Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFP

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Décryptages » Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?DÉFENSE08 février 2020© Francois Mori / POOL / AFPPUISSANCE MILITAIRE

Une souveraineté choisie, oui. Mais sommes-nous prêts à en payer le prix ?

Emmanuel Macron a prononcé ce vendredi un discours sur « la stratégie de défense et de dissuasion”. L’heure est, comme partout dans le monde à la relance, de la course aux armements. Mais où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances ?AJOUTER AU CLASSEURLECTURE ZEN200Avec François Géré

Atlantico : Emmanuel Macron a prononcé vendredi un discours présentant sa stratégie militaire. Lors de ses premiers voeux aux armées, en janvier 2018, il avait déjà déclaré que « la dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera”. Dans un monde tourné d’abord vers la bataille technologique, quel sens la dissuasion nucléaire prend-elle aujourd’hui ?

François Géré : Depuis un demi-siècle la vitesse du progrès technologique s’est considérablement augmentée. Le développement de l’électro-informatique a transformé tous les secteurs de l’activité civile et militaire. L’utilisation de la guerre électronique, de l’espace avec les satellites de télécommunication et d’observation, les développements de l’utilisation du cyber espace bouleversent la production des systèmes d’armes tandis que la numérisation du champ de bataille transforme la conduite des opérations terrestres. Les plates formes de combat sont maintenant interconnectées et interactives en temps réel.  C’est ce que l’on a appelé la « révolution dans les affaires militaires ». Aujourd’hui l’information-communication constitue le facteur clé pour obtenir la supériorité sur l’adversaire en prenant l’ascendant sur son système de commandement-contrôle-communication et ses capacités de renseignement. Mais il s’agit de guerre classique avec des moyens conventionnels. Les forces nucléaires consacrées, en France, à une stratégie de dissuasion, doivent pour rester efficaces et crédibles procéder à une modernisation permanente afin, en particulier, d’assurer la sûreté et la rapidité des transmissions entre l’autorité décisionnelle (le Président) et les commandements des composantes sous-marines et aériennes qui sont les vecteurs de la force de dissuasion. Les Etats-Unis disposent d’une avance technologique importante mais toutes les puissances s’efforcent de réduire autant que possible l’écart. Cela suppose des investissements élevés auxquels ne peuvent faire face que quelques Etats.

Le budget américain pour la défense surclasse de loin celui des autres pays, en faisant des Etats-Unis, de facto, les défenseurs du monde occidental. Mais dans un contexte politique instable, ce parapluie américain est-il toujours une protection stable et impénétrable?

Avec un budget annuel de 700 milliards de dollars les Etats-Unis dominent militairement le monde. Ils détiennent la supériorité dans tous les domaines. A travers leurs alliances en Europe et en Asie ils garantissent une protection d’autant plus efficace que depuis la disparition de l’Union soviétique et l’élargissement de l’OTAN la Russie n’a pas pu reconstituer une menace comparable à ce qu’elle fut durant la guerre froide. En Asie, les Etats-Unis aident la Corée du Sud et le Japon à faire face à la Corée du Nord, tout en soutenant Taïwan contre la menace chinoise. L’US Navy contient l’expansionnisme de Pékin dans les mers de Chine du Sud.  Mais ce soutien a un prix que les Etats-Unis entendent bien faire payer. Avec virulence Donald Trump a exigé que les alliés remontent le niveau de leur participation financière et prennent en charge leur part du fardeau, notamment en achetant des matériels américains, faute de quoi les Etats-Unis pourraient se désengager. Déjà le président Obama avait entrepris de réduire l’engagement américain dans l’espace atlantique pour reporter les efforts vers le Pacifique. Cette protection américaine n’est donc ni stable, ni indéfiniment garantie. C’est la raison pour laquelle Emmanuel Macron appelle de ses vœux la formation d’une Europe de la défense capable de prendre elle-même en charge sa protection.

Concrètement, où se situe l’armée française par rapport aux autres puissances militaires ? Dans quels domaines notre armée présente-t-elle le plus de faiblesses?  Quelle place notre budget accorde-t-il au R&D ?

