QUADRA-KURDES…

QUADRA-KURDES…

La machine médiatique à décerveler s’est à nouveau emballée avec la dernière offensive turque menée dans le nord de la Syrie. Une fois encore, émotions et morale (politiquement correcte) supplantent l’information factuelle et l’analyse politique, ramenant une situation complexe à l’étroit dualisme bons/méchants, bien/mal, Kurdes/Turcs… Les belles âmes droits-de-l’hommistes usent et abusent de l’anachronisme historique n’hésitant pas à qualifier la non-réaction occidentale face à l’offensive turque de « Munich d’aujourd’hui ». Bernard-Henri Lévy et ses complices multiplient les impostures intellectuelles et la « menteuse des plateaux » – Caroline Fourest – nous assène un clip à la gloire des « combattantes » kurdes, financé par des bailleurs de fonds israéliens. Pas simple donc, de chercher à comprendre cette nouvelle péripétie de la « guerre civilo-globale » de Syrie.

Bien des journalistes, qui situent tout juste la Syrie sur une carte, nous rabattent les oreilles avec l’autonomie du « Rojava ». Le Rojava ? C’est l’appellation d’un territoire « fabriqué », dont les bases démographiques et historiques sont largement fantasmées. Le 17 mars 2016, des factions kurdes proclament le « Rojava », entité « fédérale démocratique » comprenant les trois cantons « kurdes » – d’Afrine, de Kobané et de Djézireh. Mais avant de considérer le « Rojava » comme une entité naturelle, géographique sinon éternelle qui aurait toujours existé, il faut s’arrêter un instant sur la généalogie historique de cette appellation pour mieux voir ce qu’elle recouvre.

QU’EST-CE QUE LE « ROJAVA » ?

Le terme est employé par certains mouvements nationalistes kurdes pour désigner une zone géographique, historiquement peuplée par les Kurdes, et incluse dans l’État syrien par les autorités françaises après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’empire ottoman. En effet, par l’accord franco-turc du 20 octobre 1921, la France avait annexé à la Syrie et placé sous son mandat les provinces kurdes de la Djézireh et de Kurd-Dagh. Les populations kurdes occupaient le long de la frontière turque trois zones étroites séparées (sans continuité territoriale) : les régions d’Afrine, de Kobané et de Qamichli, raison pour laquelle certains auteurs ne parlent pas d’un « Kurdistan syrien » mais plutôt de « régions kurdes de Syrie ». Les trois enclaves kurdes prolongent néanmoins les territoires kurdes de Turquie et d’Irak.

Dans sa constitution auto-proclamée de décembre 2016, le nom officiel du « Rojava » s’accompagne de l’expression suivante : « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord ». Cette proclamation a été faite à Rmeilane par le Parti de l’union démocratique (PYD). Depuis 2012, le Kurdistan syrien est contrôlé par différentes milices kurdes. En novembre 2013, des représentants kurdes ont déclaré un gouvernement de facto dans cette région qui abrite quelque deux millions d’habitants.

En 2012, les autorités syriennes sont obligées d’envoyer des troupes prioritairement vers Alep et autour de Damas. Ces urgences stratégiques ne permettent pas de sécuriser l’ensemble du territoire syrien, l’insurrection se développant dans les villes d’Afrine, Kobané et Hassaké. Depuis le 12 novembre 2013, le Kurdistan syrien dispose ainsi de sa propre « administration autonome » auto-proclamée. L’annonce a été faite par le PYD, la filiale syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) installé en Turquie. Cette entité prétend gérer les questions « politiques, militaires, économiques et de sécurité dans la région kurde de Turquie et en Syrie ».

