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Lettres persanes

Lettres persanes

25 Juin 2019

Lorsqu’il publia son roman épistolaire en 1721, Montesquieu ne s’imaginait peut-être pas que sa chère Perse serait dans l’oeil du cyclone géopolitique 298 ans plus tard… Beaucoup a déjà été dit, ici ou ailleurs, sur la crise du Golfe 3.0 ou 4.0 (on ne compte plus). Contentons-nous de revenir sur les tous derniers éléments pertinents.

Si beaucoup espéraient (du côté impérial) ou craignaient (du côté de la multipolarité) que Poutine « vende » l’Iran en échange de la Syrie, ils ont été déçus/soulagés. L’inédit sommet tripartite Russie-Israël-USA, lors duquel Washington et Tel Aviv étaient censés convaincre Moscou de lâcher l’Iran, a accouché d’une souris. Pire ! l’envoyé russe, Nikolaï Patrouchev, a renvoyé Bolton & Co dans les cordes :

« L’Iran a toujours été et demeure notre allié, avec qui nous développons nos relations dans un contexte aussi bien bilatéral que multilatéral. Nous croyons donc qu’il est inadmissible de qualifier l’Iran comme la principale menace de la région et de le mettre sur le même plan que l’Etat Islamique ou d’autres organisations terroristes. »

L’ami Nikolaï en a rajouté une couche en déclarant que, selon les données militaires russes, le drone US était bien dans l’espace aérien iranien et que les accusations américaines contre Téhéran concernant l’attaque de pétroliers étaient « de piètre qualité et peu professionnelles ». Pan, sur la moustache de Bolton qui, avec son siamois israélien, ne s’attendait visiblement pas à se faire reprendre aussi vertement. Voilà qui n’a pas dû lui arriver très souvent dans sa carrière…

Et encore, Patrouchev n’a-t-il pas élaboré sur le fait que les Iraniens auraient également pu descendre un P8 Poseidon, avion de patrouille maritime, avec 35 soldats US à bord. Message sublimal : Nous sommes restés très modérés mais on peut vous faire beaucoup plus mal. De fait, si l’armée iranienne souffrira énormément d’un conflit, elle peut infliger des dommages sévères aux bases US de la région et mettre le feu aux alliés pétromonarchiques de l’empire.

Et bien sûr, Téhéran est dans les starting blocks pour lancer sa guerre asymétrique sur deux axes. D’abord en actionnant une guérilla chiite qui embrasera le Moyen-Orient : Hezbollah vs Israël, Houthis vs Arabie saoudite, UMP irakiennes vs soldats américains. Ensuite, en fermant le détroit d’Ormuz pour faire exploser le cours du pétrole et amocher salement l’économie mondiale.

Les compagnies d’assurance ont déjà multiplié par dix (!) le prix de leur police pour un pétrolier naviguant dans le Golfe, ce qui se répercute sur le coût du baril. Mais ce n’est rien par rapport aux cours stratosphériques qu’atteindrait l’or noir si le détroit était réellement menacé de fermeture : 300$, 500$ voire même 1000$ selon des projections de Goldman Sachs. Les marchés mondiaux ne s’en remettraient pas et la crise de 1929 ferait figure d’aimable gaspillage.

Pas sûr dans ces conditions que le Cretinho de la Maison Blanche, qui prend apparemment aussi ses conseils de l’excellent Tucker Carlson mais aurait mieux fait d’écouter celui-ci avant d’engager les illuminés Bolton et Pompeo, pas sûr dans ces conditions, donc, que Cretinho franchisse le pas. Pour l’instant, la guerre des mots s’amplifie, Rouhani qualifiant l’administration US de « retardée mentale » et celle-ci menaçant de « faire disparaître » l’Iran. Ambiance, ambiance…

La toute dernière livrée des sanctions américaines ciblent symboliquement les leaders iraniens mais il ne faudrait pas y voir seulement un aveu d’impuissance. En menaçant de sanctionner Zarif, le ministre des Affaires étrangères, les petits génies du Potomac pensent couper toute possibilité de négociations diplomatiques. Stratégie de la tension, toujours. Le Pompée du Département d’Etat, lui, fait la tournée des popotes pétromonarchiques pour les engager dans une grande coalition. Mais les grassouillets cheikhs sont aussi veules que riches et il n’est pas sûr qu’ils acceptent de s’engager. Déjà, les Emirats Arabes Unis, pourtant fanatiquement anti-iraniens, retournent leur keffieh à la vitesse de l’éclair, constatant soudain que la guerre, c’est dangereux. Il est très facile de payer des mercenaires au Yémen pour faire le sale boulot, mais se retrouver en première ligne, voilà qui est trop risqué pour ces chères pétronouilles.

Un dernier élément pour la compréhension des tenants et aboutissants persiques. Il se pourrait (mais l’info n’est pas sûre et reste au conditionnel) que les Russes aient envoyé des conseillers techniquesafin d’améliorer la défense anti-aérienne iranienne. Si c’est confirmé (et c’est encore un gros si), au vu de ce qui s’est fait en Syrie avec les 2/3 des missiles US descendus ou détournés, la nouvelle n’est pas bonne pour la coterie américano-israoudienne…Tag(s) : #Moyen-Orient

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L’Iran, un paria du marché mondial des armements au sous-équipement militaire chronique

L’Iran, un paria du marché mondial des armements au sous-équipement militaire chronique

Adrien GUYOT 30 juin 2019 ActualitéActualités analyséesAfrique et Moyen-OrientGéoéconomieIntelligence économiqueIranProche et Moyen-OrientSituations décryptéesLeave a comment

Pour des raisons historiques et géostratégiques, les États-Unis imputent à l’Iran une qualité de perturbateur régional au régime dictatorial, prosélytiste et policier, s’adonnant à la prolifération nucléaire, ainsi qu’au terrorisme international. En somme, aux yeux de la bureaucratie permanente militaire, du renseignement et de la diplomatie – l’État profond américain – , Téhéran présente l’avantage de réunir toutes les caractéristiques d’un bon ennemi. Membre permanent de l’axe du mal depuis la révolution islamique, elle ne peut infléchir son sous-équipement militaire chronique, résultant de son écrasante mise au ban de l’opinion, qu’au travers l’élaboration de stratégies d’adaptation palliatives. 

Hassan Rohani inaugurant son système de défense anti-aérien : Bavar 373.
Le président iranien, Hassan Rohani, inaugurant son propre système de défense anti-aérien, Bavar 373, construit sur le modèle du S-300 russe.

L’Iran, un paria du marché mondial des armements

En toute logique, s’il est exclu que les États-Unis fournissent militairement la République islamique, tel est également le cas à l’égard des États européens. Seule la Russie, la Chine et la Corée du Nord résistent épisodiquement aux pressions de Washington, Abou Dabi, Ryiad et Tel-Aviv. À titre d’exemple, en 2016, Moscou refusa de livrer deux cents chasseurs multirôles lourds Su-30, puis tarda à fournir les systèmes de défense antiaériens S-300. 

Afin de mettre au ban l’Iran, de sorte à ce qu’elle devienne un paria du marché mondial des armements, les États-Unis peuvent compter sur leur règlementation d’US Export Control, et plus spécifiquement sur l’International Traffic in Arms Regulations (ITAR). Cet ensemble normatif offre, au bénéfice du Département d’État américain, toute la latitude pour interpréter et appliquer les stipulations d’ITAR. In fine, il contrôle les importations et exportations des objets et services liés à la défense nationale, tels que recensés sur l’United States Munitions List (USML).

La sécurité du territoire servant de prétexte à la promotion de ses objectifs géostratégiques et commerciaux, les États-Unis refusent l’exportation d’armements contenant des composants américains. Or, la dépendance technologique des industries européennes de la défense, tout particulièrement dans le domaine aéronautique, à l’égard des composants soumis à la législation ITAR, est critique. Par exemple, il est, aujourd’hui, inconcevable que la France, au travers de Dassault Aviation, puisse, librement, vendre le Rafale, joyau national, à destination des États qui lui sied, sans que Washington ne vienne opposer son veto.

Au contrôle américain, s’adjoint celui des européens vis-à-vis des exportations de biens et technologies à double-usage (BDU). L’article 2 du Règlement du Conseil du 5 mai 2009 définit les « biens à double usage » comme : « les produits, y compris les logiciels et les technologies, susceptibles d’avoir une utilisation tant civile que militaire ». Ceux-ci, étant listés, peuvent, selon les cas, être interdits à l’exportation, au transit et au négoce, ou être soumis à autorisation. 

Également, des mesures restrictives européennes viennent se juxtaposer à l’ensemble des interdictions susvisées afin de prohiber, en totalité, les exportations de certains biens. Ceux-ci sont énumérés au gré d’un mouvement de balancier, à l’aspect plus ou moins restrictif, cultivé par une sorte de va-et-vient réglementaire continuel. 

Un sous-équipement militaire chronique compensé par des adaptations palliatives

Malgré un budget de la défense conséquent (15,9 milliards de dollars en 2016), l’Iran est confrontée à un sous-équipement militaire chronique. Ses rivaux régionaux, Israël, les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite, bénéficient, quant à eux, d’un budget supérieur ainsi que d’un accès, plus large, au marché. À titre d’exemple, le char de combat le plus puissant dont dispose l’Artesh – l’armée régulière iranienne placée sous la tutelle du Corps des gardiens de la révolution islamique – est le T-72 russe, mis en service au début des années 1970. La majorité de son arsenal blindé est composé de chars Patton ou Chieftain datant des guerres de Corée et du Vietnam. En comparaison, l’Arabie Saoudite possède des chars étasuniens, de type M1 Abrams, tandis que les Émirats Arabes Unis privilégient le char français Leclerc, autre joyau national, néanmoins utilisé au Yémen. 

Faiblement dotée militairement, mais désireuse de conserver sa zone d’influence régionale, Téhéran démontre sa résilience par l’emploi de stratégies d’adaptation. La République islamique comble la faiblesse de son armée de l’air en produisant, en série, son avion de combat « 100% Made in Iran » : le Kowsar. En réalité, celui-ci n’est qu’un F-5 américain modernisé, l’Iran ne faisant que s’inspirer des « Freedom Fighter » et « Tiger II » qu’elle s’était procurée avant la révolution islamique. En 2007, bien qu’étant présenté comme inédit, le Saegheh, autre avion de combat « 100% Made in Iran », fut également largement inspiré du F-5. Ainsi, cette stratégie d’adaptation du « 100% Made in Iran » ne demeure que palliative dans la mesure où, sur des théâtres d’opérations extérieurs comme en Syrie, Téhéran dépend largement du soutien aérien russe. 

Cependant, il est des circonstances où le recours à la modernisation locale des décombres de l’ambitieux projet de complexe militaro-industriel occidental, voulu par le chah, apparaît efficient. 

En effet, ce 20 juin 2019, c’est un missile « 3-Khordad » – à l’origine un SAM-6 perfectionné par l’Iran en 2013 – qui a permis d’abattre un drone américain RQ-4 Global Hawk. Cet appareil de type HALE (Haute Altitude Longue Endurance) fut conçu par Northrop-Grumman pour des missions ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance). Il ne put résister face aux optimisations du « 3-Khordad » en matière d’équipements électroniques, de capteurs de détection, y compris thermiques, et d’option de verrouillage du GPS le protégeant des interférences de forte intensité.

Aussi longtemps que Téhéran demeura la cible privilégiée des sanctions économiques édictées par Washington, les tensions irano-américaines s’entretiendront.

Sources :

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About Adrien GUYOT

Adrien GUYOT est Juriste d’Affaires & Compliance Alternant chez Michelin. Diplômé d’un Master 2 en Droit et Fiscalité de l’Entreprise, il est également titulaire d’une Licence en droit privé, d’un Diplôme Universitaire en Gouvernance, Risques et Conformité, ainsi que d’un Master 1 en Droit des Affaires à l’Université Clermont Auvergne. Il est rédacteur pour les Yeux du Monde depuis novembre 2018.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/actualite-analysee/41183-liran-paria-marche-mondial-armements-sous-equipement-militaire-chronique

Trump avec Carlson, sans Bolton

Trump avec Carlson, sans Bolton

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   lundi 01 juillet 2019

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Trump avec Carlson, sans Bolton

La visite-surprise et spectaculaire de Trump à la frontière de la Corée du Nord, avec quelques pas historiques en Corée du Nord au côté de Kim Jong-un, constitue, selon The Guardian, bien plus qu’un simple “coup de communication”. (Une heure de conversation avec Kim, relançant le processus de dénucléarisation bloqué depuis le sommet de Hanoï, ce n’est plus seulement de la communication.) A cette première précision s’en ajoute une seconde, très significative : alors que Kim et Trump ont donc parlé sérieusement, Bolton était absent pour un déplacement du type sauve-la-face dont on imagine l’importance, à Oulam-Bator en Mongolie, alors que Tucker Carlson, de FoxNews, faisait partie de la suite présidentielle.

