13 novembre : comment Daech a changé la France

Vu des États-Unis.

13 novembre : comment Daech a changé la France

Publié le 13/11/2019 – 05:58

 Falco, Cuba
Falco, Cuba

Cet article est issu du Réveil Courrier. Chaque matin à 6h, notre sélection des meilleurs articles de la presse étrangère.OUVRIR DANS LE RÉVEIL COURRIER

Les attentats qui ont eu lieu le 13 novembre 2015 ont été un violent traumatisme pour le pays, rappelle The New York Times. Ils ont accru les tensions qui existaient déjà entre les musulmans français et la société française.

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RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

La mort du leader de Daech, Abou Bakr Al-Baghdadi, fin octobre n’a pas suscité de grands débordements de joie, pas même de soulagement, en France – pays européen qui a pourtant le plus souffert de ses appels à la destruction.

La raison en est simple : les crimes de Daech et la peur qu’ils ont instillé dans la psyché nationale sont à présent tellement enracinés qu’ils ont irrémédiablement changé le quotidien de tous les Français.

En témoignent ces quelques événements survenus au cours du seul mois dernier : un ancien candidat d’extrême droite a tiré sur deux musulmans qui tentaient de l’empêcher de mettre le feu à une mosquée ; une mère de famille musulmane a été réprimandée par un représentant de l’État pour avoir porté un foulard [lors d’une sortie scolaire] ; et le président Macron a appelé à une “société de vigilance” après la mort de quatre officiers de police, poignardés par un de leurs collègues musulmans à la préfecture de Paris.À LIRE AUSSIVu d’Allemagne. L’attaque à la préfecture de police, un État défaillant face à l’islamisme

Juste une étape

Ces récents symptômes de ce que certains n’hésitent plus à appeler un traumatisme chronique pour la France illustrent pourquoi la mort d’Al-Baghdadi “n’est qu’une étape”, ainsi que l’a déclaré Emmanuel Macron dans une réaction très laconique à l’annonce de cette nouvelle.

Car la mort du chef terroriste ne contribue en rien à soigner les blessures infligées par les attentats de 2015 et 2016. Chaque jour au contraire, les plaies suppurent sous l’effet de la peur et du soupçon qui imprègnent désormais constamment les relations entre la société en général et la vaste communauté – pas toujours bien intégrée – des musulmans de France.

Dans un récent sondage Ifop, publié dans le Journal du dimanche, 61 % des personnes interrogées estiment que l’islam est “incompatible avec les valeurs de la société française”, un chiffre en hausse de 8 % par rapport au mois de février. Et près de 80 % jugent que la sacro-sainte laïcité est “en danger”, notamment à cause de l’islam.À LIRE AUSSIOpinion. En France, le vivre-ensemble est mis à mal

Attentats et libertés

Un fossé existait déjà bien avant les attentats de novembre 2015. Mais les massacres perpétrés par les petits soldats d’Al-Baghdadi – près de 1 700 ressortissants français ont rejoint les rangs de Daech, dont environ 700 ont pris les armes – n’ont fait que l’agrandir.

Les attentats ont également conduit à un durcissement des contrôles policiers et judiciaires subis par les citoyens et créé une atmosphère nettement plus indulgente en matière de répression policière. On l’a clairement vu cette année avec les violences policières pendant les manifestations des “gilets jaunes” – violences largement acceptées par la société bien qu’elles aient fait plusieurs milliers de victimes.À LIRE AUSSIVu des États-Unis. Les violences policières attisent la colère des gilets jaunes

Il y a aujourd’hui un débat en France sur le recul des libertés civiles depuis les attentats terroristes. François Sureau, éminent avocat constitutionnaliste et conseiller occasionnel de Macron, a publié un essai très controversé dans lequel il déplore “l’effondrement de l’édifice légal des libertés” en France, en partie à cause des attentats de 2015.

Moins de tolérance à l’égard des musulmans

D’autres spécialistes estiment que c’est une exagération.

Reste que le climat est incontestablement plus tendu en France depuis quatre ans. Rares sont ceux qui appellent l’État à un assouplissement de ses méthodes. Les attentats du 13 novembre 2015, qui ont coûté la vie à 131 personnes, ont changé la France et les responsables politiques ont profité d’un revirement de l’opinion publique, les Français acceptant désormais largement l’idée que ces circonstances nouvelles exigeaient des méthodes nouvelles.

Il est certain que [les attentats] ont été un violent traumatisme, dont les effets se font ressentir à travers le débat sur l’islam en France”, explique Zaki Laïdi, professeur en sciences politiques à Sciences Po Paris et conseiller de l’ancien Premier ministre Manuel Valls à l’époque des attentats.

