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LES ENJEUX DU SOUTIEN DE LA RUSSIE ET DE L’IRAN AU TALIBAN

LES ENJEUX DU SOUTIEN DE LA RUSSIE ET DE L’IRAN AU TALIBAN

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

Alors que Moscou et Téhéran mobilisent le plus gros de leurs troupes sur le théâtre syrien, l’aggravation du conflit afghan est sur le point de constituer un enjeu majeur des politiques sécuritaires russe et iranienne. En effet, face à la résilience des taliban et au ralliement de certains d’entre eux au groupe Etat islamique dans le Khorasan (EIK), il est à craindre que l’on assiste à terme à un effet de contagion du conflit (ou effet spill-over) dans les Républiques voisines de l’Afghanistan. C’est à ce titre que nombre de spécialistes substituent désormais le terme d’AfPak[1] à celui d’AfCent[2] et placent l’Asie centrale au cœur des enjeux sécuritaires à venir.

Bien qu’il ne faille pas exagérer une telle menace, force est de constater que les anciennes Républiques soviétiques, la province iranienne du Sistan-Baloutchistan, ainsi que le Xinjiang, sont en proie à de nombreux mouvements insurrectionnels tels que ceux des Tchétchènes, des Ouzbeks, du Jundallah[3] et des Ouïghours, dont certains éléments ont prêté allégeance à Daech et rejoint le théâtre de guerre irako-syrien. C’est ainsi que plusieurs milliers de combattants d’Asie centrale et du Caucase y auraient été recensés.

A cet égard, l’Imam Bukhari Jamaat, l’un des groupes radicaux ouzbeks les plus notables agissant en Syrie sous la bannière de l’EI, inquiète fortement car depuis 2016, ses membres se sont repliés au nord de l’Afghanistan et y ont installé de nombreux camps d’entraînement. Depuis lors, les forces de sécurité nationale afghanes constituent l’une de leurs cibles privilégiées.[4] Un tel ralliement n’est pas pour rassurer la Russie qui voit d’un mauvais œil le repli de ces combattants suite à la défaite militaire de l’Etat islamique au Moyen-Orient. Moscou se cherche donc des alliés capables de lutter efficacement contre Daech et les récentes victoires des taliban face à cet ennemi commun semblent indiquer que les « étudiants en théologie » pourraient à terme devenir cet allié.

En effet, leur connaissance du terrain ainsi que leur expérience en matière de guérilla font d’eux des soldats aguerris, contrairement aux militaires de l’armée nationale afghane qui, eux, peinent à s’imposer dans les régions tribales pachtounes du nord et de l’est du pays. A cet effet, la province du Nangarhar pose un problème de sécurité majeur car il s’agit de l’un des fiefs des taliban dans lesquels les membres de Daech ont élu domicile ; sa proximité géographique avec les zones tribales pakistanaises en faisant un lieu de transit stratégique. Considérant que les taliban semblent être seuls à même d’affronter l’EIK dans ses sanctuaires, on constate donc que depuis un an et demi, Russes et Chinois invitent régulièrement leurs représentants à Moscou et à Pékin afin de leur conseiller de participer au processus de réconciliation nationale avec Kaboul. A cet effet, de nombreuses tentatives de négociation ont été observées entre Kaboul et les taliban, que ce soit en 2014 à l’initiative du Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, ou en 2016, sous l‘égide des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie.

L’enjeu de l’Afghanistan pour la Russie

Les Russes se sont intéressés à l’Eurasie dès le XVIIIe siècle afin d’étendre leur sphère d’influence au Caucase ainsi qu’à la Crimée, au détriment de l’expansionnisme turc et iranien. Après avoir avancé leurs pions, l’Asie centrale et l’Afghanistan devinrent un enjeu majeur à partir du XIXe siècle car il s’agissait alors d’obtenir un accès aux ressources naturelles du pays[5]. C’est ainsi que dans le cadre de la rivalité entre Russes et Britanniques appelée « Grand Jeu »[6], se jouèrent les premiers enjeux de la conquête du territoire afghan. Conquête qui fut parachevée au cours de la Guerre froide et au cours de laquelle les Soviétiques envahirent le pays afin d’obtenir un accès direct à l’océan Indien et au golfe Persique, exploiter ses ressources gazières à travers l’édification d’un gazoduc en partenariat avec les pays d’Asie centrale et l’Inde et, bien sûr, faire de l’Afghanistan un satellite soviétique.

Aujourd’hui, même si le pays ne revêt pas un intérêt primordial pour Moscou, la sécurisation du territoire russe dépend de la stabilisation de son environnement régional, et donc de Kaboul. Il s’agit là pour la Russie d’un enjeu de taille car les frontières que partage l’Afghanistan avec les pays d’Asie centrale tels que le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizstan sont poreuses et constituent un lieu de transit pour les terroristes ainsi que pour les trafiquants d’opium qui passent par le territoire russe pour écouler leur marchandise en Europe.

La place qu’occupe l’Afghanistan dans la stratégie russe est d’autant plus importante que le Kremlin, soucieux de renforcer son partenariat avec Pékin et Islamabad, souhaiterait en outre bénéficier des infrastructures du nouveau port pakistanais de Gwadar[7] afin d’obtenir un accès à la mer d’Arabie, et accroitre ses exportations. Néanmoins, les défis sécuritaires liés à ce projet sont tels que sa viabilité dépend de la sécurisation de la région. En effet, situé au Baloutchistan pakistanais, ce port – dont la construction s’inscrit dans le cadre de la création d’un corridor économique entre la Chine et le Pakistan et passant par le Xinjiang – inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (R&AW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.

A cela s’ajoute que depuis 2016, on observe un rapprochement entre des groupes terroristes pakistanais installés dans la province, et Daech. En effet, il s’avère que depuis les opérations militaires pakistanaises Zarb-e-Azb (2013) et Radd-ul-Fassad (2017), menées notamment contre les membres des groupes terroristes Lashkar-e-Jhangvi Al Alami et Lashkar-e-Khorasan, ces derniers ont fini par s’allier à Daech afin de renforcer leur présence dans la région instable du Baloutchistan. Depuis lors, les attaques contre les chiites Hazaras et contre les ouvriers chinois se sont multipliées. Par conséquent, face à une telle menace, ni Pékin ni Moscou ne semblent avoir intérêt à ce que les taliban soient désarmés par le gouvernement de Kaboul puisqu’ils constituent l’un des derniers remparts contre la présence de l’EI dans la région.

