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Albanie: razzia sur la côte

Albanie: razzia sur la côte

Plage de Spille en Albanie le 22 février 2018 / © AFP/Archives / Gent SHKULLAKU

Quand la police l’a interpellé en janvier, Rrahman Qosja a compris qu’il était victime d’une usurpation d’identité: un terrain littoral public avait été vendu en son nom, une escroquerie courante en Albanie.

« C’est une mafia, plus dangereuse encore qu’une mafia », s’indigne le septuagénaire, paysan de Stërbeg (centre), un petit village à flanc de colline à 7 km de l’Adriatique.

Dans son malheur, il n’était pas seul: 180 citoyens lambdas ont été victimes de cette fraude. Ils sont supposés s’être partagé un terrain dépendant de la base militaire de Rreth-Greth, qu’ils auraient vendu à un homme d’affaires, selon le procureur de Kavaja en charge de l’enquête, Artan Madani.

Spectaculaire, ce cas est tout sauf unique.

« Le schéma semble le même » dans chaque dossier, décrit à l’AFP Lutfi Minxhozi, le directeur de la lutte contre la criminalité financière au sein de la police. Et il est très simple: des escrocs, blanchisseurs d’argent sale ou promoteurs véreux, établissent avec la complicité de notaires, de fonctionnaires et d’élus corrompus, de faux certificats de propriété au nom de particuliers laissés dans l’ignorance. Puis ils « achètent » ces terrains, propriétés de l’État, et les revendent au prix fort ou y bâtissent villas, immeubles et hôtels.

– Le fossoyeur possédait 220 hectares –

Sous couvert d’anonymat, un haut responsable judiciaire raconte à l’AFP comment un fossoyeur de Vlora (sud), perle du littoral albanais, était ainsi, sans le savoir, « propriétaire » de 220 hectares d’un terrain militaire dans la péninsule de Karaburun…

Début mars, les autorités ont décidé de passer au crible 30.000 titres de propriété portant sur 200 km2 de littoral, selon l’administration en charge du schéma urbain. Trente-cinq agents cadastraux ont déjà été limogés. Et toutes les ventes concernant 450 km de côte de Shengjin (nord) à Saranda (sud), soit la quasi totalité du littoral, ont été suspendues le 14 mars.

En février, une dizaine de bars et de restaurants de plages avaient déjà été détruits près de Golem (nord). Des comptes bancaires, des villas, des terrains et des hôtels sont de plus en plus souvent saisis.

Le phénomène est un résumé des maux albanais: corruption, pillage du bien public, cadastre anarchique, côtes défigurées par le béton, saccage de l’environnement, blanchiment dans ce pays malade des trafics, notamment de drogue…

Concernant Rrahman Qosja, l’enquête a démontré que ses papiers et sa signature avaient été usurpés par un fonctionnaire municipal quand il était allé enregistrer un terrain acquis par sa famille dans les années 1990, explique le procureur Madani. En charge de ce dossier qui concerne 10 hectares, le parquet a dans le viseur 23 personnes, dont des fonctionnaires et des élus.

– Juge assassiné –

« C’est du crime organisé en cols blancs, qui relève de la corruption et du blanchiment d’argent sale via l’immobilier », explique Fabian Zhilla, un universitaire spécialisé dans le crime organisé.

Il s’agit d’une délinquance « de type mafieux si l’on considère la nature de son organisation et le territoire concerné », confirme le responsable policier Lutfi Minxhozi.

En 2011 un juge, Skerdilajt Konomi, avait été assassiné à Vlora: les enquêteurs sont convaincus qu’il a payé son refus de signer un faux titre de propriété pour un terrain proche de Durrës, explique-t-on au sein du parquet albanais.

Cette zone est particulièrement défigurée par un urbanisme sauvage. Au sud du port de Dürres, sur des kilomètres, des barres d’immeubles en béton, souvent vides, défigurent la côte.

« Chaque fonctionnaire impliqué, devra en répondre pénalement, quel que soit son niveau hiérarchique », prévient le procureur Madani.

Exigée par Bruxelles dans le cadre de la candidature à l’Union européenne, la réforme judiciaire en cours va permettre d' »identifier juges et procureurs impliqués dans des opérations illicites », promet la ministre de la Justice, Etilda Gjonaj.

Mais de nombreuses opérations frauduleuses ont déjà été « blanchies »: l’achat de votes par des élus locaux en échange de la délivrance antidatée de titres de propriété ou de permis de construire est une pratique notoire en Albanie. Mais peut-être en passe d’être révolue: le 16 mars, des mandats d’arrêts ont été délivrés contre 24 personnes à Lezha (nord), dont le maire et son adjoint.

Pour l’Albanie qui veut développer son tourisme, l’enjeu est aussi économique: en 2009, le Club Med, spécialiste des clubs de vacances, avait renoncé à bâtir un village sur la côte ionienne en raison d’un conflit sur la propriété du terrain.

(©AFP / 26 mars 2018 09h23)

https://www.romandie.com/news/ZOOM-_RP/902746.rom

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La Serbie n’a pas besoin d’un dialogue sur le Kosovo, mais sur l’intégration européenne

La Serbie n'a pas besoin d'un dialogue sur le Kosovo, mais sur l'intégration européenne

La Serbie n’a pas besoin d’un dialogue sur le Kosovo, mais sur l’intégration européenne

Par Dragana Trifkovic, journaliste au magazine serbe Geopolitika et au magazine allemand Zuerst, fondateur et directeur du Centre des études géostratégiques ♦ Maintenant que les circonstances mondiales ont changé et que les États-Unis et l’OTAN sont en train de perdre de leur influence et que les puissances favorables à la préservation du Kosovo-Metohija serbe – comme la Russie et la Chine – sont de plus en plus fortes, nous poursuivons une politique de capitulation.


Le but du dialogue interne mené par le président serbe Aleksandar Vucic devrait être celui de répartir les responsabilités et de servir comme couverture pour l’abandon final du Kosovo-Métochie.

Le gouvernement nous assure constamment qu’il ne reconnaîtra jamais le Kosovo en tant qu’État indépendant, mais nous devons ici souligner une chose : ils ne sont pas censés annoncer au public que le Kosovo est un État indépendant et que nous le reconnaissons comme tel. Personne ne demande une reconnaissance aussi claire de leur part. Le problème est qu’ils instiguent l’indépendance du Kosovo en mettant en œuvre leur politique, sans clairement définir et communiquer au public ce qu’ils font réellement. Si nous convenons que la prétendue indépendance du Kosovo dépend exclusivement du consentement de la Serbie, et que sans le consentement de la Serbie, les États-Unis ne peuvent pas mettre en œuvre une nouvelle carte des Balkans, la responsabilité des autorités de Belgrade devient encore plus grande.

J’ai récemment passé en revue le livre Wikileaks, Les secrets des dépêches de Belgrade de l’auteur Nikola Vrzić, publié en 2011, c’est-à-dire avant l’arrivée au pouvoir du Parti progressiste serbe. Il analyse les lettres et les rapports confidentiels originaux des diplomates étrangers qui révèlent les plans des puissances occidentales concernant la sécession du Kosovo de la Serbie, ainsi que l’attitude des autorités démocratiques précédentes sur la question.

