Archives pour la catégorie Analyse

L’Iran pris en étau entre les psychopathes impériaux et les couards européens

L’Iran pris en étau entre les psychopathes impériaux et les couards européens

Guerre, USA, Iran, pétrole, gaz, énergie, sanctions, UE, France, Royaume-Uni, UK, Allemagne, JCPOA, Pompeo, Bolton, Trump, détroit, Ormuz, Trump,

Y aura-t-il une guerre ouverte entre les USA et l’Iran ? Malgré les rodomontades américaines, rien n’est moins sûr.


Par Pepe Escobar
Paru sur Consortium News sous le titre Iran Squeezed Between Imperial Psychos and European Cowards


L‘administration Trump a triché unilatéralement sur l’accord nucléaire multinational de 2015 approuvé par l’ONU, le JCPOA, également appelé accord iranien ou plan d’action conjoint. Elle a imposé un blocus financier et énergétique mondial illégal à toutes les formes de commerce avec l’Iran – du pétrole et du gaz aux exportations de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre. À toutes fins pratiques, et quel que soit le scénario géopolitique, il s’agit d’une déclaration de guerre.

Les gouvernements américains successifs se sont assis sur le droit international ; l’abandon du plan d’action conjoint n’en est que le dernier exemple. Peu importe que Téhéran ait tenu tous ses engagements – selon les inspecteurs de l’ONU elle-même. Après que les dirigeants de Téhéran aient compris qu’ils auraient affaire à un tsunami de sanctions américaines plus violent que jamais, ils ont décidé de se retirer partiellement de l’accord.

Le président Hassan Rohani a été catégorique : l’Iran n’a pas encore quitté le JCPOA. Les mesures prises par Téhéran sont légales dans le cadre des articles 26 et 36 de la JCPOA – et les fonctionnaires européens en ont été préalablement informés. Mais il est clair que les 3 de l’UE (Allemagne, France, Grande-Bretagne), qui ont toujours insisté sur leur soutien au JCPOA, doivent travailler sérieusement pour atténuer le désastre économique provoqué par les États-Unis en Iran, et donner à Téhéran un motif de continuer à respecter l’accord.

Manifestations devant l’ancienne ambassade des États-Unis à Téhéran après la décision des États-Unis de se retirer du JCPOA, 8 mai 2018. (Hossein Mersadi via Wikimedia Commons)

La Russie et la Chine – les piliers de l’intégration eurasiatique, auxquels l’Iran adhère – soutiennent la position de Téhéran. Sergueï Lavrov et l’Iranien Javad Zarif, peut-être les deux plus grands ministres des affaires étrangères du monde, en ont longuement discuté à Moscou.

En même temps, il est politiquement naïf de croire que les Européens vont soudainement se doter d’une colonne vertébrale.

L’hypothèse confortable à Berlin, Paris et Londres était que Téhéran ne pourrait pas se permettre de quitter le JCPOA, même s’il ne recevait aucune des récompenses économiques promises en 2015. Pourtant, les 3 de l’UE sont maintenant confrontés à leur heure de vérité.

Il est difficile de s’attendre à quoi que ce soit de significatif de la part d’une Angela Merkel affaiblie, alors que Berlin est déjà la cible de la colère commerciale de Washington ; d’une Grande-Bretagne paralysée par le Brexit et d’un président français massivement impopulaire, Emmanuel Macron, qui menace déjà d’imposer ses propres sanctions si Téhéran n’accepte pas de limiter son programme de missiles balistiques. Téhéran n’autorisera jamais d’inspections de son industrie florissante des missiles – et la question n’a de toutes façons jamais fait partie du JCPOA.

Dans l’état actuel des choses, les 3 de l’UE n’achètent pas de pétrole iranien. Ils respectent docilement les sanctions bancaires et pétrolières/gazières américaines – qui sont maintenant étendues aux secteurs manufacturiers – et ne font rien pour protéger l’Iran de ses effets néfastes. La mise en œuvre de l’INSTEX, l’alternative à SWIFT pour le commerce avec l’Iran, se fait attendre. Mises à part des platitudes sur leurs « regrets » au sujet des sanctions américaines, les 3 de l’UE jouent de facto le jeu des États-Unis, d’Israël, de l’Arabie Saoudite et des Émirats, et travaillent par extension contre la Russie, la Chine et l’Iran.

L’ascension des psychopathes impériaux

Alors que Téhéran a amené son affaire devant la Cour de justice de l’Union européenne, les deux options possibles des 3 de l’UE s’annoncent mal. Défendre de manière significative le JCPOA provoquerait l’ire de l’administration Trump. Se comporter comme des caniches – la ligne de conduite la plus probable – signifiera donner encore plus de pouvoir aux psychopathes qui jouent les fonctionnaires impériaux et qui veulent à tout prix une guerre chaude contre l’Iran, notamment l’évangéliste exalté acheté par le pétrole des frères Koch, à savoir le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo, et l’agent du MEK et manipulateur de renseignements notoire, le conseiller à la Sécurité nationale John Bolton.

La manœuvre des gangsters Pompeo-Bolton n’est pas de la Realpolitik à la Bismarck. Elle consiste à pousser sans relâche Téhéran à la faute, n’importe quelle faute, en termes de « violation » de ses obligations du JCPOA, afin de pouvoir user de la rhétorique habituelle de Washington en vendant l’Iran comme une « menace » à « l’ordre fondé sur des règles » doublée d’un casus belli à l’opinion publique américaine.

Il y a une chose que la guerre économique illimitée américaine contre l’Iran aura réussi : l’unité interne de la République islamique. L’objectif initial de l’équipe Rohani, avec le JCPOA, était de s’ouvrir au commerce occidental (le commerce avec l’Asie ne s’étant jamais arrêté) et de réduire quelque peu le pouvoir des Gardiens de la révolution islamique (GRI), qui contrôlent de vastes secteurs de l’économie iranienne.

La guerre économique de Washington a prouvé que les GRI avaient raison depuis le début, faisant écho au sentiment géopolitique du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, selon qui on ne peut jamais faire confiance aux Américains, jamais.

Et quand Washington a qualifié les GRI « d’organisation terroriste », Téhéran a répondu du tac au tac en qualifiant le CENTCOM « d’organisation terroriste ».

Les négociants de pétrole indépendants du Golfe Persique réfutent que la Maison kleptocrate des Saoud – dirigée de facto par le pote Whatsapp de Jared « d’Arabie » Kushner, Mohammed ben Salman (MbS) – détienne les 2,5 millions de barils par jour nécessaires au remplacement des 2 millions de barils de pétrole exportés par l’Iran (sur les 3,45 millions de barils de la production quotidienne totale). La Maison des Saoud semble effectivement plus intéressée par une hausse des prix du pétrole pour ses clients asiatiques.

Un blocus raté

Le blocus commercial de l’Iran décrété par Washington est voué à l’échec.

La Chine continuera d’acheter ses 650 000 barils par jour – et pourrait même en acheter davantage. De nombreuses entreprises chinoises échangent des technologies et des services industriels contre du pétrole iranien.

Le Pakistan, l’Irak et la Turquie – tous voisins de l’Iran – continueront d’acheter du brut léger iranien de haute qualité par tous les moyens de paiement (y compris l’or) et de transport disponibles, officiels ou non. Les relations commerciales de Bagdad avec Téhéran continueront à prospérer.

Comme l’asphyxie économique ne suffira pas, le plan B est – pardi – la menace d’une guerre chaude.

Il est maintenant établi que l’information, qui se résume en fait à des rumeurs, sur les manœuvres présumées des Iraniens contre les intérêts américains dans le Golfe a été relayée par le Mossad à la Maison Blanche, via le conseiller israélien pour la sécurité nationale, Meir Ben Shabbat, qui en a personnellement informé Bolton.

Tout le monde connaît le corollaire : un « repositionnement des atouts » (en patois pentagonien) – qui va du déploiement du porte-avions USS Abraham Lincoln à l’arrivée de quatre bombardiers B-52 sur la base aérienne d’Al Udeid au Qatar, le tout étant censé représenter un « avertissement » pour l’Iran.

Un crescendo rugissant d’avant-guerre s’empare maintenant du front libanais aussi bien que du front iranien.

Les raisons de la rage des psychopathes

Le PIB de l’Iran est similaire à celui de la Thaïlande et son budget militaire est similaire à celui de Singapour. Intimider l’Iran est une absurdité géopolitique et géo-économique. L’Iran est certes un acteur émergent du Sud – il pourrait facilement être membre du G20 – mais ne peut pas être interprété comme une « menace » pour les États-Unis.

Pourtant, l’Iran envoie les fonctionnaires impériaux psychopathes dans un paroxysme de rage pour trois raisons importantes. Peu importe aux néocons que leur tentative de détruire l’Irak ait coûté plus de 6 billions de dollars – et ait été un crime de guerre majeur, un désastre politique et un abîme économique. Essayer de détruire l’Iran coûtera des milliards de dollars de plus.

La principale raison de cette haine irrationnelle est le fait que la République islamique est l’une des rares nations de la planète à défier ouvertement l’hégémonie américaine – et ce depuis quatre décennies.

La deuxième raison est que l’Iran, tout comme le Venezuela – et il s’agit d’un front de guerre commun – a commis l’anathème suprême : il vend de l’énergie en contournant le pétrodollar, la pierre angulaire de l’hégémonie américaine.

La troisième raison (invisible) est qu’attaquer l’Iran, c’est entraver l’intégration future de l’Eurasie, tout comme utiliser l’espionnage de la NSA pour finalement se mettre le Brésil dans la poche était une attaque contre l’intégration latino-américaine.

Le questionnement hystérique sur la mesure dans laquelle le président Donald Trump est manipulé par ses chouchous psychopathes est déplacé au regard du contexte. Comme nous l’avons déjà vu, une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz, pour quelque raison que ce soit, serait un cataclysme pour l’économie mondiale. Et cela se traduirait inévitablement par la perte totale des chances de réélection de Trump en 2020.

Le détroit d’Ormuz n’aurait jamais à être bloqué si tout le pétrole que l’Iran est capable d’exporter était acheté par la Chine, d’autres clients asiatiques et même la Russie – qui pourrait le réétiqueter. Mais Téhéran n’hésiterait pas à bloquer Ormuz s’il était confronté à un étranglement économique total.

