Europa Orientalis

Europa Orientalis

9 Juillet 2020

Cela n’a évidemment pas fait la Une des médias mais il se passe des choses fort intéressantes dans l’Est du Vieux continent, case importante de notre Grand jeu.

On sait que la Hongrie de l’abominable Orban des neiges a tendance à sortir des clous depuis un certain nombre d’années : refus répété d’obtempérer aux injonctions euronouilliques, opposition aux sanctions contre la Russie, participation précoce aux Nouvelles routes de la Soie… Dans les salles de contrôle impériales de Washington et de Bruxelles, la petite ampoule rouge de Budapest clignote avec insistance, provoquant un agacement récurrent.

Les dernières nouvelles ne feront rien pour les rassurer. En avril, alors que l’Europe occidentale se débattait dans les affres pandémiques, un très important accord tripartite voyait le jour sur les bords du beau Danube bleu : la Chine financerait la construction d’une ligne TGV entre Belgrade et Budapest. Les acteurs n’ont pas perdu de temps et ont finalisé le montage financier il y a deux semaines.PUBLICITÉ

Le projet est considérable à plus d’un titre :

  • Il s’agit du deuxième plus gros projet d’infrastructure de l’histoire en Hongrie après la centrale nucléaire russe de Paks. Moscou et maintenant Pékin : chez les Magyars, l’UE et les Etats-Unis sont aux abonnés absents.
  • C’est le premier grand projet lié aux routes de la Soie financé par la Chine au sein de l’Union européenne.
  • L’objectif est, à terme, de relier le port « chinois » du Pirée en Grèce.
  • La ligne renforcera l’axe Hongrie-Serbie, pays européens parmi les plus favorables à la Russie et à la multipolarité.

Si on y ajoute les autres Etats (en rose sur la carte) entretenant plutôt de bonnes relations avec la Russie, les « alliances » de revers de Moscou sur le Vieux continent commencent à prendre une forme intéressante. Est-ce tout à fait un hasard si c’est précisément par ce corridor amical que passera l’extension du Turk Stream ?

La dernière fois que nous en avions parlé, les dirigeants serbe et bulgare venaient « de se rencontrer pour inspecter l’avancement des travaux du Balkan Stream, la branche du Turk Stream à destination du Sud-est européen. La construction a pris un peu de retard pour cause de coronavirus mais Borissov, devenu russogazolâtre, veut le tube fin prêt pour la fin de l’année. »

Budapest entre officiellement dans la danse ! Le 19 juin, l’autorité de régulation du pays a entériné la construction du tronçon entre la Hongrie et la Serbie qui devrait être terminé d’ici octobre 2021. Le fidèle lecteur de nos Chroniques, lui, en avait eu la prédiction il y a tout juste un an : « La Serbie, via Gastrans, compagnie appartenant à Gazprom, vient de recevoir une première livraison de 7 000 tonnes de tubes afin de construire une connexion avec la Hongrie. » Il n’y a pas de fumée sans feu… ni de tubes sans gazoduc.

Balkans qui rient, Ukraine qui pleure ? Cette dernière a en tout cas définitivement fait une croix sur les juteux frais de transit et autres ristournes gazières, qui lui seraient pourtant fortement nécessaires vu l’état de son économie. Puisqu’on parle du paradis post-maïdanite, il s’y passe d’ailleurs des choses très curieuses.

Nous avons plusieurs fois expliqué que l’élection de Zelensky était un message de la population pour tourner la page du putsch, mais que la junte installée par Washington en 2014 tentait désespérément de s’accrocher aux branches et de torpiller toute tentative de dégel entre Kiev et Moscou. La camarilla impériale fait cependant grise mine depuis quelques semaines. Si les infos dont on va parler n’ont pas fait le tour du globe, elles n’en sont pas moins importantes, indiquant peut-être un intéressant changement de direction.

Le 25 juin, une commission parlementaire refusait d’accepter la nomination au poste de ministre de l’Education d’un certain Serhiy Shkarlet. Le gouvernement passait outre et l’imposait quand même. La chose serait sans intérêt si le sieur Serhiy n’avait été membre et même candidat de l’honni Parti des Régions de Ianoukovitch, l’ancien président renversé par le coup d’Etat. Diantre ! un russophile à l’Education alors que, en son temps, Svoboda avait rêvé de faire de ce ministère un instrument de l’ukrainisation forcée. On comprend que certains soient perturbés…

A peu près au même moment, l’ex-mentor de Zelensky, Kolomoiski, remportait un contrat public pour la fourniture de kérosène à l’armée de l’air. Si l’accord paraît certes quelque peu improbe, c’est autre chose qui fait s’arracher les cheveux des maïdanites, qui tient en la personne de l’oligarque lui-même. En novembre, nous évoquions ce personnage sulfureux :

