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Accords commerciaux entre les États-Unis et la Chine : vers la fin de la guerre commerciale ?

Interview18 décembre 2019Le point de vue de Sylvie Matelly

Donald Trump a annoncé un accord prévoyant une suppression par étapes des droits de douane punitifs envers la Chine, cette annonce semblant amorcer une accalmie, au moins temporaire, dans la guerre commerciale que les deux pays se livrent depuis presque deux ans. Se dirige-t-on vers la fin de celle-ci ? Le point de vue de Sylvie Matelly, directrice adjointe à l’IRIS.

Qu’est-ce qui a poussé les États-Unis et la Chine à faire une trêve dans leur guerre commerciale ? Se dirige-t-on vers une sortie de crise durable ?

Ce n’est pas le premier accord annoncé, mais celui-ci semble avoir été conclu. Il y a eu plusieurs tentatives depuis le début de cette guerre commerciale, en janvier 2018. Plusieurs accords ont été négociés, mais très peu sont arrivés à terme. Cette dernière tentative se révèle assez globale, incluant la plupart des sujets.

Les raisons qui ont mené à cet accord sont multiples.

La Chine souffre de cette guerre commerciale depuis plusieurs mois, la croissance du pays est menacée et le pacte social, permis par cette croissance, semble s’effriter. On l’a vu à Hong Kong avec les manifestations et l’on voit d’autres problèmes apparaître ailleurs. Pour la Chine, il y avait urgence à calmer le jeu et à accepter un certain nombre de concessions pour que le commerce reprenne avec les États-Unis et que la croissance chinoise se stabilise.

L’économie des États-Unis est pour l’instant peu affectée par cette guerre commerciale, à l’exception de certains secteurs économiques, comme l’agriculture par exemple. Donald Trump avait d’ailleurs débloqué, il y a quelques mois, des moyens financiers pour soutenir les agriculteurs américains et compenser le manque à gagner des tarifs douaniers imposés par la Chine en représailles des sanctions américaines.

Or, il se trouve que les secteurs américains les plus impactés par la guerre commerciale sont aussi ceux qui représentent le plus grand nombre d’électeurs pour Donald Trump. L’accord trouvé avec la Chine relève donc pour partie d’une stratégie politique et électorale, dans une logique de précampagne pour sa réélection à la présidence des États-Unis en novembre prochain. Le président américain a ainsi tweeté qu’il s’agissait de « l’accord du siècle », le considérant comme un succès politique tendant à prouver que la guerre commerciale a fonctionné, de son point de vue, et que la Chine a cédé sur l’essentiel.

Pour autant, je ne pense pas que l’on se dirige vers une sortie de crise durable entre les États-Unis et la Chine tant les sujets de discorde sont nombreux. Même si cet accord venait à régler la question commerciale, ce dont on peut déjà douter, il reste de nombreux points d’achoppement. L’accord en intègre un certain nombre comme la question des droits de propriété par exemple. Pour l’instant, il ne s’agit que d’engagements et pas de mesures concrètes.

L’accord commercial est-il équilibré ou est-ce qu’un des deux pays en sort davantage gagnant ?

C’est difficile à dire, tout simplement car on ne sait pas exactement ce que contient cet accord. L’annonce faite par les Américains explique qu’il englobe tous les sujets qui fâchent, notamment la propriété intellectuelle et la question des transferts de technologies, ce n’est donc pas juste un accord commercial. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que les Chinois semblent s’engager à acheter pour 200 milliards de produits américains, soit un tiers du déficit commercial, ce qui est assez conséquent.

Aux États-Unis, l’accord commercial a déclenché de fortes critiques : le New York Times a publié un article extrêmement négatif et certains experts des affaires commerciales se sont exprimés à la télévision en expliquant que l’accord était défavorable aux États-Unis… Les Américains ont obtenu des concessions des Chinois surtout sur la forme, mais pas d’engagements fermes, tandis que les Chinois ont obtenu des Américains des engagements beaucoup plus concrets, ce qui renforce cette idée que les États-Unis y perdent. Mais nous en saurons plus une fois l’accord intégral publié.

Les États-Unis se sont par ailleurs attaqués à l’Union européenne, et à plusieurs de ses membres, dont la France, soufflant le chaud et le froid quant à de potentielles représailles commerciales. Où en est-on de ces différents dossiers ? Quel est l’impact de ces tensions sur les différents marchés ?

Pour l’heure, les tensions sont palpables : des mesures ont été prises début octobre dans le cadre du jugement porté par l’Organe de règlements des différents de l’OMC au début du mois d’octobre, les Américains ayant eu le droit d’imposer jusqu’à sept milliards de dollars de sanctions et ils ne s’en sont pas privés. Des menaces ont été faites aux Français dans le contexte de la mise en œuvre de la taxe GAFA. Cependant, ce n’est pas pour l’instant aussi massif que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine.

On sent une véritable hésitation entre un Donald Trump, très offensif sur l’Union européenne, et son administration, beaucoup plus prudente que le Président avant de se fâcher avec les principaux alliés des États-Unis. Les éléments qui fâchent Donald Trump sont nombreux : déficit commercial entre les États-Unis et l’Union européenne — surtout l’Allemagne en réalité —, taxe GAFA, taxe carbone qui s’imposerait aux importations américaines dans le cadre du Green Deal, l’OTAN et le fardeau de la sécurité européenne… En résumé, l’Union européenne constitue pour le Président des États-Unis l’archétype de ce qu’il ne faut pas faire en matière de renoncement à certains aspects de souveraineté au profit d’une organisation régionale (cf. sa perception de l’ALENA aussi et la renégociation de l’accord qu’il a imposé), mais aussi en matière de valeurs : le modèle social par exemple, le RGPD et la protection des données personnelles sont autant de dossiers qu’il ne comprend pas et qui sont très éloignés de sa culture et de ses convictions. Il a par conséquent beaucoup de mépris pour ces pays européens dont il a l’impression qu’en plus, ils ont toujours profité des États-Unis (répartition du fardeau au sein de l’OTAN par exemple ou interventions américaines lors des deux guerres mondiales).

https://www.iris-france.org/143017-accords-commerciaux-entre-les-etats-unis-et-la-chine-vers-la-fin-de-la-guerre-commerciale%e2%80%89/

Quadrature libanaise : Le risque d’un coup d’état ! Par Richard Labévière

19.décembre.2019 // Les Crises

Quadrature libanaise : Le risque d’un coup d’état ! Par Richard Labévière

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Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 25-11-2019

Curieuse époque : on est passé des « réseaux sociaux », autrement dit « réseaux numériques », aux « médias sociaux », paroxysme de novlanguequi signifie tout simplement le contraire de ce qui est prétendument avancé. Toujours est-il que les « médias sociaux » s’imposent désormais comme des vecteurs dominants d’influence, de propagande et de désinformation, tandis que se lèvent toutes les croisades improbables pour lutter contre les « Fake News », comme si l’erreur et l’idéologie commençaient une nouvelle existence… La belle affaire !

Et ces « évolutions » à marche forcée sont d’autant plus démonstratrices qu’elles prétendent donner sens aux révoltes internationales, qui de Santiago à Beyrouth, en passant par Haïti, Bagdad, La Paz, Paris ou Téhéran, ramènent à la question sociale, profondément sociale.

Mardi dernier, il fallait voir la jubilation de la bande de bobos, qui refait quotidiennement le monde en « 28 Minutes » pour Arte : mettre en accusation « le régime des mollahs », sans aucune espèce de nuance informative, sinon critique. Pensez : Internet a été coupé ! C’est bien la preuve qu’il se passe les choses les plus horribles dans ce pays, conformément aux affirmations de Human Right WatchAmnesty International et d’autres… A une époque pas si lointaine, Arte avait au moins la décence d’inviter de vrais experts comme Bernard Hourcade ou François Nicoullaud. Désormais, la chaîne franco-allemande s’en tient à donner la parole à des opposants déclarés – clairement militants – dont l’unique légitimité est d’être d’origine iranienne. Être ou ne pas être ? reste une question, mais certainement pas l’infaillible marqueur d’une honnêteté journalistique minimale !

La jubilation d’Arte était d’autant plus complète qu’il s’agissait d’énumérer, avec la plus grande admiration, des révoltes qualifiées d’« anti-iraniennes », de Bagdad à Beyrouth jusqu’à l’apothéose finale des émeutes de Téhéran : « l’arc chi’ite a été secoué… Son avenir est durablement compromis… ». Et dans cette affirmation sans contre-champ, servie comme la plus incontestable des analyses géopolitiques, le Liban tient une place particulière, sinon centrale. En effet, c’est par le Liban – si cher à la France éternelle – que viendrait le salut. Mais quel salut ?

DES INCENDIES AUX NOUVELLES TAXES

A la mi-octobre, plus d’une centaine d’incendies ont ravagé des centaines d’hectares de forêts et de cultures, ainsi que plusieurs zones d’habitation dans le Chouf – massif d’Iqlim al-Kharroub – et au sud de Beyrouth dans la région de Damour, le feu s’étant approché dangereusement de l’Université Rafic Hariri et de l’école du Carmel Saint-Joseph qui ont dû être évacuées. Plusieurs victimes ont été déplorées. Colère de la population : les quelques hélicoptères équipés de réservoirs anti-feu sont restés cloués au sol, la maintenance des appareils n’ayant pu être assurée. Pourtant régulièrement versés, les fonds publics destinés à l’entretien de ce dispositif ont disparu sans laisser de trace.

Ajouté à la crise des ordures non ramassées depuis plusieurs années, aux coupures régulières et croissantes d’électricité, à l’augmentation des coûts de la santé et de l’éducation, un nouveau scandale a exacerbé les tensions : la disparition des allocations de la Banque de l’Habitat, destinées à favoriser l’accès à la propriété des foyers les plus défavorisés. Ambiance !

Dans ce contexte des plus volatiles, le ministère des Télécommunications annonce la création d’une nouvelle taxe ciblant les utilisateurs de téléphonie gratuite du type « WhatsApp ». Brillante idée : sachant que la population libanaise compte environ 4,5 millions d’habitants pour une diaspora qui en dénombre plus de 15 millions et que les Libanais passent leur temps, accrochés à leur téléphone comme un sport national, cette décision a, bien évidemment mis le feu aux poudres !

Cet empilement de difficultés sociales quotidiennes et de ressentiments exacerbés s’est traduit par une spectaculaire mobilisation populaire (la plus importante depuis la fin de la Guerre civile 1975/1990) dans les rues de Beyrouth, depuis le 17 octobre. Les manifestants – des jeunes de toutes confessions (beaucoup de femmes des quartiers populaires), mais aussi des membres des classes moyennes de tous âges – se sont installés sous des tentes à proximité du Sérail et du Parlement, dénonçant la corruption de l’ensemble de la classe politique, appelant à un « changement radical de système » (institutionnel, sinon constitutionnel s’entend) et à la fin du clivage confessionnel, les noms des grands profiteurs étant publiquement conspués.

Au-delà de cette première phase d’une « mobilisation affective/réactive existentielle », qu’on peut qualifier de « mouvement social » classique, similaire à ce qui s’est passé au Chili, en Haïti, en Irak, en Indonésie, en Haïti et ailleurs, les jours qui ont suivi ont vu une transformation du mécontentement en une deuxième séquence plus « politique » : démission du Premier ministre Rafic Hariri et dissolution du gouvernement. A partir de là, le mouvement s’est centré sur le mandat du président Aoun et son alliance avec le Hezbollah. A partir des trois premières années de son mandat, on a voulu faire porter au général la responsabilité de plus de trente ans de corruption et de gestion d’une économie de rente « dollarisée » sous tutelle de Washington.

LES « AIDES » AMERICAINES

Dans ce contexte, quatre évolutions retiennent l’attention : 1) il y a six mois les pays européens critiquaient Donald Trump pour avoir déchiré un accord sur le nucléaire iranien jugé conforme à la sécurité du Vieux continent. Aujourd’hui, les mêmes accusent Téhéran de ne plus respecter ce même accord. C’est un comble ! ; 2) En Irak, la lecture des manifestations populaires est essentiellement qualifiée de révolte contre le « pouvoir allié de Téhéran », voire comme un « mouvement anti-iranien » ; 3) la presse libanaise du « 14 mars » (anti-gouvernementale, dont le quotidien francophone L’Orient-le-Jour) accuse essentiellement le Hezbollah chi’ite – qualifié de « relais de Téhéran » – d’être à l’origine de la crise actuelle ; 4), enfin, en Iran même, Washington se réjouit publiquement des manifestations se multipliant pour protester contre la cherté de la vie, consécutive à la prorogation des sanctions économiques.

Si la compréhension des révoltes libanaises ne peut se réduire à la seule manipulation américaine, de nombreux observateurs témoignent avoir identifié, au cœur des rassemblements, des distributions massives de parapluies, drapeaux et tracts aux couleurs du Pays du Cèdre, ainsi que des camions diffuseurs de Wifi au service des protestataires, reproduisant ainsi les vieilles méthodes des « ONGs », en première ligne durant les anciennes « révolutions de couleurs »1.

Des représentants de l’ambassade des Etats-Unis ont été formellement identifiés au sein de ces dispositifs, de même qu’auprès des « envoyés spéciaux » des chaînes de télévision du « 14 mars » (droite et extrême-droite) – MTVLBC et Al-Jadid – favorables au renversement du gouvernement actuel. Vieille histoire…

Le 8 juin 2010, devant une commission du Sénat, Jeffrey D. Feltman, alors assistant de la Secrétaire d’Etat américaine, responsable des affaires du Proche-Orient et Daniel Benjamin, coordinateur de la lutte anti-terroriste, concluaient ainsi leur intervention : « les Etats-Unis continuent à prendre très au sérieux les menaces que le Hezbollah fait peser sur les Etats-Unis, le Liban, Israël et l’ensemble de la région. Nous avons déployé de grands efforts diplomatiques et une aide matérielle pour réduire cette menace… ». Ils détaillent l’aide directe apportée par les Etats-Unis aux organisations libanaises qui luttent contre le Hezbollah : « les Etats-Unis fournissent une assistance et un appui à tous ceux qui, au Liban, travaillent pour créer des alternatives à l’extrémisme et réduire l’influence du Hezbollah auprès de la jeunesse. (…) A travers l’USAID et la Middle East Partnership Initiative(MEPI), nous avons contribué depuis 2006 à hauteur de plus de 500 millions de dollars à cet effort. Cette assistance substantielle représente l’une des facettes de notre soutien inaltérable au peuple libanais et à l’instauration d’un Liban fort, souverain, stable et démocratique. Depuis 2006, notre aide totale au Liban a dépassé le milliard de dollars. Si nous laissions tomber les millions de Libanais qui veulent un Etat représentant les aspirations de tous les Libanais, nous créerions les conditions par lesquelles le Hezbollah pourrait remplir le vide et devenir encore plus fort ».