Selon un expert américain dissident du renseignement, « les États-Unis sont clairement désavantagés en ce sens que si le détroit d’Ormuz était fermé, les États-Unis s’effondreraient. Mais si les États-Unis peuvent détourner la Russie de la défense de l’Iran, alors l’Iran peut être attaqué et la Russie n’aura rien accompli, car les néoconservateurs ne veulent pas de détente avec la Russie et la Chine. Trump veut une détente, mais l’État profond n’a pas l’intention de le permettre. »

En supposant que ce scénario soit correct, les « usual suspects » du gouvernement américain tentent de détourner Poutine de la question du détroit d’Ormuz tout en gardant Trump dans son état actuel de faiblesse, et les néoconservateurs continuent à étrangler l’Iran 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Il est difficile d’imaginer que Poutine tombe dans un piège aussi peu sophistiqué.

Ce n’est pas du bluff

Que se passera-t-il ensuite ? Le professeur Mohammad Marandi, de la Faculté des études mondiales de l’Université de Téhéran, offre un point de vue qui donne à réfléchir : « Après 60 jours, l’Iran ira encore plus loin. Je ne pense pas que les Iraniens bluffent. Ils vont aussi contrer les Saoudiens et les Emiratis par différents moyens. »

Marandi, malheureusement, voit une « nouvelle escalade » future :

Les Iraniens se préparent à une guerre avec les États-Unis depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Après ce qu’ils ont vu en Libye, en Syrie, au Yémen, au Venezuela, ils savent que les Américains et les Européens sont d’une brutalité totale. Toute la côte du golfe Persique, du côté iranien, et du golfe d’Oman est pleine de tunnels et de missiles high-tech souterrains. Le golfe Persique est sillonné de navires équipés de missiles mer-mer très perfectionnés. S’il y a une vraie guerre, toutes les installations pétrolières et gazières de la région seront détruites, tous les pétroliers seront détruits. »

Et si ce scénario se réalise, Marandi considère le détroit d’Ormuz comme une simple attraction de second plan :

Les Américains seront chassés d’Irak. L’Irak exporte 4 millions de barils de pétrole par jour ; cela prendrait probablement fin, par des frappes et d’autres moyens. Ce serait catastrophique pour les Américains. Ce serait catastrophique pour le monde – et pour l’Iran aussi. Mais les Américains ne gagneraient tout simplement pas. »

Ainsi, comme l’explique Marandi – et l’opinion publique iranienne est aujourd’hui largement d’accord avec lui – la République islamique a un levier de négociations parce qu’elle sait que « les Américains ne peuvent se permettre d’aller jusqu’à la guerre. Des cinglés comme Pompeo et Bolton la veulent peut-être, mais pas beaucoup d’autres dans l’establishment ne les suivent. »

Téhéran a probablement développé sa propre doctrine DMA (destruction mutuelle assurée) et l’utilise comme levier, principalement pour pousser MbS, allié de Trump, à se calmer. « En supposant », ajoute Marandi, « que les cinglés ne prennent pas le dessus. Et s’ils le font, alors c’est la guerre. Mais pour l’instant, je pense que c’est très improbable. »

Toutes les options sur la table ?

En termes de Guerre froide 2.0, de l’Asie centrale à la Méditerranée orientale et de l’océan Indien à la mer Caspienne, Téhéran peut compter sur un ensemble d’alliances formelles et informelles. Cela concerne non seulement l’axe Beyrouth-Damas-Baghdad-Téhéran-Hérat, mais aussi la Turquie et le Qatar. Et plus important que tout le reste, les principaux acteurs sur l’échiquier de l’intégration eurasienne : le partenariat stratégique Russie-Chine.

Lorsque Zarif a rencontré Lavrov la semaine dernière à Moscou, ils ont discuté de pratiquement tout : la Syrie (ils négocient ensemble dans le processus d’Astana, maintenant Noursoultan), la Caspienne, le Caucase, l’Asie centrale, l’Organisation de coopération de Shanghai (dont l’Iran va devenir membre), le JCPOA et le Venezuela.

L’administration Trump a été traînée de force à la table des négociations avec Kim Jong-Un à cause des essais de missiles balistiques intercontinentaux de la Corée du Nord. Kim a ensuite ordonné des essais de missiles supplémentaires parce que, selon ses propres termes tels que cités par l’agence de presse nord-coréenne KCNA, « la paix et la sécurité véritables du pays ne sont garanties que par une force physique capable de défendre sa souveraineté ».

Le Sud attentif

L’écrasante majorité des pays du Sud assiste à l’offensive néocon américaine pour finalement étrangler « le peuple iranien », plus que jamais conscient que l’Iran pourrait être menacé d’extinction, à terme, parce qu’il ne possède pas de force de dissuasion nucléaire. Les GRI en sont arrivés à la même conclusion.

Cela pourrait signifier la mort du JCPOA – et le retour du mantra « toutes les options sur la table » des zombies de Washington.

Mais ensuite, il y aura des rebondissements dans l’Art de la Négociation (délirante). Et si, et c’est un « si » majeur, Donald Trump était réellement pris en otage par ses chouchous psychopathes ?

Laissons parler le Négociateur :

Nous espérons que nous n’aurons pas à faire quoi que ce soit en ce qui concerne le recours à la force militaire… Nous pouvons conclure un accord, un accord équitable. … Nous ne voulons pas qu’ils aient des armes nucléaires. Ce n’est pas trop demander. Et nous les aiderions à se remettre en forme. Ils sont en mauvais état en ce moment. J’attends avec impatience le jour où nous pourrons vraiment aider l’Iran. Nous ne cherchons pas à blesser l’Iran. Je veux qu’ils soient forts et grands et qu’ils aient une grande économie… Nous n’avons pas de secrets. Et ils peuvent être très, très forts financièrement. Ils ont un grand potentiel. »

Mais encore une fois, l’ayatollah Khamenei a dit : on ne peut jamais faire confiance aux Américains. Jamais.

Traduction Entelekheia
Photo PressTV, vedettes des GRI dans le golfe Persique

Publicités

Entretien avec Caroline Galactéros, présidente de Geopragma : le nouvel action tank géopolitique français.

Entretien avec Caroline Galactéros, présidente de Geopragma : le nouvel action tank géopolitique français.

Le 9 mars 2018 par Nicolas Raiga-Clemenceau
Docteur en Science politique, ancien auditeur de l’IHEDN, Caroline Galactéros a enseigné la stratégie et l’éthique à l’École de Guerre et à HEC. Colonel de réserve, elle dirige aujourd’hui la société de conseil Planeting et elle tient le blog Bouger les lignes. Le 12 février dernier elle a lancé, avec sept autres membres fondateurs, l’association Geopragma. Caroline Galactéros a accépté de répondre au Portail de l’IE au sujet de ce nouveau think tank qui a aussi l’ambition être un action tank au service des intérêts stratégiques de la France et de ses entreprises.

Portail de l’IE (PIE) : Qu’est-ce qui vous a décidé à créer GEOPRAGMA ?

Caroline Galactéros : Ce qui m’a frappé, c’est que je connais beaucoup de gens dans de nombreux milieux, de spécialistes, d’experts et d’hommes d’affaires qui touchent la matière, qui pensent comme moi et qui croient que dès que l’on a un dialogue amical, en confiance, qu’on fait preuve d’un bon sens argumenté par une pratique, on est infiniment plus efficace qu’en faisant la morale à partir d’une position de surplomb. Mais ces personnes, très présentes dans le milieu de la recherche stratégique française, sont pour beaucoup isolées voire marginalisées. Et la pensée comme la pratique stratégiques françaises s’en trouvent grandement affectées puisqu’elles sont maintenues dans une sorte de vase clos stratégique avec, in fine, une sensible régression de notre influence globale, de notre crédibilité et même une remise en cause de notre statut de puissance. Nous voulons fédérer ces diverses personnalités autour d’une plateforme à l’échelle nationale puis progressivement internationale, qui aura un regard réaliste et pragmatique sur les questions internationales.

 

PIE : Comment se sont passées les premières semaines après la  naissance de votre mouvement ? Avez-vous eu beaucoup de  ralliements ?

Caroline Galactéros : Oui, nous sommes sollicités toute la journée. De nombreuses personnes sont en train d’adhérer. Elles partagent avec nous leurs centres d’intérêts, nous demandent ce qu’elles pourraient faire au sein de l’association et comment la soutenir. Je crois que nous répondons à un besoin, un manque. Il y a un tournant pragmatique dans les faits qui ont démontré que le moralisme ne fonctionnait pas et avait des résultats sanglants. L’évolution de la guerre en Syrie a constitué un moment capital de cette prise de conscience.

 

PIE : Durant la conférence de lancement de GEOPRAGMA, vous avez indiqué vouloir prendre au mot Emmanuel Macron sur la fin du néo-conservatisme en France et sur le retour du gaullo-mitterandisme, comme pour le mettre au défi et en cohérence avec ses propos.

Caroline Galactéros : Oui, il a fait, dès son arrivée, de bons gestes et pris ce tournant pragmatique que l’époque rend urgent si l’on veut rester dans la course d’un nouveau monde qui se restructure, sans trop se payer de mots. Il lui faut désormais, sans attendre, donner du corps, du poids, de la matière et de l’engagement concret à ces intuitions initiales car en matière internationale, la crédibilité, c’est la cohérence et la cohérence, c’est le verbe et l’action.

Nous voulons être l’un des pôles d’intelligence alternative qui défendra les intérêts français, qui n’aura pas peur d’être critique ni dissonant, bien au contraire, mais pas non plus par posture. Nous exprimerons notre satisfaction ou notre mécontentement sans réserve. Il y a tant de sujets sur lesquels il faut travailler, des sujets qui vont nous sauter à la figure si l’on ne fait rien. Je pense à la Libye en ce moment. Il faut arrêter d’être dans l’image. Qu’est-ce que le moralisme nous rapporte ? La France est un pont, une puissance de médiation, d’intelligence, de subtilité et de dialogue. Elle n’a pas à être « pour les uns » ou « contre les autres ». Je crois beaucoup que les dysfonctionnements du système international viennent des décalages de puissance et du fait que certains s’assoient sur le tout petit peu de gouvernance mondiale qu’on avait pu mettre en place depuis un demi-siècle. On a les Nations Unies, on a des principes de coexistence optimale. Les États, les frontières et les peuples, y compris les plus divers, signifient quelque chose. En niant les dimensions historique et nationale ainsi que celles de la souveraineté, en oubliant ou relativisant, au nom d’une prétendue morale humanitariste qui est le masque du cynisme le plus abouti, tous les principes de la Charte des Nations Unies comme l’intangibilité des frontières ou la non-ingérence dans les affaires intérieures, on ne résout pas les problèmes, on les aggrave.

