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Les sept péchés capitaux de l’Europe

22 mai 2019

Les sept péchés capitaux de l’Europe

L’Europe (l’Union européenne) a la migraine. L’une de ses principales composantes (l’Angleterre) se dispose à la quitter, ses composantes orientales ex-communistes se rebellent au nom de leur liberté fraîchement acquise, sa croissance économique est au plus bas, y compris en Allemagne… L’Europe n’arrive pas à maîtriser les flux d’immigrants en provenance d’outre-Méditerranée. Enfin, elle est devenue le terrain de jeu des principales puissances de la planète, les États-Unis et la Chine, qui usent de ses divisions pour s’emparer de ses marchés, de ses entreprises et de son savoir-faire.

Faut-il s’étonner dans ces conditions de la poussée des partis « eurosceptiques » dans la plupart des pays de l’Union ?

L’Union européenne, dont les prémices remontent à soixante-dix ans, peut se flatter de nombreux succès et par-dessus tout d’une situation de paix exceptionnelle par sa durée. L’Europe de l’Ouest jouit aussi d’une aisance enviable, sans équivalent dans le monde si l’on met à part quelques pays comme le Japon, la Corée, Taiwan, Singapour, le Canada ou encore l’Australie… Elle le doit à l’effort renouvelé des quarante générations de femmes et d’hommes du précédent millénaire qui ont bâti des communautés nationales fondées sur le droit, la confiance et la solidarité.

Les inquiétudes actuelles tiennent à la crainte de dilapider ces acquis millénaires dans une Union européenne plus que jamais sous tension, du fait de ses dissensions internes et de son impuissance face aux défis extérieurs. On peut nier ces inquiétudes et traquer les partis politiques qui ont le front de s’en servir, de la même façon qu’on casserait un thermomètre pour ne pas voir une montée en température. C’est une approche « optimiste » mais stérile et vaine.

On peut aussi poser un diagnostic sans tabous sur la construction européenne et ses points faibles, en vue d’en tirer un protocole de soins salvateur. C’est une approche « pessimiste » mais constructive. Engageons-nous donc dans cette voie et demandons-nous quels sont les malentendus à l’origine de la crise européenne. Nous en avons distingué sept, comme les péchés capitaux du catéchisme d’antan : (1)l’Europe a été créée pour faire la guerre (froide), (2) elle s’est soumise à Washington, (3) elle prétend effacer les nations, (4) elle n’a généré aucune solidarité entre les citoyens des différents États, (5) elle s’est construite sur une idéologie (néo)libérale, (6) elle tourne le dos à sa diversité culturelle, (7) elle privilégie l’accessoire à l’essentiel.

Joseph Savès et André Larané

1/ L’Europe a été créée pour faire la guerre (froide)

Caressée par maints rêveurs, de Victor Hugo à Aristide Briand, l’idée européenne a été réactivée par Winston Churchill, à Zurich le 19 septembre 1946, et reprise au vol en mars 1947 par le Congrès américain qui se déclara « favorable à la création des États-Unis d’Europe dans le cadre des Nations Unies ».

On était alors en pleine guerre froide. L’URSS de Staline se dotait de la bombe thermonucléaire. La Chine, l’Indochine et la Corée étaient sur le point de tomber sous sa tutelle. Berlin allait faire l’objet d’un blocus et chacun craignait une troisième guerre mondiale entre les deux Super-Grands, États-Unis et URSS.

En rapprochant les pays ouest-européens, Washington souhaitait donc allumer un contre-feu face à la menace soviétique. Mais dans une Europe occidentale où les communistes pesaient jusqu’à 25% du corps électoral (France, Italie), on préféra se convaincre que la construction européenne avait avant tout vocation à réconcilier ses peuples. Cette fable innocente prévaut encore aujourd’hui.

