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Bons baisers de Pékin

Bons baisers de Pékin

13 Juin 2018 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Extrême-Orient, #Etats-Unis, #Chine

Le Donald restera-t-il dans l’histoire comme le fossoyeur de l’empire américain ? Cette question que nous nous posons depuis son élection ressurgit après le sommet historique et surmédiatisé de Singapour entre Trump et Kim.

Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants, jamais explicités dans la presse grand public ni dans la majorité des médias alternatifs, un petit rappel est nécessaire :

Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. La crise coréenne ou les disputes territoriales autour des Spratleys, des Paracels ou des Senkaku/Dyaoshu ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Washington utilise habilement un conflit ancien et réel (crise coréenne : 1er niveau) pour placer ses pions sur l’échiquier (Grand jeu : 2nd niveau). Des batteries THAAD sur le territoire sud-coréen, surveillant officiellement la Corée du nord et officieusement la Chine, seraient évidemment un coup porté à la dissuasion nucléaire chinoise.

Ceux qui voyaient dans la dynastie des Kim des résistants à l’empire se mettaient le doigt dans l’oeil. Les multiples provocations nucléaires de Pyongyang ont toujours été du pain béni pour les Américains ; la pire chose qui puisse leur arriver serait la chute du régime et la disparition de la menace nord-coréenne, ce qui remettrait en question la présence militaire US au Japon et en Corée du Sud. A l’inverse, ce serait une bénédiction pour la Chine et la Russie car cela ôterait le prétexte dont use et abuse le système impérial afin de conserver ses bases dans la région. Kim III ou l’idiot utile de l’empire, nous l’avons expliqué à plusieurs reprises (ici, ici ou ici)…

A ce titre, ce qui vient de se passer à Singapour a dû faire se retourner dans leur tombe Mackinder, Spykman et Brzezinski. Le rapprochement inédit entre Pyongyang et Washington a poussé le Donald à annuler les futurs exercices militaires américano-sud-coréens, ce qui a mis en émoi non seulement Séoul mais le Pentagone lui-même.

Surtout, Trump a évoqué un possible rapatriement, graduel et à terme, des soldats américains présents au Pays du matin calme, en cas de dénucléarisation de la péninsule. Inutile de dire que cette décision serait très populaire dans l’opinion publique états-unienne qui, sur le dossier nord-coréen, soutient son président.

Or, tous ces développements – fin des kriegspiel, retrait militaire US – sont exactement ce que Pékin demande depuis des années. Les observateurs ne s’y trompent pas, qui voient dans ce sommet une grande victoire chinoise. On ne se frotte pas impunément à la patrie de Sun Tzu et des Trente-Six stratagèmes…

Le troisième – 借 刀 殺 人 (Assassiner avec une épée d’emprunt) – a de troublantes ressemblances avec notre affaire : faire travailler les autres, sans qu’ils en aient conscience, dans le sens de vos intérêts. Le Donald a-t-il été l’épée d’emprunt en question pour, une nouvelle fois, saper les intérêts de l’empire ? Ca y ressemble.

Bien sûr, nous n’en sommes qu’aux prémices et beaucoup d’eau peut encore couler sous les ponts. Nul doute que le Deep State fera tout pour torpiller le rapprochement, sèmera des obstacles sur le chemin de la négociation, tentera de circonvenir Trump pour qu’il revienne sur ses déclarations. L’Asie du Nord-est est une zone en devenir stratégique majeur et le Washingtonistan doit s’arracher les cheveux à la simple idée de voir les Etats-Unis s’en retirer.

Bien des péripéties et rebondissements nous attendent encore, mais les événements actuels pointent inexorablement du doigt ce que l’on constate partout ailleurs : le reflux de l’empire.

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Europe de la défense, Europe de l’indécence… Par Guillaume Berlat

9.juin.2018 // Les Crises

Europe de la défense, Europe de l’indécence… Par Guillaume Berlat

Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-06-2018

« Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude » nous rappelle fort à propos Napoléon. Ce qui vaut pour les peuples vaut aussi bien pour les hommes d’État que pour leurs ministres, hommes et femmes mis sur un même pied d’égalité. La prise de connaissance des déclarations publiques des plus hautes autorités de l’État est souvent utile, intéressante, décoiffante. Elle est parfois déroutante, déconcertante, déroutante surtout lorsque l’information est donnée par un ministre régalien qui déborde son champ traditionnel de compétence.

Aujourd’hui, nos regards et nos attentions se portent sur notre délicieuse ministre des Armées, Florence Parly. Cette experte reconnue des questions relatives à la SNCF et à Air France empiète aujourd’hui sur le champ diplomatique de son prédécesseur à l’hôtel de Brienne, promptement expédié à l’hôtel d’Orsay par la grâce du Dieu Jupiter. Elle tient des propos pour le moins baroques sur la défense européenne, ses derniers avatars, ses liens avec la défense collective de l’Alliance atlantique et de son mentor les États-Unis. Tous les gens sérieux gardent à l’esprit sa piteuse prestation dans la nuit du 14 au 15 avril 2018 pour justifier l’injustifiable sur le plan du droit international : des frappes illégales conduites sans preuves irréfragables contre un État souverain avant l’inspection in situ de l’OIAC, la Syrie. Aujourd’hui, les temps changent.

Le ton est moins belliqueux. Il est au pardon et à la diplomatie de l’aplaventrisme après les écarts liturgiques de la peu courageuse Union européenne. Ce nouvel avatar néo-conservateur français constitue une claque supplémentaire à l’héritage du général de Gaulle et un pas de plus sur la voie de la servitude volontaire.

LE PARDON DE FLORENCE OU LA DIPLOMATIE DE L’APLAVENTRISME

À la sourde inquiétude des milieux otaniens et américains suscités par les dernières initiatives européennes en matière de défense, la bonne fée, Florance Parly va immédiatement a quia en faisant un acte de contrition en bonne et due forme.

La sourde inquiétude otano-américaine : la crainte de l’Europe

Le monde change. Florence Parly change aujourd’hui de registre oral. Après celui de la mère fouettard contre le méchant petit Bachar1, c’est au tour du registre de la mère câlin à l’égard de Tonton Donald (Trump) et de cousin James (Mattis). Ces deux grands gaillards auraient été effarouchés par les dernières avancées de ce que l’on désigne communément par le vocable générique d’Europe de la défense. La Maison blanche craindrait que ce réveil de la Défense européenne (bien timide au demeurant), tel celui de la Belle au bois dormant, ne prive l’OTAN de ressources et n’entrave ses propres visées industrielles (« Buy American and only American »). Mais, soyez rassurés, il ne s’agit en réalité que de quelques pétards mouillés qui ont pour nom : initiative européenne d’intervention (IEI), coopération structurée permanente (CSP), groupements tactiques (GTUE) et autres plaisanteries pudiquement dénommées actions civilo-militaires.

Tout de même. Où ces facéties pourraient-elles conduire le moment venu ? C’est que l’on s’inquièterait aujourd’hui sérieusement du côté d’Evere (Belgique) – le siège de l’Église atlantique et atlantiste plus connue sous le nom d’OTAN – et du côté du Pentagone (États-Unis) contre les hypothétiques aventures militaires de quelques mécréants européens. Français en chef de file ! Ne pourrait-il pas leur venir à l’idée d’aller guerroyer en Afrique ou dans quelques contrées exotiques sous la bannière étoilée de l’Union européenne et non sous celle du grand frère américain ou de son clone belge, NATO pour les intimes. Et, l’européenne convaincue Florence Parly, tel un servile laquais de l’oncle Sam ou tel un gamin espiègle pris la main dans le pot de confiture ou dans le pot de Nutella (c’est plus tendance) de montrer aussitôt patte blanche.

L’acte de contrition de Sœur Florence : la confirmation des évangiles atlantistes

Un acte de contrition en bonne et due forme fera l’affaire pour expier ses odieux pêchés de lèse-atlantisme. Pas un simple tweet à la manière de l’oncle Donald mais une bonne vieille intervention devant le Conseil européen des relations internationales (ECFR), à Paris2, reprise par les médias pour que tonton Donald accepte les excuses du mécréant français. La ministre française des Armées s’est, en effet, employée le 28 mai 2018 à rassurer ses cousins américains sur les ambitions sécuritaires des Européens en assurant que la future « Initiative européenne d’intervention » ne poserait en rien une menace pour l’OTAN. Imagine-t-on un seul instant que David Europe ait envisagé une seule seconde de tenir la dragée haute à Goliath Amérique déguisé en NATO ? Les quelques dix États européens engagés dans une « approche novatrice de la défense européenne », hors des dispositifs quasiment inexistants à 27/28 n’ont aucune mauvaise idée à l’esprit. Dame Parly s’est montrée très rassurante dans l’exercice de calinothérapie et de confessionnal en direction du grand large. « L’IEI est une initiative pragmatique, totalement axée sur les opérations, pas les capacités », a clamé haut et fort la ministre, qui s’exprimait en anglais, assurant qu’elle serait « pleinement complémentaire » de la Coopération structurée permanente (CSP) et pourrait même « se traduire en projets » intra-CSP.

On sait que l’ambition ultime de la France – que personne ne partage dans la galaxie européenne – est de parvenir à doter les Européens d’une capacité d’action et de prévention pour des conflits mais aussi des crises humanitaires ou environnementales, en mutualisant la planification militaire, le soutien aux opérations, l’anticipation et le renseignement. L’Union européenne compte déjà des groupements tactiques (GTUE), qui doivent théoriquement pouvoir être déployés dans un délai de 10 jours pour une période allant de 30 à 120 jours, mais, précision utile, ils n’ont jamais été utilisés. Ce qui rassure nos alliés américains. C’est comme la publicité de la pile Wonder de notre enfance, elle ne s’use que si l’on s’en sert. Il y a toujours loin de la coupe aux lèvres. Tout ceci n’a donc pas le moindre intérêt et le NATO (ses officiants sous la houlette de son secrétaire général norvégien, Jens Stoltenberg) peut légitimement dormir sur ses deux oreilles ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’ordre américain règne sur la bonne vieille Europe qui en redemande jour et après jour. Le rêve américain, en particulier dans le domaine de la défense et de la sécurité, fait toujours recette chez tous ceux qui ne veulent pas comprendre la nature véritable de notre allié3.

À y regarder de plus près, cette épisode comique marque, une fois de plus, un mépris de la doctrine gaullo-mitterrandienne et un retour à la servitude volontaire de la grande époque de la quatrième République.

LA CLAQUE À DE GAULLE OU LA SERVITUDE VOLONTAIRE

L’intervention de la ministre des Armées, Florance Parly traduit une forme de soumission inadmissible au grand frère américain. Elle doit être appréhendée dans le contexte du pêché originel, autre manière de désigner la faute de Nicolas Sarkozy.

Une soumission inadmissible : l’indépendance sous surveillance

Trêve de plaisanterie. Ce madrigal de Florence Parly ne manque pas de sel, de piquant si les mots ont encore un sens au pays de René Descartes. Cela signifie que les Européens (à 27/28 ou en formation restreinte) devraient demander l’autorisation de Washington chaque fois qu’ils essaient de tendre vers ce que Jupiter qualifie de « souveraineté européenne » ou « d’autonomie stratégique ». Ne serait-ce pas la version américaine actualisée de la théorie de la « souveraineté limitée » de Leonid Brejnev pour justifier ses ingérences dans la vie des satellites de l’URSS au bon vieux temps de la Guerre froide ? On croit rêver si l’on réfléchit plus avant. Les Américains consultent-ils les Européens aussi bien sur le plan militaire (lorsqu’ils développent des armes nouvelles, déchirent le traité avec l’Iran sur le nucléaire ou s’apprêtent à passer un compromis avec Kim Jong-un4), sécuritaires (lorsqu’ils espionnent à grande échelle leurs alliés5) que commercial (lorsqu’ils imposent des barrières douanières aux exportateurs européens d’acier, d’aluminium, de véhicules6) ? S’excusent-ils de leur stratégie permanente de déstabilisation de leurs ennemis mais aussi de leurs fidèles alliés ?

Font-ils acte de contrition lorsque l’on découvre les prisons secrètes de la CIA qui vaut condamnation par la Cour européenne des droits de l’Homme de la Pologne et de la Roumanie pour avoir prêté assistance à Washington dans cette indigne épopée ?7 Réagir à l’insupportable unilatéralisme américain, cela porte un nom dans les relations internationales, la réciprocité. Dans la bible – sur laquelle le président des États-Unis jure lors de sa prise de fonctions-, il est écrit : « mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ». Ce que le langage courant évoque sous le vocable de loi du talion !

Sur un plan strictement français, n’eut-il pas été plus judicieux que la mise en œuvre de toutes ces modestes avancées européennes dans le domaine de la défense soient présentées par le ministre des Affaires étrangères, en charge de la définition des différents volets de notre politique européenne – il dispose même d’une collaboratrice aussi effacée qu’inefficace qui se nomme Nathalie Loiseau8 – de la manière la plus notariale sans avoir à s’excuser sur ce que décident souverainement et collectivement les Européens ou certains d’entre eux. Reviendrait à la ministre des Armées le soin de mettre tout ceci en musique sur le plan opérationnel ! Ceci serait plus logique et plus efficace. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. La diplomatie aux diplomates et la défense aux militaires. Ce qui n’empêche pas de travailler main dans la main en interne pour définir les grandes orientations de notre politique étrangère et de notre politique de défense au niveau européen. Tout ceci préviendrait la confusion et garantirait la cohérence indispensable à l’action extérieure d’un pays comme la France qui entend jouer dans la cour des grands sans en avoir les moyens !

Car, l’on ne doit jamais perdre de que les Américains – toutes administrations confondues – continueront à peser de tout leurs poids à Bruxelles pour prévenir toute dérive européenne préjudiciable à leurs intérêts bien compris. Cette donnée ne doit pas être perdue de vue tant elle est prégnante dans la relation transatlantique et tant elle est prête à durer tant que l’Union européenne affichera ses divisions sur la question sensible de la mise en œuvre in concreto d’une défense européenne autonome. Washington ne peut que se féliciter de l’absence d’un ministre européen de la Défense et du manque de charisme de celle qui fait office de ministre européen des Affaires étrangères. Notre situation eut été plus confortable si nous n’avions pas dû subir les conséquences de la réintégration complète dans l’église otanienne décidée par Nicolas Sarkozy.

