant de nombreuses décennies.

Pourtant – deuxième exemple – dans les années 1950, les États-Unis ont subi, face à la Chinela loi du nombre, les contraignant à accepter en Corée la géographie de la ligne de cessez-le-feu. Troisième exemple, toujours dans les années 1950, la loi du différentiel se déploie doublement en Algérie. Alfred Sauvy avait souligné son importance avant même le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954.

Quatrième exemple, en Europe, la fin du rideau de fer, amorcé dès le 2 mai 1989 à la frontière entre la Hongrie et l’Autriche et prélude à la réunification de l’Allemagne, s’inscrit dans la loi de répulsion, avec la fuite de la République démocratique d’Allemagne (RDA) avec leurs voitures trabans de milliers d’habitants de cet État communiste qu’était l’Allemagne de l’Est.

Un cinquième exemple se situe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Du fait de la loi du nombre, les décisions de la Ligue arabe intervenues en 1979, consistant à exclure son État, de très loin, le plus peuplé (Egypte), et à déplacer son siège, ne pouvaient se pérenniser. Comme elles faisaient considérablement perdre de la légitimité à cette association d’États, elles ne pouvaient qu’être remisées un jour, ce qui fut fait en 1990.

Sixième et dernier exemple illustratif, le fait que les États-Unis ont considéré que tous les États d’Amérique latine lui devaient pleine allégeance et ont déclaré que toute intervention de l’Europe en Amérique latine serait jugée comme une atteinte à la sécurité des États-Unis : c’est la doctrine Monroe formulée en 1823. Depuis, et plus précisément depuis la seconde moitié du XXe siècle, le rapport de force démographique entre les États-Unis et l’Amérique latine s’est inversé et des États d’Amérique latine n’hésitent plus à prendre des initiatives diplomatiques sans en référer à Washington. La doctrine Monroe dans ses significations originelles se trouve remise en cause.

Ces exemples illustrent l’importance de la prise en compte des dynamiques de population pour comprendre les réalités stratégiques. Ce qui a été vrai dans le passé le sera dans le futur. Les dynamiques démographiques en cours et projetées peuvent donc permettre d’éclairer des perspectives stratégiques possibles. Rappelons que ces dynamiques résultent tout particulièrement de la façon dont se déploient quatre processus : la transition démographique et ses suites, les migrations internationales, l’urbanisation et l’évolution de la composition par âge et pas sexe. Les projections annoncent une géographie inédite des populations [2] sous l’effet des intensités et des calendriers fortement différenciés de quatre processus.

Les dynamiques de population éclairent les perspectives stratégiques

Pour cette projection dans le futur, considérons également six exemples, là aussi dans des champs géographiques différents.

Comme les projections démographiques bénéficient d’un avantage par rapport à tout travail de prospective en raison des logiques de longue durée de la science de la population, elles annoncent avec une forte probabilité, un basculement de l’ordre démographique dans le monde. Premier exemple, la Chine, avec sa politique démographique coercitive, a engendré un double déficit des naissances et de filles qui pourrait se traduire dans les années 2030 par une diminution de sa population, alors que l’Inde, qui avance certes dans la transition démographique, devrait connaître une croissance la portant au premier rang démographique dans le monde. C’est fort de ce qui relève de la loi du différentiel et de la loi du nombre que l’Inde a pu demander – pour l’heure sans succès – à devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU). Les pays qui, comme la France, ont apporté leur soutien officiel à cette démarche ne pourront que le maintenir.

Deuxième exemple, au sein de l’Union européenne, même si tous les pays connaissent un « hiver démographique », leurs évolutions projetées sont fort dissemblables entre des pays dont la population est annoncée en augmentation et ceux où elle diminue déjà et pourrait diminuer encore plus. Or, comme les droits de vote des pays au Conseil européen, pour toutes les décisions relevant d’une majorité qualifiée, dépendant de leur nombre d’habitants [3], ils évolueront nécessairement. L’application de la loi du différentiel peut aussi permettre d’examiner les rapports de force dans les instances européennes au cas où la Turquie en deviendrait membre.

Troisième exemple, personne ne peut nier que cet acteur stratégique qu’est l’Allemagne s’est trouvé affaibli avec la perte de légitimité de sa chancelière A. Merkel [4] compte tenu des résultats électoraux des années 2017-2018. Il importe de comprendre combien ce constat, lié aux changements de rapports de force politique à l’intérieur du pays, est la conséquence d’une longue langueur démographique et d’une politique considérant que les migrations de remplacement peuvent être la réponse à cette langueur. Or cette langueur est appelée à durer car, pour l’enrayer, cela supposerait une hausse considérable de la fécondité face à des générations féminines en âge de fécondité de moins en moins nombreuses. Ses effets n’ont donc pas fini de s’exercer.

Pour le quatrième exemple, considérons ce phénomène totalement inédit du XXIe siècle qu’est le vieillissement de la population qui engendre aussi le vieillissement de la population active. Il se traduit déjà par la diminution de la population active dans certains pays et projette des baisses accrues. Or ces dernières, ceteris paribus, minoreront relativement la création de richesses dans les pays considérés et donc les moyens disponibles pour mettre en œuvre les choix stratégiques.

Cinquième exemple, revenons à la Turquie avec ses gouvernements qui, dans l’ensemble, souhaitent éradiquer toute velléité d’autonomie de ses habitants d’ethnie kurde qui devraient seulement se comporter comme des « Turcs des montagnes » en effaçant leurs spécificités culturelles. Les dynamiques démographiques laissent penser que la question kurde en Turquie ne peut être résolue uniquement par la force, notamment car il apparaît que le poids démographique relatif des Kurdes de ce pays s’accroît.

Sixième et dernier exemple, la Russie. Face à l’immensité de ce pays et à son potentiel existant et à venir, la déclaration du 8 juillet 2000 de Vladimir Poutine s’avère justifiée : « un pays aussi vaste [que la Russie] devrait avoir au moins 500 millions d’habitants ». Or ce pays compte moins de 150 millions d’habitants dans les années 2010 et les projections annoncent au mieux une stabilité voire, plus probablement, une diminution plus ou moins intense, évolutions qui sont de nature à handicaper les moyens stratégiques du pays.

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Conclusion

À la lumière de ces douze exemples, les paramètres démographiques permettent d’éclairer les perspectives stratégiques.

