De l’URSS aux USSA

De l’URSS aux USSA

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

   mercredi 22 juillet 2020

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De l’URSS aux USSA

22 juillet 2020 – Comme on l’a vu hier en détail dans ce Journal-dde.crisis, on parle beaucoup du parallèle entre les USA, bientôt USSA (United Socialist States of America) si Black Lives Matter l’emporte aux présidentielles. Si vous voulez, effondrement pour effondrement, avec la cerise sur le gâteau que ce sont surtout les commentateurs des USSA qui évoquent le scénario et ses similitudes avec l’URSS. L’invité d’hier dans ces pages, le Russe Artem Loukine mentionnait précisément ce phénomène en introduction de son texte sur le sujet :

« …Aujourd’hui, ce ne sont pas les spécialistes russes, mais plutôt les spécialistes américains qui prédisent une montée du sécessionnisme aux États-Unis, car “la pandémie et les protestations ont mis en évidence les divisions régionales aux Etats-Unis”. Certains vont même jusqu’à affirmer que l’adhésion au mouvement de sécession des États devrait aboutir à des “entités plus heureuses et moins corrompues”, confédérées dans une version nord-américaine de l’UE… »

Sans doute aiguillonné par cette remarque de Loukine, RT.com a été chercher un de ces textes américanistes sur la chute du système de l’américanisme comme double de la chute de l’URSS, et l’a publié dans ses colonnes. Cela donne « Today’s USA : striking similarities to pre-collapse USSR », du professeur d’Histoire à l’Université de Princeton Harold James. On lit ce texte ci-dessous et l’on voit que l’auteur accorde une importance considérable au dollar, au rôle et à l’avenir du dollar, d’une façon qui est, d’une façon paradoxalement contraire à son propos, incomparable avec ce qui s’est passé dans le cas de l’URSS…

(…A  moins, – et l’idée serait historiquement des plus intéressantes, – que l’on brise les canaux des catégories et que l’on propose l’idée que l’idéologie communiste fut à l’URSS ce que le dollar fut et est encore aux USA : un moyen de conquête insidieuse, de domination par la contrainte, – un moyen au service du “déchaînement de la Matière”, certes.)

Pour le reste, je pense qu’il ne serait pas inintéressant que j’apporte la pierre brûlante de mon souvenir, – pour ne pas parler de nostalgie (!), – puisque j’ai vécu cette séquence de l’effondrement de l’URSS, comme journaliste intéressé au premier chef dans cette matière, dans un lieu (Bruxelles) où la politique internationale et les relations Est-Ouest étaient exacerbées. Et ainsi voit-on sans le moindre doute des similitudes entre l’effondrement de l’URSS et celui, en cours, des USSA…

(Plus encore… J’en serais à me demander si cette éruption de gauchisme à la mode du “marxisme culturel” aux USA, laquelle m’autorise à parler de ‘USSA’, n’est pas un coup de main des dieux pour apporter la marque indélébile de la proximité des deux effondrements, un peu comme la fleur de lys sur l’épaule de Milady, – le marxisme, ou ce qu’on en a fait, comme “marque du Diable” pour les deux effondrements.)

J’ai déjà donné des échos de mes souvenirs de cette période, et particulièrement de l’URSS très directement (« Au temps de Gorbatchev… ») et de la fable, la narrative ébouriffante d’impudence et de menteries neoconnes, à laquelle pourtant (ou “justement”) tout le monde croque aujourd’hui à belles dents, de l’URSS descendue en flammes par les USA de Reagan chevauchant sur sa monture, à coups de dépenses militaires grâce au simulacre de la “guerre des étoiles” (SDI pour Strategic Defense Initiative, ou ‘Stars War’) du même Reagan et de son six-coups.