(Bolton s’est avéré être, par ses intrigues à la neocon, le premier responsable de l’échec du sommet Trump-Kim de Hanoi, dans un acte que Trump a finalement ressenti, après un long processus d’information finissant par mobiliser sa propre attention, comme une certaine forme de “trahison”. Kim et les Nord-Coréens ont publiquement dénoncé Bolton et précisé qu’ils ne voulaient plus avoir affaire à lui. On observera donc avec un certain intérêt quela très-puissante Amérique du président Trump qui fait trembler le monde s’est inclinéedevant les exigences de Kim, alors que la présence de Bolton était techniquement et politiquement logique sinon nécessaire vues sa position auprès du président et l’implication qu’il a eue dès sa prise de fonction dans le processus ; et surtout enfin, vue son insistance bien connue à vouloir suivre le président dans les importantes affaires extérieures et ainsi le “marquer à la culotte” [le manipuler] dans un sens belliciste-maximaliste.)

Quelques extraits du texte de The Guardian, d’abord sur la visite en général, où l’on voit que Trump fait toutes les concessions nécessaires du point de vue de la communication, notamment en acceptant sans discuter la version nord-coréenne des derniers essais de missiles :

« Il s’est avéré que[cette rencontre] était plus qu’une simple séance de photos pour la seule communication. Donald Trump a non seulement serré la main de Kim Jong-un et est devenu le premier président américain en exercice à faire quelques pas sur le sol de la Corée du Nord, mais il s’est également entretenu pendant une heure avec son homologue dans la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corée, au lieu de se livrer à l’échange de civilités attendu. Et il y a eu un résultat tangible.
» Les réunions entre les groupes de travail américains et nord-coréens reprendront quatre mois après leur échec lors du sommet de Hanoi en février. Les vraies négociations sont de retour. La question, comme toujours, est de savoir si elles mèneront quelque part.
» Il ne fait aucun doute que les motifs invoqués par M. Trump pour provoquer la réunion, avec un préavis d’un jour, étaient principalement d’ordre électoral. Tout au long de la journée, M. Trump s’est plaint à maintes reprises du fait que la presse ne lui avait pas accordé suffisamment de crédit pour avoir désamorcé les tensions dans la péninsule coréenne.
» Sa propre narrative a pris certaines libertés avec la réalité, omettant de mentionner que les moments les plus dangereux, – l’essai d’une bombe à hydrogène et de missiles balistiques intercontinentaux par la Corée du Nord, et ses propres menaces de “feu et de fureur” contre la Corée du Nord, –  se sont tous produits pendant sa première année au pouvoir. Il a insisté sur le fait que tous les essais de missiles nucléaires et balistiques nord-coréens avaient cessé, en déclarant que les essais de missiles à combustible solide à courte portée effectués en mai n’étaient pas des essais réels. Il s’est pas expliqué de cette affirmation. »

 Plus loin, on lit ce paragraphe qui paraît sans aucun doute d’une réelle importance sur la situation actuelle de l’entourage de Trump et des orientations du président (ZeroHedge.com, qui reprend cette précision du Guardian, s’attache effectivement à ce point) ; on passera en souriant sur l’assimilation plaisante que le Guardian, qui garde précieusement ses réflexes de simulacre en diabolisation,fait en qualifiant d’“extrême-droite” les conservateurs non-interventionnistes US :

« La réunion de la DMZ avait pour but d’élaborer une narrative [convenant à Trump]. C’est pourquoi John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale ultra-faucon, ne se trouvait nulle part dans la délégation ; il avait été envoyé, ou s’était envoyé lui-même, à Oulan-Bator, en Mongolie. La suite officielle américaine comprenait par contre Tucker Carlson, l’animateur-vedette des talk-shows d’information de Fox News, qui est le principal canal d’accès de Trump vers la fraction non-interventionniste de sa base [conservatrice]d’extrême-droite. Des conversations de la onzième heures avec Carlsonauraient persuadé Trump de ne pas lancer de missiles contre l’Iran ce mois-ci, après la destruction d’un drone américain par les Iraniens. »

Ces diverses circonstances, d’un réel intérêt plus pour la scène américaniste que pour les affaires coréennes, – mais c’est le scène américaniste qui importe parce que tout en dépend, – suscite plusieurs remarques. Il s’agit au reste, le plus souvent, de confirmations, mais avec le pouvoir américaniste à “D.C.-la-folle” il n’est pas inutile de vérifier ses informations, sinon ses intuitions

• Les choix de Trump, notamment pour le domaine essentiel de ses conseillers, ne sont ni dictés, ni réfléchis. Il n’est pas la marionnette qu’on dit de qui l’on pense, mais la créature imprévisible, peu cultivée, agissant sur ses impulsions en général monstrueusement égocentrique (qui ne sont pas toujours fausse, il peut sentir juste),  dont l’aliment principal est la publicité qu’il en obtient et les avantages électoraux et démagogiques pour la suite de sa carrière. C’est comme cela qu’il a recruté Bolton, – lequel a su le flatter, flairant la bonne aubaine avec sa moustache avantageuse – et c’est à cette aune qu’il le traite. S’il juge que Bolton le gêne en période pré-électorale, il le jettera comme un vieux Kleenex moustachu et usagé.

• En effet, l’absence de Bolton, pour un déplacement et une rencontre substantielle décidés sur un coup de tête, sans aucun doute sans le consulter (Bolton), mais avec la présence de Tucker Carlson, donc peut-être (sans doute) sur avis de Tucker Carlson, voilà des éléments d’un très grand intérêt. Ils disent que Trump juge désormais, dans la perspective de USA-2020, que la politique non-interventionniste est du meilleur intérêt pour lui. Une dynamique d’accord (sans accord garanti mais qu’importe, on connaît The art of the deal façon-Trump) est une bonne chose pour la séquence USA-2020.

• Il y a donc de fortes chances que ce soit effectivement le fruit de l’influence de Carlson, qui est clairement un conservateur non-interventionniste (proche des paléo-conservateurs et des libertariens). Carlson va-t-il prendre une place prépondérante ? Il est dans tous les cas l’homme idoine pour Trump, pour USA-2020, mais certainement moins facile à manipuler que Bolton dans l’autre sens..

• En effet, USA-2020 pour Trump a désormais de fortes chances de se jouera sur un remix de ses promesses de USA-2016, bien entendu essentiellement dans le domaine où il a déçu et où il est très faiblie : le non-interventionnisme. C’est là qu’entre en jeu l’influence de Tulsi Gabbard du fait de son excellente performance au débat démocrate de mercredi dernier. (On en parle beaucoup dans le système de la communication, pas dans la presseSystème dont Trump se fiche éperdument, mais parmi les plumes antiSystème comme le montre divers articles ; notamment Catline JohnstoneJoaquim Flores [« Les paradigmes se déplacent alors que Tulsi émerge comme victorieuse du débat du parti démocrate, – Le débat présidentiel des démocrates du 26 juin a été stupéfiant par la présentation d’un changement essentiel des paradigmes aux USA »] ; et même Eric Zuesse malgré son pessimisme proverbial [« La seule candidate à la présidence américaine qui n’hésite pas à désigner les guerres extérieures comme des guerres de “regime change” (et elle y est fermement opposée) est Tulsi Gabbard, et elle obtient actuellement le soutien de moins de 1% des démocrates Les Américains, de toute évidence, ne se soucient pas de cette question. Du moins, pas encore. »])

• Il est assez probable que l’excellent résultat de Gabbard a renforcé chez Trump la conscience de la nécessité de renforcera sa position anti-interventionniste, en faisant surgir la possibilité d’une concurrence très dommageable. A l’extrême, si Gabbard ou un candidat démocrate aux positions équivalentes, était dans les élections contre Trump, elle aurait des chances sérieuses d’attirer une partie de son électorat, d’autant plus que Trump n’a nullement tenu ses engagements anti-interventionnistes.

• On comprend ainsi, d’une façon plus générale, qu’il existe une possibilité non négligeable que la question de la politique de sécurité nationale et des conflits extérieurs soit un des débats importants de USA-2020. Selon la même logique, la position isolée et très originale de Tulsi Gabbard, à laquelle il est de bon ton de n’accorder aucune chance, sinon même de reconnaître son existence, se retrouve en position de force à cause de l’émergence d’un tel enjeu.

Mis en ligne le 1erjuillet 2019 à 08H56

https://www.dedefensa.org/article/trump-avec-carlson-sans-bolton

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La belle et le bête

La belle et le bête

29 Juin 2019

Si le nom de Tulsi Gabbard est, depuis des années, très familier aux fidèles lecteurs de nosChroniques, il ne l’était pas pour l’électeur moyen états-unien. Dame Tulsi ne dépassait pas 1% des intentions de vote aux primaires Démocrates. Ce, jusqu’au mercredi 26 juin, jour du premier débat télévisé entre candidats.

Paniquée par son discours anti-impérial, la journaloperie institutionnelle a immédiatement fait ce qu’elle sait faire de mieux : désinformer, mentir et cacher. Le Washington Post l’a placée dans la catégorie des perdants du débat, le New York Times ne l’a mentionnée qu’une fois dans son long article de 45 paragraphes et CNN l’a carrément ignorée. Les vassaux français ont suivi l’exemple de leurs maîtres à penser, la palme revenant sans doute au véreux Philippe Gélie du Figaro (celui-là même qui s’était fait démonter par les lecteurs après la conclusion du rapport Mueller innocentant Trump) ; il ne la cite que pour mentionner sa… veste rouge !

Comme souvent, si la presstituée va aussi unanimement dans un sens, il y a de bonnes chances que la réalité soit à 180°. C’est le cas. Non seulement Tulsi sort en tête de tous les sondages en ligne (dont il faut certes se méfier) mais elle est devenue la coqueluche des recherches sur Google, et ça, c’est du solide :

Un raz-de-marée de la belle Hawaïenne, jusqu’ici à peu près inconnue du grand public qui s’est soudain demandé qui pouvait bien être cette candidate qui disait des choses aussi sensées et avec une telle assurance. Les gens de l’autre bord politique reconnaissaient unanimement la qualité de sa prestation, y compris, ô divine surprise, fifille McCain avant d’effacer rapidement son tweet fort incorrect.

Des sondages de départ bas mais peut-être artificiellement trafiqués, une dynamique de campagne intéressante, des médias un peu perdus qui tour à tour critiquent et font semblant d’ignorer… Cela ne vous rappelle rien ? Ce blog avait prédit la victoire de Trump en 2016 alors que personne ne lui donnait une chance, mais également le Brexit la même année, lui aussi regardé de haut par le petit landerneau politico-médiatique avant d’entrer en mode panique.

Assistera-t-on, avec Tulsi, à la même hystérie stupéfaite du système assommé par la réalité ? Il est encore trop tôt pour le dire mais une chose est sûre : un duel Tulsi-Donald en 2020 ne manquerait pas de sel. Les deux sont peu ou prou qualifiés d’agents de Moscou, les deux sont/ont été accusés de complaisance envers Assad. Pour le Deep State, une « finale » Gabbard-Trump serait le scénario catastrophe par excellence.

