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La Russie n’a jamais été aussi proche des Talibans

La Russie n’a jamais été aussi proche des Talibans

Dans un revirement dont l’histoire seule a le secret, la Russie de Vladimir Poutine a encore accentué son rapprochement avec les Talibans, 30 ans après le retrait des troupes soviétiques stationnées en Afghanistan. Nés de la résistance islamique à l’intervention soviétique (1979-1989), les Talibans ont trouvé en Moscou un partenaire non seulement prêt à jouer le rôle d’entremetteur mais dont les intérêts sont de plus en plus alignés avec les leurs. La Russie a toujours affirmé chercher une solution de compromis pour restaurer la paix. Elle semble désormais pencher de plus en plus en faveur des Talibans, au détriment du gouvernement de Kaboul.

Notables afghans hostiles au gouvernement officiel et Talibans réunis à Moscou en mai 2019.
Représentants des Talibans et politiques afghans à Moscou

Le 27 mai dernier avait lieu le centenaire des relations diplomatiques russo-afghanes. A cette occasion, représentants des Talibans et politiques afghans se sont retrouvés à Moscou en l’absence d’envoyés officiels de Kaboul. L’ancien président Hamid Karzai était présent. Si le gouvernement du président Ghani s’est empressé de dénoncer cette rencontre, elle témoigne de l’influence faiblissante du gouvernement démocratique afghan, tenu à bout de bras par une coalition occidentale.

Alors que la Russie avait depuis 2016 parrainé des négociations selon le format de Moscou, incluant le Pakistan, l’Inde, la Chine, l’Iran et l’Afghanistan, elle a, pour la première fois en février 2019, accueilli des représentants des Talibans et des notables afghans extérieurs au gouvernement. Un tel format met en cause la légitimité du gouvernement d’Ashraf Ghani, qui ne contrôle déjà plus que 40% du territoire afghan.

Des liens de plus en plus resserrés

Ce nouveau positionnement de la Russie s’inscrit dans une évolution plus vaste. Les échanges entre Talibans et officiels russes remonteraient à 2005, alors que les Talibans n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Les discussions visaient à réduire l’activisme de militants islamistes dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, en particulier en Ouzbékistan. Le regain de puissance des Talibans pouvait servir les intérêts de Moscou dans un contexte de tensions croissantes avec Washington. La crainte d’activités terroristes incitait cependant à la circonspection.

Cela a motivé la mise en place du format de Moscou. Celui-ci devait servir un quadruple objectif : affirmer la position de Moscou comme intermédiaire entre Kaboul et les Talibans, renforcer le rôle de l’Organisation de Coopération de Shanghai dans la région, s’imposer comme un entremetteur entre les Talibans et les Etats-Unis, endiguer les ambitions de la Chine en Afghanistan.

Les Talibans, gage de sécurité pour Moscou

Malgré ce positionnement, les accusations de vente d’armes aux Talibans ont été nombreuses ces dernières années, bien que ces ventes aient vraisemblablement été également destinées à d’autres groupes. Le retournement de Moscou en faveur des Talibans repose sur trois piliers. Le premier est la puissance militaire et politique croissante de ces derniers. Leurs nombreuses offensives contre les forces régulières afghanes ont démontré leur capacité à s’imposer.

Le second pilier est la lutte contre l’État Islamique, présent en Afghanistan comme dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. Aux yeux des russes, les Talibans se sont avérés être les plus aptes à le combattre. De surcroît, les autorités russes considèrent que les Talibans seront plus à même de contrôler les trafics de drogues. L’Afghanistan est en effet l’une des plaques tournantes du trafic mondial de drogue et l’un des principaux centres de production. Bien que les Talibans bénéficient du trafic d’héroïne à hauteur de 100 à 300 millions de dollars par an, la Russie pense pouvoir infléchir leur position sur ce sujet.

Moscou pourrait ainsi accélérer les négociations en cours entre Washington et les Talibans. En renforçant la position de ces derniers face au gouvernement officiel de Kaboul, elle pourrait accentuer la pression sur les négociateurs américains, confrontés à une guerre sans issue. Ironie de l’histoire, les Talibans pourraient revenir au pouvoir grâce au soutien russe, alors même que le soutien américain aux moudjahidines lors de l’invasion soviétique avait permis l’ascension des Talibans dans les années 1990. Pour autant, il ne faut pas oublier le morcèlement assez important du mouvement taliban en factions plus ou moins rivales. Si Moscou tire parti de ces rivalités pour imposer son calendrier, un Afghanistan contrôlé par un régime taliban faible pourrait devenir un nouveau havre terroriste.

Sources :

RAMANI Samuel, “Russia’s Falling Out With Kabul”, The Diplomat, 6 juin 2019 – https://thediplomat.com/2019/06/russias-falling-out-with-kabul/

RAMANI Samuel, “Russia and the Taliban: A Closer Look”, The Diplomat, 29 décembre 2016 – https://thediplomat.com/2016/12/russia-and-the-taliban-a-closer-look/

ENGEL RASMUSSEN Sune, “Russia accused of supplying Taliban as power shift creates Strange bedfellows”, The Guardian, 22 octobre 2017 – https://www.theguardian.com/world/2017/oct/22/russia-supplying-taliban-afghanistan

About Adrien VILLARD

La Russie n’a jamais été aussi proche des Talibans

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/actualite-analysee/41005-russie-jamais-aussi-proche-talibans

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Voici Comment Les Incidents Techniques Affectent Les Hélicoptères En Afghanistan

Analysis

Voici Comment Les Incidents Techniques Affectent Les Hélicoptères En Afghanistan/Here’s How Aircraft Technical Incidents Occur In Afghanistan

Depuis le début de la guerre en Afghanistan, des dizaines, voire des centaines d’aéronefs et d’hélicoptères appartenant soit à la coalition internationale soit à des organisations privés se sont abîmés dans les montagnes de ce pays enclavé d’Asie. Officiellement, tous ces appareils volants ont été endommagés ou perdus suite à un ou plusieurs incidents techniques. Ce que l’on sait peu est que dans la plupart des cas, ce fameux “incident technique” est une roquette RPG, des tirs de mitrailleuse lourde ou un missile Sam portatif comme celui, très vraisemblablement un 9K32 Strela, qui apparaît dans cette vidéo d’anthologie.

Les incidents techniques ont succédé aux mauvaises conditions météorologiques, deux causes assez vraisemblables susceptibles de causer le crash d’aéronefs. Plus récemment, les aéronefs de combat les plus avancés ont eu maille à partir avec des… oiseaux migrateurs.

En Afghanistan, les aéronefs tombent si fréquemment que les bergers des régions reculés de ce pays croient que c’est un phénomène naturel et qu’il en est ainsi.

Un jour, on saura réellement combien d’avions et d’hélicoptères ont été abattus durant la désastreuse guerre d’Afghanistan. Pour le moment, c’est un sujet plus que tabou, puisqu’il n’existe pas.

https://strategika51.org/archives/62764

Beijing, Moscou et Washington s’accordent en secret sur l’Afghanistan

Beijing, Moscou et Washington s’accordent en secret sur l’Afghanistan

  

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Des négociations entre les États-Unis et leurs ennemis Talibans se sont tenues au Qatar, en l’absence de représentants du gouvernement afghan. Sur pression du Pentagone, le président Trump a dû revenir sur son intention de retirer sans attendre les troupes US d’Afghanistan. Tandis que des consultations entre factions afghanes sous présidence russe se sont tenues en Russie.

En définitive, les États-Unis, la Russie et la Chine ont débuté en mars 2019 des consultations trilatérales pour ramener la paix en Afghanistan.

Selon le dernier rapport trimestriel de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Unama), le nombre de victimes imputables au gouvernement afghan est désormais plus élevé que celui des victimes imputables aux insurgés [1].

Après une première réunion à Washington, une seconde réunion tripartite s’est tenue à Moscou, le 25 avril 2019. Y participaient Deng Xijun (Chine), Zalmay Khalilzad (États-Unis) et Zamir Kabulov (Russie).

Entre les deux réunions, le département d’État US a débuté une réorganisation de son ambassade à Kaboul. Celle-ci abritait 1 500 collaborateurs et devrait diminuer de moitié son personnel dans les semaines qui suivent. Washington n’a pas cherché à justifier cette réduction auprès de la presse.