Continuité de la mauvaise politique

Au tout début du livre, l’auteur décrit le président précédent et dit qu’”il ne pouvait pas décider entre la capitulation, la trahison et la peur de son propre peuple, et qu’il choisissait volontiers la capitulation et la trahison”.

Si nous ne tenons pas compte du fait que ces mots sont dédiés à Boris Tadic, pouvons-nous les identifier aujourd’hui avec le président actuel ?

L’auteur analyse ensuite la stratégie américaine K1, par laquelle ils veulent convaincre les Serbes que le Kosovo leur importe peu. Y a-t-il une manière plus ouverte que celle dans laquelle le président de l’État de Serbie dit que nous ne devrions pas célébrer et glorifier les défaites (en pensant à la bataille du Kosovo) mais que nous devrions glorifier le héros, le grand chef militaire et stratège Mourad, pour qui “ces gens-là ne sont même pas assez bons pour être ses adjoints”.

Les dépêches de Wikileaks de 2007 montrent clairement que les fonctionnaires de l’UE demandent à la Serbie de reconnaître le Kosovo avant de rejoindre l’UE. La question se pose de savoir si Aleksandar Vucic n’a découvert ce fait que récemment lorsqu’il a déclaré à Arandjelovac que nous devions modifier radicalement notre attitude vis-à-vis du Kosovo pour devenir membre de l’UE. Dans sa nouvelle déclaration à la presse, il appelle à un débat public, c’est-à-dire un dialogue interne mis en place, avec des solutions déjà préparées, et il fait appel au professeur Kutlesic, qui a présenté l’idée d’une “réelle union de la Serbie et du Kosovo” lors de la première table ronde organisée dans le cadre du dialogue interne sur le Kosovo.

Enfin, ce livre devrait aussi nous rappeler le modèle de deux Allemagnes, déjà mentionné en 2007 par la diplomatie allemande comme une solution qui est offerte à la Serbie et qui implique un modèle de coexistence avec un Kosovo indépendant (quelque chose de similaire à ce que le professeur Kutlesic nous suggère généreusement). L’auteur a commenté que depuis 2008, la politique du Kosovo a été réduite à « une application peu convaincante de la variante pervertie des deux modèles allemands dans les Balkans, dans laquelle la Serbie ne reconnaît pas le Kosovo en poussant les Serbes du Kosovo dans les bras de Pristina. Mais seulement de façon temporaire jusqu’à la reconnaissance finale par la Serbie d’un Kosovo indépendant, au nom d’une intégration européenne sans fin ».

La reconnaissance non-avouée

Maintenant la question se pose de savoir pourquoi de nombreux analystes politiques indépendants, tels qu’ils se présentent, n’analysent pas la politique du Kosovo de la Serbie depuis 2012 à la lumière des dépêches de Wikileaks de la période précédente ? Parce qu’ils en viendraient à la conclusion que le gouvernement actuel a fait des pas beaucoup plus importants et audacieux vers l’établissement de l’État du Kosovo et l’expulsion des Serbes sous les auspices d’un Kosovo indépendant, que le gouvernement précédent.

Il est tout à fait clair que la politique de l’Occident envers la Serbie n’a pas changé, mais seules les personnalités politiques en Serbie qui ont mis en œuvre une telle politique, ont changé et tout ce qui a été fait depuis 2012 est conforme au plan d’accomplissement de l’indépendance du Kosovo.

Au lieu de s’engager à annuler les accords signés par le gouvernement précédent, le Parti progressiste serbe (SNS) a signé l’Accord de Bruxelles, et nous pouvons constater qu’il s’est engagé à signer un accord global sur la normalisation des relations avec Pristina, qui devrait définir un changement radical concernant le Kosovo, ce qui signifie que la Serbie devrait abandonner le Kosovo. En signant un tel traité avec Pristina, la Serbie reconnaîtra le Kosovo.

En ce qui concerne la situation des Serbes au Kosovo-Métochie, elle a aussi radicalement changé depuis 2013 et la signature de l’Accord de Bruxelles, et aussi depuis le démantèlement des barricades, l’établissement d’une frontière et des douanes entre le Kosovo et le reste de la Serbie, la suppression des institutions de l’État de Serbie sur le territoire de la province du sud, l’intégration de la police et de la justice dans le système du Kosovo, la participation de la “Liste serbe” dans les institutions qui fonctionnent selon la Constitution et les lois de la République du Kosovo, l’attribution d’un indicatif téléphonique international au Kosovo et toutes les autres mesures contribuant à la mise en œuvre de l’indépendance du Kosovo.

La Serbie a tourné le dos aux Serbes de Kosovo-Métochie

La position désespérée des Serbes se reflète dans le fait suivant. Les Serbes au Kosovo-Métochie ont été confrontés à de nombreux dangers qui les menaçaient du côté albanais depuis des années, mais ils étaient néanmoins résolus à rester chez eux et à se battre pour la survie de l’État serbe au Kosovo-Métochie. Cependant, quand ils ont senti que leur pays leur tournait le dos, qu’il avait une attitude hostile à l’égard de leur réticence à devenir citoyens de la République du Kosovo et qu’il les laissait seuls dans leur lutte pour la survie, ce n’est qu’alors qu’ils ont senti un désespoir total. J’ai visité les enclaves serbes au Kosovo-Métochie environ un an après la signature de l’Accord de Bruxelles, et les habitants de Gracanica, Orahovac et Velika Hoca m’ont dit qu’ils avaient perdu espoir et que depuis la signature de l’Accord de Bruxelles, de nombreux Serbes avaient décidé de vendre leurs maisons.

D’un autre côté, nous constatons que la partie albanaise n’a rien fait dans le processus de négociation qui nous serait profitable et qu’elle n’est même pas prête à consentir la création de la Communauté des municipalités serbes qui devrait fonctionner en tant qu’une organisation non gouvernementale conformément à la Constitution et les lois de la République du Kosovo.

La Serbie se trouve maintenant dans une situation absurde, compte tenu du fait que nous nous sommes opposés à l’OTAN lorsque cette organisation était au sommet de son pouvoir, ainsi qu’aux États-Unis, qui étaient la seule puissance mondiale à l’époque.

Maintenant que les circonstances mondiales ont changé et que les États-Unis et l’OTAN sont en train de perdre de leur influence et que les puissances favorables à la préservation du Kosovo-Metohija serbe – comme la Russie et la Chine – sont de plus en plus fortes, nous poursuivons une politique de capitulation.

A l’heure où la séparation violente du Kosovo et de Métochie de la Serbie a déclenché une vague de séparatisme dans l’UE, nous n’interrogeons pas les responsables bruxellois sur leur responsabilité. Lorsque la politique étrangère agressive des États-Unis a entraîné des migrations historiques du Moyen-Orient vers l’Europe, en raison des bombardements et de la destruction de pays du Moyen-Orient, nous ne demandons pas qui est responsable de cela. Qui est responsable de la montée du terrorisme dans le monde ?

Au lieu de poser des questions, nous voulons accepter les problèmes de Bruxelles et les partager avec eux, bien qu’en tant qu’État, nous n’ayons aucune responsabilité pour les problèmes qui se sont posés, et que nous-mêmes, nous sommes la partie lésée.