A cette occasion, Tulsi pourrait reprendre à son compte les promesses non respectées du Donaldd’en finir avec le marais et, ainsi, partir favorite de la présidentielle : elle ferait le plein des voix du côté Démocrate, toujours prisonnier de sa trumpophobie maladive, mais attirerait aussi, à l’autre extrémité de l’échiquier politique, les secteurs conservateurs et isolationnistes trahis par l’actuel occupant de la Maison Blanche. Reste à passer l’écueil des primaires où les habituelles officines ne manqueront pas (ça a déjà commencé d’ailleurs) de lui savonner la planche…

Pendant ce temps, le Donald était au Japon où il assistait au très attendu sommet du G20. Sa rencontre fructueuse avec Poutine, lors de laquelle les deux hommes ont plaisanté sur l’inénarrable « ingérence russe », a dépité les petits plumitifs qui en ont littéralement la larme à l’œil :

A part cela, le président américain n’a pas obtenu grand chose, ni d’Erdogan qui reste droit dans ses babouches ottomanes dans sa volonté d’acquérir les S-400 (on eût préféré, pour une fois, que Washington arrive à ses fins), ni des Chinois. Est-ce l’effet terres rares ? Les négociations commerciales reprennent, le Donald renonce à ajouter des tarifs douaniers sur 300 Mds de $ d’importations et autorise les compagnies high-tech US à vendre à nouveau leurs composants au géant chinois Huawei. De manière amusante, les journaux visiblement financés par Apple (par exemple le Figaro qui passe son temps à publier des articles à la gloire de la firme californienne) se sont bien gardés de rapporter la nouvelle…

Le dragon ne baisse aucunement les ailes et va, par exemple, continuer à importer du pétrole iranien au nez et à la barbe des sanctions de tonton Sam. Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, Téhéran pourrait également recevoir une divine surprise sous la forme de S-400. La confirmation vient d’officiels militaires russes et contredit des informations parues ça et là au début du mois, affirmant que Moscou avait fermé la porte à un tel accord. Le triangle Chine-Russie-Iran, fondamental pour la multipolarité eurasienne, fait encore la preuve de sa solidité, ce dont commence à se rendre compte un Trump quelque peu dépité.

Comme nous l’annoncions dans un billet récent, Téhéran profite à plein des instances multilatérales et la tournée de Rouhani en Asie centrale (sommets OCS+CICA) n’a pas seulement permis de confirmer le soutien russe et chinois mais aussi d’autres acteurs du continent-monde. L’Iran retrouve un peu le sourire, d’autant que, dans le Golfe, même des ennemis comme les Emirats Arabes Unis commencent à prendre leurs distances d’avec la croisade US (on ne peut, il est vrai, demander aux grassouillets cheikhs de la péninsule arabique d’être à la fois riches et courageux…) Les derniers développements isolent le duo israélo-wahhabite qui se console en faisant des affaires ensemble.

Un mot encore sur le traditionnel sommet des BRICS en marge du G20. Il était intéressant de voir le comportement de l’américanolâtre néo-président brésilien dans cette structure de facto opposée à Washington. Les bruits alarmistes et peut-être inventés sur une possible exclusion du Brésil ne se sont pas traduits dans les faits et les oreilles de Bolsonaro ont dû quelque peu sursauter en entendant Poutine appeler à la dédollarisation ou défendre le Venezuela, point sur lequel le leader brésilien a préféré éviter de polémiquer avec son homologue russe. Bolsonaro, que d’aucuns pensaient il y a quelques mois qu’il mettrait des bâtons dans les roues des BRICS, a même partiellement épousé les discours sur le multilatéralisme en critiquant le protectionnisme unilatéral d’un certain pays…Tag(s) : #Etats-Unis#Moyen-Orient#Amérique latine

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/06/la-belle-et-le-bete.html

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Les guerres de Syrie

Les guerres de Syrie

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Note de lectureLeslie Varenne

« Ils mentent… et ils savent qu’ils mentent… et ils savent que nous savons qu’ils mentent… Et malgré cela, ils continuent à mentir de plus en plus fort. » En choisissant de mettre en exergue de son livre, cette phrase écrite par Naguib Mahfouz, Michel Raimbaud donne le LA, celui d’une volonté de rétablir la vérité concernant un conflit qui a été si mal traité par les médias et certains experts. Le diplomate n’épargne pas ces intellectuels qui se sont « déconsidérés à force de respecter la doxa plutôt que la vérité et ceci au prétexte d’éviter marginalisation et isolement. » Lui, décrit « la guerre de Syrie telle qu’elle s’est déroulée dans sa réalité crue et cruelle et non la fiction martelée à coups d’intox par la communauté internationale. »

L’ouvrage est dense et limpide, il parle de la Syrie comme on l’aime, « ce cœur historique du monde », ce pays que tout être civilisé se devrait d’aimer et de chérir (1).

Michel Raimbaud parle clair. Il ne se perd pas. Il ne s’emberlificote pas dans les demi-mesures de salon chères aux diplomates, il ne renvoie pas dos à dos, « le régime de Bachar » et les « djihadistes modérés » qui auraient mal tourné. Il ne confond pas agresseurs et agressés. D’un côté il y a un Etat légitime, membre des Nations Unies, disposant donc du droit de se défendre et de protéger sa souveraineté, de l’autre, une horde de terroristes « hirsutes, coupeurs de têtes, égorgeurs, cannibales à l’occasion ayant laissé aux vestiaires toute trace d’humanité. »

L’auteur ne dilue pas non plus les responsabilités. Il désigne les Etats-Unis avec ses alliés occidentaux, France et Royaume-Uni en tête et leurs complices orientaux qui « ont tout fait pour anéantir la Syrie, son modèle de société, son identité de vieille nation, sa conscience historique immémoriale, tout ce que les régimes obscurantistes haïssent et veulent éradiquer, quel que soit le prix à payer. – Plus de soixante pays se sont abattus sur la « proie syrienne » dans le cadre des groupes Amis de la Syrie, sous direction américaine, ils ont soutenu les groupes armés, y compris, al-Nosra, en liaison avec les Etats-Unis et la CIA. » Personne n’a lésiné sur les moyens et l’auteur de rappeler que l’entreprise Caterpillar a fourni des tunneliers pour assister les terroristes de la Ghouta afin de creuser des galeries souterraines accessibles aux véhicules. L’un des administrateurs de cette firme, John Huntsman JR, est l’actuel ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. Le monde est si petit…

« Les guerres de Syrie » n’est pas un pamphlet. C’est un livre documenté, précis. C’est un ouvrage de géopolitique nécessaire pour comprendre le Moyen-Orient, en ces temps où résonnent à nouveau les bruits de bottes. Michel Raimbaud nous apprend ou nous rappelle, c’est selon, toutes les diverses doctrines qui ont inspiré les néoconservateurs qui aiment à semer le chaos ici ou là sur la planète : de la « doctrine Northwoods », au  « chaos créateur »  en passant par la « théorie du fou« , jusqu’au « leading from behind » (diriger de l’arrière).

Cette dernière version des doctrines interventionnistes élaborée par Obama en 2011, qui a servi lors des conflits de Libye et de Côte d’Ivoire, « revient à camoufler le véritable ‘’cerveau’’ derrière ses alliés européens ». Au passage, en revisitant le conflit syrien, en le replaçant au centre d’une stratégie visant à affaiblir les Etats, à créer l’instabilité et le désordre, le lecteur averti ne peut s’empêcher de tracer des parallèles avec la situation ouest-africaine actuelle. 

Evidemment, Michel Raimbaud n’oublie pas le peuple syrien. Comment le pourrait-il ? Il revient sur le terrible bilan, 400 000 morts, 2 millions de blessés et handicapés, 14 ou 15 millions de réfugiés ; la destruction massive des infrastructures ; les dommages causés aux trésors de l’Humanité ; l’hémorragie de main-d’œuvre et l’exode des cerveaux. Un crève-cœur pour le cœur historique de l’Humanité.  

Cette guerre qui a duré huit longues années n’est toujours pas terminée. Mais un jour il faudra bien « rendre justice à se peuple martyrisé ». Est-ce que ce sera une justice des vainqueurs ou une victoire de la justice ? Comme le rappelle le diplomate, « Faire respecter la légalité internationale suppose qu’elle existe encore. – Dans le contexte actuel, l’affaire syrienne n’est pas simplement un casse-tête intellectuel, elle se présente avant tout comme un défi juridique. »

Qui rendra la justice et sur la base de quelle vérité ? Dans ce livre, Michel Raimbaud cite un haut responsable occidental qui aurait confié à son interlocuteur « Nous sommes allez trop loin dans le mensonge auprès de nos populations pour nous permettre de les confronter brutalement à la réalité ! »

« En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire » disait Georges Orwell.

Les guerres de Syrie
Michel Raimbaud

Préface de Philippe de Saint Robert
Editions Glyphe

(1) Selon la formule d’André Parrot, ex-directeur des antiquités du Louvre « tout être civilisé à deux patries, la sienne et la Syrie »

https://www.iveris.eu/list/notes_de_lecture/433-les_guerres_de_syrie_

L’ASEAN : une puissance de “l’indo-pacifisme” ?

L’ASEAN : une puissance de “l’indo-pacifisme” ?

Noémie GELIS 27 juin 2019 ActualitéActualités analyséesAsie du sudAsie et OcéanieChine Leave a comment

Ces samedi 22 et dimanche 23 juin, les dirigeants des différents pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) se sont réunis en Thaïlande pour leur trente-quatrième sommet. Le contexte international affecte profondément l’association. Au cœur de l’indo-pacifisme, est-il possible d’affirmer son indépendance et sa neutralité ?

L’ASEAN, tenant du libre-échange

Il y a deux ans, le 50ème anniversaire de l'ASEAN a été célébré lors d'un sommet.
L’ASEAN, créée en 1967, célébré ses cinquante ans il y a deux ans.

La zone n’est certes pas autant intégrée que l’Union européenne mais cherche toutefois à répondre à un devoir de gouvernance. Si les principes de consensus et de non-intervention qui sont au cœur de sa philosophie (“l’ASEAN Way”) compliquent la prise de décision, ils ne tiennent cependant pas en échec toutes les tentatives. En témoignent notamment les déclarations prises lors de ce trente-quatrième sommet.

Tout d’abord, les pays de l’ASEAN se sont accordés pour clore d’ici la fin de l’année le “Partenariat économique régional global” (une zone de libre-échange), proposé par la Chine en 2012. L’accord devrait inclure également l’Inde, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud. Les dissensions sont néanmoins encore nombreuses. Une arrivée massive de produits chinois et un manque de protection des travailleurs sont en particulier évoqués.

Par ailleurs, la pratique du protectionnisme et l’hostilité à l’encontre de la mondialisation ont été condamnées lors du sommet. Conscients du potentiel qu’une économie mondialisée offre à l’ASEAN, ses membres tiennent à la promouvoir. L’Indonésie, membre du G20, devrait en faire part au prochain sommet du Groupe, lequel aura lieu les 28 et 29 juin à Osaka.

Au demeurant, les participants au sommet se sont engagés à limiter les déchets dans l’océan. Ils font ainsi preuve d’une prise de conscience croissante des problématiques environnementales, même si celles-ci demeurent secondaires.

L’ASEAN, pivot de l’indo-pacifisme ?

Après que les États-Unis, le Japon, l’Australie, l’Inde et des pays européens, dont la France, ont fait valoir une stratégie “indopacifique” (“the Free and Open Indo-Pacific” – FOIP) dans la région anciennement dénommée “Asie pacifique”. Les pays de l’ASEAN se sont accordés pour également soutenir une telle terminologie. En effet, l’enjeu est capital pour ces pays. Géographiquement, ils sont au centre de l’indo-pacifisme.

Leur déclaration est cependant différente de celle des États-Unis. Ces derniers souhaitent contester l’importance de la Chine en accentuant l’intérêt accordé à l’Inde et à l’Océan Indien. Le “Rapport de stratégie indo-pacifique” publié le 1er juin par le Département américain de la défense affirme que les tensions asiatiques sont dues à un comportement chinois belliqueux. L’ASEAN, en revanche, évoque une rivalité sino-américaine. Ils promeuvent le FOIP afin de préserver une position de neutralité. L’association est contrainte à la prudence afin de ne contrarier aucune des deux grandes puissances mondiales. A l’image des “non-alignés” de la guerre froide, il s’agit pour l’ASEAN de conserver sa neutralité dans le conflit sino-américain.