Le communiqué final de la réunion de Moscou [2] souligne que les trois Grands s’accordent
- à encourager les Talibans à lutter contre les organisations terroristes internationales (principalement Daesh, Al-Qaïda et le Mouvement islamique du Turkestan oriental) et contre la production de drogues.
- à participer à des négociations non seulement avec les États-Unis pour un retrait progressif des forces étrangères, mais aussi avec le gouvernement afghan.

Ces réunions tripartites sont actuellement les seules organisées sur ce format. Aucune photographie officielle n’a été diffusée.

[1Afghanistan Protection of Civilians in Armed Conflict Quarterly Report — 1 January to 31 March 2019, Unama, 24 April 2019.

[2] “Consensus on Afghan Peace Process by Russia, China and the United States”, Voltaire Network, 25 April 2019.

https://www.voltairenet.org/article206322.html

Voici à quoi ressemblera l’Afghanistan post-étasunien multipolaire

Voici à quoi ressemblera l’Afghanistan post-étasunien multipolaire


Par Andrew Korybko – Le 31 janvier 2019 – source eurasiafuture.com

andrew-korybkoL’Afghanistan dispose d’une opportunité unique : il peut devenir, à l’issue du possible retrait étasunien fin 2020, le composant vital et irremplaçable de l’anneau d’or des grandes puissances multipolaires. Mais il n’atteindra sa destinée géostratégique que si ses nombreux partenaires régionaux partagent cette vision de l’avenir.

Échec après échec après échec

La possibilité très concrète d’un retrait étasunien d’Afghanistan à la fin 2020 présente une chance de changer du tout au tout le paradigme géostratégique régional, en direction de la multipolarité ; il s’agirait d’un changement d’une importance historique sans égale. De nombreux facteurs motivaient la guerre étasunienne contre l’Afghanistan, et les raisons géopolitiques figuraient en tête de liste ; viser à établir une base trans-régionale aux croisements de l’Asie centrale, de l’Asie du Sud, et de l’Asie de l’Ouest, base de laquelle les USA pourraient dès lors exporter leur influence par divers moyens : Révolutions de couleur, guerres non-conventionnelles à tête de pont terroriste, ou une combinaison de celles-ci avec des guerres hybrides. Les USA ont échoué par trois fois à établir cette base : les deux premières fois lors de leurs tentatives de catalyser un « Printemps centre-asiatique » en 2005 et 2010, puis la troisième en essayant d’utiliser Daesh contre les États voisins à partir de 2015.

La retraite étasunienne face aux Talibans

Actant leur échec à exploiter la position de l’Afghanistan comme tremplin de déstabilisation pour l’espace trans-régional, le seul recours raisonnable qu’il reste aux USA est d’essayer de conclure un accord pragmatique avec les Talibans, qui pourrait conserver aux sociétés étasuniennes le privilège d’extraire des ressources naturelles du pays, en échange d’un retrait total. Côté Talibans, il se raconte que le « compromis » qu’il pourraient acter serait d’accepter l’autorité du gouvernement de Kaboul et de renoncer à leurs souhaits passés d’établir un monopole du pouvoir à l’avenir. Si les USA se retirent véritablement d’Afghanistan et que les Talibans tiennent parole et fonctionnent dans le respect des structures de l’État (chose qui reste incertaine, car rien n’est confirmé et beaucoup de choses peuvent encore se produire d’ici fin 2020), on pourrait voir le pays ouvrir une nouvelle page de son histoire.

Il est probable que les USA essayeront de mettre en œuvre un « plan B », comme par exemple déployer des mercenaires à la place de leurs soldats, positionner des forces spéciales de « réaction rapide » dans un pays voisin, tel l’Ouzbékistan de plus en plus favorable aux USA, et/ou conserver le droit de lancer des frappes de missiles contre les bases suspectées des groupes terroristes internationaux que les Talibans ne voudraient ou ne pourraient pas détruire (cela pourrait être prévu dans leur pacte de paix avec les USA). Cela étant dit, le milliardaire qui tient le rôle de président des USA semble avoir compris que l’heure a sonné de mettre fin aux coûts prohibitifs engendrés par ce conflit pour son pays, et de se retirer de ce bourbier pour mettre à profit les ressources de son gouvernement ailleurs et plus efficacement, d’autant plus que sa campagne de ré-élection l’an prochain promet d’être tendue. Les USA pourraient donc bel et bien décider de panser leurs plaies de ce conflit, et mettre en œuvre un vrai retrait.

Garantir la stabilité au travers d’une connectivité vers l’OCS

Si tel était le cas, et si les Talibans apportaient des gages d’une coopération pragmatique avec Kaboul, il reviendrait à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) de trouver son chemin jusqu’à l’Afghanistan et de contribuer à la stabilisation du pays, en apportant toute l’aide socio-économique dont le pays aura grand besoin dans cette phase de transition sensible. Parmi les nombreux pays membres de l’OCS, trois présentent une influence directe sur ce théâtre : le Pakistan, la Russie et l’Iran, et chacun d’entre eux présente des intérêts de sécurité nationale dépendants de la stabilité de l’Afghanistan. Aucun d’entre eux ne veut voir l’Afghanistan se transformer en nid à terroristes – à l’image de l’Irak juste après le retrait étasunien de ce conflit ; et aucun des trois pays ne veut non plus « aller s’enliser » en répondant par soi-même aux menaces du terrain. Il est donc probable qu’il essayeront d’établir un « équilibre » dans leurs coopérations avec les Talibans et Kaboul, pour parvenir à ces fins.

L’Afghanistan et son proche environnement régional. Source : wikipedia

Tant que l’Afghanistan ne glisse pas en arrière vers une guerre civile intense comme celle des années 1990, il n’aura pas trop à se soucier des menaces terroristes ou de nature asymétriques, telles que des « Armes de migrations massives » venant affluer à leurs frontières. L’opportunité devrait être belle de construire le chemin de fer RuPak, (reliant la Russie et le Pakistan, comme son nom l’indique) en passant par l’Asie centrale et l’Afghanistan, et étendre l’influence économique de l’Iran sur son voisin au travers du couloir de Chabahar, mis en œuvre par l’Inde, et qui constitue la branche orientale du couloir de transport Nord-Sud [North–South Transport Corridor (NSTC), NdT]. Quant au Pakistan voisin, l’Inde ne présente pas d’autre intérêt stratégique en Afghanistan que de jouer l’encerclement stratégique de son rival, et d’y contrer l’influence des Routes de la soie chinoises ; il serait donc possible, en théorie, que les intérêts des deux grandes puissances asiatiques convergent ici au lieu de se tenir en compétition. Voilà le scénario idéal, qui est loin d’être garanti, mais nous tenions ici à centrer notre présentation sur les bénéfices de ces projets de connectivités pour toutes les parties.

L’avant-garde pakistano-russo-iranienne

La situation géographique de l’Afghanistan lui accorde l’opportunité unique d’entrer en tant que composant vital dans le fonctionnement de l’anneau d’or des grandes puissances multipolaires : un processus de stabilisation continu du pays garantira le succès de cette vision d’intégration ambitieuse entre la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran, la Turquie, ainsi que les Républiques d’Asie centrale (et l’Inde, si celle-ci parvient à percer en termes d’infrastructures jusque cet espace trans-régional, et ne « tombe » pas entièrement dans le camp étasunien). Mais pour voir cette intégration réussir, tout ces peuples doivent devenir parties prenantes de cette vision, chose qui ne peut se produire qu’en suite de réformes politiques (potentiellement aussi radicales que la « décentralisation ») et de progrès socio-économiques. Ces progrès pourront être réalisés grâce aux projets de connectivité que nous avons mentionnés ci-avant (chemin de fer RuPak, couloir de Chabahar, Route de la soie). Avant tout, la sécurité de l’Afghanistan doit être garantie, et c’est là que le Pakistan, la Russie et l’Iran ont un rôle clé à jouer.