C’est la raison pour laquelle j’ai énoncé « dix commandements » d’axes de recherche qui sont, outre les autres paramètres politiques, géographiques ou économiques, essentiels pour l’analyse stratégique :
. Le nombre d’habitants des pays tu prendras en compte.
. Leur géodémographie selon les groupes culturels, ethniques ou religieux tu étudieras.
. Les effets de stimulation démographique tu analyseras.
. Les conséquences de la langueur démographique tu considéreras.
. La composition par âge des populations tu comprendras.
. La composition par sexe des populations tu n’oublieras pas.
. Aux différentiels démographiques naturel ou migratoire tu t’intéresseras.
. Les migrations d’attirance tu examineras.
. Les migrations de repoussement tu observeras.
. La montée du phénomène des diasporas tu approfondiras.

Copyright pour le texte 2019-Dumont/Diploweb.com

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TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (3/3)

TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (3/3)

L’invasion turque du Rojava

par Thierry Meyssan

Si la communauté internationale craint publiquement la brutalité de l’intervention turque au Nord de la Syrie, elle se félicite officieusement de cette intervention, seule et unique solution à un retour de la paix dans cette région. La guerre contre la Syrie se termine par un crime de plus. Reste encore à déterminer le sort des mercenaires étrangers d’Idleb, des jihadistes enragés au cours de huit ans d’une guerre particulièrement sauvage et cruelle.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 17 OCTOBRE 2019 TÜRKÇE

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Le 15 octobre 2016, le président Erdoğan annonce solennellement que son pays réalisera le serment national de Mustafa Kemal Atatürk. La Turquie, qui occupe déjà militairement une partie de Chypre et de l’Iraq, revendique une partie de la Syrie et de la Grèce. Son armée se prépare.

En 2011, la Turquie a organisé comme on le lui demandait la migration de 3 millions de Syriens afin d’affaiblir le pays. Par la suite, elle a soutenu les Frères musulmans et leurs groupes jihadistes, y compris Daesh. Elle a pillé au passage les machines-outils d’Alep et installé des usines de contrefaçon dans l’Émirat islamique.

Enivrée par ses victoires en Libye et en Syrie, la Turquie est devenue la Protectrice de la Confrérie des Frères musulmans, s’est rapprochée de l’Iran et a défié l’Arabie saoudite. Elle a déployé des bases militaires tout autour du Royaume wahhabite au Qatar, au Koweït et au Soudan, puis a engagé des cabinets occidentaux de relations publique et détruit l’image du prince Mohamed Ben Salmane, notamment avec l’affaire Kashoggi [1]. Progressivement, elle a envisagé d’étendre sa puissance et ambitionné de devenir le XIVème empire monghol. Interprétant à tort cette évolution comme étant le fait du seul Recep Tayyip Erdoğan, la CIA tenta plusieurs fois de l’assassiner jusqu’à provoquer le coup d’État manqué de juillet 2016. Il s’en suivit trois années d’incertitudes qui se terminèrent en juillet 2019 lorsque le président Erdoğan décida de privilégier le nationalisme sur l’islamisme [2]. Aujourd’hui, la Turquie, quoique toujours membre de l’Otan, transporte du gaz russe dans l’Union européenne et achète des S-400 à Moscou [3]. Elle veille sur ses minorités, y compris kurde, et n’exige plus d’être musulman sunnite, mais uniquement loyal à sa Patrie.

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 Durant l’été, le président Donald Trump a fait savoir son intention de retirer ses troupes de toute la Syrie, à commencer par le Rojava (déjà formulée le 17 décembre 2018), à la condition expresse de couper la ligne de communication entre l’Iran et le Liban (ce qui est nouveau). La Turquie a souscrit à cet engagement en échange d’une occupation militaire de la bande frontalière syrienne depuis laquelle l’artillerie terroriste pouvait la bombarder.
 La Russie a fait savoir qu’elle ne soutenait pas les criminels contre l’humanité du YPG et accepterait une intervention turque si la population chrétienne était autorisée à retourner sur sa terre. Ce à quoi la Turquie s’est engagée.
 La Syrie a fait savoir qu’elle ne repousserait pas dans l’immédiat d’invasion turque si elle pouvait libérer un territoire équivalent dans le gouvernorat d’idleb. Ce que la Turquie a accepté.
 L’Iran a fait savoir que, même si elle réprouve une intervention turque, elle n’intervient qu’au profit des chiites et n’est pas intéressée par le sort du Rojava. Ce que la Turquie a enregistré.

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Le principe de la fin du Rojava a été acté lors des sommets Etats-Unis/Russie qui se sont tenus à Tel-Aviv et à Genève en juin et août 2019.

Plusieurs sommets internationaux ont été organisés pour examiner les conséquences de ces positions et déterminer des points subalternes (par exemple, le pétrole de la bande frontalière syrienne ne sera pas exploité par l’armée turque, mais par une société états-unienne). Les premiers sommets ont réuni les conseillers de sécurité états-unien et russe. Les seconds, les chefs d’État russe, turc et iranien.

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 Le 22 juillet 2019, la Turquie annonce la suspension de son accord migratoire avec l’Union européenne [4].
 Le 3 août, le président Erdoğan nomm de nouveaux officiers supérieurs, dont des kurdes, et ordonne la préparation de l’invasion du Rojava [5].
 Il ordonne également à l’armée turque de se retirer devant l’armée arabe syrienne dans le gouvernorat d’Idleb, de sorte qu’elle puisse libérer un territoire équivalent à celui qui allait être envahi à l’Est.
 Le 23 août, le Pentagone ordonne le démantèlement des fortifications du YPG de manière à ce que l’armée turque puisse mener une offensive éclair [6].
 Le 31 août, en soutien à l’armée arabe syrienne, le Pentagone bombarde une réunion de dirigeants d’Al-Qaïda à Idleb, grâce à des renseignement turcs [7].
 Le 18 septembre, le président Trump change de conseiller de Sécurité et nomme Robert O’Brien. Cet homme discret connaît bien le président Erdoğan avec qui il a réglé les conséquences du coup d’État manqué de juillet 2016 [8].
 Le 1er octobre, le président Erdoğan annonce l’imminente relocation de 2 millions de réfugiés syriens sur le territoire du Rojava [9].
 Le 5 octobre, les États-Unis demandent aux membres de la Coalition internationale de récupérer leurs ressortissants jihadistes prisonniers au Rojava. Le Royaume-Uni demande leur transfert en Iraq, tandis que la France et l’Allemagne refusent [10].
 Le 6 octobre, les États-Unis déclarent ne plus être responsables des jihadistes prisonniers au Rojava qui va passer sous responsabilité turque.
 Le 7 octobre, les Forces spéciales US amorcent leur retrait du Rojava.
 Le 9 octobre, l’armée turque —notamment commandée par des officiers kurdes— et des miliciens turkmènes ayant récupéré le drapeau de l’Armée syrienne libre envahissent la bande de territoire syrienne de 32 kilomètres de profondeur occupée par le YPG.