Des enjeux substantiels

Si le FOIP peut être une chance pour l’ASEAN, il met la région au défi. Renforcer sa centralité, laquelle constitue l’atout majeur de la région dans ce contexte, est essentiel. Pour ce faire, développer ses relations avec des pays d’Asie du Sud est important. Si les contours de “l’indo-pacifisme” sont flous et variables selon la puissance à l’origine de la définition (celle du Japon s’étend par exemple jusqu’au Kenya et à la Tanzanie), il demeure une constante : l’Asie du Sud et l’Océan Indien deviennent cruciaux. Un renforcement de la présence de l’ASEAN dans la zone requiert une consolidation de son unité. L’histoire l’atteste : grâce à son unité, l’ASEAN est parvenue à endiguer l’expansion du communisme durant la guerre froide.

De surcroît, la dépendance économique croissante de certains pays de l’ASEAN à la Chine les rend inaptes à s’opposer à celle-ci. Or, Pékin avance simultanément ses pions militaires en Mer de Chine du Sud et sur les pourtours de l’Océan indien. A la faveur du FOIP, de nouveaux acteurs vont augmenter leur engagement et leur aide à la région. Par conséquent, le projet des “Nouvelles routes de la soie” devra composer avec les projets des autres pays investissant la zone. Une telle diversification pourrait amenuiser la dépendance de certains pays de l’ASEAN à la Chine.

Finalement, plus que le soutien de l’ASEAN au concept d’indo-pacifisme, c’est la capacité de l’association à développer une conception de l’ordre indopacifique et à l’affirmer qui sera primordiale. Pour ce faire, reconsidérer “l’ASEAN Way” se révèlera sûrement judicieux.

Sources

“Thailand Takes up the ASEAN Challenge”, The Diplomat, 20 juin 2019 – https://thediplomat.com/2019/06/thailand-takes-up-the-asean-challenge/

“Asean issues collective vision for Indo-Pacific as it attempts to reclaim geopolitical narrative”, The Straits Times, 23 juin 2019 – https://www.straitstimes.com/asia/se-asia/asean-issues-collective-vision-for-indo-pacific-as-it-attempts-to-reclaim-geopolitical

“Asean found its voice with the Indo-Pacific concept. Now it has to use it or risk losing out”, South China Morning Post, 24 juin 2019 –
https://www.scmp.com/week-asia/geopolitics/article/3015809/asean-found-its-voice-indo-pacific-concept-now-it-has-use-itShare

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About Noémie GELIS

est étudiante à HEC après une classe préparatoire à Pierre de Fermat.

https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/actualite-analysee/41156-asean-puissance-indo-pacifisme

CINQ LECONS DE LA CRISE DU GOLFE PERSIQUE…

Après la destruction d’un drone américain1 – jeudi 20 juin -, qui se trouvait bien dans l’espace aérien iranien, Donald Trump a réagi en deux temps : il a d’abord déclaré que l’Iran avait commis « une grave erreur », laissant entendre qu’il y aurait des représailles. Dans un second temps, et pour faire baisser la pression, il s’est ravisé en estimant qu’une « erreur humaine », sinon un « acte stupide » était possible, ramenant la destruction du drone à une « décision possiblement individuelle ». Toujours est-il que, selon plusieurs sources militaires des plus crédibles (confirmées par le site du New York Times), la Maison Blanche a bel et bien donné son feu vert – dans la nuit de jeudi à vendredi passés – à une série de bombardements stratégiques sur l’Iran ; opération baptisée « Enduring Punishment ».

Cette opération devait cibler différents sites militaires iraniens : stations radars, batteries de missiles et dépôt de munitions. Il s’agissait d’opérer de nuit afin de « minimiser les pertes humaines », reproduisant le même mode opératoire des bombardements occidentaux effectués sur la Syrie le 13 avril 2018. Au dernier moment, alors que les appareils allaient pénétrer dans l’espace aérien iranien, Donald Trump s’est à nouveau ravisé, annulant purement et simplement l’opération. Les sources militaires de prochetmoyen-orient.ch indiquent aussi que le téléphone rouge, reliant en permanence Moscou et Washington, aurait fonctionné dans l’urgence et « à diverses reprises » comme du temps de la crise des missiles de Cuba2.

Un responsable du Pentagone a confirmé à l’agence de presse AP que l’armée avait bien préparé une telle attaque, mais s’était vu retirer l’approbation vers 1 h. 30/heure de Paris. Le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton et le ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo, auraient été les plus chauds partisans de cette réaction militaire, ainsi que la directrice de la CIA, Gina Haspel. Le Pentagone, quant à lui, ainsi que plusieurs responsables démocrates du Congrès, auraient lancé une mise en garde contre un risque d’escalade incontrôlé.

RHINOCEROS

D’une manière plus précise, l’opération Enduring Punishment était – semble-t-il – coordonnée depuis l’état-major américain interarmées de Doha au Qatar, impliquant une trentaine de chasseurs-bombardiers, trois unités de « Système de détection et de commandement aéroporté » AWACS et une centaine de drones déployés à partir des bases de Diego-Garcia (archipel des Chagos dans océan Indien) et de Djibouti en mer Rouge. L’état d’urgence devait être instauré sur l’ensemble du territoire israélien dès une heure du matin/heure locale.

Franchissant un mur du son complètement irréel, cet enchaînement de décisions et contre-décisions ubuesques outrepasse aussi les fictions les plus saugrenues du genre Docteur Folamour3, alliant une douce folie au déclenchement de rationalités techniques pouvant être actionnées par un pur dysfonctionnement dans la chaîne de commandement : un abruti s’est malencontreusement appuyé sur une console de tir HF sans fil à 16 voies ou un ordre décisif et irrattrapable est mal transmis malgré les procédures de validation. Même si le film laisse beaucoup à désirer sur beaucoup de plans en matière de vraisemblance technologique, un autre film – Le Chant du loup4 – donne un avant-goût assez réaliste de guerres majeures ainsi déclenchées par erreur, sinon par un enchaînement de circonstances mal maîtrisées…

Mais, au-delà ou en-deçà de ces hypothèses hollywoodiennes, il y a cette situation assez bien résumée par François Nicoullaud, ancien ambassadeur français à Téhéran de 2001 à 2005, répondant, le jour même, aux questions de notre confrère libanais L’Orient-La-Nuit : « Le dernier épisode, c’est l’envoi d’un millier de soldats américains dans la région, ce à quoi l’Iran a répondu avec la destruction du drone. Il y a manifestement un phénomène d’escalade, ce que les Américains appellent le »game of chicken”, soit le jeu de la »poule mouillée”. C’est à celui qui craquera le premier. »

En marge de ces scénarios dignes du Rhinocéros de Ionesco, plusieurs leçons peuvent, d’ores et déjà, être tirées de la crise qui règne actuellement dans le golfe Persique. 1) Tout d’abord, c’est une « maritimisation » croissante des conflits actuels qui retient l’attention ; 2) ensuite, liée à la baisse d’influence militaire et politique des Etats-Unis, on assiste à une démultiplication de « guerres asymétriques », localisées, hybrides et polymorphes ; 3) ces « guerres fluides », qui se maintiennent sous le seuil des guerres conventionnelles lourdes, donnent lieu à des opérations clandestines et de véritables « guerres de communication » où tout est permis ; 4) autre trait dominant et conjoint de cette « drôle de guerre » : la multiplication des acteurs étatiques et non-étatiques ; 5) enfin, l’ensemble des séquences précédentes ramènent toutes à l’épicentre du conflit israélo-palestinien – qui demeure, quoi qu’en disent les théoriciens néo-conservateurs et les communicants.

MARITIMISATION DES CONFLITS

La crise du golfe persique se déroule d’abord en mer, dans ses trois dimensions à savoir sous-l’eau, en surface et dans les airs. Aujourd’hui comme hier, la plupart des tensions internationales finissent toujours par se déverser dans les mers et les océans. Mais à travers les dynamiques de la mondialisation actuelle – et davantage que par le passé – les crises se cristallisent en autant de confrontations maritimes. Retour sur images !

Avec la chute du Mur de Berlin (9 novembre 1989), la concurrence entre deux blocs géographiques et deux systèmes économiques prend fin. En disparaissant, les chars soviétiques, qui en quelque sorte garantissaient la sécurité sociale (à l’ouest), laissent le salaire horaire du coolie chinois dicter sa règle sur l’ensemble de la planète : produire toujours plus au moindre coût… Si précisément décrits par Marx, les vieux mécanismes du capital connaissent un nouvel emballement planétaire sous l’effet de deux révolutions : 1) une finance transnationale dématérialise l’économie réelle, imposant un nouvel ordre qui transcende la loi de l’offre et la demande et celle du capital/travail par la destruction du salariat et des secteurs d’activités traditionnelles (agricoles, industrielles et de services) ; 2) la révolution numérique optimise et impose un capitalisme algorithmique et une « disruption » généralisée pudiquement qualifiée de « progrès imposé »5.

Ainsi, ce qu’on appelle la « mondialisation » se traduit progressivement par trois casses spectaculaires : celle des Etats-nations et de leur souveraineté ; celle des services publics et celle des politiques de redistribution sociale. Au-delà de ces conséquences économiques et sociales, la mondialisation nous entraîne inexorablement dans une nouvelle époque de l’anthropocène, c’est-à-dire l’histoire de la terre marquée par les activités humaines produisant un impact global déterminant sur l’écosystème terrestre : réchauffement climatique, fonte des banquises, avancée des déserts, typhons, glissements de terrain et autres tempêtes à répétition.

Et cela n’inaugure pas seulement d’irréparables ruptures environnementales comme l’épuisement des ressources halieutiques ou l’extension continu d’un « continent plastique », mais génère aussi différentes formes de réchauffement stratégique. Avec la « révolution du conteneur »6, une part de plus en plus importante du transport de marchandises participe à une augmentation exponentielle du trafic maritime. Les pétroliers aussi ont considérablement augmenté leur tonnage, donc leur vulnérabilité. Aujourd’hui, l’ensemble du trafic maritime est exposé à des menaces consubstantielles à son expansion : piraterie, terrorisme, prises d’otages et différentes formes de corruption et blanchiment liées aux pavillons de complaisance et sociétés écrans.

Ces différentes évolutions rendent les voies maritimes d’autant plus sensibles, notamment les « rails » (Manche, mer Rouge, Méditerranée, etc.) et les détroits (Ormuz, Bab el-Mandeb, Gibraltar, Béring, etc.). Face à la montée de ces périls, qui n’excluent pas des différents inter-étatiques classiques, la plupart des grandes et moyennes puissances ont mis en œuvre des programmes de territorialisation de la mer selon un processus d’« arsenalisation », concept que nous empruntons à Franck Maire7.

Au sens premier du terme, un arsenal est un établissement militaire, « royal » ou « national », un lieu où l’on construit, entretient, répare et abrite les bâtiments de guerre, où leurs équipements et ravitaillements sont assurés. Au sens moderne du XVIIème siècle, hors toute référence exclusive au monde maritime, l’arsenal désigne un lieu de fabrication des armes et des munitions. Au siècle suivant, il indique par extension un dépôt de matériel militaire et d’armes, ou, de façon plus triviale, une grande quantité d’armes. C’est toujours principalement à partir des arsenaux que s’entreprennent les grandes opérations de territorialisation des mers. Au final, alors que la simple militarisation peut être éphémère et réversible sur n’importe quel théâtre, l’arsenalisation suppose des infrastructures maritimes lourdes, diversifées et durables.

Dans cette perspective, l’arsenalisation des espaces maritimes constitue un processus agrégeant plusieurs dynamiques : la militarisation navale affirmée de nouvelles puissances (Chine, Inde, etc.) dont les ambitions excèdent la protection du sanctuaire national pour s’étendre à une présence sur les grandes voies maritimes ; la prise en compte ab initio du facteur militaire dans le développement de nouveaux espaces maritimes (brise-glaces russes pour la route maritime du Nord, modernisation des bases aéronavales arctiques comme Kotelny, Wrangel, Schmidt,etc.) ; l’effet cascade sur d’autres marines émergentes (Vietnam, Thaïlande, Philippines, Bangladesh, Myanmar, etc.) particulièrement investies dans le domaine des forces sous-marines et des missiles antinavires ; la militarisation du littoral (Iran, mer de Chine Méridionale, Inde (Nicobar, Andaman, etc.) ; enfin, la recherche de points d’appui civils et commerciaux convertibles en bases aéronavales.