En Ukraine, le rapprochement entre le nouveau président et la Russie, que nous avons évoqué à plusieurs reprises, inquiète les officines médiatiques occidentales. Le nom d’Igor Kolomoiski n’est pas inconnu des lecteurs de nos Chroniques : autrefois grand argentier des bataillons nationalistes, il avait au fil du temps mis de l’eau dans son bortsch, comme en mai dernier où, dans un discours remarqué, il se lâchait en diatribes contre le FMI et les Occidentaux : « C’est votre jeu, votre géopolitique. Vous n’en avez rien à faire de l’Ukraine. Vous voulez atteindre la Russie et l’Ukraine n’est qu’un prétexte. »

Il a remis ça il y a dix jours, au grand dam du New York Times qui s’en étrangle de rage : « Les Russes sont plus forts, nous devons améliorer nos relations avec eux. Les gens veulent la paix et une bonne vie, ils ne veulent plus être en guerre. Et vous, Américains, vous nous forcez à être en guerre, sans même nous en donner les moyens. Vous [l’UE et l’OTAN] ne nous aurez pas, il n’y a aucun intérêt à perdre du temps en discussions vides. Les prêts du FMI pourraient facilement être remplacés par des prêts russes. Nous prendrons 100 milliards de dollars de la Russie, je pense qu’elle serait ravie de nous les donner aujourd’hui (…) S’ils sont intelligents avec nous, nous irons du côté des Russes. Leurs tanks seront positionnés près de Varsovie, votre OTAN chiera dans son froc et devra acheter des Pampers. » Clair et sans ambages…

Le bonhomme inquiète d’autant plus le camp impérial que son groupe média, 1+1, accueille parmi ses actionnaires Viktor Medvechuk, pro-russe notoire, d’ailleurs sanctionné par le camp autoproclamé du Bien après l’annexion de la Crimée. Il n’en fallait pas plus pour provoquer les cris d’orfraie : Zelensky est un pion de Moscou, ma bonne dame !

En cette fatale dernière semaine de juin, la junte maïdanite allait d’ailleurs boire le calice jusqu’à la lie. Et on ne sera pas tout à fait surpris de savoir que c’est Micha qui, de nouveau, a mis les pieds dans le plat. Nous annoncions son retour il y a trois mois :

S’il est quelqu’un qui, en tant que pion impérial, a participé à toutes les vicissitudes du Grand jeu dans le pourtour russe ces dernières années, c’est bien Mikhaïl Saakachvili.

Géorgien arrivé au pouvoir par la révolution sorosienne de 2003, déclencheur de la désastreuse (pour lui) guerre de 2008 qui a torpillé la marche de son pays vers l’OTAN, ses nombreux abus le poussent finalement à se sauver du Caucase pour gagner des cieux plus cléments. En 2014, il revient sous les projecteurs en Ukraine, suite au putsch organisé par Washington. Mais là encore, la romance tourne court […]

Après son expulsion définitive d’Ukraine, on pouvait se dire que le multi-fugitif avait enfin compris et profiterait d’une retraire dorée dans quelque fac américaine. Détrompez-vous, Micha est de retour !

A la surprise générale, le néo-président ukrainien Zelensky vient en effet de lui offrir le poste de vice-Premier ministre. « Surprise » n’est pas un faible mot, car le retour de l’éléphant dans le magasin de porcelaine risque de faire des vagues en tous sens.

Son antagonisme avec Poutine est légendaire et l’on peut s’étonner du choix de Zelensky. On sait que depuis son accession au pouvoir, celui-ci avait lentement dégelé les relations avec Moscou. Le mois dernier, le remaniement ministériel, voulu par lui, avait entraîné un torrent de lamentations des officines impériales (ici ou ici) : trop pro-russe, pas assez pro-occidental. La nomination du boutefeu géorgien vient maintenant brouiller les pistes. A moins que ce soit un moyen de désamorcer l’opposition qui ne manquera pas de pousser les hauts cris quand un plan d’ouverture vis-à-vis du Donbass sera officialisé ? L’avenir nous le dira.

Le Kremlin est de toute façon bien moins embêté par cette promotion que ne l’est le baby Deep State ukrainien au service de Washington. Si ce dernier partage avec Saakachvili une même détestation de la Russie, d’insurmontables conflits d’égo rendent la situation explosive. Ainsi avec Arsen Avakov, inamovible ministre de l’Intérieur de la junte depuis le putsch de 2014 et conservé à son poste par Zelensky. Une réunion officielle restée dans toutes les mémoires avait vu Micha le qualifier ouvertement de « voleur » et Avakov lui répliquer en lui balançant un verre d’eau au visage.

Les prochains mois risquent d’être sportifs du côté de Kiev…

Bingo, ça n’a pas traîné. Dans une interview à la télé, l’éléphant du Caucase a médusé les russophobes, restés sans voix :

« La Russie est largement devant l’Ukraine en terme de réformes. Les problèmes y sont réglés bien plus vite et avec plus d’efficacité qu’ici (…) Les Russes nous battent sur le front des réformes. » Et, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie : « L’Etat ukrainien n’existe pas. La société est divisée en groupes et en clans, dirigés par des bureaucrates et leurs patrons. C’est comme si, ici, les gens naissaient avec des puces électroniques leur assignant d’entrée tel rôle au service de tel groupe. » Aux dernières nouvelles, Chocochenko en a fait une jaunisse.