A l’époque, dans le quotidien libanais Al-Safir du 29 juin, Nabil Haitam affirmait qu’une liste de 700 noms de personnes et d’organisations ayant bénéficié de l’aide américaine circulait, et que certains avaient reçu des sommes comprises entre 100 000 et 2 millions de dollars. Le journaliste s’interrogeait : « quelles clauses du code pénal ces groupes ou personnes ont-ils violées ? Est-ce que contacter ou agir avec un Etat étranger, et travailler avec cet Etat en échange d’argent à une campagne visant l’une des composantes de la société libanaise – une campagne qui pourrait avoir déstabilisé la société -, est légal ? ».

JEFFREY FELTMAN REMET LE COUVERT

Le 19 novembre dernier, Jeffrey Feltman – qui fut ambassadeur des Etats-Unis au Liban du 20 août 2004 au 1er août 2008 – intervient devant la Brookings Institution. Il confirme l’aide apportée à l’armée libanaise et la constitution d’un front anti-Hezbollah. Morceaux choisis cités longuement, puisque tellement édifiants en termes d’ingérence :

« Les résultats des manifestations pourraient affecter les intérêts américains de manière positive ou négative. Le Liban – un pays minuscule – affecte les intérêts américains de manière considérable. Le plus évident est la projection par l’Iran de son rôle régional pervers dans le cadre d’une de ses plus grandes réussites : l’organisation terroriste du Hezbollah avec ses capacités avancées pour menacer Israël et d’autres alliés des États-Unis (…) La stabilité générale du Liban est dans notre intérêt ».

Il se réjouit des manifestations actuelles : « aussi frustrant, nécessaire et compliqué que puisse être le Liban, nous devons jouer le jeu à long terme et ne pas permettre à l’Iran, à la Syrie, à la Chine ou à la Russie d’exploiter notre absence. Les manifestations en cours au Liban coïncident heureusement avec les intérêts américains ».

Plus loin Jeffrey Feltman confirme les efforts américains pour gagner l’armée libanaise : « pendant des années, les États-Unis ont tenté d’inciter les Libanais à se rendre compte que le Hezbollah et ses roquettes constituaient un danger de guerre avec Israël plutôt que de fournir une protection contre Israël. La réaction rhétorique et physique du Hezbollah aux manifestations en cours, risque de réveiller davantage de Libanais, y compris les Chi’ites, réaction indispensable pour miner la popularité du Hezbollah, face à cette triste réalité. Les manifestations en cours sapent également de manière constructive le partenariat entre le Hezbollah et le Courant patriotique libre (CPL) du président Aoun et de son gendre, le ministre des Affaires étrangères Gibran Bassil (…). Nous devons penser à plus long terme. En général, les officiers des forces armées libanaises, qui protègent leur indépendance, savent à quel point les capacités et le professionnalisme de l’armée se sont améliorés grâce à une formation et à un équipement moderne fourni par les États-Unis. Le public libanais commence, aussi à le reconnaître ».

Sur le plan économique, Jeffrey Feltman engage les autorités libanaises à une poursuite de la privatisation, à une meilleure intégration de l’économie du pays dans les mécanismes internationaux de l’ultra-libéralisme : « une économie libanaise dysfonctionnelle pourrait forcer un changement de direction. Bien que les manifestations se soient concentrées sur les problèmes immédiats d’emploi, de déchets et de services, elles se déroulent dans le contexte d’une crise financière imminente. Avec l’un des ratios dette/PIB parmi les plus élevés au monde – dépassant les 150% – le Liban est depuis longtemps au bord d’un désastre financier. La capacité du système bancaire à mettre en œuvre une ingénierie financière intelligente pour empêcher une chute rapide de la falaise semble avoir fait son temps. Avec le resserrement des restrictions de visas pour l’Europe et les États-Unis et la diminution des possibilités d’emploi dans les États du Golfe, le débouché traditionnel des jeunes Libanais – les emplois (et éventuellement l’émigration) à l’étranger – a perdu son pouvoir de dégager de grandes quantités de fonds étrangers à destination de l’économie libanaise. Mais le vrai problème est la stagnation économique persistante. La dette peut être gérée dans un environnement de croissance économique. Le PIB du Liban, même avant les manifestations actuelles, ne devait augmenter que de 0,02% cette année en termes réels. La privatisation des actifs de l’État – télécommunications, électricité – pourrait générer des revenus si l’on pouvait faire confiance aux programmes de privatisation et améliorer les services à long terme. Et une gouvernance crédible et transparente, où le bien public plutôt que l’intérêt personnel motive le leadership politique, peut certainement contribuer à des améliorations économiques. Une différence significative proviendrait des nouveaux investissements et du retour des touristes, des entreprises et des dépôts financiers du Golfe arabe (…). Plus précisément, les investisseurs et les touristes ne reviendront pas en nombre suffisant tant que le Hezbollah pourra, sur un coup de tête, entraîner le Liban dans la guerre, sans référence à l’opinion publique ou au contrôle du gouvernement ».

Il estime que la fin de l’année 2019 « constitue un tournant pour le Liban » dont « les Etats-Unis peuvent influencer le résultat » : « mais comme nos intérêts nationaux et ceux de nos alliés régionaux seront affectés par ce qui se passe au Liban, nous avons la responsabilité de clarifier nos propres vues par notre action et par nos paroles. Les Libanais méritent de comprendre pleinement quelles sont les implications et le soutien économique ; qu’ils dépendent du choix des Libanais eux-mêmes, y compris de la composition du prochain gouvernement du Liban. Oui, nous sommes prêts à défendre le Liban, mais avec la population libanaise. Si le gouvernement libanais aborde enfin les questions de gouvernance et de responsabilité, la communauté internationale peut y répondre ; si le gouvernement renoue avec son tropisme habituel, nous ne serons pas en mesure de mobiliser un soutien économique suffisant pour éviter l’effondrement ».

Il ajoute : « avec les manifestants appelant à un gouvernement technocratique plutôt que politique, nos messages publics peuvent mettre en exergue l’attente d’un nouveau gouvernement libanais. Si celui-ci recherche un soutien international, il devrait effectivement et immédiatement répondre aux aspirations du peuple libanais au sujet de la réforme. Bien que ces décisions leur appartiennent, les Libanais, qui ont longtemps vécu avec complaisance dans la contradiction de l’auto-identification à l’Occident tout en hébergeant une filiale terroriste iranienne, doivent comprendre les implications de la voie qu’ils ont choisie. Lors des précédentes crises financières au Liban, les États arabes du Golfe ont transféré temporairement leurs dépôts en devises à la Banque centrale libanaise afin de constituer des réserves ; cela pourrait être répété. Les États-Unis, ainsi que la France et d’autres pays, peuvent favoriser des décisions, avec les institutions financières internationales, en faveur d’un appui au Liban ».

Ultime avertissement : « avec les bonnes personnes et les bonnes politiques en place, un nouveau gouvernement libanais pourrait enfin mettre en œuvre les réformes susceptibles de déclencher la libération d’un programme d’assistance reformulé de 11 milliards de dollars annoncé lors d’une conférence internationale à Paris en 2018. Ces mesures donneraient aux responsables libanais un bref répit, alors qu’ils promulguent des réformes – promises depuis longtemps qui n’ont jamais été mises en œuvre et qui sont maintenant exigées par la population – pour assainir durablement les finances du Liban et promouvoir la croissance économique. Mais compte tenu des efforts déployés, il incombe aux autorités libanaises de surmonter le scepticisme national et international en choisissant des visages et des politiques crédibles pour le prochain gouvernement. La poursuite du copinage, de la corruption et de la complicité avec le Hezbollah mènera toujours vers le bas, tandis que la réforme, la responsabilité, la transparence et le recours aux institutions nationales, sans le Hezbollah, peuvent attirer le soutien nécessaire pour mener à un meilleur avenir, avec l’aide des États-Unis et d’autres ». Fin de citation, sans commentaire.

COUP D’ETAT VIRTUEL

Depuis la 15ème édition de la Conférence sur la sécurité – organisée par l’IISS (International Institute for Strategic Studies de Londres), le 23 novembre à Manama, la capitale de Bahreïn -, le général Maroun Hitti (ancien responsable de la logistique de l’armée libanaise, actuellement conseiller militaire de l’ex-Premier ministre Saad Hariri), a expliqué que l’armée libanaise s’organise depuis plus de six mois dans la perspective d’un affrontement direct avec le Hezbollah. Après avoir longuement expliqué que le Liban partage les valeurs et « le mode de vie occidental », le général libanais a clairement laissé entendre qu’un véritable coup de force, sinon un coup d’Etat était en préparation afin de « réduire l’influence de l’organisation politico-militaire chi’ite » et l’influence de l’Iran sur le Pays du Cèdre… ».

Durant la même réunion, la ministre française des Armées Florence Parly s’est doublement inquiétée d’un « désengagement progressif et délibéré des Etats-Unis au Moyen-Orient » et d’une relative faiblesse de l’administration Trump face à l’Iran. « Quand l’attaque de navires est restée sans réponse, le drone a été abattu. Lorsque cela est resté à son tour sans réponse, d’importantes installations pétrolières ont été bombardées. Où est-ce que cela s’arrête ? Où sont les stabilisateurs ? », s’est-elle interrogée. Elle s’est faite vertement recadrée par le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central américain : « je ne suis pas d’accord avec cette théorie de l’abandon ou de la fuite ». Selon lui, la région « n’est probablement pas la plus grande priorité mondiale » mais elle « reste très importante pour les Etats-Unis ».

Les Etats-Unis comptent toujours quelque 60.000 soldats dans la région, y compris à Bahreïn, siège de la Vème Flotte. La base américaine d’Al-Oudeid au Qatar est la plus grande du Moyen-Orient. S’exprimant lui aussi à la conférence de Manama, le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, Adel al-Jubeir, a estimé, pour sa part, que les Etats-Unis restaient « un allié très fiable ».

En conclusion de son intervention, Florence Parly a tenu à souligner que « notre politique se distingue de la politique américaine de ‘plus de pression maximale’ », faisant ainsi référence aux sanctions économiques croissantes de Washington contre Téhéran. Dire tout, son contraire et « en même temps »…

Considérant que notre pays ne pouvait pas rester les bras croisés, le sherpa du président Macron – Emmanuel Bonne, qui a été ambassadeur de France à Beyrouth – a envoyé à Beyrouth, la semaine dernière, Christophe Farnaud – le nouveau patron de la direction Afrique du nord/Moyen-Orient – ANMO – afin de faire le tour des popotes pour revenir sur Paris avec une vision plus claire des événements.

Le camp du « 8 mars » et plusieurs ONGs indépendantes ont dénoncé l’« ingérence française », organisant une manifestation devant l’ambassade de France pour réclamer la libération immédiate de Georges Ibrahim Abdallah, militant libanais pro-palestinien ayant purgé une longue peine de prison en France, mais toujours maintenu en détention à la demande des autorités américaines et israéliennes. Même l’ancien patron de la DST – Yves Bonnet – s’est prononcé pour sa libération. C’est dire ! La presse favorable au « 8 mars » a, largement relayé l’accusation d’un plan fomenté par Washington et Paris afin d’appuyer la « révolution » du « 14 mars » pour la formation d’un nouveau « gouvernement de technocrates », visant principalement à exclure tous ministres politiques, dont prioritairement ceux du Hezbollah.

L’AVENIR DE TOUS LES DANGERS

Malgré les dernières journées de protestation, qui ont vu encore une importante mobilisation et des blocages ponctuels de routes, il semble que le mouvement s’estompe. A voir… Par ailleurs, le général Joseph Aoun – le chef de l’armée – qui jusqu’à maintenant avait « laissé faire la rue », essuyant des critiques appuyées de la présidence de la République, a dû sortir de son silence pour dire clairement qu’il s’efforcerait de « rétablir l’ordre et la circulation ». Ce dernier est accusé d’être un pion de Washington qui lui aurait promis un « futur destin national », voire la présidence de la République.

Au Liban, le blocage des routes reste une affaire très « traumatique », puisque c’est par ce moyen que les différentes milices armées avaient fait basculer le pays dans une guerre civile qui a duré quinze longues années. A l’évidence, les Libanais n’ont pas envie de remettre le couvert et la dernière intervention du président Michel Aoun semble avoir calmé le jeu. Cela dit, la formation d’un nouveau gouvernement prendra du temps, d’autant que Saad Hariri, l’éternel PM démissionnaire (qui ne démissionne jamais), a répété « qu’il reviendrait sur son grand cheval blanc », alors que dans le même temps, il pousse – lui aussi – ses partisans à couper les routes…

Comme l’affirme avec force, depuis des années, l’historien Georges Corm – qui a été ministre intègre de l’Economie -, les réponses à la crise actuelle ne peuvent se contenter de « replâtrages politiques de surface », mais appellent une « vraie rupture avec l’actuel système confessionnel », responsable de toutes les corruptions et la mise sur pied rapide « d’une véritable économie de production ». Cette rupture doit impérativement passer par un « changement institutionnel profond », sinon une « nouvelle constitution », qui permettrait de changer la loi électorale afin de pouvoir désigner députés et président de la République au suffrage universel.

La route est longue ! « Dans l’immédiat, il n’y aura pas de gouvernement, cette situation confuse et dangereuse pouvant s’éterniser durant plusieurs mois », explique un diplomate européen en poste à Beyrouth, « les gens vont continuer à subir toutes les difficultés de la vie quotidienne, tandis que les pressions financières américaines vont redoubler. A l’heure d’aujourd’hui, on ne peut quasiment plus retirer d’argent dans la plupart des banques du pays. Extrêmement volatile, la situation intérieure libanaise va perdurer dans une confusion extrême, tandis que les pressions américaines et européennes vont s’accentuer sur l’Iran. Maintenant, nous entrons dans l’avenir de tous les dangers, y compris les plus irréversibles ».

A suivre comme le lait sur le feu… puisque les partisans d’un coup d’Etat au Liban n’hésitent pas – désormais – à s’afficher sans complexe et à visage découvert, revendiquant le soutien des Etats-Unis et des pays européens, dont la France… Quelle tristesse !

Bonne lecture malgré tout et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
25 novembre 2019

1 Les révolutions de couleurs ou révolutions des fleurs désignent une série de soulèvements populaires, soutenus par l’Occident, ayant causé pour certains des changements de gouvernement entre 2003 et 2006 en Eurasie et au Moyen-Orient : la révolution des Roses en Géorgie en 2003, la révolution orange en Ukraine en 2004, la révolution des Tulipes au Kirghizistan, la révolution en jean en Biélorussie et la révolution du Cèdre au Liban en 2005. Le livre de Gene Sharp – De la Dictature à la Démocratie -, véritable manuel de ces révolutions de couleurs a beaucoup circulé au Liban.

Pour aider le site Proche & Moyen-Orient c’est ici

Source : Proche & Moyen-Orient, Richard Labévière, 25-11-2019

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Conflit diplomatique entre Egypte et Ethiopie autour de la construction d'un grand barrage sur le Nil Bleu

10 MIN

Conflit diplomatique entre Egypte et Ethiopie autour de la construction d’un grand barrage sur le Nil Bleu

01/11/2019

Un conflit diplomatique oppose l’Egypte à l’Ethiopie depuis plus de 8 ans, autour de la construction du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu. La semaine dernière, la Russie et les Etats-Unis se sont proposés comme médiateurs de ce conflit. Entretien avec le chercheur Franck Galland.