Faite unilatéralement par le PYD, cette proclamation n’a pas recueilli l’accord du Conseil national kurde qui lui reproche « d’aller dans la mauvaise direction ». Pour sa part, le PYD répond à l’opposition syrienne non islamiste de n’avoir rien fait pour défendre les localités kurdes attaquées depuis le printemps par des groupes jihadistes comme l’organisation « État islamique », le Front Jabbath al-Nosra et des formations salafistes comme Ahrar al-Cham. Finalement, le PYD a proclamé une « constitution du Rojava », le 29 janvier 2014.

Comme « Eretz-Israël » (le Grand Israël), le « Rojava » est, donc bien une création politique et idéologique qui relève de l’auto-proclamation d’organisations politiques kurdes et non d’une géographie qui s’imposerait depuis le début des temps. Par conséquent, il faudrait éviter d’utiliser cette appellation à tort et à travers comme s’il s’agissait du Pôle nord ou de la Terre Adélie !

LES « FDS », COMME L’UCK DU KOSOVO

Comme ils l’ont fait au Kosovo à la fin des années 1990 avec la création de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) – une bande de voyous et d’assassins pratiquant les trafics d’armes, de drogues et d’organes -, les services spéciaux américains ont fabriqué les FDS, les « Forces démocratiques syriennes » dans l’Est de l’Euphrate, majoritairement à partir de factions kurdes et pro-kurdes. Pour ne pas prêter le flanc aux critiques adressées à une telle « milice confessionnelle » et présenter, à contrario, une devanture multiconfessionnelle, les services du Pentagone ont intégré aux FDS des « Arabes », souvent des combattants perdus, des mercenaires initialement engagés dans les rangs de la Qaïda ou de Dae’ch.

L’architecte de cette armée locale a été le général Joseph Votel qui fut le patron des Forces spéciales américaines. Le 24 juin 2014, le président Barack Obama a nommé Votel à la place de l’amiral William H. McRaven au poste de 10ème patron du commandement des opérations spéciales des États-Unis. Cette nomination a été confirmée par le Congrès en juillet et le changement de commandement a eu lieu le 28 août. Joseph Votel est devenu le commandant d’USCENTCOM le 30 mars 2016. Le 23 avril 2018, Votel a effectué sa première visite officielle en Israël en tant que commandant du CENTCOM. Au cours de sa visite, il a rencontré le chef d’état-major de l’armée israélienne – Gadi Eisenkot -, le conseiller à la sécurité nationale Meir Ben-Shabbat et d’autres hauts responsables sécuritaires israéliens chargés du suivi de la guerre civilo-globale de Syrie.

En tant que commandant du CENTCOM, le général Votel a supervisé la poursuite de la très officielle « guerre des États-Unis contre le terrorisme », en particulier avec la Force opérationnelle interarmées mixte – Opération Inherent Resolve – contre l’organisation « État islamique » en Irak et en Syrie. Ces opérations contre Dae’ch ont vu le CENTCOM s’impliquer davantage dans les guerres syrienne et irakienne. En fait, sous prétexte de lutte anti-terroriste, il s’agissait surtout de renverser « le régime de Bachar al-Assad », pour reprendre l’expression usitée par les rédactions parisiennes désignant le gouvernement syrien.

LUTTE « ANTI-TERRORISTE » POUR RENVERSER BACHAR

Le 25 septembre 2017, le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Mouallem déclare que les Kurdes syriens « veulent une forme d’autonomie dans le cadre de la République arabe syrienne. « Cette question est négociable et peut faire l’objet d’un dialogue », commente-t-il. Ce type de déclaration et l’emploi du terme d’« autonomie » est une première pour Damas, mais il annonce dans le même temps son opposition au référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien « totalement inacceptable pour la République arabe syrienne ».