Le dernier moment

La seule façon de préserver le Kosovo en Serbie et de restaurer la souveraineté, c’est d’examiner de manière drastique la politique d’intégration européenne, car c’est la clé de tout. Il est nécessaire d’avoir un dialogue ouvert sur l’intégration européenne en Serbie, et non pas un dialogue sur le Kosovo-Métochie, parce que nous devons, en tant que société, examiner les avantages réels que la Serbie peut obtenir en adhérant à l’UE et, d’autre part, étudier les conséquences que nous allons en subir. Nous pouvons voir que le soutien à l’adhésion de la Serbie à l’UE a maintenant augmenté, et que les États-Unis sont déterminés à définir la situation dans les Balkans à leur propre avantage.

Cela leur est utile pour eux pour plusieurs raisons : tout d’abord, en raison de l’obligation de la Serbie de signer un accord de paix avec Pristina, et d’un autre côté, c’est leur façon idéale pour séparer la Russie de la Serbie et des Balkans, puisque le processus de l’intégration européenne est contraire au développement des relations avec la Russie. Dans la période à venir, ce sera une tâche clé pour l’Occident, où l’attention se tournera vers la Serbie, car la Serbie est un pays central dans les Balkans, et non une partie des Balkans occidentaux comme ils nous représentent. Sans interrompre les liens entre la Serbie et la Russie, dans le contexte géopolitique actuel, toute l’influence occidentale dans les Balkans a été remise en question jusqu’à présent. D’un autre côté, si la Serbie rompt ses liens avec la Russie, elle perdra à long terme toutes les chances de préserver sa souveraineté et son intégrité.

En tant que société, nous devons demander aux dirigeants politiques de déclarer les négociations avec Pristina à Bruxelles comme échouées, de demander le retour du dialogue sur le Kosovo au sein de l’ONU et, avec l’aide du droit international, de la résolution 1244 de l’ONU et de nos alliés qui respectent également le droit international, de revenir à nos positions de négociation et en même temps d’établir un dialogue interne sur l’intégration européenne.

Dragana Trifkovic
Directeur du Centre d’Études Géostratégiques (Belgrade, Serbie)
06/01/2018

Traduit du serbe par Svetlana Maksovic

Source : Arrêt sur Info

Correspondance Polémia – 11/01/2018

https://www.polemia.com/la-serbie-na-pas-besoin-dun-dialogue-sur-le-kosovo-mais-sur-lintegration-europeenne/

Quelle lecture géopolitique de la crise grecque ?

Quelle lecture géopolitique de la crise grecque ?

Par Georges PREVELAKIS, Pierre VERLUISE, le 7 janvier 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Georges Prévélakis, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne (Paris I) est l’auteur de “Qui sont les Grecs ? Une identité en crise”, Paris, CNRS éditions, 2017, 184 p. Il est membre du laboratoire Géographie-cités et membre associé du CERI (Sciences Po), spécialiste de la géopolitique des Balkans et des diasporas. Pierre Verluise, docteur en géopolitique de l’université Paris IV Sorbonne est le fondateur du Diploweb.com.

Pourquoi la relation entre la Grèce et l’Occident est-elle ambivalente ? Comment cette relation est-elle devenue une rente, particulièrement depuis l’entrée de la Grèce dans le Communauté économique européenne (1981) puis dans la zone euro (2001) ? Dans ce sytème, quelles sont les véritables fonctions des élites politiques grecques ? Le Professeur Georges Prévalakis répond de manière solidement argumentée aux questions de Pierre Verluise.

Pierre Verluise (P. V.) : Pourquoi la relation entre la Grèce et l’Occident est-elle ambivalente ?

Georges Prévélakis (G. P. ) : Il faut chercher l’explication dans le processus de création de la Grèce moderne.

A la fin du XVIIIème siècle et au début du XXème siècle, les sociétés européennes ont subi une profonde transformation politique et idéologique. Leurs élites se sont tournées vers l’antiquité, à la recherche d’une utopie historique capable de légitimer la rupture avec le passé qu’elles préconisaient. Parmi les différents nationalismes qui se sont consolidés pendant cette période en exploitant la référence hellénique, le nationalisme allemand occupe une place particulière. Au-delà d’un modèle politique, il a trouvé dans l’antiquité grecque un précédent géopolitique : de même que l’Allemagne avant son unification en 1871, la Grèce de l’antiquité était un ensemble de cités unies par la culture. C’est pour cette raison que la relation gréco-allemande est tellement passionnelle. La France napoléonienne s’est tournée par contre vers l’antiquité romaine.

Le néoclassicisme, mouvement artistique et architectural, a apporté une expression sensible à ces diverses représentations géo-historiques. Les grandes villes européennes et nord-américaines ont vu se multiplier les monuments conçus selon les règles élaborées par l’archéologie.

En même temps, dans l’Empire Ottoman, l’élite chrétienne orthodoxe (les Rums), était hellénophone ou employait le grec de l’Eglise comme langue véhiculaire, et avait développé des relations commerciales avec l’Europe. Sous l’influence idéologique européenne, les marchands rums ont commencé à développer une identité nationale. Ce fut le début d’une mutation identitaire qui a transformé une partie importante des Rums en Grecs « modernes ».

En 1821 éclata au sud des Balkans l’insurrection, que l’on connait aujourd’hui en tant que « Révolution grecque ». Cet événement a été perçu par l’Europe comme une chance inespérée pour réaliser une construction néoclassique à l’échelle d’un Etat et, qui plus est, sur la base de la géographie mentale des guerres du Péloponnèse (territoires autour d’Athènes et Sparte).

La contradiction entre une image imposée par les besoins identitaires occidentaux et la réalité du terrain est à l’origine de l’ambivalence de la relation entre la Grèce et l’Occident.

Ce rêve européen supposait d’idéaliser ceux qui devaient l’incarner, les “Grecs”. Les Rums, anciens schismatiques méprisés en tant que serviteurs du Grand Turc, sont devenus, aux yeux de l’Occident, les nobles descendants des Grecs de l’antiquité soumis à la “barbarie turque”. Pourtant ni le changement du regard occidental, ni la construction d’institutions étatiques selon le modèle occidental n’ont suffi à transformer complètement les réalités sociales et culturelles héritées du long passé impérial, byzantin et ottoman.

La contradiction entre une image imposée par les besoins identitaires occidentaux et la réalité du terrain est à l’origine de l’ambivalence de la relation entre la Grèce et l’Occident. Chaque fois que la Grèce donne des signes encourageants, l’ancienne idéalisation revient. Pourtant, la réalité dément tôt ou tard l’exagération des images. Le désenchantement conduit à des ressentiments ou même à l’hostilité, comme si les Grecs trahissaient les attentes de l’Occident.

Il s’agit d’un processus qui se répète de manière cyclique. Beaucoup de Philhellènes (amis des Grecs) de la Révolution grecque sont devenus des Mishellènes (ceux qui haïssent les Grecs) après avoir rencontré les “vrais Grecs”. Plus récemment, au lendemain de la dictature des colonels (1967-1974) l’Europe a idéalisé la Grèce de Constantin Karamanlis, qui a présidé le rétablissement de la démocratie en 1974, et d’Andréas Papandréou, dont l’élection triomphale en 1981 a marqué la fin de l’hégémonie politique des conservateurs, pour découvrir par la suite son visage balkanique pendant les années des guerres en Yougoslavie.