Le péché originel ou la faute à Sarko

À ce jour, une véritable défense européenne reste un vœu pieux, celui d’Emmanuel Macron9. Force est de constater que des divergences de fonds persistent toujours entre l’Allemagne et la France sur ce sujet. Elles ne sont pas nouvelles. On peut les faire remonter à 1963, date à laquelle les anciens ennemis se réconcilient à la faveur de la conclusion du traité de l’Élysée. Souvenons-nous que, lors de la ratification, le 16 mai 1963, le Bundestag ajoute un préambule qui est à l’opposé des intentions de la France. Le préambule précise, en particulier, que l’application du traité sera orientée « vers les principaux buts » de la RFA, à savoir « une étroite association entre l’Europe et les États-Unis […], l’intégration des forces armées des États membres du Pacte [atlantique], l’unification de l’Europe […] en y admettant la Grande-Bretagne ». Bref, le préambule contient une liste de tout ce que Charles de Gaulle réprouve. Comment est-il possible qu’aussitôt après sa signature, le traité de l’Élysée soit ainsi vidé de son sens et la coopération préférentielle des deux pays remise en question ? Plus fondamentalement, la France est la seule à défendre l’idée d’une « Europe puissance » (le général de Gaulle souhaitait qu’elle soit un démultiplicateur d’influence de la France) dont le corollaire est qu’elle soit dotée d’une défense et d’une sécurité autonome et indépendante par rapport à l’OTAN. Aucun État membre de l’Union européenne ne partage cette vision propre à Paris.

Enfin la réintégration de la structure militaire intégrée de l’Alliance par Nicolas Sarkozy en 2009 (que n’a pas remis en cause François Hollande dans la suite du rapport Védrine10 et comme le démontre un chercheur français11), n’a en rien contribué à faire avancer la défense européenne. Au contraire, elle prive la France d’un avantage non négligeable dans la négociation. Rentrée dans le giron atlantique, il lui est difficile, si ce n’est impossible de renier ce retour dans la « famille occidentale »12. Nos partenaires ont fait le choix de l’OTAN dont ils ne changeront pas13. Huit mois après le discours ambitieux d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, le 26 septembre 2017, où en est l’Europe de la défense ? Pas bien loin… Pour ne prendre qu’un critère, mais particulièrement significatif, l’Europe seule ne peut toujours pas mettre sur pied des interventions extérieures urgentes. Les deux dernières grandes opérations unilatérales françaises, Serval au Mali (janvier 2013) et Sangaris en Centrafrique (décembre 2013), ont été décidées, déclenchées et conduites depuis Paris. Et ce n’est pas près de changer ! Sans parler du psychodrame de la PSDC depuis sa création en 199914. Force est de constater que la « démagogie est inhérente à la démocratie » !15

Que nous dit sur le sujet Philippe de Saint Robert ? Le malheur de la politique étrangère de la France dans ces conflits est que, par l’incroyable maladresse de Nicolas Sarkozy, elle a réintégré l’Organisation militaire du Pacte atlantique, ce qui l’a réinstallée dans une incompréhensible dépendance de la politique américaine et des fantasmes du Secrétaire général de l’OTAN, le norvégien Jens Stoltenberg, pour qui les relations transatlantiques sont un relais permanent de la politique américaine. Il est permis de penser que le premier acte significatif que pourrait accomplir la France dans ces domaines, à l’occasion de ce nouveau quinquennat, serait de revenir à la situation créée par le général de Gaulle en 1966 lorsqu’il nous retira de cette Organisation militaire sans pour autant rompre avec l’Alliance elle-même. A l’approche de la récente campagne présidentielle, François Fillon, lors de son voyage en Russie en septembre 2013, fut le seul à paraître capable d’engager la France dans une telle révision ; on peut du reste se demander s’il ne faudrait pas établir un lien entre la campagne ourdie contre lui et l’idée qu’il se faisait du retour à l’indépendance diplomatique et militaire de la France. Lors de sa conférence aux ambassadeurs, le 29 août 2017, le président de la République semblait fixer à cet égard une nouvelle ligne à la politique étrangère française « rompant avec dix ans de quasi-alignement sur les doctrines néoconservatrices importées d’outre-Atlantique. » Mon confrère Renaud Girard rêvait ici d’un « retour au réalisme gaullien », ressuscitant l’« impératif d’indépendance ». C’est le moment16.

Vaste programme mais qui ne pourrait pas mieux tomber au moment où l’administration Trump traite les Européens avec un tel mépris et un tel dédain sur le plan commercial en violation patente des règles de l’OMC.

Manger son chapeau, c’est toujours très indigeste. Florence Parly vient d’en faire l’amère expérience ! Dans le domaine de la (dé) construction européenne, c’est bien connu, les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Qui se souvient encore, qu’avec la mise en place de l’euro, les fédérastes nous avaient annoncé la convergence des économies des États membres ? Il n’est qu’à voir la situation actuelle en Italie (après celle de la Grèce) pour se rendre compte du fossé entre les promesses et la réalité. Qui se souvient encore, qu’avec le traité de Lisbonne, les mêmes nous avaient annoncé la convergence des politiques étrangère, de sécurité et de défense des États membres ? On avait mis en place un concept (PESD) et des structures (sorte de ministre européen des Affaires très étranges et service européen d’action extérieure). Or, que constate-t-on ? Il n’y a pas plus de politique étrangère commune17 que de défense commune18. Certains veulent nous faire prendre des vessies pour des lanternes en essayant de nous faire chevaucher des chimères. « Je crois que l’Europe moderne ne soit consubstantiellement chimérique. Mais la réalité va s’imposer sans l’Europe s’il le faut »19. Cela présente tout de même un avantage médiatique : expliquer au bon peuple que ce que nous ne pouvons plus faire individuellement sur le plan militaire20, faute de moyens, nous pourrons les réaliser collectivement. Que l’on cesse une bonne fois pour toutes les promesses mensongères au moment où l’Europe est « cernée par les antisystème »21. Cela nous permettrait de penser à nouveau souveraineté et indépendance. Cela aurait également l’immense mérite d’éviter que la présentation de la défense européenne ne tourne à l’indécence européenne.

Guillaume Berlat
4 juin 2018

1 Guillaume Berlat, Londres, Paris, Washington : le nouvel axe du mal, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 avril 2018.
2 Agence Reuters, Parly veut rassurer les USA sur l’initiative européenne de défense, 28 mai 2018.
3 Guillaume Berlat, Défendre l’Europe ou défendre l’OTAN ?, www.prochemoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
4 Philippe Pons, Les États-Unis et les deux Corées s’efforcent de ressusciter la rencontre Kim-Trump, Le Monde, 25 mai 2018, p. 5.
5 Hervé Martin, Big Trump dans tous nos ordinateurs, Le Canard enchaîné, 30 mai 2018, p. 4.
6 Cécile Ducourtieux/Arnaud Leparmentier, Commerce : les Européens à la merci de Trump, Le Monde, Economie & Entreprise, 30 mai 2018, p. 3.
7 Roseline Letteron, Sites noirs de la CIA : l’acquiescement de connivence, www.libertescheries.blogspot.com , 1er juin 2018.
8 Ali Baba, L’« horrible » bourde de Nathalie Loiseau, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 mai 2018.
9 Jean Guisnel, Pourquoi l’Europe de la défense ne parvient pas à décoller ?, www.lepoint.fr , 21 février 2018.
10 Guillaume Berlat, L’Atlantisme, une passion française, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
11 Jean Daspry, La France atlantiste, www.prochetmoyen-orient.ch , 10 juillet 2017.
12 Régis Debray, Lettre ouverte à Hubert Védrine sur la place de la France dans l’OTAN, dans Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018, pp. 45 à 60.
13 Guillaume Berlat, Défendre l’Europe ou défendre l’OTAN ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 décembre 2017.
14 Federico Santopino, La défense européenne entre Doctor FED et Mister Pesco, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), 14 décembre 2017.
15 Michaël Foessel (propos recueillis par Lucas Bretonnier), « La démagogie est inhérente à la démocratie », Marianne, 23 février-1er mars 2018, p. 19.
16 Philippe de Saint Robert, Fin de partie avec la Crimée, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 mai 2018.
17 Jean-Pierre Stroobants, La Pologne jette le trouble à Bruxelles sur l’accord nucléaire iranien. Varsovie demande de faire preuve « d’une plus grande empathie avec les États-Unis, Le Monde, 30 mai 2018, p. 5.
18 Guillaume Berlat, Défense européenne : vie et mort d’un mythe !, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 février 2018.
19 Hubert Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018, p. 208.
20 Claude Angeli, Bagatelles pour un massacre des crédits de l’armée, Le Canard enchaîné, 30 mai 2018, p. 3.
21 Cécile Ducourtieux, L’UE cernée par les « antisystème », Le Monde, 31 mai 2018, p. 23.

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Source : Proche & Moyen-Orient, Guillaume Berlat, 04-06-2018

https://www.les-crises.fr/europe-de-la-defense-europe-de-lindecence-par-guillaume-berlat/

Guerre économique ou « guerre absolue » ?

Guerre économique ou « guerre absolue » ?

S’appuyant sur la Stratégie de sécurité nationale de Donald Trump, Jean-Claude Paye revient sur l’articulation des politiques économique et militaire de la Maison-Blanche. Il analyse l’opposition entre deux paradigmes économiques, l’un promouvant la mondialisation du capital (soutenu par le parti Démocrate) et l’autre l’industrialisation US (soutenu par Trump et une partie des Républicains). Si le premier conduisait à éliminer tout obstacle par la guerre, le second utilise la menace de la guerre pour rééquilibrer les échanges d’un point de vue national.

| Bruxelles (Belgique)

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En 2001, prétendant répondre aux attentats du 11-Septembre, le président George W. Bush lance une « longue guerre » contre le « Moyen-Orient élargi » ; une guerre qui se poursuit encore, dix-sept ans plus tard, en Syrie et au Yémen. Son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, théorise le concept de guerre totale, notamment en abolissant la distinction entre « civils » et « militaires ».

Dans le texte précédent « Impérialisme contre super-impérialisme » [1], nous avons soutenu que, en désindustrialisant le pays, le super-impérialisme états-unien avait affaibli la puissance des USA en tant que nation. Le projet initial de l’administration Trump était de procéder à une reconstruction économique sur une base protectionniste. Deux camps s’affrontent, celui porteur d’un renouveau économique des USA et celui en faveur d’une conflictualité militaire de plus en plus ouverte, option qui semble être principalement portée par le Parti démocrate. La lutte, entre les Démocrates et la majorité des Républicains, peut ainsi être lue comme un conflit entre deux tendances du capitalisme états-unien, entre celle porteuse de la mondialisation du capital et celle prônant une relance du développement industriel d’un pays économiquement déclinant.

Ainsi, pour la présidence Trump, le rétablissement de la compétitivité de l’économie US est prioritaire. La volonté de son administration d’installer un nouveau protectionnisme doit être lue comme un acte politique, une rupture dans le processus de mondialisation du capital, c’est à dire comme une décision d’exception, dans le sens développé par Carl Schmitt : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » [2]. Ici, la décision apparaît comme une tentative de rupture d’avec la norme de la trans-nationalisation du capital, comme un acte de rétablissement de la souveraineté nationale US face à la structure impériale organisée autour des États-Unis.

Le retour du politique

La tentative de l’administration Trump se pose comme une exception face à la mondialisation du capitalisme. Elle se montre comme une tentative de rétablir la primauté du politique, suite à la constatation que les USA ne sont plus la super-puissance économique et militaire, dont les intérêts se confondent avec l’internationalisation du capital.

Le retour du politique se traduit d’abord par la volonté de mettre en œuvre une politique économique nationale, de renforcer l’activité sur le territoire US, grâce à une réforme fiscale destinée à rétablir les termes de l’échange entre les États-Unis et ses concurrents. Actuellement, ces termes se sont nettement dégradés en défaveur des USA. Ainsi, le déficit commercial global des États-Unis s’est encore creusé de 12,1 % en 2017 et se monte à 566 milliards de dollars. En soustrayant l’excédent que le pays dégage dans les services, pour se concentrer sur les échanges de biens uniquement, le solde négatif atteint même 796,1 milliards de dollars. C’est évidemment avec la Chine que le déficit est le plus massif : il a atteint, en 2017, le niveau record de 375,2 milliards de dollars pour les seuls biens [3].

La lutte contre le déficit du commerce extérieur reste centrale dans la politique économique de l’administration US. Privée par les Chambres états-uniennes de sa réforme économique fondamentale, le Border Adjusment Tax [4] destiné à promouvoir une relance économique grâce une politique protectionniste, l’administration Trump tente de rééquilibrer les échanges au cas par cas, par des actions bilatérales, en exerçant des pressions sur ses différents partenaires économiques, principalement sur la Chine, afin qu’ils réduisent leurs exportations vers les USA et qu’ils augmentent leurs importations de marchandises états-uniennes. Pour ce faire, d’importantes négociations viennent d’avoir lieu. Le 20 mai, Washington et Pékin ont annoncé un accord destiné à réduire de manière significative le déficit commercial US vis-à-vis de la Chine [5]. L’administration Trump réclamait une réduction de 200 milliards de dollars de l’excédent commercial chinois, ainsi que des droits de douane en forte baisse. Trump avait menacé d’imposer des droits de douane de 150 milliards de dollars sur les importations de produits chinois, et, comme mesure de rétorsion, la Chine se proposait de riposter en visant les exportations US, notamment le soja et l’aéronautique.

Opposition stratégique entre Démocrates et Républicains

Globalement, l’opposition entre la majorité du Parti républicain et les Démocrates repose sur l’antagonisme de deux visions stratégiques, tant au niveau économique que militaire. Ces deux aspects sont intimement liés.

Pour l’administration Trump le redressement économique est central. La question militaire se pose en terme de soutien d’une politique économique protectionniste, comme moment tactique d’une stratégie de développement économique. Cette tactique consiste à développer des conflits locaux, destinés à freiner le développement des nations concurrentes, et à saborder des projets globaux opposés à la structure impériale US, tel, par exemple, celui de la nouvelle Route de la soie, une série de « corridors » ferroviaires et maritimes devant relier la Chine à l’Europe en y associant la Russie. Les niveaux, économique et militaire, sont étroitement liés, mais, contrairement à la position des Démocrates, restent distincts. La finalité économique n’est pas confondue avec les moyens militaires mis en œuvre. Ici, le redéploiement économique de la nation états-unienne est la condition permettant d’éviter ou, du moins, de postposer un conflit global. La possibilité de déclencher une guerre totale devient un moyen de pression destiné à imposer les nouvelles conditions états-uniennes des termes de l’échange avec les partenaires économiques. L’alternative qui s’offre aux concurrents est de permettre aux USA de reconstituer leurs capacités offensives au niveau des forces productives ou d’être engagé rapidement dans une guerre totale.

La distinction, entre objectifs et moyens, présent et futur, n’apparaît plus dans la démarche des Démocrates. Ici, les moments stratégique et tactique sont confondus. L’écrasement de ces deux aspects est caractéristique du schéma de la « guerre absolue », d’une guerre débarrassée de tout contrôle politique et qui n’obéit plus qu’à ses propres lois, celles de la « montée aux extrêmes ».

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Le 18 février 1943, au Palais des Sports de Berlin, Joseph Goebbels proclame la « guerre totale ». Face aux revers militaires (la défaite de Stalingrad), toutes les forces de la nation allemande, sans exception, doivent être mises en jeu pour vaincre le bolchevisme, porteur de la dictature juive.

Vers une guerre « absolue » ?