Chacune de ces trois grandes puissances d’Eurasie, de par le rôle d’avant garde qu’elle a à jouer en raison de sa situation de voisin (situation indirecte dans le cas de la Russie, le Tadjikistan étant membre de l’alliance de défense mutuelle qu’est l’Organisation du traité de sécurité collective – OTSC), a le droit à des partenariats privilégiés avec Kaboul et les Talibans – c’est également le cas de l’Ouzbékistan et du Turkménistan, dans une moindre mesure. La Chine travaille déjà en forte proximité avec les deux partis au pouvoir en Afghanistan, mais s’est jusqu’ici interdite toute coopération avancée en terme de sécurité dans le pays par crainte des risques d’« enlisement ». Il relève donc du partenariat stratégique russo-pakistanais de joindre l’Iran à ses rangs, comme partenaire multilatéral en Afghanistan. Cela amènera à l’implantation de solutions de sécurité dans le pays de la part de ces trois pays, mais donnera également à Téhéran une raison d’« équilibrer » son centrage stratégique vers l’orient, face aux nouveaux défis du « Machrek ».

Conclusion

La perspective très réaliste de voir les USA se retirer d’Afghanistan fin 2020 constituerait un événement de bouleversement s’il a lieu, qui ouvrirait la possibilité de renforcer la multipolarité dans le cœur géostratégique de l’Eurasie, sous réserve que la paix et la sécurité puissent être assurées dans ce pays ravagé par la guerre après le départ des USA. Pour garantir ces conditions, la Russie et le Pakistan devront prendre la direction d’une sécurisation des zones périphériques Nord et Sud du pays depuis l’extérieur, avant d’intégrer l’Iran dans une matrice de sécurité régionale qui pourrait dès lors servir de cadre au développement socio-économique qui s’ensuivra. La Chine constitue un partenaire économique naturel de l’Afghanistan, ce qui n’est pas le cas de l’Inde ; mais il reviendra en fin de compte au choix souverain des instances qui auront le pouvoir en Afghanistan de décider ou non de l’inclure dans leur cadre de développement multipolaire. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier que la Russie et le Pakistan seront les forces déterminantes dans l’Afghanistan post-USA ; leur projet de chemin de fer RuPak représente le projet le plus prometteur pour l’Afghanistan d’après guerre.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/voici-a-quoi-ressemblera-lafghanistan-post-etasunien-multipolaire

 

[NOUVEAU] Billet d’Humeur : « N’abandonnons pas les Afghans »

[NOUVEAU] Billet d’Humeur : « N’abandonnons pas les Afghans »

(AP Photos/Allauddin Khan, File)

Par Patricia Lalonde, le 01/02/2019

En 1999 nous étions une trentaine de femmes de divers pays à avoir entrepris d’aller à Douchanbé au Tadjikistan, proche de la frontière avec l’Afghanistan, pour une conférence organisée par nos amies afghanes alors sous le joug des Talibans. Elles réclamaient leurs droits fondamentaux et en avaient écrit la Charte.

Un vrai combat, contre le Quai d’Orsay à l’époque et les représentants des Nations Unies qui nous expliquaient que les Talibans avaient apporté la sécurité… Certes mais à quel prix !
L’application de la Charia la plus stricte… Aucun droit pour les femmes réduites en fantômes errant dans les rues et encore quand elles ava
ient le droit de sortir.

18 ans plus tard, alors que les Afghanes ont retrouvé leurs principaux droits, que  les écoles pour filles et les universités sont réouvertes, que les Afghanes ont le droit de voter, qu’un quota leur permet d’être représentées au parlement à hauteur de 23%, les voilà à nouveau menacées du retour à un Emirat islamique dictatorial. Au nom de la Paix et de la Sécurité !
Allons-nous de nouveau abandonner les Afghanes et les Afghans ?

L’Envoyé spécial de Washington pour l’Afghanistan Zalmay Khalilzal a entrepris dans un premier temps, des négociations directes avec les Talibans au Qatar sans concertation avec les autorités afghanes. Négociations qui n’avaient jusqu’à présent jamais abouti… Comment les Afghans peuvent-ils accepter que l’avenir de leur pays se trame dans leur dos entre Américains et Talibans, sous l’œil bienveillant du Pakistan ?

Est-ce une récompense faite aux Talibans pour la recrudescence de leurs attentats qui ont fait des milliers de victimes dans tout le pays et à Kaboul ? Est-ce le juste retour sur investissement qui a coûté plus de 1000 milliards de dollars au contribuable américain d’après SIGAR (Inspection pour la reconstruction)  depuis 17 ans ?

Qu’ont demandé les Talibans ? Que les troupes américaines se retirent d’Afghanistan, qu’un gouvernement intérimaire soit constitué.

Qu’ont demandé les américains ? Que l’Afghanistan ne soit plus un «  Safe Heaven » pour Al Qaeda et Daesh. Quelle naïveté… Nombre de Talibans jouent un vrai double jeu depuis longtemps avec El Qaida et Daesh.

Dans un deuxième temps, Zalmay Khalilzal va devoir faire avaler la pilule aux autorités afghanes… En tout premier lieu à son président Asraf Ghani et à son CEO Abdullah Abdullah.
C’est sans compter sur le fait que celui-ci vient de nommer deux fortes personnalités qui seront intransigeantes dans ces négociations : Amrullah Saleh, ancien collaborateur d’Ahmad Shah Massoud, ancien puissant patron des services de renseignement afghans de 2004 à 2010, un des plus fervents combattants contre les talibans au ministère de l’intérieur et Assadullah Khaled, lui-même quelques temps à 
ce même poste avant d’être blessé par un attentat kamikaze des Talibans.

Des élections présidentielles sont prévues le 28 Juillet. Déjà plus d’une dizaine de candidats se sont déclarés : le Président Ghani avec Amrullah Saleh comme vice-président, Abdullah Abdullah, Hanif Atmar, Wali Massoud, le frère du Commandant, et Gulbuddin Hekmatyar, le patron du Hezb Islami longtemps proche du groupe Haqqani, proche des Pakistanais et qui avait été surnommé le « boucher de Kaboul » pendant la guerre civile, etc.

La société civile s’organise pour résister à l‘arrivée possible des talibans au pouvoir.
Preuve que la démocratie est en route. Pourquoi l’Amérique cherche t-elle à donner l’Afghanistan aux talibans ?

Les afghans doivent pouvoir décider eux-mêmes  du prix qu’ils sont prêts à payer pour la paix.

Si l’Amérique de Trump a vraiment décidé de se laver les mains du sort des afghans, l’Europe devrait parler d’une voix forte et empêcher le possible scénario du retour des talibans au pouvoir de devenir réalité.

Florilège de la nouvelle année

Florilège de la nouvelle année

Publié le 3 Janvier 2019 par Observatus geopoliticus in Etats-Unis, Asie centrale, Moyen-Orient, Russie, Gaz

Chers lecteurs, chers amis,

cette nouvelle année, que je vous souhaite excellente, commence sur les chapeaux de roue et nous promet de très belles surprises géopolitiques. Le Grand jeu a ceci de féerique qu’en plus d’être fondamental pour la compréhension du monde, il nous scotche sur nos fauteuils comme le ferait le meilleur Hitchcock…

A tout saigneur tout honneur, l’empire est toujours pris dans les insondables remous provoqués, on le sait, par l’élection de Trump il y a deux ans. Ceux qui pensaient que le Donald se rangerait sagement derrière les injonctions du Deep State en sont pour leurs frais. Pas étonnant que le sinistre McCainistan ait été derrière – c’est officiel maintenant – le dossier Steele, intox assez lamentable laissant entendre que les Russes avaient des informations compromettantes sur le nouveau président américain.

Tout était bon pour saboter sa présidence mais la bête résiste, dans son style caractéristique et inclassable, mêlant certains éléments propres à satisfaire le parti de la guerre et d’autres qui lui font littéralement s’arracher les cheveux. Sa dernière interview a encore fait perler quelques gouttes de sueurs au front des stratèges US et autres clients de l’empire, qui ne savent plus à quel saint se vouer.

Ce qu’il dit en soi n’apprendra certes rien aux observateurs et il ne peut s’empêcher quelques petits moments de gloriole infantiles – non, Donald, l’Iran n’a pas changé depuis que tu es arrivé au pouvoir et Téhéran ne retire pas ses conseillers spéciaux/milices du Moyen-Orient pour faire face à la contestation intérieure…

Mais certaines admissions, certains commentaires pertinents, sont remarquables dans la bouche d’un président américain devant les caméras de télévision. Petit florilège.