La politique afghane de Téhéran…

Par ailleurs, les Iraniens ont eux aussi commencé à discuter avec les taliban, pourtant leurs ennemis historiques. En effet, si Téhéran s’inquiète de la situation actuelle c’est qu’à l’est et à l’ouest de l’Iran, vivent des minorités religieuses sunnites susceptibles d’être instrumentalisées par les islamistes de Daech. Bien que l’on n’en soit pas encore là, les actions terroristes anti-chiites menées au Baloutchistan iranien par Jundallah pourraient constituer un tel risque. En conséquence, alors que Muhammad Reza Bahrami, ambassadeur d’Iran à Kaboul, a confirmé que Téhéran communique avec les taliban, on constate que la lutte anti-Daech que mènent ces derniers concorde avec les intérêts de la République islamique iranienne, comme en 1995 lorsque le gouvernement de Téhéran avait tenté d’opérer un rapprochement avec eux -rapprochement auquel il avait été mis fin lors de l’attentat commis contre des diplomates iraniens en 1998.

Soucieux de stabiliser l’Afghanistan, dès 2002, le gouvernement dirigé par le président Khatami a beaucoup œuvré à sa reconstruction. Depuis cette date, 50 millions de dollars annuels ont été alloués aux Afghans au nom de la solidarité islamique mais aussi en vertu du souci des Pasdaran et de l’ayatollah Khamenei de soutenir les chiites ; exportant ainsi le principe de velayat-e faqih[8]. En outre, au nom de la lutte antiterroriste, des négociations avec les taliban ont été ouvertes dès 2011. L’Iran invita les leaders du High Peace Council – composé de djihadistes, d’anciens chefs taliban, d’oulémas et de représentants de la société civile –  à se réunir dans l’objectif de promouvoir le dialogue et la paix en Afghanistan. Néanmoins, le fait que ce soit les Gardiens de la révolution islamique qui aient la mainmise sur les questions sécuritaires de l’Iran inquiète les Américains qui leur reprochent de chercher à créer un front anti-occidental comme au temps d’Ahmadinejad et de fournir des armes aux taliban. C’est ainsi que la création en 2012, d’un bureau taliban dans la ville iranienne de Zahedan a été fortement décriée par les officiels américains – ce qui ne les a pourtant pas empêché d’approuver celui de Doha.

La crainte des Américains est également nourrie par l’influence que les Iraniens ont toujours eue dans la région, eu égard à la culture persanophone des Afghans et à l’instrumentalisation des membres du gouvernement à travers le parti pro-chiite Hezb-e Wahdat-e Islami. On remarque qu’en Afghanistan, outre les stratégies d’influence Téhéran en direction des Hazaras et des Qizilbhash, les antennes du ministère iranien des Affaires religieuses telles que celle de l’Imam Khomeini Relief Committee ont toujours œuvré à la Dawa (prosélytisme religieux) et à la diffusion d’un sentiment anti-américain.

Suite à l’accord de Genève destiné à régler la question du nucléaire iranien[9], sont pourtant nés de réels espoirs de réconciliation entre les deux gouvernements. Malheureusement, en choisissant de s’entourer d’une équipe de néoconservateurs tels que James Mattis – connu pour être un opposant systématique à l’Iran – et en faisant de l’Arabie saoudite son partenaire clé, le président Trump a réintroduit la notion d’ « axe du mal » et sapé tout le travail de négociation entamé par le gouvernement Obama. Alors que le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, avait tenté un rapprochement avec Riyad et reconnu que les Pasdaran constituent la menace principale de ce gouvernement bicéphale au sein duquel le chef de l’Etat possède une faible marge de manœuvre, la relégation de l’Iran au statut de paria tend à justifier de nouveau le renforcement de la politique sécuritaire des Gardiens de la révolution islamique, comme en témoignent leurs campagnes anti-américaines en Afghanistan, ainsi que la récente multiplication de leurs tirs de missiles balistiques.

Par ailleurs, le principal obstacle réside dans le refus grandissant des populations afghanes de se laisser manipuler par des pays dont la politique sécuritaire est en partie liée à des enjeux politiques et religieux. L’Afghanistan demeure l’un des pays où la lutte d’influence entre l’Iran chiite et l’Arabie saoudite wahhabite a fait de nombreux ravages, ce qui explique que de plus en plus de Hazaras refusent le soft-power iranien et contestent la volonté de Téhéran d’étendre aux chiites de la région, le principe de velayat-e faqih, de peur que le reste de la population non-persanophone les rejette.

…face au jeu de l’Arabie saoudite

Toutefois, le choix du Président Ashraf Ghani de rejoindre la coalition anti-Houthis au Yémen interroge sur les rapports que le gouvernement actuel entretient avec Riyad. Toute aussi surprenante, la décision en 2012 du ministre afghan des Affaires religieuses, Dayi-ul-Haq Abed, d’autoriser le royaume saoudien à construire un immense complexe islamique à Kaboul d’une valeur de 100 millions de dollars et dont l’architecture rappelle une tente bédouine. Une fois construit, le centre, qui portera le nom du roi saoudien Abdallah ben Abdelaziz, pourra accueillir jusqu’à 15 000 fidèles ainsi que 5 000 étudiants et sera le pendant de la mosquée Faysal d’Islamabad construite en 1976 par l’Arabie saoudite.[10] Bien qu’ayant été érigée comme le fer de lance de la diplomatie pro-wahhabite de l’Afghanistan, une telle alliance risque de crisper les chiites. Aussi faut-il indiquer que Riyad, qui a confirmé l’octroi d’une aide économique évaluée à 200 millions de dollars, participe lui aussi à la reconstruction de l’Afghanistan et constitue un enjeu de taille pour Kaboul puisqu’il est l’un des rares pays à avoir soutenu le régime des taliban (1996-2001), avec les Emirats arabes unis et le Pakistan.

Le gouvernement afghan semble ainsi compter sur Riyad pour l’aider à ouvrir un canal de négociations avec les taliban et le Pakistan afin de trouver une issue au conflit et parvenir à un accord avec les « étudiants en théologie » – accord dont les chances d’aboutir sont minces puisque le mollah Akhunzada ne souhaite pas déroger au principe des taliban qui est de n’accepter le dialogue qu’à partir du moment où les soldats occidentaux auront quitté le sol afghan.