Depuis l’ouverture de la crise syrienne en mars 2011, Washington et ses alliés mettent en avant la lutte anti-terroriste – menée notamment en appuyant différentes factions kurdes – pour renverser le gouvernement syrien. Cherchant à faire en Syrie ce qu’ils ont appliqué en Irak, les responsables américains poursuivent une casse, une « partition » du pays, pudiquement baptisée « solution fédérale », même si personne ne croit en la volonté de Washington de transformer la Syrie en Confédération helvétique…

Les médias occidentaux accusent régulièrement Damas d’avoir délibérément libéré des milliers de jihadistes emprisonnés pour justifier ses opérations militaires. Reprise par l’ensemble des donneurs de leçons syriennes, cette affirmation est un contre-sens absolu, dans la mesure où cette demande était une exigence de l’Arabie saoudite afin de permettre aux représentants de l’opposition syrienne – nommés et financés par Riayd – de continuer à participer aux discussions de Genève sous l’égide des Nations unies.

Avec la généralisation de la guerre civile, les Etats-Unis et la France ont armer plusieurs unités de l’Armée syrienne libre (ASL), présentée comme une organisation d’opposition « modérée », « laïque » et « démocratique ». Diantre ! Au fil des mois, l’ASL va s’imposer comme l’antichambre obligée de la plupart des groupes jihadistes les plus radicaux engagés contre l’armée gouvernementale syrienne. De son côté, les services britanniques vont financer la création d’une ONG des plus étranges – les « Casques blancs » – dont la mission officielle est de secourir les combattants jihadistes. Avec le temps, ces mêmes « Casques blancs » basculeront dans l’action armée antisyrienne et le trafic d’organes d’êtres humains, comme l’avait fait au Kosovo les nervis de l’UCK du criminel de guerre Hassim Thaçi, le petit protégé de Madeleine Albright alors secrétaire d’Etat.

Dans une conversation téléphonique qu’il a eu le dimanche 6 octobre 2019 avec Recep Tayyip Erdogan, le président des Etats-Unis a donné son feu vert aux forces armées turques pour pénétrer en Syrie à l’est de l’Euphrate, et y occuper tout ou partie du « Rojava ». Le Pentagone a indiqué que si les FDS s’avisaient de résister les armes à la main, les forces américaines (qui sont établies sur huit bases situées entre Kobané et Raqqa) s’abstiendraient de les soutenir. Le départ des troupes américaines du nord de la Syrie vient d’être confirmé. La France dispose encore de cinq mini-bases militaires au Rojava, pratiquement couplées avec des bases américaines. Va-t-elle se retrouver seule face à l’armée turque avant d’être obligée de se replier en Irak ?

Depuis 2013, Moscou somme Washington de lui transmettre la liste des factions rebelles dites « modérées », « laïques » et « démocratiques », afin de nouer une meilleure coordination anti-terroriste. En fait, les services américains n’ont jamais voulu ou pu transmettre cette fameuse liste parce que les organisations terroristes soutenues par les pays occidentaux, ceux du Golfe et même Israël, se révèlent être les plus radicales sur le plan du fondamentalisme religieux.

Le 26 septembre dernier à Ankara lors du sommet tripartite rassemblant les présidents turc, iranien et russe, il a été décidé de mettre en place des couloirs humanitaires afin d’épargner les populations civiles de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep). A l’issue du sommet, Moscou a informé les autorités de Damas de l’attaque imminente d’Ankara, estimant que c’était le meilleur moyen de faire rentrer le PYD dans le rang et de reprendre le contrôle – à terme – de cette longue bande de territoire qui longe la frontière turque d’Alep à Deir ez-Zor (à l’extrême-Est du pays). Depuis plusieurs années, le Kremlin ne désespère pas d’aboutir à une poignée de main entre Recep Tayyip Erdogan et Bachar al-Assad. On en est encore loin, mais tel demeure l’un des objectifs de la diplomatie russe.