Le dernier épisode concerne évidemment la crise économique, amorcée cinq ans après les triomphalismes qui ont suivi l’organisation des Jeux olympiques d’Athènes de 2004. Quand la crise a joué son rôle révélateur, l’admiration pour l’“européanisation” grecque et ses taux de croissances élevés, s’est muée en mépris, parfois même en haine, comme si les Grecs étaient les seuls responsables d’une gestion économique et politique connue et tolérée par les institutions européennes.

L’Occident a du mal à percevoir les Grecs tels qu’ils sont, c’est à dire un peuple avec ses qualités et ses défauts. Cette difficulté de perception objective, conjuguée à l’importance de l’influence occidentale, se trouve à la source de bien de problèmes de la Grèce depuis le XIXème siècle. La crise actuelle ne constitue pas une exception à cette règle.

Quelle lecture géopolitique de la crise grecque ?
Grèce, Athènes, le Parthénon : une représentation classique de la Grèce transformée en ressource géopolitique ?

P. V. : Comment cette relation entre la Grèce et l’Occident est-elle devenue une rente, particulièrement depuis l’entrée dans le Communauté économique européenne (1981) puis dans la zone euro (2001) ?

G. P. : On imagine l’Empire ottoman comme une “prison de peuples”, comme si les nations y étaient déjà présentes et prêtes à surgir sur la scène de l’histoire une fois libérées de la domination impériale. Si cela était vrai, l’indépendance grecque, suivie des autres indépendances balkaniques, aurait été un simple retour à la normale, donc sans conflits et tensions. Or, comme on sait, le démembrement de l’Empire ottoman a conduit à un processus de terribles conflits, désigné d’ailleurs comme balkanisation.

L’explication de ces contradictions se trouve dans le fait que ce processus de balkanisation, loin d’être une normalisation, consistait au contraire en une transformation de fond en comble des espaces, des sociétés, des identités. La logique géopolitique impériale, qui régissait sociétés et territoires, devait être remplacée par la nouvelle logique westphalienne. Les sociétés balkaniques ont dû accomplir en quelques décennies le parcours que les sociétés occidentales ont mis de siècles à achever, en passant, elles aussi, par des terribles crises, comme la Guerre de Trente Ans (1618-1648).

La Grèce a été pionnière dans ce processus balkanique. Un morceau de l’espace ottoman a été découpé « à la hache » selon une géographie historique imaginée qui n’avait aucun rapport avec les réalités du terrain. Le premier territoire de la Grèce correspondait grosso modo à une ellipse dont les deux centres étaient, sans surprise, Athènes et Sparte. Ce nouvel Etat s’est vite avéré ingouvernable. Une administration étrangère a été importée de Bavière pour remplacer le pouvoir éclaté des notables autochtones par une structure centralisée. Une armée mercenaire a accompagné le roi et les administrateurs bavarois afin de mater les révoltes des “bandits” c’est à dire des anciens “combattants de la liberté” contre les Ottomans.

Pourtant, la logique de rente a des effets pervers puisqu’elle détourne les énergies de la création de richesses, renforce la centralisation partisane et encourage la corruption.

Un tel régime, fondé sur la violence, même légitime, ne pouvait pas être viable à la longue. Ainsi, le pouvoir central a créé un type de rapports entre le centre et la périphérie, dont l’évolution a conduit au clientélisme d’aujourd’hui. A travers ce système, il distribuait des privilèges, monétaires ou autres, à la périphérie. Comment trouver les moyens pour cette distribution ? La réponse est souvent venue de l’extérieur. L’importance de la thématique grecque imposait aux Occidentaux des efforts pour sauver la Grèce de l’implosion en lui apportant protection, soutien et financements. Ainsi s’est établie la tradition de la rente. Le système politique grec a rapidement appris à chercher, voire à revendiquer, la rente de l’Occident.

Pourtant, la logique de rente a des effets pervers puisqu’elle détourne les énergies de la création de richesses, renforce la centralisation partisane et encourage la corruption. En apportant une rente “philosophique”, justifiée par l’image idéalisée de la Grèce, l’Occident a souvent contribué à éloigner la Grèce de l’évolution voulue et espérée. En découvrant les effets sans en comprendre les causes, les Occidentaux se fâchaient avec les Grecs, sans réaliser que c’était leur propre influence qui avait provoqué les problèmes. L’ambivalence de la relation entre la Grèce et l’Occident est ainsi étroitement liée à la rente.

Toutes les périodes de l’histoire de la Grèce moderne n’ont toutefois pas été dominées par la logique rentière.

Ce fut le cas au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le pays a bénéficié de très importants financements des Etats-Unis, qui étaient soucieux d’empêcher l’extension du bloc communiste au sud des Balkans. Cette “rente géopolitique”, qui a duré jusque dans les années 1950, a fait entrer la Grèce dans une période de croissance, désignée comme le “miracle économique grec” qui s’est poursuivie malgré les conséquences de la crise pétrolière de 1973, et s’est doublée, dans les années 1970, d’une modernisation institutionnelle et politique.

Ces réussites n’étaient néanmoins pas suffisantes pour justifier l’adhésion de la Grèce à la Communauté économique européenne (CEE), du fait notamment des problèmes structurels persistants de l’économie. L’entrée de la Grèce dans le club européen dès 1981 a été motivée avant tout par l’argument néoclassique. La construction européenne avait en effet toujours besoin de la symbolique grecque.

On a considéré que l’aide économique européenne permettrait à la Grèce d’accélérer sa modernisation et de rattraper ses retards. Perçues par les Grecs comme une nouvelle forme de rente, les diverses subventions qui ont irrigué l’économie grecque ont toutefois été utilisées par le système politique en place pour consolider son pouvoir. L’entrée de la Grèce dans l’Eurozone (2001) a amplifié cette la logique, dès lors que la Grèce a pu emprunter facilement et à des taux très avantageux sur les marchés internationaux de capitaux.

La longue période de stabilité politique (1981-2009), rare dans l’histoire de la Grèce, est due à l’abondance de la rente qui a alimenté une société de consommation, sans rapport avec la production de richesses. Derrière l’apparence de prospérité, se cachait la déformation de toutes les structures économiques et sociales. Gérée par l’administration centrale, la rente a renforcé une centralisation déjà excessive. La population a appris à mépriser l’effort et à considérer comme acquis des avantages qui n’avaient pas été mérités. L’économie grecque s’est introvertie : il suffisait d’entretenir ses relations avec les partis au pouvoir pour s’assurer la réussite économique. Le double déficit (budgétaire et commercial) qui se gonflait année après année, était couvert par les subventions et surtout par l’emprunt. On ne s’inquiétait pas du gonflement de la dette, puisque les Européens le toléraient.

Ainsi l’entrée de la Grèce dans la CEE et l’Eurozone a réactivé des anciens réflexes rentiers que les décennies précédentes avaient plus ou moins réussi à maitriser.

P. V. : Dans ce sytème, quelles sont les véritables fonctions des élites politiques grecques ?

G. P. : On peut considérer que les élites politiques ont fonctionné comme une articulation entre un Occident rêvant de l’ “européanisation” de la Grèce et une population qui y résistait. En obtenant la rente de l’étranger, en la distribuant et en imposant une certaine occidentalisation, plus ou moins profonde, ces élites profitaient du rôle de médiation pour servir leurs propres intérêts. Cette image est certes trop schématique. Pendant certaines périodes, les élites politiques ont abandonné ce rôle parasitaire en se concentrant aux efforts pour faire avancer la modernisation du pays.