La construction du barrage Renaissance sur le Nil en Egypte, près de la frontière avec l'Ethiopie et le Soudan.
La construction du barrage Renaissance sur le Nil en Egypte, près de la frontière avec l’Ethiopie et le Soudan.• Crédits : Gioia Forster / dpa Picture Alliance – AFP

Un conflit diplomatique oppose l’Egypte à l’Ethiopie depuis plus de 8 ans, autour de la construction du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, construction à l’initiative de l’Ethiopie. L’Egypte dit depuis toujours que ce prochain plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, va poser pour elle des problèmes d’approvisionnement. Le sujet a été évoqué notamment à Sotchi en marge du sommet Russie-Afrique, la Russie s’est proposée en médiatrice, tout comme les Etats-Unis.

Quant au président éthiopien Abiy Ahmed , pourtant tout juste nommé Prix Nobel de la Paix, il dit que son pays pourra « mobiliser des millions de jeunes » en cas de conflit armé avec l’Egypte.

Franck Galland : Le fleuve Nil Bleu prend sa source en territoire éthiopien. La construction de ce barrage est revendiquée par le peuple éthiopien mais est source d’inquiétude pour les pays de l’aval : le Soudan et l’Egypte. 95% de l’eau consommée en Egypte est issue de ce fleuve. (…) La première pierre de ce barrage a été posée en pleine révolution égyptienne, le 2 avril 2011, par le président éthiopien.  Les autorités éthiopiennes ont profité du chaos de la révolution égyptienne pour accélérer le développement de ce barrage. L’Ethiopie avait besoin de cet ouvrage qui sera, une fois terminé, la plus grande retenue d’eau d’Afrique, et le 13e barrage du monde en termes de capacités hydro-électriques.

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François CHAUVANCY

FRANÇOIS CHAUVANCY9 JUILLET 2019

François CHAUVANCY

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FRANÇOIS CHAUVANCY

Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014.
Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012.
Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone.
Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités.
Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d’influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque.
Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale.
Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.

DES DISPARITIONS

Helmut Kohl, un des symboles de la construction européenne, est décédé le 16 juin 2017. Il rappelait fréquemment l’anecdote suivante. Jeune écolier au lendemain de la guerre, il arrachait les poteaux frontières entre le Palatinat et la France ! Le couple franco-allemand Mitterrand-Kohl se créa donc aisément notamment sur la question de la défense de l’Europe et sur son unité.

Helmut Kohl défendra la position américaine dans la crise des euromissiles, c’est à dire du déploiement de missiles de croisière et de fusées Pershing-II en réponse à l’installation des missiles SS-20 soviétiques pointés sur l’Europe occidentale. En janvier 1983, à l’occasion du 20ème anniversaire du traité de l’Elysée, François Mitterrand lui apporte son soutien et déclare : « Les missiles sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest ». En 1984, F. Mitterrand saisit la main d’Helmut Kohl à l’ossuaire de Douaumont devant un cercueil recouvert des drapeaux français et allemand. La photo restera gravée dans les mémoires.

Le 9 novembre 1989, survient un autre événement : la chute du Mur de Berlin. La question de l’unité allemande est de nouveau d’actualité. Le 28 novembre, H. Kohl présente au Bundestag un programme en dix points pour le dépassement de la division de l’Allemagne et de l’Europe. Malgré la défiance de ses alliés européens, il obtient le soutien des Douze au Conseil européen de Strasbourg présidé par François Mitterrand. En contrepartie, il accepte la mise en route de l’Union économique et monétaire qui débouche sur la création de l’euro. Helmut Kohl a été donc au cœur de la construction de l’Europe d’aujourd’hui.

Le 30 juin 2017, Simone Veil disparaissait à son tour. Figure emblématique de la classe politique française, rescapée des camps de la mort, première présidente du parlement européen, elle a été un exemple pour les Français et leur classe politique. La France lui a rendu hommage aux Invalides par une cérémonie digne de la République. Son entrée au Panthéon accompagnée de son époux a été décidée par le président Macron. Enfin, une décision rapide sans polémique, lourdeurs administratives, débats sans fin …

UNE EUROPE FRÉMISSANTE ?

Cependant, qu’en-est-il aujourd’hui de l’Europe ? Une étude de l’institut Chatham House, « L’avenir de l’Europe. Une comparaison des positions du public et des élites », a été menée dans dix pays (Autriche, Belgique, France, Allemagne, Grèce, Hongrie, Italie, Pologne, Espagne et Royaume-Uni) en décembre 2016 et en janvier 2017, en interrogeant séparément un échantillon de 10 000 personnes représentatives et un autre échantillon de près de 2 000 personnes représentatives des « élites ».

Publiée le 20 juin 2017 (Le Monde du 21 juin), elle montre de nouvelles lignes de fracture et une frustration certaine quant aux bénéfices tirés de la construction européenne mais aussi une communauté de vues sur sa nécessaire fonction de solidarité, son caractère démocratique, l’existence d’une identité européenne. Cependant, une proportion équivalente de citoyens est opposée à l’avènement d’Etats-Unis d’Europe, dotés d’un gouvernement central soit pour 47% des élites et 41% du public.

Ce consensus se brise sur la perception des bénéfices que tirent les citoyens de leur appartenance à l’Union européenne. Les élites sont à 71% conscientes des bénéfices qu’elles ont tirés de l’intégration européenne contre un tiers des personnes représentatives alors qu’un autre tiers des personnes représentatives considère que cela ne lui a apporté aucun bénéfice. Près de la moitié (47%) des personnes représentatives estime que l’élargissement de l’Union européenne est allé trop loin alors que 58% des élites soutiendraient l’adhésion de nouveaux membres. La question de l’adhésion de la Turquie, en revanche, ne recueille la majorité ni auprès des élites (opposées à 49%) ni au sein du public (62%).

UNE EUROPE QUI PROTÈGE

Une possible convalescence de l’Europe a été engagée par le Conseil européen du 22 juin à Bruxelles avec cette ligne politique défendue par le président Macron d’une « Europe qui protège » pour répondre à l’inquiétude des peuples.

Concernant la sécurité intérieure et le terrorisme, la coopération sera renforcée pour combattre la propagation de la radicalisation en ligne, prévenir et combattre « l’extrémisme violent », lutter contre l’idéologie qui le sous-tend. L’effort sera fait pour protéger le cyberespace mais aussi combattre la protection que celui-ci offre aux terroristes et aux criminels.

Je remarque que l’islamisme radical n’est pas évoqué et comme d’habitude les gouvernements européens ont repris le terme relativement neutre « extrémisme violent » pour l’évoquer. On évite de dire ce qui est et on se voile la face … presque intégralement devant la réalité. Or, la radicalisation et le terrorisme sont bien aujourd’hui les expressions de l’islamisme radical et non d’un quelconque mouvement armé « extrémiste violent »

La finalisation avant fin 2017 d’un système européen d’information et d’autorisation concernant les voyages (ETIAS) renforcera le contrôle des frontières extérieures et la sécurité intérieure. Surtout, le Conseil a appelé à gérer la menace par un meilleur partage du renseignement sur « les combattants terroristes étrangers » et les « individus radicalisés qui ont grandi à l’intérieur de nos frontières ».

Concernant la sécurité extérieure et la défense, la relation transatlantique et la coopération entre l’Union européenne et l’OTAN restent fondamentales pour une sécurité globale que ce soit contre les cybermenaces, les menaces hybrides ou le terrorisme. Un « centre d’excellence » européen pour la lutte contre les menaces hybrides a été créé à Helsinki et salué par le Conseil européen.

Surtout, le Conseil a soutenu la création par la Commission du Fonds européen de la défense. Il comporte un volet « recherche » et un volet « capacités ». L’objectif est en particulier de doter l’industrie de défense européenne d’une base compétitive, innovante et équilibrée à l’échelle de l’Union européenne, y compris par une coopération transnationale et une participation des PME.

Enfin, une coopération structurée permanente a été jugée nécessaire. A cet effet, les Etats membres devraient établir dans un délai de trois mois une liste commune de critères et d’engagements contraignants. Pour renforcer le dispositif de réaction rapide de l’Union européenne, peu concluant à ce jour car il n’a jamais servi, le déploiement des groupements tactiques (un groupement correspond à 1500 hommes) devrait être pris en charge de façon permanente en tant que coût commun par le mécanisme Athéna.

POUR CONCLURE

Triste ironie de l’histoire, deux grands européens nous ont quittés alors que l’Europe semble se réveiller. Le couple franco-allemand se recrée après une longue absence avec l’objectif de revenir à « l’esprit de coopération qui existait jadis entre Mitterrand et Kohl », dans la poursuite de cette volonté de réconciliation prônée très tôt par Simone Veil.

https://theatrum-belli.com/une-europe-convalescente/

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Comment Boeing se suicide

Comment Boeing se suicide

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   samedi 14 décembre 2019

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Comment Boeing se suicide

On sait que l’affaire Boeing-737Max est devenue une crise en soi, qui mérite d’être suivie avec attention dans la mesure où elle reflète bien les comportements et l’évolution du Corporate Power  dans cette époque de crise générale, ou Grande Crise d’Effondrement du Système. La crise Boeing-737Max est d’autant plus intéressante qu’elle réunit des éléments fondamentaux de la postmodernité et de notre contre-civilisation :

• un ensemble crisique type du système de l’américanisme ;
• une entreprise gigantesque du point de vue du capitalisme américaniste et globalisé, c’est-à-dire des points de vue financier et commercial, comme deuxième entreprise des USA en volume financier et premier exportateur des USA ;
• une entreprise qui conçoit et fabrique des produits à l’avant-garde de la technologie opérationnelle ;
• une entreprise qui, dans sa production aéronautique, est aussi active dans le secteur civil que dans le secteur militaire.

Le caractère unique et “exceptionnaliste” (comme sont les USA) de Boeing est en train de nous apparaître comme très largement équilibré, comme par un effet-miroir inversé, par le “caractère unique et ‘exceptionnaliste’” de la catastrophe qui est en train de se développer en son sein. Une audition de témoins venus de Boeing et de la FAA, mercredi devant la Commission des Transports de la Chambre des Représentants, a permis de prendre une nouvelle mesure de cet événement qui progresse, souvent d’une façon feutrée et dissimulée, mais qui se signalent tout de même par  de brutales incursions dans la progression de la  vérité-de-situation  s’accordant parfaitement au processus éventuellement post-simulacre  que nous décrivions hier.

Le cover-up (dissimulation, étouffement) de la catastrophe semble devenir impossible, justement à cause de l’ampleur de la catastrophe et des “fuites” sans nombre, officialisées, institutionnalisées, de la part d’acteurs du drame, notamment ceux qui le virent venir et tentèrent de prévenir les dirigeants.  Cette impossibilité possible du cover-up  ferait ainsi partie de l’arsenal de notre hypothèse sur une époque post-simulacre.

Ci-dessous, nous reprenons un texte de WSWS.org qui poursuit bien entendu Boeing de ses foudres trotskistes et anticapitalistes et qui, dans ce cas, comme ce l’est dans diverses occasions où nous utilisions cette source, fournit une excellente documentation qui est à notre sens beaucoup plus de caractère antiSystème que de caractère trotskiste. C’est le caractère antiSystème, d’où qu’il vienne, qui nous intéresse et nous laissons le caractère trotskiste à ceux qui en rêvent encore et toujours. 

Ce que nous montrent les différents éléments de témoignage entendus à la Chambre, – sans que la Chambre, pourrie jusqu’à l’os, notamment par le prébendes de Boeing, ne s’en émeuve vraiment, – c’est l’extrême profondeur du cancer qui ronge Boeing. Cela concerne certes le 737Max, mais aussi la manière de produire, les pressions sur le personnel très qualifié mais qui perd cette qualification sous la force de ces pressions, l’affichage sans aucune retenue du changement ontologique qui a affecté cette compagnie qui est historiquement l’une des premières, chronologiquement et qualitativement, de l’histoire de l’aviation.

Le principal témoin Ed Pierson, cadre supérieur de chez Boeing, a ainsi rapporté la réponse de son supérieur, vice-président de Boeing et responsable du programme 737Max, à qui il demandait de ralentir la cadence forcée de production et de réorganiser les équipes affectées à cette production, – ce qui impliquait une interruption puis une reprise moins rapide de la production, – avec réponse dans ces termes : « Nous ne pouvons pas faire ça. Je ne peux pas faire ça [parce que Boeing est] une organisation à but lucratif. »

Le fric, pas les avions, – et quant aux passagers…

Tout est à l’aune de cet épisode qui nous dit que Boeing en tant que tel qu’il fut dans l’histoire n’existe plus. Boeing n’est plus guidé que par les bénéfices, les revenus, l’argent et rien d’autre, et tous les impératifs de qualité et de sécurité sont désormais, et à notre sens irrémédiablement, passés au second plan… “Irrémédiablement” en effet, à cause du changement de nature de Boeing, de son ontologie complètement différente de ce qu’elle fut jusqu’à quelque part autour de 1975-1985. Le temps écoulé entre ces dates et aujourd’hui, et la tragédie du 737Max, correspond au temps nécessaire pour cette opération fondamentale du “changement d’être”. On ne revient pas sur de telles perversions qui tuent le passé et ce qui a existé, c’est-à-dire la tradition.

(Eh certes oui, l’on peut parler de “tradition” qui est un facteur relatif, et dans le cas de Boeing la “tradition” est celle de ses débuts puis de ses succès appuyés sur le savoir-faire de ces débuts, et c’est cela qui est rompu tant la modernité ne cesse de se dévorer elle-même à mesure qu’elle avance, pour ne jamais dépendre de structures stables et harmonieuses, et pouvoir terminer dans ce qu’il y a de plus volatile, de plus simulacre, de plus “absence d’être”, – la financiarisation postmoderne, clef de voute de l’effondrement.)

Bien entendu, nous croyons plus que jamais à « la cataracte Boeing », c’est-à-dire à la catastrophe de l’effondrement de l’avionneur. Lorsque, dans son zèle à montrer la cupidité et l’injustice du capitalisme, le texte de WSWS.org  indique « Alors que l’immobilisation du Max 8 et les poursuites par les pilotes et les proches des victimes devraient coûter 8 milliards de dollars à Boeing, la valeur de la société a augmenté de près de 200 milliards de dollars entre le moment où les avions ont été annoncés en 2011 et le moment où l’ensemble de la flotte a été cloué au sol », – bien, sûr, il pêche par militantisme tactique et nous donne une fausse image de la vérité de situation.