 

PIE : Dans l’analyse que vous faîtes, n’est-il pas important de se poser des questions sur l’influence des médias, de l’OTAN ou de l’Union européenne sur les actions de la France sur la scène internationale ?

Caroline Galactéros : Si, bien sûr. Mais, nous l’avons dit, nous réfléchirons à tout puisque que tout est lié. Nous ne nous interdirons rien parce que s’il l’on commence à s’interdire intellectuellement ou politiquement des choses, on redevient aveugle. Par exemple, je suis en train de lire l’excellent livre d’Eric Branca, L’ami américain : Washington contre de Gaulle, (Perrin, 17/08/2018), qui explique parfaitement comment tout a été fait pour que l’Europe n’arrive jamais à exister stratégiquement de façon crédible.

 

PIE : Cela explique votre volonté d’avoir une approche transversale des sujets : géopolitique, intelligence économique, influence, études culturelles…

Caroline Galactéros : Oui, notre approche sera complètement pluridisciplinaire et transversale, parce que la réalité est comme ça : tout est lié, c’est le propre de de la géopolitique.

 

PIE : Ce qui est intéressant, ce sont les formats que GEOPRAGMA va adopter. D’abord, vous proposerez des analyses.

Caroline Galactéros : Il y aura un pôle académique, c’est certain. À travers lui, nous organiserons des séminaires très restreints et des colloques, nous publierons nos analyses.

 

PIE : Mais vous comptez aussi agir…

Caroline Galactéros : Oui, GEOPRAGMA est, aussi et même d’abord, un action tank. Cette idée est ambitieuse et il faut la mettre en œuvre intelligemment. Il y a tant à faire, notamment en matière de diplomatie d’affaires mais aussi de diplomatie informelle, toujours au service des intérêts français d’États  ou d’entreprises et en appui des appareils institutionnels existants. Plus largement, considérant le tragique et persistant verrouillage des appareils diplomatiques, l’invasion de doxas intellectuelles indigentes et le confinement consenti de la réflexion en profondeur au cercle de l’intime, nous croyons dans la nécessité du développement d’un canal, d’une plateforme de dialogue politique au sens large et noble du terme (c’est-à-dire aussi culturel et sociétal) non dogmatique, a-idéologique, inclusive, innovante, parfaitement indépendante, pour dénouer nombre de malentendus et de germes de crise et favoriser des rencontres et des relations fécondes. C’est tout sauf naïf. Là encore, la lucidité comme le réalisme sont aux antipodes du cynisme. Ils sont les vecteurs de l’apaisement.

 

PIE : À ce moment-là, ne sortirez-vous pas du cadre associatif ?

Caroline Galactéros : J’ai voulu monter une association parce que je crois beaucoup à l’élan des mouvements de personnes. GEOPRAGMA est avant tout un mouvement d’idées pour fédérer et réveiller la pensée stratégique française. Cependant, dans le cadre de l’Action tank, il s’agira, in fine, de travailler avec des entreprises françaises et, pourquoi pas, dans quelques années, de promouvoir à l’étranger notre approche pragmatico-ethique, bref de faire école. Notre structure associative, si c’est nécessaire, évoluera en fonction du développement de ces activités. Diverses possibilités existent. Une chose est sûre : nous sommes un mouvement d’idées et de convictions portées par des praticiens de la chose internationale dont la teneur a des prolongements pratiques évidents et utiles. Le reste, si j’ose dire, est de « l’intendance » et « elle suivra », comme il se doit.…

 

PIE : Quelle sera la première action publique de GEOPRAGMA ?

Caroline Galactéros : Notre premier travail sera de définir ou de redéfinir les intérêts de la France dans le monde. Pour cela, nous avons à faire des choix car la matière est à spectre très large…. Nous sommes déjà en train de définir des axes et, pour chacun d’eux, nous allons bientôt mettre en place des groupes de travail resserrés. Ensuite, nous demanderons à certains de nos membres d’y contribuer pour produire à l’automne, un document synthétique, sorte de vademecum opérationnel qui, je l’espère, fera réagir.

 

Propos recueillis par Nicolas Raiga-Clemenceau

https://portail-ie.fr/analysis/1771/entretien-avec-caroline-galacteros-presidente-de-geopragma-le-nouvel-action-tank-geopolitique-francais

Nous et le Pentagone

Nous et le Pentagone

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

   Forum

Il n’y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

844

Nous et le Pentagone

17 mai 2019 – J’avoue ma persistante et durable stupéfaction pour ce qui concerne l’inculture extraordinaire dont fait preuve l’immense et écrasante majorité, du type-stalinien, de nos dirigeants, experts, commentateurs, généraux étoilés et ainsi de suite, ici en Europe et encore plus ici en France, lorsqu’il s’agit de comprendre exactement ce qu’est le Pentagone, et plus largement dit le Complexe Militaro-Industriel (CMI) des États-Unis d’Amérique. La bouche pleine du vertige crisique et tourbillonnant de la valse des $milliards, aucun de ces arrogants crétins et naïfs imbéciles, j’en jurerais, n’a eu l’audace de lire les quelques paragraphes du début du plus fameux discours du XXIème siècle sur la sécurité nationale ; discours daté du 10 septembre 2001, – non, non, surtout pas le 11, – et il est du secrétaire à la défense Rumsfeld, un dur de dur qui s’y connaissait.

« Notre sujet aujourd’hui est un adversaire qui constitue une menace, une sérieuse menace, contre la sécurité des États-Unis d’Amérique. Cet adversaire est un des derniers bastions de la planification centralisée. Il gouverne en édictant des plans quinquennaux. D’une seule capitale où il se trouve, il tente d’imposer ses exigences au travers des fuseaux horaires, des continents, des océans et au-delà. Avec une brutale constance, il bâillonne la pensée libre et détruit les idées nouvelles. Il désorganise la défense des États-Unis et met en danger les vies des hommes et des femmes en uniforme.
» Peut-être cet adversaire paraît ressembler à ce que fut l’Union Soviétique, mais cet ennemi s’en est allé : nos ennemis sont aujourd’hui plus subtils et plus implacables. Vous devez penser que je suis en train de décrire un de ces dictateurs décrépits qui survivent encore. Mais leur temps est passé, à eux aussi, et ils ne font pas le poids à côté de cet adversaire que je décris.
» Cet adversaire est beaucoup plus proche de nous. C’est la bureaucratie du Pentagone. Non pas les gens mais les processus. Non pas les hommes et les femmes en uniforme mais l’uniformité de la pensée et de l’action que nous leur imposons bien trop souvent… »

Le système de la communication américaniste, qui s’y connaît diablement en effet-Janus, n’est pas avare de cette sorte d’intervention. Les experts, chez eux, à côté de la corruption des diverses directions toutes prises dans les rets des tentacules du monstre (le CMI), ne sont pas nécessairement arrogants crétins et naïfs imbéciles qui vous chapitrent à propos d’une mythique “armée européenne” si semblable à l’image d’Épinal qu’ils se font du Pentagone. Ils savent de quoi ils parlent, comme le fait aujourd’hui Andrew Cockburn, lui aussi un dur de dur dans sa partie, décrivant le Pentagone en termes de pandémie dont serait porteur un de ces monstres sorti des enfers de Dante via le Mordor de Tolkien :

« Le complexe militaro-industriel (CMI)américain est devenu un organisme autonome doté d’un système immunitaire qui attaque et étouffe toute menace à son approvisionnement alimentaire, – l’argent des contribuables, écrit le célèbre analyste de la défense Andrew Cockburn. 
» M. Cockburn décrit le processus qui permet aux entrepreneurs de la défense américaine de prospérer malgré le fait qu’ils manquent à maintes reprises des échéances et qu’ils produisent de l’équipement imparfait et surévalué. Le système a évolué pour devenir très bon pour se défendre, – tout en mettant le pays “dans une situation de défense extrêmement affaiblie”, écrit-il dans son dernier article de réflexion pour le magazine Harper’s intitulé “L’infection du Virus Militaro-Industriel : Comment un budget de la défense colossal réduit les capacités de nos forces”.
» Cockburn, dont l’expérience de plus de 40 ans comprend de nombreux livres et publications sur le CMI américain, ses guerres étrangères et ses adversaires, examine l’état actuel des forces armées américaines, –du “désastre” sans précédent qu’est le chasseur F-35 aux quelques dragueurs de mines “délabrés”, en passant par une protection individuelle et des radios défectueuse dont les soldats américains sont équipés, – et il compare cet dévastation aux énormes factures que les contribuables ont à payer aux industries de défense.
» “Le CMI est tellement incrusté dans notre société qu’on ne peut l’en déloger et l’on peut dire que sa mission exclusive est son autoprotection et son expansion infectieuse, comme un mortel virus géant.”
» La “beauté” du système, souligne-t-il ironiquement, “réside dans sa nature d’auto-consolidation”. Chaque nouveau système, arme ou pièce d’équipement coûte jusqu’à deux fois plus cher que celui qu’il est censé remplacer, et il est souvent en proie à des vices de fonctionnement qui doivent être corrigés (pour de l’argent supplémentaire), ou il s’avère simplement pire que le système qu’il remplace. Les dépassements d’échéances et les correctifs post-déploiement gonflent les coûts encore plus, remplissant ainsi les poches des entrepreneurs de la défense… »

Ce qu’aucun d’entre eux, – arrogants crétins et naïfs imbéciles, – n’a l’esprit assez libre et ouvert à l’intuition pour admettre qu’il nous faut, pour comprendre le Pentagone et le CMI à l’instar d’un Rumsfeld (!) ou d’un Cockburn, et de tant d’autres comme unJames Carroll, revenir aux sources de notre civilisation antique et à ses représentations mythiques et monstrueuses dont elles chargeaient les malédictions qui la menaçaient. Le Pentagone est une Bête, éventuellement “immonde” pour faire plaisir à nos chèvres-idéologues des provinces parisiennes, et une pandémie cosmique venue des malédictions telluriques, sorte de “peste brune” pour les mêmes, dont le destin est de dévorer le monde comme Kronos ses enfants.