Chloé Morin, également ancienne conseillère de Manuel Valls, travaillant aujourd’hui chez Ipsos, confirme : “Il y a moins de tolérance à l’égard des musulmans.”

Des tensions existantes qui se sont accrues

Tous reconnaissent néanmoins que les attentats n’ont fait qu’exacerber des tensions déjà existantes au sein de la société vis-à-vis des musulmans.

“Ces attentats ont renforcé la peur de l’islam, explique Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux et partisan d’une ligne réformiste. Le citoyen ordinaire ne fait pas la distinction entre le terrorisme, l’islamisme et l’extrémisme religieux”, précise-t-il.

Les tensions existantes, avant 2015, entre la France et les musulmans français ont été “considérablement amplifiées par les blessures subies par la France, évidemment, dit Zaki Laïdi. Cette flambée de la présence islamiste a été un choc énorme”, poursuit-il.

État d’urgence

Dans le bureau du Premier ministre, tout le monde se demandait comment le pays allait gérer la violence de ce choc”, se souvient Chloé Morin.

Le gouvernement a tout de suite proclamé l’état d’urgence. Il demeure à ce jour en partie en vigueur puisque les mesures mises en place ont été intégrées de manière permanente dans le droit français par le président Macron, alors que ces mêmes dispositifs avaient été dénoncés par les juristes qui défendent les libertés individuelles, comme François Sureau.

Les plus sensibles de ces mesures permettent la prolongation et le renouvellement de l’assignation à résidence des suspects, les perquisitions sans mandat d’arrêt et le port du bracelet électronique pour les personnes soupçonnées de terrorisme. Dans son pamphlet, Sureau écrit : “L’état d’urgence, ce sont 6 000 perquisitions administratives pour une quarantaine de mises en examen, dont vingt pour des faits d’apologie du terrorisme.”

Le refus de devenir un état sécuritaire

Pour autant, l’opposition à ces nouvelles mesures est restée très faible, que ce soit au moment de l’état d’urgence ou plus tard quand elles ont été votées.

Selon Laïdi, “l’immense majorité des Français n’ont pas le sentiment que leurs libertés individuelles sont menacées” et il en veut pour preuve le débat sur la brutalité des méthodes policières lors des manifestations des “gilets jaunes”, qui s’est éteint à peine commencé. Les quelques protestations éparses n’ont pas abouti.

L’avocat François Sureau a déposé de nombreux recours avec succès auprès du Conseil constitutionnel, par exemple contre le délit de consultation de sites “terroristes” – ce qui prouve, selon ses détracteurs, que les libertés individuelles dans le pays se portent toujours aussi bien.

Historiquement, les Français attendent de l’État qu’ils les protègent, dit Laïdi. Ces attentats n’ont fait que renforcer ces attentes.”

Pourtant le peu d’enthousiasme face aux deux ballons d’essai récemment lancés par Macron montre que, malgré les attentats de 2015, les Français ne souhaitent pas davantage de répression et refusent de devenir un état sécuritaire.

Délation ?

Macron a prôné une “société de vigilance” après les attaques meurtrières en octobre à la préfecture de Police, incitant les Français à “repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi” les signes de radicalisation. Une idée qui n’a pas trouvé grand écho auprès des Français.

Les élites françaises, observe Chloé Morin, d’Ipsos, ont considéré que le président appelait les citoyens à la délation. Certains ont également reproché au chef de l’État de renoncer au rôle traditionnel du gouvernement, qui est d’assurer la protection des citoyens.

La société française attachée aux libertés

Devant l’augmentation problématique du nombre de demandeurs d’asile, Macron s’est également exprimé sur l’immigration, lors d’un discours aux membres de son parti.

La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas ? Les bourgeois ne croisent pas l’immigration, ce sont les territoires les plus pauvres qui en sont le réceptacle. Les classes populaires subissent le chômage, la pauvreté, a-t-il dit. Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face.”

Une fois de plus, la réaction des Français n’a pas été enthousiaste face à ce qui a été considéré au sein même de son parti comme un basculement vers les thèses d’extrême droite sur l’immigration.À LIRE AUSSIVu de l’étranger. Immigration : l’extrême droite dicte l’agenda politique de Macron

Pour certains analystes politiques, le bilan de 2015 est double : il y a certes eu une prise de conscience accrue des risques mais également un refus de renoncer aux libertés traditionnelles françaises.

Il y a bien eu une prise de conscience, dit Zaki Laïdi, de Sciences Po. Mais pas de montée de la xénophobie, dit-il. La société française est farouchement attachée à ses libertés.”

Adam NossiterLire l’article original

https://www.courrierinternational.com/article/vu-des-etats-unis-13-novembre-comment-daech-change-la-france?xtor=EREC-21-[nl_bestof]-20191115-[vu_des_etats_unis_13_novembre_comment_daech_change_la_france]

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