La conséquence de la capacité du Parti démocrate à bloquer une relance interne aux USA est que si les USA renoncent à se développer, le seul objectif reste d’empêcher, par tous les moyens, dont la guerre, les concurrents et adversaires de le faire. Cependant, le scénario n’est plus celui des guerres limitées de l’ère Bush ou Obama, d’une agression contre des puissances moyennes déjà affaiblies, tel l’Irak, mais bien celui de la « guerre totale », telle qu’elle a été pensée par le théoricien allemand Carl Schmitt, c’est à dire d’un conflit qui entraîne une mobilisation complète des ressources économiques et sociales du pays, tels ceux de 14-18 et de 40-45.

Cependant, la guerre totale, de par l’existence de l’arme nucléaire, peut acquérir une nouvelle dimension, celle de la notion, développée par Clausewitz, de « guerre absolue ».

Chez Clausewitz, la « guerre absolue » est la guerre conforme à son concept. Elle est la volonté abstraite de détruire l’ennemi, tandis que la « guerre réelle » [6] est la lutte dans sa réalisation concrète et son utilisation limitée de la violence. Clausewitz opposait ces deux notions, car la « montée aux extrêmes », caractéristique de la guerre absolue, ne pouvait être qu’une idée abstraite, servant de référence pour évaluer les guerres concrètes. Dans le cadre d’un conflit nucléaire, la guerre réelle devient conforme à son concept. La « guerre absolue » quitte son statut d’abstraction normative pour se transformer en un réel concret.

Ainsi, comme catégorie d’une société capitaliste développée, l’abstraction de la guerre absolue fonctionne concrètement, elle se transforme en une « abstraction réelle » [7], c’est à dire une abstraction qui ne relève plus seulement du processus de pensée, mais qui résulte également du procès réel de la société capitaliste [8].

La « guerre absolue » comme « abstraction réelle »

Comme l’exprime le phénoménologue marxiste italien Enzo Paci, « la caractéristique fondamentale du capitalisme… réside dans sa tendance à faire exister des catégories abstraites comme catégories concrètes » [9]. Ainsi, en 1857, dans les Grundrisse (Fondamentaux), Marx écrivait déjà que « les abstractions les plus générales ne prennent au total naissance qu’avec le développement concret le plus riche… ».

Ce processus d’abstraction du réel n’existe pas seulement à travers les catégories de la « critique de l’économie politique », telles qu’elles ont été développées par Marx, comme celle de « travail abstrait », mais porte sur l’ensemble de l’évolution de la société capitaliste. Ainsi, la notion de « guerre absolue » quitte, à travers les rapports politiques et sociaux contemporains, le terrain de la seule abstraction de pensée pour devenir également une catégorie acquérant une existence réelle. Elle ne trouve plus sa seule fonction comme horizon théorique, comme « concret de pensée », mais devient un réel concret. La guerre absolue cesse alors d’être un simple horizon théorique, une limite conceptuelle, pour devenir un mode d’existence, une forme possible, effective, de l’hostilité entre les nations.

Déjà, dans un article de 1937 « Ennemi total, guerre totale et État total » [10], Carl Schmitt suggère que les évolutions techniques et politiques contemporaines réalisent une identité entre la réalité de la guerre et l’idée même de l’hostilité. Cette identification conduit à une montée des antagonismes et culmine dans la « poussée à l’extrême » de la violence. C’est dire implicitement que la « guerre réelle » devient conforme à son concept, que la « guerre absolue » quitte son statut d’abstraction normative pour se réaliser en « guerre totale ».

Alors, le rapport guerre-politique se renverse, la guerre n’est plus, tel que le développait Clausewitz, pour caractériser son époque historique, la forme la plus haute de la politique et son achèvement momentané. La guerre totale, en devenant guerre absolue, échappe au calcul politique et au contrôle étatique. Elle ne se soumet plus qu’à sa propre logique, elle « n’obéit qu’à sa propre grammaire », celle de la montée aux extrêmes [11]. Ainsi, une fois déclenchée, la guerre nucléaire échappe au cran d’arrêt de la décision politique, de la même manière que la mondialisation du capital échappe au contrôle de l’État national, des organisations supra-nationales et plus généralement à toute forme de régulation.

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Pour Donald Trump, les armées US ne sont plus là pour anéantir les États ne participant pas à la mondialisation du capital, par choix ou par nécessité, mais pour menacer toute puissance qui freinerait la réindustrialisation des États-Unis.

De la « guerre contre le terrorisme » à la « guerre absolue » ?

Le 19 janvier 2018, parlant à l’Université Johns Hopkins dans le Maryland, le Secrétaire à la Défense du gouvernement Trump, James Mattis, a dévoilé une nouvelle stratégie de défense nationale reposant sur la possibilité d’un affrontement militaire direct entre les États-Unis, la Russie et la Chine [12]. Il a précisé qu’il s’agissait là d’un changement historique par rapport à la stratégie en vigueur depuis près de deux décennies, celle de la guerre contre le terrorisme. Ainsi, il a précisé : « C’est la concurrence entre les grandes puissances – et non le terrorisme – qui est maintenant le principal objectif de la sécurité nationale américaine ».

Un document déclassifié de 11 pages, décrivant la Stratégie de défense nationale en termes généraux [13], a été remis à la presse. Une version confidentielle plus longue, qui inclut les propositions détaillées du Pentagone pour une augmentation massive des dépenses militaires, a été, quant à elle, soumise au Congrès [14]. La Maison-Blanche demande une augmentation de 54 milliards de dollars du budget militaire, en la justifiant par le fait qu’« aujourd’hui, nous sortons d’une période d’atrophie stratégique, conscients du fait que notre avantage militaire compétitif s’est érodé » [15]. Le document poursuit : « La puissance nucléaire — la modernisation de la force de frappe nucléaire implique le développement d’options capables de contrer les stratégies coercitives des concurrents, fondées sur la menace de recourir à des attaques stratégiques nucléaires ou non-nucléaires ».

Pour l’administration Trump, l’après-Guerre froide est terminée. La période pendant laquelle les États-Unis pouvaient déployer leurs forces quand ils le veulent, intervenir à leur guise, n’est plus d’actualité. « Aujourd’hui, tous les domaines sont contestés : les airs, la terre, la mer, l’espace et le cyberespace » [16].

« Guerre absolue » ou guerre économique

La possibilité d’une guerre des USA contre la Russie et la Chine, c’est-à-dire le déclenchement d’une guerre absolue, fait partie des hypothèses stratégiques, tant de l’administration états-unienne que des analystes russes et chinois. Cette faculté apparaît comme la matrice qui sous-tend et rend lisible la politique étrangère et les opérations militaires de ces pays, par exemple l’extrême prudence de la Russie, une retenue qui peut faire penser à de l’indécision ou à un renoncement, par rapport aux provocations états-uniennes sur le territoire syrien. La difficulté de la position russe ne provient pas tant de ses propres divisions internes, du rapport de forces entre les tendances mondialiste et nationaliste au sein de ce pays, que des divisions inter-états-uniennes balançant entre guerre économique et guerre nucléaire. L’articulation entre menaces militaires et nouvelles négociations économiques sont bien deux aspects de la nouvelle « politique de défense » US.

Cependant, Elbrige Colby, assistant du Secrétaire à la Défense a cependant affirmé que malgré le fait que le discours de Mattis mette clairement l’accent sur la rivalité avec la Chine et la Russie, l’administration Trump veut « continuer de rechercher des zones de coopération avec ces nations ». Ainsi, Colby disait, « il ne s’agit pas d’une confrontation. C’est une démarche stratégique de reconnaître la réalité de de la compétition et l’importance du fait que « les bonnes clôtures font les bons voisins » » [17].

Cette politique prônant le rétablissement de frontières contrarie frontalement la vision impériale US. Bien résumée par le Washington Post, cette dernière pose une alternative : la persistance d’un Empire états-unien « garant de la paix mondiale » ou bien la guerre totale. Cette vision s’oppose au rétablissement d’hégémonies régionales, c’est à dire d’un monde multipolaire dont, selon cet organe de presse, « le résultat serait la future guerre mondiale » [18].

[1] « USA : Impérialisme contre ultra-impérialisme », par Jean-Claude Paye, Réseau Voltaire, 26 février 2018.

[2] Carl Schmitt, Théologie politique I, trad J.-L. Schiegel, Paris, Gallimard, 1988, p. 16.

[3] Marie de Vergès, « Les Etats-Unis de Donald Trump enregistrent leur plus gros déficit commercial depuis 2008 », Le Monde économie, 7 février 2018.

[4] Jean-Claude Paye, « USA : Impérialisme contre ultra-impérialisme », Op. Cit.

[5] « Washington et Pékin écartent pour l’heure une guerre commerciale », La Libre et AFP, le 20 mai 2018.

[6] Voir C. von Clausewitz, De la guerre, ouvr. cit., p. 66-67 et p. 671 et ss., et C. Schmitt, Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat, ouvr. cit, p. 268 : « Il y a toujours eu des guerres totales ; cependant il n’existe de pensée de la guerre totale que depuis Clausewitz, qui parle de « guerre abstraite » ou de « guerre absolue » ».

[7] Lire : Emmanuel Tuschscherer, « Le décisionisme de Carl Schmitt : théorie et rhétorique de la guerre », Mots. Les langages du politique, mis en ligne le 9 octobre 2008.

[8] Alberto Toscano, « Le fantasme de l’abstraction réelle », Revue période, février 2008.

[9] Enzo Paci, Il filosofo e la citta, Platone, Whitebread, Marx, editions Veca, Milano, Il Saggitario, 1979, pp. 160-161.

[10] C. Schmitt, « Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat », in Positionen und Begriffe, Berlin, Duncker und Humblot, p. 268-273, voir note 1 in Emmanuel Tuschscherer, « Le décisionisme de Carl Schmitt : théorie et rhétorique de la guerre », op.cit., p. 15.

[11] Bernard Pénisson, Clausewitz un stratège pour le XXIe siècle ?, conférence à à l’Institut Jacques Cartier, le 17 novembre 2008.

[12] “Remarks by James Mattis on the National Defense Strategy”, by James Mattis, Voltaire Network, 19 January 2018.

[13] Summary of the National Defense Strategy of The United State of America.

[14] National Defense Strategy of The United State of America, The President of The United State of America, December 18, 2017. Notre analyse : « La Stratégie militaire de Donald Trump », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 26 décembre 2017.

[15] Mara Karlin, « How to read the 2018 National Defense Strategy », Brookings Institution, le 21 janvier 2018.

[16] Fyodor Lukyanov, « Trump’s defense strategy is perfect for Russia », The Washington Post, January 23, 2018.

[17] Dan Lamothe, « Mattis unveils new strategy focused on Russia and China, takes Congress to task for budget impasse », The Washington Post, January 19, 2018.

[18] « The next war. The growing danger of great-power conflict », The Economist, January 25, 2018.

 

http://www.voltairenet.org/article201348.html

Pourquoi la Russie ne réplique-t-elle pas ?

Pourquoi la Russie ne réplique-t-elle pas ?


Par Dmitry Orlov – Le 24 mai 2018 – Source Club Orlov

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Beaucoup de commentateurs ont remarqué un fait curieux : lors du défilé du 9 mai sur la Place Rouge à Moscou, Poutine est apparu en présence du Premier ministre israélien Netanyahou. À cette même époque, l’armée de l’air israélienne tirait des missiles sur des cibles syriennes et iraniennes en Syrie (Une grande partie des défenses aériennes syriennes ont été détruites [avec quelques réserves, NdT]) et les Syriens ont tiré sur des positions israéliennes sur les hauteurs du Golan (territoire syrien occupé, aussi cela n’a donc pas compté comme une attaque contre Israël à proprement dit). Pourquoi la Russie n’a-t-elle pas pris la défense de son allié syrien ? De plus, on parlait de vendre le très puissant système de défense antiaérien S-300 de la Russie à la Syrie, mais cette offre a été retirée par la suite. Est-ce vraiment là le comportement d’un allié ?

Ou prenons un autre exemple : les relations entre la Russie et l’Ukraine sont dans une spirale descendante depuis le putsch de Kiev en 2014 qui a renversé le gouvernement constitutionnel. La région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, souffre d’un affrontement militaire, et elle est en proie à des provocations ukrainiennes contre la Russie et des sanctions économiques et politiques de la part des États-Unis et de l’UE en réponse à l’annexion de la Crimée et au conflit instable dans le Donbass qui a fait près de dix mille morts. Et pourtant, le principal partenaire commercial de l’Ukraine reste… la Russie. Non seulement la Russie continue-t-elle à commercer avec l’Ukraine, mais elle a également absorbé un exode de réfugiés économiques, exportés par une économie ukrainienne effondrée, un exode qui se compte en millions de personnes. La Russie a réinstallé ces réfugiés, leur a permis de trouver du travail et leur permet d’envoyer de l’argent à leurs proches en Ukraine. En outre, la Russie a refusé de reconnaître politiquement les deux républiques séparatistes de l’Est de l’Ukraine. La seule réponse réelle de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine a été de revendiquer la Crimée. Mais cela coule plus ou moins de source : la Crimée faisait partie de la Russie depuis 1783, et le transfert de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, sous Nikita Khrouchtchev en 1954, violait la Constitution de l’URSS qui était en vigueur en ce temps.

Encore un autre exemple : les États-Unis, avec l’Union européenne agissant comme un serviteur obéissant, ont imposé diverses sortes de sanctions à la Russie depuis la loi Magnitski en 2012 qui a été poussée par l’oligarque incroyablement corrompu William Browder. Ces sanctions ont parfois été quelque peu dommageables, parfois utiles (stimulant le remplacement des importations en Russie) et parfois tout simplement sans intérêt. La Russie est trop grande, trop importante et trop puissante pour quiconque, même une entité aussi grande que les États-Unis et l’UE réunis, pour l’isoler ou la faire plier en imposant des sanctions. Dans certains cas, il y a eu un puissant effet boomerang qui a causé plus de souffrances aux sanctionneurs qu’aux sanctionnés. Mais la Russie n’a pas vraiment fait grand-chose pour y remédier, si ce n’est de travailler au remplacement des importations et d’établir des relations commerciales avec d’autres nations plus amicales. Elle aurait pu nuire aux États-Unis, par exemple, en bloquant la vente de pièces en titane sans lesquelles Boeing ne serait plus en mesure de construire ses avions. Ou elle pourrait interdire la vente de moteurs de fusée aux États-Unis, et les États-Unis seraient alors incapables de lancer des satellites. Mais la Russie n’a rien fait de tout cela. Au lieu de cela, elle n’a cessé de répéter que ces sanctions sont improductives et inutiles.

Un autre : en violation des accords conclus entre la Russie et les pays de l’OTAN, l’OTAN s’est étendue jusqu’à la frontière russe et a récemment transformé les petits États baltes d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie en une sorte de parc militarisé juste à côté de la frontière russe. L’OTAN y stationne des milliers de soldats et les entraîne à… attaquer la Russie. La Russie s’est plainte de cela, mais a continué à commercer avec tous les pays concernés. En particulier, elle a continué à fournir de l’électricité aux pays baltes et à utiliser les ports de la Baltique pour expédier ses produits. Lorsque la Lettonie a récemment interdit l’utilisation du russe dans les écoles (un tiers de la population est russe) et a commencé à violer les droits des Russes lituaniens qui tentaient de lutter contre cet affront, les Russes eux-mêmes ont avalé cet acte flagrant de discrimination anti-russe sans broncher. En Lettonie, les lumières sont toujours allumées et les trains de marchandises russes chargés roulent encore de l’autre côté de la frontière.