En Afghanistan, l’URSS a eu raison d’intervenir dans les années 80 pour contrer les djihadistes [soutenus par Washington, ndlr]. Les Américains y sont depuis 19 ans, dépensant une fortune sans résultat. Les Talibans sont plus forts que jamais [aucune surprise pour le fidèle lecteur] et ils se battent contre l’EI ; laissons nos ennemis se battre entre eux, il serait stupide d’intervenir.

Ce qu’il ne dit pas, c’est que les Américains multiplient les pourparlers avec les Talibans, à Abu Dhabi il y a quelques jours, au Qatar prochainement, alors même qu’ils en accusaient les Russes il y a quelques mois encore. Sur le terrain, les « étudiants en théologie » ont mis la main sur un nouveau district et la carte du pays n’est guère rassurante pour le gouvernement central :

Avec sa décision de retrait partiel d’Afghanistan, le Donald ne fait qu’entériner la défaite programmée des Etats-Unis. Le Royaume de l’insolence, tombeau des empires, a encore frappé !

Sur la Syrie, il est tout aussi clair : La Syrie a été perdue il y a longtemps par Obama. Ce n’est que sable et mort, il n’y a même aucune richesse et nous n’avons rien à y faire. Je ne sais pas d’où sort l’échéance de quatre mois ; je n’ai jamais dit que le retrait se ferait en un jour, il sera progressif, mais il se fera. Nous allons faire en sorte que les Kurdes soient protégés même s’ils ont vendu du pétrole à l’Iran [??]. Les Iraniens, les Russes et Assad détestent encore plus Daech que nous [la presstituée en a avalé son stylo de travers], ne faisons pas le travail à leur place.

Si Israël pensait être rassurée sur les intentions US en dépit du retrait, la dernière sortie de Trump a dû rallumer quelques alarmes. D’autant plus que, outre ses paroles assez ambiguës sur l’Iran, il a prononcé une phrase plus qu’étrange et quelque peu hors contexte : « Franchement, ils peuvent faire ce qu’ils veulent en Syrie« . Crise de nerfs à Tel Aviv. Nous assistons peut-être d’ailleurs à un divorce entre le Donald et le lobby pro-israélien, ce dernier tournant ingratement le dos au président américain qui a pourtant, historiquement, été le plus favorable à Israël…

Mais revenons en Syrie. Chat échaudé craint l’eau froide. Le félin en question, ce sont les Kurdes qui, ne sachant plus quoi attendre des Etats-Unis, continuent leurs négociations avec Damas. Les mots de la porte-parole kurde sont intéressants : « Les FDS ne tiennent plus compte de la présence ou absence américaine en Syrie« . Propos confirmés par un autre officiel du Rojava. De quoi faire se retourner dans sa future tombe le néo-con Lindsay Graham, pour qui un rapprochement Assad-Kurdes serait « un désastre majeur ».

A Idlib, c’est le chaos et cette carte en donne une bonne idée :

La guerre civile inter-barbue a éclaté et cette fois, elle semble partie pour durer. HTS (Al Qaeda pour les intimes) a lancé une attaque en règle contre al-Zinki qui, avec ses alliés pro-Turcs, a répliqué. Dans l’affaire, il y aurait une cinquantaine de morts de chaque côté et HTS occuperait même un poste d’observation turc.

Le sultan, justement, n’est peut-être finalement pas mécontent de la soudaine flambée de violence. Ne sachant plus trop quoi faire de ses barbus après le report sine die de l’offensive prévue contre les Kurdes, il peut toujours les lancer contre Al Qaeda afin de respecter enfin la promesse faite aux Russes d’en finir avec l’Idlibistan.

A Moscou, on boit du petit lait. Les Kurdes continuent leurs avances à Damas, les soldats syriens et américains commencent à se côtoyer sans anicroches à Manbij, les djihadistes d’Idlib s’entretuent, qui s’ajouteront aux 23 000 déjà dégommés en 2018…

Ca n’empêche pas le Kremlin de passer la vitesse supérieure. Et nous ne parlons pas ici de l’inarrêtable missile hypersonique Avangard, qui vole à Mach 20 et devant lequel l’empire n’a aucun moyen de défense. Dans le bras de fer engagé avec Washington, Moscou a inculpé un Américain, Paul Wheelan, d’espionnage deux jours après son arrestation.

Certains ne manquent évidemment pas d’y voir une monnaie d’échange pour faire libérer Maria Butina. Mais il se pourrait que l’accusation soit bien réelle. Les deux faits n’ont peut-être aucun lien mais Wikileaks a révélé il y a peu que les ambassades américaines à travers le monde étaient en train d’accumuler équipement d’espionnage et logiciels de hacker. A suivre…

Quant au Nord Stream II, la pose des tubes a commencé dans les eaux territoriales suédoises. Là encore, le fidèle lecteur aura été prévenu. Washington ne peut rien y faire et c’est d’ailleurs ce qu’a déclaré il y a quelques jours la Commission de Bruxelles, pourtant connue pour son masochisme et sa sainte horreur du gaz russe dont elle a néanmoins plus que jamais besoin.

 

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/01/florilege-de-la-nouvelle-annee.html

Visite surprise de Trump en Irak, sa première en zone de conflit

Visite surprise de Trump en Irak, sa première en zone de conflit

Donald Trump sur la base aérienne d’Al-Assad en Irak, le 26 décembre 2018 / © AFP / SAUL LOEB

Donald Trump s’est rendu mercredi en Irak pour une visite surprise de quelques heures à la rencontre de soldats américains, et a profité de ce premier déplacement en zone de conflit depuis son élection il y a deux ans pour justifier sa décision de retirer les troupes américaines de Syrie.

« Les États-Unis ne peuvent pas continuer à être le gendarme du monde. C’est injuste quand le fardeau est entièrement sur nous », a-t-il déclaré sur la base aérienne d’Al-Assad, à environ 160 kilomètres à l’ouest de Bagdad, où il a atterri à 19H16 locales (16H16 GMT) en compagnie notamment de son épouse Melania.

Le président et la Première dame s’étaient « envolés pour l’Irak tard le soir de Noël pour rendre visite à nos troupes et à nos commandants militaires afin de les remercier pour leur engagement, leur succès et leur sacrifice, et pour leur souhaiter Joyeux Noël », a tweeté Sarah Sanders, porte-parole de la Maison Blanche, également du déplacement.

Donald Trump devait initialement rencontrer le Premier ministre irakien Adel Abdel Mahdi, « mais une divergence de points de vue quant à l’organisation de la rencontre a conduit à la remplacer par une conversation téléphonique », au cours de laquelle les deux hommes ont notamment évoqué le dossier syrien, selon un communiqué du gouvernement irakien.

Selon Sarah Sanders, pour des raisons de sécurité les autorités irakiennes n’ont été prévenues que deux heures avant l’heure programmée par les Américains pour la rencontre. Or M. Mahdi était trop loin pour y participer.

Ce dernier, a poursuivi le communiqué irakien, « a invité le président américain à se rendre à Bagdad » et « M. Trump a également demandé au Premier ministre de venir à Washington », ce que ce dernier a accepté, a fait savoir la Maison Blanche.

La porte-parole de l’exécutif américain a fait savoir dans la soirée que le secrétaire d’État Mike Pompeo devait se rendre à Bagdad le 11 janvier.

Des militaires américains applaudissent le président Donald Trump lors de sa visite surprise sur la base d’Al-Assad, en Irak, le 26 décembre 2018 / © AFP / SAUL LOEB

Répondant à des journalistes pendant sa visite, Donald Trump a assuré qu’il ne prévoyait « pas du tout » de retirer les troupes américaines d’Irak, voyant « au contraire » la possibilité d’utiliser ce pays « comme une base si nous devions intervenir en Syrie ».

« Si nous voyons l’EI (groupe Etat islamique, NDLR) faire quelque chose qui nous déplaît, nous pourrions les frapper si vite et si fort qu’ils ne réaliseraient même pas ce qui leur arrive », a-t-il précisé, sans exclure de « revenir aider » en Syrie « à un moment donné » si les circonstances le nécessitaient.

– « Plongé dans le noir » –

C’est la première fois depuis son élection en novembre 2016 que Donald Trump, souvent critiqué pour ne pas l’avoir fait plus tôt, va à la rencontre de militaires américains en zone de conflit.

Il a reconnu mercredi avoir eu des inquiétudes sur la sécurité de cette visite surprise, estimant qu’il était « assez triste » d’être contraint à autant de confidentialité.