Ces processus d’arsenalisation ne concernent pas seulement les mers lointaines, riveraines de conflits ouverts, les passages et détroits stratégiques mais touchent aussi simultanément nos zones maritimes de proximité dont les Méditerranée occidentale (crise migratoire notamment) et orientale (blocs gaziers disputés entre le Liban et Israël notamment) ; plus lointaines comme la mer Rouge (compétition des ports entre Djibouti, Emirats arabes unis, Erythrée, Ethiopie et Somalie), détroits de Bab el-Maneb et d’Ormuz.

Le détroit d’Ormuz constitue le pivot reliant le golfe Persique au golfe d’Oman qui doit son nom à l’île iranienne Ormuz, située au sud-est du port militaire iranien de Bandar Abbas. Les pays frontaliers sont l’Iran au nord, le sultanat d’Oman et les Émirats arabes unis au sud (péninsule arabique). Long de 63 km et large de 40 km, le détroit – porte d’entrée du golfe Persique – a une importance stratégique décisive : il constitue, en effet, une voie commerciale essentielle du trafic international, empruntée par plus de 30 % du commerce mondial de pétrole. Outre les Émirats arabes unis et l’Iran, le détroit commande l’accès à d’autres pays producteurs d’hydrocarbures aussi importants que l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l’Irak. Selon le département américain de l’Énergie, environ 2 400 pétroliers y transitent chaque année, pour un volume d’environ 17 millions de barils de pétrole par jour.

GUERRE ASYMETRIQUE

La deuxième caractéristique de l’actuelle crise du golfe Persique ramène à une situation où aucun des protagonistes ne peut prendre le risque de déclencher une « guerre conventionnelle lourde » du type de la dernière invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003. Désormais engagé dans une campagne pour un deuxième mandat, Donald Trump sait pertinemment que son opinion publique ne veut plus que les Etats-Unis s’embarquent dans ce type d’opérations. Avant lui Obama a parfaitement intégré cette donnée, multipliant des opérations clandestines, menées par des mercenaires, supplétifs ou partenaires étrangers, appuyées par des « frappes » (bombardements de précision), des drones et de nouveaux moyens de reconnaissance et de combat.

Cette transformation, qui remonte à la « Révolution dans les affaires militaires » (RMA) des années 1980, privilégie la supériorité technologique à l’engagement humain sur le terrain. Depuis 2001, on ne parle presque plus aux États-Unis de RMA, mais bien de « transformation », fondée sur les « frappes de précision », l’arsenal des missiles de différentes portées et l’innovation militaire, notamment en termes de cyber-attaques. Les progrès anticipés en matière de renseignement électronique à distance et d’interconnexion des « systèmes » (ou soldats), les uns avec les autres, sont interprétés comme engendrant une démultiplication de l’efficacité et une sécurisation accrue par évitement du contact et maintien d’une distance de sécurité. L’éloignement est substitué aux protections organiques comme le blindage. Développée par l’US-Navy face à la menace des missiles (Cooperative Engagement Capability), la « guerre réseau-centrée » (network-centric warfare) est également reprise à son compte par l’US-Army, qui espère ainsi réduire sa lourdeur logistique et les délais de projection.

Ces différentes évolutions ont amené Barack Obama puis, aujourd’hui Donald Trump à multiplier les conflits de basse-intensité dans les zones d’intérêts américains prioritaires afin de pouvoir y tirer le meilleur profit de leur supériorité technologique. Ainsi dans le golfe persique, il s’agit de « mener une guerre sans la faire » en maintenant les opérations sous le seuil d’une réelle « guerre ouverte », c’est-à-dire une « guerre asymétrique ».

Analysé et détaillé par Sun Tzu au Vème siècle avant J-C dans son célèbre ouvrage L’Art de la guerre, le concept de guerre asymétrique a été réactualisé, notamment par le général américain Wesley Clark durant l’intervention de l’OTAN au Kosovo au printemps 1999. D’une façon générale, une guerre asymétrique est une guerre du faible au fort et/ou inversement du fort au faible. Il ne s’agit pas de conquérir des territoires. La motivation est principalement d’origine politique. En l’occurrence, il s’agit de déstabiliser (par tous les moyens : pressions politiques, sanctions économiques et actions militaires) le gouvernement iranien jusqu’à l’effondrement pour le remplacer par un régime conforme aux intérêts américains.

En tant que stratégie délibérée, la guerre asymétrique vise consciemment les faiblesses de l’adversaire en cherchant à en contourner les points forts, donc en utilisant prioritairement des moyens non-conventionnels. Au fond, il s’agit de ne pas « jouer selon les règles » en optant pour le « jeu de la poule mouillée », selon la remarque précédente de François Nicoullaud. Et dans la guerre asymétrique du golfe persique les « coups les plus tordus », l’information, la communication sinon la propagande, occupent une place primordiale. C’est notre troisième leçon.

OPERATIONS CLANDESTINES ET PROPAGANDE

A ce stade, il faut bien mémoriser la séquence trumpienne à l’égard de l’Iran : dans un premier temps, l’accord de Vienne du 14 juillet sur le dossier nucléaire est proprement déchiré ! De nouvelles sanctions américaines – unilatérales – contre l’Iran sont adoptées. Le 19 mai 2017 – le jour même de l’élection présidentielle iranienne qui voit le réformateur Hassan Rohani élu pour un deuxième mandat -, Donald Trump s’adresse depuis Riyad à une cinquantaine de pays sunnites pour les appeler à « encercler » un Iran « responsable du terrorisme au Moyen-Orient ».

Il fallait quand même oser s’adonner à une telle prestation en Arabie saoudienne, l’une des dictatures théologico-politiques les plus fascisantes de la planète qui finance l’Islam radical depuis des décennies. A ce sujet, on ne peut que recommander avec délectation la lecture d’un rapport récent des Nations unies sur l’assassinat du « journaliste » Jamal Khashoggi, découpé à la scie à métaux dans le consulat de la monarchie à Istanbul sur les ordres directs du prince héritier MBS !

Parallèlement, avec l’aide de barbouzes israéliennes, les services spéciaux américains multiplient cyber-attaques et assassinats ciblés de scientifiques iraniens. A partir du Kurdistan d’Irak, l’Aman (service action et de renseignement de l’armée israélienne) fomente des attaques du PEJAK8 dans le Kurdistan d’Iran. Adoptant de nouvelles sanctions économiques pour empêcher Téhéran d’exporter son pétrole, Washington encourage manifestations, grèves et autres mouvements sociaux pour affaiblir le gouvernement iranien de l’intérieur. Le Pentagone fait appareiller l’un de ses porte-avions et son Groupe aéronaval pour la mer d’Oman. Il annonce l’envoi d’un millier de soldats supplémentaire dans la région. Et pour que l’humiliation soit complète, Donald Trump déclare qu’il a communiqué aux autorités iraniennes son numéro de téléphone personnel afin d’ouvrir des discussions en vue d’ un nouvel accord à « ses » conditions : pour y intégrer le programme balistique iranien de défense nationale et obtenir des garanties d’un désengagement en Syrie, au Yémen, sinon au Liban !

Voilà grosso modo pour la communication et quelques opérations clandestines. A ce propos, et selon les sources militaires de prochemoyen-orient.ch, il ressort clairement que la dernière attaque de deux superpétroliers dans le détroit d’Ormuz n’a pu être menée que par des forces spéciales aguerries. Ce type d’opérations, qui requiert des nageurs de combat, ne correspond ni aux modes opératoires habituels des forces yéménites houthi, ni à celui des Pasdarans spécialisés dans le minage et des opérations « go-fast » effectuées à bord de vedettes rapides. A l’époque de ces attaques, la présence de deux sous-marins israéliens (de conception allemande) a bien été confirmée en mer d’Oman par plusieurs services européens de renseignement.

Les mêmes sources ajoutent que l’attaque des pétroliers a pu être menée à partir de drones aquatiques et de « plateformes immergées ». La marine militaire des EAU disposerait de données identiques, ayant démenti toute espèce de responsabilité dans « ces opérations destinées – à l’évidence – à jeter de l’huile sur le feu afin de faire passer le conflit de sa posture asymétrique à celle d’une guerre conventionnelle ouverte », ajoute un attaché européen de défense en poste à Riyad. On touche ici à la configuration même de la crise actuelle du golfe persique, objet de notre quatrième leçon.

MULTIPLICATION DES ACTEURS

Sans surprise, les autorités de Tel-Aviv suivent la crise et ses développements en temps réel, le cabinet de Benyamin Netanyahou ne faisant pas mystère de sa volonté d’en découdre ouvertement avec l’Iran. A l’unisson avec le conseiller national à la sécurité John Bolton, le ministre des Affaires étrangères Mike Pompéo et la cheffe de la CIA Gina Haspel, les autorités civiles et militaires israéliennes cherchent leur revanche depuis plusieurs années. Après s’être vu infliger une humiliante correction par le Hezbollah libanais durant la guerre dite des « Trente jours » de l’été 2006, l’armée israélienne à multiplié les opérations en Syrie, officiellement pour cibler des objectifs iraniens et du Hezbollah.

En dépit de leurs services de renseignement, qui ont passablement perdu la main durant les dernières années, les militaires israéliens savent pourtant que les unités iraniennes et du Hezbollah n’occupent jamais de positions de « manière compacte » et sont « embedded » dans des corps d’armées encadrés par la chaîne de commandement russo-syrienne. « Un accord a, vraisemblablement été passé entre Vladimir Poutine et Netanyahou pour que la chasse de Tel-Aviv s’en tienne à des bombardements de cages à poules », ajoute l’une de nos sources militaires.

Indépendamment du couple américano-israélien, la crise du golfe persique mobilise les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) au premier rang desquels l’Arabie saoudite et les EAU, même si ces derniers ne partagent pas toujours les mêmes objectifs. Au-delà de cette convergence tripartite – Etats-Unis/supplétifs européens, Israël et pays sunnites du Golfe -, des acteurs non étatiques (on l’a dit) comme le Hezbollah et les forces houthi jouent aussi un rôle opérationnel important, en appui de deuxième ou troisième ligne dans une profondeur stratégique qui englobe l’ensemble des pays de la région, dont l’Irak. En effet, à partir de Bagdad, plusieurs pays européens dont la France (enfin !), cherchent à « fabriquer une passerelle de médiation pour enclencher un processus vertueux de désescalade », explique un diplomate français, fin-connaisseur de la zone.

Cette multiplication d’acteurs ne facilite pas les choses et conforte les pratiques trumpiennes d’agent immobilier dans un contexte dont les Nations unies et les autres organisations multilatérales ont été radicalement exclues à l’initiative de Washington. En fait, « ne pas jouer selon la règle » a certainement une autre explication des plus plausibles », estime un ancien ambassadeur de France : « entretenir actuellement un ‘chaos constructif’ dans le golfe persique vise surtout à diluer l’épicentre de l’arc des crises proche et moyen-orientales : le conflit israélo-palestinien ». C’est notre cinquième et dernière leçon.

CENTRALITE DE LA QUESTION PALESTINIENNE

L’une des dernières interventions publiques du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah l’a signifié parfaitement : « attaquer l’Iran aujourd’hui, c’est s’en prendre directement aux palestiniens et à leur revendications séculières ». D’ici la fin de ce mois de juin à Bahreïn, Washington doit révéler son « deal du siècle », autrement dit le plan américain de paix globale de règlement du conflit israélo-palestinien préparé par Jared Kushner (le gendre de Trump) et ses adjoints, la plupart Juif-orthodoxes ! De l’aveu de Pompeo lui-même, cette grande affaire risque de faire pschitt !