« Pourquoi cela ? », pourriez-vous me demander. « Pourquoi une telle attitude passive contre ces nombreux délits, magouilles et blessures ? » On ne peut pas dire que la Russie est trop grande pour être touchée. Les sanctions en 2012 ont été un fléau, puis en 2014 l’économie russe a pris un sérieux coup (mais la plupart du temps à cause des prix plus bas de l’énergie, pas de sanctions). Le rouble a perdu la moitié de sa valeur et le taux de pauvreté de la Russie a grimpé. Que se passe-t-il alors ?

Pour comprendre cela, vous devez prendre du recul et regarder le contexte global.

  • La Russie est le plus grand pays du monde en taille, mais certainement pas en termes de population. Ses frontières sont très bien défendues, mais elles s’étendent sur 61 000 kilomètres.
  • La Fédération de Russie est russe de nom, mais elle comprend plus d’une centaine de nations différentes, les Russes ethniques représentant un peu plus de 80% et six autres nations ayant plus d’un million de membres.
  • Elle est bordée par 16 États souverains, plus que tout autre pays, y compris deux frontières maritimes (avec le Japon et les États-Unis) et deux autres États non reconnus à l’échelle internationale (Abkhazie et Ossétie du Sud).
  • Elle a la plus grande diaspora au monde, avec entre 20 et 40 millions de Russes (selon la façon dont vous les comptez) vivant en dehors de la Russie proprement dite. La plus grande communauté russe à l’étranger est aux États-Unis et compte environ 3 millions de personnes.
  • Les troupes de maintien de la paix russes ont servi dans de nombreux pays autour de la Russie et dans le monde entier − Abkhazie ; Ossétie du Sud ; Arménie ; Transnistrie ; Tadjikistan ; Bosnie ; Kosovo ; Angola ; Tchad ; Sierra Leone ; Soudan − et continuent d’empêcher les conflits latents de se transformer en guerre ouverte.
  • L’immensité de la Russie et sa richesse en ressources naturelles en font l’un des principaux fournisseurs de produits économiquement essentiels dans le monde, notamment le pétrole, le gaz, l’uranium et le charbon qui empêchent les lampes de geler dans des dizaines de pays. Peu importe ce qui ne va pas dans les relations internationales, elle doit rester un fournisseur stable et fiable.

Dans cet environnement, contrer les gestes hostiles (et surtout futiles) émanant de l’autre côté de l’océan avec d’autres gestes hostiles (et généralement futiles) serait contre-productif : certaines personnes seraient touchées, et il est probable qu’elles seraient Russes.

Ainsi, une partie de l’approche gagnante consiste à se débrouiller, en maintenant les meilleures relations possibles avec autant de pays que possible, les voisins en particulier, parlant à tous dans chaque conflit et essayant de désamorcer et d’équilibrer soigneusement les intérêts disparates de tous. La Russie entretient de bonnes relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite, qui sont des ennemis jurés, et avec la Syrie et Israël, qui se tirent dessus.

L’autre partie de l’approche gagnante pour affronter un monde extérieur de plus en plus hostile est de s’organiser doucement pour une autarcie limitée ; ne pas se fermer au monde, mais prendre des mesures pondérées pour devenir relativement invulnérable à ses vicissitudes. La Russie est déjà autosuffisante en énergie, fait des progrès dans son autosuffisance alimentaire, et le prochain défi est d’atteindre l’autosuffisance en matière de technologie et de finance.

Vu dans ce contexte, les échecs apparents de la Russie à agir avec force se révèlent être des étapes d’un équilibre prudent :

  • Les Israéliens bombardent la Syrie tandis que Netanyahou est à une place d’honneur lors du défilé à Moscou. La Syrie riposte en bombardant son propre territoire sur les hauteurs du Golan. Puis la Russie décide de ne pas vendre le système S-300 à la Syrie. Qu’est-ce qui vient de se passer ? Eh bien, Israël vient de reconnaître le Jour de la Victoire, le 9 mai, comme sa propre fête nationale. Un tiers des Israéliens sont en fait russes, et beaucoup d’entre eux se sont sentis très fiers d’être Russes ce jour-là, et ont participé à de grandes parades qui ont été diffusées à la télévision russe. Face à la montée de l’antisémitisme en Europe et aux néo-nazis incontrôlables en Ukraine, la Russie et Israël sont unis. Ensuite, il y a le fait qu’Israël n’aime pas qu’il y ait des Iraniens en Syrie. Ils ont certainement le droit de le faire, étant donné que les Iraniens continuent de parler de la façon dont Israël devrait être détruit [C’est l’avis de l’auteur, NdT]. Mais la présence iranienne en Syrie est sur invitation, ce n’est donc pas la préoccupation de la Russie. Voir Israël bombarder la Syrie n’aide pas la Russie, mais ce n’était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. La Syrie a réussi à abattre des missiles israéliens et à tirer sur des Israéliens sur les hauteurs du Golan. C’était une nouvelle évolution, une escalade et les escalades sont toujours mauvaises. Vendre le système S-300 aux Syriens aurait permis à la Syrie d’abattre n’importe quoi en l’air venant d’Israël, et comme la situation vient juste de s’envenimer, leur donner la possibilité d’augmenter le niveau d’escalade pouvait sembler une mauvaise idée.
  • L’Ukraine provoque continuellement la Russie et viole les droits des huit millions de Russes qui y vivent, et pourtant la Russie reste le plus grand partenaire commercial de l’Ukraine. Qu’est-ce que cela donne ? Eh bien, il y a le fait désagréable que l’Ukraine est actuellement gouvernée par des gens qui, pour employer un terme russe très spécifique, sont « inadéquats ». C’est un régime illégal, immensément corrompu, soutenu par un autre régime qui par delà l’océan est, en passant, aussi plutôt « inadéquat », dirigé par un bouffon ridicule qui est à son tour contrarié à tout instant par un « État profond » immensément corrompu. Mais ce sont des faits temporaires, et en aucun cas, ils ne l’emportent sur le fait intemporel que les Russes et les Ukrainiens sont essentiellement les mêmes personnes (à l’exception de quelques tribus qui habitent principalement à l’ouest du pays qui fut pendant des siècles un no man’s land au cœur de l’Europe centrale, juste à côté de la Transylvanie, d’où viennent les vampires). Les Russes et les Ukrainiens sont génétiquement indissociables, et il y a de nombreuses nations en Russie qui sont beaucoup plus différentes culturellement des Russes que les Ukrainiens. La stratégie gagnante dans ce cas est d’éviter de faire du mal à l’Ukraine, car elle se blesse déjà assez elle-même et parce que cela ne ferait que blesser d’autres Russes. Au lieu de cela, il est plus logique d’être patient et d’attendre. En fin de compte, les Ukrainiens en auront assez et prendront les choses en main, se débarrasseront de ces bons-à-rien et de leurs donneurs d’ordre outre-mer et la relation deviendra finalement plus normale
  • En ce qui concerne les sanctions occidentales, la Russie a imposé des contre-sanctions et elles étaient intelligentes. La Russie a interdit diverses catégories d’importations alimentaires en provenance de l’UE. Cela a permis d’augmenter la production alimentaire en Russie et d’amener la Russie vers l’autosuffisance. Étant donné que les agriculteurs dans l’UE sont politiquement assez puissants, cela a rendu les sanctions américaines impopulaires en Europe. Ajoutez à cela le fait que les États-Unis veulent maintenant sanctionner les importations d’énergie russe en Europe, forçant les Européens à acheter cette énergie aux États-Unis, dont les approvisionnements sont beaucoup plus chers et moins fiables, et vous pouvez voir pourquoi les Européens en ont déjà assez de l’ingérence de Washington. Bien sûr, après avoir abandonné une grande partie de leur souveraineté, il y a longtemps, les Européens font face à de grandes difficultés pour essayer de la récupérer, mais au moins ils commencent à y penser. C’est déjà une victoire pour la Russie : elle a besoin de pays indépendants et souverains comme voisins, et non pas d’une bande de vassaux irresponsables aux ordres de Washington. En ce qui concerne l’imposition de contre-mesures envers les États-Unis eux-mêmes, cela causerait plus de dommages économiques sans obtenir d’avantages politiques.
  • Sur l’empiètement de l’OTAN sur les frontières russes, les slogans anti-russes des milices baltes et les troupes de l’OTAN s’entraînant à « attaquer la Russie », pour être franc, les Russes se sentent un peu insultés, mais ils n’ont pas vraiment peur. Tout le monde sait que l’OTAN fait partie du racket des institutions de défense américaines. Son but est de voler des cargaisons d’argent, pas de faire des armes qui fonctionnent ou de former des armées qui peuvent se battre. Il y a maintenant un peu de blindage et de main-d’œuvre de l’OTAN prépositionnés dans les pays baltes, mais pas assez pour envahir réellement la Russie d’une manière significative. Et s’ils le font, ils se sentiront très vite très seuls. Vous voyez, les blindés de l’OTAN ne passent pas sous la plupart des ponts et ne peuvent pas parcourir de grandes distances sur des terrains accidentés comme les blindés russes. Ils doivent être transportés sur le champ de bataille en train ou sur des camions à plate-forme sur les routes fédérales. Ou ils doivent être expédiés via des ports en eau profonde. Donc, tout ce que la Russie a à faire, c’est de frapper des ponts et des installations portuaires en lançant des missiles d’à peu près n’importe où, puis de détruire le relativement petit contingent d’envahisseurs, et ce sera fini. L’OTAN le sait, et donc toute cette activité dans les pays baltes n’est qu’un moyen d’acheminer de l’argent vers les États baltes économiquement anémiques et en cours rapide de dépeuplement. Ils souffrent déjà; pourquoi les blesser plus. En ce qui concerne les droits des Russes en Lettonie, on pourrait penser qu’ils ne voient pas d’inconvénient à ce qu’ils soient violés, sinon ils déménageraient en Russie où il y a beaucoup de place pour eux. Ils méritent un fort soutien moral, bien sûr, mais c’est vraiment leur combat, pas celui de la Russie.

Cela ne fait pas de cet article la lecture la plus excitante au monde, mais qu’il en soit ainsi. Les gens recherchent sur Internet des histoires sur des tournants dramatiques, surtout parce qu’ils s’ennuient. Il arrive souvent que les développements les plus importants manquent de sensations, mais cela ne les rend pas moins importants. Par exemple, la Russie réduit ses dépenses de défense, car elle sera bientôt complètement réarmée. Les États-Unis et l’OTAN peuvent-ils faire de même ? Non ! Si jamais ils essayaient, l’establishment américain de la Défense corromprait une nouvelle série de membres du Congrès et de sénateurs, et les dépenses prodigues reprendraient immédiatement. Les Russes peuvent donc rester tranquillement assis, les bras croisés, et regarder la faillite des États-Unis. Ce sera certainement un tournant dramatique des événements ; vous devrez juste attendre.

Les cinq stades de l'effondrementDmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Lien

Retrouvez Dmitry Orlov sur Arte TV pour quelques jours (à partir de 14′), une interview assez honnête, juste un peu caricaturale avec un peu de pub pour le Salon de la Collapsologie.

Traduit par Hervé, relu par Catherine pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-la-russie-ne-repond-pas

 

Moyen-Orient. L’Iran au cœur des tensions régionales

Moyen-Orient. L’Iran au cœur des tensions régionales

Par Pierre PAHLAVI, le 29 avril 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Professeur titulaire au Collège des forces canadiennes de Toronto (Ontario), Pierre Pahlavi est actuellement directeur du département de la sécurité et des affaires internationales et directeur adjoint du département des études de la défense. Egalement membre de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM (Québec).

Le Moyen-Orient est une vraie poudrière et la situation plus délétère que jamais. Comment en est-on arrivé là et la guerre est-elle inévitable ?

La montée en puissance de l’Iran

PARMI les nombreuses raisons qui sous-tendent l’aggravation des tensions régionales, l’une des principales est la montée en puissance de la République islamique iranienne et son retour au centre de la scène régionale. Totalement isolé sur le plan diplomatique et marginalisé par ses capacités conventionnelles au sortir du conflit avec l’Irak (1980-1988), l’Iran du début des années 1990 adopte une stratégie multifacette et hybride qui lui a permis de progressivement s’enraciner au Liban, de satelliser la Syrie et de créer par ce biais une frontière virtuelle avec Israël. Durant cette période, son influence reste cependant cloisonnée par l’Irak de Saddam Hussein, le Conseil de coopération du Golfe (GCC) et le régime des Taliban [1]. Autant de cadenas que les Occidentaux font sauter dans les années 2000 en délogeant tour à tour Saddam et les Taliban et en permettant à l’Iran de développer son influence en Irak et en Afghanistan.

En 2011, le Printemps arabe offre de nouvelles opportunités d’expansion de la sphère d’influence iranienne en entraînant la chute des régimes arabes laïques et anti-iraniens et en favorisant l’éclosion de régimes mieux disposés à l’égard de Téhéran (c’est notamment le cas de l’Égypte de Mohamed Morsi). Le repli des Saoudiens, la bunkerisation des Israéliens et l’annonce, par le président B. Obama, de la volonté américaine de se désengager de la région pour se reconcentrer sur le fameux « pivot asiatique » offrent une marge de manœuvre accrue aux stratèges iraniens et un bac à sable considérablement élargi pour les Pasdarans désormais plus actif que jamais au Levant et en Mésopotamie mais également dans la péninsule arabique, en Afrique du Nord, à la pointe de l’Afrique et au Sahel.

L’accord nucléaire de 2015 vient couronner le tout en ouvrant la possibilité d’une réintégration de l’Iran au sein de l’échiquier régional et d’un rapprochement avec l’Occident. À partir de là, les observateurs n’hésitent plus à qualifier l’Iran de superpuissance régionale et à évoquer une « Pax iranica » pour décrire la nouvelle configuration de pouvoir au Moyen-Orient. Mais, en même temps que l’influence iranienne atteignait son paroxysme, une ligne rouge venait d’être franchie aux yeux des rivaux régionaux de l’Iran : Israël et les pétromonarchies arabes du GCC. Selon une logique de jeu à somme nulle, ces puissances estiment que tout gain de la partie iranienne s’accompagne nécessairement d’une perte sèche pour leurs propres intérêts. Très vite il devient urgent pour elles de contrecarrer le rapprochement irano-occidental et l’expansion de l’influence régionale de Téhéran.