Dans les diverses rubriques que j’aborde ci-dessous, je mentionne une fois de plus ma très forte et très honorable conviction que l’URSS en fer-blanc, au bord de l’essoufflement paralytique, vieillie, pourrie et vermoulue par la gangrène de la corruption, a été liquidée par la glasnost de Gorbatchev, comme exposée dans le texte déjà référencé.

(D’une certaine façon, je veux dire à la façon de l’américanisme, Trump pourrait figurer comme une sorte de Gorbatchev-involontaire des USA, parce que sa venue a déchaîné une sorte de glasnost pour ceux qui veulent bien avoir l’amabilité d’ouvrir les yeux pour regarder l’état actuel des États-Unis, les troubles en cours, le débat et la tactique contre Covid19 et tout le reste… C’est ce que nous avons nommé « Le Moment-‘glasnost’ du Système »)

Quelques remarques plus concentrées sur des domaines identifiés, concernant les similitudes entre les deux systèmes, les deux “superpuissances” de la Guerre froide, au moment de leur(s) effondrement(s).

• La direction politique jusqu’à la paralysie et à la gérontocratie. A partir de la mort de Staline (1953), le caractère déstructuré du pouvoir soviétique a pris le pas sur le caractère terroriste et totalitaire institué par “l’Ingénieur des Âmes”, avec une dégradation régulière et une perte d’autorité à mesure du “Centre” politique (le PC et son idéologie). Les dernières années-Brejnev (1975-1982) ont conduit à une gérontocratie, aspect ultime de la paralysie du pouvoir, avec des vieillards malades (Andropov et Tchernenko) se succédant au pouvoir jusqu’au quasi-effondrement entériné par la nomination de Gorbatchev. En effet, Gorbatchev devint le contraire de ce que les ‘experts’ occidentaux prévoyaient (Brzezinski annonçait en décembre 1985 un “rajeunissement” de la fermeté et de l’autorité du pouvoir en URSS, avec Gorbatchev).

Les USSA ont suivi une voie assez parallèle, à partir de l’assassinat de Kennedy et l’installation de Johnson : le Vietnam, le Watergate, les scandales de la CIA jusqu’à la crise pétrolière avec l’Iran (et les otages de Teheran) durant les années 1970, les interventions secrètes ou officieuses en Afghanistan et au Nicaragua, jusqu’à l’Irangate qui faillit provoquer la destitution de Reagan, le pouvoir US s’est érodé très profondément jusqu’à la fin de la Guerre Froide. A partir de là, il survécut sur une narrative de l’hyperpuissance, avec continuation à l’occasion du 11-septembre débouchant sur un faux État-policier, sans véritable capacité d’affirmer son autorité comme on le découvre chaque jour aujourd’hui, dans nombre de rues de nombre de villes.

Enfin, à l’occasion de l’arrivée de Trump, on a donc découvert que les USSA sont également une gérontocratie. Le président et les candidats sérieux ont tous plus de 70 ans, souvent plus proche des 80 comme Joe Biden, qui paraît parfois comme une réplique à l’identique quoique plus rigolarde et peloteuse, de l’indescriptible Tchernenko des années 1984-1985.

• L’autonomie égoiste et l’atomisation hostile des centres de pouvoir. La paralysie du pouvoir en tant que tel est complète aujourd’hui à Washington et dans le pays, où les centres de pouvoir et les pouvoirs intermédiaires affirment de plus en plus leurs capacités. Il s’agit d’un mouvement centrifuge classique pour une Fédération ébranlée, lequel mouvement met en lumière les faiblesses structurelles et peut-être mortelles dans un terme pas si lointain du pays.

Un mouvement analogue avait eu lieu en URSS, mais d’une façon moins déstructurante puisqu’il affectait les républiques regroupées par l’URSS. Le mouvement centrifuges a détruit l’URSS mais a permis la résurrection de la Russie. Les USSA, s’ils sont dans la même dynamique, ne sont absolument pas dans cette situation ; ils sont dans une posture bien pire parce qu’ils n’ont pas une puissance centrale à la structure historique aussi forte, sinon souveraine, que la Russie par rapport à l’URSS.