 


  • [1] Théâtre Afghanistan/Pakistan.
  • [2] Afghanistan/Asie centrale
  • [3] Apparue vers 2003, il s’agit d’une organisation sunnite armée basée dans le Baloutchistan iranien et particulièrement active dans la ville de Zahedan. Contestant notamment le régime du velayat-e faqhi qui fonde la domination des chiites sur les institutions politiques en Iran, elle a revendiqué depuis 2009 plusieurs attentats-suicides contre les autorités iraniennes. A ne pas confondre avec le mouvement séparatiste du Baloutchistan pakistanais également appelé Jundullah qui fonde ses actions sur une volonté indépendantiste claire, contrairement à son pendant iranien dont les membres se déclarent pan-iraniens et favorables à un régime fédéral.
  • [4] Combattus par Islam Karimov dès 1991 – date de l’apparition des premières cellules fondamentalistes dans la vallée de Ferghana -, les islamistes ouzbeks ont su trouver refuge au Tadjikistan dans les années 90, puis en Afghanistan, où ils se sont mêlés à la population locale et épousé des Afghanes. Combattant aux côtés d’Al-Qaeda, des taliban, et de Daech, ils n’hésitent pas à prêter allégeance à divers mouvements islamistes afin de répondre à leur volonté de mener un djihad global.
  • [5] Il est à noter que des incursions antérieures avaient déjà été tentées notamment lorsque Napoléon Ier avait demandé au tsar Paul Ier de s’allier à lui afin de déloger les Britanniques des Indes – requête qui fit naître chez le tsar la certitude qu’il parviendrait à soumettre l’Afghanistan grâce à son armée de Cosaques, en vain.
  • [6] Le Grand Jeu (1813-1907) renvoie à la rivalité coloniale entre la Russie et la Grande-Bretagne en Asie au XIXe siècle, qui a amené entre autres à la création de l’actuel Afghanistan comme État-tampon
  • [7] Situé au Baloutchistan pakistanais, près du détroit d’Ormuz où circule le tiers du trafic maritime pétrolier mondial, le port de Gwadar est financé grâce à l’assistance de Pékin. Il pourrait devenir l’une des plus importantes bases navales chinoises. Ce projet s’inscrit dans le projet chinois One Belt One Road ainsi que dans celui du Corridor économique Chine-Pakistan.
  • [8] Il s’agit d’un principe théologique développé par l’ayatollah Rouhollah Khomeini et Mohammad Sadeq al-Sadr, qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique, Le faqih étant le guide suprême.
  • [9] L’Accord préliminaire de Genève sur le programme nucléaire iranien, officiellement intitulé « Plan d’action conjoint », est un accord conclu à Genève par la République islamique d’Iran et les pays du P5+1 (l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la Russie, la France et le Royaume-Uni)  le 24 novembre 2013. L’objet de cet accord était de parvenir à une solution globale mutuellement acceptable à long terme qui permette de s’assurer que le programme nucléaire iranien serait exclusivement civil et pacifique, permettant ainsi au pays de jouir de son droit à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Mais, en octobre 2017, le président Trump a refusé de certifier la reconduction de la participation des Etats-Unis à cet accord, qualifiant le régime iranien de « dictatorial »  et de « principal parrain du terrorisme dans le monde »,
  • [10] En Afghanistan, un tel projet s’était inscrit dans le cadre de la politique d’islamisation de Zia-ul-Haq

 

http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/les-enjeux-du-soutien-de-la-russie-et-de-iran-au-taliban.php

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Phoenix 2.0 – Après le Vietnam, c’est le tour de l’Afghanistan

Phoenix 2.0 – Après le Vietnam, c’est le tour de l’Afghanistan


Moon of Alabama
Moon of Alabama

Par Moon of Alabama – Le 24 octobre 2017

La semaine dernière, le nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, a émis en public la menace de faire de la CIA une « agence beaucoup plus féroce ». Son premier pas dans cette direction a été de libérer les gangs de tueurs parrainés par la CIA contre le peuple afghan.

La C.I.A. étend ses opérations secrètes en Afghanistan, en envoyant de petites équipes d’officiers et de mercenaires bien entraînés soutenir les forces afghanes pour poursuivre et éliminer les militants talibans dans tout le pays (…)

(…)

Cette initiative de la C.I.A. permettra d’augmenter le nombre des missions effectuées par les unités militaires, ce qui signifie qu’une plus grande partie du rôle des États-Unis dans les combats en Afghanistan sera cachée au public.

Cela ne va pas être une simple campagne contre-insurrectionnelle, même si certains ne manqueront pas de l’affirmer. Une campagne anti-insurrectionnelle doit intégrer plusieurs éléments : la politique, la sécurité, l’économie et l’information. Elle ne peut réussir que si elle soutient une autorité légitime.

Le gouvernement afghan actuel a peu de légitimité. Il a été soudoyé par l’ambassade des États-Unis après qu’une immense fraude électorale, connue de tous, a menacé de se transformer en chaos total. En août, le directeur de la CIA, Pompeo, a rencontré le président afghan Ashraf Ghani pour discuter probablement du nouveau plan. Mais la campagne annoncée aujourd’hui n’a pas de composante politique ni économique. Une campagne centrée uniquement sur la « sécurité » aboutira à une hasardeuse expédition de tortures et de meurtres hors-sol, qui n’aura pas de résultat positif.

La campagne sera une aubaine pour les talibans. Elle tuera probablement quelques insurgés alignés sur les talibans ici et là, mais elle aliènera beaucoup d’Afghans. La plupart des combattants talibans sont des locaux. Les tuer crée de nouvelles recrues locales pour l’insurrection. Et cela lui apportera également une meilleure couverture de la population pour les opérations futures.

Une campagne similaire a eu lieu pendant la guerre du Vietnam sous le nom d’Opération Phoenix. À l’époque, quelque 50 000 Sud-Vietnamiens, tous « soupçonnés de communisme », ont été tués par les gangs de la CIA qui écumaient le pays :

L’Opération [Phoenix] a été conçue pour identifier et « neutraliser » (via l’infiltration, la capture, le contre-terrorisme, l’interrogatoire et l’assassinat) l’infrastructure du Front de Libération Nationale du Vietnam du Sud (FLN ou Viet Cong). La CIA l’a décrite comme « un ensemble de programmes qui visaient à attaquer et détruire l’infrastructure politique vietcong ». Les deux principales composantes du programme étaient les Unités de reconnaissance provinciales (UPR) et les centres d’interrogation régionaux. Les UPR devaient tuer ou capturer des membres présumés du FLN, ainsi que des civils censés avoir des informations sur les activités du FLN. Beaucoup de ces personnes ont ensuite été emmenées dans des centres d’interrogatoire où la plupart auraient été torturées dans le but d’obtenir des renseignements sur les activités des Viet Cong dans la région. L’information obtenue dans ces centres était ensuite transmise aux commandants militaires qui l’utilisaient pour envoyer les UPR dans de nouvelles missions d’enlèvements et d’assassinats.