Le point tournant : l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis

L’élection de Donald Trump (novembre 2016) rebat les cartes et amorce un revirement spectaculaire de la situation au détriment de la réintégration de l’Iran dans le concert des nations. Dès son investiture en janvier 2017, le nouveau locataire de la Maison-Blanche opère un virage à 180° en rompant le dialogue avec l’Iran et en amorçant un rapprochement avec Israël et l’Arabie Saoudite. Particulièrement hostile à l’égard de l’accord de 2015, Trump le « dé-certifie » en attendant, pensent les experts, de l’abroger, très prochainement, au cours de l’année 2018. Le ton de Washington à l’égard de Téhéran se durcit d’autant plus que l’on passe d’une administration « populiste » (début 2017), à une administration « conservatrice » (fin 2017), pour finir en avril 2017 avec une équipe de plus en plus néo-conservatrice composée d’individus comme M. Pompeo et J. Bolton qui ne cachent pas leur détestation du régime iranien, voire leur volonté de s’en débarrasser. À nouveau perçu comme un État voyou et – pire – comme une extension de l’impérialisme russe, l’Iran doit être neutralisé et cantonné à sa sphère d’influence pré-2011.

Sur le terrain, l’adoption de ce que l’on pourrait appeler la « doctrine Trump » s’accompagne d’un réalignement et d’une polarisation marquée de la configuration géopolitique. D’un côté, l’Iran et l’allié russe qui s’efforcent de consolider les positions acquises en Syrie et, dans une moindre mesure, en Irak à l’aide d’une stratégie hybride appuyée sur des proxies (Hezbollah et autres milices chiites ou pro-iraniennes). De l’autre, les puissances du GCC et Israël qui, forts du soutien désormais indéfectible de Washington, oscillent entre une politique d’endiguement de l’Iran et une stratégie de « rollback » plus appuyée. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser l’escalade croissant de la tension régionale depuis le mois de juin 2017.

L’Arabie Saoudite change de ton… et bombarde au Yémen la minorité chiite des Houtis alliés de Téhéran

Relativement contenue jusqu’à l’élection de Trump, l’intransigeance saoudienne à l’égard de l’Iran s’exprime désormais au grand jour. D’abord, sous la forme d’une guerre des mots, le prince héritier Mohammed ben Salmane, étant allé récemment jusqu’à comparer le Guide suprême à Hitler et le régime islamique à l’Allemagne expansionniste des années 1930. Au-delà de la joute verbale, l’escalade des tensions entre Téhéran et Riyad est bien réelle depuis l’adoption de la « doctrine Trump » et la rupture avec le Qatar (2017). Jusqu’ici limitée au Yémen et à la Syrie, la rivalité entre la République islamique d’Iran et le Royaume wahhabite est manifeste aux quatre coins de l’échiquier régional.

Au cours des derniers mois, avec les tirs de missiles du Yémen vers l’Arabie saoudite attribués à la minorité chiite des Houtis alliés de Téhéran, la tension est montée d’un cran. Riyad est même allé jusqu’à parler de « déclaration de guerre iranienne contre l’Arabie saoudite ». Début avril 2018, une nouvelle étape a été franchie avec les attaques chimiques dans la Ghouta orientale imputées à l’axe Téhéran-Damas-Moscou. Riyad a même envisagé de participer aux frappes occidentales même si, au final, Washington, Londres et Paris ont jugé préférable de ne pas associer les Saoudiens aux raids du 14 avril 2018.

Israël semblent avoir fait le choix d’un « rollback » musclé

La détérioration des relations entre l’Iran et Israël est encore plus préoccupante : à plusieurs égards, les deux pays semblent sur une trajectoire de collision frontale. Aux griefs habituels (programme nucléaire et développement des missiles balistiques) s’ajoutent désormais la crainte israélienne suscitée par la présence des forces iraniennes et pro-iraniennes dans la Goutha et sur le plateau du Golan c’est-à-dire aux frontières de l’État hébreu. Le Corps des gardiens de la révolution, la force Qods et le Hezbollah libanais ont en effet stationné des commandements et déployés des unités combattantes le long des hauteurs orientales du Golan.

Pour Israël, il n’y a « qu’une seule raison » pour l’Iran de se positionner en Syrie, et c’est « de construire une rampe de lancement pour une attaque contre Israël ». Par ailleurs, les experts mettent en garde contre le « potentiel réel » d’une confrontation directe entre Israël et le Hezbollah qui pourrait entraîner l’Iran et entraîner la région dans un conflit ouvert. Traditionnellement limitée à une « Guerre froide » et clandestine par procuration, les relations israélo-iraniennes prennent de plus en plus la forme de frictions directes.

En fait, même s’ils ont le soutien de Washington, les Israéliens n’ont pas attendu de feu vert pour prendre l’initiative – à raison d’une par mois depuis le début de l’année 2018. En février 2018, un drone iranien ait été abattu dans l’espace aérien israélien et un avion de combat israélien a été touché par un tir antiaérien de la Syrie lorsqu’il attaquait une base iranienne. Israël a riposté en frappant une douzaine d’autres cibles en Syrie, dont quatre autres installations militaires iraniennes. En mars 2018, Israël a reconnu ouvertement qu’il avait bombardé un réacteur nucléaire présumé en Syrie en 2007 : un message à peine voilé à destination de Téhéran. En avril 2018, l’aviation israélienne a été accusée par Téhéran et Moscou d’avoir bombardé la base T4 – une base soupçonnée de servir à la force Qods pour coordonner l’action des milices pro-iraniennes dans la région de la Ghouta proche d’Israël (faisant des victimes iraniennes incluant un colonel des Pasdaran). Tous ces éléments laissent penser que, considérant la stratégie d’endiguement de l’Iran inefficace, les Israéliens semblent avoir fait le choix d’un « rollback » plus musclé.

L’Iran et ses alliés

Les rivaux de l’Iran ne sont pas les seuls à agiter le chiffon rouge : les alliés de l’Iran, la Russie ou le Hezbollah gardent toutes les options sur la table, même s’ils n’ont pas vraiment intérêt à un embrasement généralisé. « Si les vies des officiers russes sont menacées, les forces armées de la Fédération de Russie exerceront des représailles « , a déclaré le général Valery Gerasimov, chef d’état-major des forces armées russes. Beaucoup d’analystes s’accordent à penser que si la Russie devait choisir entre Jérusalem et Téhéran, elle opterait pour la seconde. Moscou n’irait certes pas jusqu’à frapper des cibles israéliennes mais le déploiement des systèmes de défense antiaérien S300 et de bombardiers stratégiques russes sur le sol iranien suggère que l’usage de la force n’est pas exclu le cas échéant.

Quant à la République iranienne, elle adopte une rhétorique de plus en plus guerrière vis-à-vis de l’administration Trump et de ses alliés régionaux. Au lendemain des attaques du 10 avril 2018 contre le camp T4, un représentant du Guide suprême a menacé de détruire Israël et de réduire les villes d’Haïfa et de Tel-Aviv en poussière. Plus récemment, le Guide suprême a lui-même qualifié les frappes occidentales du 14 avril 2018 de « crime grave » passible des pires châtiments. Pour sa part, le président Rohani a surenchéri en estimant que ces frappes allaient nécessairement entraîner une déstabilisation encore plus grande du complexe de sécurité régionale.

Mais ce sont les menaces du Hezbollah libanais et de son leader qui se sont avéré les plus virulentes. Pour Hassan Nasrallah les Israéliens « doivent savoir qu’ils ont commis une erreur historique, ils se sont mis eux-mêmes en combat direct avec l’Iran » en frappant la base aérienne T4, dans le centre de la Syrie. Sur les ondes d’ « Al-Manar TV », Nasrallah a qualifié les frappes occidentales d’agression contre toute la Umma et a menacé Israël de Guerre sainte. Pour de nombreux experts, c’est l’escalade des tensions entre les miliciens du Hezbollah et les forces israéliennes qui pourraient constituer « l’étincelle » susceptible d’embraser toute la région.

Une guerre possible mais pas inéluctable

Pour autant, la crise actuelle va-t-elle nécessairement déboucher sur un conflit ouvert entre les deux camps ? De prime abord, certains éléments n’incitent pas à l’optimisme. Comme les Balkans du début de XXe siècle, le Moyen-Orient est une véritable poudrière et, comme en 1914, le jeu des alliances pourrait déboucher vers un conflit régional voire mondial. Si un missile ou un obus de mortier du Hezbollah venait à frapper un jardin d’enfants ou un bus scolaire, cela se traduirait par d’importantes représailles israéliennes et, de là, on pourrait avoir une escalade vers une conflagration à grande échelle. De plus, le propre de ce type de rivalité « en zone grise » est le manque de clarté et de communication – ce qui laisse la place à des dérapages incontrôlés. Même avant ces incidents, l’International Crisis Group avait prévenu qu’une « guerre plus large ne pouvait être qu’une erreur de calcul ».

Cependant, plusieurs facteurs suggèrent au contraire qu’une conflagration régionale n’est pas inéluctable. D’abord, tous les protagonistes sont parfaitement conscients des dangers d’une spirale conflictuelle et des conséquences catastrophiques que pourrait avoir un affrontement direct. C’est pourquoi, ils se sont jusqu’à maintenant gardés de s’affronter directement en s’appuyant pour cela sur des proxies. Quand les forces spéciales américaines tuent des mercenaires russes, ce ne sont pas officiellement les États-Unis et la Russie qui s’affrontent. La manière dont ont été conduites les frappes du 14 avril 2018 et les précautions prises pour éviter les cibles russes et iraniennes sont symptomatiques de cette prudence occidentale. Malgré la rhétorique va-t-en-guerre de Trump, les Américains et leurs alliés européens sont réticents à s’embarquer dans un conflit qui pourrait déboucher sur la troisième guerre mondiale. Les spécialistes notent d’ailleurs une certaine confusion au sein des chancelleries occidentales et même une division à la Maison-Blanche entre les partisans de la manière forte et les réalistes.

Ensuite, il est permis de penser que ni Israël ni l’Iran ne veulent déclencher un conflit qui s’envenimerait et les engouffrerait dans un chaos régional. De fait, note Pierre Razoux, « Téhéran semble être entré dans une logique de consolidation de ses gains au Levant (Irak-Syrie-Liban) et non plus d’affrontement. C’est l’une des raisons qui incitent l’Iran à accepter une stratégie de dissuasion mutuelle avec Israël, chacun ayant intérêt à la stabilité régionale pour pousser au mieux et au plus vite ses intérêts énergétiques au Levant ».

Enfin, il faut garder à l’esprit que le rapport de force militaire entre l’Iran et ses rivaux régionaux est fondamentalement dissymétrique. Plus précisément, ce rapport de force est particulièrement désavantageux pour l’Iran sur le plan des capacités militaires conventionnelles. L’Iran possède plusieurs centaines de milliers d’hommes, mais n’a pas le matériel militaire de haute technologie pour accompagner leur déploiement. À l’inverse des Iraniens, les Saoudiens et les Israéliens ont accès à une technologie militaire dernier cri, mais, pour diverses raisons, n’ont pas les moyens et la légitimité requise pour déployer une force expéditionnaire à l’échelle régionale. Conscient de cette situation et les avantages qui peuvent en être tirés, l’Iran va donc tout faire pour essayer d’esquiver la confrontation directe avec ses rivaux en continuant à miser sur son approche hybride et asymétrique.

De sorte qu’une guerre ouverte, de type conventionnel, entre la République islamique et ses adversaires régionaux, bien que possible, demeure fort heureusement peu probable.

Copyright Avril 2018-Pahlavi/Diploweb.com


Pierre VERLUISE (dir.), « Histoire, Géographie et Géopolitique du Proche et du Moyen-Orient. Les dessous des cartes, enjeux et rapports de forces », éd. Diploweb, via Amazon, livre imprimé ou kindle.

https://www.diploweb.com/Moyen-Orient-L-Iran-au-coeur-des-tensions-regionales.html

Le conflit syrien est une distraction cachant une guerre secrète

Le conflit syrien est une distraction cachant une guerre secrète


Par Brandon Smith – Le 18 avril 2018 – Source alt-market.com


En mars 2010, j’ai publié un article intitulé « Les mondialistes vont-ils déclencher une autre guerre mondiale ? » sous le nom de plume Giordano Bruno, décrivant ce que je pensais être les déclencheurs les plus efficaces pour un nouveau conflit mondial. Dans cet article, j’ai indiqué que la Syrie était la principale poudrière, suivie de près par l’Iran et le Yémen. Cela a été écrit bien avant que la guerre civile syrienne ne soit orchestrée par des intérêts liés à l’establishment. Je me suis concentré sur des attaques sous faux drapeaux potentielles qui pourraient être utilisées comme justification par les États-Unis ou Israël pour envahir la région, donnant ainsi à la Russie et à la Chine des raisons de riposter, pour l’essentiel sur le plan économique. En fin de compte, ce scénario pouvait parfaitement servir de couverture à l’effondrement délibéré du dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale.

En août 2012, j’ai réitéré mes préoccupations dans un article intitulé « La Syrie et l’Iran sont les dominos qui mènent à la guerre mondiale » juste après que la guerre civile syrienne a commence à prendre de l’ampleur.

Inutile de dire que je n’ai pas changé ma thèse générale depuis lors. Cependant, j’aimerais aborder certains facteurs maintenant que les dangers que j’ai examinés dans ces articles se concrétisent en cette année 2018.

Premièrement, aucune preuve concrète n’a été produite par les agences de renseignement occidentales pour soutenir l’affirmation selon laquelle Bachar al-Assad aurait utilisé des armes chimiques contre son propre peuple. Aucune. Par conséquent, il n’y a aucune base légale pour les dernières attaques de missiles contre le régime. Cette même tactique d’attaque sous faux drapeau a été tentée sous l’administration Obama pour entraîner le peuple américain dans une guerre ouverte en Syrie et elle a échoué. Maintenant, la carte de l’arme chimique est rejouée, cette fois avec un président « conservateur ». L’establishment doit espérer que les Républicains trouveront une certaine excitation à devenir le parti de la guerre si longtemps après les années Bush.

Comme je l’ai demandé la dernière fois qu’une attaque sous faux drapeau chimique a été tentée, qu’avait Assad à gagner en lançant une attaque chimique contre des civils innocents alors qu’il a l’élan tactique et l’avantage dans la guerre « civile » ? La réponse est « rien ». Les seules personnes qui ont quelque chose à gagner en parlant d’une telle attaque, réelle ou fabriquée, sont les gens qui cherchent à créer le chaos pour leur propre bénéfice.

L’insinuation du fauteur de guerre néo-conservateur John Bolton du cabinet Trump, suggère que les néocons sont de retour aux affaires et qu’une guerre à venir est garantie. À ce stade avancé du jeu, il est peu probable que notre gouvernement ou tout autre gouvernement impliqué sur le théâtre syrien se soucie même d’expliquer ses actions. Lorsque les criminels de l’establishment ne se soucient plus de savoir si leur criminalité est transparente pour le public, alors on approche d’un effondrement de la société à grande échelle.