Après 1981, une partie des élites politiques grecques a misé à nouveau sur la rente pour alimenter le système clientéliste. Cela leur a permis d’exercer une “concurrence déloyale” face à des opposants qui prônaient la voie de l’autonomie et d’un développement économique fondé sur les avantages comparatifs du pays. La rente est ainsi devenue un facteur de “sélection naturelle” négative des élites politiques, dont les éléments sains se sont retrouvés largement marginalisés. L’image désolante de la classe politique grecque au lendemain de la crise n’est donc pas l’expression d’une mauvaise qualité inhérente aux hommes et femmes politiques grecs, mais le résultat de cette forme de sélection. A quelques exceptions près, après trois décennies de domination de la rente et du clientélisme, les meilleurs avaient été éliminés de la scène politique.

La crise de 2009 a mis fin à l’abondance de la rente. Le système politique a été ébranlé. Les citoyens grecs ont découvert avec colère que leurs élites politiques n’étaient plus capables de capter la rente et de la distribuer. Ils se sont sentis trahis.

La gauche radicale, SYRIZA, a promis le retour au paradis de la rente : on obligerait les « banquiers européens » à payer sans poser de conditions et l’Allemagne fédérale à dédommager la Grèce pour l’occupation nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale, ou on irait chercher de l’argent chez les Russes en leur proposant une alliance, etc. Se présentant comme force de renouveau face à un système politique vieilli et usé, ce parti a en fait prôné la régression à la logique rentière. Son échec à remplir ses promesses quand il est arrivé au pouvoir explique sa chute dans les sondages.

P. V. : Dans ce contexte, quels sont les rôles de la diaspora grecque, de la marine marchande et des réseaux ecclésiastiques ?

G. P. : La Grèce est une des manifestations d’une importante tradition géopolitique et géoculturelle, difficile à définir mais réelle. On utilise le terme de néo-hellénisme pour la désigner, en ayant conscience de ses limites. Cette tradition est composée d’éléments comme la continuité linguistique, étroitement associée à l’Eglise orthodoxe, la maritimité, la territorialité locale (tradition de la Polis), les réseaux diasporiques, ou encore certaines formes de vie familiale.

Contrairement aux récits de l’historiographie nationaliste, le néohellénisme était à l’aise au sein de l’Empire ottoman. Pourtant, une certaine perspicacité ou intuition de certains de ses membres leur a montré au début du XIXème siècle que l’avenir ne se trouvait pas dans le monde des empires mais dans la modernité, représentée par l’Etat-Nation organisé selon la territorialité westphalienne. Le rôle de la thématique grecque en Europe a joué aussi, comme nous venons de voir, un rôle important dans la décision d’accepter une mutation géopolitique et géoculturelle profonde. Le néohellénisme s’est ainsi habillé avec des vêtements empruntés à l’Europe. Il en a adopté la modernité, même s’il n’y a jamais été vraiment à l’aise. L’Etat grec, malgré ses réussites, n’a pas été à la hauteur des attentes de ses élites fondatrices. Il constitue aujourd’hui un acteur européen marginal, humilié, dépendant, piégé dans une relation malsaine avec l’Occident.

Cette Grèce est le visage le plus connu du néohellénisme, mais pas l’unique. Les structures prémodernes, celles qui lui permettaient de réussir dans les espaces impériaux, n’ont pas disparu. Leur résilience est une des causes de certains blocages de la modernisation. Ainsi, par exemple, la force du lien familial explique les difficultés pour imposer la méritocratie dans l’administration publique. En échange, les liens familiaux ont joué un rôle fondamental pour diminuer le choc social de la crise.

La diaspora, la marine marchande et les réseaux ecclésiastiques sont étroitement liés à la persistance des structures prémodernes. L’Etat grec, comme tout Etat national, a été hostile à la diaspora. Son objectif était de rassembler tous les Grecs au sein de son territoire. Il perçoit la marine marchande comme un acteur trop indépendant de lui, puisque les armateurs peuvent se déplacer sans entrave. Enfin, l’Etat grec a créé sa propre Eglise orthodoxe « nationale » ce qui est contraire aux règles de l’Eglise orthodoxe pour éviter l’influence religieuse du Patriarcat de Constantinople et échapper ainsi à son contrôle.

Ces visages extra-étatiques du néohellénisme ont survécu malgré les persécutions et les difficultés. La diaspora, détruite dans ses foyers traditionnels, a été reconstituée aux Etats-Unis, en Europe et en Australie. La marine marchande a réussi à renouveler sa flotte après les destructions de la Deuxième Guerre mondiale et constitue aujourd’hui la première force dans son domaine sur le plan international. Enfin, le Patriarcat de Constantinople a pu se maintenir à Istanbul en dépit de la politique kemaliste, hostile à toute forme de présence “grecque” sur le territoire turc, et constitue aujourd’hui une institution très respectée par la communauté internationale.

Les évolutions des dernières décennies comme la mondialisation, l’affaiblissement du rôle et de la fonction de la territorialité “westphalienne”, le développement explosif des communications etc., créent des conditions qui favorisent les formes prémodernes du néohellénisme. Les diasporas deviennent à nouveau des acteurs importants de la vie économique et politique globale. La mer se révèle comme le principal enjeu économique, politique et environnemental des décennies qui viennent. Le talent des armateurs grecs leur permettra de profiter de cette nouvelle donne. Enfin, le rôle des réseaux ecclésiastiques orthodoxes hellénophones ou, plus généralement, sous influence hellénique, est très important en Afrique, en Asie et en Amérique. Ils sont sous l’influence spirituelle des patriarcats hellénophones de Constantinople et d’Alexandrie. Ce monde orthodoxe, indépendant de l’Etat grec, est un acteur important de la géopolitique religieuse. Acceptés beaucoup plus favorablement que les autres Européens, les Grecs, à travers leurs réseaux religieux peuvent jouer un rôle de médiation entre l’Europe et les peuples anciennement colonisés.

Il faut donc cesser de percevoir la présence grecque, européenne et globale, uniquement sous le prisme de l’Etat-Nation. Ses formes à la fois prémodernes et post-modernes sont peu visibles mais au moins aussi importantes que la Grèce stricto sensu.

P. V. : Comment imaginez-vous les perspectives géopolitiques de la Grèce d’ici 2020 ?

G. P. : Le territoire grec fait partie d’un grand carrefour composé des Balkans et de l’Anatolie, entre lesquels se situent les ensembles maritimes de la mer Noire, des détroits turcs et de la mer Egée. Ce carrefour liait dans le passé les deux grands foyers économiques de l’Eurasie, le foyer européen et le foyer indo-chinois. Jusqu’au XVIIIème siècle, malgré l’importance croissante des relations entre l’Europe et l’Amérique, le centre de gravité de l’économie mondiale se trouvait encore à l’est du carrefour ottoman. La situation a changé radicalement pendant les deux siècles qui ont suivi. Cette situation change à nouveau par le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’est. Donc, le carrefour balkano-anatolien est en train de regagner sa centralité. Cette nouvelle réalité a déjà commencé à influencer la géoéconomie et la géopolitique grecque. Le port du Pirée est passé sous contrôle chinois. La réactivation de ce carrefour et la place cruciale du territoire grec en son sein conditionnera la géopolitique grecque dans les prochaines décennies.