Le programme Phoenix avait été intégré dans un programme de développement politique et économique civil plus large appelé CORDS. Les historiens sont largement arrivés à la conclusion que Phoenix n’avait pas atteint ses objectifs malgré le souci de l’intégrer à un contexte plus large. Le soutien passif de la population pour les Viet Cong a augmenté à cause de la campagne. Depuis quelques années, la RAND Corporation du Pentagone déploie des efforts révisionnistes pour modifier la vision de cette opération.

La campagne qui vient d’être annoncée ressemble à Phoenix mais n’a aucune composante politique. Elle n’est pas conçue pour pacifier les insurgés mais pour éliminer la résistance une bonne fois pour toutes :

La nouvelle opération sera dirigée par de petites unités connues sous le nom d’équipes de poursuite antiterroriste. Elles sont gérées par des officiers paramilitaires de la C.I.A. appartenant à la Division des activités spéciales de l’Agence et par des agents de la Direction nationale de la sécurité, le service de renseignement afghan ; elles incluent des troupes américaines d’élite du Commandement des opérations spéciales interarmées. La majorité des forces appartiennent cependant à la milice afghane.

Il y a seulement quelques douzaines d’officiers dans la division des activités spéciales de la CIA qui peuvent participer activement à une telle campagne. Le début de l’article laisse penser que les « sociétés paramilitaires privées » joueront un rôle important. Au mois d’août, Eric Prince, l’ancien chef de la société privée de mercenaires Blackwater, a fait du lobbying auprès de l’administration Trump pour que la guerre en Afghanistan soit menée par des entreprises paramilitaires. On peut donc penser que Prince et d’autres rejetons de Blackwater seront impliqués dans la nouvelle campagne de la CIA. C’est la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) qui sera chargée de faire l’essentiel du travail de renseignement sur le terrain.

La DNS a été créée par la CIA à partir d’éléments de l’ancienne Alliance du Nord, les opposants aux Talibans d’origine. À la fin des années 1990, l’Alliance du Nord dirigée par Ahmed Shah Massoud était financée par la CIA. Le chef des renseignements de Shah Massoud, Amrullah Saleh, qui a la double nationalité, a été formé par la CIA. Après l’invasion américaine en Afghanistan, Saleh a dirigé le nouveau service de renseignement, la DNS. Puis, le président Hamid Karzaï a limogé Saleh en 2010 parce qu’il s’opposait à ses efforts pour se réconcilier avec les talibans. En mars 2017, le président actuel, Ashraf Ghani, a nommé M. Saleh au poste de ministre d’État à la réforme de la sécurité. Saleh a démissionné (?) en juin après que Ghani a conclu un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar, un chef de guerre opposé au gouvernement et ancien allié des talibans.

Saleh est un Tadjik pur et dur, et un extrémiste impitoyable. Il se méfie des Pachtounes, le principal groupe ethnique d’Afghanistan et la base populaire des talibans. Saleh a récemment fondé son propre parti politique. Il a évidemment de plus larges ambitions. Il a toujours eu d’excellentes relations avec la CIA, et tout particulièrement avec son centre anti-terroriste radical. Il est fort probable qu’il a participé à la planification de cette nouvelle campagne.

Dans le Nord de l’Afghanistan où il y a une certaine mixité ethnique, les milices locales dirigées par la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) se livreront probablement à un nettoyage ethnique à grande échelle. Dans le sud et l’est pachtoune, elles n’auront aucun soutien local car ces milices terrorisent le pays depuis pas mal de temps :

Cela fait des années que le principal travail des officiers paramilitaires de la C.I.A. dans le pays est la formation des milices afghanes. Le C.I.A. a également utilisé des membres de ces milices indigènes pour développer des réseaux d’informateurs et recueillir des renseignements.

(…)

Les commandos américains – qui font partie du programme Omega du Pentagone qui prête des forces d’opérations spéciales à la C.I.A. – permettent aux troupes conventionnelles de collaborer avec les milices afghanes lorsqu’elles ont besoin de soutien aérien ou d’évacuations médicales. […]

Les milices écument le pays depuis longtemps et ont été accusées de tuer aveuglément les civils afghans lors de raids et de frappes aériennes.

On sait déjà comment finira cette campagne. La CIA elle-même a peu ou pas de source d’information indépendante dans le pays. Elle dépendra de la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) truffée de proches tadjik de Saleh, et de membres des milices ethniques et tribales. Chacune de ces entités a son propre agenda. Une campagne de « sécurité » comme celle qui est planifiée dépend d’un bon renseignement. Qui, dans tel ou tel hameau, est membre des Talibans ? Faute de sources locales sûres, la milice, sous la direction de la CIA ou d’une société privée, aura recours à une torture extrêmement brutale. Ils vont supplicier les « informateurs » et les « suspects » jusqu’à ce qu’ils leur donnent les noms d’une nouvelle série de « suspects ». Répétez l’opération autant de fois que nécessaire 1 – à la fin, tous les « suspects » seront tués.

Le nouveau plan a été intentionnellement « fuité » au New York Times par « deux hauts fonctionnaires américains » qui présentent l’opération sous un jour positif :

La mission a été planifiée parce que nous savons tous que pour amener les talibans à la table des négociations – un élément clé de la stratégie de M. Trump pour le pays – les États-Unis doivent combattre les insurgés de manière offensive.

Cette affirmation n’a bien sûr aucun sens. Les États-Unis « combattent les insurgés de manière offensive » depuis des années déjà. Les talibans ont toujours été prêts à négocier. Leur principale condition pour un accord de paix est que les forces américaines mettent fin à leur occupation et quittent le pays. Les États-Unis ne veulent tout simplement pas le faire. Tuer plus de « suspects » d’être des sympathisants des talibans ne changera pas la position des talibans et ne rendra pas de sérieuses négociations plus probables.

Dans cinq ans, quand la brutalité indicible et la vanité de cette campagne seront sous les feux de la rampe, le NYT sera choqué, CHOQUÉ, qu’une telle campagne ait jamais pu avoir lieu.