Certes, ce jugement est de l’ordre du symbolique, et plus encore j’y vois également de la magie noire en pleine activité et tout à fait postmodernisée, tout à fait “opérationnelle” comme l’on dit dans les salons à propos du F-35. Ce n’est pas pour rien du toutsi le Pentagone aux origines a beaucoup emprunté à la “science nazie, poursuivant ainsi une tradition maléfique, assurant le relais de l’idéal de puissancede l’Allemagne hitlérienne aux USA de nos amours fascinées. “Arrogants crétins et naïfs imbéciles”, ainsi est constitué votre American Dream.

Il est impossible d’embrasser le phénomène dans toute son ampleur et sa sublime monstruosité si l’on ne se réfère pas à la métaHistoire dans sa partie la plus sombre, si l’on ne se réfère pas à la démonologie et sa bataille sans fin pour assurer l’entropisation des profondeurs. Du Pentagone dans toute sa puissance et sa représentation, l’on dira qu’il s’agit d’une démonologie incarnée. Nous vivons sous son empire parce qu’il nous tient sous l’empire de sa fascination. C’est la voie la plus sûre qu’ait trouvé le Système pour s’assurer de la servilité sans faille des élites-zombie.Le Pentagone est la cathédrale de notre postmodernité et lui, cette Notre-Dame du Potomac sous la protection de nos démons ; car si l’on tente de le détruire comme on le vit bien le 11 septembre, si le feu cherchait là une obscure vengeance, lui on le reconstruit à l’identique.

Mais qu’est-ce que cela prouve sinon l’asservissement de nos élites-zombie, ce qui ne surprendra personne tant est forte et entêtante la puanteur du corps pourri de l’Homme immortel ? Surtout, qu’est-ce que cela lui garantit, à lui, le monstre-Pentagonesque, alias-Moby Dick ?

Nous l’avions édifié sous la force et le knout du démon ; pour en être quitte, il faudrait que nous-mêmes, ses architectes, nous le détruisions comme l’on exorcise. Nous croire capable d’une telle audace et d’une telle liberté de caractère, c’est rêve pur, – American Dream... Par bonheur, il nous y aidera, le Pentagone, car son hybris, son virus mortel qui lui donne cette surpuissance productrice de de son auto-consolidation, suivra la voie inévitable des démiurges, de la surpuissance à l’autodestruction.

http://www.dedefensa.org/article/nous-et-le-pentagone

Venezuela — Erratum

Venezuela — Erratum

  

+

Le Venezuela a été le théâtre d’un coup d’État improvisé, le 30 avril et le 1er mai 2019 [1]. Le directeur du SEBIN (Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional), le général Manuel Ricardo Cristopher Figuera, qui était en relation avec la CIA depuis plus d’un an, et allait être arrêté a tenté le tout pour le tout.

Selon ses propres déclarations, il conserverait son amitié pour le président Nicolás Maduro, mais aurait tenté de « sauver » son pays de l’influence de son entourage. C’est lui qui a prétendu, à tort, que plusieurs haut-fonctionnaires s’étaient retournés contre le régime constitutionnel.

Une cinquantaine de sous-officiers, d’officiers supérieurs et généraux, aurait fait défection. Ils ont été arrêtés ou ont pris la fuite.

Le fiasco de cette tentative de putsch a provoqué une vive tension entre le conseiller national de sécurité US, John Bolton, qui l’avait guidée, et le président Donald Trump, qui était opposé une action pouvant conduire les États-Unis à la guerre.

La seule analyse qui reste juste, est celle formulée par Thierry Meyssan sur Russia Today, il y a deux ans : le Pentagone mène une opération de destruction des structures étatiques du Bassin des Caraïbes, sans lien avec la nature des divers gouvernements de cette région. Pour ce faire, il a recours à des combattants Latino-Américains, mais n’a aucune intention d’entrer lui-même en guerre.

Nous avons publié en plusieurs langues deux articles erronés à propos des événements du 30 avril [2]. Contrairement à ce que nous indiquions, les services de Renseignement russes, qui forment actuellement leurs équivalents locaux, n’ont pas de rôle décisionnaire au Venezuela. Selon nos informations, toutes les décisions sont prises personnellement par le président Maduro, bien qu’il n’ait pas de formation spécialisé en la matière.

[1] « Coup d’État hollywoodien au Venezuela », Réseau Voltaire, 1er mai 2019.

[2] « Venezuela : comment le directeur du SEBIN a manipulé la CIA » et « Venezuela : comment le SEBIN a piégé la CIA ».

https://www.voltairenet.org/article206485.html

L’accord sur le port de Tartous : un piège stratégique pour la Syrie ?

L’accord sur le port de Tartous : un piège stratégique pour la Syrie ?


Par Andrew Korybko – Le 22 avril 2019 – Source eurasiafuture.com

andrew-korybko

La Russie, une fois qu’elle aura obtenu le contrôle du port de Tartous, va se trouver en position de contrôler la plus grosse partie du commerce international syrien, et donc de garder un oeil sur les exportations maritimes de l’Iran vers la République arabe. Il est hautement probable que Moscou utilise cet avantage ultra stratégique à des fins politiques et dans la poursuite de ses propres intérêts nationaux, aux dépends de ceux de son « allié ».

Syrie-Lattaquie-Tartous

Des applaudissements prématurés ?

La nouvelle est tombée : la Syrie va prochainement concéder à la Russie le port de Tartous, pour une durée de 49 ans. La communauté des médias alternatifs s’est empressée d’applaudir à tout rompre à cette annonce, considérant d’instinct qu’il s’agirait d’une étape nécessaire sur la voie de la reconstruction de l’économie syrienne, ravagée par la guerre dont sort le pays. Mais le fait est que ces démonstrations d’allégresse étaient très prématurées, et peut-être même injustifiées : l’accord à venir pourrait bien constituer un piège stratégique. Damas dispose du droit souverain de concéder n’importe quel port de son territoire à qui elle l’entend, mais dans le cas présent, elle était probablement tellement aux abois financièrement que le revenu annuel proposé par la Russie l’a quelque peu aveuglée : elle n’a pas pensée aux conséquences à long terme d’un tel accord. Autre explication possible, Damas était tout à fait consciente des risques mais la pression russe a été telle qu’elle a du signer le contrat malgré tout. L’article qui suit constitue une analyse quelque peu provocatrice, visant à expliquer en quoi la Syrie pourrait tout à fait se passer de l’accord sur le port de Tartous, et en quoi il est probable qu’elle se voit contrainte de quelque manière par la Russie de le signer.

Tartous en échange d’un allégement du problème pétrolier

La République arabe souffre en ce moment des conséquences de l’une des pires crises pétrolières depuis le début du conflit de huit ans qu’elle a connu, et pendant que les experts s’en prennent vertement aux USA par tous les moyens imaginables, aucun d’entre eux n’ose poser publiquement la question : « Pourquoi la Russie, gavée de pétrole, n’aide-t-elle pas son ‘alliée’ syrienne à survivre à la crise énergétique ? » Comme l’auteur l’a développé dans l’article cité ci-avant, la Russie s’abstient de tout soutien à la Syrie pour des raisons purement politiques ; faut-il rappeler qu’elle constitue une super-puissance pétrolière et envoie déjà de grandes quantités de carburant dans le pays pour alimenter ses propres avions ? Moscou veut que Damas se résolve à mettre en œuvre le « brouillon de constitution » rédigé par la Russie ; jusqu’ici, Damas s’y est refusée, et ce depuis la première présentation de ce document au premier sommet d’Astana en 2017. Et la Russie veut également un « retrait programmé » honorable des soldats iraniens hors de Syrie. Ces deux événements constituent l’objectif d’« équilibrage » poursuivi actuellement par le « Rusraël de Poutinyahou ».

Dans ce contexte, on ne peut que penser que les vagues « projets » par la Crimée de soulager « prochainement » la Syrie de ses déboires pétroliers sont bel et bien conditionnés à la signature par Damas et Moscou de l’accord sur la concession du port de Tartous ; et il reste que les déclarations criméennes tant prisées ne masquent pas la question : pourquoi la Russie n’a-t-elle toujours pas aidé son « allié » ? Tâchons donc d’y répondre : il se pourrait bien que la Russie fasse usage de cette crise pour forcer la Syrie à accepter d’autres concessions, comme le contrôle du port de Tartous. Les infrastructures de ce port constituent l’une des seules passerelles pour le pays au monde extérieur, et n’ont pas été abîmées par le conflit : sauf à ce que Damas soit vraiment totalement désespérée et peut-être sous pression de son « allié » russe, on ne s’explique pas pourquoi elle envisagerait de le concéder à une puissance étrangère. L’élément de langage que l’on voit se répandre actuellement dans les « milieux autorisés », selon lequel la concession de ce port à la Russie aiderait la Syrie à relancer son économie apparaît comme un élément de propagande, et n’est fondé sur aucune réalité.

L’angle oligarchique

Toute aussi fausse est l’affirmation que la Russie pourra étendre son influence en Méditerranée grâce à cet accord : la Russie dispose déjà d’une base navale dans cette même ville. En fait, une question se pose tout naturellement : quelles sont les motivations réelles de Moscou à prendre le contrôle du port de Tartous ? L’explication la plus « gentille » serait que les oligarques les plus influents de Russie espèrent récupérer un peu d’argent, après les pertes qu’ils ont subies du fait des sanctions occidentales, et que s’octroyer un monopole sur les échanges économiques syriens est une manière d’y parvenir ; le président Poutine donnerait son feu vert à cet accord pour rester dans leurs bonnes grâces au cours de la transition très sensible que va connaître la Russie post-Poutine 2024 (PP24). L’objectif de Poutine serait ici de tuer dans l’œuf toute possibilité que ses oligarques ne viennent perturber ce processus de transition, soigneusement coordonné, et long de plusieurs années, en jouant le rôle de cinquième ou de sixième colonne. Si tel était le cas, les oligarques devraient monter un plan en vue de battre leur concurrent iranien, qui veut prendre le contrôle du port de Lattaquié, mais c’est là que réside l’importance du « Rusraël de Poutinyahou ».