Pour sauver les apparences et éviter que les chaises restent vides lors de cette réunion (farces et attrapes), heureusement boycottée par les Palestiniens, Pompeo a effectué une grande tournée dans les pays arabes pour amener (chèques à l’appui) les Marocains (qui, initialement ne voulaient pas venir) et les Egyptiens (eux aussi pas très chauds), ainsi (bien-sûr) que les pays du Golfe, ceux-là mêmes directement engagés contre l’Iran. Une fois le fiasco révélé au grand jour, il sera toujours temps d’accuser l’Iran – encore lui – de porter la responsabilité d’un tel échec et de relancer (toujours à minima la crise du golfe Persique) …

Quoi qu’il en soit les chancelleries arabes et occidentales ne sont pas dupes et devront se rendre à l’évidence. Cette crise ubuesque du golfe persique, ajoutée au désastre annoncé du sommet de Bahreïn, signe durablement le déclin de l’empire américain. Désormais, il apparaît clairement que les Etats-Unis – juge et partie – ne peuvent assurer une quelconque médiation dans le dossier israélo-palestinien ! Donald Trump et sa diplomatie d’agent immobilier auront eu au moins le mérite d’établir la preuve par l’acte : désormais, Washington ne peut plus prétendre imposer ses vues, ni aux Palestiniens, ni dans le cadre des autres crises régionales : Syrie, Yémen et Corne de l’Afrique.
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Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
24 juin 2019

1 Ce drone est un RQ-4A Global Hawk d’une valeur de 130 millions de dollars
2 La crise des missiles de Cuba est une suite d’événements survenus du 16 octobre au 28 octobre 1962 et qui ont opposé les États-Unis et l’Union soviétique au sujet des missiles nucléaires soviétiques pointés en direction du territoire des États-Unis depuis l’l’île de Cuba, qui ont mené les deux blocs au bord de la guerre nucléaire.
3 Docteur Folamour est l’un des films les plus célèbres du réalisateur Stanley Kubrick, sorti en France en 1964. Le général Jack Ripper, convaincu que les Russes ont décidé d’empoisonner l’eau potable des États-Unis, lance sur l’URSS une offensive de bombardiers B-52 en ayant pris soin d’isoler la base aérienne de Burpelson du reste du monde. Pendant ce temps, Muffley, le Président des Etats-Unis, convoque l’état-major militaire dans la salle d’opérations du Pentagone et tente de rétablir une situation d’apocalypse nucléaire devenue irréversible.
4 Le Chant du loup, du réalisateur Antonin Baudry est sorti en France le 20 février 2019. Un jeune officier-marinier surnommé « L’Oreille d’or » a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. À bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur sa compétence jugée infaillible. Il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades, mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique. Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable.
5 Bernard Stiegler : Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Editions Les Liens qui libèrent, novembre 2016.
6 Cette « révolution » a entrainé la construction de bateaux spécifiques, les porte-conteneurs. La quasi-totalité du transport maritime des biens manufacturés l’est désormais par ce type de navires qui peuvent aussi transporter d’autres marchandises : fruits et légumes, produits agro-alimentaires, liquides (hors carburant), voitures, etc. Cette polyvalence est l’un des principaux avantages de ces navires. Les années 1990 et 2015 ont vu un accroissement de la taille de ces navires avec l’arrivée de bateaux d’une capacité de plus de 25 000 boîtes. En 2016, plus de 135 millions de conteneurs ont ainsi empruntés les mers du globe.
7 Franck Maire est capitaine de frégate : « Arsenalisation des espaces https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ». Annuaire français de relations internationales 2018 (volume XIX). Université Panthéon-Assas, Centre Thucydide.
8 Le PEJAK, Parti pour une vie libre au Kurdistan est une organisation politique et armée qui lutte contre le régime iranien.

https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ».

https://prochetmoyen-orient.ch/cinq-lecons-de-la-crise-du-golfe-persique/maritimes ».

Montée de l’Asie et marginalisation du paria US

Les Carnets de Nicolas Bonnal

   mercredi 26 juin 2019

   Forum

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Montée de l’Asie et marginalisation du paria US

Le roquet euro-américain se ridiculise sur tous les champs de bataille verbaux. On imagine mal comment on attaquerait l’Iran après s’être dégonflé/ridiculisé en Syrie et au Venezuela. Pour rentabiliser le pétrole pourri de Wichita peut-être ? Tout cela ne durera pas longtemps entre la dette, notre agressivité brouillonne et notre dépeuplement. L’Europe c’est 4% de la population du monde, a rappelé Giscard, quand c’était 25% du monde en 1914 (elle payé cher ce surpeuplement du reste). Et mon ami Blondet rappelle qu’en Italie 50% des femmes n’ont pas d’enfants. La prostitution explose partout, et la natalité a baissé de 40 % en Espagne depuis la Crise de 2007. En Amérique comme je l’ai rappelé avec Hamilton, cela ne va pas mieux. Ce qui désole plus c’est la définitive disparition des indiens.

Voyons le sujet du jour. Le roquet occidental aboie (Trump, Merkel, Macron, les britishs, tous dans le même sac), la caravane passe, et la caravane aujourd’hui c’est l’Asie. J’ai trouvé dans la presse israélienne de droite (elle est souvent très bonne et beaucoup plus tempérée que la presse US ou française – défense de rire) un texte passionnant sur la marginalisation du paria américain, l’unification de l’Asie et la montée d’une grand ensemble dont personnellement je n’attends rien de bon sur le plan spirituel et rien de brillant sur le plan matériel. Mais on ne refera pas le monde moderne. Il aura dissous les âmes puis les corps, les noumènes puis les phénomènes (Nietzsche).

On lit donc le Jérusalem post :

« Si vous vouliez savoir à quoi ressemblerait un monde sans influence américaine, vous auriez pu assister au sommet de l’Organisation de la coopération de Shanghai à Bichkek vendredi, puis vous rendre le lendemain à Douchanbé, la capitale du Tadjikistan, pour la Conférence sur les mesures de renforcement de la confiance et de la confiance en Asie (CICA). »

La cible, comme disent nos amis iraniens (« vous n’êtes plus une menace mais une cible »), ce sont les Etats-Unis en piteux état :
« Ensemble, ces sommets rassemblent plus de 30 États membres et observateurs et constituent un forum pour une alliance émergente composée de la Russie, de la Chine, de la Turquie et de l’Iran, afin de débattre de questions régionales et mondiales en l’absence des puissances occidentales. Ceci est important parce que tous ces pays, pour des raisons différentes, ont été confrontés à des défis de Washington ces dernières années. »

Le roquet Bolton aboie et menace tout le monde. Et comme dit Donald (débarrasse-t-‘en, Donald…), « si je l’écoutais il faudrait que je fasse la guerre au monde entier ».  C’est à se demander si ce Bolton ne le fait pas exprès, n’est pas payé pour achever l’empire !

L’article continue sur des banalités :

 « Le président russe Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jingping ont rencontré vendredi les dirigeants des pays d’Asie centrale, ainsi que ceux de l’Inde et du Pakistan, afin de discuter de questions régionales et mondiales. Ils ont adopté la Déclaration de Bichkek qui visait à souligner la nécessité de combattre «trois forces du mal», notamment le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme. L’agence de presse russe Tass a estimé qu’il était important de le noter. 

Prends garde, Amérique :

« En outre, les pays s’efforcent de lutter contre la «criminalité transfrontalière» et de «créer un ordre mondial multipolaire». » Washington prend note. L ‘«ordre mondial multipolaire» vise à contester le leadership mondial des États-Unis après des décennies pendant lesquelles les États-Unis étaient une superpuissance mondiale hégémonique. Pas plus, peut-être, si la réunion de l’OCS est un indicateur. Outre la Chine, la Russie, l’Inde et le Pakistan, les pays voisins du Kirghizistan, du Kazakhstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan étaient également présents. »

Tous les participants ne sont pas politiquement corrects :

« En outre, l’OCS avait des observateurs venus d’Afghanistan, du Belarus, d’Iran et de Mongolie. »

Tout cela aboutit à une réduction de l’influence US (l’empire crèvera, mais sa matrice durera, vous verrez, voyez Rome ou l’anglais) :
« Il s’agit du 19ème sommet annuel du groupe, dont les membres ont cherché à signer une feuille de route pour la coopération avec la reconstruction en Afghanistan. Les États-Unis tentent de mettre fin à 19 années de guerre civile dans le pays par le biais d’un accord avec les talibans. L’OCS pourrait entrer dans le pays alors que les États-Unis réduisent son influence… »

Les iraniens se sont énervés :
« Alors que la Russie et la Chine cherchaient à renforcer la coopération régionale, l’Iran a profité de la réunion de l’OCS pour critiquer les États-Unis. Le président iranien Hassan Rouhani a déclaré au sommet que les Etats-Unis «violaient toutes les structures et règles internationales et utilisaient leurs ressources économiques, financières et militaires, avaient adopté une approche agressive et présentaient un risque grave pour la stabilité dans la région et dans le monde. »

Et vient le mot curieux de paria. On voit que les israéliens sont beaucoup plus subtils ici que les néocons (idem pour les relations avec la Russie d’ailleurs) :
« Un jour après que Washington ait accusé l’Iran d’avoir attaqué deux pétroliers, cela montre à quel point l’Iran cherchait à présenter les États-Unis comme un paria mondial devant un public plus réceptif. Le prochain sommet de l’OCS aura lieu en 2020 en Russie. »

Toujours habile et ennuyeux (il ennuie son peuple…), Poutine cherche à s’entendre avec tout le monde, y compris avec l’Iran paria :

« Rouhani a tenu une réunion avec Poutine pour discuter des liens économiques, selon Press TV en Iran. L’Iran a déclaré que les relations allaient sur un « bon rythme » et qu’il y avait une commission conjointe Iran-Russie pour la coopération se déroulant dans une semaine en Iran. Les États-Unis ont cherché à imposer des sanctions à Téhéran. Le message de l’Iran était que cela ne fonctionnait pas. »

Les autres participants aussi  refusent la partition occidentale (s’il y en a une, parce qu’entre Macron, Juncker ou Trump l’occident est mal barré, c’est le moins qu’on puisse rire !) :
« Au Tadjikistan samedi, le président chinois Xi Jinping a appelé à de nouveaux efforts en matière de sécurité et de développement parmi les pays participants à Douchanbé. La réunion de la CICA était importante pour l’Iran, la Turquie, le Qatar et d’autres pays. Erdogan a rencontré Rouhani, Jinping et l’émir qatari Tamim bin Hamad al-Thani. »

Si même le Qatar fait des siennes… On continue :
 La Turquie a profité de la réunion de la CICA pour condamner les actions des États-Unis reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. L’Iran a profité de la réunion pour avertir qu’il ne pouvait rester à l’intérieur du JCPOA – l’accord sur le nucléaire iranien – si d’autres pays le violaient. « Les autres pays doivent également payer leur part pour sauver cet accord important », a déclaré Rouhani. 

Le Qatar a rencontré samedi le dirigeant iranien et a souligné l’importance du dialogue. Il s’agit d’une des nombreuses réunions de haut niveau organisées pour les Qataris avec Poutine, Erdogan et la Chine, d’après les photos publiées par l’agence de presse Qatar. Doha a souligné l’importance des relations bilatérales stratégiques avec la Turquie et des relations bilatérales avec les autres pays. »

L’article poursuit :

 « La réunion semblait particulièrement importante pour la Chine et la Russie. Press TV en Iran a rapporté que le président Xi Jinping a célébré son 66e anniversaire avec Poutine. Ils ont échangé du thé et de la crème glacée. La prochaine réunion de l’ICCA, qui réunira 27 pays, aura lieu en 2022. »
Et de conclure sur le reflux occidental et le refus d’obtempérer oriental (que Guénon annonce déjà dans Orient et occident) :

« Ces deux réunions du week-end montrent à quel point l’influence des États-Unis est à la fois remise en cause et affaiblie, à mesure que la Chine, la Turquie, la Russie et l’Iran se sentent plus tournés vers l’avenir en Asie centrale, et moins en Europe et aux États-Unis. Les États-Unis ont giflé les tarifs douaniers sur la Chine, sanctionné l’Iran, menacé la Turquie d’un accord S-400 avec la Russie et sanctionné la Russie… Certaines des poignées de main à Bichkek et à Douchanbé ont pu être symboliques, mais beaucoup représentent des réunions importantes dans le but de défier les États-Unis et leurs alliés. Ils représentent également un consensus sur la lutte contre le terrorisme et la construction d’un ordre mondial multipolaire pour le XXIe siècle. »

Que dire ? Que McKinder avait raison, que qui tient l’île-monde tient le monde. L’occident à bout de souffle démographique, économique et militaire, à bout de souffle aussi sur le plan spirituel/intellectuel, n’est pas à même de contrer l’ascension asiatique. John Mearsheimer avait aussi souligné la catastrophe pour les USA du rapprochement sino-russe sous la présidence du fluet Obama ; un Obama auquel aura succédé un président encore plus nul et mal conseillé !

https://www.dedefensa.org/article/montee-de-lasie-et-marginalisation-du-paria-us

https://www.dedefensa.org/article/montee-de-lasie-et-marginalisation-du-paria-us

Le Jeu Des Mini-Blocs Peut-Il Éviter Le Pire Ou Au Contraire L’accélerer? Une Brève Réflexion Sur La Tension Actuelle Dans Le Golfe Et Au Moyen-Orient

Le jeu des mini-blocs peut-il éviter le pire ou au contraire l'accélerer? Une brève réflexion sur la tension actuelle  dans le Golfe et au Moyen-Orient 24

Analysis

Le Jeu Des Mini-Blocs Peut-Il Éviter Le Pire Ou Au Contraire L’accélerer? Une Brève Réflexion Sur La Tension Actuelle Dans Le Golfe Et Au Moyen-Orient

Posted on 26/06/2019 AuthorStrategika51Comments(5)    5(7)

L’exacerbation des tensions entre les États-Unis d’Amérique et la République Islamique d’Iran est aggravée par une nouvelle forme de surenchère non-verbale et relevant plus de la symbolique de la puissance figurée que d’une rivalité géostratégique.