L’opération « Source de paix » est parfaitement légale en droit international si elle se limite à la bande frontalière de 32 kilomètres et si elle ne donne pas lieu à une occupation turque indéfinie [11]. C’est pourquoi, l’armée turque a recours à des milices turkmènes syriennes pour pourchasser le YPG dans le reste du Rojava.

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Réunion de coordination de l’opération Source de paix, dans le bunker de commandement du palais blanc, à Ankara.

La presse internationale, qui n’a pas suivi les évènement sur le terrain et s’est contentée des déclarations officielles contradictoires de ces derniers mois, est stupéfaite. Tous les États à l’unisson dénoncent l’opération turque, y compris les États-Unis, la Russie, Israël, l’Iran et la Syrie, bien qu’ils l’aient tous négociée et validée. Ceux qui menacent la Turquie doivent réfléchir à la possible migration de leurs ressortissants jihadistes aguerris d’Idleb.

Le Conseil de sécurité se réunit en urgence à la demande du président Macron et de la chancelière Merkel. Pour éviter de montrer que personne ne s’oppose véritablement à l’intervention turque, pas même la France, la séance se déroule à huis clos et ne fait pas l’objet d’une déclaration du président du Conseil.

Il est peu probable que la Syrie, exsangue, puisse récupérer dans l’immédiat cette bande de territoire, alors que l’Iraq n’a pas réussi à libérer Baachiqa (110 km de profondeur) et que l’Union européenne elle-même n’a pas réussi à libérer le tiers de Chypre, occupé depuis 1974.

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Le 11 octobre, Jens Stoltenberg vient apporter à la Turquie la bénédiction de l’Otan.

Malgré les demandes de la France et de l’Allemagne, le Conseil atlantique ne se réunit pas. Le 11 octobre, le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, vient à Ankara s’assurer que l’opération fonctionne. Il célèbre la grandeur de la Turquie, cloue ainsi le bec des Allemands et des Français [12].

Le 13 octobre, en pleine débâcle, la direction du YPG est modifiée. Sur les conseils russes, les dirigeants kurdes, qui sont en négociation depuis toujours avec la République arabe syrienne, viennent lui faire allégeance sur la base russe d’Hmeimim [13]. Cependant certains membre de la direction du YPG contestent le renoncement au Rojava.

Le 14 octobre, le président Donald Trump prend des sanctions contre la Turquie. Elles sont purement symboliques et permettent à Ankara de poursuivre son attaque sans prendre garde aux critiques [14].

Le président Donald Trump a ainsi réussi à mettre fin à la question du Rojava. L’armée russe a investi les bases US, abandonnées par les GI’s, manifestant la place que Moscou occupe désormais dans la région en remplacement de Washington. La Syrie, tout en dénonçant l’intervention turque a libéré un quart de son territoire. La Turquie règle la question du terrorisme kurde et envisage de régler celle des réfugiés syriens. La tentation sera grande pour elle de ne pas s’arrêter là.Thierry Meyssan

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[1] “EXCLUSIVE : Saudi Arabia’s ‘strategic plan’ to take Turkey down”, David Hearst & Ragip Soylu, Middle East Eye, August 5, 2019.

[2] « La Turquie renonce une seconde fois au Califat », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 13 août 2019.

[3] « La Turquie ne s’alignera ni sur l’Otan, ni sur l’OTSC », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 6 août 2019.

[4] « La Turquie suspend son accord migratoire avec l’UE », Réseau Voltaire, 30 juillet 2019.

[5] « La Turquie prépare une invasion du Nord de la Syrie », Réseau Voltaire, 5 août 2019.

[6] « Des Kurdes détruisent leurs fortifications au « Rojava » », Réseau Voltaire, 25 août 2019.

[7] « Les États-Unis bombardent Al-Qaëda à Idleb », Réseau Voltaire, 1er septembre 2019.

[8] « Robert O’Brien, nouveau conseiller de Sécurité US », Réseau Voltaire, 19 septembre 2019.

[9] « Le plan Erdoğan pour le Nord de la Syrie », Réseau Voltaire, 2 octobre 2019.

[10] « Déclaration de la Maison-Blanche à propos des terroristes du Nord de la Syrie », Réseau Voltaire, 6 octobre 2019.

[11] « Qu’est ce que l’opération « Source de paix » ? », Réseau Voltaire, 11 octobre 2019.

[12] « Déclaration de Jens Stoltenberg sur l’opération « Source de paix » », par Jens Stoltenberg, Réseau Voltaire, 11 octobre 2019.

[13] « L’accord d’Hmeimim », Réseau Voltaire, 14 octobre 2019.

[14] “Donald Trump Regarding Turkey’s Actions in Northeast Syria”, by Donald Trump, Voltaire Network, 14 October 2019.

https://www.voltairenet.org/article207885.html

TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (2/3)

TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (2/3)

Le Kurdistan, imaginé par le colonialisme français

par Thierry Meyssan

Contrairement à une idée reçue, le Rojava n’est pas un État pour le peuple kurde, mais un fantasme français de l’entre-deux guerres. Il s’agissait de créer un État croupion avec des Kurdes équivalent au Grand Israël qui était envisagé avec des Juifs. Cet objectif colonial a été réactivé par les présidents Sarkozy, Hollande et Macron jusqu’au nettoyage ethnique de la région destinée à l’accueillir.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 16 OCTOBRE 2019 ΕΛΛΗΝΙΚΆROMÂNĂITALIANOPORTUGUÊSTÜRKÇEDEUTSCH

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Une délégation kurde est reçue à l’Élysée par le président François Hollande et son ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, en présence de Bernard-Henri Lévy, ordonnateur des désastres tunisien, égyptien et libyen.