« C’est sûr. Quand j’ai entendu tout ce par quoi il faut passer », a répondu le milliardaire lorsqu’un journaliste lui a demandé s’il avait eu des appréhensions avant ce déplacement. « Pas pour moi-même personnellement. J’avais des inquiétudes pour la Première dame, je peux le dire ».

Le président américain Donald Trump et la Première dame Melania sur la base aérienne d’Al-Assad, en Irak, le 26 décembre 2018 / © AFP / SAUL LOEB

« Si vous aviez vu tout ce que nous avons dû subir, l’avion plongé dans le noir avec tous les hublots fermés et aucune lumière nulle part. Le noir complet », a-t-il ajouté.

M. Trump a par ailleurs effectué sur le chemin du retour une brève escale à la base aérienne de Ramstein, dans l’ouest de l’Allemagne, où il a rencontré les troupes américaines stationnées sur place. Il en a décollé vers 3H30 (2H30 GMT), direction Washington.

– « Partager le fardeau » –

En plus de l’opération de communication et des photos aux côtés de soldats en uniforme, M. Trump a défendu en Irak sa décision de retirer les troupes américaines de Syrie, arguant de nouveau que l’EI était « presque totalement vaincu ».

« Nous sommes éparpillés à travers le monde. Nous sommes dans des pays dont la majorité des gens n’ont même pas entendu parler. Franchement, c’est ridicule », a-t-il lancé.

« En Syrie, (le président turc Recep Tayyip) Erdogan a dit qu’il voulait éliminer l’EI, ce qu’il en reste. Et l’Arabie saoudite vient de dire qu’elle allait payer pour du développement économique. Ce qui est formidable, ça veut dire que nous ne devrons pas payer », a-t-il poursuivi.

Donald Trump et la Première dame des Etats-Unis Melania Trump sur la base aérienne d’Al-Assad en Irak le 26 décembre 2018 / © AFP / SAUL LOEB

Cette visite, gardée secrète pour des raisons de sécurité, a eu lieu une semaine après l’annonce par M. Trump du retrait des troupes américaines de Syrie.

La décision avait provoqué un premier séisme: la démission du ministre de la Défense Jim Mattis, qui était en désaccord avec lui sur le dossier syrien.

Le président a aussi annoncé une réduction des troupes en Afghanistan, ce qui a suscité de nombreuses interrogations sur la nouvelle stratégie militaire et la politique étrangère menée par Washington.

Le départ de Jim Mattis a été suivi vendredi par celui de l’émissaire des États-Unis pour la coalition internationale antijihadistes, Brett McGurk. Selon plusieurs médias américains, il avait décidé de quitter son poste en février, mais a avancé cette échéance après les derniers rebondissements.

Ces décisions ont pris par surprise les alliés des États-Unis car le président tourne ainsi le dos à des décennies de doctrine d’intervention américaine au Moyen-Orient et en Afghanistan.

(©AFP / (27 décembre 2018 05h03)

https://www.romandie.com/news/ZOOM-Visite-surprise-de-Trump-en-Irak-sa-premi-re-en-zone-de-conflit/983088.rom

Les États-Unis refusent de se battre pour des financiers transnationaux

Les États-Unis refusent de se battre pour des financiers transnationaux

Le retrait US de Syrie et d’Afghanistan ainsi que la démission du général Mattis attestent du basculement en cours de l’ordre du monde. Les États-Unis ne sont plus les premiers, ni au plan économique, ni au plan militaire. Ils refusent de continuer à se battre pour les seuls intérêts de financiers transnationaux. Les alliances qu’ils conduisaient vont commencer à se déliter sans pour autant que leurs anciens alliés admettent la montée en puissance de la Russie et de la Chine.

| Damas (Syrie)

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Donald Trump refuse que ses concitoyens continuent à payer pour réaliser le rêve impérial des financiers globaux.

L’annonce du retrait partiel des forces états-uniennes d’Afghanistan et total de Syrie a sonné comme un coup de tonnerre, le 19 décembre 2018. Il a été suivi le lendemain par la démission du secrétaire à la Défense, James Mattis. Contrairement aux affirmation des opposants au président Trump, les deux hommes s’estiment et leur divergence ne porte pas sur ces retraits, mais sur la manière d’en gérer les conséquences. Les États-Unis sont face à un choix qui va marquer une rupture et faire basculer le monde.

Avant toutes choses, pour ne pas se livrer à un contre-sens, il convient de rappeler les conditions et l’objectif de la collaboration de Trump et Mattis.

Lors de son accession à la Maison-Blanche, Donald Trump avait veillé à s’entourer de trois hauts militaires ayant suffisamment d’autorité pour réorienter les Forces armées. Michael Flynn, John Kelly et surtout James Mattis sont partis ou sont sur le départ. Tous les trois sont de grands soldats qui se sont ensemble heurtés à leur hiérarchie sous l’ère Obama [1]. Ils n’acceptaient pas la stratégie mise en place par l’ambassadeur John Negroponte de création de groupes terroristes chargés de fomenter une guerre civile en Iraq [2]. Tous les trois se sont engagés avec le président Trump pour retirer le soutien de Washington aux jihadistes. Cependant chacun d’entre eux avait sa propre vision du rôle des États-Unis dans le monde et a fini par se heurter au président.

La tempête que les élections de mi-mandat avait repoussée est arrivée [3]. Le moment est venu de repenser les Relations internationales.

La Syrie

Lorsqu’en avril, conformément à ses engagements, Donald Trump avait évoqué le retrait US de Syrie, le Pentagone l’avait convaincu de rester. Non que quelques milliers d’homme puissent inverser le cours de la guerre, mais parce que leur présence était un contrepoids à l’influence russe et un appui à Israël.

Cependant le transfert à l’Armée arabe syrienne d’armes de défense russes, notamment des missiles S-300 et des radars ultra-sophistiqués coordonnés par un système de gestion automatisée Polyana D4M1, a bouleversé l’équilibre des forces [4]. Désormais, depuis trois mois jour pour jour, l’espace aérien syrien est inviolable. Dès lors, la présence militaire US devient contre-productive : toute attaque au sol des mercenaires pro-US ne pourra plus être appuyée par l’aviation états-unienne sans risque de perdre des aéronefs.

En se retirant maintenant, le Pentagone évite l’épreuve de force et l’humiliation d’une inévitable défaite. En effet, la Russie a refusé successivement aux États-Unis et à Israël, de donner les codes de sécurité des missiles fournis à la Syrie. C’est-à-dire que Moscou, après des années d’arrogance occidentale, a décliné le partage du contrôle de la Syrie qu’il avait accepté lors de la première conférence de Genève, en 2012, et que Washington avait violé quelques semaines plus tard.

En outre, Moscou a reconnu, il y a longtemps déjà, que la présence US est illégale au regard du Droit international et que la Syrie peut légitimement se défendre.

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Le général Aharon Haliva est venu à la tête d’une délégation israélienne, le 17 décembre 2018, à Moscou. Il a informé ses homologues russes des opérations en cours de Tsahal et leur a demandé les codes des missiles syriens. En vain.

Ses conséquences

La décision de retrait de Syrie est lourde de conséquences.

1— Le pseudo-Kurdistan

Le projet occidental de création d’un État colonial au Nord-Est de la Syrie qui serait attribué aux Kurdes ne verra pas le jour. Au demeurant de moins en moins de Kurdes le soutenaient, considérant que cette conquête serait comparable à la proclamation unilatérale d’un État, Israël, par les milices juives, en 1948.

Ainsi que nous l’avons souvent expliqué, le Kurdistan n’est légitime que dans les frontières qui lui furent reconnues en 1920 par la Conférence de Sèvres, c’est-à-dire dans l’actuelle Turquie et pas ailleurs [5]. Les États-Unis et la France envisageaient, il y a quelques semaines encore, de créer un pseudo-Kurdistan en terre arabe et de le faire administrer sous mandant de l’Onu par l’ancien ministre des Affaires étrangères français, Bernard Kouchner [6].

2— La stratégie Cebrowski

Le projet poursuivi par le Pentagone, depuis dix-sept ans, au « Moyen-Orient élargi » ne verra pas le jour. Conçu par l’amiral Arthur Cebrowski, il visait à détruire toutes les structures étatiques de cette région, à l’exception de celles d’Israël, de la Jordanie et du Liban [7]. Ce plan, qui a débuté de l’Afghanistan à la Libye et fonctionne encore, prend fin sur le sol syrien.