Au-delà de l’anecdote, ces nouvelles semblent indiquer du côté de Kiev un profond changement, presque intellectuel. La russophobie primaire, sport national de la junte déchue, paraît ne plus être de mise, même chez un agité du bocal comme Saakachvili. A suivre…

Dans la mythologie grecque, Momos était la déesse du sarcasme et de la moquerie. Il semble bien que la belle se soit réveillée de son sommeil olympien pour jeter son dévolu sur l’Europe de l’est. Alors que l’Ukraine s’apaise peu à peu, le flambeau de la névrose a été reprise par sa voisine septentrionale. En mai, nous revenions sur la situation en Biélorussie :

Le trublion Loukachenko n’en finit pas de faire des siennes, et nous ne parlons pas ici de ses mesures quelques peu folkloriques pour lutter contre le coronavirus, au premier rang desquelles la consommation apparemment nécessaire et suffisante de vodka.

Si le président biélorusse est vu comme un allié de Moscou, les frictions entre ces deux-là ne sont pas nouvelles. Elles surgissent régulièrement, souvent causées par une querelle sur le prix du gaz ou du pétrole, dans un contexte plus général de vraie-fausse intégration entre les deux pays. Tout rentre généralement dans l’ordre quand le grand frère russe accepte de faire une ristourne. Jusqu’à la prochaine crise…

Justement, le Kremlin vient peut-être de se lasser définitivement de Loukachenko, d’autant plus que le sémillant moustachu n’a pas désavoué les appels du pied de l’OTAN en février dernier, quelques jours après avoir reçu en grande pompe le pompeux Pompeo à Minsk. Cette tactique habituelle pour faire monter les enchères commence sans doute à exaspérer Moscou. Ceci pourrait expliquer une petite nouvelle passée inaperçue mais susceptible de peser lourd à l’avenir sur cette case importante de l’échiquier eurasiatique.

Les prochaines élections présidentielles auront lieu fin août et un nouveau candidat est apparu. Le nom de Viktor Babariko ne vous dit sans doute rien mais, tout récemment, il était encore président du conseil d’administration de BelGazpromBank qui, comme son nom l’indique, est liée au géant gazier russe. S’il se défend d’être l’homme de Moscou, son parcours professionnel doit tout de même instiller quelques doutes dans l’esprit de Pompeo & Co.

Peut-il gagner ? Loukachenko, qui se présente pour la sixième (!) fois, avait l’habitude de verrouiller l’appareil pour atteindre des scores soviétiques mais il semble que ce ne sera plus le cas cette année. L’économie s’écroule, la nomenklatura n’est plus avec lui et il traverse une crise de légitimité sans précédent. Si l’ami Babariko remporte l’élection, verra-t-on un rapprochement supplémentaire voire une intégration avec la Russie ? Beaucoup de questions et peu de réponses pour l’instant…

Là non plus, ça n’a pas traîné : Babariko a tout simplement été arrêté ! Les faits se sont déroulés le 18 juin, le jour même où il a annoncé avoir les 100 000 signatures nécessaires pour participer à la présidentielle, provoquant d’énormes manifestations à Minsk.

Sentant qu’il y était allé un peu fort, mais préférant doubler la mise plutôt que revenir en arrière, Loukachenko (qui est évidemment le seul à avoir ses 100 000 signatures) a crié au complot. Et là, notre divine Momos a dû écrire le script de la tragi-comédie : le liderissimo moustachu accuse sans rire la Russie et la Pologne d’être derrière les tentatives de déstabilisation. Ce serait bien la première fois que Moscou et Varsovie se retrouvent dans le même camp !

Ironie de l’histoire, Loukachenko, qui a tenté pendant des années de se présenter comme l’intermédiaire entre Est et Ouest, risque maintenant de se mettre tout le monde à dos, Russie comme Occident. Pour sa population, c’est déjà fait, et deux hypothèses s’offrent à nous.

S’il « gagne » l’élection et parvient à contenir la colère populaire en restant au pouvoir, il sera vraisemblablement obligé de faire amende honorable et d’aller à son Canossa moscovite. Le pays est profondément dépendant de la Russie, notamment sur le plan énergétique, et toute tentative de diversifier son approvisionnement (voir les récentes œillades à tonton Sam) n’est que symbolique, comme le reconnaît lui-même un think tank impérial.

S’il est débordé par un soulèvement populaire, il sera très intéressant de voir dans quel sens celui-ci ira : pro-russe ou pro-occidental ? Nous avons vu il y a quelques années que les inénarrables ONG américaines avaient une présence non-négligeable en Biélorussie, même s’il ne faut sans doute pas y exagérer leur importance. Dans le même temps, la population est majoritairement russophone et russophile et un scénario à l’ukrainienne semble difficilement envisageable.

Il reste un mois jour pour jour avant les élections. Il sera à suivre avec attention…

***

Un très grand merci aux fidèles lecteurs qui continuent de faire des dons au blog. Votre générosité m’honore, croyez-le bien.

Avec gratitude.Tag(s) : #Europe#Ukraine#Russie

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2020/07/europa-orientalis.html

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