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Le Haut-commissaire français au Levant, le général Henri Gouraud, recrute avec l’aide des Turcs 900 hommes du clan kurde des Millis pour réprimer la rébellion nationaliste arabe à Alep et Raqqa. Ces mercenaires combattront en tant que gendarmes français sous ce qui deviendra le drapeau de l’actuelle Armée syrienne libre (Télégramme du 5 janvier 1921).Source : Archives de l’armée de Terre française.

Le peuple kurde n’a jamais eu de rêve d’unification, à l’exception du projet du prince de Rewanduz. Au XIXème siècle, celui-ci s’inspirait de la conception allemande de la Nation et entendait donc prioritairement unifier la langue. Encore aujourd’hui, il existe plusieurs langues, induisant une séparation très prononcée entre les clans kurmanjis, soranis, zazakis, et guranis.

Selon des documents jusqu’ici inexploités et au sujet desquels l’intellectuel libanais Hassan Hamadé rédige actuellement un livre stupéfiant, le président du Conseil des ministres français, Léon Blum, négocia en 1936 avec le chef de l’Agence juive, Chaim Wiezmann, et les Britanniques, la création d’un Grand État d’Israël de la Palestine à l’Euphrate, incluant donc le Liban et la Syrie jusqu’alors sous mandat français. Ce projet capota en raison de la furieuse opposition du Haut-Commissaire français au Levant, le comte Damien de Martel. La France —et probablement le Royaume-Uni— envisageaient à l’époque de créer un État kurde en Syrie à l’Est de l’Euphrate.

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Le 4 février 1994, le président Mitterrand reçoit une délégation kurde de membres du PKK turc.

La question kurde redevint une priorité avec le président François Mitterrand. En pleine Guerre froide, son épouse, Danielle, devint la « mère des Kurdes [du clan Barzani] ». Les 14 et 15 octobre 1989, elle organisa un colloque à Paris : « Les Kurdes : l’identité culturelle, le respect des droits de l’homme ». Elle joua un rôle dans l’attribution mensongère de la mort des Kurdes du village d’Halabja durant la guerre Iraq-Iran à la cruauté du président Saddam Hussein alors que les rapports de l’US Army attestent qu’au contraire le vent a déplacé des gaz iraniens durant une terrible bataille [1]. En 1992, elle participa à la création d’un gouvernement fantoche kurde dans la zone iraquienne occupée par les Anglo-Saxons.

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Le 31 octobre 2014, François Hollande raccompagne Recep Tayyip Erdoğan sur le perron de l’Élysée. Un autre invité vient de sortir discrètement par la petite porte, le Kurde pro-Turcs Salih Muslim.

Lors de la présidence de Nicolas Sarkozy, en 2011, Alain Juppé conclut un Protocole secret avec la Turquie pour la création d’un pseudo-Kurdistan. La Syrie ne réagit pas. Puis, le 31 octobre 2014, le président François Hollande reçut officiellement au palais de l’Élysée le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan avec officieusement le co-président du YPG, Salih Muslim, pour mettre au point le démembrement de la Syrie. Les combattants kurdes cessèrent de se reconnaître comme Syriens et débutèrent leur lutte pour leur propre patrie. La Syrie cessa immédiatement de payer leurs salaires.

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À l’issue de la bataille de Kobané, François Hollande change de camp et marque son soutien aux Kurdes, en recevant à l’Élysée, le 8 février 2015, une délégation pro-US du YPG.

Cependant, quelques mois plus tard, le président Barack Obama rappelle la France à l’ordre. Ce n’est pas à Paris de négocier un pseudo-Kurdistan au regard de ses vieux rêves coloniaux, mais au seul Pentagone, selon le plan ethnique Rumsfeld/Cebrowski. François Hollande se plie et reçoit une délégation kurde pro-US de combattantes d’Aïn al-Arab (« Kobané » en allemand et non pas en langue kurde). La Turquie refuse quant à elle de se soumettre à Washington. C’est le début d’une longue divergence entre les membres de l’Alliance atlantique. Considérant que le retournement français viole l’accord du 31 octobre 2014, les services secrets turcs organisent avec Daesh les attentats du 13 novembre 2015 contre la France et du 22 mars 2016 contre la Belgique, qui venait de s’aligner à son tour sur Washington [2]. Le président Erdoğan annoncera sans équivoque les attentats contre la Belgique et sa presse les revendiquera. Enfin, Salih Muslim organise la conscription obligatoire des jeunes kurdes et édifie sa dictature, tandis qu’Ankara émet un mandat d’arrêt contre lui.

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Décret de kurdisation forcée du Nord de la Syrie. Ce document, rendu public par les victimes chrétiennes assyriennes, atteste du nettoyage ethnique perpétré par les FDS, sous encadrement militaire US.

En octobre 2015, le Pentagone créé les Forces démocratiques syriennes (FDS), une unité de mercenaires kurdes turcs et syriens, incluant quelques arabes et chrétiens, de manière à réaliser un nettoyage ethnique sans avoir à en prendre publiquement la responsabilité. Les FDS expulsent les familles arabes et chrétiennes assyriennes. Des combattants, venus d’Iraq et de Turquie, s’installent dans leurs maisons et prennent possession de leurs terres. L’archevêque catholique syriaque d’Hassaké-Nisibi, Mgr. Jacques Behnan Hindo, attestera plusieurs fois que des leaders kurdes ont évoqué devant lui un plan d’expulsion des chrétiens du « Rojava ». Les forces spéciales françaises assistent à ce crime contre l’humanité sans broncher. Le 17 mars 2016, l’autonomie du « Rojava » (pseudo-Kurdistan en Syrie) est déclarée [3]. Craignant la jonction entre le PKK turc et le clan Barzani iraquien qui ouvrirait la voie à la création d’un Grand Kurdistan, le gouvernement irakien envoie des armes au PKK afin de renverser les Barzanis. Il s’ensuit une série d’assassinat de dirigeants kurdes par des clans opposés.