Il n’est plus question que les armées US se battent, aux frais du contribuable, pour les seuls intérêts des financiers globaux, fussent-ils états-uniens.

3— La suprématie militaire états-unienne

L’ordre du monde post-soviétique fondé sur la supériorité militaire états-unienne est mort. Que cela soit difficile à admettre ne change rien au fait. La Fédération de Russie est désormais plus puissante aussi bien en termes conventionnels (depuis 2015) que nucléaires (depuis 2018 [8]). Le fait que les armées russes soient un tiers moins nombreuses que celles des États-unis et ne disposent que de rares troupes à l’étranger écarte l’hypothèse d’un impérialisme de Moscou.

Vainqueurs et vaincus

La guerre contre la Syrie va se terminer dans les mois à venir faute de mercenaires. La livraison d’armes par certains États coordonnés par le fonds KKR peut faire durer le crime, mais n’offre pas d’espoir de changer le cours des événements.

Sans aucun doute, les vainqueurs de cette guerre sont la Syrie, la Russie et l’Iran, tandis que les vaincus sont les 114 États qui ont adhéré aux « Amis de la Syrie ». Certains n’ont pas attendu la défaite pour corriger leur politique étrangère. Ainsi, les Émirats arabes unis viennent d’annoncer la prochaine réouverture de leur ambassade à Damas.

Le cas des États-Unis est toutefois plus complexe. Les administrations Bush Jr. et Obama portent l’entière responsabilité de cette guerre. Ce sont elles qui l’ont planifiée et réalisée dans le cadre d’un monde unipolaire. Au contraire le candidat Donald Trump a accusé ces administrations de ne pas défendre les citoyens états-uniens, mais de servir la finance transnationale. Devenu président, M. Trump n’a eu de cesse de couper le soutien de son pays aux jihadistes et de retirer ses hommes du Moyen-Orient élargi. Il doit donc également être considéré comme un des vainqueurs de cette guerre et pourra logiquement défausser l’obligation de son pays de payer des dommages de guerre sur les sociétés transnationales impliquées [9]. Pour lui, il appartient désormais de réorienter les forces armées vers la défense du territoire, de mettre fin à l’ensemble du système impérial et de développer l’économie US.

L’Afghanistan

Depuis plusieurs mois, les États-Unis négocient discrètement avec les Talibans les conditions de leur retrait d’Afghanistan. Un premier round de contact autour de l’ambassadeur Zalmay Khalilzad s’est tenu au Qatar. Un second round vient de débuter aux Émirats arabes unis. Outre les deux délégations US et talibane, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Pakistan y participent. Une délégation du gouvernement afghan est arrivée sur place dans l’espoir de s’y joindre.

Cela fait dix-sept ans que les États-Unis et le Royaume-Uni ont envahi l’Afghanistan, officiellement en rétorsion pour les attentats du 11-Septembre. Cependant cette guerre fait suite aux négociations de 2001 à Berlin et à Genève. Elle ne vise pas à stabiliser ce pays pour l’exploiter économiquement, mais à y détruire toute forme d’État pour en contrôler l’exploitation. Ce qui est fait puisque chaque jour la situation y est pire que le précédent.

Rappelons que les malheurs de l’Afghanistan ont débuté lors de la présidence Carter. Le conseiller de Sécurité nationale, Zbigniew Brzeziński, fit appel aux Frères musulmans et à Israël pour lancer une campagne de terrorisme contre le gouvernement communiste [10]. Affolé, celui-ci fit appel aux Soviétiques pour maintenir l’ordre. Il s’en suivit une guerre de quatorze ans suivie d’une guerre civile, puis de l’invasion anglo-US.

Après quarante ans de destructions interrompues, le président Trump pose que la présence militaire US n’est pas la solution pour l’Afghanistan, c’est le problème.

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Le général James Mattis s’est engagé à dissocier les Forces armées US des jihadistes, pas à disloquer l’alliance autour des États-Unis.

La place des États-Unis aujourd’hui dans le monde

En retirant la moitié des troupes US légalement stationnées en Afghanistan et la totalité de celles occupant illégalement la Syrie, le président Trump réalise un de ses engagement électoraux. Il lui faudra encore retirer les 7 000 hommes restant sur place.

C’est dans ce contexte que le général Mattis a posé une question de fond dans sa lettre de démission [11]. Il écrit :
« Une de mes convictions fondamentales a toujours été que notre force en tant que nation est inextricablement liée à la force de notre système unique et complet d’alliances et de partenariats. Bien que les États-Unis demeurent la nation indispensable dans le monde libre, nous ne pouvons pas protéger nos intérêts ni jouer efficacement ce rôle sans maintenir de solides alliances et faire preuve de respect envers ces alliés. Comme vous, je dis depuis le début que les forces armées des États-Unis ne devraient pas être le gendarme du monde. Au lieu de cela, nous devons utiliser tous les outils du pouvoir américain pour assurer la défense commune, notamment en assurant un leadership efficace à nos alliances. 29 démocraties ont démontré cette force dans leur engagement à se battre à nos côtés après l’attaque du 11-Septembre contre l’Amérique. La coalition contre Daesh de 74 nations en est une autre preuve » [12].

En d’autres termes, James Mattis ne conteste pas le bien-fondé du retrait des troupes US d’Afghanistan et de Syrie, mais ce qui va probablement suivre : la dislocation des alliances autour des États-Unis, et en définitive le possible démantèlement de l’Otan. Pour le secrétaire à la Défense, les États-Unis doivent rassurer leurs alliés en leur donnant l’impression qu’ils savent ce qu’ils font et sont les plus forts. Peu importe que cela soit vrai ou pas, il s’agit de maintenir coûte que coûte la cohésion entre les alliés. Tandis que pour le président, il y a péril en la demeure. Les États-Unis ont déjà perdu leur première place économique au profit de la Chine et désormais leur première place militaire derrière la Russie. Il faut cesser d’être le borgne guidant les aveugles et s’occuper d’abord des siens.

Dans cette affaire, tous deux ont raison. James Mattis agit en militaire. Il sait qu’une nation sans alliés est perdue d’avance. Tandis que Donald Trump pense en chef d’entreprise. Il doit épurer les filiales déficitaires qui menacent de couler son entreprise.

[1] Cobra II : The Inside Story of the Invasion and Occupation of Iraq, Michael Gordon & Bernard Trainor, Atlantic Book, 2006.

[2] ISIS is US : The Shocking Truth Behind the Army of Terror, George Washington’s Blog, Wayne Madsen, Webster Griffin Tarpley, Syrian Girl Partisan, Progressive Press, 2016.

[3] « Relations internationales : le calme avant quelle tempête ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 9 octobre 2018.

[4] « Pourquoi les États-Unis déguerpissent soudain de Syrie ? », par Valentin Vasilescu, Traduction Avic, Réseau Voltaire, 20 décembre 2018.

[5] « Les projets de Kurdistan », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 septembre 2016.

[6] « Bernard Kouchner entre illégalement en Syrie », Réseau Voltaire, 10 décembre 2018.

[7] The Pentagon’s New Map, Thomas P. M. Barnett, Putnam Publishing Group, 2004. « Le projet militaire des États-Unis pour le monde », par Thierry Meyssan, Haïti Liberté (Haïti) , Réseau Voltaire, 22 août 2017.

[8] “Vladimir Putin Address to the Russian Federal Assembly”, by Vladimir Putin, Voltaire Network, 1 March 2018. « Le nouvel arsenal nucléaire russe rétablit la bipolarité du monde », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 6 mars 2018. « Les moyens russes de Défense hypersonique », par Valentin Vasilescu, Traduction Avic, Réseau Voltaire, 28 mai 2016.

[9] « Saisir des transnationales pour reconstruire la Syrie ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 14 août 2018.

[10] « Brzezinski : « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes … » », par Zbigniew Brzeziński, Le Nouvel Observateur (France) , Réseau Voltaire, 15 janvier 1998. Charlie Wilson’s War : The Extraordinary Story of the Largest Covert Operation in History, George Crile III, Atlantic Monthly Press, 2003.

[11] “Resignation letter from James Mattis”, by James Mattis, Voltaire Network, 20 December 2018.