Traduction : Dominique Muselet

Note

  1. En anglais : Rinse-repeat. C’est la formule qu’on trouve dans les notices des bouteilles de shampoing.

 

http://lesakerfrancophone.fr/phoenix-2-0-apres-le-vietnam-cest-le-tour-de-lafghanistan

En Russie, les progressistes de la politique étrangère l’ont emporté sur les traditionalistes

En Russie, les progressistes de la politique étrangère l’ont emporté sur les traditionalistes


andrew-korybkoPar Andrew Korybko – Le 1er septembre 2017 – Source Russia Insider

Le rééquilibrage de la politique étrangère de la Russie est le résultat de l’influence de la faction progressiste de l’État profond qui a primé sur la faction traditionaliste en décidant de la grande stratégie.

Sergey Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères recevant son homologue saoudien à Moscou en juin 2016

Beaucoup d’observateurs de la politique étrangère russe ont été perplexes ces dernières années, car les manœuvres géostratégiques de Moscou dans la « Oummah » [communauté des croyants musulmans]  les ont complètement pris au dépourvu, car ils ne s’attendaient pas du tout à ce que, pour la Russie,  le « Pivot / Rééquilibrage vers l’Asie » prenne des dimensions musulmanes en Eurasie centrale du Sud. La plupart de ces mêmes personnes ont de la difficulté à accepter les mouvements de la Russie, et ont plutôt cherché à ignorer, à minimiser ou à élaborer des théories de conspiration extravagantes à leur sujet. Le partenariat le plus controversé est celui que la Russie a récemment noué avec la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Azerbaïdjan et le Pakistan, et la raison pour laquelle il a créé une telle agitation est qu’il va directement à l’encontre de tout ce que la politique étrangère des traditionalistes représente.

La faction progressiste de l’État profond russe – bureaucraties permanentes militaires, de renseignement et diplomatiques – comprend que son pays doit s’adapter de manière flexible aux changements de paradigme tous azimuts se produisant à travers le monde, à mesure que l’Ordre mondial multipolaire émergent prend de la vigueur. Cela signifie reconceptualiser le rôle géostratégique de la Russie au XXIe siècle et le percevoir comme un effort pour devenir la force d’équilibre suprême du supercontinent eurasien, ce qui nécessite de conclure des arrangements mutuellement avantageux avec des partenaires non traditionnels. Les traditionalistes, cependant, croient que la Russie ne devrait jamais étendre ses partenariats existants d’une manière qui pourrait, même à terme, contrarier ces derniers, ce qui symbolise leur approche extrêmement dogmatique et sans faille de la question.

Ces traditionalistes pensent soit que la Russie n’est pas sérieuse au sujet de ses nouveaux partenariats, soit qu’elle les engage en désespoir de cause pour « surveiller ses ennemis proches », refusant de reconnaître que Moscou est vraiment très attachée à approfondir les relations avec chacun de ses nouveaux partenaires et a l’intention sincère de participer à de multiples initiatives de renforcement de la confiance avec eux. Par exemple, il est ridicule de suggérer que les relations militaires (S-400), énergétiques (pipeline Turquie / Balkans) et diplomatiques (pourparler d’Astana) de la Russie avec la Turquie sont tout sauf authentiques, et conçues pour rapprocher les deux parties au plus fort de toute leur histoire. Il en va de même pour son OPEC, ses investissements et ses liens d’armements potentiels avec l’Arabie saoudite. son partenariat global renforcé avec l’Azerbaïdjan et son rapprochement rapide avec le Pakistan.

Toutes ces mesures ont choqué les traditionalistes, qui craignent que leur pays ait trahi ses partenaires syriens, iraniens, arméniens et indiens bien-aimés à cause des incursions irresponsables des progressistes, mais ce n’est pas vrai du tout puisqu’en réalité, ce sont ces deux derniers États qui ont trahi la Russie, comme l’a expliqué l’auteur dans son récent article, se demandant si « l’Arménie, l’Inde et la Serbie s’équilibrent face à la Russie ou la trahissent ». Même dans ce cas, cependant, la Russie ne trahit personne, puisqu’elle se contente de diversifier et d’actualiser ses relations internationales pour s’aligner sur la géopolitique de la nouvelle guerre froide du XXIe siècle afin de mieux équilibrer les affaires du supercontinent eurasien, ce qui est aussi la raison pour laquelle elle s’est rapprochée de la Turquie et de l’Arabie saoudite, malgré l’inconfort que cela pourrait provoquer en Syrie et en Iran.

Compte tenu de l’incroyable progrès géostratégique que la Russie a fait ces dernières années pour devenir une véritable force à prendre en compte dans la Oummah, il est extraordinairement improbable et pratiquement impossible qu’elle fasse marche arrière sur ses derniers acquis et revienne au mode de pensée dépassé des traditionalistes. Les progressistes tirent les ficelles, pour ainsi dire, et ils ont clairement fait savoir à maintes reprises qu’aucun de ces nouveaux partenariats excitants n’est à somme nulle pour qui que ce soit. Ils incarnent plutôt la logique gagnant-gagnant qui fait la réputation de la multipolarité moderne, que les observateurs le reconnaissent maintenant ou plus tard.

Si la Russie réussit à conserver ses partenariats patrimoniaux tout en renforçant ceux qu’elle a travaillé dur à acquérir, alors la dichotomie de l’État profond traditionaliste / progressiste pourrait céder la place, dans le futur, à une seule catégorie d’arbitres / gestionnaires, dès lors que Moscou remplit enfin son rôle géostratégique, au XXIe siècle, en Eurasie.