Fin 2016, le retrait partiel de l’armée russe suivi de la libération d’Alep par l’Armée arabe syrienne marquent le retournement définitif de la guerre. Ils coïncident, en janvier 2017, avec l’arrivée à la Maison-Blanche du président Donald Trump, dont le programme électoral prévoit la fin de la stratégie Rumsfeld/Cebrowski, la fin du soutien massif aux jihadistes et le retrait de l’Otan et des troupes US de Syrie. La France facilite le départ au Rojava de jeunes combattants anarchistes persuadés de défendre la cause kurde alors qu’ils se battent pour l’Alliance atlantique [4]. De retour en France, ils s’avéreront aussi incontrôlables que les jeunes Français jihadistes. Ainsi, selon la DGSI (Renseignements intérieurs), c’est un de ces combattants qui tentera d’abattre un hélicoptère de gendarmerie lors de l’évacuation de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes [5].

En juin 2017, le président Trump autorise une opération conjointe de l’Armée arabe syrienne (commandée par le président Bachar el-Assad) et des FDS (c’est-à-dire des mercenaires kurdes pro-US) pour libérer Raqqa, la capitale de Daesh [6]. La guerre est finie, mais ni la France, ni l’Allemagne ne l’entendent ainsi.

Progressivement, le contrôle du YPG échappe aux États-Unis qui s’en désintéressent. L’organisation terroriste devient alors un jouet français, comme les Frères musulmans sont une marionnette britannique.

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Cette carte a été publiée par Anadolu Agency en janvier 2019. Elle fait apparaître 9 bases militaires françaises, dont 8 ont été déployées par le président Emmanuel Macron.

La Turquie fait alors publier par son agence officielle, Anadolu Agency, la carte des bases militaires françaises au Rojava, dont le nombre est étendu sous la présidence d’Emmanuel Macron à neuf. On ne connaissait jusque-là que celle de la cimenterie du groupe Lafarge. Ankara entend souligner que, contrairement à ses déclarations officielles et à la différence des États-Unis, la France reste favorable à la partition de la Syrie.

Nous pouvons également révéler que, sollicitée par les services de Renseignement syriens pour récupérer ses jihadistes faits prisonniers, la France refusa de les rapatrier pour les juger. Elle demanda qu’ils soient remis aux forces kurdes qui s’en occuperaient.

En février 2018, l’ambassadeur de la Fédération de Russie à l’Onu, Vassily Nebenzia, révèle que les kurdes syriens viennent d’amnistier 120 leaders de Daesh et les ont incorporés au YPG.

Dès septembre 2018, le président Trump prépare le retrait des troupes US de toute la Syrie [7]. L’abandon du « Rojava » est conditionné à la coupure de la route iranienne qui pourrait traverser ce territoire pour rejoindre le Liban. Ce à quoi s’engagera le président Erdoğan en août. Les GI’s surpervisent alors la destruction des ouvrages défensifs des Kurdes. Un accord est validé le 16 septembre par la Russie, la Turquie et l’Iran. Dès lors la fin de ce pseudo-Kurdistan est imminente. Ne comprenant absolument pas ce qui se passe, la France est stupéfiée lorsque les troupes turques envahissent brutalement ce pseudo-État autonome et que fuit la population l’occupant illégalement.

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Infatué de lui-même et totalement déconnecté de la réalité, Jean-Yves le Drian assure sur le plateau de France 2 que la France poursuit sans risques ses objectifs en Syrie.

Invité du journal télévisé de France2, le 10 septembre, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, tente de rassurer les Français sur les conséquences de ce fiasco. Il assure que la France contrôle la situation : les jihadistes détenus au Rojava ne seront pas libérés, alors qu’il n’y a plus aucune institution sur place, mais jugés dans ce territoire. Il poursuit en affirmant que le président Erdoğan menace la France dans le vide. Enfin, il refuse de répondre à une question sur la mission de l’armée française sur place, en pleine débâcle.

Si l’on ignore le sort qui attend les jihadistes prisonniers aussi bien que celui des populations civiles qui ont volé cette terre, on est sans nouvelles du sort des soldats des neuf bases militaires françaises. Ils sont pris entre deux feux, entre l’armée turque que le président Hollande a trahie et les Kurdes que le président Macron a abandonnés et qui ont fait à nouveau allégeance à la République arabe syrienne.

Thierry Meyssan

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[1] “A War Crime Or an Act of War ?”, Stephen C. Pelletiere, The New York Times, January 31, 2003.

[2] Selon les experts anti-terroristes, ces attentats n’ont pas été effectués en recourant à un mode opératoire comparable à celui utilisé lors des autres attentats revendiqués par Daesh, mais portent la trace d’une organisation militaire minutieuse, d’un acte de guerre perpétré par un État. « Le mobile des attentats de Paris et de Bruxelles », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 28 mars 2016.

Meyssan

3] « Déclaration du Rojava pour une Syrie fédérale », Réseau Voltaire, 17 mars 2016.

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[4] « Les Brigades anarchistes de l’Otan », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 12 septembre 2017.

[5] « Ces revenants du Rojava qui inquiètent les services de renseignement », Matthieu Suc et Jacques Massey, Médiapart, 2 septembre 2019.

[6] “Secret Russian-Kurdish-Syrian military cooperation is happening in Syria’s eastern desert”, Robert Fisk, The Independent, July 24, 2017.

[7] “Trump eyeing Arab ‘boots on the ground’ to counter Iran in Syria”, Travis J. Tritten, Washington Examiner, September 29, 2018.

https://www.voltairenet.org/article207884.html

TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (1/3)

TOUT CE QUE L’ON VOUS CACHE SUR L’OPÉRATION TURQUE « SOURCE DE PAIX » (1/3)

La généalogie de la question kurde

par Thierry Meyssan

La communauté internationale unanime multiplie les condamnations de l’offensive militaire au Rojava et assiste impuissante à la fuite de dizaines de milliers de Kurdes, poursuivis par l’armée turque. Cependant nul n’intervient, considérant qu’un massacre est peut-être la seule issue possible pour rétablir la paix, compte tenu de la situation inextricable créée par la France et des crimes contre l’humanité commis par les combattants et les civils kurdes.RÉSEAU VOLTAIRE | DAMAS (SYRIE) | 15 OCTOBRE 2019 ITALIANOPORTUGUÊSTÜRKÇEΕΛΛΗΝΙΚΆDEUTSCHROMÂNĂРУССКИЙESPAÑOL

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Des dizaines de milliers de civils kurdes fuient devant l’armée turque, abandonnant la terre qu’ils avaient conquise et dont ils espéraient faire leur patrie.