C’est “jusqu’ici” qu’il faut dire à propos des $8 milliards que devraient coûter à Boeing « l’immobilisation du Max 8 et les poursuites par les pilotes et les proches des victimes ». En effet, cette affaire ne fait que commencer et Boeing a déjà subi, en plus des $8 milliards, des pertes de manque-à-gagner avec plus de 250 avions commandés chez Airbus par trois compagnies, qui s’étaient auparavant décidé pour le 737Max. Les pertes à prévoir, non seulement pour des raisons techniques et de sécurité des appareils, mais aussi et surtout de confiance dans toutes les productions Boeing sont colossales et finalement à la mesure d’un ébranlement décisif vers l’effondrement de ce géant too big to fail/to fall. Ce n’est pas la logique historique de la “révolution permanente” trotskiste qui menace Boeing, mais la logique prédatrice et autodestructrice du néo-capitalisme ultralibéral.

Le texte ci-dessous, de WSWS.org est du 14 décembre 2019 (traduction de la version originale en anglais du 13 décembre 2019).

dedefensa.org

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Les dirigeants de Boeing doivent rendre des comptes

L’ancien cadre supérieur de Boeing Ed Pierson a témoigné mercredi devant la commission des transports et des infrastructures de la Chambre des Représentants qu’il avait averti la haute direction de l’entreprise à deux reprises au cours de l’été 2018 que «la détérioration des conditions à l’usine» de production du Boeing 737 de Renton, dans l’État de Washington, entraînerait inévitablement une production d’avions défaillants et potentiellement mortels.

Le rapport de cet ex-employé révèle un autre niveau de la criminalité et de la négligence des dirigeants de Boeing dans leur volonté de générer des bénéfices de plusieurs milliards de dollars avec l’avion 737 Max 8. Ce fut un autre avertissement, cette fois par un travailleur qui produisait ces avions, que les conditions dans l’usine compromettaient la sécurité de dizaines d’avions qui pourraient éventuellement transporter des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.

Les craintes de Pierson se sont réalisées quatre mois après son deuxième avertissement lorsque le vol 610 de Lion Air a plongé dans la mer de Java après avoir décollé de Jakarta, en Indonésie, tuant les 189 passagers et membres d’équipage à bord. Cela a été suivi d’un deuxième crash d’un avion Max 8 juste aux abords d’Addis-Abeba, le vol 302 d’Ethiopian Airlines, qui a anéanti la vie de 157 autres êtres humains.

Ce n’est qu’après le deuxième crash que Boeing a décidé de clouer au sol l’avion meurtrier dans le monde entier, et cela ne s’est produit qu’après que l’indignation internationale a monté lorsque Boeing a déclaré deux jours après le deuxième crash qu’ils avaient «pleinement confiance en la sécurité du 737 Max». Ces commentaires ont été soutenus et repris par la Federal Aviation Administration (FAA) et le président américain Donald Trump.

La même audience du Congrès a également révélé que le mois suivant le premier accident, une analyse interne de la FAA a déterminé que, à moins que l’avion ne soit immobilisé, le Max 8 ferait l’objet en moyenne d’un accident mortel tous les deux ou trois ans, une quantité supérieure à celle indiquée par Boeing ou l’agence à l’époque. Ce rapport a été écarté par l’agence pendant plus d’un an, même après le deuxième crash en moins de six mois.

La raison immédiate de ces deux accidents était un logiciel auparavant inconnu appelé système d’augmentation des caractéristiques de manœuvre (MCAS), qui s’est activé par erreur en raison d’un capteur d’angle d’attaque défectueux et a forcé les deux avions à plonger de façon incontrôlable. Les capteurs, a noté Pierson, remplaçaient les originaux également défectueux, ce qui n’aurait pas dû se produire sur des avions vieux de quelques mois seulement. Ces faits mettaient en évidence  de graves problèmes dans le processus de production elle-même du Max 8.

Dans un courriel de juin 2018 adressé au vice-président de Boeing, Scott Campbell responsable du programme Max 8, Pierson a averti que «franchement, toutes les sonneries d’alarme sont activées dans mon jugement». Il a explicitement noté le manque de mécaniciens, d’électriciens et de techniciens qualifiés, un taux d’heures supplémentaires qui a plus que doublé et qui affecte l’attention des travailleurs. Il a ajouté que «pour la première fois de ma vie, je suis désolé de dire que j’hésite à faire monter ma famille dans un avion Boeing.»

Dans ses commentaires devant le Congrès, Pierson a souligné «la pression dogmatique exercée sur le calendrier» après que l’entreprise ait exigé que l’usine augmente la production du nombre d’avions qu’elle fabrique de 47 à 52 par mois, avec l’augmentation des «risques pour la sécurité des produits et des travailleurs.»

En conséquence, les mesures de suivi de la qualité interne de Boeing ont révélé une augmentation de 30 pour cent de défauts d’ingénierie et de câblage, qui peuvent tous provoquer des pannes ou des incidents potentiellement mortels dans un avion. Tout cela aurait pu avoir un effet sur les défaillances des capteurs MCAS. Afin de résoudre ces problèmes, Pierson a affirmé qu’il était nécessaire de fermer l’usine «pour permettre à notre équipe de se regrouper afin que nous puissions terminer les avions en toute sécurité».

Alors même que les conditions de production se dégradaient, les dirigeants de Boeing ont continué à ignorer les averissements de Pierson. Lors d’une réunion entre Pierson et Campbell, au cours de laquelle le premier a réitéré son appel à arrêter la production pour répondre à des problèmes de sécurité avérés, le responsable du programme 737 Max lui a dit: «Nous ne pouvons pas faire ça. Je ne peux pas faire ça» parce que Boeing est «une organisation à but lucratif».

La cupidité sans gêne incarnée dans cette déclaration ne donne qu’un aperçu des énormes sommes d’argent que Boeing a gagnées grâce au programme Max 8. Alors que l’immobilisation du Max 8 et les poursuites par les pilotes et les proches des victimes devraient coûter 8 milliards de dollars à Boeing, la valeur de la société a augmenté de près de 200 milliards de dollars entre le moment où les avions ont été annoncés en 2011 et le moment où l’ensemble de la flotte a été cloué au sol.

Les dirigeants de Boeing eux-mêmes ont également fait d’immenses fortunes personnelles. Lors de la montée fulgurante des actions de la société en janvier et février de cette année, le directeur financier Gregory Smith, le vice-président exécutif John Keating, l’avocat général Michael Luttig et le directeur général Dennis Muilenberg ont tous vendu des actions pour une valeur de 9,5 millions de dollars, 10,1 millions de dollars, 9,5 millions de dollars et 6,5 millions de dollars respectivement.

Ces chiffres démentent les larmes de crocodile que la direction de Boeing a versées, surtout quand on se rend compte que le deuxième crash du Max 8 s’est produit juste un mois après ces fructueuses opérations boursières. Étaient-ils conscients des dangers de l’avion et, plutôt que d’avertir leurs pilotes et passagers, ont-ils profité de l’occasion pour en tirer profit ?

On ne peut pas non plus passer sous silence les remarques faites par les Représentants de la commission des transports de la Chambre. En réponse à la publication du document interne de la FAA, le représentant démocrate Peter DeFazio de l’Oregon a déclaré: « Malgré ses propres calculs, la FAA a voulu parier avec la sécurité du public en laissant le 737 Max continuer à voler.» Le président de la sous-commission de Transport de la Chambre n’a fait aucune mention du fait que lui et ses collègues avaient récemment adopté la loi sur la ré-autorisation de la FAA, qui donne à Boeing et à d’autres constructeurs d’avions encore plus de liberté à l’égard de la réglementation et de la surveillance.

De plus, le gouvernement américain ainsi que des municipalités et des États fédérés ont subventionné les opérations de Boeing. Depuis 1994, Boeing a reçu 74 milliards de dollars de subventions et de prêts gouvernementaux, dont 14 milliards proviennent uniquement de l’État de Washington [où sont installées les usines Boeing]. Cet argent a été prélevé directement de la classe ouvrière et déposé dans les poches des dirigeants et des gros actionnaires de la société.

Cela montre clairement la relation entre le gouvernement américain et Boeing, le deuxième plus grand entrepreneur de défense du pays et le plus gros exportateur US. Ils n’ont pas de relation contradictoire, mais représentent plutôt le lien entre le Corporate Power, l’État et l’establishment militaire.

Malgré des preuves évidentes et croissantes de la négligence criminelle de la part des dirigeants de Boeing qui a causé la mort de plus de 300 personnes, aucune accusation pénale n’a été portée contre les responsables concernés. Cela est tout à fait dans la ligne judiciaire établie ces temps-ci, où même les délits de grandes entreprises les plus horribles n’ont donné lieu à aucune poursuite. Mais la justice pour les victimes, sans parler de la sécurité du public, exige que les cadres supérieurs et les responsables gouvernementaux impliqués dans ces crimes soient tenus de rendre des comptes.

Ces liens et les catastrophes des Max 8 ne sont pas simplement des symptômes de la cupidité des grandes entreprises, mais le résultat final du système capitaliste lui-même, qui subordonne tous les besoins sociaux au profit privé. Il existe une contradiction fondamentale entre les intérêts de la société, y compris le transport aérien sûr, efficace et peu coûteux, et la propriété privée des industries essentielles, ainsi que la division de l’économie mondiale entre les États-nations rivaux. Les mêmes contradictions fondamentales du capitalisme alimentent les conflits géopolitiques et économiques qui menacent le monde de guerre nucléaire et de catastrophes écologiques.

La seule façon de prévenir de nouvelles catastrophes est de supprimer le but lucratif dans l’industrie des avions de lignes, de mettre fin à la domination de Wall Street et de remplacer le cauchemar du marché capitaliste par un système de transport aérien planifié de manière rationnelle et organisé au niveau international. Cela nécessite la nationalisation des compagnies aériennes et aérospatiales et leur transformation en services publics appartenant à la collectivité et contrôlés démocratiquement.

Bryan Dyne, WSWS.org

https://www.dedefensa.org/article/comment-boeing-se-suicide

La Russie privée de Jeux Olympiques : une décision éminemment géopolitique ? [2/2]

La Russie privée de Jeux Olympiques : une décision éminemment géopolitique ? [2/2]

Solène VIZIER 13 décembre 2019 ActualitéActualités analyséesEuropeInternationalRussie Leave a comment

Mise au ban par l’Agence mondiale antidopage (AMA), la Russie ne participera pas aux prochains Jeux Olympiques. C’est le dernier rebondissement d’une affaire incroyable de dopage institutionnel qui dure depuis plus de quatre ans. Mêlant gouvernement russe, agents secrets et falsification d’échantillons et de données informatiques, la tempête s’est abattue sur le sport russe. La suspension par l’AMA est un nouveau coup porté à la Russie, qui utilise le sport à des fins politiques. Au-delà du théâtre sportif, la suspension de la Russie s’inscrit dans un jeu de pouvoir entre Moscou et l’Occident.

A Paris, Vladimir Poutine a critiqué la “décision politique” de l'AMA de suspendre la Russie des prochains Jeux Olympiques.
A Paris, Vladimir Poutine a critiqué la “décision politique” de l’AMA de suspendre la Russie des prochains Jeux Olympiques.

La Russie dénonce une décision politisée et une “hystérie anti-russe”

Lundi 09 décembre, l’Agence mondiale antidopage a approuvé à l’unanimité les recommandations de son comité de conformité, visant à interdire à la Russie d’accueillir et de participer à de grands événements sportifs internationaux pendant quatre ans. La Russie n’a pas tardé à réagir aux sanctions de l’AMA. Le Premier ministre Medvedev a critiqué des “décisions qui se répètent contre des sportifs qui ont déjà été punis”. Le chef du gouvernement russe a dénoncé la “poursuite d’une hystérie antirusse devenue chronique”. Annonçant que la Russie ferait appel, il a cependant reconnu que Moscou avait un “sérieux problème de dopage”.

Comme son ministre des sports Pavel Kolobkov, Vladimir Poutine a condamné une “décision politique”. Le président russe s’est élevé contre une décision collective qui “contredit la charte olympique”. Pour le président russe, l’absence d’une plainte contre le Comité national olympique russe autorise, selon la charte, son pays à concourir sous le drapeau national. “Tout châtiment – comme il l’a été depuis l’époque du droit romain – doit être individuel et découler de ce qui a été commis par une personne. Les châtiments ne peuvent pas être de nature collective et s’appliquer à des personnes qui n’ont rien à voir avec certaines violations”, a-t-il ajouté à Paris. Stanislav Pozniakov, à la tête du Comité national russe, a appuyé les propos de son président. Il s’est dit “déçu” par les sanctions “prévisibles” mais “inadéquates et excessives”.

Le sport, un instrument géopolitique ordinaire

Pour pallier aux faiblesses de son soft-power, le sport a été réactivé par la Russie comme l’un des outils principaux de puissance depuis le milieu des années 2000. Le gouvernement de Vladimir Poutine utilise le sport au service de la puissance globale de la Russie. Moscou cherche à améliorer, par ce biais, l’image et la réputation de la Russie sur la scène internationale. Le sport est (re)devenu la vitrine de la puissance russe et l’instrument de ses ambitions.

À ce titre, la Russie s’est imposée comme un maître en matière d’organisation de grands événements sportifs au cours des dix dernières années. Le Kremlin est parvenu à faire des Jeux de Sotchi en 2014 et de la Coupe du Monde de football en 2018 des réussites organisationnelles et sportives, en mobilisant pour cela l’ensemble de la société, des oligarques aux supporters. Bien plus que des événements sportifs majeurs, les Jeux Olympiques d’hiver et la Coupe du Monde de football ont été utilisés comme un outil multifonctionnel, à la fois politique, économique et social.

Pour Vladimir Poutine, les succès sportifs sont autant de succès diplomatiques et cela a contribué à améliorer pendant un temps l’image de la Russie à l’international. Le “sport-power”, en tant que composante du soft-power d’un pays, est cependant à double tranchant. Le président du CIO, Juan Antonio Samaranch déclarait en 1975 lors du congrès de Neuchâtel : “nul doute que les compétitions sportives, et en particulier les Jeux Olympiques, reflètent la réalité du monde et constituent un microcosme des relations internationales”. Les oppositions sur les terrains géopolitiques ordinaires se transposent au monde du sport. Si la diplomatie sportive peut prouver la puissance d’un État, elle peut également jeter le discrédit sur ce même État lorsque ses failles sont révélées.

Un jeu de pouvoir entre la Russie et l’Occident

Alors que la pression s’intensifie sur la Russie, le Kremlin ne reconnaît qu’à demi-mots le dopage institutionnel. Il mène en Russie une campagne de propagande présentant les sanctions comme un complot occidental.  Suite à la publication du premier rapport McLaren en juillet 2016, le Kremlin dénonçait “une récidive dangereuse de la politique dans le sport [dont la] forme a changé, mais le but est le même : faire du sport un instrument de pression géopolitique et donner une image négative de certains pays et de leurs peuples”.

Pour l’Occident, la suspension des athlètes russes est un coup d’arrêt à la politique de puissance sportive russe. La révélation des problèmes de dopage en Russie par l’AMA témoignerait “des failles du régime poutinien (difficulté à coordonner une politique sportive efficace et cohérente), des difficultés de la société russe contemporaine (corruption endémique), comme des problèmes inhérents à la société sportive internationale (concurrence accrue, appât du gain et des victoires, nécessité des performances, intensité de la profession sportive, difficulté de coordination entre les instances internationales)”.