• L’armée et les impasse paradoxales des technologies. La proximité conceptuelle des deux “empires” du point de vue de la puissance militaire est évidente. Ils se sont tous les deux appuyés sur la puissance militaire pour affirmer leurs capacités de contrainte et de pression, pour proclamer leur fonctionnalité d’imperium. Si la puissance militaire US est effectivement aujourd’hui autant en crise que l’était celle de l’URSS à la fin des années 1970, c’est paradoxalement pour des raisons techniques inverses. Les militaires soviétiques reconnaissaient à la fin des années 1970 qu’ils n’avaient pas la capacité de développer des technologies avancées, et cette impuissance fut, – autre paradoxe, – la véritable cause de la glasnost, les militaires ayant besoin du développement d’une base technologique civile impliquant une libéralisation civile et une “libération de la parole”, notamment avec l’accès à l’informatique, dont Gorbatchev se chargea dès son arrivée au pouvoir. (Confidences du maréchal Ogarkov au journaliste Leslie Gelb en mars 1983 à Genève.)

Aujourd’hui, le Pentagone et le Complexe Militaro-Industriel (CMI) ont dépassé leur “principe de Peter” et poursuivent une course folle à l’impasse. Les technologies avancées coûtent de plus en plus cher et deviennent trop complexes pour fonctionner dans les milieux où évoluent les systèmes d’arme ; il en résulte qu’on achète de moins en moins de systèmes d’arme, géométriquement de plus en plus cher et au fonctionnement opérationnel absolument aléatoire. Le CMI US paralyse l’orientation de l’économie US, comme celui de l’URSS le faisait pour cette  puissance. (Il y avait d’ailleurs, à l’époque de la grande expansion des armements des années 1970, une sorte de complexité objective pour les deux CMI, pour obliger à l’accélération de la production.) Certains analystes, comme James Carroll, estiment que Gorbatchev a réussi à l’exploit peu ordinaire détruire le CMI soviétique, ce qui semble se démontrer sous Poutine où un budget dix fois moins élevé que celui du pentagone produit diverses catégories d’armement, notamment stratégiques, plus efficaces dans une mesure sans précédent. Gorbatchev lui-même juge que le CMI fera s’effondrer les États-Unis.

• La corruption, gangrène de l’économie et du reste. Au début des années 1980, une ‘économie parallèle’, véritable ‘marché noir’, s’était développée complèmentairement au vrai simulacre d’économie que produisait l’URSS. Cette ‘économie de marché noir’ comptait pour 20% de la richesse du pays et permettait l’introduction en URSS de marchandises venues de l’Ouest, pour la vie courante, la nourriture, l’habillement, les équipements domestiques, etc., des populations Cette structuration était connue des autorités et s’insérait durant la période Brejnev dans la structuration de la corruption généralisée, développée sur des bases locales et régionales, dans les diverses ‘républiques’ avec des relais à Moscou et des liens organiques avec le Parti, à côté d’une solide structure du crime organisé. Les “Services”, notamment le KGB, ont notablement réussi à moins être impliqués dans cette corruption que leur grand pendant américaniste qu’estr la CIA.

La corruption aux USSA a une toute autre forme, quasiment officialisée et ‘blanchie’ comme l’on fait de l’argent sale, sous la forme du lobbying, du financement des campagnes, etc. La corruption des USSA est largement aussi lourde et aussi parasitaire que la corruption en URSS au moment de son effondrement, particulièrement pour la politique, soumise à un nombre incalculables de contraintes, de barrières, d’obstacles, et donc figée dans un dédale d’obligations contradictoires et souvent proches d’être illicites. Les liens entre les organes officiels et les réseaux de trafic de drogue, le crime organisé, etc., est largement connu et exposé, notamment dans le chef de  la CIA. L’Agence est notablement plus corrompue depuis une trentaine d’années, – particulièrement depuis le mandat Reagan, qui l’a complètement corrompue en la “privatisant” dans ses activités subversives, notamment grâce à l’action de William Casey (1981-1987), ami de Reagan, homme de Wall Street et des contacts avec le crime organisé et les réseaux financiers.