Andrew Korybko

 

http://lesakerfrancophone.fr/en-russie-les-progressistes-de-la-politique-etrangere-lont-emporte-sur-les-traditionalistes

D’Ukraine et d’Afghanistan

D’Ukraine et d’Afghanistan

22 Septembre 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Ukraine, #Etats-Unis, #Russie, #Asie centrale

Parmi les nombreux enseignements du sommet des BRICS à Xiamen début septembre, il est une perle que nous n’avions pas rapportée. De la bouche même de Vladimirovitch :

Interrogé sur l’éventuelle décision américaine de fournir des armes létales au régime de Kiev, Poutine a répondu en termes délicieusement ambigus que les républiques autoproclamées de Donestk et Lugansk pourraient à leur tour vendre des armes sur des théâtres d’opération où les Etats-Unis sont présents. Traduction : Si vous armez l’Ukraine, nous armons les Talibans. Mauvaise nouvelle pour Washington qui a justement décidé en août l’augmentation (légère, soyons justes) du contingent militaire dans le Royaume de l’insolence

On se demande d’ailleurs ce que ces 3 900 soldats changeront alors que la guerre afghane est plus ou moins perdue pour l’empire comme nous l’expliquions au printemps :

Peut-on imaginer une victoire talibane totale dès cette année ? Russes, Chinois et Pakistanais s’y sont plus ou moins préparés, on l’a vu. Les généraux américains sont pessimistes et, impuissants, expliquent leur défaite en accusant comme d’habitude Moscou, bouc-émissaire universel. Pour notre part, restons prudents : 2017 semble un peu juste pour voir le royaume de l’insolence tomber totalement aux mains des enturbannés. Les enclaves gouvernementales sont puissamment protégées et certaines provinces échappent encore presque entièrement aux Taliban.

Néanmoins, l’issue finale du conflit ne fait guère de doute et il sera très intéressant de voir ce que fera l’administration Trump, actuellement dans une impasse. La guerre n’est plus gagnable et coûte aux Etats-Unis 44 Mds de $ chaque année, ce qui est une hérésie pour un président obsédé, sincèrement pour le coup, par l’endettement et les gaspillages. D’un autre côté, le Donald vit par l’image et ne veut pas rester dans l’histoire comme celui qui a « perdu la guerre d’Afghanistan » et ordonné le retrait pur et simple des troupes US. Dilemme qui empoisonne chaque jour un peu plus Washington.

Le tombeau des empires a encore frappé. Après Gengis Khan (dont les hordes invincibles y avaient connu leur seule défaite et avaient dû s’y reprendre à deux fois), les Britanniques victoriens et l’Armée rouge, les Américains l’apprennent maintenant à leurs dépens…

Devant l’inexorable avancée talibane, le gouvernement afghan et son parrain américain pourraient curieusement, et en désespoir de cause, faire leur une stratégieà la Bachar. A partir de 2012, face à la montée des groupes modérément modérés et au morcellement du territoire syrien, Damas avait renoncé à assurer la sécurité sur la totalité du pays pour se concentrer sur les axes/villes importants, laissant le reste aux djihadistes qui n’allaient d’ailleurs pas tarder à s’entre-dévorer.

Cela fonctionnera-t-il en Afghanistan ? Rien n’est moins sûr… Contrairement aux « rebelles » syriens, les Talibans sont unis et mus par la certitude de leur légitimité nationale. S’ils ne reçoivent pas d’aide extérieure, Kaboul n’en reçoit pas plus (l’appui américain ne représente qu’une parcelle de l’énorme soutien irano-russe dont Assad a bénéficié). Si en plus le Kremlin – « les républiques de Donetsk et de Lugansk » pour reprendre le langage diplomatique de Poutine – menace maintenant d’armer les Talibans…

On comprend dans ces conditions que Washington se sente une soudaine envie de « coopérer » avec Moscou en Afghanistan, ce qui n’a pas manqué de provoquer les sarcasmes de la diplomatie russe :

« Les sanctions, ce sont les Américains qui les ont introduites. Vous devez les lever si vous voulez coopérer avec nous »

Quant aux livraisons à Kiev, auxquelles le Donald semble naturellement opposé, c’est le flou le plus total. Toujours pas d’armes létales avait affirmé Mattis fin août, contredit maintenant par Chocochenko mais qui parle seulement de radars de DCA et de surveillance en mer (l’abominable Poutine des neiges préparerait-t-il une invasion amphibie ?) La rencontre entre les présidents des deux pays en marge de l’Assemblée générale de l’ONU n’a pas apporté plus de réponses.

Comme si elle n’avait pas assez de problèmes, la junte post-Maïdan est d’ailleurs confrontée à une nouvelle difficulté, inattendue (ou presque) : l’inénarrable Saakachvili refait des siennes. L’ex-gouverneur d’Odessa, dépossédé de sa nationalité ukrainienne après l’avoir été de la géorgienne, poursuivi un peu partout par la justice, s’est lancé dans une croisade personnelle contre son ancien ami Poroclown. Comme au Moyen-Orient, comme partout, les pions de l’empire refluant se déchirent et l’imMondeen perd son latin :

Le danger n’est évidemment pas comparable, mais le parallèle est frappant : défié depuis trois ans sur sa frontière orientale, où les séparatistes du Donbass soutenus par la Russie sont en terrain conquis, l’Etat ukrainien a subi un nouveau coup à son autorité et à sa crédibilité, dimanche 10 septembre, à plus de 1 000 km de là, sur sa frontière avec la Pologne.

La traversée du poste-frontière Medyka-Cheguyni par Mikheïl Saakachvili, dimanche 10 septembre, relève en partie du Grand-Guignol, indissociable de la stratégie du coup d’éclat permanent de l’ancien président géorgien (2003-2013) devenu opposant au président ukrainien, Petro Porochenko. Emportant à sa suite des dizaines de journalistes, des centaines de partisans et des soutiens aussi divers que la très populiste ancienne première ministre Ioulia Timochenko ou le député libéral et réformateur Mustafa Nayyem, M. Saakachvili a joué toute la journée à cache-cache avec les gardes-frontières ukrainiens.

En train, en bus, à pied, M. Saakachvili a tout tenté pour mettre à exécution sa promesse de rentrer en Ukraine, un mois et demi après la décision des autorités de Kiev de le priver de sa nationalité et de son passeport ukrainiens. C’est finalement dans la confusion et dans un climat de violence – certes limitée – que l’opération s’est achevée, lorsque les partisans de l’ancien président ont pris d’assaut le cordon de gardes-frontières déployé face à la frontière polonaise au prétexte d’empêcher l’accès à une route prétendument minée.

L’image de ces policiers bousculés, qui a tourné en boucle sur les sites ukrainiens et étrangers, est aussi désastreuse pour Kiev que le fut la décision, fin juillet, de priver « Micha » de sa nationalité ukrainienne, accordée en grande pompe en 2015 au moment de sa nomination au poste de gouverneur de la région d’Odessa. Le prétexte invoqué, celui d’irrégularités dans son dossier, n’avait trompé personne : la décision visait à écarter un rival.