Le patron de l’USADA, l’agence antidopage américaine, a quant-à-lui dénoncé une sanction trop clémente de la part de l’AMA. “Permettre à la Russie d’échapper à une mise au ban totale est un nouveau coup dévastateur porté aux sportifs propres, à l’intégrité du sport et à la force des règlements”, a déclaré Travis Tygart. On assiste alors à une véritable guerre informationnelle entre la Russie et l’Occident sur la question du dopage. Quand les occidentaux accusent la Russie de tricherie, la Russie répond que le problème du dopage est mondial. Comme au temps de la Guerre Froide, la Russie et les États-Unis, à défaut de pouvoir s’affronter directement par des moyens militaires, rivalisent sur les terrains de sport.

La difficulté de la gouvernance du sport mondial

Le scandale de dopage d’État russe est représentatif des difficultés que rencontre la gouvernance mondiale du sport et du poids des États dans les décisions de celle-ci. Si le Comité international olympique se déclare apolitique, le sport, lui, ne l’est pas. Le CIO doit alors composer avec les tensions géopolitiques qui régissent la société internationale. Son éternelle stratégie du balancier a été critiquée, quand l’organisation n’a pas exclu les sportifs russes des Jeux Olympiques de Rio.

Selon Pascal Boniface, “le CIO n’a pas voulu imposer à la Russie l’humiliation d’être le troisième pays exclu des JO de façon globale après l’Afrique du Sud de l’apartheid et de l’Afghanistan en 2000”. Une telle décision aurait pu créer une ligne de fracture durable et majeure au sein du CIO. Les intérêts sont aussi commerciaux. L’exclusion d’un pays des Jeux Olympiques nuit à l’image de neutralité et d’universalité que le CIO souhaite véhiculer. Par corrélation, cela porte également préjudice aux retombées économiques des compétitions.

L’exclusion de la Russie des Jeux Olympiques de Pyeongchang en 2018 est aussi le fruit d’une solution négociée. Les athlètes concourraient sous drapeau olympique mais la dénomination de la délégation olympique, “Athlètes olympiques de Russie” prêtait à confusion. Des pays comme l’Afrique du Sud ou le Koweït n’ont pas eu droit à l’inclusion du nom de leur pays dans la dénomination officielle des athlètes neutres. Cela crée donc un double standard dans les décisions du CIO, avec une impossibilité d’écarter la politique du sport. L’annulation de la suspension de 28 athlètes russes par le Tribunal arbitral du sport, comme le retour de la Russie en tête du tableau des médailles de Sotchi est aussi un revers important pour le CIO et l’AMA, démontrant toute la difficulté de lutter contre le dopage dans le sport.

Le CIO soutiendra l’AMA

Alors que les affaires de dopage relèvent habituellement de sanctions individuelles, c’est ici tout un État qui a été pénalisé pour le rôle qu’il a joué dans l’organisation d’un “dopage d’État” dans plus de trente sports. L’AMA sanctionne aujourd’hui sévèrement la non-coopération et les malversations de la Russie. D’autant que le CIO a fait savoir qu’il n’irait pas à l’encontre des décisions de l’AMA. Signataire du Code mondial antidopage, le CIO doit désormais appliquer de manière obligatoire les injonctions de l’organisation.

Fidèle à sa position, il a cependant rappelé que la responsabilité du Comité olympique russe n’est pas mise en cause. Il a insisté sur l’importance de protéger les athlètes russes “propres”. Tous les espoirs de la Russie reposent maintenant sur les épaules du Tribunal arbitral du sport. Le TAS devra statuer sur le bienfondé de l’exclusion de la Russie des compétitions internationales pour les quatre prochaines années. A l’examen des preuves à charge contre Moscou, l’appel semble perdu d’avance. Le drapeau russe ne flottera pas lors des prochains Jeux Olympiques.

Sources

VIZIER Solène, Le sport, arme diplomatique de la puissance russe au XXIe siècle, Mémoire de recherche, Université Paris XIII, 2018.Share

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About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/actualite-analysee/42405-russie-privee-jeux-olympiques-decision-eminemment-geopolitique-2

La Russie privée de Jeux Olympiques : une décision éminemment géopolitique ? [1/2]

La Russie privée de Jeux Olympiques : une décision éminemment géopolitique ? [1/2]

Solène VIZIER 11 décembre 2019 ActualitéActualités analyséesEuropeInternationalRussie Leave a comment

Mise au ban par l’Agence mondiale antidopage (AMA), la Russie ne participera pas aux prochains Jeux Olympiques. C’est le dernier rebondissement d’une affaire incroyable de dopage institutionnel qui dure depuis plus de quatre ans. Mêlant gouvernement russe, agents secrets et falsification d’échantillons et de données informatiques, la tempête s’est abattue sur le sport russe. La suspension par l’AMA est un nouveau coup porté à la Russie, qui utilise le sport à des fins politiques. Au-delà du théâtre sportif, la suspension de la Russie s’inscrit dans un jeu de pouvoir entre Moscou et l’Occident.

Suspendue pour dopage et falsifications de preuves, la Russie ne participera pas aux prochains Jeux Olympiques.
Suspendue pour dopage et falsifications de preuves, la Russie ne participera pas aux prochains Jeux Olympiques.

L’hymne russe ne retentira pas lors des prochains Jeux Olympiques. L’Agence mondiale antidopage (AMA) a décidé ce lundi d’exclure la Russie de toutes les compétitions mondiales pendant quatre ans. La sanction affecte, entre autres événements, les prochains Jeux Olympiques d’été à Tokyo en 2020 et d’hiver à Pékin en 2022, ainsi que la Coupe du monde de football au Qatar en 2022. L’AMA accuse la Russie d’avoir falsifié des données et caché des cas présumés de dopage positif de ses athlètes.

De lourdes sanctions

L’AMA a suivi à l’unanimité les recommandations formulées le mois dernier par son comité de conformité (CRC). La Russie est ainsi bannie de toute compétition multisport (Jeux Olympiques et paralympiques d’été et d’hiver, Jeux olympiques de la jeunesse, Jeux Européens, Universiades) et de tout championnat du monde régi par le code mondial antidopage. Le journal sportif l’Équipe a listé tous les événements concernés, du football à l’haltérophilie.

La Russie ne pourra pas non plus accueillir, candidater ou se voir attribuer l’organisation de ces événements. Les fédérations concernées devront réattribuer le Championnat du monde masculin de volley-ball en 2022 et l’Universiade d’été en 2022. Les Mondiaux de lutte à Krasnoïarsk en 2022 pourraient également être concernés par la mesure. En revanche, la participation de la Russie à des compétitions continentales telles que l’Euro 2020 de football n’est pas remise en cause. De même, elle pourra accueillir des compétitions “étapes” d’un circuit mondial, comme le Grand Prix de F1 de Sotchi. En outre, aucun officiel, représentant du gouvernement russe ou dirigeant des comités olympique et paralympique russe ne sera accepté sur ces théâtres sportifs. Ils auront également l’interdiction de siéger au sein des instances sportives internationales en tant que représentants du Kremlin.

L’AMA a cependant tenu à laisser une porte ouverte aux athlètes “propres”. Ceux-ci, s’ils montrent patte blanche, pourront concourir sous bannière neutre. Ce fut le cas à Pyeongchang où la sélection avait été rebaptisée “athlètes olympiques de Russie”. En athlétisme aussi, les athlètes russes participent aux compétitions depuis 2015 avec un maillot neutre.

Des accusations de dopage d’État organisé

Depuis 2014, une tempête s’est abattue sur le sport russe. La Russie est accusée d’avoir mis en place un programme de dopage généralisé à grande échelle entre 2011 et 2015. Selon un premier rapport publié fin 2015 et conduit par Dick Pound, ex-dirigeant de l’AMA, la Russie aurait donné l’assentiment du gouvernement et aurait dissimulé les cas de dopage avec l’implication des services secrets russes[1]. Le rapport McLaren (du nom du juriste canadien qui l’a mené), publié en 2016, est encore plus accusateur. Il dénonce un “système de dopage d’État, touchant 30 sports”, particulièrement pendant les Jeux de Sotchi (2014)[2].

Le second volet du rapport “étend la fraude à l’ensemble des grandes compétitions […]. La manipulation systématique et centralisée des contrôles antidopage a évolué et a été affinée au fur et à mesure de son utilisation. […] Plus de 1 000 athlètes russes participant à des disciplines d’été, d’hiver ou paralympiques ont été impliqués”. Selon les enquêteurs, il apparaît “hors de tout doute raisonnable” que le ministère russe des sports, le Centre of Sports Preparation of the National Teams of Russia, le FSB et le laboratoire accrédité par l’AMA à Moscou ont opéré pour la protection des athlètes russes dopés grâce à une “méthode de dissimulation des résultats positifs”.

Le sport russe mis au ban des Jeux Olympiques

Le Kremlin aurait mis en place le programme après le naufrage de l’équipe olympique russe aux Jeux Olympiques de Vancouver en 2010. De bons résultats devaient permettre à la Russie de rayonner sur la scène internationale. Si Vladimir Poutine plaidait pour des sanctions individualisées et non collectives, l’AMA a suspendu l’agence antidopage russe RUSADA. La Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), n’a, à ce jour, pas réintégré la Fédération russe d’athlétisme. Si le Comité international olympique (CIO) a laissé libre choix aux Fédérations internationales pour décider de la participation ou non des sportifs russes aux Jeux Olympiques de Rio (Brésil) en 2016, aucune délégation russe n’a été autorisée aux Jeux paralympiques.

Le 05 décembre 2017, la Commission exécutive du CIO a suspendu le comité olympique russe. La Russie s’est vue interdite de participer aux Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2018 à Pyeongchang en tant que nation. Les athlètes russes ont cependant pu concourir sous drapeau olympique. 43 athlètes seront suspendus pour dopage, dont 37 médaillés olympiques. La Russie perdra treize des médailles obtenues lors des Jeux de Sotchi – dont quatre en or –, dégringolant à la quatrième place du tableau des médailles derrière la Norvège, le Canada et les États-Unis. Le CIO l’a aussi condamnée à une amende de 15 millions de dollars pour réparer le préjudice subi par l’organisation internationale. En septembre 2018, l’AMA lèvera finalement la suspension de la RUSADA.

La Russie suspendue pour de nouvelles falsifications de preuves

La réintégration de la Russie était cependant conditionnée à la remise de l’intégralité des données brutes des contrôles de l’ancien laboratoire de Moscou. Ce geste de transparence devait permettre aux fédérations internationales de sanctionner les sportifs russes dont le laboratoire avait falsifié les contrôles positifs. Or, ces données, remises en janvier 2019 à l’AMA, ont fait l’objet de très nombreuses manipulations. Les autorités russes auraient effacé des centaines de résultats suspects. Selon le CRC, “de nombreuses suppressions ou modifications supplémentaires ont été faites en décembre 2018 et janvier 2019, après que le comité exécutif de l’AMA a imposé la remise de ces données”. Le CRC accuse également la Russie d’avoir introduit de faux éléments de preuve dans la base de données. Ceux-ci voulaient faire croire à une conspiration orchestrée par le docteur Rodchenkov, devenu la bête noire de Moscou.

L’AMA ciblait pour leurs données biologiques suspectes 298 sportifs russes. Selon l’agence antidopage, la manipulation des données empêchera la suspension d’au moins 145 athlètes. Ces dernières malversations ont motivé la décision de l’AMA de suspendre la Russie. La RUSADA a désormais 21 jours pour faire appel de la décision devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). La juridiction suprême du sport devrait, malgré la complexité du dossier, rendre son arbitrage avant les Jeux de Tokyo. Nul doute que la Russie, qui continue de nier fermement bon nombre des allégations à son encontre, fera appel.



About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.



Sources

[1] AMA, The Independent Commission Report, Commission d’enquête indépendante, 09 novembre 2015.

[2] AMA, McLaren Independent Investigation Report, 2016

VIZIER Solène, Le sport, arme diplomatique de la puissance russe au XXIe siècle, Mémoire de recherche, Université Paris XIII, 2018.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/actualite-analysee/42397-russie-privee-jeux-olympiques-decision-eminemment-geopolitique-1

Syrie/ Il était une fois le Rojava…Par Michel Raimbaud

Syrie/ Il était une fois le Rojava…Par Michel Raimbaud

Publié par Candide le 8 décembre 2019 dans Chroniques      1 Votes

Il était une fois le Rojava…

Michel Raimbaud

08 décembre, 2019

Qu’Erdogan me pardonne de revenir un siècle en arrière, à la recherche du temps perdu, quand les puissances triomphantes prétendaient refaire l’Europe sur les ruines des empires déchus et redessiner l’Orient compliqué selon leur simple bon plaisir. Nous sommes donc en 1919 et « l’homme malade » agonise. Le monde guette son ultime soupir, mais il y a dix ans que l’essentiel du pouvoir a échappé au Sultan : en avril 1909, le dernier souverain absolu, le réformateur Abdel Hamid II, a dû abdiquer sous la pression des Jeunes-Turcs. Investi illico presto, son demi-frère Mehmed V a été contraint d’accepter la tutelle d’un gouvernement dirigé par Mustafa Kemal, le nouveau gourou. C’est ainsi qu’en 1914 il a « choisi » l’alliance avec l’Allemagne, pensant sauver son trône. Décédé le 3 juillet 1918, il a laissé la Porte ouverte à tous vents. Qu’à cela ne tienne, au pied levé, il a été remplacé par son cadet Mehmet VI, qui n’a rien à refuser à ses parrains. Plus de miracle en vue. Pour l’Empire qui se retrouve dans le camp des vaincus, cette guerre sera « la der des ders» …


Michel Raimbaud

Impatientes, les deux « superpuissances » de l’époque n’ont d’ailleurs pas attendu la victoire, se partageant dès 1916 la grande « velayet » de Syrie. Qui plus est, lorsqu’ils signent avec la France les accords Sykes-Picot, nos amis britanniques ont déjà, en 1915, promis au Chérif Hussein un grand royaume arabe, avant de parrainer en 1917 le projet d’un Foyer national pour les Juifs (cf. la déclaration Balfour). La « Grande Syrie » historique sera divisée en deux : la Syrie actuelle et le Liban à la France, la Palestine et l’Irak à l’Angleterre.