La défense française occupe un rang très original dans la mesure où elle dispose de l’arme nucléaire ce qui lui procure une sécurité propre et la met à l’abri d’une menace majeure contre ses intérêts vitaux. Mais cet avantage est purement défensif et n’est d’aucune utilité dès lors qu’il faut s’engager dans des opérations avec des forces conventionnelles. Celles-ci ont souffert des réductions budgétaires de ces vingt dernières années alors même que le nombre des opérations dans le monde ne cessait d’augmenter notamment en Afrique. Avec 1,5% du PIB nous n’étions plus en mesure d’assurer toutes les missions. Matériels vieillissants, capacités insuffisantes notamment dans les domaines du renseignement électromagnétique et spatial, et du transport logistique sur grande distance nous ont placés en situation de dépendance à l’égard des pays fournisseurs notamment notre allié américain. Les capacités en effectifs sont très vite sous tension. Nous ne pouvons déployer que 12 000 soldats en opérations extérieures, l’essentiel étant aujourd’hui en Afrique.  La récente décision d’Emmanuel Macron de relever à 2% le budget de la défense permet de redresser en partie la situation. Si cet effort est maintenu la France pourra disposer de la première armée d’Europe (hors Russie). Avec un budget également en hausse de 5 milliards d’Euros pour la recherche-développement et l’innovation (nanotechnologies, Intelligence artificielle, cyber) la France a pris la tête en Europe tout en restant loin derrière les Etats-Unis qui consacrent 4% de leur budget aux recherches avancées. Seule une intégration européenne dans ce domaine permettrait d’occuper un second rang mondial mais rien n’est encore fait sur cette voie.

Emmanuel Macron a soutenu faire le choix de la souveraineté. Mais peut-on en assumer le prix? Si le parapluie américain venait à disparaître, l’Europe pourrait-elle faire le « grand saut » en matière de défense pour combler l’écart ? L’Europe peut-elle assumer la présence d’un complexe militaro-industriel du même type que celui de l’Amérique des années 1950 sur son territoire ? Tout le monde garde en mémoire l’avertissement du président Eisenhower, craignant que les pressions va-en-guerre de l’industrie de l’armement afin de perpétuer les investissements…

Créer une Europe capable d’assurer sa défense en pleine souveraineté et autonomie constitue une tâche immense se heurtant à de nombreuses difficultés. D’abord il n’existe pas d’unité de vision stratégique sur les dangers susceptibles d’affecter le continent européen. Les Etats du Nord et de l’Est s’inquiètent de la menace russe et voient dans les Etats-Unis, au travers de l’OTAN la seule puissance capable de leur garantir une protection crédible. La France et les Etats du Sud sont surtout sensibles à la menace terroriste dans l’espace sahélo-saharien et s’inquiètent des risques de déstabilisation liés aux flux migratoires. Ensuite les contributions financières demeurent à des niveaux insuffisants malgré les promesses d’atteindre vers 2025 le seuil de 2%. Enfin la fragmentation et la dispersion affaiblissent considérablement les Européens. Chaque pays dispose de son armée, organisée à sa manière et disposant de ses équipements propres. Les industries d’armement maintiennent une âpre concurrence en dépit des efforts de regroupement : pour tous les marchés importants : avions de combat, frégates, sous-marins, chars de bataille, systèmes de communication, satellites, etc. les sociétés sont en compétition en sorte qu’elles ne disposent pas de la puissance nécessaire pour faire face au concurrent américain. Il existe dans chaque pays un complexe militaro-industriel de dimension variable doté d’une capacité de lobbying limitée. Dans certains cas des associations entre quelques Etats aboutissent à la formation d’un leader sectoriel comme Airbus Industrie mais de là à créer un pouvoir susceptible d’influencer la politique et la stratégie militaire on est encore bien loin. Très actifs auprès de l’Union européenne les CMI agissent en ordre dispersé.Les commentaires de cet article sont à lire ci-aprèsLe sujet vous intéresse ?Mots-clés :Défensedissuasion nucléaireforce de dissuasionArméestratégie militaireEmmanuel Macron

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