La Grèce se trouve en crise, face à un environnement géopolitique instable et fluide.

Pourtant, à plus courte échéance, les facteurs de l’environnement géopolitique qui exerceront une influence sur la Grèce viennent d’autres élements :

1. La stabilité interne de la Turquie et ses orientations géopolitiques.
La vague de déstabilisation qui a évolué d’est en ouest au Moyen-Orient touche maintenant la Turquie. Il paraît difficile de prévoir si la politique de plus en plus autoritaire du Président Recep Tayyip Erdogan réussira à maitriser les tendances centrifuges et les menaces pour l’intégrité territoriale de son pays. Une déstabilisation éventuelle de la Turquie aurait comme conséquence possible un flot massif de réfugiés à partir du littoral anatolien vers les îles grecques. La question kurde peut aussi transformer la Grèce en otage des relations entre la Turquie et l’Occident. L’imprévisibilité de la situation turque pèsera lourdement sur la géopolitique grecque.

2. La relation entre l’Union européenne et les Etats-Unis.
La Grèce dépend économiquement et institutionnellement de l’Union européenne. Il ne faut pourtant pas sous-estimer ses liens avec les Etats-Unis. La défense grecque est garantie par les Etats-Unis, qui disposent d’une importante base en Crète. La diaspora grecque-américaine ainsi que différents réseaux, culturels et autres, lient étroitement la Grèce aux Etats-Unis. Une éventuelle dégradation des relations entre l’Union européenne et les Etats-Unis mettra la politique grecque devant des graves dilemmes.

3. Les ambitions russes.
La russophilie est fortement enracinée en Grèce. La confession orthodoxe commune, l’admiration pour Vladimir Poutine ainsi que le souvenir de l’Union soviétique fédèrent un ensemble hétéroclite de partisans, issus des deux extrêmes de l’échiquier politique, sur lequel peut miser l’influence russe.

4. La situation balkanique.
Les problèmes issus de la décomposition de la Yougoslavie (1991-1992) n’ont été résolus qu’en surface. Plusieurs défis existent encore et menacent la stabilité de la région. La Grèce est particulièrement exposée aux enjeux albanais et à leurs répercussions en Macédoine.

5. Finalement, last but not least, la Grèce est fortement influencée par l’évolution de l’Union européenne. Une Union européenne à deux vitesses renforcerait en l’institutionnalisant la marginalisation que connait la Grèce du fait de la crise économique.

Il est très difficile de prévoir l’évolution de ces facteurs et encore plus la manière dont ils peuvent se combiner. La Grèce se trouve face à un environnement géopolitique instable et fluide.

La situation politique intérieure grecque est naturellement d’importance cruciale. Les prochaines élections législatives sont normalement prévues à l’automne 2019. Les sondages prévoient que SYRIZA en sortira fortement affaibli et n’aura plus les sièges nécessaires pour former un gouvernement, même avec ses partenaires actuels de la droite souverainiste. Deux scénarios se dessinent :
. une nette victoire de la Nouvelle Démocratie (centre-droit), suffisante pour la restructuration de la vie politique sur des nouvelles bases ;
. une situation confuse, sans majorité, qui conduirait à un véritable saut dans l’inconnu.

La Grèce entre ainsi dans une période très critique. Soit elle arrivera à sortir renouvelée de la crise, ce qui lui permettra de gérer à son profit les différents défis géopolitiques pour renforcer son rôle européen et international ; soit elle va être entrainée dans une instabilité politique qui l’exposera à tous les dangers.

Malgré ses problèmes, la Grèce constitue un pôle de stabilité dans une région difficile. Une éventuelle déstabilisation grecque dans les années 2020 aurait de lourdes conséquences pour l’Union européenne. En même temps, l’importance de son territoire, en tant que carrefour énergétique mais surtout comme probable noeud de la route de la soie, rend sa maîtrise et sa gestion dans le cadre européen un enjeu crucial à long terme. Du côté européen, une connaissance de la politique grecque et néohellénique, débarrassée des idées reçues et des stéréotypes, s’impose.

L’Union européenne a aussi intérêt à exploiter les ressources néohelléniques réticulaires et globales (diaspora, marine marchande et réseaux ecclésiastiques) pour sa connexion et son dialogue avec les nouveaux grands foyers économiques et géopolitiques. Un re-équilibrage des représentations géopolitiques, à même de rendre visibles les aspects les moins connus du néohellénisme, est indispensable.

Copyright Janvier 2018-Prévélakis-Verluise/Diploweb.com

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L’Initiative polonaise des Trois Mers. Quel en est l’enjeu géopolitique ?

L’Initiative polonaise des Trois Mers. Quel en est l’enjeu géopolitique ?


Par William Engdahl – Le 6 décembre 2017 – Source New Eastern Outlook

En jaune, les pays participant a l’initiative des Trois mers

L’initiative polonaise des Trois Mers est une tentative géopolitique à peine voilée de contrer l’influence de la Russie, à l’est, et de l’Allemagne, à l’ouest. Des comparaisons avec le malheureux Intermarium polonais, à la fin de la Première Guerre mondiale, me viennent à l’esprit, non sans raison. À la suite de cette guerre, le dirigeant polonais Josef Pilsudski a tenté de créer une union des États situés entre la mer Noire et la Baltique pour s’opposer à la fois à l’empire soviétique russe et allemand, union connue sous le nom d’Intermarium. Si nous superposons la géographie des États des différentes configurations de l’Intermarium à celle de l’initiative des Trois Mers contemporaine, nous découvrons alors une forte ressemblance entre les deux, c’est-à-dire une sorte de ligne de démarcation entre l’Allemagne à l’ouest et la Fédération de Russie à l’est. Mais les similitudes ne s’arrêtent pas là.

L’Initiative des Trois Mers a officiellement débuté à Dubrovnik en août 2016 et compte douze États d’Europe centrale et orientale parmi ses membres. Les pays membres couvrent l’espace entre la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire, d’où le nom. Outre la Pologne et la Croatie, les membres comprennent actuellement l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la République tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie et la Slovénie. Sa deuxième réunion à Varsovie en juillet 2017 a été suivie par le président américain Trump, qui a donné au groupe son imprimatur.

La question est de savoir quels sont les facteurs politiques ou économiques qui sous-tendent cette initiative polonaise des trois mers. Si nous regardons de plus près son orientation initiale basée sur l’énergie, les choses deviennent plus claires.

Le gaz de schiste étasunien

Le 6 juillet 2017, en route pour le Sommet du G20 de Hambourg, le président américain Donald Trump s’est rendu à Varsovie pour participer à la deuxième réunion pour le projet des Trois mers, un projet proposé publiquement par le président polonais Andrzej Duda.

Alors que les deux principaux acteurs, la Pologne et la Croatie, insistent sur le fait que l’Initiative des Trois Mers n’est pas du tout géopolitique, mais plutôt un forum pour mieux intégrer les projets d’infrastructures communes nord-sud dans les nouveaux États de l’UE d’Europe centrale, il est évident que c’est plutôt l’inverse, c’est surtout de la géopolitique. Le véritable moteur de l’initiative, Washington, est clairement opposé au gazoduc germano-russe passant sous la Baltique, le North Stream II. La Pologne, pour sa part, risque de perdre des redevances de transit du gaz, car les routes de transit actuelles du gaz russe passant par l’Ukraine et la Pologne seraient progressivement supprimées, mais ce n’est pas le principal facteur. Pour l’Allemagne et pour la Russie, depuis le coup d’État de Kiev de février 2014 fait à l’initiative des États-Unis et qui a provoqué la rupture des liens entre l’Ukraine et la Russie, le transit du gaz russe par l’Ukraine reste une question extrêmement explosive et incertaine.