[12] “One core belief I have always held is that our strength as a nation is inextricably linked to the strength of our unique and comprehensive system of alliances and partnerships. While the US remains the indispensable nation in the free world, we cannot protect our interests or serve that role effectively without maintaining strong alliances and showing respect to those allies. Like you, I have said from the beginning that the armed forces of the United States should not be the policeman of the world. Instead, we must use all tools of American power to provide for the common defense, including providing effective leadership to our alliances. 29 democracies demonstrated that strength in their commitment to fighting alongside us following the 9-11 attack on America. The Defeat-ISIS coalition of 74 nations is further proof.”

http://www.voltairenet.org/article204430.html

En désaccord avec Trump, le chef du Pentagone claque la porte

En désaccord avec Trump, le chef du Pentagone claque la porte

Le président américain Donald Trump, à gauche, et son ministre de la Défense, Jim Mattis, qui a démissionné jeudi, ici à la Maison Blanche, le 8 mars 2018 / © AFP/Archives / Mandel NGAN

Le chef du Pentagone Jim Mattis a brutalement annoncé jeudi sa démission du gouvernement de Donald Trump, affichant son désaccord avec la nouvelle stratégie de la Maison Blanche marquée par le retrait des troupes de Syrie et la préparation d’un désengagement partiel d’Afghanistan.

La démission de Jim Mattis, homme respecté sur la scène internationale qui incarnait une forme de stabilité au sein d’une administration traversée de secousses, est un camouflet pour le tempétueux président des Etats-Unis, qui apparaît de plus en plus isolé.

Dans un courrier adressé au locataire de la Maison Blanche, cet ex-général des Marines de 68 ans, qui entretenait des relations difficiles avec M. Trump depuis plusieurs mois, insiste sur la nécessité pour les Etats-Unis de « traiter les alliés avec respect ».

Ce faisant, il marque implicitement son désaccord avec un président qui a pris pour cible un à un au cours des derniers mois les dirigeants des principales puissances occidentales.

« Je pense que me retirer est la bonne chose à faire », ajoute-t-il dans ce courrier qui a fait l’effet d’un véritable coup de tonnerre à Washington.

– Retrait « important » d’Afghanistan –

Dans sa lettre, le ministre démissionnaire n’évoque pas directement le dossier syrien, si ce n’est pour citer la coalition internationale contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI) comme exemple de l’utilité des alliances.

Mais il sait que son départ sera interprété comme la marque de son clair désaccord avec M. Trump, qui a annoncé mercredi le départ le plus rapide possible des quelque 2.000 soldats américains stationnés en Syrie.

D’autant que l’administration Trump prépare également un retrait « important » des troupes stationnées en Afghanistan a indiqué jeudi soir à l’AFP, sous couvert d’anonymat, un responsable américain. Or, Jim Mattis avait plaidé et obtenu l’an dernier une augmentation des troupes.

Le Wall Street Journal et le New York Times évoquent le départ de la moitié des 14.000 militaires américains engagés sur le sol afghan dans ce conflit vieux de 17 ans lancé après les attentats du 11-Septembre 2001.

A l’unisson, des élus des deux bords politiques ont exprimé leur déception, voire leur inquiétude.

« C’est un jour très triste pour notre pays », a lancé Nancy Pelosi, cheffe des démocrates à la Chambre des représentants. En écho, Chuck Schumer, chef de la minorité démocrate au Sénat, a déploré le départ de l’un des « rares symboles de force et de stabilité » au sein de l’équipe au pouvoir.

Dans un communiqué cinglant, le républicain Marco Rubio a jugé, à la lecture de la missive, que les Etats-Unis s’engageaient vers « une série de graves erreurs politiques » qui pourraient abîmer durablement leurs alliances.

Sur Twitter, Donald Trump n’a pas parlé de démission, indiquant simplement que Jim Mattis quitterait ses fonctions fin février et qu’il nommerait un successeur prochainement.

Des véhicules blindés américains près de la ville syrienne de Manbij le 5 mars 2017 / © AFP/Archives / DELIL SOULEIMAN

– Poutine se réjouit –

Martelant que les Etats-Unis n’avaient pas vocation à être le « gendarme du Moyen-Orient », Donald Trump a défendu jeudi avec force le retrait de Syrie, une décision prise contre l’avis de plusieurs membres de son administration.

Si des questions restent en suspens sur le devenir des frappes aériennes américaines contre l’EI, sur la politique de Washington vis-à-vis de l’Iran dans la région ou encore sur une décision qui laisse le champ libre à la Russie, le président républicain peut se targuer de tenir une vieille promesse.

« Il est temps que d’autres se battent enfin », a-t-il lancé sur Twitter, estimant que l’Amérique n’avait « RIEN » obtenu d’autre que la perte de vies précieuses et de milliers de milliards de dollars, et invitant « la Russie, l’Iran, la Syrie et beaucoup d’autres » à prendre le relais contre l’EI — dont il avait clamé la veille la défaite.

Son homologue russe Vladimir Poutine, à la manoeuvre en Syrie au côté du régime de Bachar al-Assad, a salué une décision « juste ». « Donald a raison », « nous avons porté des coups sérieux à l’EI en Syrie », a-t-il lancé.

L’EI a vu son « califat » autoproclamé se réduire comme peau de chagrin face à de multiples offensives, après une montée en puissance fulgurante en 2014. Mais l’organisation conserve quelques réduits et reste redoutable en raison de sa capacité à mener des attentats meurtriers à travers le monde.

France, Royaume-Uni et Allemagne, alliés des Etats-Unis dans la lutte contre l’EI et cibles régulières de ses attaques, n’ont pas caché leur inquiétude après l’annonce du retrait américain, qui a provoqué une levée de boucliers dans la propre famille politique de Donald Trump.

– « De plus en plus seul » –

Pour la présidence française, cette « décision massue » démontre que le président américain est « de plus en plus seul sur la scène internationale et à prendre ses décisions ».

« L’EI a reculé mais la menace n’est pas terminée », a résumé le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas, craignant que cela ne « nuise » à la lutte antijihadistes.

La Turquie et l’Iran, autres acteurs clés en Syrie, se sont aussi concertés jeudi sur l’impact de ce retrait lors d’une rencontre de leurs présidents Recep Tayyip Erdogan et Hassan Rohani à Ankara.

Conséquence directe de la décision du 45e président des Etats-Unis: les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), en première ligne contre l’EI, pourraient s’en détourner si le président Erdogan lance, comme il menace de le faire, une nouvelle offensive contre elle.

(©AFP / (21 décembre 2018 05h35)

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L’Afghanistan occupe une place centrale dans le nouveau grand jeu

L’Afghanistan occupe une place centrale dans le nouveau grand jeu

«La route longue et sinueuse ne fait que commencer - Un processus de paix mené par la Russie et la Chine, y compris les talibans - Un Afghanistan stable - Islamabad en tant que garant - Une solution entièrement asiatique. Les envahisseurs occidentaux ne sont pas les bienvenus.» 

Pepe EscobarPar Pepe Escobar – Le 19 novembre 2018 – Source Russia Insider

Dans le «cimetière des empires», l’Afghanistan ne cesse de vivre des rebondissements géopolitiques et historiques. La semaine dernière à Moscou, un autre chapitre crucial de cette histoire épique a été écrit lorsque la Russie s’est engagée à utiliser ses muscles diplomatiques pour stimuler les efforts de paix dans ce pays déchiré par la guerre.

Accompagné de représentants afghans et de leurs rivaux talibans, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a parlé de « travailler de concert avec les partenaires régionaux et les amis afghans réunis autour de cette table ».


« Je compte sur vous pour mener une conversation sérieuse et constructive qui justifiera les espoirs du peuple afghan », a-t-il déclaré.

Dans les années 1980, l’Union soviétique avait déclenché une guerre désastreuse dans le pays. Trente ans plus tard, la Russie assume désormais le rôle principal de médiateur dans cette version du Grand jeu au XXIe siècle.

L’affiche à Moscou était diversifiée.

Quatre membres [afghans] du Haut Conseil de la paix, chargés de tenter un dialogue avec les talibans, ont pris part aux discussions. Cependant, le ministère des Affaires étrangères afghan a fait un effort supplémentaire pour souligner que le conseil ne représente pas le gouvernement afghan.