Refusant un dépeçage du domaine ottoman qu’il a pourtant « facilité », Mustafa Kemal déclenche la guerre d’indépendance turque, prenant la tête d’un gouvernement émanant de la Grande Assemblée nationale constituée à Ankara en avril 1920. C’est bien vu puisque le 10 août 1920, le malchanceux Mehmed VI signe avec les Alliés le traité de Sèvres qui ne laisse à feue la Sublime Porte qu’une portion congrue de son territoire, soit moins de 380 000 kilomètres carrés (contre 1 780 000 avant la guerre). Elle renonce à toutes ses provinces arabes proche-orientales ou maghrébines, ainsi qu’à ses possessions européennes (ou ce qu’il en reste). Elle accepte de faire des concessions à la Grèce en Thrace et à l’ouest de l’Asie Mineure. A l’est, le cœur « turc » de l’Empire est entamé puisque l’on prévoit la création de deux Etats à l’est de l’Anatolie, l’un pour les Arméniens dans le nord-est et un autre pour les Kurdes, cantonné au sud-est. Le futur Kurdistan d’Irak, dont le sort est resté pendant, sera finalement remis aux Britanniques et la zone kurde d’Iran n’est pas affectée, la Perse n’étant pas belligérante. Le territoire de la Syrie actuelle n’est pas concerné. Si les cartes « ottomanes » mettent en évidence la présence kurde (pour l’essentiel l’Est anatolien, le Nord de l’Irak et la frange ouest de la Perse), on n’y trouve pas de Rojava.

Le 1er novembre 1922, Mehmed VI est contraint à l’abdication et le Sultanat disparaît. Son successeur Abdel Meçid, élu Calife par la Grande Assemblée, partira en exil en 1924, cette fonction « résiduelle » étant abolie.

Arbitraire des puissances ou volatilité de leurs engagements ? Peut-être les négociateurs réalisent-ils soudain que les Kurdes n’ont pas été trop « maltraités » par les Ottomans depuis 1453, mais qu’ils ont au contraire occupé une place privilégiée en qualité de « gardiens des marches de l’Empire » ? Signé le 24 juillet 1923 au bout d’une longue guerre de reconquête, le traité de Lausanne offre à Atatürk des conditions plus avantageuses que celui de Sèvres. Plus de présence grecque, plus de grand Etat arménien en Anatolie, et… pas d’Etat pour les Kurdes. Ceux-ci voient s’évaporer leur rêve sur la « carte du tendre » ébauchée en 1920 par l’Occident, réduits au rang de « détail » dans le règlement d’un conflit qui a amené la chute de quatre empires : l’allemand, l’austro-hongrois, le russe et l’ottoman.

C’est seulement lorsque la France mandataire quitte enfin la Syrie, en avril 1946, qu’une minorité kurde se manifestera dans la sphère politique, plus précisément lors des coups d’Etat militaires qui émaillent les années suivant l’indépendance : celui de Husni Zaïm, officier kurde issu de l’armée ottomane (en 1946), celui d’Adib Shishakli (en 1949) un kurde également qui prend le pouvoir, l’abandonne pour revenir avant d’être renversé à son tour. Cette séquence suscitera une « refonte » de l’establishment militaire et la défiance à l’égard des partis « ethniques ».

Avec l’arrivée aux affaires du parti Baath en 1963, l’arabisme devient l’élément central de la politique nationale, ce qui ne présente pas de difficulté particulière pour les Kurdes. Arabisés, ils ne sont pas perçus comme un groupe ethnique particulier. Leurs options politiques sont diversifiées (dans les années 1980/1990, on dénombrera treize « partis » pour 1,5 million de personnes). Nul ne parle de « régions kurdes ». En effet, s’il y a de toute évidence un Kurdistan en Turquie, en Irak et en Iran, la situation est différente en Syrie, en l’absence d’assise historique ou géographique. Les trois modestes cantons « kurdes » de Qamishli, Ain al Arab (Kobané) et Afrin, situés dans le nord du pays, n’ont de continuité que via les territoires turc ou irakien et sont en réalité à peuplement mixte, les Kurdes ne représentant guère qu’un tiers de la population, pour un tiers d’Arabes musulmans et un tiers de chrétiens (arabes ou se réclamant d’une identité spécifique). Le Rojava, capitale Qamishli à la frontière turco-syrienne, n’existe qu’en mythe.

En outre, une partie importante des « kurdes » de ces régions ne sont pas de souche ancienne. Si ceux du nord-ouest, en nombre réduit, y sont présents depuis trois ou quatre siècles, l’implantation d’une population sédentaire dans la Haute Djézireh (le « bec de canard ») ne remonte qu’à la seconde moitié du XIXème siècle. En 1962, on compte environ 300°000 Kurdes « apatrides » et, jusqu’à la fin de la décennie 1990, ce sont 300°000 autres demandeurs d’asile venus des pays voisins qui trouveront refuge dans ces zones, y éveillant une certaine militance. Entre les Kurdes et le gouvernement baathiste, on parle alors d’alliance stratégique. Celle-ci est rompue le 9 octobre 1998 quand le chef historique du PKK, Abdullah Ocalan, doit quitter Damas (où il vivait depuis des années), suite aux pressions et menaces d’Ankara. Les liens entre le pouvoir et les partis kurdes, syriens ou étrangers, en seront affaiblis.

Si le pourcentage « kurde » (2 millions sur une population de 22,4 millions en 2011, soit 8,8%) a doublé en un demi-siècle, c’est avant tout en raison de ces mouvements migratoires. En fait, les Kurdes syriens sont dans leur grande majorité (plus des deux tiers) répandus sur l’ensemble du territoire, présents en force à Damas et dans ses banlieues, où l’on en compte plus d’un million. Ils constituent depuis des temps immémoriaux une partie intégrante du tissu national. Ils soutiennent l’Etat et ont donné au pays nombre de hauts dirigeants, de responsables et de personnalités dans tous les domaines.

C’est à la faveur des évènements que l’on sait, à partir de 2011/2012, qu’apparaîtra le « Rojava » et que ses hérauts feront leur entrée au panthéon de l’Occident dominateur, sûr de lui et grand donneur de leçons.

Etrange, cette compassion à éclipses. Notre « axe du bien » ne brille ni par sa bonté, ni par son respect des lois internationales. S’il n’est certes pas l’inventeur de l’impérialisme, il a donné à ce dernier, non pas un supplément d’âme comme il en est persuadé, mais un supplément d’arrogance et d’hypocrisie. La pensée unique adore les images d’Epinal et les peuples mythiques, de préférence souffrants et en perdition, peu susceptibles de contester l’hégémonie de l’Occident. En revanche, tout se passe comme si nos élites avaient un problème avec le monde arabo-musulman. Le passé colonial joue un rôle dans cette approche biaisée, mais les épisodes actuels n’ont rien arrangé. D’où cette sympathie débordante pour les communautés, les peuples ou les Etats qui semblent nourrir des revendications ou une hostilité, de long terme ou de circonstance, à l’encontre de leur environnement « arabe ».

Etat imposé par le colonialisme dans le contexte que l’on sait, Israël a su exploiter à outrance cette posture réflexe et, depuis sa création en 1948, en a tiré un avantage géostratégique majeur dans la confrontation qui l’oppose à son voisinage arabe et plus largement au monde musulman. Dans cette vaste région, en pleine débâcle depuis l’écroulement de l’ordre bipolaire de la guerre froide, les affirmations identitaires, résultant de l’air du temps plus que du vent de l’Histoire, se sont multipliées. Quelles que soient leurs enseignes – assyriennes, chaldéennes, syriaques, berbères, kabyles, « africaines », coptes – elles trouvent en Occident un écho favorable. Les Kurdes font partie du tableau, et dans le chambardement actuel, les voilà devenus la coqueluche de tous ceux qui rêvent de démembrer le monde arabe, ce nouvel « homme malade » du 21ème siècle.

L’impact de l’agression de plus de cent Etats membres des Nations-Unies sur l’Etat syrien aura été tel que des activistes ont pu investir progressivement le Nord du pays et y instiller peu à peu un parfum de séparatisme, à l’ouest d’abord, puis sur la rive est de l’Euphrate, région vitale : 27% du territoire, l’eau, les barrages et l’énergie électrique, les terres, le pétrole, 80% des ressources potentielles de l’Etat. Excusons-les du peu.

Le Rojava, c’est l’ouest en langue kurde, et le mot fait référence au Kurdistan occidental, autrement dit « le Kurdistan de Syrie », présenté depuis le début des « évènements » comme un « territoire autonome de facto », créé en novembre 2013 et « peuplé en grande majorité de kurdes ». Sur quelles bases se fonde une revendication aussi exorbitante ?

A en croire la propagande, les milices « kurdes » auraient été sinon les seules, du moins les plus efficaces dans la lutte contre le terrorisme et l’Etat Islamique, se distinguant en outre par la place éminente des femmes dans leurs rangs. Pour un peu, avec des combattantes cheveux au vent systématiquement en première ligne, les « Forces Démocratiques de Syrie » ou les « Unités de Protection du Peuple » passeraient pour des légions d’amazones. La fougue supposée de ces troupes de partisans (et partisanes) s’expliquerait par leur ferveur à défendre les terres ancestrales… Le grand mot est lâché. Vue de Clermont-Ferrand, de Trebeurden ou de Saint-Pierre du Gros Caillou, la cause paraît indiscutable. A condition bien sûr qu’il s’agisse de terres « ancestrales ». Comment ne pas s’interroger sur la réalité de ce Rojava, le nouvel Eden des Kurdes sans patrie ?

Il est certes réducteur d’assimiler séparatisme kurde et les Forces Démocratiques de Syrie (Qasad en arabe et FDS en français) et/ou le Conseil Démocratique syrien, leur branche politique. Formées en octobre 2015, les FDS incorporent des rebelles de tribus arabes proches de l’Armée Syrienne Libre (ALS), des combattants d’allégeances diverses (Armée Al Sanadid) et des chrétiens du Conseil Militaire syriaque. Mais c’est l’élément kurde, les « Unités de Protection du Peuple » (Yekineyen Parastina Gel ou YPG), branche armée du Parti de l’Union Démocratique syrien, formée en 2011, qui en constitue la colonne vertébrale et le moteur. C’est lui qui polarise et capitalise le soutien des Occidentaux, Américains, Français et Britanniques, dont la présence en territoire syrien est illégale du point de vue du droit international. Que ces derniers aient utilisé ces FDS et/ou les YPG comme des alliés ou paravents et réciproquement, ne saurait justifier l’occupation de la rive Est par les uns et son usurpation par les autres, se traduisant par des pratiques mafieuses de pillage et de vol, et par des dénis du droit. On brandit des considérations sécuritaires : on redoute le chantage des Kurdes, au prétexte qu’il y aurait dans les territoires sous leur contrôle des prisons hébergeant 10 000 combattants de Daesh, dont 70 dirigeants et une dizaine de camps pour loger les 100 000 membres de leurs familles (selon Adel Bakawan). Venant de pays qui soutiennent le terrorisme contre l’Etat syrien, l’argument vaut son pesant d’or. Mais en ces temps déraisonnables, la psychanalyse est souvent plus pertinente que l’analyse. Une revue des « partenaires » possibles des séparatistes éclairera notre lanterne :

Pour les Etats-Unis dont la vision traditionnelle tourne de façon obsessionnelle autour de Tel Aviv, pas de doute possible : à Washington, on aime tellement Israël que l’on en voudrait bien deux, et la création d’un Etat kurde, qui serait ce deuxième Israël, ne peut être que bénéfique. Par ailleurs l’obsession de détruire et morceler la Syrie est telle que Washington soutient tous les sécessionnistes, les activistes kurdes en cette occasion. Ce sont donc des alliés évidents. Pour la diplomatie éléphantesque qui a les faveurs de l’Oncle Donald, la saisie des puits de pétrole syriens est un argument « stratégique » idéal. A ce stade de gangstérisme, à quoi bon évoquer la légalité internationale ? Autant demander à Al Capone de faire le baisemain aux dames avant de passer à la sulfateuse leurs maris quand ils ont trahi la Cosa Nostra.

Les Européens partagent la même obsession anti-syrienne, et les événements d’aujourd’hui leur rappellent le bon vieux temps des mandats. Pour la France, la création d’un Etat kurde dans le nord syrien va de soi et est prioritaire jusqu’à aujourd’hui. Nous ne reviendrons pas sur la colossale finesse de cette politique « arabe » revisitée. On se contrefiche bien évidemment des Kurdes, mais on ne peut laisser passer cette occasion de détruire un pays que l’on rêve de rayer de la carte. On se tamponne de la zone-tampon, ou de la zone de sécurité, l’important étant de faire comme si l’Etat syrien n’existait pas et de lui arracher une zone stratégique pour interdire sa reconstruction, une opération qui compléterait avec un siècle de retard « l’œuvre civilisatrice ». On n’en déduira pas que la France aime bien la Turquie… Mais elle ne hait point les Etats-Unis et verrait d’un bon œil l’implantation au cœur du monde arabe d’un deuxième Israël, une idée qui fait frétiller nos penseurs.

Idem pour les Grands Bretons sous la houlette de l’exotique Boris, toujours prêts à sortir quelques surprises de leur boîte à malices. Qui peut deviner les dernières nouvelles de demain : pourquoi ne déterrerait-on pas soudain la promesse faite aux Kurdes il y a un siècle en faisant du Nord syrien de nouveaux « territoires occupés » ?

S’ils ont soudain beaucoup d’amis, les Kurdes ont néanmoins un ennemi mortel : le nouveau Grand Mamamouchi. Erdogan n’aime pas l’idée d’une entité kurde en Syrie, à ses frontières, bien qu’il ait un peu joué avec le feu. Mais il peut compter sur des groupes armés d’inspiration turque, fussent-ils terroristes plus ou moins recyclés. Il peut encore miser sur la concurrence russo-américaine et tenter de nager au milieu des gros poissons, comme au temps des Ottomans. Erdogan vivant, il n’y aura pas de Rojava.

Si les activistes kurdes tentés par le séparatisme avaient un zeste de bon sens, ils verraient sûrement que Damas est finalement le recours le plus sûr. Pour le président Al Assad, la question kurde doit être replacée dans le contexte d’une société plurielle. « Nous n’avons aucun problème avec la diversité syrienne, qui est belle et riche. La diversité est une chose, mais la partition, le séparatisme et le dépeçage du pays en sont une autre absolument contraire ». Il précise : « Nous avons le droit de défendre l’intégrité du territoire national et de nous méfier des projets séparatistes ». Et de donner en exemple les Arméniens « qui ont toujours été des patriotes », s’étant intégrés sans se diluer. Selon le discours officiel, les Kurdes de Syrie n’ont pas d’agenda caché. La Syrie est une et indivisible. Le décret concernant les « Administrations locales », est en vigueur depuis 1972, et des amendements au niveau de la future Constitution garantiront les droits des Kurdes, à une seule condition : « que ceux-ci ne touchent pas à la souveraineté et à l’unité territoriale de la Syrie ».