Depuis, il vilipende régulièrement le gouvernement et l’accuse, à raison connaissant le panier de crabes ukrainien, de tous les maux. A Moscou, certains sont morts de rire…

En tacticien hors pair, c’est le moment que choisit le Kremlin pour lancer une proposition sous forme de bombe, qui n’étonnera cependant pas le fidèle lecteur de nos Chroniques : le déploiement de casques bleus dans l’est de l’Ukraine, le long de la ligne de front. Poroclown ne s’y trompe pas, dénonçant « la volonté de la Russie de légaliser la situation et de geler le conflit à jamais ». Nous expliquions cette stratégie il y a déjà plus de deux ans, parfois dans l’incompréhension générale non seulement de la presstituée officielle mais aussi de nombre de sites d’info alternative :

11 mai 2014 : Poutine ne reconnaît pas le référendum séparatiste du Donbass

C’est l’une des clés permettant de comprendre la stratégie de Poutine en Ukraine et pourtant, elle n’est jamais relevée. Et pour cause ! Ce serait revenir sur plus d’un an de désinformation systématique de nos faiseurs d’opinion qui se rengorgent sur le « danger russe » et « l’invasion russe de l’Ukraine » (alors qu’un môme de 5 ans pourrait comprendre que si la Russie voulait vraiment conquérir l’est ukrainien, ça aurait été torché en cinq jours, certainement pas un an et demi). Comment expliquer que Poutine n’a pas reconnu le désir d’auto-détermination des séparatistes pro-russes du Donbass si l’on affirme dans le même temps qu’il cherche à annexer le Donbass ? Aïe, voilà un os pour nos propagandistes en herbe… Alors on évacue purement et simplement l’une des deux contradictions. Ce faisant, on condamne le public à ne rien comprendre à ce qui se passe là-bas.

Petit retour en arrière.

Après le putsch, le nouveau régime au pouvoir à Kiev est pro-occidental et, suivant le désir de ses parrains américains, veut prendre le chemin de l’OTAN (plus que de l’UE d’ailleurs, ce qui montre l’imbécilité des dirigeants européens, bonnes poires dans toute cette affaire). A Moscou, on tremble. Perdre la base navale de Sébastopol, verrou stratégique de la Mer noire et ouverture sur la Méditerranée, pire, voir cette base devenir américaine ! Et voir l’OTAN s’installer aux portes de la Russie, alors que promesse avait été faite en 1991 à Gorbatchev que l’alliance militaire n’avancerait pas vers l’Est. Impossible… La réaction de Poutine sera fulgurante (notons qu’il est en réaction dans toute cette affaire, pas en expansion) et se fera sur deux axes :

– récupérer la Crimée et la rattacher à la Russie.

créer un conflit gelé en Ukraine même, paralysant Kiev et l’empêchant d’entrer dans l’OTAN.

Le premier volet est connu, inutile d’y revenir en détail. Un Khroutchev passablement bourré avait donné la Crimée à l’Ukraine d’un trait de plume, un soir de beuverie de 1954. Depuis la dislocation de l’URSS en 1991, la Russie louait (cher) la base de Sébastopol, accord qui était toujours susceptible d’être remis en question quand un gouvernement pro-US arrivait au pouvoir à Kiev. Suivant l’exemple occidental au Kosovo, Moscou a pris le prétexte (d’ailleurs réel) du droit à l’auto-détermination des peuples pour organiser le référendum de rattachement à la Russie. Apparemment, les Criméens ne s’en plaignent pas trop.

Mais c’est surtout le deuxième volet qui est intéressant. Poutine n’a aucune intention d’annexer l’est ukrainien, bien au contraire : son but était de créer un conflit gelé à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Selon la charte de l’OTAN, un pays ayant un conflit ouvert ou gelé sur son territoire ne peut faire acte de candidature. Et ça, on le sait parfaitement à Moscou. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le cas de figure se présente. Trois pays de l’ex-URSS ont, sous la direction de gouvernements formés aux Etats-Unis, fait mine de vouloir entrer dans l’organisation atlantique : Géorgie, Moldavie et Ukraine. Moscou a alors activé/soutenu les minorités russes en lutte contre le gouvernement central, les conflits gelés dans ces trois pays (Ossétie et Abkhazie en Géorgie, Transnistrie en Moldavie et maintenant Donbass en Ukraine) les empêchant d’entrer dans l’OTAN. Ce que fait Poutine dans l’Est ukrainien n’est donc que la réplique de ce que la Russie a déjà fait ailleurs, il n’y a aucune surprise. Pour lui, il est donc hors de question d’accepter que le Donbass se rattache à la Russie, contrairement aux sornettes racontées ici et là : il le veut à l’intérieur des frontières ukrainiennes. Statut d’autonomie, armement, soutien diplomatique, aide humanitaire… tout ce que vous voulez, mais à l’intérieur des frontières ukrainiennes !

Cela explique pourquoi Poutine était bien embêté lorsque les séparatistes pro-russes ont organisé leur référendum. Il a d’abord tenté de les en dissuader, puis il a refusé d’en reconnaître les résultats.

Cela explique aussi que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, Poutine est mal vu par les pro-russes du Donbass ainsi que par les courants nationalistes russes qui rêvent tous d’une Novorossia indépendante ou de son rattachement à la Russie.

Vladimir Vladimirovitch fait un numéro d’équilibriste, soutenant suffisamment les séparatistes pour qu’ils ne se fassent pas annihiler tout en douchant assez cyniquement d’ailleurs leurs espoirs d’un rattachement à la Russie, éliminant les leaders séparatistes indépendantistes (Strelkov, Mozgovoi, Bezner) pour les remplacer par des chefs plus enclins à se contenter d’une large autonomie (Zakarchenko, Givi, Motorola), le tout alors que Kiev (et les Etats-Unis derrière) font tout pour faire déraper la situation et que certains bataillons néo-nazis (Azov, Aidar, Tornado etc.) bombardent sciemment les civils russophones. Pour l’instant, Poutine s’en sort avec une maestria peu commune, mais seul l’avenir nous dira si l’équilibriste est finalement arrivé de l’autre côté.

Il y est arrivé… L’actuelle proposition de déploiement de casques bleus est la conséquence logique de cette brillante stratégie au long cours ; acceptée, elle ruinerait toute possibilité pour l’OTAN d’accueillir l’Ukraine en son sein et de s’étendre vers l’Est afin d’atteindre la frontière russe. La junte ukie et le Deep State impérial l’ont bien compris, qui enragent et feront tout pour torpiller le projet. Pas sûr cependant qu’ils soient en position de force face au simple principe de réalité.