En effet, Kaboul et les anciens membres de l’Alliance du Nord, qui forment une sorte de cercle « protecteur » autour du président Ashraf Ghani, refusent en fait tout dialogue avec les Talibans, qui étaient leurs ennemis mortels jusqu’en 2001.

Les Talibans, pour leur part, ont envoyé une délégation de cinq personnes, bien que le porte-parole, Zabiullah Mujahid, ait déclaré qu’il ne ferait «aucune sorte de négociation» avec Kaboul. Il s’agissait «de trouver une solution pacifique à la question de l’Afghanistan».

Les diplomates pakistanais confirment que les Talibans ne négocieront sur des questions importantes qu’après la conclusion d’un accord avec les États-Unis sur un calendrier de retrait complet.

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a souligné que c’était la première fois qu’une délégation taliban assistait à une réunion internationale de haut niveau. Le fait que Moscou qualifie les Talibans d’organisation terroriste est encore plus frappant.

Moscou a également invité la Chine, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, les cinq pays d’Europe centrale et les États-Unis. Washington n’a envoyé qu’un diplomate de l’ambassade américaine à Moscou en tant qu’observateur. Le nouvel envoyé spécial américain pour la paix en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, largement connu, dans un passé récent, comme « l’Afghan de Bush », n’a pas fait beaucoup de progrès lors de ses rencontres avec des responsables talibans au Qatar ces derniers mois.

L’Inde – qui n’aime pas vraiment « un processus de paix dirigé par les Afghans » et encouragé par le Pakistan – a envoyé un émissaire « à un niveau non officiel » et a reçu un savon de la part de Lavrov du style « Ne gémissez pas, soyez constructifs » .

Malgré tout, ce n’était que le début. Il y aura un suivi – bien qu’aucune date n’ait été fixée.

Autant pour l’opération « Enduring Freedom »

Depuis la campagne de bombardement américaine et l’invasion de l’Afghanistan alors contrôlé par les Talibans il y a 17 ans, la paix s’est révélée insaisissable. Les talibans ont toujours une présence importante dans le pays et ont bien le vent en poupe.

Les diplomates à Islamabad confirment que Kaboul exerce peut-être son pouvoir sur environ 60% de la population, mais l’essentiel c’est que seulement 55% des 407 districts de l’Afghanistan, et peut-être même moins, se soumettent à Kaboul. Les talibans sont en progrès au nord-est, au sud-ouest et au sud-est.

Il a fallu beaucoup de temps au nouveau chef des opérations des États-Unis et de l’OTAN, le général Austin Scott Miller, pour admettre ce qui était absolument évident : « Cela ne sera pas gagné militairement … cela va aboutir à une solution politique », a-t-il déclaré.

La force militaire la plus formidable au monde ne peut tout simplement pas gagner la guerre.

Pourtant, après que pas moins de 100 000 soldats américains et otanesques, ainsi que 250 000 soldats de l’armée et de la police afghanes, formés par les États-Unis, ont échoué, au fil des ans, à empêcher les talibans de gouverner des provinces entières, Washington semble déterminé à blâmer Islamabad pour ce bourbier militaire.

Les États-Unis estiment que le « soutien » caché du Pakistan aux talibans a aggravé la situation et déstabilisé le gouvernement de Kaboul.

Il n’est pas surprenant que l’envoyé présidentiel russe pour l’Afghanistan, Zamir Kabulov, soit allé droit au but. « L’Occident a perdu la guerre en Afghanistan … la présence des États-Unis et de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) n’a pas seulement échoué à résoudre le problème, elle l’a même exacerbée. »

Lavrov, pour sa part, est très préoccupé par l’expansion de Daesh, connue dans la région comme ISIS-Khorasan. Il a averti, à juste titre, que des « sponsors étrangers » permettent à ISIS-Khorasan de « transformer l’Afghanistan en un tremplin pour son expansion en Asie centrale ». Pékin est d’accord.

Un grand plan sino-russe

Ce n’est un secret pour aucun des grands acteurs que Washington n’abandonnera pas sa base afghane privilégiée à l’intersection de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud pour diverses raisons, notamment le suivi et la surveillance de « menaces » stratégiques telles que la Russie et la Chine.

En parallèle, l’éternel récit du « Pakistan joue un double jeu » ne disparaîtra tout simplement pas, même si Islamabad a montré en détail comment les talibans pakistanais se sont régulièrement vu offrir un refuge dans l’est de l’Afghanistan par les agents du RAW (services de renseignement indiens).

Cela n’empêche pas le fait que Islamabad a un grave problème afghan. La doctrine militaire stipule que le Pakistan ne peut pas jouer sur l’échiquier géopolitique sud-asiatique, et projeter sa puissance à l’égal de l’Inde, sans contrôler la « profondeur stratégique » de l’Afghanistan.

Ajoutez à cela le problème absolument insoluble de la ligne Durand, créée en 1893 pour séparer l’Afghanistan de l’Empire britannique indien. Cent ans plus tard, Islamabad a totalement rejeté l’appel de Kaboul pour renégocier la ligne Durand, conformément à une disposition du traité initial. Pour Islamabad, la ligne Durand restera à perpétuité en tant que frontière internationale valable.

Au milieu des années 90, le pouvoir à Islamabad pensait qu’en soutenant les talibans, ils finiraient par reconnaître la ligne Durand et, au-delà, dissiperaient  l’impulsivité du nationalisme pachtoune et l’appel à la création d’un « Pachtounistan ».

Islamabad était toujours censé diriger la narration. L’histoire, cependant, l’a complètement renversée. En fait, c’est le nationalisme pachtoune et l’islamisme extrémiste de la variété Deobandi qui ont fini par contaminer les Pachtounes pakistanais.

Pourtant, les Pachtounes ne seront peut-être pas les acteurs principaux de la dernière saison de cet Hindu Kush spectaculaire. Cela pourrait être la Chine.

Ce qui compte le plus pour la Chine, c’est que l’Afghanistan devienne une partie intégrante du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). C’est exactement ce que l’émissaire chinois Yao Jing a déclaré lors de la séance d’ouverture du 4e dialogue trilatéral à Islamabad entre la Chine, le Pakistan et l’Afghanistan cette semaine :

«Kaboul peut servir de passerelle pour élargir la connectivité entre les régions d’Asie de l’Est, d’Asie du Sud et d’Asie centrale».

Le sénateur pakistanais Mushahid Hussain Sayed a déclaré :

« La Grande Asie du Sud est devenue un concept géo-économique fondé sur l’économie et l’énergie, les routes et les chemins de fer, les ports et les pipelines, et le Pakistan est le centre de cette connectivité grâce au CPEC. »

Pour Beijing, le CPEC ne peut réaliser son énorme potentiel que si les relations entre le Pakistan et l’Inde sont normalisées. Et cette voie passe par l’Afghanistan. La Chine vise une ouverture depuis des années. Les agents des services de renseignement chinois ont rencontré les talibans partout, du Xinjiang à Karachi et de Peshawar à Doha.

La donne de la Chine est extrêmement séduisante. Pékin est le seul capable de s’entendre avec tous les autres acteurs majeurs : Kaboul, les Talibans, l’ancienne Alliance du Nord, l’Iran, la Russie, l’Asie centrale, les États-Unis, l’Union européenne, l’Arabie saoudite, la Turquie et – enfin, les frères «de toujours, par tous les temps» du Pakistan.

Le seul problème est l’Inde. Mais maintenant, au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), ils sont tous autour de la même table – avec l’Iran et l’Afghanistan eux-mêmes en tant qu’observateurs. Tout le monde sait qu’une Pax Sinica [Paix chinoise] en Afghanistan impliquerait des tonnes d’investissement, de connectivité et d’intégration commerciale. Où est le mal ?

C’est l’objectif ultime des pourparlers de paix en cours à Moscou. Cela fait partie d’une stratégie SCO concertée qui fait l’objet de discussions depuis des années. Le voyage sur la route longue et sinueuse commence tout juste.

Un processus de paix mené par la Russie et la Chine, talibans inclus, un Afghanistan stable, Islamabad en tant que garant, une solution entièrement asiatique. Les envahisseurs occidentaux ne sont pas bienvenus.

Pepe Escobar 

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/lafghanistan-occupe-une-place-centrale-dans-le-nouveau-grand-jeu