En juillet, à Varsovie, Trump a déclaré à son auditoire : « Nous nous engageons à garantir votre accès à des sources d’énergie différentes, afin que la Pologne et ses voisins ne soient plus jamais pris en otage par un seul fournisseur d’énergie. » Ces remarques sont une gifle assez visible adressée à Moscou alors que Washington a prétendu en 2008, à tort, que Gazprom avait coupé les approvisionnements en gaz via l’Ukraine aux consommateurs d’Europe occidentale, ce que Moscou a nié avec véhémence, affirmant que cela avait été fait par l’Ukraine, avec le soutien quasi certain de Washington. Pendant les pires tensions de la guerre froide, Moscou n’a jamais perturbé les livraisons de gaz à l’Europe. Elle n’avait aucune raison de le faire en 2008, bien au contraire. Toutefois, le président Viktor Iouchtchenko, soutenu par les États-Unis, l’a fait.

Un centre gazier polonais

De son côté, la Pologne rêve d’utiliser l’Initiative des Trois Mers pour faire de la Pologne un nouveau centre gazier européen, en important du gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis.

Mais expédier du gaz par méthanier est un processus coûteux. Cela nécessite la construction de terminaux spéciaux tant au port d’origine qu’au port de destination. Le gaz doit d’abord être transformé en liquide froid à environ -260°F, puis transporté dans des citernes spéciales. À destination, un terminal méthanier spécial similaire est nécessaire où le gaz peut à nouveau passer de l’état liquide à l’état gazeux pour la consommation finale. Tout cela est assez coûteux par rapport aux gazoducs.

En revanche, la Russie livre aujourd’hui la majeure partie de son gaz par gazoduc au marché de l’UE. Le coût du gaz russe, en raison de ce facteur, et d’autres, est nettement inférieur. Pour la Pologne, cela ne semble pas avoir d’importance. Elle rêve de remplacer l’Ukraine en tant que place de transit du gaz russe vers l’UE et d’importer du gaz de Norvège, du gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis et peut-être même du gaz du Qatar, si Washington ne perturbe pas ce projet par les sanctions saoudiennes.

Fin juin 2017, le nouveau terminal méthanier polonais de Swinoujscie, sur la mer Baltique, a reçu le premier envoi de GNL étasunien, en provenance du terminal texan de Cheniere Energy, actuellement le seul terminal méthanier américain destiné à l’exportation de GNL. Lors de la visite de Trump, le président polonais a clairement indiqué qu’il souhaitait conclure des contrats à long terme avec des fournisseurs de GNL américains, pour finalement exporter vers les autres pays de l’Initiative des Trois Mers, à la place du gaz russe transitant par l’Ukraine. Dans ce processus, la Pologne rêve de remplacer la Russie comme fournisseur de gaz de l’Ukraine.

Commentant le souhait polonais, Trump a déclaré que « encore bien plus » de GNL étasunien arrivera en Pologne, mais a ajouté que le prix pourrait augmenter. « Peut-être que le prix aura un peu augmenté, mais c’est normal, les négociations sont difficiles, a déclaré Trump à son public, à Varsovie. Nous sommes assis sur une grande quantité d’énergie, nous sommes maintenant des exportateurs d’énergie. Chaque fois que vous avez besoin d’énergie, appelez-nous. » Des négociations difficiles, c’est sûr.

La Pologne est en train de mettre en place sa stratégie pour devenir le nouveau centre énergétique de l’Europe centrale et remplacer le gaz russe. C’est là le cœur de son projet des Trois Mers. Le nouveau terminal GNL, qui a coûté 1 milliard de dollars, peut recevoir 5 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit environ un tiers de la consommation annuelle polonaise en gaz. La Pologne envisage de doubler ce chiffre.

Mais ce n’est là que la première partie d’une stratégie de l’OTAN visant à expulser le gaz russe des marchés de l’UE. La stratégie préconise de faire de la Pologne une plaque tournante du gaz naturel pour l’Europe centrale en reliant la Pologne à la Lituanie, l’Ukraine, la Slovaquie et la République tchèque par des interconnexions.

Bloquer le North Stream II

L’initiative polonaise des Trois Mers pour l’importation de GNL américain est à la fois une stratégie adoptée pour contrer l’influence allemande sur les marchés européens de l’énergie et contrer la Russie en tant que principal fournisseur d’énergie. Il n’est pas étonnant, compte tenu des ambitions de la Pologne en matière de plates-formes gazières, que le pays prenne cette initiative en essayant de bloquer le gazoduc germano-russe North Stream II qui passe sous la Baltique.

Le 1er novembre, Krzysztof Szczerski, chef de la Chancellerie du Président de Pologne, a annoncé que le gouvernement polonais fera tout son possible pour bloquer le North Stream II. « Nous devons être conscients du problème que pose le North Stream II, de l’ampleur des intérêts auxquels nous sommes confrontés, a-t-il déclaré. Il s’agit des intérêts de deux grands États [c’est-à-dire l’Allemagne et la Russie, NdA), qui vont débloquer des ressources importantes pour la mise en œuvre de ce projet. North Stream II n’est pas un projet anodin, mais une base de leur intérêt national. Simultanément, il a un caractère profondément anti-européen. [sic!] »

Bloquer le North Stream II est également une des priorités de Washington. En juin 2017, le Congrès américain a voté et le Président Trump a promulgué de nouvelles sanctions contre la Russie qui, entre autres objectifs, visaient explicitement l’investissement dans le North Stream II. Ces dernières sanctions économiques étasuniennes à l’encontre de la Russie visent directement les entreprises impliquées dans le soutien à l’expansion du gazoduc germano-russe North Stream II, qui passe par la Baltique sans passer par la Pologne. Si elles étaient activées par le président américain, cela imposerait des sanctions économiques sévères aux entreprises de l’UE impliquées dans des projets énergétiques avec la Russie, dont le North Stream II.

Les gouvernements allemand et autrichien se sont immédiatement opposés, et avec véhémence, aux dernières sanctions américaines pour des raisons évidentes. Le 15 juin, les ministres allemand et autrichien des Affaires étrangères ont publié une déclaration commune inhabituellement critique à l’égard des États-Unis. Ils ont déclaré en termes très forts : « L’approvisionnement énergétique de l’Europe est une question qui concerne l’Europe et non les États-Unis d’Amérique. Nous ne pouvons pas accepter la menace de sanctions extraterritoriales illégales à l’encontre des entreprises européennes qui participent au développement de l’approvisionnement énergétique européen » a déclaré l’Autriche lors de sa prestation à l’Initiative des Trois Mers, le 6 juillet dernier, pour marquer sa désapprobation à l’égard des pourparlers américains sur le gaz.