 

 

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2017/09/d-ukraine-et-d-afghanistan.html

La Russie met en garde les US au sujet de l’Afghanistan

La Russie met en garde les US au sujet de l’Afghanistan


Moscou dit que sous la direction américaine, le commerce de la drogue et État islamique sont florissants, et maintenant la communauté chiite afghane est attaquée par des hélicoptères non identifiés.


Bhadrakumar

Par M.K. Bhadrakumar – Le 22 août 2017 – Source Russia Insider

La Russie a laissé entendre, par le passé, que les États-Unis parrainent secrètement État islamique en Afghanistan. Jeudi, un porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a monté la barre en alléguant que les « combattants étrangers » qui ont été transférés par des « hélicoptères inconnus » ont perpétré un massacre de chiites Hazara dans la province de Sar-e-Pol dans le nord de l’Afghanistan.

Le porte-parole a déclaré :

« On peut voir des tentatives pour provoquer des conflits ethniques dans le pays (…) Des cas de vols d’hélicoptères non identifiés sur des territoires contrôlés par des extrémistes dans d’autres provinces du nord de l’Afghanistan sont également enregistrés. »

Par exemple, il est prouvé que le 8 août, quatre hélicoptères ont effectué des vols depuis la base aérienne du 209e corps de l’Armée nationale afghane à Mazar-i-Sharif dans la région capturée par les militants dans le district d’Aqcha dans la province de Jowzjan.

Il est à noter que les témoins de ces vols ont échappé aux  radars des agences de sécurité. Il semble que le commandement des forces de l’OTAN qui contrôle le ciel afghan refuse obstinément de constater ces incidents.

À partir de ce qui précède, il apparaît que des sections des forces armées afghanes et le commandement de l’OTAN – qui contrôle l’espace aérien afghan – agissent main dans la main dans ces opérations secrètes. Sans aucun doute, c’est une allégation très sérieuse. L’attaque contre les chiites Hazara doit être considérée comme un message destiné à Téhéran.

Historiquement et culturellement, l’Iran a des affinités avec la communauté chiite Hazara en Afghanistan. Peut-être, l’administration Trump, qui a juré de renverser le régime iranien, ouvre-t-elle un « deuxième front » par État islamique contre l’Iran sur sa frontière de l’est.

Fait intéressant, le ministère russe des Affaires étrangères a également publié vendredi une déclaration sur la situation alarmante en matière de drogue en Afghanistan. Il a souligné que :

  • Une forte augmentation de la production de drogues est prévue en Afghanistan cette année et un tiers de la population du pays est actuellement impliqué dans la culture du pavot pour l’opium.
  • La géographie du trafic de drogue afghan s’est élargie et atteint maintenant le continent africain.
  • Des tonnes de produits chimiques pour le traitement des stupéfiants sont importées illégalement en Afghanistan – avec l’Italie, la France et les Pays-Bas « parmi les principaux fournisseurs ».
  • Les États-Unis et l’OTAN ne veulent pas ou sont incapables de freiner l’activité illégale.

La Russie et l’Iran ne peuvent pas fermer les yeux sur les activités hostiles des États-Unis (et de l’OTAN) dans leur arrière-cour, transformant la guerre anti-Taliban en une guerre par procuration. Ils ne peuvent que voir le conflit afghan à travers le prisme de leurs tensions approfondies avec les États-Unis.

Quelles sont les options de la Russie ? Le ministre russe de la Défense, Serguei Shoigu, a déclaré lors d’une réunion avec la crème des militaires à Moscou, le 18 août, que le conflit afghan constitue une menace pour la stabilité de l’Asie centrale. Il a déclaré que la Russie envisageait d’organiser des exercices militaires conjoints, en fin d’année, avec le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. La Russie a des bases militaires au Tadjikistan et au Kirghizistan.

Encore une fois, l’ambassadeur Zamir Kabulov, envoyé présidentiel russe en Afghanistan, a récemment déclaré que si le gouvernement afghan et les États-Unis ne pouvaient pas contrer la menace de État islamique, la Russie recourrait à la force militaire.

Kabulov a révélé que la Russie a dévoilé au Conseil de sécurité de l’ONU le parachutage de fournitures pour les combattants d’État islamique dans au moins trois provinces du nord de l’Afghanistan par des aéronefs non identifiés.

Bien sûr, il est inconcevable que la Russie mette des « bottes sur le terrain » en Afghanistan. Mais si État islamique franchit les frontières des États d’Asie centrale, il s’agira d’une « ligne rouge », et la Russie répliquera.

La Russie renforce ses bases au Kirghizistan et au Tadjikistan. De manière significative, lors d’un exercice militaire conjoint avec le Tadjikistan en juillet, la Russie a testé ses missiles balistiques à courte portée Iskander-M, l’une des armes les plus avancées de l’arsenal russe, avec une portée de 500 kilomètres et une charge utile de 700 kg. Iskander est équipé de systèmes de guidage terminal ayant la capacité de surmonter les défenses antimissiles. La précision d’Iskander pourrait être inférieure à 10 mètres. (La Russie a déployé cette arme mortelle en Syrie).

Avec le licenciement/démission  du stratège de la Maison Blanche Steve Bannon − un idéologue anti-guerre invétéré dans l’administration Trump qui voulait que la guerre afghane soit arrêtée − les généraux ont désormais le dessus dans le contrôle de la politique américaine. Le secrétaire à la Défense, James Mattis, et le conseiller en sécurité nationale, HR McMaster, favorisent le déploiement de troupes supplémentaires en Afghanistan.

L’inconnue connue est John Kelly, que Trump a récemment nommé chef d’état-major. Mais il y a assez d’indications montrant que Kelly – un général à la retraite du Corps de marine et père d’un Marine décédé, le 1er lieutenant Robert Kelly, qui a été tué en Afghanistan en 2010 – partage presque certainement l’opinion de Mattis et McMaster.

Plus on regarde de prés, plus on voit que le véritable défi de Donald Trump ne consiste pas à gagner la guerre contre les talibans, mais le risque élevé qu’il assumera, en prenant les conseils de ses généraux, est de mettre son imprimatur sur une guerre par procuration à part entière en Afghanistan contre la Russie, l’Iran et Chine.

M.K. Bhadrakumar

 

http://lesakerfrancophone.fr/la-russie-met-en-garde-les-us-au-sujet-de-lafghanistan