Sortir le port de Lattaquié de l’équation

Comme déjà évoqué par l’auteur dans son article récent : « Les projets des USA de désigner le Corps des gardiens de la révolution iranienne comme terroristes ; ce n’est pas que de l’esbroufe », il est très probable qu’« Israël » va bombarder le port de Lattaquié ainsi que les entrepôts contrôlés par l’Iran si Téhéran reprend ces infrastructures : Tel Aviv arguera que ces infrastructures sont utilisées à des fins militaires pouvant menacer le soi-disant « État Juif ». De tels événements pourraient rapidement et fortement poser problème à la Russie, au vu de la proximité de sa base aérienne de Hmeimim avec ces cibles, et la probabilité qui s’ensuivrait de voir se répéter une tragédie comme celle de septembre dernier. Mais si l’on garde à l’esprit que le ministre russe de la Défense avait alors reconnu publiquement  qu’« Israël » coordonne toutes ses frappes anti-iraniennes en Syrie avec la Russie, il est hautement probable que Moscou donnera son feu vert à Tel Aviv pour détruire les concurrents des oligarques russes établis à Lattaquié, ou de travailler clandestinement en amont afin d’empêcher Téhéran de reprendre le contrôle du port de Lattaquié.

Vers une « nouvelle détente » ?

Pour en revenir à l’accord concernant le port de Tartous, l’Iran ne dispose d’aucun levier lui permettant d’entrer effectivement en compétition avec la Russie sur la côte syrienne : la République islamique ne dispose à ce stade ni des financements, ni de l’expérience de montée en puissance opérationnelle sur des ports. On peut donc penser que le contrôle que la Russie va prendre sur le port de Tartous, des mois avant que l’Iran ne reprenne le contrôle de Lattaquié (supposément au cours de l’année 2019) : cette avance pourrait lui permettre de préempter toute possibilité iranienne de tirer de substantiels retours sur investissement. Dans un tel scénario, ou bien l’accord à venir sur le port de Lattaquié n’aura pas du tout lieu, ou bien il connaîtra un échec rapide s’il est quand même lancé, ou bien l’on verra la Russie se coordonner avec « Israël »  pour une campagne de bombardement inévitable, qui s’en prendra à toutes les infrastructures contrôlées par l’Iran dans cette ville. Pour la Russie, l’objectif final est d’éliminer ses concurrents iraniens et s’octroyer le contrôle plein et entier du commerce maritime syrien. Le résultat en sera non seulement très profitable pour les oligarques russes, mais donnera également à Moscou un avantage ultra-stratégique qu’elle pourra exploiter à des fins politiques.

Dans le scénario d’une Syrie dépendant du contrôle russe sur sa côte méditerranéenne pour le plus gros de son commerce mondial, Moscou pourrait très facilement serrer les boulons sur Damas et la forcer à accepter enfin son « brouillon de constitution », ainsi qu’à lancer le « retrait programmé », honorable mais réel, de l’Iran hors du pays. En outre, ce rôle de gardien des clés accorderait à la Russie un poste de surveillance de toutes les exportations maritimes iraniennes à destination du pays, et la laisserait s’assurer qu’aucun chargement militaire ne transite, à la satisfaction des préoccupations les plus pressantes en matière de sécurité de son allié qu’est « Israël ». En parallèle avec la surveillance par la Russie des importations maritimes de la Syrie, les USA en feront autant du côté des importations par voie de terre, puisqu’ils contrôlent une partie de la voie rapide Damas-Bagdad, dont beaucoup ont prédit qu’elle pourrait être empruntée par l’Iran pour acheminer du matériel militaire vers la République arabe. Si l’on considère ces verrouillages maritime et terrestre comme un tout, la coordination de facto entre la Russie et les USA pour « contenir » l’Iran et en fin de compte l’expulser hors de Syrie pourrait constituer le prélude à une « nouvelle détente » tant attendue entre les deux grandes puissances, détente dans laquelle « Israël », leur protectorat désormais conjoint, pourrait tenir lieu de négociateur.

Conclusions

La remise d’une concession de 49 ans sur le port de Tartous par la Syrie à la Russie peut s’affubler d’un raisonnement superficiel : l’accord en question serait supposé améliorer l’économie de la République arabe ravagée par la guerre. Mais une analyse des éléments démonte cette affirmation : la ville côtière n’a pas du tout été touchée en huit années de guerre, et cela pose question quant aux motivations réelles de Moscou derrière ce projet. Aucune certitude n’est possible, mais la vraie raison pourrait bien résider dans la volonté du président Poutine de satisfaire aux appétits de gains de ses oligarques de plus en plus agités, et de se positionner judicieusement comme premier pas d’une monopolisation par la Russie du marché syrien. En parallèle de cela, la mise en place d’un contrôle aussi important sur le pays permettrait à la Russie de se positionner de manière ultra-stratégique et de pouvoir peser politiquement sur les choix de la Syrie, la forçant en fin de compte à accepter le « brouillon de constitution »ainsi que le « retrait programmé » de l’Iran hors de Syrie. Les médias alternatifs, toujours atteints du « complexe du chevalier blanc », restent aveugles à ces desseins, mais ils devraient apprendre qu’« On peut critiquer la Russie de manière constructive : même Poutine le fait ! ».

Andrew Korybko est un analyste politique américain, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.

Traduit par Vincent pour le Saker Francop

https://lesakerfrancophone.fr/laccord-sur-le-port-de-tartous-un-piege-strategique-pour-la-syrie

Halving : les cryptomonnaies entre mort et résurrection

Halving : les cryptomonnaies entre mort et résurrection

Photo by André François McKenzie on Unsplash — André François,

Le bitcoin s’approche d’un halving, c’est-à-dire une diminution programmée du rendement du minage. Le passé montre que cet événement coïncide avec la reprise de la hausse de son cours. Alors le bitcoin est-il sur le point de faire son grand retour ?

Par Nicolas Perrin.

Le dernier Crypto Research Report d’Incrementum fait apparaître la fragilité de la reprise de la hausse du prix du bitcoin.

Après avoir établi que les fondamentaux n’ont pas changé, les analystes Hays et Valek rappellent la chose suivante :

« La baisse des prix depuis janvier 2018 a limité l’attractivité de Bitcoin et l’hiver cryptographique est toujours en cours. L’industrie saigne. De plus en plus d’entreprises doivent réduire leurs effectifs. Nous ne parlons même pas des gros et des petits investisseurs qui ont perdu beaucoup d’argent – du moins sur le papier. La comparaison avec la bulle internet est certainement appropriée. Trop de gens ont investi trop d’argent dans des projets ambitieux qui n’ont souvent tenu aucune de leurs promesses. »

Et même si l’on voit bien « de grands rayons qui brillent », comme l’écrivent les auteurs du rapport, l’analyse technique proposée par leur confrère Florian Grummes invite pour le moins à la précaution.

PAS DE CONFIRMATION DU RETOUR À UN MARCHÉ HAUSSIER AVANT LE PASSAGE DE LA ZONE DES 6 000 DOLLARS

Voici comment ce dernier résume la situation :

    • « Sur le plan technique, Bitcoin et donc tout le secteur des cryptos étaient assurément dans un marché baissier jusqu’à la fin du mois de mars 2019. Depuis la forte augmentation des 4150 dollars jusqu’aux 5330 dollars [laquelle s’est produite tout début avril, comme le montre le graphique ci-dessous], la situation n’est cependant plus aussi claire.

halving

  • À l’heure actuelle, l’indice Fear & Greed fournit des signaux d’alarme de plus en plus forts et indique que les acteurs du marché sont trop optimistes ou trop gourmands. Quoi qu’il en soit, selon les indicateurs de sentiment, le moment idéal pour acheter est désormais clairement derrière nous.
  • Tant que Bitcoin ne pourra pas retrouver le niveau psychologique des 6000 dollars, toute remontée des prix en dessous de cette zone de résistance décisive ne sera qu’un rebond dans le cadre du marché baissier. »

En somme, selon Florian Grummes, on ne peut toujours pas considérer que nous sommes dans un retournement de tendance clair à moyen long-terme.

Voici ce à quoi il s’attend pour les mois à venir :

« On peut probablement anticiper une phase latérale assez irritante. Comme cela s’est produit lors de la clôture du dernier marché baissier à la fin de l’été 2015, un glissement final de moins de 3000 dollars pourrait même ramener le prix à 1500 dollars. Ce n’est qu’alors que le secteur sera prêt pour un nouveau marché haussier. 2019 devrait donc être une année de transition. »

Pas de reprise catégorique du marché haussier avant une clôture hebdomadaire au-dessus des 6200 dollars, selon lui. Lorsque cela aura été le cas, nous pourrons alors considérer que le bitcoin est dans une nouvelle vague de hausse de moyen-long terme dans laquelle il faudra acheter les creux.

Cela rejoint le scenario évoqué par le trader Beetcoin que je vous rapportais dans un précédant article.

Voici ce qu’il déclarait en décembre dernier :

« [S’il fallait faire] une prédiction, j’évoquerais le scénario (du pire) qui ne me semble pas improbable. Bitcoin pourrait connaître une accumulation bien plus longue qu’on ne peut l’imaginer actuellement. Ce serait d’un ennui mortel ».

D’autres traders en vue envisagent également une nouvelle correction sans pour autant que le cours de bitcoin descende plus bas qu’en décembre dernier :

EN MATIÈRE DE TRADING, IL N’EXISTE AUCUNE CERTITUDE, IL N’Y A QUE DES PROBABILITÉS

Que l’on définisse un marché haussier comme un gain de 20 % ou de 30 %, Bitcoin est bien dans un nouveau marché haussier depuis le 15 décembre 2018.

Ses fondamentaux sont inchangés et nombreux sont les intervenants qui misent sur de nouveaux plus hauts à long terme.

Cependant, les 70 % de hausse enregistrés depuis décembre dernier ne garantissent pas que Bitcoin ne devra pas passer par une nouvelle phase de correction, ni que celle-ci ne nous amènera pas vers un plus bas encore inférieur aux 3125 dollars touchés il y a presque quatre mois et demi.