Toutes les guerres impliquent un processus de simplification : il n’y a que deux camps sur un champ de bataille et chacun doit choisir le sien. Au Moyen-Orient, où il existe une quantité invraisemblable de communautés et d’idéologies, ce processus est particulièrement terrifiant puisque qu’aucune des particularités de ces groupes ne trouve plus à s’exprimer et que chacun doit s’allier à d’autres qu’il réprouve.

Lorsqu’une guerre touche à sa fin, chacun tente d’effacer les crimes qu’il a commis, volontairement ou non, et parfois de faire disparaître des alliés encombrants qu’il souhaite oublier. Beaucoup tentent alors de reconstruire le passé pour se donner le beau rôle. C’est très exactement ce à quoi nous assistons aujourd’hui avec l’opération turque « Source de paix » à la frontière syrienne et les réactions invraisemblables qu’elle suscite.

Pour comprendre ce qui se passe, il ne suffit pas de savoir que tout le monde ment. Il faut aussi découvrir ce que chacun cache et l’accepter, même lorsque l’on constate que ceux que l’on admirait jusque-là sont en réalité des salauds.

Généalogie du Problème

Si l’on croit la communication européenne, on pourrait penser que les méchants Turcs vont exterminer les gentils Kurdes que les sages Européens tentent de sauver malgré les lâches États-Uniens. Or, aucune de ces quatre puissances ne joue le rôle qu’on lui attribue.

Il convient d’abord de resituer l’événement actuel dans le contexte de la « Guerre contre la Syrie », dont il n’est qu’une bataille, et dans celui du « Remodelage du Moyen-Orient élargi », dont le conflit syrien n’est qu’une étape. À l’occasion des attentats du 11 septembre 2001, le secrétaire US à la Défense Donald Rumsfeld et son nouveau directeur de la « Transformation de la force », l’amiral Arthur Cebrowski, adaptèrent la stratégie du Pentagone au capitalisme financier. Ils décidèrent de diviser le monde en deux zones : l’une qui serait celle de la globalisation économique et l’autre qui serait vue comme une simple réserve de matières premières. Les armées US seraient chargées de supprimer les structures étatiques dans cette seconde région du monde afin que nul ne puisse résister à cette nouvelle division du travail [1]. Elles commencèrent par le « Moyen-Orient élargi ».

Il avait été prévu de détruire la République arabe syrienne, en 2003 (Syrian Accountability Act), après l’Afghanistan et l’Iraq, mais divers aléas ont repoussé cette opération à 2011. Le plan d’attaque fut réorganisé au regard de l’expérience coloniale britannique dans cette région. Londres conseilla de ne pas détruire complètement les États, de restaurer un État minimal en Iraq et de conserver des gouvernements fantoches capables d’administrer la vie quotidienne des peuples. Calqué sur la « Grande révolte arabe » de Lawrence d’Arabie, qu’ils organisèrent en 1915, il s’agissait d’organiser un « Printemps arabe » qui place au pouvoir la Confrérie des Frères musulmans et non plus celle des Wahhabites [2]. On commença par renverser les régimes pro-Occidentaux de Tunisie et d’Égypte, puis on attaqua la Libye et la Syrie.

Dans un premier temps, la Turquie, membre de l’Otan, refusa de participer à la guerre contre la Libye qui était son premier client et contre la Syrie avec laquelle elle avait créé un marché commun. Le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, eut alors l’idée de faire d’une pierre deux coups. Il proposa à son homologue turc, Ahmet Davutoğlu, de résoudre ensemble la question kurde en échange de l’entrée en guerre de la Turquie contre la Libye et contre la Syrie. Les deux hommes signèrent un Protocole secret qui prévoyait la création d’un Kurdistan non pas dans les territoires kurdes de la Turquie, mais dans les territoires araméens et arabes de Syrie [3]. La Turquie, qui entretient d’excellentes relations avec le gouvernement régional du Kurdistan iraquien, souhaitait la création d’un second Kurdistan, pensant mettre ainsi fin à l’indépendantisme kurde sur son propre sol. La France, qui avait recruté des tribus kurdes en 1911 pour réprimer les nationalistes arabes, entendait enfin créer dans la région un Kurdistan-croupion comme les Britanniques étaient parvenus à créer une colonie juive en Palestine. Français et Turcs obtinrent le soutien des Israéliens qui contrôlaient déjà le Kurdistan iraquien avec le clan Barzani, officiellement membre du Mossad.

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En marron : le Kurdistan dessiné par la Commission King-Crane, validé par le président US Woodrow Wilson et adopté, en 1920, par la conférence de Sèvres.

Les Kurdes sont un peuple nomade (c’est le sens exact du mot « kurde ») qui se déplaçait dans la vallée de l’Euphrate, en Iraq, en Syrie et en Turquie actuelles. Organisé de manière non pas tribale, mais clanique, et réputé pour son courage, il créa de nombreuses dynasties qui régnèrent dans le monde arabe (dont celle de Saladin le Magnifique) et perse, et fournit des supplétifs à diverses armées. Au début du XXème siècle, certain d’entre eux furent recrutés par les Ottomans pour massacrer les populations non-musulmanes de Turquie, particulièrement les Arméniens. À cette occasion, ils se sédentarisèrent en Anatolie, tandis que les autres restèrent nomades. À la fin de la Première Guerre mondiale, le président états-unien Woodrow Wilson, en application du paragraphe 12 de ses 14 points (buts de guerre), créa un Kurdistan sur les décombres de l’Empire ottoman. Pour en délimiter le territoire, il envoya sur place la Commission King-Crane, alors que les Kurdes poursuivaient le massacre des Arméniens. Les experts déterminèrent une zone en Anatolie et mirent en garde Wilson contre les conséquences dévastatrices d’une extension ou d’un déplacement de ce territoire. Mais l’Empire ottoman fut renversé de l’intérieur par Mustafa Kemal qui proclama la République et refusa la perte territoriale qu’imposait le projet wilsonien. En définitive, le Kurdistan ne vit pas le jour.