Pour sa part, Téhéran s’oppose résolument à l’opération turque quoiqu’en prenant soin de ne pas en rajouter afin de ne pas mettre en danger le très bon niveau de la relation bilatérale des deux pays. Le grand perdant dans cette affaire est Donald Trump qui après avoir donné son feu vert à cette nouvelle opération militaire, offre maintenant… sa médiation. Comme pour la Corée du Nord et l’Afghanistan, ce n’est pas gagné ! Toujours est-il que les plus hauts experts du Pentagone et du Parti Républicain ont condamné la décision de la Maison Blanche et reconnaissent qu’en Syrie, les Etats-Unis ont perdu la partie, comme ils vont aussi la perdre au Yémen grâce ou plutôt à cause de l’incurie de l’allié saoudien.

Faiblesse et hystérie américaines font ressortir la force tranquille de l’ours russe qui sort grand vainqueur de cette nouvelle épreuve de force. Au Moyen-Orient comme ailleurs, l’empire reflue et laisse peu à peu la place à son grand adversaire stratégique même si le chemin sera tout sauf une promenade de santé pour Moscou…

LES KURDES N’ONT PAS LIBERE PARIS !

En définitive, il ne s’agit pas de blanchir Ankara et de tomber, à notre tour, dans un contre-dualisme tout aussi absurde que celui que nous avons pointé en préambule. Non, il convient même de rappeler que les services secrets turcs ont participé à l’émergence de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) en Syrie de 2014 à 2016, se rendant coupables de nombreux attentats extrêmement meurtriers. Fidèle aux commandements de l’idéologie des Frères musulmans, Recep Tayyip Erdogan lui-même s’est prononcé à de multiples reprises en faveur du renversement du « régime de Bachar al-Assad », mécréant aux yeux de la rue sunnite turque. Ankara n’a cessé de jouer la carte de l’ouverture des vannes de migrants à l’encontre des pays européens et il continue de le faire.

En dépit d’une session extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies – organisée à la demande de la France – mais qui n’a rien donné, pourquoi l’Union européenne (UE) n’annuel-t-elle pas – purement et simplement – toute espèce de discussion concernant une adhésion de la Turquie à l’UE de plus en plus improbable ? Pourquoi l’OTAN ne prend-elle pas des mesures pour condamner clairement l’attaque unilatérale de l’un de ses principaux Etats membres ? Pourquoi aucune sanction économique n’est envisagée pour répondre au coup de force d’Ankara ?

Très mal conseillé sur le plan historique – comme le relève Alain Chouet (voir ORIENT-ATIONS) – Donald Trump n’aurait pas dû s’étonner que les Kurdes n’aient pas combattu sur les plages du Débarquement allié le 6 juin 1944 – les Papous, les pygmées et les Yanomamis non plus, les Salauds ! -, par contre il aurait pu rappeler que plusieurs factions et populations kurdes ont, bel et bien participé au génocide arménien d’avril 1915 à juillet 1916, ainsi qu’à ses résurgences en 1923 ! Par conséquent, on ne va pas se laisser enfermer dans le pleuroir de Kurdes qui seraient les éternels victimes de l’Histoire. Certes, liés à de difficiles revers militaires, leurs échecs successifs sont aussi et surtout le fait de leurs responsables politiques au premier rang desquels ceux des unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’Union démocratique, le PYD.
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Enfin, comment prendre au sérieux l’écrivain français Patrice Franceschi et sa défense hystérique des Kurdes lorsqu’on voit qu’il arbore si fièrement – au-dessus de la poche gauche de son uniforme d’officier de réserve -, l’insigne des parachutistes israéliens !!! C’est non seulement une faute de goût, mais aussi une sérieuse entrave au code militaire qui proscrit un tel usage des insignes d’une armée étrangère. Par ailleurs, et avant d’adhérer ainsi aux intérêts du régime de Tel-Aviv, cet écrivain-officier devrait plutôt se recentrer sur les intérêts vitaux de son pays. Il comprendrait ainsi qu’aux Proche et Moyen-Orient, les intérêts d’Israël ne correspondent pas forcément à ceux de la France éternelle…

Richard Labévière
14 octobre 2019

https://prochetmoyen-orient.ch/quadra-kurdes/

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