Deuxièmement, chaque théâtre, où Trump s’implique successivement, des tarifs douaniers aux tensions de guerre internationales, devient de plus en plus dramatique et je crois que cela vise à masquer les effets des réductions de bilan et des hausses de taux d’intérêt de la Réserve fédérale. La guerre réelle et secrète menée ne l’est pas contre la Syrie ou les alliés de la Syrie, mais contre le peuple américain et notre stabilité économique.

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En janvier de cette année, j’ai averti que les banques centrales se préparaient à entrer dans un processus accéléré pour dégonfler les énormes bulles financières qu’elles ont créées pour soutenir notre système financier au cours des dernières années. Ce processus se poursuit en effet et chaque augmentation des taux et chaque réduction de bilan successives agiront de manière cumulée. Cela signifie que les banquiers centraux traitent l’économie mondiale comme une tour Jenga surdimensionnée, tirant des blocs ici et là jusqu’à ce que le système s’effondre complètement par manque de stabilité.

Ce dernier événement en Syrie est encore un autre grand geste d’illusion, conçu pour fournir une couverture à la cabale bancaire alors qu’ils débranchent la prise pour le monde financier. Cela intervient également plutôt opportunément avant la prochaine réunion de la Fed les 1er et 2 mai. La réunion devrait inclure une nouvelle hausse des taux d’intérêt ainsi qu’une importante réduction du bilan, ce qui entraînera une autre chute importante des marchés. Toutes les actions négatives sur nos marchés manipulés seront désormais imputées aux activités de l’administration Trump et imputées aux représailles commerciales des pays à l’Est. Les médias traditionnels ne discuteront plus de la réalité selon laquelle les banques centrales sont la véritable cause d’une rupture systémique.

Troisièmement, la tendance actuelle suggère qu’il y aura des représailles économiques conjointes de la part de la Russie et de la Chine. La Chine a publiquement réprimandé le gouvernement américain pour ses frappes en Syrie  et ceci s’est simplement ajouté aux tensions croissantes sur les tarifs douaniers imposés par Trump. Encore une fois, c’est une occasion parfaite de saper l’économie américaine, principalement par le biais de la Chine et de la Russie qui pratiquent un dumping du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

La baisse de l’utilisation du dollar a déjà commencé de manière semi-secrète. La monnaie chinoise a été introduite dans le système de panier des droits de tirage spéciaux du FMI, et la Chine a également lancé la première bourse pétrolière internationale qui n’utilise pas le dollar comme pétro-monnaie. Ce que beaucoup de gens ignorent, c’est le fait que l’abandon du dollar est soutenu et encouragé par les globalistes du FMI eux-mêmes.

Un changement imminent du cadre monétaire mondial est souvent qualifié de « grande remise à zéro économique mondiale » par les membres du FMI comme Christine Lagarde. Ce changement sera facilité par les banques centrales qui sabotent leurs économies nationales respectives par la création et la destruction de bulles sur les marchés. En fin de compte, ce ne sera pas le yuan chinois qui remplacera le dollar comme monnaie de réserve mondiale, mais le système de panier des DTS, contrôlé par le FMI.

La question de savoir comment cela peut être fait par les globalistes sans une crise de liquidité sans précédent revient souvent. Je ne suis pas sûr qu’ils se soucient qu’il y ait une crise de liquidité, au moins sur une courte période. Oui, le dollar américain possède un des marchés les plus liquides du monde mais il est faux de supposer que les globalistes ne sacrifieront pas ces marchés pour forcer le public à accepter une centralisation mondiale de l’administration monétaire (l’étape la plus importante et la plus essentielle pour établir un gouvernement mondial).

Les gens qui affirment que le dollar ne sera jamais démoli par les globalistes s’accrochent à la fausse notion qu’il n’y a pas de remplaçant possible à la liquidité du dollar. En réalité, il existe un remplaçant − les crypto-monnaies et la technologie du blockchain.

Le FMI a récemment applaudi aux systèmes de blockchain et des crypto-monnaies comme une force de rajeunissement potentielle dans les transactions monétaires internationales. Loin d’être opposés aux crypto-monnaies, les élitistes du monde entier s’y sont attelés avec éloges et investissements.

La réinitialisation économique mondiale ne concerne pas l’Est par rapport à l’Ouest. Il ne s’agit pas de guerre commerciale et de nationalisme. Non, la réinitialisation globale concerne la centralisation des actifs par les banquiers et la consolidation du pouvoir. Au-delà de cela, il s’agit de faire ACCEPTER par le public la réinitialisation comme nécessaire et « bonne » pour la société. Les globalistes veulent que nous quémandions leurs nouvelles lois. Quand on comprend cette vérité simple, tous les événements actuels et les désastres de notre époque commencent à avoir du sens. La crise est le chemin le plus rapide vers la complaisance et la tyrannie.

Le bourbier syrien est un chemin vers une calamité fabriquée et guidée. Ses effets continueront à s’infiltrer dans le monde économique comme une excuse internationale pour une guerre commerciale. La Syrie est un jeu de fumée et de miroirs.

La vraie guerre, une guerre secrète, se dispute entre les champions de la liberté et les globalistes menteurs. Pour l’instant, elle reste une guerre froide, une bataille de principes et de faits contre la désinformation et la peur. Un jour cette guerre deviendra une guerre chaude. Jusqu’à ce moment-là, les distractions vont assaillir le public comme la grêle. Mon espoir est que nous puissions éduquer suffisamment de gens pour voir à travers le brouillard de cette guerre cachée ; assez de gens pour sortir de l’autre côté et changer les choses pour le mieux.

Brandon Smith

Note du Saker Francophone

Brandon Smith continue à tenir son cap d'une fausse opposition Est/Ouest et le show de Xi l'an dernier à Davos plaide pour cette logique. On peut avoir aussi d'autres avis ou d'autres analyses et nous vous en proposons d'autres, notamment sur une guerre froide 2.0, où le double jeu des Chinois pour leur permettre de se réindustrialiser avant de s'émanciper. De futures ruptures nous en dirons peut-être plus sur ces différentes théories.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/le-conflit-syrien-est-une-distraction-cachant-une-guerre-secrete

Poutine : tenir tête à l’Empire du Chaos US/Israël, ou céder ?

Poutine :
tenir tête à l’Empire du Chaos US/Israël, ou céder ?


Moment crucial, plus pour Poutine et la Russie que pour la Syrie et Assad


Par Damian Martinovich − Le 10 avril 2018 − Source Russia Insider


Vladimir Soloviev, l'animateur d'une émission de télévision politique diffusée aux heures de grande écoute, qui connaît Poutine personnellement, a tweeté : « La situation est maintenant comparable à la crise des missiles de Cuba. Une guerre nucléaire pourrait éclater en un clin d'œil. Et il est peu probable que l'humanité puisse y survivre. »

Nouvelles sanctions anti-russes, marchés financiers russes en fusion, rouble en dégringolade, menaces occidentales de bombardements en Syrie et sur ses alliés, coup monté Skripal − que se passe-t-il ?

Bienvenue pour votre quatrième mandat présidentiel, monsieur Poutine ! Toutes ces actions font partie de la campagne soigneusement planifiée qui sert de fanfare d’accueil pour votre probable dernier mandat de président russe.

Pour l’essentiel, l’Occident envoie un message clair au président russe. Vous aurez six années ininterrompues de crises infernales. Nous ferons en sorte que vous n’ayez pas une journée paisible. Désolé, il n’y a aucun moyen que vous puissiez vous concentrer sur les problèmes intérieurs de la Russie comme vous l’avez promis pendant votre campagne présidentielle.

Ce sera aussi une période difficile pour l’économie russe, bien que les Russes doivent se rendre compte qu’il vaut mieux avoir un salaire de 20 000 roubles (300 dollars) que 20 millions de morts comme au cours de la Seconde Guerre mondiale. C’est un petit prix à payer pour être l’une des dernières nations souveraines restant dans le monde. À long terme, il est préférable de réduire la dépendance de la Russie vis-à-vis de la technologie, des importations et des marchés occidentaux.

La Russie doit résolument prendre plusieurs mesures qui vont infliger des coûts importants à Washington et à ses vassaux occidentaux.

Mesures économiques

Bannir toutes les grandes entreprises américaines en Russie, qui peuvent être facilement remplacées par des équivalents russes.

  • Tous les McDonald’s, Burger Kings, Pizza Hut et Starbucks devraient être interdits. Ces mesures ne nuiront pas à l’économie russe, car la Russie possède déjà ses propres franchises de restauration rapide.
  • Bannir les sociétés de logiciels américaines en Russie. Il y a beaucoup de sociétés de logiciels russes qui peuvent remplacer les produits américains.
  • Bloquer Google, Facebook, Instagram et Twitter. La Russie a déjà des équivalents forts qui suppriment la concurrence occidentale et sont dominants sur le marché russe − Yandex, Vkontakte, Odnoklassniki, etc. Fondamentalement, la Russie devrait créer un espace d’information indépendant de la même manière que la Chine.
  • La Russie devrait également cesser d’acheter des avions Boeing ou toute autre technologie de fabrication américaine et cesser de vendre des moteurs de fusée russes à la NASA.

Mesures financières

Commencer à se débarrasser des dollars et de tout le commerce international en dollars. Demander aux partenaires commerciaux internationaux de faciliter les échanges dans toutes les devises sauf le dollar américain.

Mesures politiques et militaires

Le plus important, la Russie devrait commencer à mener des guerres par procuration contre l’Amérique, comme les États-Unis mènent une guerre par procuration contre la Russie en soutenant le régime anti-russe de Kiev et en armant les milices fascistes du Donbass qui tuent la population russe.

La Russie devrait envisager sérieusement d’armer les talibans en Afghanistan, le Hezbollah au Liban, d’aider l’Iran à moderniser son armée, de lui vendre des S-400 et de faciliter les projets technologiques militaires conjoints.

Fondamentalement, la Russie devrait soutenir toutes les nations et organisations considérées par les Américains comme leurs ennemis. Cela va vraiment faire mal à Washington. C’est la seule réaction appropriée et pertinente à la politique étrangère de Washington. L’ennemi de mon ennemi est mon ami − la Russie devrait adopter les bases d’une politique étrangère réaliste. Les néocons américains ne comprennent que le langage de la force, ce n’est pas le moment de présenter de bons arguments, de dialoguer ou de discuter.

Le ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov, a déclaré que les négociations sur la péninsule coréenne devraient déboucher sur le désarmement nucléaire de la région. Pourquoi la Russie est-elle si désireuse de dénucléariser la péninsule coréenne ? Ce n’est pas d’un intérêt vital pour la Russie. Peut-être que la Russie devrait faire de la Corée du Nord un allié et commencer à l’armer plus sérieusement. Pourquoi aider l’Amérique à neutraliser la menace coréenne ? Peut-être qu’elle devrait aider la Corée du Nord à développer un missile encore plus meurtrier. De cette façon, les néocons y réfléchiront à deux fois avant de s’en prendre à la Russie.

Reconsidérer la relation avec Israël

La Russie doit reconsidérer sa relation actuelle avec Israël parce qu’elle se trompe pour de nombreuses raisons, notamment en envoyant des messages contradictoires aux alliés russes au Moyen-Orient.

Les premières étapes sont déjà engagées. L’ambassadeur d’Israël a été convoqué au ministère russe des Affaires étrangères. Mais ils devraient faire beaucoup plus que cela. L’ensemble des crises actuelles est la conséquence du désir d’Israël de maintenir un chaos contrôlé en Syrie pendant des décennies et la Russie reste silencieuse face aux attaques aériennes constantes de Tel-Aviv contre la Syrie.

Pourquoi la Russie reste-t-elle silencieuse quand Israël bombarde la Syrie, mais menace-t-elle les États-Unis quand ils disent vouloir faire de même ? Où est la logique ? Pourquoi Israël peut-il le faire et pas les États-Unis, en tant que première superpuissance mondiale ? Si la Russie n’est pas prête à riposter contre Israël, pourquoi prétend-elle qu’elle est prête à riposter contre les États-Unis ? Cela n’a aucun sens. Par conséquent, les Russes ne devraient pas donner à Israël un laissez-passer, mais lui imposer un ensemble de sanctions économiques et politiques similaires à celles contre les États-Unis.

En tout cas, la Russie devrait faire comprendre à Israël qu’en cas de guerre russo-américaine, Israël serait l’un des premiers à être éliminé à l’aide des bombes nucléaires russes. Cela les fera réfléchir à deux fois avant de provoquer un conflit mondial contre la Russie.

Conclusion

Au lieu de gémir et de pleurer sur des actions illégales et illégitimes de l’Occident qui ne sont pas conformes au droit international, la Russie et Poutine devraient prendre des mesures sérieuses et concrètes pour les arrêter.

Il est temps que les vieux dirigeants politiques russes se retirent. Le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov a déjà laissé entendre qu’il veut prendre sa retraite après des décennies d’infatigables et, dans certains cas, brillants services à la Russie. Je pense que Poutine devrait le laisser partir à la retraite et trouver un nouveau ministre des Affaires étrangères, jeune, énergique et nationaliste qui cessera tout d’abord de qualifier de « partenaires » les pays occidentaux comme le fait Lavrov à chaque occasion. Un tyran comprend seulement le langage de l’intimidation et de l’action.

Dmitry Medvedev, actuel Premier ministre russe, a été invisible pendant des années, essentiellement un zombie. Il restera dans l’histoire comme l’homme qui a permis à l’Occident de bombarder Kadhafi en ne mettant pas son veto à une résolution de l’ONU demandant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. D’autres libéraux russes devraient également partir et la politique économique et financière devrait être plus nationaliste et protectionniste.

Le président Poutine est actuellement trop souple sur trop de questions. Il parle encore de « partenaires occidentaux ». Même Yakov Kedmi, ancien patron israélien d’Intel, pense qu’il devrait être plus dur envers les bellicistes néocons. La Russie a besoin de quelqu’un avec un peu les manières de Jirinovski pour diriger la politique étrangère russe, surtout en ce moment particulier.

Donc, dans ce moment critique pour l’humanité, étant donné que tous les médias occidentaux ignorent complètement le danger de la troisième guerre mondiale, Poutine devrait aller à la TV en direct, faire une déclaration de rupture et expliquer aux citoyens russes et surtout au monde entier, que toute la planète est au bord de la troisième guerre mondiale.

Et enfin, la Russie doit comprendre que cela n’a rien à voir avec Assad, la Syrie ou même le Moyen-Orient. Cela a tout à voir avec la Russie. Israël et les États-Unis ont décidé qu’il était temps de lui infliger une défaite humiliante en Syrie et de la virer de cette équation complexe.

Si la Russie ne fait rien et se cache sous la table en protestant contre les frappes illégales américaines, britanniques, françaises et israéliennes contre le peuple syrien, ce sera la défaite et l’humiliation de la Russie et de Poutine. Personne ne voudra plus être un allié des Russes, même si beaucoup de pays ne sont pas candidats à le devenir, pour être honnête. Ce sera une défaite géopolitique d’intensité gigantesque et, dans ce cas, il vaut mieux que les Russes quittent la Syrie plutôt que de s’humilier davantage.