Durant un siècle, les Kurdes turcs tentèrent de faire sécession de la Turquie. Dans les années 80, les marxistes-léninistes du PKK ouvrirent une véritable guerre civile contre Ankara, très durement réprimée. Beaucoup se réfugièrent au Nord de la Syrie, sous la protection du président Hafez el-Assad. Lorsque leur leader Abdullah Öcallan fut arrêté par les Israéliens et remis aux Turcs, ils abandonnèrent la lutte armée. À la fin de la Guerre froide, le PKK, n’étant plus financé par l’Union soviétique, fut pénétré par la CIA et muta. Il abandonna la doctrine marxiste et devint anarchiste, il renonça à la lutte contre l’impérialisme et se mit au service de l’Otan. L’Alliance atlantique eut largement recours à ses opérations terroristes pour contenir l’impulsivité de son membre turc.

Par ailleurs, en 1991, la communauté internationale livra une guerre à l’Iraq qui venait d’envahir le Koweït. À l’issue de cette guerre, les Occidentaux encouragèrent les oppositions chiites et kurdes à se révolter contre le régime sunnite du président Saddam Hussein. Les États-Unis et le Royaume-Uni laissèrent massacrer 200 000 personnes, mais occupèrent une zone du pays qu’ils interdirent à l’armée iraquienne. Ils en chassèrent les habitants et y regroupèrent les Kurdes iraquiens. C’est cette zone qui fut réintégrée à l’Iraq après la guerre de 2003 et devint le Kurdistan iraquien autour du clan Barzani.

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La carte d’état-major du plan Rumsfeld/Cebrowski de « Remodelage du Moyen-Orient élargi ».Source : “Blood borders – How a better Middle East would look”, Colonel Ralph Peters, Armed Forces Journal, June 2006.

Au début de la guerre contre la Syrie, le président Bachar el-Assad accorda la nationalité syrienne aux réfugiés politiques kurdes et à leurs enfants. Ils se mirent immédiatement au service de Damas pour défendre le Nord du pays face aux jihadistes étrangers. Mais l’Otan réveilla le PKK turc et l’envoya mobiliser les Kurdes de Syrie et d’Iraq pour créer un très Grand Kurdistan, tel que prévu par le Pentagone depuis 2001 et acté par la carte d’état-major divulguée par le colonel Ralph Peters en 2005.

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La carte du « Remodelage du Moyen-Orient élargi » , modifiée après l’échec de la première guerre contre la Syrie.Source : “Imagining a Remapped Middle East”, Robin Wright, The New York Times Sunday Review, September 28, 2013.

Ce projet (visant à diviser la région sur des bases ethniques) ne correspondait pas du tout à celui du président Wilson en 1919 (visant à reconnaître le droit du peuple kurde), ni à celui des Français (visant à récompenser des mercenaires). Il était bien trop vaste pour eux et ils ne pouvaient pas espérer le contrôler. Il enchantait par contre les Israéliens qui y voyait un moyen de contenir la Syrie par l’arrière. Cependant, il s’avéra impossible à réaliser. L’USIP, un institut des « Cinq yeux » lié au Pentagone, proposa de le modifier. Le Grand Kurdistan serait réduit au profit d’une extension du Sunnistan iraquien [4] qui serait confiée à une organisation jihadiste : le futur Daesh.

Les Kurdes du YPG, branche syrienne du PKK, tentèrent de créer un nouvel État, le Rojava, avec l’aide des forces US. Le Pentagone les utilisa pour cantonner les jihadistes dans la zone qui leur avait été assignée. Il n’y eut jamais de combat théologique ou idéologique entre le YPG et Daesh, c’était juste une rivalité pour un territoire à partager sur les décombres de l’Iraq et de la Syrie. Et d’ailleurs lorsque l’Émirat de Daesh s’effondra, le YPG aida les jihadistes à rejoindre les forces d’Al-Qaïda à Idleb en traversant leur « Kurdistan ».

Les Kurdes iraquiens du clan Barzani participèrent quant à eux directement à la conquête de l’Iraq par Daesh. Selon le PKK, le fils du président et chef du Renseignement du gouvernement régional kurde iraquien, Masrour « Jomaa » Barzani, assista à la réunion secrète de la CIA à Amman, le 1er juin 2014, qui planifia cette opération [5]. Les Barzani ne livrèrent aucune bataille contre Daesh. Ils se contentèrent de faire respecter leur territoire et de les envoyer affronter les sunnites. Pire, ils laissèrent Daesh réduire en esclavage des Kurdes non-musulmans, les Yézidis, lors de la bataille du Sinjar. Ceux qui furent sauvés, le furent par des combattants du PKK turc et du YPG syrien dépêchés sur place.

Le 27 novembre 2017, les Barzani organisèrent —avec le seul soutien d’Israël— un référendum d’autodétermination au Kurdistan iraquien qu’ils perdirent malgré des trucages évidents. Le monde arabe découvrit avec stupéfaction, le soir du scrutin, une marée de drapeaux israéliens à Erbil. Selon le magazine Israel-Kurd, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, s’était engagé à transférer 200 000 Kurdes israéliens, en cas de victoire référendaire, afin de protéger le nouvel État.

Pour jouir du droit à l’autodétermination, un peuple doit d’abord être uni, ce qui n’a jamais été le cas des Kurdes. Il doit ensuite habiter un territoire où il soit majoritaire, ce qui n’était le cas qu’en Anatolie depuis le génocide des Arméniens, puis aussi au Nord de l’Iraq depuis le nettoyage ethnique de la zone de non-survol durant l’après-« Tempête du désert », et enfin au Nord-Est de la Syrie depuis l’expulsion des Assyriens chrétiens et des Arabes. Leur reconnaître ce droit aujourd’hui, c’est valider des crimes contre l’humanité.

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A suivre…

A suivre…

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 2. Le Kurdistan, imaginé par le colonialisme français (mercredi 16 octobre)

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 3. L’invasion turque du Rojava (jeudi 17 octobre)

[1] Cette stratégie a été évoquée la première fois par le colonel Ralph Peters dans « Stability, America’s Ennemy », Parameters 31-4 (revue de l’Armée de Terre US), Hiver 2001. Puis exposée plus clairement pour le grand public par l’assistant de l’amiral Cebrowski dans The Pentagon’s New Map, Thomas P. M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004. Enfin, le colonel Peters a publié la carte que l’état-major US avait établie dans “Blood borders – How a better Middle East would look”, Colonel Ralph Peters, Armed Forces Journal, June 2006.