Le gouvernement n’a pas ménagé les efforts d’ouverture : en témoigne le décret du 7 avril 2011 accordant la nationalité syrienne aux Kurdes venus jadis comme demandeurs d’asile à partir des années 50 ou 60, une mesure réclamée de longue date. Au-delà de décisions symboliques comme celle de donner une place à l’enseignement du kurde à l’université, le pouvoir a une vision œcuménique du processus de règlement : en témoigne « l’initiative nationale des Kurdes syriens » que dirige Omar Oussi, membre du Parlement, membre de la délégation du gouvernement aux pourparlers de Genève 3. La portée du geste ne saurait être sous-estimée : le PYD, le plus important des partis syriens « kurdes », dirigé par Saleh Muslim, avait été écarté de Genève par un veto turc, avec l’approbation de Riyad et de Washington, et les petites formations favorables au « Conseil national kurde » (parrainé depuis l’Irak par Massoud Barzani), étaient représentées à Genève par un seul représentant syrien, dans le cadre du « groupe de Riyad », le but étant de réserver à ce dernier et aux chefs de ses factions armées le rôle de porte-parole exclusif de « l’opposition ».

A Damas, on est soucieux d’élever le débat, et on refuse tout amalgame entre « Kurdes » et séparatistes. En visite à Idlib le 22 octobre dernier, le Président Assad rappelait que « le rôle naturel de l’Etat est de créer les conditions susceptibles de soutenir toute forme de résistance nationale contre l’occupant », mettant en lumière une évidence souvent oubliée : « Le principal facteur qui a amené les Américains, les non-Américains et les Turcs dans la région est l’existence de Syriens collaborateurs et traîtres. Nous devons traiter avec ces Syriens-là et restaurer la notion de patrie dans la société, faire en sorte que la traîtrise ne soit pas considérée comme un simple point de vue, ou une opinion politique comme une autre. Lorsque ce résultat sera atteint, les Américains partiront parce qu’ils n’auront plus ni le loisir ni la force de rester, toute grande puissance qu’ils soient ».

https://www.iveris.eu/list/notes/469-il_etait_une_fois_le_rojava

Michel Raimbaud
Ancien ambassadeur de France

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Crises et sociétés. « Nos sociétés ont quelque chose de crisique parce qu’elles sont en évolution permanente » E. Morin

Crises et sociétés. « Nos sociétés ont quelque chose de crisique parce qu’elles sont en évolution permanente » E. Morin

Par Edgar MORINPierre VERLUISE, le 5 décembre 2019      

Edgar Morin, né en 1921, ancien résistant, sociologue et philosophe, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, Edgar Morin a conçu la « pensée complexe » dans son œuvre maîtresse, La Méthode. Il est l’un des derniers intellectuels à avoir observé et vécu une grande partie du XXe siècle et les premières décennies du XXIe. Il est docteur honoris causa de trente-quatre universités à travers le monde. Propos recueillis par Pierre Verluise en 1983 pour la radio Fréquence Libre. Inédit à l’écrit. P. Verluise, né en 1961, docteur en Géopolitique est le fondateur du Diploweb.com, auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages.

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La lecture du nouveau livre d’Edgar Morin, « Les souvenirs viennent à ma rencontre », éd. Fayard a fait ressurgir un entretien radiodiffusé qu’il avait accordé à Pierre Verluise en 1983, demeuré inédit à l’écrit. Diploweb.com le publie à l’occasion du début d’une crise sociale en France au sujet de la réforme des retraites. Illustré d’une photo d’époque.

Edgar Morin confiait en 1983 à Pierre Verluise [1]

« Le mot crise a fini par signifier quelque chose qui ne va pas, mais cela ne va pas assez loin. Il faut faire une crisologie qui permette de comprendre des processus qui ont pu avoir lieu dans des crises de natures très différentes mais toutes sociales.

Tout système autoorganisateur est capable de s’autoréguler, par exemple la constance de la température de notre corps, homéothermie. La crise est une perturbation dans le système de régulation, par exemple avec une poussée de température. Le système auto organisateur s’autoproduit lui-même, c’est vrai de notre corps comme des sociétés. Une crise survient quand quelque chose cloche dans cette autoproduction, auto régénération.

Crises et sociétés. « Nos sociétés ont quelque chose de crisique parce qu'elles sont en évolution permanente » E. Morin

Entretien de Pierre Verluise avec Edgar Morin, en 1983, à ParisCrédit photographique : 1983-Karim/2019/Diploweb.com

Il faut concevoir que le phénomène de crise fait partie de la réalité d’une société. Rares sont les sociétés qui n’ont pas connu de crise. Pour les sociétés complexes, il y a des évènements et des ruptures de régulation. Toute transformation suppose une crise. Une transformation c’est une tendance minoritaire qui se développe, par exemple la révolution industrielle. En se propageant elle a provoqué la crise d’une société traditionnelle, paysanne. Le développement du XIXe s s’est donc fait dans la destruction d’un tissu social. Le devenir historique n’est pas harmonieux.

Nos sociétés ont quelque chose de crisique parce qu’elles sont en évolution permanente. Pour considérer une crise il faut découper le temps, distinguer un avant. Une période où les choses semblent régulées.

Pour la crise actuelle (NDLR : l’entretien a lieu en 1983), l’avant commence en 1955 – 1960 et se termine en 1973 – 1975. Encore s’agit-il de l’angle économique. La crise économique, précédée par une crise culturelle qui culmine en mai 1968, se manifeste par une progression des incertitudes. On ne sait plus où on va, aussi bien pour les observateurs que pour ceux qui vivent dans la crise. Ils ne savent plus où ils en sont. Les outils de compréhension qui fonctionnaient dysfonctionnent. L’augmentation des prix du pétrole a mis en évidence des dérégulations antérieures. La plupart des experts qui avaient « tout prévu » n’avaient… pas prévu la crise.

Il faut donc concevoir la société comme un système capable d’avoir des crises.

Les outils premiers de compréhension sont à chercher dans la notion de système, de cybernétique et d’auto-organisation. Du point de vue de la théorie d’un système, un système est composé d’un ensemble de parties qui forment un tout, une unité, elles sont complémentaires. Quand on considère une société, ce qui est complémentaire (ex. régions, les entreprises) cache des antagonismes latents qui sont refoulés. Dans toute société il y a une tension entre la contrainte et ce qui est subi par les individus qui ont des pulsions et des idées refoulées. Le propre d’une crise est de transformer ces complémentarités en antagonisme. L’antagonisme virtuel devient actuel et la complémentarité est refoulée. Dans l’entreprise, brusquement les travailleurs se mettent en grève et la complémentarité habituelle dans le travail devient une relation antagoniste. En politique, les membres d’une coalition gouvernementale se dissocient.

Nos sociétés ont une double essence : communauté et société. Nos sociétés sont communautaires et fraternitaires en cas de guerre, mais en période de paix les relations de rivalités entre individus et groupes reprennent l’ascendant. La crise est la dissolution de complémentarités d’intérêt qui deviennent des antagonismes d’intérêts et de fond. Pour comprendre la crise il faut donc admettre que la notion d’antagonisme est incluse dans la société. La crise survient quand certains dérèglements surviennent.

La cybernétique nous a apporté l’idée de régulation liée à la rétroaction négative. Sans arrêt, une déviance par rapport à la norme tend à être éliminée. Notre vie sociale fonctionne plus ou moins autour d’une norme. Sans arrêt des déviants surviennent, des révolutionnaires, qui se développent sur la rétroaction positive, l’auto-alimentation de la déviance qui peut s’amplifier de manière extraordinaire. En cas de crise, une opinion déviante peut prendre l’ascendant, par exemple en juin 1940, l’idée déviante de demander la paix devient une idée « normale » et ceux qui veulent continuer la guerre deviennent les nouveaux déviants, autour du général de Gaulle.

Au début de la guerre d’Algérie, l’idée de son indépendance est déviante. En quelques années, cette position déviante est devenue la parole officielle. Ceux qui voulaient continuer à garder l’Algérie sont devenus des déviants.

La crise actuelle des pays occidentaux (NDLR : rappel, l’entretien a lieu en 1983) est à la croisée d’une crise culturelle et une crise économique, elle-même liée à une crise du développement dans les pays du Tiers-Monde. Il y a une crise mondiale dans le sens où la planète, bien qu’elle forme une unité, se déchire par des conflits. Toutes les parties de la planète sont complémentaires mais elles se conduisent de manière antagoniste. Et on essaye de poser certaines règles du jeu, par exemple sur le libre-échange, mais observez ces débats sur le protectionnisme c’est-à-dire l’antagonisme. Après 1929, la rupture des ententes économiques a conduit certains vers le nationalisme.

Ceux qui parlaient de la crise avant la crise étaient déviants, par exemple lancer l’idée de crisologie en 1972 comme je l’ai fait dans un article était déviant, maintenant cela semble normal.

La vie est faite de la transformation permanente d’antagonismes en complémentarités qui redeviennent antagonismes et redeviennent complémentaires. Une organisation travaille d’abord pour vivre, tout organisme travaille à s’autoproduire. Mais travailler pour vivre c’est aussi travailler à sa propre mort. C’est le deuxième principe de thermodynamique : un système tend à accroître son entropie, ce qui peut être traduit par du désordre et de la désintégration. La vie n’est jamais statique, c’est un mouvement permanent. Si le circuit s’arrête, alors commence la mort, la rigidité puis la désintégration. C’est l’union de la rigidité et du désordre qui est le caractère menaçant d’une crise. La grande différence entre un organisme biologique et une société est la suivante : un organisme guérit ou meurt, sans avoir évolué. Une société a la possibilité d’évoluer. La crise d’une société provoque à la fois désintégration et nouvelle intégration. La société bourgeoise en se développant désintègre la société féodale. La crise peut déboucher sur quelque chose d’autre en apportant une transformation »

Copyright 1983 Morin-Verluise pour l’audio, et pour le texte Copyright 2019 Morin-Verluise/Diploweb.com


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Contextualisation de l’extrait de l’interview d’Edgar Morin, par Pierre Verluise

À travers son œuvre, E. Morin fait enfin l’éloge de l’interdisciplinarité, à travers l’éclectisme de ses références et de son argumentaire. Il écrit ainsi dans l’ouvrage qui a marqué mes vingt ans, « Pour sortir du vingtième siècle » [2] : « […] la sur-spécialisation disciplinaire disloque le monde en un puzzle de pièces issues de jeux différents ; du coup, le monde lui-même, la vie, l’existence, le sujet tombent dans les fentes qui séparent les disciplines ainsi que dans la grande faille qui sépare les sciences naturelles et sciences humaines […]. [3] » Il serait encore possible d’évoquer comme héritage sa conception de l’intellectuel et de l’art de penser [4] mais aussi ses réflexions sur le rôle de l’information.

Stimulé par cette lecture, comment résister à l’envie de solliciter un entretien avec E. Morin ?

La réalisation d’interviews est, depuis la fin des années 1970, une pratique régulière. À peine bachelier, j’obtiens ainsi à 18 ans un entretien d’une heure et demie avec Pierre Mendès-France, ancien Président du Conseil, à propos de l’Indochine. Impressionné, j’achète une paire de chaussures en cuir noir et me fais accompagner par Philippe Frémeaux [5] qui me laisse mener l’échange. De Pierre Mendès-France, je garde le souvenir d’un homme à la fois exigeant et précis, suffisamment bienveillant pour ne pas sembler s’étonner qu’un jeune à peine majeur vienne ainsi l’interroger. Plusieurs centaines d’entretiens suivent celui-ci. Il s’agit toujours d’une rencontre humaine, d’un partage d’expériences, et parfois d’accès à des informations qui ne sont pas encore publiques. L’expression orale permet des raccourcis parfois saisissants, voire des confidences éclairantes. Même lorsque ces entretiens sont en OFF, ils éclairent l’expertise.

L’élection de François Mitterrand à la présidence de la République française, le 10 mai 1981, s’étant accompagné de la fin du monopole d’État sur la radiodiffusion, je m’engouffre dans cette brèche pour faire mes premiers pas à la radio. Je réalise ainsi un reportage en Égypte diffusé sur Fréquence Libre. Cette même antenne diffuse en 1983 deux émissions construites sur un entretien réalisé au domicile parisien d’Edgar Morin au sujet du concept de crisologie, dans le cadre d’une série d’émissions sur la crise. Il m’en reste une photographie en noir et blanc, une page de notes manuscrites de l’auteur de La méthode [6], et un enregistrement sonore sur cassettes.

Ci-dessus, des extraits de la première émission, pompeusement intitulée : « Christologie I ».

Copyright pour la contextualisation 2019-Verluise/Diploweb.com


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Vidéo de la librairie Mollat. Edgar Morin – Les souvenirs viennent à ma rencontre


Encore plus : le livre

. Edgar Morin, « Les souvenirs viennent à ma rencontre », éd. Fayard, 2019. Via Amazon

4e de couverture

Dans ce livre, Edgar Morin, né en 1921, a choisi de réunir tous les souvenirs qui sont remontés à sa mémoire. A 97 ans, celle-ci est intacte et lui permet de dérouler devant nous l’épopée vivante d’un homme qui a traversé les grands événements du XXe siècle. La grande histoire se mêle en permanence à l’histoire d’une vie riche de voyages, de rencontres où l’amitié et l’amour occupent une place centrale.
Ces souvenirs ne sont pas venus selon un ordre chronologique comme le sont habituellement les Mémoires. Ils sont venus à ma rencontre selon l’inspiration, les circonstances. S’interpellant les uns les autres, certains en ont fait émerger d’autres de l’oubli.
Ils témoignent que j’ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis.
Ils témoignent des dérives et des dégradations, mais aussi des grandeurs et des noblesses que les violents remous de l’Histoire ont entraînées chez tant de proches.
Ils témoignent des illuminations qui m’ont révélé mes vérités ; de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs.
Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j’ai rencontré.
Ils témoignent que le fils unique, orphelin de mère que j’étais, a trouvé dans sa vie des frères et des sœurs.
Ils témoignent de mes résistances : sous l’Occupation, puis au cours des guerres d’Algérie, de Yougoslavie, du Moyen-Orient, et contre la montée de deux barbaries, l’une venue du fond des âges, de la haine, du mépris, du fanatisme, l’autre froide, voire glacée, du calcul et du profit, toutes deux désormais sans freins.
Ces souvenirs témoignent enfin d’une extrême diversité de curiosités et d’intérêts, mais aussi d’une obsession essentielle, celle qu’exprimait Kant et qui n’a cessé de m’animer : Que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu’est-ce que l’homme, la vie, l’univers ?
Cette interrogation, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie.

Edgar Morin : Né en 1921, ancien résistant, sociologue et philosophe, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, Edgar Morin a conçu la « pensée complexe » dans son œuvre maîtresse, La Méthode. Il est l’un des derniers intellectuels à avoir observé et vécu une grande partie du XXe siècle et les premières décennies du XXIe. Il est docteur honoris causa de trente-quatre universités à travers le monde.