C’est l’échec patent de la guerre au Levant, marquant la faillite des révolutions colorées 2.0 et l’inadéquation des guerres hybrides 3.0 qui a exacerbé à son paroxysme la tension actuelle entre Washington, dont la politique étrangère est otage des intérêts stratégiques israéliens et saoudiens, et Téhéran et ses alliés dont ceux acquis durant la longue guerre en Syrie.

Un conflit militaire direct entre les États-Unis d’Amérique et l’Iran comporte beaucoup trop d’impondérables et aura des conséquences totalement imprévisibles en raison de la reconfiguration des alliances régionales dans le sillage des polarisations intervenues lors de la longue guerre syrienne.

?

Le bloc A, de couleur Bleue, comporte les acteurs suivant :

  1. Arabie Saoudite ;
  2. Bahreïn ;
  3. Émirats Arabes Unis
  4. États-Unis d’Amérique
  5. France
  6. Jordanie ;
  7. Israël ;
  8. Maroc ;
  9. Royaume de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord
  10. Les autres pays membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN)

Le bloc B, de couleur Rouge, n’est pas totalement antagoniste du Bloc A mais comporte des pays désignés comme hostiles à l’Empire (il y a une décennie, la tactique de l’État paria ne pouvait s’appliquer que sur des pays faibles et dans l’incapacité de se défendre, ce qui n’est plus le cas en 2019) :

  1. République Populaire de Chine ;
  2. République Démocratique et Populaire de Corée ou Corée du Nord ;
  3. Cuba ;
  4. République Islamique d’Iran ;
  5. République Arabe de Syrie ;
  6. Tous les pays réellement non-alignés

Ce schéma dichotomique très sommaire ne reflète ni la réalité ni la complexité des rapports de force et encore moins les véritables interactions ou implication de pays pivots jouant un rôle assez important dans la dynamique inhérente au phénomène conflictuel dans un ensemble régional plus ou moins défini. L’analyse des positions ou des postures réelles ou simulées de pays comme l’Irak dans le conflit syrien et le bras de fer entre Téhéran et Washington relève de l’impossible tant sont grandes les divergences de fond, les clivages et la multiplicité des allégeances au sein de l’appareil d’État irakien en général et des différentes composantes de la société de ce pays en particulier. Le même constat pourrait s’appliquer à l’Égypte malgré son appartenance au bloc A, ou encore au Liban dont les spécificités, les influences exogènes et les contradictions internes propres à ce pays  le rapprochent à la fois du camp A tout en étant un membre actif du bloc B par l’entremise du mouvement politico-militaire du Hezbollah, l’une des meilleures forces combattantes aux côtés de l’Armée syrienne dans le conflit du Levant.

Cependant, aussi complexes que soient les postures des pays entraînés dans un jeu non déclaré d’alliances et de contre-alliances, aucune n’est aussi complexe que celle de la Turquie.

De par son statut de pays membre à part entière de l’OTAN, la Turquie est nominalement et théoriquement dans le bloc A. De par son rôle dans la mise en œuvre des stratégies militaires de l’Empire au Levant également. Ankara a joué en effet rôle primordial dans la guerre en Syrie en collaboration active avec tous ses alliés de l’Alliance: Destruction de l’intégrité territoriale de la Syrie, acheminement de combattants étrangers et d’armes vers la Syrie avec la complicité des autres pays de l’OTAN et non-OTAN, exploitation,  régulation et militarisation du flux de réfugiés fuyant la guerre en Syrie vers l’Europe occidentale en passant par l’Europe orientale et méridionale en échange d’Accords privilégiant Ankara, et, point de loin le plus important, latitude à exploiter les incohérences et les limites de la politique “impériale” au Moyen-Orient pour élaborer son propre agenda régional en se basant sur le très riche passé de l’Empire Ottoman. La Turquie est donc à la fois un acteur du bloc A mais également un acteur semi-autonome poursuivant sa propre stratégie dans une région qu’elle considère comme sa profondeur stratégique.

Loin des considérations purement spéculatives, l’élite politique US semble figée et incapable de se renouveler lorsqu’il s’agit de politique étrangère. Les sanctions économiques ont très durement frappé l’Iran et ont failli désintégrer sa société et son économie. C’est la focalisation sur l’Iran et son ciblage qui ont paradoxalement réconcilié  une population iranienne meurtrie par la crise avec ses dirigeants, même s’ils n’ont jamais fait l’unanimité aussi bien au sein du régime que parmi les principales composantes de la population. Cet aspect continue à échapper aux observateurs US qui ne prennent en considération les sanctions que sous un angle relatif à la stratégie de changement de régime suivant le cycle crise-désapprobation-perte du consensus-légitimité amoindrie ou disparue-révolte ou révolution permettant d’intervenir.

Les sanctions imposées à l’Iran ont produit l’effet inverse. Un moment ébranlé par des cyberattaques inédites et une crise socio-économique très grave, l’Iran n’a pas On oublie souvent que les images choc de l’invasion de l’Irak par les États-Unis et notamment trois ou quatre photographies du supplice des détenus de la sinistre prison d’Abou Gharib près de Bagdad ont été largement diffusées en Iran, y compris le long des autoroutes et que cela a convaincu le dernier pro-libéral que Washington n’intervient pas dans d’autres pays pour de nobles objectifs.

Mais revenons toutefois à la dynamique des mini-blocs et des grands blocs. L’effet d’entraînement des alliances comme celui ayant amené la première guerre mondiale semble a priori exclu au première abord. Ces jeux de blocs vont-ils contribuer à éviter ou au contraire, à accélérer l’éclatement d’un grand conflit aux conséquences très graves sur la paix et la sécurité mondiales?

Ce jeu n’est-il pas un peu plus subtil avec sa somme de calculs nationaux et d’intérêts bien précis?

C’est à voir. Sinon on se dirige tout droit vers un scénario analogue à celui d’OK Corral…

https://strategika51.org/archives/63990

La stratégie iranienne des États-Unis : que faire maintenant que Téhéran refuse de céder à la « pression maximale » ?

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Thierry Coville - IRIS

Thierry Coville

Chercheur à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques)
Professeur à Novancia

Les attaques de deux tankers dans la mer d’Oman début juin 2019 ont très clairement conduit à une montée des tensions entre les États-Unis et l’Iran puisque le gouvernement de Donald Trump a immédiatement accusé l’Iran d’être à l’origine de cette attaque. Quelques jours après, les autorités iraniennes, qui ont nié toute implication dans ces attaques, ont annoncé qu’elles allaient fin juin 2019 augmenter leurs réserves d’uranium enrichi au-delà de la limite prévue par l’accord de 2015 et accroître le taux d’enrichissement de l’uranium de 3,67% à – dans un premier temps – 3,7% début juillet, si les pays européens ne prenaient aucune mesure pour rétablir leurs échanges commerciaux avec l’Iran d’ici là. Tous ces événements ont naturellement conduit à accroître les craintes d’un affrontement militaire entre l’Iran et les États-Unis. Rappelons ici le contexte historique et économique qui a conduit à la situation actuelle.

En mai 2018, le président américain prend la décision de retirer les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015. Cet accord signé entre les 5 membres du Conseil de sécurité des Nations unies, l’Union européenne, l’Allemagne et l’Iran impliquait que Téhéran prenne un certain nombre de mesures pour donner toutes les garanties que son programme nucléaire aurait un objectif « civil » (produire de l’électricité grâce à des réacteurs nucléaires) et non militaire (fabriquer une bombe nucléaire). En échange, les sanctions économiques bilatérales (prises notamment par l’Union européenne et les États-Unis) et multilatérales (prises par les Nations unies) à cause des inquiétudes nées du développement de ce programme nucléaire, devaient être levées. Les engagements de l’Iran par rapport à son programme nucléaire devaient être vérifiés par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui dépend des Nations unies. Par ailleurs, cet accord de juillet 2015 a été par la suite approuvé par une résolution des Nations unies.

La levée de l’embargo pétrolier a permis à l’Iran d’accroître ses exportations pétrolières qui ont progressé de 2,8 Mb/j en 2015 à 3,8 Mb/j en 2017.

Les premiers rapports de l’AIEA confirmant que l’Iran était fidèle à ses engagements, les sanctions évoquées plus haut ont été levées début 2016. La levée de ces sanctions a eu un effet positif sur l’économie iranienne. La levée de l’embargo pétrolier a permis à l’Iran d’accroître ses exportations pétrolières qui ont progressé de 2,8 millions de barils par jour (Mb/j) en 2015 à 3,8 Mb/j en 2017(1). D’autre part, les importations de l’Iran en provenance de l’Union européenne ont connu une croissance en 2016 et 2017 de respectivement 28% et 33%(2). L’accroissement des revenus pétroliers (qui représentent près de 80% des exportations et 40% des recettes de l’État iranien) a eu naturellement un impact macroéconomique positif. De même, la hausse des importations (notamment de biens d’équipement ou intermédiaires) en provenance de l’UE a permis de relancer la production. La croissance économique en Iran a atteint 12,5% en 2016 et 3,7% en 2017 (après -1,6 % en 2015). Enfin, l’Iran commençait à s’ouvrir aux investissements étrangers : les flux d’investissements étrangers ont atteint 5 milliards de dollars en 2017 contre 2 milliards de dollars en 2015(3).

Pourtant, la perception générale en Iran était que les bénéfices économiques de l’accord étaient en deçà des espérances. Cela s’expliquait par le fait que la reprise de la croissance pendant deux ans ne suffisait pas à diminuer les fortes tensions sociales que connaît l’Iran depuis quelques années avec un chômage très élevé, notamment chez les jeunes diplômés (l’évolution démographique conduisant à une progression moyenne de 900 000 nouveaux diplômés chaque année). Par ailleurs, les échanges avec le reste du monde et les possibilités d’accueillir les investissements étrangers restaient limités par le fait qu’aucune grande banque européenne n’était prête à travailler avec l’Iran à cause des sanctions américaines (non liées au nucléaire iranien(4))et donc le risque d’une amende substantielle et d’une suppression de l’autorisation à travailler aux États-Unis. 

Pour Donald Trump, revenir sur cet accord constitue une occasion de remettre en cause le principal acquis de la politique étrangère d’Obama.

En mai 2018, Donald Trump décide que les États-Unis doivent sortir de l’accord sur le nucléaire iranien. Pourtant, tous les rapports de l’AIEA indiquent à l’époque que l’Iran respecte scrupuleusement l’accord. En fait, le président américain à travers cette décision suit plusieurs objectifs. Il sait qu’une telle décision va lui attirer un soutien quasi-automatique du Parti républicain qui n’a jamais accepté l’accord de 2015 et voit toujours dans la République islamique d’Iran (RII) un « ennemi de 40 ans », qui a notamment humilié les États-Unis avec l’affaire des otages américains en 1979-1981 et doit être puni pour cela. Pour Donald Trump, revenir sur cet accord constitue par ailleurs une occasion de remettre en cause le principal acquis de la politique étrangère d’Obama. Enfin, on sait qu’il y a eu un lobbying intense depuis l’élection du président américain, du prince Mohamed Ben Salman, prince héritier de l’Arabie saoudite, de Mohamed Ben Zayed, le ministre de la défense des Émirats arabes unis, et de Benjamin Netanyaou, le premier ministre israélien, qui veulent affaiblir l’Iran en poussant les États-Unis à sortir de cet accord.