[2] Un grand nombre de documents disponibles dès 2005 attestent de la préparation de cette opération par le MI6. Notamment les e-mails du Foreign Office révélés par le lanceur d’alerte Derek Pasquill. Lire : Sous nos yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune (2017).

[3] L’existence de ce Protocole secret a été révélée à l’époque par la presse algérienne. Des diplomates syriens me l’ont décrit en détail. Malheureusement, les archives qui en disposaient à Damas ont été précipitamment transférées lors d’une attaque jihadiste. Il n’est donc pas disponible pour le moment, mais deviendra public lorsque ces archives auront été triées.

[4] “Imagining a Remapped Middle East”, Robin Wright, The New York Times Sunday Review, September 28, 2013.

[5] « Yer : Amman, Tarih : 1, Konu : Musul », Akif Serhat, Özgür Gündem, 6 juillet 2014.


 2. Le Kurdistan, imaginé par le colonialisme français (mercredi 16 octobre)
 3. L’invasion turque du Rojava (jeudi 17 octobre)

Thierry Meyssan

https://www.voltairenet.org/article207881.html

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[3] L’existence de ce Protocole secret a été révélée à l’époque par la presse algérienne. Des diplomates syriens me l’ont décrit en détail. Malheureusement, les archives qui en disposaient à Damas ont été précipitamment transférées lors d’une attaque jihadiste. Il n’est donc pas disponible pour le moment, mais deviendra public lorsque ces archives auront été triées.

[4] “Imagining a Remapped Middle East”, Robin Wright, The New York Times Sunday Review, September 28, 2013.

[5] « Yer : Amman, Tarih : 1, Konu : Musul », Akif Serhat, Özgür Gündem, 6 juillet 2014.

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[2] Un grand nombre de documents disponibles dès 2005 attestent de la préparation de cette opération par le MI6. Notamment les e-mails du Foreign Office révélés par le lanceur d’alerte Derek Pasquill. Lire : Sous nos yeux. Du 11-Septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune (2017).

Quels scénarios possibles du Brexit pourraient se dérouler dans les prochains jours?

BUREAU DE BRUXELLES

Quels scénarios possibles du Brexit pourraient se dérouler dans les prochains jours? 

 COMMENTAIRES

Par Emma Beswick et Philip Sime, Darren McCaffrey• Dernière mise à jour: 17/10/2019 – 09:51
UK government Brexit information campaign poster in London, October 15, 2019.

Affiche de la campagne d’information du gouvernement britannique sur le Brexit à Londres, le 15 octobre 2019. – droits d’auteur REUTERS / Toby Melville / Fichier Photo

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Le Royaume-Uni est dans une impasse sur le Brexit et le temps presse pour trouver une issue avant l’échéance du 31 octobre.

Comme l’a dit la chancelière allemande Angela Merkel: « Nous sommes à l’arrivée du sprint. »

Des Brexiteers aux Conservateurs en passant par les conservateurs, les membres du parti travailliste, les démocrates libéraux et les partisans du Brexit, chacun préférerait un scénario.

Voici les résultats possibles qui pourraient se dérouler au cours des prochains jours.

Un accord est signé avant le 31 octobre

La Grande-Bretagne et l’Union européenne ont tenu des pourparlers de dernière minute en prévision du sommet de l’UE afin de tenter de conclure un nouvel accord sur le Brexit avant la réunion du sommet de l’UE.

La ligne de conduite collective que la plupart des dirigeants de l’UE27 semblaient prôner avant la réunion était qu’un accord était encore possible.

En effet, tout nouvel accord devrait passer le premier obstacle pour obtenir son approbation.

Un nouvel accord serait une option réalisable avant la date limite du 31 octobre, à condition que les députés britanniques l’appuient et qu’il lui reste assez de temps pour mettre en œuvre la législation.

Le gouvernement demande un délai jusqu’au 31 janvier

Si les députés n’ont pas approuvé ce nouvel accord avant le 19 octobre, le Premier ministre doit adresser une lettre au président du Conseil européen, qui « cherche » activement à prolonger l’article 50 jusqu’à la fin du mois de janvier de l’année prochaine.

Ceci est dû à un projet de loi adopté par les députés, appelé « Benn Act ».

La Chambre des communes doit siéger le samedi 19 octobre pour la première fois depuis 1982, prête pour un «vote significatif» si Johnson présente au Parlement un nouveau traité sur le Brexit.

Stephen Barclay, secrétaire du Brexit, a déclaré mercredi que le gouvernement « se conformera à ce texte » de la loi Benn.

Il a indiqué que Boris Johnson enverrait une lettre à l’UE pour demander une prolongation si aucun accord de ce type n’était conclu.

Le gouvernement s’en va peu après

Si, dans le cas ci-dessus, le temps imparti pour approuver une loi est insuffisant, le gouvernement pourrait demander un court délai jusqu’à la date limite du Brexit.

Si l’UE est d’accord, cela entraînerait probablement un retard du Brexit avec un nouvel accord.

Si cette demande échouait pour quelque raison que ce soit, le Royaume-Uni risquerait fort de se retrouver en dehors du bloc sans un accord et nous pourrions même assister à un vote de défiance envers le gouvernement.

Un Brexit sans accord pourrait toujours se produire

En effet, un Brexit sans accord n’est pas à l’abandon.

Bien que Barclay ait assuré que le gouvernement se conformerait à la loi si aucun accord ne devait être passé à la Chambre des communes, des murmures répétés ont été proclamés par les ministres n ° 10, affirmant que les ministres avaient trouvé le moyen de contourner la loi.

Un de ces rapports qui a pris de l’élan est que Johnson pourrait envoyer une deuxième lettre demandant à l’UE d’ignorer la première demande de prolongation.

Les négociateurs sont sur le point d’aboutir à un accord avant le sommet. Les prochains jours seront sans aucun doute déterminants pour la saga du Brexit.

Lire la suite:

Guide du Brexit: Où en sommes-nous maintenant?

https://www.euronews.com/2019/10/16/what-possible-brexit-scenarios-could-unfo