Au risque d’être trivial, la seule chose que l’on peut définitivement conclure grâce à l’analyse technique, c’est que le bitcoin va continuer de monter… à moins qu’il ne se remette à baisser. « Cette reprise peut n’être qu’un dégel temporaire. Cependant, cela pourrait aussi être le début du printemps », comme l’écrit Florian Grummes…

ADAPTER VOTRE STRATÉGIE À VOTRE HORIZON D’INVESTISSEMENT

L’analyse technique peut cependant permettre d’élaborer des plans. Ce qui importe avant tout, c’est d’adapter votre stratégie à votre horizon d’investissement et à vos objectifs de prix. Vos décisions doivent bien sûr être prises en fonction du terme auquel vous souhaitez vous exposer.

Hays et Valek font de leur côté le pari suivant : « nous soupçonnons que le récent plus bas à 3125 dollars est le creux du dernier marché baissier et que nous entamons le prochain marché haussier. » En matière de trading, pas de certitude, on ne peut effectivement avoir que des soupçons.

Quid de leurs objectifs de prix à long terme ? Voilà ce qu’ils en disent :

« Le halving seul ne garantit pas un nouveau record absolu. Mais si Bitcoin continue d’évoluer comme il l’a fait jusque-là, certains calculs suggèrent que son prix se situera entre 100 000 et 200 000 dollars d’ici 2023. Est-ce un pronostic de notre part ? Pas du tout. Une recommandation d’achat ? Non plus ! Mais c’est le point de repère pour ceux qui continuent à travailler sur son infrastructure dans un marché baissier prolongé, et pour ceux qui envisagent d’en acheter maintenant – ou du moins bientôt, lorsque le minimum sera atteint, entre 2000 et 3000 dollars ».

D’ailleurs, du fait de la volatilité, faire des recommandations d’achat dans le cadre d’un rapport semestriel n’aurait de toute façon pas vraiment de sens.

Pour plus d’informations, c’est ici.

https://www.contrepoints.org/2019/05/09/343773-halving-les-cryptomonnaies-entre-mort-et-resurrection

La force de l’existence

La force de l’existence

Les Carnets de Patrice-Hans Perrier

   Forum

Il n’y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

407

La force de l’existence

Les temps sont difficiles pour les patriotes actifs des deux côtés de l’Atlantique. En effet, le rouleau compresseur des diverses chartes onusiennes et la pression des grandes multinationales font en sorte que les prérogatives des états nationaux se réduisent, chaque jour, en peau de chagrin. Il y a péril en la demeure et c’est le cas de le dire.

L’historien Dominique Venner s’épanche longuement dans son essai, intitulé « Un samouraï d’Occident », sur les causes du déclin de l’Europe et de la civilisation helléno-chrétienne. D’après lui, l’inéluctable déclin de notre civilisation serait dû, d’entrée de jeu, à la perte de ce qui constituait la substantifique moelle de notre éthos collectif. La charpente de nos mœurs et de nos valeurs spirituelles aurait été endommagée par une sorte de suicide collectif : un phénomène s’appuyant, non seulement sur l’hubris débridée de nos élites, mais tout autant sur l’effondrement d’une sagesse populaire qui puisait à une tradition plurimillénaire. Nous aurions perdu les bornes qui contenaient les menaces qui s’appesantissent sur nos sociétés déboussolées au moment de composer ces quelques lignes.

La perte des repères de la nature

Reprenant les préceptes exposés dans L’Homme et la technique, d’Oswald Spengler, l’historien Venner fustige la fuite en avant d’une technicité automotrice, laissée à elle-même sans contrepartie humaine. Ainsi, selon Spengler, « la pensée faustienne commence à ressentir la nausée des machines ». Prenant appui sur les observations du grand philosophe Martin Heidegger, Dominique Venner dénonce cette « métaphysique de l’illimité » qui repousse toujours plus loin les bornes de la technique, mais aussi de l’éthique. Le délire techniciste qui déferle sur notre époque aura contribué à faire sauter les digues des antiques préceptes qui guidaient nos sociétés depuis la nuit des temps.

Les anciens nous auraient légué, toujours selon Venner, « … l’idée de « cosmos », l’idée que l’univers n’est pas un chaos, mais qu’il est au contraire soumis à l’ordre et à l’harmonie ». Et, de résumer la pensée principielle d’Homère qui pose les préceptes d’une vie bonne : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon ». L’hubris de nos dirigeants, la décadence des mœurs et l’univers concentrationnaire de nos cités délabrées seraient les conséquences de l’effritement de l’antique sagesse. De la perte des bornes qui fondaient nos rapports en société et la culture comme lit de la mémoire de la cité. Les digues de la sagesse ayant été rompues, nous errons à travers nos cités dévastées tels des ilotes privés d’un droit de cité qui n’est plus qu’une chimère en l’espèce.

La métaphysique de l’illimité

Dominique Venner n’est pas le seul à dénoncer cette « métaphysique de l’illimité » qui prend appui sur l’idée que l’homme serait, à l’instar des dieux, un démiurge capable de manipuler les propriétés de la nature. Charles Taylor, ancien professeur de philosophie à l’Université McGill de Montréal, dans un petit essai intitulé Grandeur et misère de la modernité, remet en cause cette « culture contemporaine de l’authenticité » qui dériverait d’un idéalisme pathologique. Ce dernier estime que nos élites s’enferment, de plus en plus, dans un véritable onanisme intellectuel et spirituel. Ainsi, la quête de « l’authenticité » procéderait d’un idéalisme qui s’enferme dans ses présupposés, refusant toute forme de dialogue au final. Tout cela le pousse à affirmer que « les modes les plus égocentriques et « narcissiques » de la culture contemporaine sont manifestement intenables ».

Et, c’est par un extraordinaire effet de retournement que les occidentaux nés après la Seconde Guerre mondiale se sont comportés telle une génération spontanée, faignant d’ignorer le legs de leurs prédécesseurs. Combattant les effets délétères d’une révolution industrielle métamorphosée en nécrose financière, les adeptes de la contre-culture ont fini par se réfugier dans une sorte de prostration mortifère. Les épigones de ce que certains nomment le « marxisme culturel » ont accaparé le temps de parole sur les ondes, sur Internet et partout sur la place publique des débats d’idées. De fait, il n’y a plus de débats possibles puisque l’hubris de ces nouvelles élites autoproclamées fait en sorte de transformer leurs contradicteurs en opposants politiques, voire en délinquants.

Les idiots utiles du grand capital apatride 

L’idéalisme des pionniers de la contre-culture s’est transformé en fanatisme militant, capable de neutraliser toute forme de contestation au nom de la pureté de son combat apologétique. Manifestement incapables d’identifier le substratum de leurs luttes politiques, les nouveaux épigones de cette gauche de pacotille livrent une lutte sans merci à tous ceux qui osent s’opposer à la volonté de puissance des « forces du progrès » et de « l’esprit des lumières ». Sans même réaliser l’ironie de la chose, ces nouveaux guerriers de la rectitude politique mettent l’essentiel de leurs énergies au service des forces du grand capital apatride.

On assiste à un arraisonnement de la contestation qui, l’instant d’un retournement symbolique, s’est métamorphosé en police de la raison d’État. Parce que la nouvelle raison d’État se pare des vertus des « droits de l’homme », de la « protection de l’environnement » ou des « miracles du progrès » pour que rien ne puisse se mettre en travers de sa marche inexorable. Tout doit aller plus vite, sans que l’on puisse se poser de question, afin que les sédiments de l’ancienne morale, des antiques traditions de nos aïeux ou de nos repères identitaires soient emportés par les flots d’un changement de paradigme qui ne se nomme pas. Véritable ventriloque, ce grand vent de changement souffle sur les fondations d’une cité prétendument concentrationnaire, tout cela en ayant la prétention de vouloir libérer l’humanité de ses chaînes. Voilà la supercherie en l’état des lieux.

Une génération spontanée coupée de ses racines

Charles Taylor pose un regard d’une grande acuité sur ce « nouveau conformisme » des générations de l’après-guerre. Cette génération spontanée, refusant d’assumer sa dette envers les ancêtres, s’imagine dans la peau d’un démiurge mû par une force automotrice. Rien ne doit entraver sa volonté de puissance, déguisée en désir de libération. Chacun se croit « original », unique en son genre et libre d’agir à sa guise dans un contexte où les forces du marché ont remplacé les antiques lois de la cité. Taylor se met dans la peau des nouveaux protagonistes de la contre-culture actuelle : « non seulement je ne dois pas modeler ma vie sur les exigences du conformisme extérieur, mais je ne peux même pas trouver de modèle de vie à l’extérieur. Je ne peux le trouver qu’en moi ».

Véritable égocentrisme morbide, cet individualisme forcené se travestit à la manière d’un caméléon qui capte l’air du temps afin de se donner de la contenance et d’être en mesure de tromper ses adversaires. Parce que cette quête factice d’authenticité n’est qu’une parure qui cache l’appât du gain et la soif de reconnaissance de cette génération spontanée incapable d’arrimer ses désirs au socle de l’antique sagesse populaire. Conservateur lucide, tel un Jean-Claude Michéa, Charles Taylor n’hésite pas à faire référence aux intuitions géniales d’un Karl Marx mal compris en fin de compte. Les forces du marché, prises d’un emballement que rien ne semble capable d’arrêter actuellement, emportent toutes les digues, les bornes, qui fondaient nos cités pérennes.

Le capitalisme sauvage annonce la société liquide 

Écoutons Charles Taylor : « On a parlé d’une perte de résonance, de profondeur, ou de richesse dans l’environnement humain. Il y a près de cent cinquante ans, Marx faisait observer dans le Manifeste du parti communiste que le développement capitaliste avait pour conséquence « de dissoudre dans l’air tout ce qui est solide » : cela veut dire que les objets solides, durables et souvent significatifs qui nous servaient par le passé, sont mis de côté au profit des marchandises de pacotille et des objets jetables dont nous nous entourons maintenant. Albert Borgman parle du « paradigme de l’instrument », par lequel nous nous retirons de plus en plus d’une relation complexe à l’égard de notre environnement et exigeons plutôt des produits conçus pour un usage limité ».