Les États-Unis décident donc de réimposer toutes les sanctions précédemment levées. De plus, ils imposent un véritable chantage à l’ensemble des compagnies étrangères non américaines travaillant avec l’Iran (« si vous continuez de travailler avec l’Iran, vous n’aurez plus accès au marché américain »). En fait, la stratégie américaine est d’appliquer une « pression maximale » sur la RII pour la forcer à négocier sur 12 points énoncés par le secrétaire d’État, Mike Pompeo, qui incluent une renégociation de l’accord sur le nucléaire avec des conditions encore plus strictes (avec notamment la fin pour l’Iran du droit d’enrichir de l’uranium), le fin de son programme balistique, la fin de sa présence en Syrie, la fin du soutien au Hezbollah au Liban, l’arrêt de toute intervention dans les affaires intérieures de l’Irak, etc.

La stratégie américaine est claire : ou l’Iran accepte de négocier sur ces douze points, ou les difficultés économiques et sociales en Iran, du fait du retour des sanctions américaines, vont atteindre un niveau insoutenable. Sans le dire officiellement, les États-Unis espèrent alors que ces difficultés économiques pousseront la population dans la rue, ce qui conduira à un « changement de régime ». On peut soupçonner à ce propos que le président américain a, durant cette épisode, écouté des conseillers qui lui ont « vendu » l’idée selon laquelle, comme le démontrait les protestations en Iran fin 2017, il suffisait d’appliquer des sanctions économiques fortes pour faire « tomber » le régime…

Le retour des sanctions américaines conduit alors à une très nette détérioration de la situation économique en Iran. Face au « chantage » américain, toutes les grandes entreprises européennes (Peugeot, Total, etc.) quittent le marché iranien. De nombreux raffineurs à travers le monde arrêtent d’acheter du pétrole iranien : les exportations de pétrole de l’Iran reculent de 2,3 Mb/j en juin 2018 à 1,1 Mb/j en avril 2019. D’après le FMI, la croissance en Iran passe de + 3,7 % en 2017 à – 3,9 % en 2018, l’inflation accélère de 9,6% en 2017 à 31,2% en 2018. La monnaie iranienne sur le marché noir perd 50% de sa valeur par rapport au dollar entre juin 2018 et juin 2019.

Pourtant, en dépit de ces difficultés économiques, l’Iran refuse toujours de négocier avec les Américains sur les 12 points évoqués plus haut. Les États-Unis décident donc d’accroître leur pression économique en annonçant un arrêt dès juin 2019 des exemptions accordées à 7 pays pour des achats de pétrole iranien et en imposant des sanctions sur un grand nombre d’entreprises du secteur pétrochimique iranien. Parallèlement, le gouvernement américain décide de mettre les Pasdaran, qui sont une composante de l’armée iranienne, sur la liste des organisations terroristes. Dans ces conditions, la crise va se poursuivre. Les exportations pétrolières ont encore reculé de 1,1 Mb/j en avril 2019 à 0,9 Mb/j en mai 2019. Il semblerait que seule la Chine va continuer à acheter du pétrole iranien. 

Les dirigeants iraniens savent que le pays va traverser une crise économique grave. L’idée est de tenir, avec l’aide de la Chine.

Le FMI prévoit que la récession va s’accroître en Iran cette année avec une croissance à – 6% et que l’inflation va s’accélérer et atteindre 37,2 %. D’après les sources iraniennes, on compterait maintenant 40% de la population en dessous du seuil de pauvreté et on constate également des pénuries de médicaments. Cependant, contrairement à ce que croyaient les dirigeants américains, on n’assiste pas à des manifestations de masse en Iran mais plutôt à des revendications catégorielles. En fait, les Iraniens ont, pour des raisons historiques, une grande capacité de résilience face aux difficultés du quotidien. La classe moyenne urbaine éduquée, même s’il est très déçue par Rohani, ne croit pas dans l’action violente et ne veut pas que l’Iran sombre dans le chaos comme en Irak ou en Syrie. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’antiaméricanisme qui est en train de monter en Iran chez les partisans des « durs » (au moins 40% de la population avait voté pour Ebrahim Raïssi, l’adversaire radical de Rohani lors des élections présidentielles en Iran en 2017). 

Par ailleurs, le gouvernement iranien peut toujours prendre des mesures macroéconomiques pour faire face aux sanctions. Sur le plan budgétaire, il existe des possibles marges de manœuvre : le gouvernement pourrait décider de réduire fortement les subventions en liquide(5) mises en place en 2010 pour les réserver aux plus pauvres. L’Iran dispose par ailleurs de près de 100 milliards de dollars de réserves de change qu’il compte utiliser prudemment et a une faible dette extérieure (9% du PIB). Le pays essaie également de développer ses exportations pétrolières dans la région (Afghanistan, Irak, Qatar, etc.) où les sanctions américaines sont plus difficiles à appliquer. Dans tous les cas, les dirigeants iraniens savent que le pays va traverser une crise économique grave. L’idée est de tenir, avec l’aide de la Chine.

En fait, plus précisément, entre mai 2018 et mai 2019, la RII a décidé d’adopter une politique de « patience stratégique ». C’est-à-dire, que l’Iran, durant cette période, va continuer de respecter l’accord de 2015 (comme cela est certifié régulièrement par les rapports de l’AIEA) et de refuser de négocier avec les États-Unis. Parallèlement, durant toute cette période, les Iraniens vont discuter régulièrement avec les dirigeants européens pour leur rappeler deux choses : 

  1. L’accord de 2015 impliquait pour l’Iran des bénéfices économiques en échange d’une limitation de leur programme nucléaire.
  2. Compte tenu de la réimposition des sanctions américaines, il faut que les Européens agissent pour maintenir leurs relations économiques avec l’Iran et éviter un accroissement des difficultés économiques dans ce pays. 

Ces discussions sont d’autant plus importantes pour les Iraniens qu’ils notent que le recul de leurs exportations de pétrole s’explique en grande partie par un arrêt des achats européens. Durant toute cette période, les Européens demandent aux Iraniens de rester patients, de respecter l’accord et promettent la mise en place d’un mécanisme de troc pour continuer de commercer avec l’Iran en dépit des sanctions américaines. Il est vrai qu’il est très compliqué pour les Européens de protéger leurs entreprises du caractère extraterritorial des sanctions américaines. On note quand même une certaine inertie du Vieux continent puisque le mécanisme de troc, qui devrait s’appeler Instex, tarde à être opérationnel. D’autre part, on sent chez les Européens une difficulté à s’opposer frontalement aux États-Unis sur ce dossier dans une situation, il est vrai, historiquement nouvelle pour l’Europe. Enfin, les dirigeants européens ont peut-être également eu le sentiment que les Iraniens n’avaient, dans tous les cas, aucun choix et qu’ils devaient rester dans l’accord, sous peine de faire face à de nouvelles sanctions des Nations unies et de l’UE.

En mai 2019, un an après la sortie des États-Unis de l’accord, l’Iran décide de mettre fin à sa stratégie de « patience stratégique ».

Cependant, en Iran, du fait la crise économique qui se propage, la scène politique intérieure évolue. Les « modérés », avec à leur tête le président Rohani, qui avaient défendu cet accord, voient leur popularité s’effondrer du fait des tensions sociales croissantes. En face, les radicaux qui étaient dès le début contre cet accord – un « piège » tendu par les Américains selon eux – tirent à boulets rouges contre la diplomatie « naïve » du président Rohani et son ministre des affaires étrangères, Mohamad Javad Zarif. 

En mai 2019, un an après la sortie des États-Unis de l’accord, la RII décide de mettre fin à sa stratégie de « patience stratégique ». La nouvelle stratégie iranienne est de démontrer que les autres pays toujours signataires de l’accord de 2015 pourraient subir un « coût » s’ils continuent à être passifs face aux sanctions américaines. L’objectif est donc de procéder tous les deux mois à des mesures visant à sortir graduellement de l’accord de 2015. Les Iraniens arrêteront ce processus s’ils constatent une amélioration de leur situation économique. Evidemment, cette stratégie a avant tout pour objectif de mettre les Européens face à leurs responsabilités pour que ces derniers développent leurs échanges économiques avec l’Iran.

En fait, on se rend compte que la stratégie américaine conduit à une impasse. L’Iran refuse de négocier sur ces 12 points. Les tensions se sont donc accrues entre l’Iran et les États-Unis depuis l’annonce début mai 2019 de ce plan iranien d’une sortie graduelle de l’accord et des attentats contre deux pétroliers situés dans un port des Émirats arabes unis (EAU). L’Arabie saoudite et les EAU ont accusé l’Iran mais Téhéran a nié toute implication. Donald Trump sentant sans doute qu’il fallait réduire les tensions a alors proposé aux Iraniens de commencer des négociations directes sans évoquer les 12 conditions énoncées précédemment par son secrétaire d’État. Il a également confié au premier ministre japonais, Shinzo Abe, le soin de porter un message d’offre de « négociations sincères » aux dirigeants iraniens. On connait la suite.

Le contexte politique en Iran, avec la montée en puissance des radicaux, rend toute négociation directe avec les États-Unis quasiment impossible.

Le Guide Ali Khameini a opposé une fin de non-recevoir à cette offre et, pendant cette visite, deux tankers (dont un japonais) ont été attaqués dans le golfe Persique. En fait, le contexte politique en Iran, avec la montée en puissance des radicaux, rend toute négociation directe avec les États-Unis quasiment impossible. Il ne faut pas oublier que dans le système politique iranien, le Guide qui a le dernier mot pour toutes les grandes décisions, a également un rôle d’arbitre entre toutes les composantes et qu’il doit donc prendre en compte ce poids croissant des « durs ». En outre, le Guide, qui est lui-même proche des « radicaux », estime qu’il a déjà essayé une fois de négocier avec les américains en 2015 et qu’il a vu le résultat… 

Enfin, on peut penser que les dirigeants iraniens estiment qu’ils n’ont aucun intérêt à négocier maintenant avec les États-Unis alors qu’ils sont en position de faiblesse. La position officielle de l’Iran est que des discussions sont possibles avec les États-Unis si ces derniers reviennent dans l’accord. Et on peut penser que les Iraniens vont rester sur cette position, au moins jusqu’aux prochaines élections présidentielles américaines en 2020.

Au total, la stratégie américaine de sortie de l’accord de 2015 et de « pression maximale » sur l’Iran n’a donné aucun résultat puisque l’Iran refuse de négocier. Par contre, cette stratégie a abouti comme les derniers événements l’ont démontré, à une montée des tensions dans la région. Ni les États-Unis, ni l’Iran ne veulent la guerre. Mais on sait qu’il y dans l’entourage de Donald Trump des éléments comme le secrétaire d’État Mike Pompeo, et surtout le chef du Conseil national de sécurité, John Bolton, qui souhaitent un changement de régime en Iran et verraient la guerre comme une solution pour se débarrasser de la RII.

Dans ces conditions, un incident ou un mauvais calcul d’un des deux protagonistes, pourrait conduire à un enchaînement dangereux. Or, un acteur qui a la possibilité de véritablement réduire ces tensions est évidemment l’Europe. Il faudrait pour cela que les dirigeants européens démontrent, au-delà de tous les obstacles juridiques et techniques qui empêchent leurs entreprises de commercer avec l’Iran, une véritable volonté politique de sauver l’accord de 2015.

  • parue le 20 juin 2019

Sources / Notes

  1. Sanctions bilatérales prises par les États-Unis depuis la révolution de 1979, notamment à cause du manque de respect des droits de l’homme en Iran ou à cause du soutien à des groupes considérés comme terroristes par les États-Unis comme le Hezbollah au Liban.
  2. Source : OPEP.
  3. Source : Iran Trade Promotion Organization.
  4. Source : World Investment report 2019.
  5. Versements sur les comptes bancaires de toute la population pour compenser la suppression en 2010 de subventions sur l’énergie .