Le gaz naturel liquéfié (GNL) étasunien, coûteux pour la Pologne

Le 21 novembre 2017, la société d’État polonaise de gaz naturel PGNiG a signé la première partie de son accord de livraison de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des États-Unis, dans le cadre de sa tentative de réduction de sa dépendance aux approvisionnements russes. PGNiG a indiqué que dans le cadre de l’accord signé avec Centrica LNG Co., un groupe énergétique anglo-américain, elle recevra neuf expéditions de GNL entre 2018 et 2022. La société n’a pas révélé les volumes ni les prix convenus dans le cadre du contrat. Des indices commerciaux montrent que le gouvernement polonais paye un prix énorme pour sa russophobie.

Les estimations de Gazprom suggèrent que la Pologne devra payer, pour l’hiver 2017–2018, environ $265 à $295 /1.000 mètres cubes. Le gaz russe acheminé par gazoduc est livré à un prix moyen de 190 $/1 000 m3. Si ces chiffres sont exacts, cela montre que la Pologne est prête à payer jusqu’ à 50 % de plus pour ses livraisons de GNL étasunien. La livraison de ce GNL à d’autres pays partenaires de l’Initiative des Trois Mers implique des prix encore plus élevés pour l’Europe centrale.

De nouvelles lignes de fractures importantes sont en cours de développement au sein de l’UE dans le domaine de l’énergie, explicitement l’énergie à base de gaz naturel. D’un côté, on observe un axe entre l’Allemagne, l’Autriche, la France et d’autres États de l’UE, qui tiennent aux principaux approvisionnements en gaz russe. Émerge maintenant clairement un axe opposé, réunissant la Pologne et les États-Unis.

Le rôle de l’Atlantic Council

Pour Washington, l’initiative polonaise des Trois Mers est une situation gagnant-gagnant. Cela ne devrait pas nous surprendre si l’on considère que le groupe de réflexion atlantiste, l’Atlantic Coucil, joue un rôle déterminant dans la formation de cette initiative polonaise.

La nomination de l’ancien PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson, au poste de Secrétaire d’État n’est pas un hasard. Elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie à plus long terme de Washington visant à faire des États-Unis, en particulier grâce à l’exploitation récente de gaz de schistes et des schistes bitumineux non conventionnels, la principale puissance énergétique mondiale. Les actions américaines en Syrie et avec l’Arabie saoudite contre l’Iran et le Qatar s’inscrivent dans cette stratégie. L’élimination ou la réduction brutale des exportations de GNL du Qatar, y compris vers la Pologne, devrait profiter aux fournisseurs de gaz américains.

L’une des raisons des sanctions saoudiennes à l’encontre du Qatar, imposées à la suite de la réunion de Trump, le 21 mai à Riyad, pour discuter de la création d’une OTAN arabe, n’avait pas grand-chose à voir avec les allégations selon lesquelles le Qatar soutenait les Frères musulmans, ce qui est vrai. De son côté, l’Arabie saoudite a dépensé des milliards de dollars pour soutenir chaque groupe terroriste en Syrie, depuis al-Qaïda lié au Front al-Nusra jusqu’à État islamique, dans son effort de déloger Bachar al-Assad. Le véritable problème pour l’embargo saoudien du Qatar, appuyé par les États-Unis, tient au fait que le Qatar avait entamé des négociations secrètes avec l’Iran sur le développement conjoint de leurs champs gaziers partagés du golfe Persique, le plus important au monde. Si la coopération entre le Qatar et l’Iran se concrétisait, avec Bachar al-Assad au pouvoir après l’intervention de la Russie en Syrie, cela changerait la géopolitique énergétique mondiale en faveur de la Russie et contre les intérêts étasuniens.

En réalité, le blocus du Qatar par les Saoudiens ne vise pas à arrêter les terroristes radicaux. Il vise à maintenir le gaz iranien et qatari, et potentiellement syrien, hors du marché d’approvisionnement en gaz de l’UE, qui devrait devenir le plus grand consommateur de gaz au monde dans les années à venir. Pour Washington, la Pologne et son Initiative des Trois Mers ne sont qu’un pion dans un jeu géopolitique plus vaste.

La création du coûteux terminal méthanier polonais et sa stratégie visant à devenir une plaque tournante européenne du gaz via l’Initiative des Trois Mers ne sont pas des idées nées à Varsovie. Elles viennent de Washington, plus précisément des stratèges géopolitiques de l’Atlantic Council. Ce groupe de réflexion, créé par Washington au plus fort de la guerre froide et financé par le Pentagone et les services de renseignement américains, joue aujourd’hui un rôle important dans les décisions politiques de l’OTAN. Les donateurs officiels sont le Département de l’armée de l’air des États-Unis, le Département de l’armée de terre, le Département de la marine et le National Intelligence Council. Le Département d’État américain et le Département de l’Énergie des États-Unis contribuent également à financer ce groupe, ainsi que l’OTAN elle-même.

En avril 2017, l’Atlantic Council a tenu une conférence à Istanbul sur la stratégie des Trois Mers. Le thème de la conférence était « Faire de l’Initiative des Trois Mers une priorité pour l’avenir » et le discours d’ouverture a été prononcé par le général James L. Jones, président de l’Atlantic Council, et ancien conseiller à la Sécurité nationale d’Obama. Ce groupe était également présent à Varsovie, en juillet à l’occasion de la visite de Trump à la réunion pour l’Initiative des Trois Mers.

Dans son discours d’avril sur cette initiative, Jones a déclaré : « Il s’agit d’un projet véritablement transatlantique qui a des ramifications géopolitiques, géostratégiques et géo-économiques énormes. » Il a aussi confirmé que l’Initiative des Trois Mers avait pour but de « soulager le secteur européen de l’énergie de la forte pression du Kremlin » et qu’il s’était entretenu avec M. Tillerson sur l’importance de soutenir l’initiative des Trois mers : « Il comprend. Il en comprend l’intérêt stratégique ; il en comprend l’intérêt économique », a fait remarquer Jones.

Une autre initiative montre les limites des Trois mers

Le 27 novembre, un forum assez différent s’est réuni, accueilli par un pays membre de l’Initiative des Trois Mers. Le sommet Chine-Europe centrale et orientale à Budapest, accueilli par le Premier ministre Viktor Orban, a réuni les 12 membres de l’Initiative des Trois Mers, ainsi que la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et l’Albanie. Les pays de l’Europe centrale et orientale ont discuté de la participation de la Chine à l’immense infrastructure chinoise One Belt, One Road pour accroître les flux commerciaux entre l’Europe et l’Eurasie. Ils ont discuté de la création de nouveaux fonds d’infrastructure, de coopération monétaire et bien plus encore. Cela contraste fortement avec le projet de l’Initiative des Trois Mers de dépenser des milliards de dollars dans des projets de gaz de schistes américains risqués, tout en s’aliénant davantage la Russie et l’Allemagne.

Le contraste entre le sommet Chine-CEE et l’Initiative des Trois Mers ne saurait être plus frappant. Il montre les lignes de faille géopolitiques du projet que Washington est en mesure d’offrir à ses alliés européens de l’OTAN aujourd’hui, d’un très faible intérêt, contrairement à celui de se joindre à la Chine et à la Russie pour construire une nouvelle infrastructure eurasiatique en direction de l’Europe.

William Engdahl

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone.

 

http://lesakerfrancophone.fr/linitiative-polonaise-des-trois-mers-quel-en-est-lenjeu-geopolitique