Battre en retraite évite seulement l’inévitable − finalement la paix mondiale dépendra des nations qui défient l’hégémonie américaine. La Russie, avant tout, résiste aux États-Unis et à Israël en Syrie depuis le début.

Président Poutine, c’est à vous d’agir. Soit vous entrerez dans l’histoire comme le plus grand homme d’État russe qui ait jamais vécu sous le soleil, ou comme Ivan le Terrible 2.0, dont la première partie prospère du règne a fini dans le chaos ultime, la désintégration et les temps troublés en Russie.

Bon vent Vladimir Vladimirovich ! Le destin de la Russie et de l’humanité est entre vos mains.

Damian Martinovich

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/poutine-tenir-tete-a-lempire-du-chaos-usisrael-ou-ceder

Eurasisme : à quoi pourrait ressembler un meilleur Moyen-Orient ?

Eurasisme : à quoi pourrait ressembler un meilleur Moyen-Orient ?


Par Andrew Korybko – Le 10 octobre 2016 – Source geopolitica.ru


Une dizaine d’année s’est écoulée depuis la publication de l’article provocateur de Ralph Peters « Les Frontières de sang : À quoi pourrait ressembler un meilleur Moyen-Orient » dans le journal des forces armées américaines de 2006. On peut considérer, rétrospectivement, que ce texte ne constituait pas seulement une proposition théorique, mais s’inscrivait comme schéma directeur de Brzezinski dans la quête des USA pour casser les « Balkans eurasiens » en s’appuyant sur les différences identitaires, dans le but de maintenir le statu quo hégémonique « diviser pour régner » du monde unipolaire. Il est temps de prendre en compte les changements sismiques géostratégiques de ces dix dernières années et de proposer un contre-projet solide face à Ralph Peters, et une feuille de route multipolaire visant à intégrer les « Balkans eurasiens » et consolider la connectivité multipolaire de la Nouvelle Route de la Soie.

Que le lecteur ne voie rien d’exhaustif ou d’utopique à ce qui suit ; il va de soi que des études détaillées devront prendre en compte les éléments gouvernementaux, d’infrastructure, et être expertisées pour déterminer la viabilité de chaque route et lien projetés ici. On peut supposer, par excès de prudence, que la plupart de ces projets auront une multitude de raisons de ne jamais voir le jour, mais pour ceux qui seront accomplis, ils pourront se concrétiser sous forme de route, de voie de chemin de fer, ou multimodale. L’objectif de cette étude est d’établir une liste complète de toutes les connexions possibles dans les « Balkans eurasiens » et d’ouvrir une discussion collective sur les mutations que la Nouvelle Route de la Soie et d’autres initiatives d’intégration complémentaires pourraient induire sur la géopolitique fracturée de la région. Ces transformations pourraient la muer en une entité cohérente prenant sa place dans un monde multipolaire, où chaque élément de l’assemblage bénéficierait de l’union ainsi constituée.

Eurasian Middle East

Points rouges : Nœuds/Villes

  • Rose : Hejaz 2.0
  • Bleu foncé : Route royale de Riyad
  • Violet : Couloir CCG [Conseil de Coopération du Golfe, NdT]
  • Gris : Ligne transcontinentale Yémen-Djibouti
  • Jaune : Interconnexion Irakienne
  • Orange : Couloir du « Kurdistan”
  • Bleu clair : Connexion Caucase-Turquie
  • Noir : Route du sud de la Russie
  • Marron : Anneau centre-asiatique
  • Lavande : Route afghane
  • Doré : Couloir économique Chine-Pakistan (CPEC)
  • Vert : Ligne islamique

Description des nœuds (connexion par rail, autoroute, etc.)

    • Hejaz 2.0 (du nord au sud)
      • Syrie
        • Alep/Lattaquié/Damas
      • Liban
        • Beyrouth
      • Jordanie
        • Amman/Aqaba
      • Arabie saoudite
        • Djeddah
        • Route royale de Riyad
        • Riyad
        • Couloir du CCG (du nord au sud)
      • Koweït
        • Koweït City
      • Arabie Saoudite
        • Dammam (d’où elle bifurque vers Bahreïn)
      • Qatar
        • Doha
      • Émirats Arabes Unis
        • Abou Dabi/Dubaï/Fujairah
      • Oman
        • Muscat/Duqm/Salalah
    • Ligne transcontinentale Yémen-Djibouti
      • Yémen
        • Sanaa/Aden
      • Djibouti
        • Tadjourah
    • Interconnexion irakienne (du nord au sud)
      • Irak
        • Kirkouk/Bagdad/Bassorah
    • Couloir du « Kurdistan »
      • Irak
        • Kirkouk/Erbil/Mosoul
      • Turquie
        • Diyarbakir/Gaziantep
    • Connexion Caucase-Turquie (d’ouest en est)
      • Turquie
        • Istanbul/Ankara/Ceyhan/Erzurum
      • Géorgie
        • Batoumi/Poti/Tbilissi
      • Arménie
        • Erevan
      • Azerbaïdjan
        • Bakou
    • Route du sud de la Russie (du sud vers le nord)
      • Russie
        • Makhatchkala/Sotchi/Sébastopol/Rostov sur le Don/Astrakhan/Volgograd
    • Anneau centrasiatique
        • Kazakhstan
          • Atyraou/Aktioubé/Astana/Almaty/Janaozen/Chimkent
        • Ouzbékistan
          • Tachkent/Samarcande
        • Kirghizistan
          • Och/Bichkek
        • Tadjikistan
          • Khodjent/Douchanbé
        • Turkménistan
          • Turkmenbashi/Bereket/Achgabat/Mary/Atamyrat
    • Route afghane
      • Afghanistan
        • Kondôz/Mazar-e-Sharif/Hérat/Kaboul/Delaram/Kandaha
    • Couloir économique Chine-Pakistan
      • Pakistan
        • Islamabad/Quetta/Karachi/Gwadar
  • Ligne islamique
        • Iran
          • Mashad/Gorgan/Téhéran/Tabriz/Ispahan/Bandar Abbas/Chabahar/Zabol

Description des projets régionaux

Hejaz 2.0

Cette ancienne ligne de chemin de fer ottomane fut fermée en 1920, mais un siècle plus tard, les sous-jacents géostratégiques n’ont pas changé. En fait, son importance s’est accrue et elle pourrait constituer la clé de la réussite de la reconstruction après-guerre de la Syrie. La ligne Alep–Damas–Amman–Aqaba constitue une plaque tournante pour l’activité commerciale à l’est du pays, et les branches vers Lattaquié et Beyrouth ouvrent l’accès à la mer Méditerranée. Côté saoudien, il n’y a peut-être pas d’impératif économique pour établir la connexion jusque Aqaba et pousser vers l’est, l’infrastructure du port de Djeddah existant déjà, mais il n’est pas exclu que cette route devienne un jour intéressante pour les Saoudiens, qui sont soucieux de diversifier leur économie au-delà du secteur des ressources naturelles.

Hejaz 2.0 présente le potentiel fondamental de relier Damas à Bagdad après la défaite de Daech et, par extension, Beyrouth à Téhéran. Les Saoudiens approfondissant leur influence sur la Jordanie, on peut prédire que, dans les dix ans à venir, ils vont vouloir intégrer cette dernière au CCG, et ils voudront s’assurer une connectivité complète avec ce nouveau partenaire. Dans cette perspective, Riyad pourrait être à l’initiative d’une route commerciale (par route ou par chemin de fer) directement vers Amman, et la considération stratégique d’ancrer la Jordanie au plus près de la monarchie saoudienne pourrait tenir lieu de pilote à une extension de Hejaz 2.0 d’Aqaba à Djeddah.

Route royale de Riyad

Suivant ce train de pensées, les Saoudiens, avant de considérer des projets en dehors du CCG, vont probablement s’employer à créer du lien sur leur propre territoire. Ils ont certes insisté lourdement sur leur volonté de diversifier leur économie, mais le consensus est que les secteurs de la finance, de l’immobilier et du conseil (que la plupart des observateurs voient comme cibles de cette nouvelle politique économique) ne suffiront pas à assurer le plein emploi à la population. On peut s’attendre à ce que les Saoudiens en viennent à développer le commerce et les industries légères, qui devraient les inciter à développer leur infrastructure nationale. La desserte de la capitale du Royaume est déjà assurée par un réseau de routes goudronnées, mais celui-ci pourrait être étendu vers une connexion plus solide entre le port de Djeddah à l’ouest et celui de Dammam, son homologue côté est, le long du couloir du CCG. Des oléoducs ont déjà été déployés le long de ce chemin, ce qui fait apparaître comme judicieux le développement d’une structure plus ouverte sur la route déjà tracée par les sociétés de l’énergie.

Couloir CCG

Les États du CCG ont dans leurs cartons un projet de chemin de fer les interconnectant tous et, au vu de leurs plans de développement post-pétrole, on peut s’attendre à ce que ce projet ambitieux et coûteux finisse par être bel et bien mis en œuvre, malgré les nombreux délais et complications survenus depuis la pose de sa première pierre en 2011. Le plan consiste à relier les zones côtières du Koweït jusque Mascate. Le projet présente des possibilités de branches complémentaires, sous forme de rail ou de routes.

La première, et la plus évidente de toutes, est le projet de jonction avec le Bahreïn, via la ville côtière saoudienne de Dammam. De là, le Qatar pourrait relier le Bahreïn et les EAU par deux chemins disjoints, même si les Saoudiens s’y opposeront sans doute par peur de voir Doha, leur ancienne rivale, usurper l’influence de Riyad sur ces deux États. Quoiqu’il en soit, au vu de la faisabilité technique de ces routes, elles méritent d’être mentionnées, au cas où la situation stratégique viendrait à changer, ce qui pourrait les rendre politiquement viables.

Ligne transcontinentale Yémen-Djibouti

Partant d’Abou Dabi, deux chemins sont possibles. Le premier part vers Dubaï, et de là soit vers le port de Fujaïrah (EAU) et/ou à Mascate, la capitale d’Oman ; le second prend directement la direction de Duqm, le nouveau port où la Chine s’est décidée à investir dans le cadre de sa stratégie de Route de la Soie [One Belt One Road, NdT]. Dans les deux cas, il est crédible de s’attendre à ce qu’une route Dubaï-Mascate-Duqm voie le jour, ainsi que son extension au sud vers Salalah, la deuxième ville du royaume d’Oman.

Relier Aden et Mascate et ainsi rejoindre le couloir CCG et la ligne transcontinentale aurait du sens, mais même si cela n’est jamais mis en œuvre, il est très probable que les Saoudiens veuillent relier Djeddah au plus grand port de leur voisin du sud. Ceci fera partie, ou pas, de la vision étendue de Hejaz 2.0. Quelle que soit la forme que prendrait ce lien, un pont au dessus de Bab-el-Mandeb pourrait relier les états du CCG et l’Éthiopie, leur producteur agricole, par Djibouti, et passant par Tadjourah, la troisième plus grande ville du pays (et plus grande ville de la zone nord peu peuplée du pays). En outre, l’Éthiopie développe rapidement son économie, et ce pont profiterait également à ses exportations textiles et industrielles, permettant des ventes à bon prix sur les marchés du Golfe.

Interconnexion irakienne

La fonction de l’Irak, dans cette matrice régionale, est de relier la Méditerranée et l’Iran d’une part, et le Golfe et la Turquie d’autre part. Le pays constitue également un marché de bonne taille en soi, et il paraîtrait sage de miser sur sa position géographique centrale pour tirer profit du croisement des deux grandes routes commerciales. Bassorah relierait l’Irak au couloir du CCG et à la ligne islamique en Iran, ce qui constitue une chance de faciliter le commerce entre deux grands marchés, en y tirant son épingle du jeu.

Le couloir du « Kurdistan »

Le concept derrière cette route commerciale à 46 milliards de dollars est extrêmement simple : il s’agit de relier l’ouest de la Chine avec le port de Gwadar sur l’Océan indien. Urumqi, capitale régionale du Xinjiang, est le premier nœud de ce réseau, qui plus au sud au Pakistan, doit traverser Kachgar, qui lui permettrait en fin de compte de rejoindre la ville kirghize d’Och, au bord de la vallée de Ferghana – si jamais Pékin en venait à décider de construire des infrastructures de transport onéreuses dans ces zones montagneuses. En continuant sur cette route, Islamabad constitue le joyau central de cette couronne économique, et la capitale du Pakistan apporte également au projet l’intégration de l’Afghanistan, par le couloir de Kaboul (à supposer que les violences pachtounes transnationales puissent être contrôlées).

Islamabad devrait trouver moyen d’intégrer Baloch, capitale régionale du Quetta, dans ce réseau transnational ambitieux, car les développements que ce projet pourrait apporter à cette région permettraient d’y dissiper les ambitions séparatistes, en contenant le ressentiment que certains habitants, considérés comme périphériques, nourrissent des griefs contre le centre du pays qui ne prend pas en compte leurs intérêts. Amener le Quetta dans ce projet serait un coup de maître, car cela lui permettrait de se connecter directement à Kandahar au sud de l’Afghanistan et au réseau de transport global du pays. Le Quetta se verrait ainsi également relié à Gwadar et au réseau côtier pakistanais de Karachi, et ces deux liens contribueraient énormément au développement de Baloch, la capitale, étouffant à la source les rebellions avec le temps.

Ligne islamique

Le dernier tronçon à considérer sur la grille d’infrastructure Moyen Orient-Russie-Asie Centrale-Asie du sud est la partie qui devrait traverser l’Iran. Comme déjà exposé, la ville de Masshad au nord-est dispose d’une position géographique privilégiée, ouvrant la voie vers la route du rail de l’est de la région Caspienne, ainsi que la ligne Tachkent vers la très peuplée vallée de Ferganah, et enfin le couloir de l’est vers Kaboul et Islamabad, dont le dernier tronçon amène à Téhéran, la capitale nationale. L’autre avantage de cette ville, est qu’elle constitue le point de transit le plus logique pour l’Inde au vu des accords d’Achgabat, visant à s’appuyer sur le port de Chabahar comme point d’entrée vers le marché de l’Asie du centre. Entre les deux villes est sise la ville de Zabol, qui est l’homologue iranienne de la ville afghane de Zarandj, conduisant à Kandahar par la route construite par l’Inde.

En poursuivant à l’ouest de la république islamique, Chabahar pourrait être reliée à Bandar Abbas, plus grand port iranien, sans grands frais suite à quoi elle pourrait relier Ispahan, soit en suivant la boucle du golfe persique vers Bassorah en Irak et le couloir du CCG qui commence à Koweït City, soit en s’aventurant au nord de Téhéran. La capitale iranienne propose également un lien avec la ville frontalière de Gorgan, qui relie le cœur économique du pays au chemin de fer caspien. L’autre point qui rend Téhéran importante est sa proximité avec Tabriz, qui présente le potentiel impressionnant de servir de nœud commercial pour l’Iran vers Bakou, Erevan, Erzurum, Diyarbakir, ainsi que Mossoul, deuxième ville irakienne.