L’URSS est morte en 1985, comme les USSA tels qu’en l’état pourraient mourir en 2021, des mêmes maux de paralysie, d’impuissance, d’obésité, de conformisme entraînant la zombification de la psychologie. Mais l’URSS s’est offert in extremis un croquemort de qualité, doublé d’un notaire chargé de veiller sur l’héritage. Gorbatchev a développé, “à l’insu de son plein gré”, sans qu’il en ait fait le calcul ni eu la conscience, une mécanique de dissolution de l’URSS pour laquelle il est injustement honni, en (r)ouvrant les consciences et les psychologies russes, – qui soutiennent et expriment la gloire de l’âme russe, – avec la glasnost pseudo-soviétique. Il a ainsi, à dix ans d’intervalle, préparé Poutine et la renaissance de la Russie : l’âme russe est renée sur les décombres de l’URSS au prix d’un calvaire imposé par le capitalisme, se montrant à peu près, à sa façon, aussi dévastateur que le communisme.

Il est rien de moins qu’évident qu’un “American-Gorbatchev” puisse faire son apparition. Un temps, – quelques mois, sinon quelques semaines, – l’on crut qu’Obama pourrait tenir ce rôle. Espoir complètement déçu, devant un Système d’une vigilance extrême et d’une exceptionnelle puissance à l’encontre de ceux qu’il peut frapper. Encore récemment, le Système a englouti une Tulsi Gabbard qui s’est complètement effacée. (Un des lecteurs-commentateur de l’article de RT.com annonçant la capitulation de Tulsi Gabbard lors des primaires démocrates de 2020 [ralliement à Biden, retrait de la plainte contre Clinton] a eu cette phrase courte et tranchante, qui pourrait être une épitaphe symbolique pour le simulacre que monte le système de l’américanisme pour nous parler de son American Dream : « Bonne décision de Tulsi. Son espérance de vie vient de s’allonger notablement. »)

Ci-dessous, donc, « Today’s USA : striking similarities to pre-collapse USSR », du professeur d’Histoire à l’Université de Princeton Harold James.

Semper Phi (*)

Note

(*) Cette drôle de signature vaut quelques explications avec les implications ainsi suggérées : nous nous en sommes enquis auprès du chroniqueur … Il nous conta donc ceci : dans sa fougueuse jeunesse, il était, comme tout un chacun, complètement phagocyté par l’américanisme et particulièrement fasciné par le bruit des armes, ses exploits hollywoodiens et ses coutumes. Ainsi était-il fasciné par les fameux Marines, dont John Wayne (qui se garda bien de s’engager) nous vantait la gloire impérissable. Ainsi apprit-il que la devise du Corps des Marines, par ailleurs créatrice d’une véritable tradition qu’il importe de saluer, se dit Semper Fidelis en latin, soit “Toujours fidèles” ; et les Marines en vadrouille ou en virée lors des escales ont coutume de se reconnaître entre eux par l’abrégé de “Semper Fi”. Utilisant son prénom qui faisait l’affaire, notre chroniqueur a pris l’habitude de signer parfois d’un ironique Semper Phi, qui n’indique pas le retour à ses fascinations d’origine mais plutôt la volonté d’affirmer une fidélité qui lui importe. Par l’utilisation de la chose, il entend conclure son propos par une affirmation de plus de la fidélité de dedefensa.org à lui-même et à tous ceux qui lui sont proches, – et donc à vous, ses lecteurs. Semper Fi

https://www.dedefensa.org/article/de-lurss-aux-ussa

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