Et, nous pourrions poursuivre le raisonnement de Taylor en observant les effets négatifs de cette « raison instrumentale » qui se déploie à travers le nouveau militantisme des zélotes de l’intégrisme libéral-libertaire. Rien ne doit entraver la liberté des marchés puisque tout s’équivaut dans l’espace libertaire du « chacun pour soi ». Le multiculturalisme, véritable doctrine d’état déployée au sein des anciennes colonies du Dominion britannique, représente une matrice anti-citoyenne qui favorise l’érection d’une multitude de ghettos ethno-confessionnels, sortes de nations artificielles qui minent la paix sociale de l’intérieur.

Les patriotes cloués au pilori

La cité, qui fondait sa légitimité sur la mémoire des ancêtres et la Geste du Héros, est détricotée au gré d’une sorte de guerre civile larvée mettant en scène la lutte de tous contre tous. Tributaire de la logique de marché, cette guerre civile en devenir prend une ampleur difficile à contenir puisque les héritiers du génos, ou legs des pères fondateurs sont privés du « droit de cité ». Ainsi, les protagonistes d’un conservatisme qui se réclame de la mémoire collective, du respect d’un patrimoine national ou d’une tradition immémoriale sont-ils accusés de faire corps avec un vil fascisme, sorte de maladie de l’âme qui contaminerait tous ceux qui refusent de se conformer au libéralisme ambiant.

Du haut de leurs chaires universitaires et médiatiques, les censeurs de la rectitude politique, déguisés en intellectuels, lancent des fatwas contre les patriotes qui récusent la nouvelle doxa et refusent d’adopter la nouvelle Magna Carta mondialiste. De puissants réseaux d’« influenceurs » se déploient sur Internet et ailleurs afin de stigmatiser, diffamer et menacer les quelques téméraires qui osent sortir des clous et poussent le culot jusqu’à remettre en question les canons de l’heure. In fine, les milices antifas et d’autres escadrons punitifs vont se mettre en marche afin de repérer et d’agresser les contrevenants. C’est l’annihilation qui est visée en fin de compte : pour que la pureté de la pensée unique soit préservée. Comble de la folie humaine, cette nouvelle inquisition libérale-libertaire ne réalise pas que ses propres procédés pourraient bien être utilisés contre elle-même. Parce que la « main invisible du marché » finira, tôt ou tard, par liquider ses idiots utiles. La « marche du progrès » va ainsi : nulle mémoire ne saurait être tolérée dans le cadre du process de la marchandise, véritable Léviathan qui se mord la queue.

 

Un lien instructif :

https://stratpol.com/comprendre-le-marxisme-culturel/

http://www.dedefensa.org/article/la-force-delexistence

J.-B. Pinatel : « Libye : les conditions d’une sortie de crise »

« Poutinyahou et Rusraël »

« Poutinyahou et Rusraël »


Par Andrew Korybko – Le 12 avril 2019 – Source eurasiafuture.com

andrew-korybkoLe président Poutine et le premier ministre « israélien » Netanyahou sont des compagnons d’armes : le premier a contribué à la ré-élection historique du second au moyen d’une séance photo éclair de dernière minute, qui s’est révélée capitale dans cette victoire ; et l’on voit à présent la Russie et« Israël » emprunter le chemin du « deux États, une seule nation », suite à l’étroite coopération qui les lie depuis le lancement de l’opération russe anti-terroriste en Syrie en 2015 ; à présent, l’ère du « Rusraël de Poutinyahou » a commencé.

Poutine-Netayahou

Une nouvelle ère pour le « nouveau Moyen-Orient »

La ré-élection de Netanyahou pour un cinquième mandat fait de lui le premier ministre « israélien » le plus longtemps en poste depuis Ben-Gourion, « fondateur »  du pays, et elle n’aurait pas été possible sans l’intervention de dernière minute de Poutine : il s’est agi d’une diffusion de photos montrant la remise des dépouilles de 20 soldats de Tsahal, morts en Syrie, par l’armée russe, faisant suite à une demande expresse de la part de Tel Aviv. Les deux dirigeants russe et « israélien » constituent à présent des compagnons d’armes, juste au moment où leurs deux gouvernements s’engagent sur la voie du « deux États, une seule nation », suite à l’étroite coopération qui les lie depuis le lancement de l’opération russe anti-terroriste en Syrie en 2015. 2019 sera donc l’année de lancement de l’ère du « Rusraël de Poutinyahou », et il va falloir en tenir compte sur la scène internationale.

De l’« équilibrage » à l’alliance

Une grande partie de la communauté des médias alternatifs connaît en ce moment un état de dissonance cognitive : presque tout ce que leur ont relayé  leurs « médias de confiance » ces dernières années s’est prouvé faux, en particulier les fables de « vœux pieux » selon lesquelles le président Poutine aurait fait de la Russie un « État de croisade anti-sioniste allié à la Résistance ». Rien n’est plus faux : le président russe n’a aucune intention de prendre parti dans un quelconque conflit ne présentant pas d’enjeu quant à la sécurité de son pays, et il a donc simplement positionné son pays comme force d’« équilibrage » ultime dans l’hémisphère oriental. Mais pour ce qui concerne le sujet des relations russo-« israéliennes », il a dépassé le stade de l’« équilibrage » et s’est mis sur la trajectoire d’une alliance totale : cela s’inscrit dans son pari risqué qui consiste à « saisir l’instant » et qui vise à remplacer le parrainage historique étasunien sur le soi-disant « État Juif ».

Au nez et à la barbe du monde

J’ai documenté en long, en large et en travers la création du « Rusraël de Poutinyahou », et je recommande fortement au lecteur peu familier de mes travaux de consulter les analyses qui suivent, qui lui permettront de se mettre à jour et de comprendre le contexte stratégique dans lequel ce développement  change la donne internationale :

Vérités irréfutables

Disons-le sans ambage, les faits sont vérifiables : au cours des quatre années écoulées, le président Poutine a plus rencontré Netanyahou (13 rencontres) que n’importe quel autre dirigeant ; un lien personnel s’est noué entre eux, qui est devenu fraternel et pourrait expliquer pourquoi la Russie a fait tant de cadeaux à « Israël » depuis un an ou deux. Igor Konashenkov, porte-parole du ministère de la Défense russe, l’a reconnu en septembre après l’accident aérien que le président Poutine avait notoirement qualifié d’« enchaînement tragique de circonstances », on compte parmi ces cadeaux l’« approbation passive » de plus de 200 frappes aériennes « israéliennes » anti-iraniennes et anti-Hezbollah sur le sol syrien rien qu’au cours des 18 mois précédent l’accident ; la découpe d’une zone tampon anti-iranienne de 140 kilomètres à partir du plateau du Golan (où il est dit que le président Poutine a passé des vacances en famille au cours des années 90) ; « la préservation des lieux sacrés et des tombes juives dans la ville d’Alep » ; et le risque encouru par les soldats russes à la recherche des restes des soldats de Tsahal au beau milieu d’une zone d’échange de feu entre l’armée arabe syrienne et État islamique.

En outre, le président Poutine a refusé de tenir « Israël » pour responsable de l’incident de septembre dernier, et n’a pas une seule fois ordonné à ses armées de suspendre ce qu’on appelle le « mécanisme de désescalade » sur lequel il s’était mis d’accord avec Netanyahou trois ans avant le lancement de l’intervention anti-terroriste. Le déploiement tant vanté de S-300 par la Russie en Syrie n’aura constitué qu’un écran de fumée : à ce jour encore, l’armée arabe syrienne ne dispose d’aucun contrôle opérationnel indépendant de ces systèmes. Ils sont donc neutralisés et il est garanti qu’ils ne constituent en rien une menace envers « Israël » dès lors que le soi-disant « État Juif » se coordonne avec Moscou pour bombarder les positions soupçonnées de l’Iran ou du Hezbollah sur le territoire de la République arabe. Et puisqu’on est sur ce sujet, le président Poutine a confirmé à l’issue de sa rencontre de février [2019] avec Netanyahou que la Russie et « Israël » constituent un « groupe de travail » visant à accélérer le retrait de toutes les armées étrangères de Syrie, ce qui induisait que l’armée iranienne était concernée par ce processus. Et enfin, la « diplomatie des dépouilles » de la semaine dernière [première semaine d’avril 2019, NdT] aura constitué un signe de solidarité sans précédent entre la Russie et « Israël ».

Le plan Yinon-Poutine

Tout ceci lève une question évidente : qu’attend le président Poutine en retour de cette loyauté sans faille envers Netanyahou ? Mais la réponse ne ressemble certes aucunement à ce que le public habituel des médias alternatifs a été amené à croire au fil des années. Le dirigeant russe ne joue bien évidemment pas au jeu parodique des « échecs en 5D » et n’est pas « à l’affût et prêt à poignarder Bibi dans le dos » au « moment opportun » ; il espère en revanche qu’« Israël » va laisser son pays prendre un rôle plus important dans le succès partiel qui couronnera à son avis le plan Yinon. En échange de son « approbation passive » des desseins « israéliens » en Syrie (et malgré le fait qu’elle a elle-même enrayé la réussite totale de son intervention anti-terroriste de 2015), la Russie espère recevoir d’Israël de généreux investissements étrangers, dès lors qu’Israël aura adhéré formellement à l’Union Eurasiatique, à laquelle Moscou a également réussi le miracle de faire adhérer son ennemi juré iranien.

Et si la Russie réussit à faire accepter à la Syrie le « brouillon de constitution » que Moscou a rédigé pour le pays, et que Damas finit par abandonner ses prétentions légales sur le plateau du Golan, comme cela est fortement induit par le document en question (ce qui, par transition, reviendrait à « reconnaître ‘Israël’ »), Moscou pourrait dès lors « légalement » rattacher les approvisionnements syriens en gazsous son propre contrôle avec le gazoduc de la Méditerranée orientale, appartenant à Tel Aviv, et donc « coopter » le méga-projet et éviter qu’il entre en concurrence avec ses propres exportations énergétiques vers l’Europe. En outre, la Russie et « Israël » pourraient joindre leurs influences sur les kurdes de la région pour s’implanter plus solidement, par kurdes interposés, dans l’espace central du Moyen-Orient ; cela répondrait aux préceptes du plan Yinon, qui visent à pouvoir gérer cette démographie stratégiquement positionnée à cheval sur plusieurs frontières. Au vu du considérable impact géo-stratégique que l’alliance russo-« israélienne » promet de prendre dans la région, il devient donc plus pertinent de requalifier le plan Yinon en plan Yinon-Poutine.