Observations stratégiques

  • Le couloir indien nord-sud depuis Chabahar présente le potentiel de bifurquer vers la Russie et l’Union européenne (via l’Azerbaïdjan), l’Asie centrale (par le Turkménistan), et l’Afghanistan, lui apportant une flexibilité si des infrastructures peuvent être construites et tenues en état.
  • Il est peu probable que les projets proposés par l’Afghanistan progressent dans le futur proche, mais la vision économique intégrée et le rôle du pays comme facilitateur commercial entre l’Iran et le Pakistan pourraient tenir lieu de moteur à ses parties prenantes internes, pour se coordonner dans une démarche gagnant-gagnant et en tirer un compromis politique (il en va de même pour leurs soutiens extérieurs qui pourront les inciter à le faire).
  • La route commerciale la plus rentable reliant la Chine à l’Iran traverse l’Asie Centrale, mais c’est aussi la plus compliqué géopolitiquement, à cause de son passage obligé par la vallée de Ferganah. Dans l’hypothèse de changements de dirigeants au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Tadjikistan (soit par limite d’âge, soit par guerre hybride) ce centre de gravité régional pourrait rapidement devenir un nœud de terreur, d’insurrection, et de déstabilisation. La route d’Asie centrale, présentant un potentiel considérable de retours économiques, porte également un niveau de risques maximal dans le futur proche.
  • L’Iran dispose d’une situation prépondérante comme croisement de nombreuses routes commerciales à venir, qu’elles soient relativement « locales » comme la route Téhéran–Beyrouth ou étendues, comme Islamabad–Istanbul. En outre, aucun pays ne pourrait remplacer l’Iran, dans l’importance que lui donne la vision chinoise de la Route de la Soie, comme nœud dans l’intégration avec le Moyen Orient et pour établir un couloir sud-eurasien vers l’UE, en complément des routes centrales à travers la Russie et la route maritime du nord via l’Océan Arctique.
  • Tabriz présente le potentiel de connectivité le plus diversifié avec les nœuds recherchés, proposant de relier Téhéran, Bakou, Erevan, Erzurum, Diyarbakir et Mossoul.
  • La connectivité de l’Iran vers Istanbul et Beyrouth ne peut pas fonctionner sans une stabilisation de la zone sud-est de la Turquie (le « Kurdistan ») et de la région frontalière irako-syrienne (Daesh). Sans cette stabilité, Téhéran n’est pas en mesure de remplir son destin géo-intégré multipolaire le long de la Route de la Soie. Il n’est pas surprenant de voir que les troubles dans ces deux régions sont reliés entre eux, et reliés aux USA à divers niveaux.
  • La rivalité qatari-saoudienne s’est beaucoup résorbée depuis que les deux parties se sont « réconciliées » fin 2014 [L’article date de 2016 et ne prend pas en compte les récents évènements, NdT], après que Riyad ait eu la main lourde contre Doha. Mais si la Maison de Thani réussissait d’une manière ou d’une autre à établir des transports directs avec le Bahreïn et les EAU, au travers des deux propositions citées ci-dessus, elles réussiront à repousser la Maison des Saoud et à rompre la dépendance de ces deux royaumes de l’influence prédominante saoudienne, ce qui n’arrivera de toute façon pas sans conflit (quels qu’en soient les degrés de manifestation).

Andrew Korybko

Traduit par Vincent relu par Cat pour le Saker Francophone

La nouvelle Campagne de Russie

« L’art de la guerre »

La nouvelle Campagne de Russie

La campagne actuelle contre la Russie reprend à la fois les formulations traditionnelles de la propagande nazie de la Seconde Guerre mondiale et celles de l’anti-soviétisme de la Guerre froide. Jadis incriminant « la juiverie » et « les communistes », les mêmes clichés, cette fois tournés contre la Russie, dispensent d’arguments et de preuves. Pour faire fonctionner au mieux les réminiscences de ces deux époques, Vladimir Poutine est présenté à la fois comme « l’araignée juive » et portant « l’étoile rouge ».

| Rome (Italie)

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Dans une vignette du journal britannique « The Guardian », calquée sur une affiche nazie des années quarante, la Russie est représentée comme une gigantesque araignée, avec la tête de Poutine, qui agrippe le monde.

« Poutine va utiliser le Mondial de football comme Hitler a utilisé les Jeux Olympiques de 1936, c’est-à-dire pour dissimuler le régime brutal, corrompu, dont il est responsable » : cette déclaration officielle du ministre des Affaires étrangères britannique, Boris Johnson, montre à quel niveau est arrivée la campagne de propagande contre la Russie [1].

C’est la Russie accusée d’avoir empoisonné en Angleterre un de ses ex-officiers, arrêté pour espionnage il y a 12 ans et libéré il y a 8 ans (donc n’étant plus en possession d’informations sensibles), qui utilise pour l’empoisonner, lui et sa fille, l’agent neurotoxique Novichok de production soviétique (afin de laisser volontairement l’empreinte de Moscou sur le lieu du crime).

La Russie accusée de pénétrer avec une exceptionnelle habileté dans les réseaux informatiques, en manipulant même les élections présidentielles aux États-Unis (« un acte de guerre »” comme l’a défini John Bolton, nouveau conseiller pour la Sécurité nationale).

Accusée maintenant officiellement par le Département états-unien pour la Sécurité de la patrie et par le FBI de se préparer à saboter avec ses hackers les centrales électriques, y compris nucléaires, les sites hydriques et les aéroports aux États-Unis et en Europe, afin de paralyser des pays entiers.

Ainsi fabrique-t-on l’image d’un ennemi de plus en plus agressif, dont il faut se défendre.

Dans une conférence de presse avec Johnson, le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, accuse la Russie de la « première utilisation d’un agent neurotoxique sur le territoire de l’Alliance », c’est-à-dire d’un véritable acte de guerre ; de « miner nos institutions démocratiques », c’est-à-dire de conduire une action subversive à l’intérieur des démocraties occidentales ; de « violer l’intégrité territoriale de l’Ukraine », c’est-à-dire d’avoir commencé l’invasion de l’Europe. Face au « comportement irresponsable de la Russie », annonce Stoltenberg, « l’Otan est en train de répondre » [2].

Ainsi prépare-t-on l’opinion publique à un renforcement ultérieur de la machine de guerre de l’Alliance sous commandement US, comprenant le déploiement des nouvelles bombes nucléaires B61-12 et probablement aussi de nouveaux missiles nucléaires états-uniens en Europe.

Un objectif prioritaire de la Stratégie de défense nationale des États-Unis, annonce le Pentagone, est d’« améliorer la rapidité et la létalité des forces USA en Europe ». À cette fin ont été alloués 6,5 milliards de dollars pour l’année fiscale 2019, portant à 16,5 milliards le total du quinquennat 2015-2019.

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La « conspiration mondiale » selon les nazis. Pas de preuves, juste un dessin.

Cette attribution ne constitue qu’une partie du total de l’opération Atlantic Resolve, lancée en 2014 pour « montrer l’engagement USA pour la sécurité des alliés européens ». Engagement démontré par le transfert continu de forces terrestres, aériennes et navales depuis les États-Unis en Europe orientale, où elles sont accompagnées par celles des plus grands alliés européens, Italie comprise.

En même temps l’Otan monte en puissance avec un nouveau Commandement conjoint pour l’Atlantique, inventant le scénario de sous-marins russes prêts à couler les navires marchands sur les voies transatlantiques, et avec un nouveau Commandement logistique, inventant le scénario d’une Otan obligée de déplacer rapidement ses forces à l’est pour faire face à une agression russe.

Ainsi essaie-t-on de justifier l’escalade des USA et de l’Otan contre la Russie, en sous-évaluant sa capacité à réagir quand elle est dans les cordes. Johnson, qui compare Poutine à Hitler, devrait se rappeler comment finirent les armées de Hitler quand elles envahirent la Russie.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

[1] “Oral evidence from Boris Johnson at the House of Commons”, by Boris Johnson, Voltaire Network, 21 March 2018.

[2] “Boris Johnson and Jens Stoltenberg Joint press point”, by Boris Johnson & Jens Stoltenberg, Voltaire Network, 19 March 2018.

http://www.voltairenet.org/article200358.html

[RussEurope-en-Exil] Trèbes et l’attentat de trop, par Jacques Sapir

Billet invité

L’attentat islamiste survenu le vendredi 23 mars aura donc fait quatre morts et de nombreux blessés. Le terroriste à lui même était abattu. Un attentat de plus dira-t-on, et un attentat de trop. Mais il y a dans cette attaque, menée par un criminel qui revendiquait son appartenance à DAECH quelque chose de plus. Nous sommes nombreux à être sous le choc du sacrifice exemplaire du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, qui s’était proposé en otage au terroriste pour sauver des vies, et que ce même terroriste n’a pas hésité à abattre froidement. Il y a, dans ce geste d’humanité de la part du lieutenant-colonel Beltrame, chef exemplaire qui avait préparé ses hommes à ce type de prise d’otages, quelque chose qui dépasse notre simple condition humaine et qui impose le respect. Cet homme a marché à la mort les yeux ouverts pour que d’autres vivent. A rebours, il y a dans l’a-humanité du terroriste quelque chose qui nous révulse et nous horrifie. Cet homme a tué quatre autres hommes de sang-froid et en a blessé de nombreux autres. La comparaison des deux est donc terrible. Elle est aussi fortement symbolique. Cette confrontation entre deux mondes, entre deux images du monde, va marquer les esprits.

L’attentat de trop ?

Car, cet attentat ne survient pas n’importe quand. Nous sommes en France, en mars 2018, soit près de 6 ans après les meurtres de Merah, trois ans après le massacre de Charlie-Hebdo, 30 mois après celui du Bataclan, 21 mois après celui de la Promenade des Anglais à Nice. Cette litanie est terrible. Elle l’est d’autant plus que nous voyons ce gouvernement et ce Président, Emmanuel Macron, s’éloigner chaque jour un peu plus de la notion d’état de droit et de démocratie, comme on a pu le constater dans les affaires universitaires de Toulouse ou de Montpellier, comme on le constate avec le projet de loi liberticide sur les « fake news », comme on le constate encore avec le démantèlement et la vente à l’encan des services publiques.

Les français ont, et à juste titre, le sentiment d’être abandonnés aux appétits toujours plus immodérés de la « finance » alors qu’on les massacre. Et, les deux sont liés. La politique économique et sociale d’Emmanuel Macron a pour pendant logique sa volonté de ne rien faire face au terrorisme islamiste, car le sentiment de peur est probablement le meilleur rempart, du moins le croit-il, contre la colère sociale. Il y a, de manière inconsciente ou consciente, une instrumentalisation du danger par un pouvoir qui est aujourd’hui de plus en plus discrédité. Cette complaisance vis-à-vis de l’islamisme, c’est à dire les dérives génocidaires de l’Islam, s’enracine aussi dans la politique à courte vue qui veut, par le clientélisme et le népotisme, acheter une forme de paix sociale. C’est ce qui justifie ses déclarations, dénonçant certes les « crimes », mais les mettant sur le même pied que les formes extrêmes de la laïcité. C’est ce qui justifie aussi les déclarations scandaleuse du gouvernement par rapport au texte de « l’Appel des 100 » qui a été récemment publié dans Le Figaro[1].

Le mythe de l’islamophobie

Cette volonté de ne rien faire, de ne pas prendre les mesures qui s’imposent, elle est justifiée au nom du risque de « stigmatisation » d’une minorité, la minorité pratiquant la religion musulmane. On parle alors d’islamophobie, mais ceci est un mythe. Car, toute religion peut être contestée et détestée. En réalité, le véritable problème serait la montée d’actes « antimusulmans ». Que ce risque puisse potentiellement exister est une réalité qu’il ne faut pas nier. Mais, que ce risque existe réellement dans la France d’aujourd’hui et soit dominant est, à tout le moins, une large exagération, voire un demi-mensonge. Il faut en effet avoir les chiffres en tête.

Tableau 1

Comparaison des actes antisémites et antimusulmans en

2016 et 2017

2016 2017
Action contre les musulmans 67 72
Menaces contre les musulmans 118 59
Total 185 131
Actions contre les juifs 77 97
Menaces contre les juifs 258 214
Total 335 311
Actions autres 84 85
Menaces autres 524 433

Chiffres collationnés par le Service Central du Renseignement Territorial (SCRT).

La véracité totale de ces chiffres peut être discutée. On peut penser que certaines personnes, victimes d’une agression, ne vont pas la déclarer, ou qu’à l’inverse d’autres « sur-déclarent » une agression. Mais, ces chiffres existent. Ils montrent que si une minorité est aujourd’hui victime d’agressions et de menaces, ce sont les français pratiquant la religion juive, ou considérés comme tels, bien plus que les musulmans. Si l’on rapporte ces chiffres à ce que pèsent ces minorités dans la population, le constat n’en est que plus accablant.

Agir

Il convient donc de dire et de redire une réalité en France : s’il existe un sentiment (et des actes) antimusulmans, ce sentiment et ces actes restent très limités, et probablement de 8 à 10 fois inférieurs (par rapport au nombre dans la population) de ce que subissent les français pratiquant la religion juive. Ce sentiment ne peut donc être invoqué pour ne pas prendre les mesures qui s’imposent face à l’islamisme. Or, sur ce point, très peu a été fait depuis 2015. Le nouveau gouvernement et notre nouveau Président n’ont pas pris la mesure du danger, et ce probablement parce qu’ils cherchent à instrumentaliser le péril islamiste par rapport à le situation économique et sociale.

Sur ce point il convient de répéter une vérité : la pratique d’une religion est libre en France, et ce quelle que soit cette religion, du moment que cette pratique se fait dans le cadre du respect des lois.

Les mesures face à l’islamisme sont connues, et j’en ai parlé à de multiples reprises ; certaines de ces mesures exigeraient néanmoins une adaptation de notre législation :

  1. fermeture des mosquées où la haine est prêchée, expulsion des imams « prêcheur de haine » s’ils sont étrangers, interdiction de prêche s’ils sont français.
  2. Interdiction de organisations appelant au non-respect des règles constitutionnelles, et en particulier aux règles d’égalité entre hommes et femmes. Cela concerne les organisations dites « culturelles » mais qui sont en réalité cultuelles d’obédience salafiste ou wahhabite mais aussi certaines associations liées aux frères musulmans.
  3. Interdiction de la propagande appelant au non-respect des règles constitutionnelles, que cette propagande soit par moyens vidéo, par écrit, ou par des signes ostentatoires comme l’habillement.

Ce qui s’est passé le vendredi 23 mars dans une banlieue de Carcassonne n’a pas fini d’agiter les esprits. Mais, il faut aujourd’hui agir. La confrontation entre le sublime et l’horrible, si elle reste en l’état, est grosse d’un affrontement bien plus massif, bien plus généralisé. Le gouvernement a encore les moyens de l’empêcher, mais il n’a plus beaucoup de temps…

[1] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/03/19/31003-20180319ARTFIG00299-l-appel-des-100-intellectuels-contre-le-separatisme-islamiste.php

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