Voir sur Amazon Edgar Morin, « Les souvenirs viennent à ma rencontre », éd. FayardMots-clés : MondeGéopolitique1983CrisesCrise économiqueCrise écologiqueCrise socialeCrise politique2019

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Confirmations

Confirmations

12 Décembre 2019

Ces derniers jours ont apporté leur lot de nouvelles intéressantes, dont plusieurs confirment ce que nous disons ici, parfois depuis longtemps et pas toujours en accord avec la doxa alternative qui, dans sa lutte contre le système impérial, a tendance à idéaliser tous ceux qui s’y opposent. Ce blog, lui, s’est toujours efforcé de faire la part des choses et de rapporter les faits tels qu’ils sont pour une meilleure compréhension des événements. Si l’empire américain et ses filiales s’y font régulièrement esquinter, ce n’est jamais aux dépens de la vérité. Petit florilège de nouvelles qui apportent de l’eau au moulin des Chroniques

Ce que nous écrivions le 12 novembre a pu causer une certaine gêne :

A peine notre dernier billet sur le recul impérial en Amérique latine était-il publié que la Bolivie était le théâtre d’un coup d’Etat qui fleure bon la CIA. Les ressemblances avec le Maïdan ukrainien sont d’ailleurs assez frappantes : un président quelque peu naïf, une opposition violente, liée à Washington, des pontes de la police et de l’armée qui trahissent leur gouvernement et retournent leur veste, une chasse aux sorcières qui débute…

Un coup d’Etat, donc ? Oui mais… Ce blog se doit avant tout d’être objectif et il faut reconnaître que l’ami Evo n’est pas non plus blanc comme neige. Personne n’a bien compris pourquoi le comptage des voix a soudain été arrêté pour finalement désigner Morales gagnant alors qu’il n’était qu’en ballotage favorable. Certaines vidéos montrent que ses partisans n’avaient rien à envier non plus à l’opposition sur le plan de la violence. Plus généralement, on peut difficilement contester que la Bolivie, y compris parmi sa propre base électorale, était lasse d’un président qui s’accrochait de plus en plus au pouvoir.

C’est lui-même qui, en 2009, avait inscrit dans la Constitution la limitation à deux mandats présidentiels. Pourtant, il se présentait là pour la quatrième fois ! Il avait déjà fait un tour de passe-passe en obtenant de la justice que son premier mandat (2006-2010) ne soit pas pris en compte. Puis, en 2016, il a perdu le référendum l’autorisant à se représenter mais une nouvelle et commode décision de justice a purement et simplement annulé le résultat du vote ! Dans un remake digne de l’euronouillerie, le tribunal a considéré que briguer une fonction est un droit de l’homme supérieur à la Constitution ou au résultat d’un référendum. Bref, vous l’aurez compris, Evo a quand même donné le bâton pour se faire battre…

Géopolitiquement, qu’est-ce que ça nous donne ? Pas grand chose à vrai dire. La Bolivie de Morales était une voix anti-impérialiste assumée mais, petit pays, elle n’a jamais beaucoup pesé sur la scène internationale. Comme nous le disions il y a trois jours, la perte de l’Argentine et la tangente prise par le Brésil, les deux poids-lourds du continent, sont autrement plus dramatiques pour Washington que le gain éventuel, somme toute modeste, de la Bolivie. Chose très intéressante, le Brésil a ouvert son espace aérien à l’avion d’Evo qui rejoignait l’exil mexicain. De quoi s’interroger, du côté de DC la Folle, sur les véritables intentions de Bolsonaro qui a d’ailleurs eu des paroles inhabituellement modérées  concernant les événements boliviens.

Quoi ? Rendre l’immaculé Evo Morales partiellement responsable de la situation ? Ne pas se lâcher en imprécations contre Bolsonaro mais, au contraire, lui reconnaître une évolution intéressante ? Vous n’y penser pas, voyons, cachez ce billet que je ne saurais voir. Et de fait, certains sites qui ont l’habitude de republier nos articles se sont curieusement abstenus cette fois-ci. Et pourtant…PUBLICITÉ

Une très intéressante interview a été accordée par Andrónico Rodriguez, leader cocalero et héritier présomptif d’Evo.

S’il ne se gêne pas pour appeler un chat, un chat (et un putsch, un putsch), il n’est pas tendre non plus envers le Movimiento Al Socialismo, son propre parti. Selon lui, une autocritique est absolument nécessaire car le MAS a perdu les masses (jeu de mot non voulu) : népotisme, copinage, conformisme, éloignement de la base… Et encore ne mentionne-t-il pas, ou seulement en filigrane, le non respect du référendum de 2016 et le viol flagrant de la Constitution par Evo.

Si la semi-junte qui a pris temporairement le pouvoir ne fait certes rien pour se faire aimer, les élections sont toujours programmées et personne n’a parlé d’une interdiction du MAS. Avec un candidat responsable tel l’ami Andrónico (quel nom !), le parti du président déchu peut parfaitement gagner le suffrage et refermer la page de ce vrai-faux coup d’Etat.

Toujours est-il que Morales a quitté le Mexique pour s’installer en Argentine afin de mieux coordonner la stratégie de son mouvement et peut-être même plus si l’on considère que les deux pays ont une frontière commune…

L’arrivée d’Evo dans la pampa a été permise par l’élection d’Alberto Fernández le mois dernier :

(…) le grand voisin argentin pourrait à nouveau être de la partie. Nous l’expliquions en août :

En Argentine, le président Mauricio Macri, gentil toutou des USA, vient de se prendre une volée aux élections primaires, répétition générale de l’élection présidentielle du mois d’octobre. Pour Washington, c’est une bien mauvaise nouvelle, d’autant que le grand vainqueur est le parti de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, elle aussi bien connue des lecteurs. Nous en parlions entre autres dans un billet consacré à l’établissement d’une base radar chinoise dans la pampa :

L’accord sino-argentin avait été signé en 2015, du temps de Cristina Kirchner, égérie de la multipolarité. Ironie du sort, l’objet de l’accord se réalise sous son successeur et adversaire, pion de l’empire comme nous l’expliquions il y a deux ans :

Macri, dans la plus pure tradition des leaders latino-américains dévoyés, est l’homme de paille des Etats-Unis en Argentine, permettant l’installation de deux bases US dans son pays, plaçant sa fortune chez son maître, s’attirant les louanges de son suzerain.

… et acceptant avec gloutonnerie tout accord avec le FMI visant à esclavagiser un peu plus son pays. Sans surprise, la Cristina, maintenant sénatrice, s’y oppose résolument et préfère les prêts de la banque des BRICS ou de la Chine. D’où la base radar, facilité donnée au dragon contre des espèces sonnantes et trébuchantes à un moment où l’Argentine était étranglée financièrement. Le combat continue entre la pasionaria et le vassal. Macri est largement devancé par C.K dans les projections du premier tour (39%-30%). Quel que soit le résultat, la base chinoise est là pour rester, l’accord ayant été signé pour 50 ans.

C’était l’année dernière et les sondages étaient en deçà de la réalité. Si Cristina ne s’est pas présentée elle-même, son parti a gagné par 47% contre 32%. Un retour du clan Kirchner à la Casa Rosada apporterait à coup sûr un regain d’activité au processus de multipolarité en Amérique du Sud, un temps mis à mal par la destitution de Dilma au Brésil et l’élection de Macri. On se rappelle que l’Argentine de Cristina, bien que ne faisant pas officiellement partie des BRICS, y faisait souvent figure de membre associé, ce qui sera sans doute à nouveau le cas dans deux petits mois…

Bingo. Le 27 octobre, Alberto Fernández, protégé de Cristina, a gagné dès le premier tour, renvoyant Macri à ses chères études. Si sa prise de fonction se fera en décembre, les stratèges américains commencent déjà à se ronger les ongles. Dans un geste ô combien symbolique, Fernández a accordé sa première interview internationale à Correa, l’ancien président équatorien et bête noire de l’imperium US, sur la chaîne russe RT.

Intronisé le 10 décembre à la plus grande joie de ses supporters, le nouveau président a eu pour premier geste d’accorder l’asile politique à Evo. Un geste fort à destination de Washington…

Quant à Bolsonaro, il prend chaque semaine ou presque la tangente vis-à-vis d’une administration Trump auparavant idolâtrée et qui n’a cessé de le décevoir. Les récentes promesses de la Maison Blanche d’imposer des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium ne sont que le dernier chapitre d’une longue liste de couleuvres à avaler pour le Brésil, dont le président lorgne de plus en plus vers Pékin. D’une sinophobie toute donaldienne à ses débuts, il en vient aujourd’hui à déclarer que les deux pays « sont nés pour marcher côte à côte ».

Ce lent retournement de Bolsonaro va sans doute en indisposer certains qui, empreints d’un manichéisme surrané, préfèreraient rejeter définitivement le trublion dans le camp impérial, mais il était en réalité dans les tuyaux depuis un certain temps. Ca ne veut pas dire que le sieur Jair ait définitivement embrassé la cause de la multipolarité ni qu’il ne retombera pas, à l’occasion, dans ses travers américanolâtres, mais cela montre simplement que le monde est un peu plus compliqué qu’un film hollywoodien en noir et blanc…

A 10 000 kilomètres de là, l’Ukraine est revenue sous les feux de l’actualité. La première rencontre entre Poutine et Zelinsky, à Paris pour les discussions dites du « format Normandie », a envoyé des ondes de choc dans le Deep State. Aucune avancée spectaculaire bien sûr, c’est impossible en l’état actuel des choses, mais l’important est ailleurs. Le gel du conflit du Donbass inquiète les officines de l’empire qui commencent à évoquer l’idée d’abandonner purement et simplement l’Est de l’Ukraine afin que le reste du pays prenne résolument le chemin de l’euro-atlantisme.

Tiens tiens, mais n’est-ce pas exactement ce que nous expliquons depuis des années, parfois dans l’incompréhension générale ?

11 mai 2014 : Poutine ne reconnaît pas le référendum séparatiste du Donbass

C’est l’une des clés permettant de comprendre la stratégie de Poutine en Ukraine et pourtant, elle n’est jamais relevée. Et pour cause ! Ce serait revenir sur plus d’un an de désinformation systématique de nos faiseurs d’opinion qui se rengorgent sur le « danger russe » et « l’invasion russe de l’Ukraine » (alors qu’un môme de 5 ans pourrait comprendre que si la Russie voulait vraiment conquérir l’est ukrainien, ça aurait été torché en cinq jours, certainement pas un an et demi !). Comment expliquer que Poutine n’a pas reconnu le désir d’auto-détermination des séparatistes pro-russes du Donbass si l’on affirme dans le même temps qu’il cherche à annexer le Donbass ? Aïe, voilà un os pour nos propagandistes en herbe… Alors on évacue purement et simplement l’une des deux contradictions. Ce faisant, on condamne le public à ne rien comprendre à ce qui se passe là-bas.

Petit retour en arrière.

Après le putsch, le nouveau régime au pouvoir à Kiev est pro-occidental et, suivant le désir de ses parrains américains, veut prendre le chemin de l’OTAN (plus que de l’UE d’ailleurs, ce qui montre l’imbécilité des dirigeants européens, bonnes poires dans toute cette affaire). A Moscou, on tremble. Perdre la base navale de Sébastopol, verrou stratégique de la Mer noire et ouverture sur la Méditerranée, pire, voir cette base devenir américaine ! Et voir l’OTAN s’installer aux portes de la Russie, alors que promesse avait été faite en 1991 à Gorbatchev que l’alliance militaire n’avancerait pas vers l’Est. Impossible… La réaction de Poutine sera fulgurante (notons qu’il est en réaction dans toute cette affaire, pas en expansion) et se fera sur deux axes :

  • récupérer la Crimée et la rattacher à la Russie.
  • créer un conflit gelé en Ukraine même, paralysant Kiev et l’empêchant d’entrer dans l’OTAN.

Le premier volet est connu, inutile d’y revenir en détail. Un Khroutchev passablement bourré avait donné la Crimée à l’Ukraine d’un trait de plume, un soir de beuverie de 1954. Depuis la dislocation de l’URSS en 1991, la Russie louait (cher) la base de Sébastopol, accord qui était toujours susceptible d’être remis en question quand un gouvernement pro-US arrivait au pouvoir à Kiev. Suivant l’exemple occidental au Kosovo, Moscou a pris le prétexte (d’ailleurs réel) du droit à l’auto-détermination des peuples pour organiser le référendum de rattachement à la Russie. Apparemment, les Criméens ne s’en plaignent pas trop.

Mais c’est surtout le deuxième volet qui est intéressant. Poutine n’a aucune intention d’annexer l’est ukrainien, bien au contraire ! Son but était de créer un conflit gelé à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Selon la charte de l’OTAN, un pays ayant un conflit ouvert ou gelé sur son territoire ne peut faire acte de candidature. Et ça, on le sait parfaitement à Moscou. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le cas de figure se présente. Trois pays de l’ex-URSS ont, sous la direction de gouvernements formés aux Etats-Unis, fait mine de vouloir entrer dans l’organisation atlantique : Géorgie, Moldavie et Ukraine. Moscou a alors activé/soutenu les minorités russes en lutte contre le gouvernement central, les conflits gelés dans ces trois pays (Ossétie et Abkhazie en Géorgie, Transnistrie en Moldavie et maintenant Donbass en Ukraine) les empêchant d’entrer dans l’OTAN. Ce que fait Poutine dans l’Est ukrainien n’est donc que la réplique de ce que la Russie a déjà fait ailleurs, il n’y a aucune surprise. Pour lui, il est donc hors de question d’accepter que le Donbass se rattache à la Russie, contrairement aux sornettes racontées ici et là : il le veut à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Statut d’autonomie, armement, soutien diplomatique, aide humanitaire… tout ce que vous voulez, mais à l’intérieur des frontières ukrainiennes !

Cela explique pourquoi Poutine était bien embêté lorsque les séparatistes pro-russes ont organisé leur référendum. Il a d’abord tenté de les en dissuader, puis il a refusé d’en reconnaître les résultats. Cela explique aussi que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, Poutine est mal vu par les pro-russes du Donbass ainsi que par les courants nationalistes russes qui rêvent tous d’une Novorossia indépendante ou de son rattachement à la Russie.

Vladimir Vladimirovitch fait un numéro d’équilibriste, soutenant suffisamment les séparatistes pour qu’ils ne se fassent pas annihiler tout en douchant assez cyniquement d’ailleurs leurs espoirs d’un rattachement à la Russie, éliminant les leaders séparatistes indépendantistes (Strelkov, Mozgovoi, Bezner) pour les remplacer par des chefs plus enclins à se contenter d’une large autonomie (Zakarchenko, Givi, Motorola), le tout alors que Kiev (et les Etats-Unis derrière) font tout pour faire déraper la situation et que certains bataillons néo-nazis (Azov, Aidar, Tornado etc.) bombardent sciemment les civils russophones. Pour l’instant, Poutine s’en sort avec une maestria peu commune, mais seul l’avenir nous dira si l’équilibriste est finalement arrivé de l’autre côté.

N’en déplaise à ceux qui voudraient voir en Vladimirovitch un chevalier blanc angélique défendant les russophones, sa stratégie vise avant tout à préserver la Russie en stoppant net l’expansion de l’OTAN vers le Heartland. Stratégie géniale mais aussi, il faut le reconnaître, cynique. Ces Chroniques l’ont tout de suite vu, les think tanks impériaux commencent tout juste à s’en apercevoir, confirmant en creux ce que le fidèle lecteur sait depuis le début…Tag(s) : #Amérique latine#Ukraine#Russie

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