Le positionnement russe : rhétorique contre réalité

Les réalités que nous venons de décrire sont aux antipodes de la rhétorique émise par la Russie, mais ce fait est voulu : Moscou dit souvent ce que le grand public veut entendre, tout en agissant selon ses propres intérêts, que cela plaise au public international ou non. Par exemple, on a souvent entendu la Russie condamner les frappes « israéliennes » en Syrie contre l’Iran et le Hezbollah, et l’on sait à présent, de la propre bouche d’un porte parole de la Défense russe en septembre, que ces frappes étaient coordonnées entre Moscou et Tel Aviv depuis le début, de par le « mécanisme de désescalade ». Idem pour la réaction russe à la « reconnaissance » par Trump de l’annexion par « Israël » du plateau du Golan, facilitée dans les faits par la zone tampon anti-iranienne que Moscou avait elle-même mise en place à l’été 2018 après avoir repoussé les ennemis auto-déclarés de l’« État Juif » à 140 kilomètres de la région occupée, et ce sur demande de Tel Aviv.

Le motif établi en est que la Russie modèle des déclarations sur le calque des lois internationales pour maximiser son attractivité auprès des populations de la région à majorité arabe, mais finit systématiquement par laisser faire les actions unilatérales d’« Israël », pour des considérations de « realpolitik » pragmatiques, et faute d’une volonté politique d’imposer des coûts inacceptables à Tel Aviv pour la forcer à changer de positionnement. Ce modus operandi suggère fortement que la Russie n’est pas en réalité si opposée qu’elle le prétend à l’« Accord du siècle »  de Trump. Cela transparaît d’autant plus quand l’on considère que Netanyahou est soupçonné d’avoir agi comme médiateur informel entre les dirigeants étasunien et russe. Il est donc tout à fait possible que la Russie ait même encouragé sous le manteau l’« Accord du Siècle », pour autant qu’elle l’estime « inévitable » et non « incompatible » avec le plan Yinon-Poutine, et d’autant plus qu’elle disposerait de « garanties » d’« Israël » en ce sens.

Conclusions

L’examen des faits, même s’il apparaît au départ incroyable aux lecteurs qui auront subi un lavage de cerveau quelques années durant par les barons des médias alternatifs, montre que le président Poutine n’est absolument pas un « croisé anti-sioniste » : tous les faits sont alignés pour montrer l’inverse. Loin d’être positionné comme « anti-israélien », le dirigeant russe est probablement l’une des personnes les plus pro-« Israël » du monde, lui qui a engagé son pays à garantir la sécurité du soi-disant « État juif » face aux menaces de destruction proférées par l’Iran et son allié du Hezbollah. Ses liens fraternels avec Netanyahou ont amené au développement de relations tout aussi fraternelles entre la Russie et « Israël », engagés à présent sur le chemin du « deux États, une seule nation » et d’une force stratégique unifiée, d’où le nom de l’ère du « Rusraël Poutinyahou », dont nul être doté de raison ne pourra dénier l’existence.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/poutinyahou-et-rusrael

Fiascochenko et nouvelle donne (ou pas)

Fiascochenko et nouvelle donne (ou pas)

Publié le 28 Avril 2019 par Observatus geopoliticus in UkraineRussie

 

Comme prévu, l’élection présidentielle ukrainienne de la semaine dernière a accouché d’une humiliation pour le roi du chocolat, pion mis en place par l’empire atlantique après le putsch du Maïdan. Au moins, Tapiocachenko a-t-il réussi à accéder au second tour, ce qui est déjà une surprise en soi. Il n’empêche, ses 25% sont une gifle monumentale pour le gang impérial.

Les cartes électorales sont parlantes et cruelles pour le chouchou de l’Occident. Entre les deux tours, Zelensky (en vert) a récupéré le vote de tous les autres candidats, ne laissant à Poroclown (violet) que des miettes dans l’extrême-Ouest ultra-nationaliste.

1er tour :

2nd tour :

Un acteur sans expérience accède donc à la présidence, perpétuant la tragi-comédie ukrainienne débutée en février 2014. Russophone, proposant un référendum conditionnant l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN ou l’UE (entrée qui n’est de toute façon qu’hypothétique), ne promettant rien sur la Crimée ou le Donbass, Zelensky semble plus disposé à reprendre langue avec Moscou.

Cependant, il ne faut pas exagérer la portée de l’élection du comédien. D’abord parce que, comme chacun sait, il officiait sur les plateaux-télé de Kolomoiski. On se rappelle que cet oligarque s’était certes retourné contre Chocochenko dès 2015, mais que cela ne l’empêchait pas de financer certains bataillons néo-nazis férocement russophobes. Bref, un personnage bien peu recommandable dont l’ombre plane au-dessus du néo-président, même si l’on ne connaît pas tout à fait le niveau réel de leurs relations…

Ensuite parce que le nouveau venu n’a pas de plateforme politique. Il vient de créer, le mois dernier, un parti attrape-tout portant le même nom que la série télévisée dans laquelle il joue. Pas sûr que cela suffise pour gagner la Rada en octobre. Or, le baby Deep State ukrainien mis en place par Washington après le Maïdan y tient les rênes du pouvoir et s’est d’ailleurs précipité, juste après l’élection, pour passer une loi renforçant l’usage de l’ukrainien. Même le Figaro, inhabituellement objectif, voit la grossière manœuvre :

Le Parlement ukrainien a adopté ce jeudi une loi renforçant l’usage de la langue ukrainienne, au risque de crisper des populations russophones du pays au moment où le président élu Volodymyr Zelensky dit vouloir leur tendre la main.

Le but, évident : savonner la planche du nouveau président et torpiller toute possibilité de rapprochement. Cela ne vous rappelle rien ? En décembre 2016, nous décrivions le sabotage en règle de la future présidence Trump par le prix Nobel du pet,  :

Obamaboul semble décidé à laisser le déluge derrière lui. Humilié d’être totalement marginalisé dans le dossier syrien par la prise en main des trois boss (Russie, Iran, Turquie), régulièrement giflé par Poutine sur la scène internationale, mortifié par l’hilarante débandade de la présidentielle, il nous sort un pet du cerveau dont il a le secret.

La « confidence » d’un « responsable anonyme » de la CIA s’est, par la magie de l’effet boule de neige médiatique, transformée en « piratage de la démocratie » par Poutine. Ah d’accord… Comme pour le Boeing de la Malaysian Airlines au-dessus de l’Ukraine, on attend encore le moindre début de soupçon de preuve, mais le camp du Bien n’en a cure : ce qu’il dit est d’or et ne doit pas être discuté. Des preuves ? Mais voyons, que chantez-vous là, croyez-nous sur parole, le reste n’est que propagande russe

La journaloperie a embrayé au quart de tour, du moins ce matin, car le barrage de critiques des lecteurs a obligé les rédactions à mettre de l’eau dans leur vin. Un ahurissant article du Fig à rot hurlant à la « menace russe sur la démocratie américaine et européenne » (pourquoi pas jupitérienne tant qu’on y est) a disparu corps et bien pour faire place à des analyses plus honnêtes. Est également réapparu le mot « présumé » piratage.

Qu’il soit vrai ou faux – nous nous étions posé la question en juillet -, ce « hackage » est bénin en comparaison des multiples coups d’Etat, changements de régime et autres révolutions de couleur perpétrés par Washington. Comment dit-on l’hôpital se fout de la charité en anglais ?

N’ayant plus que 20 jours à tirer, Barack à frites ne s’arrête pas à ces détails. Pour torpiller encore un peu plus les relations russo-américaines et savonner la planche à son successeur, il expulse 35 diplomates russes et leur famille, et confisque deux « retraites » russes sur le territoire US. C’est sans doute ici que les perfides agents du KGB préparaient la fin du monde…

Ironisant sur la « paranoïa » d’Obama et « l’agonie anti-russe » (dixit Medvedev), Moscou l’a ensuite joué tout en finesse. Réponse de Poutine : il n’expulse personne, souhaite au président états-unien une bonne année et invite les enfants des diplomates américains à Moscou à venir fêter le Noël orthodoxe au Kremlin ! La Maison Blanche doit verdir de rage…

En ne « s’abaissant pas à faire de la diplomatie de cuisine » et en prenant une posture gandhienne, Vladimirovitch a gagné la bataille médiatique face à l’agité du bocal de Washington.

Le Deep State US semble avoir fait des petits du côté de Kiev… Moscou n’attend en réalité pas grand chosede la nouvelle équipe dirigeante dont la marge de manœuvre est réduite, du moins jusqu’aux élections législatives d’octobre. Il convient également de relever que le Kremlin la joue moins subtile qu’il y a trois ans. Dans ce qui peut être vu comme un faux pas, en tout cas une décision au timing fâcheux, Poutine a signé il y a quatre jours un décret simplifiant l’obtention de la citoyenneté russe pour les habitants du Donbass. Décision forcément très mal reçue à Kiev, y compris par le néo-président qui s’est vu obliger de riposter en promettant la citoyenneté ukrainienne aux « opposants des régimes autoritaires » (sous-entendu la Russie). Ne s’arrêtant pas en si bon chemin dans cette véritable guerre des passeports, Vladimirovitch considère maintenant carrément la possibilité de faciliter la citoyenneté russe à tout ressortissant ukrainien !

On se demande quand même pourquoi le Kremlin propose cela maintenant, plaçant Zelensky dans un embarras certain. Coup de pression à l’égard du néophyte qui, malgré le petit coup de griffe de l’ours, se déclare toujours prêt à « discuter des nouvelles conditions pour une coexistence entre l’Ukraine et la Russie » ? Aide indirecte permettant au nouveau président ukrainien de donner des gages publics de russophobie à son baby Deep State avant d’entreprendre des négociations avec Moscou ? Tout est possible, mais il n’en reste pas moins que cette décision au timing curieux paraît bien cavalière…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2019/04/fiascochenko-et-nouvelle-donne-ou-pas.html

Publicités

Revue de presse nationale et internationale.

Publicités