Dans les faits, quand la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) fut créée le 9 mai 1950, cinq ans après la fin du nazisme, il était bien évident que l’Allemagne meurtrie, honteuse, occupée et divisée était pour plusieurs générations hors d’état de reprendre les armes. Ses voisins avaient tout autant perdu l’envie de replonger dans la guerre. De même que Waterloo (1815) avait inauguré un siècle de paix à peine altéré par quelques guerres brèves et limitées, on pouvait raisonnablement espérer un nouveau siècle de paix avec ou sans union politique de l’Europe.

C’est à nouveau le contexte international, le soulèvement de Budapest et la crise de Suez (1956), qui ont permis le traité de Rome l’année suivante. En réactivant la menace soviétique et surtout en démontrant la faiblesse de la Grande-Bretagne et de la France face aux deux Super-Grands, ces crises ont levé les objections de la France au projet de Marché Commun.

La chute du communisme européen en 1989-1991 a remis en question les prémices de l’Europe. La menace soviétique a disparu et la Russie en format réduit qui a succédé à l’URSS s’est montrée soucieuse de seulement protéger les russophones.

C’est dans ce contexte apaisé que l’OTAN et les pays de l’Union européenne ont pris le parti de faire la guerre pour la première fois de leur histoire, en intervenant en Yougoslavie puis en déstabilisant le Caucase et l’Ukraine.

On peut y voir la démonstration que c’est la guerre froide qui assurait la paix en Europe… et poussait les Européens à s’unir. Sitôt qu’elle a pris fin, par KO de l’URSS, l’Europe est redevenue une terre de conflits et de tensions.

2/ L’Europe s’est soumise à Washington

La construction européenne a été rendue possible par le soutien des États-Unis et jusqu’à la chute de l’Union soviétique, ce soutien n’a pas fait défaut. Il s’est aussi accommodé de quelques dissidences : le général de Gaulle ne s’est pas privé de dénoncer l’intervention américaine en Indochine et, dans un souci d’indépendance, il a même suspendu la participation de la France au commandement de l’OTAN.

Il est vrai que l’Amérique flamboyante de l’après-guerre suscitait attirance et fascination jusque chez ses adversaires du camp communiste. Le contexte a changé dans les années 1990 quand s’est effondrée la menace soviétique et que les États-Unis sont apparus comme une économie déclinante face à la percée de la Chine. Misant dès lors sur sa puissance militaire, le gouvernement américain est devenu un facteur d’instabilité : extension de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, blocus de l’Irak, déstabilisation de l’Iran etc.

En 2003, le gouvernement français s’est une dernière fois permis d’apporter la contradiction au gouvernement américain quand celui-ci s’est mis en tête d’envahir l’Irak. Quinze ans plus tard, il n’est plus question de s’opposer à l’Oncle Sam. L’Europe suit les États-Unis quoi qu’ils fassent et quoi qu’il lui en coûte : diabolisation de la Russie, soutien à l’Arabie dans son agression du Yémen… Elle s’est même couchée quand le président Trump a unilatéralement déchiré l’accord de Paris sur le climat et le traité de Vienne avec l’Iran.

Plus grave que tout, l’Europe s’est soumise au droit intérieur américain en acceptant que soient sanctionnées les entreprises qui viendraient à commercer avec l’Iran. C’est du jamais vu en matière de servitude volontaire de la part d’États naguère indépendants et respectés. « Si nous acceptons que d’autres grandes puissances, y compris alliées, y compris amies dans les heures les plus dures de notre histoire, se mettent en situation de décider pour nous notre diplomatie, notre sécurité, parfois en nous faisant courir les pires risques, alors nous ne sommes plus souverains, » a reconnu Emmanuel Macron à Aix-la-Chapelle, le 10 mai 2018. La conclusion est sans appel et c’est donc le président qui le dit : nous ne sommes plus souverains !

L’Europe, vache à lait des Gafa

Aujourd’hui, les Gafa (Google, Amazon, Facebook, Apple…) pillent impunément les ressources de l’Europe. Ces sociétés de « services » toutes basées outre-Atlantique usent de leur monopole numérique pour rançonner les travailleurs et les consommateurs européens (taxis, hôteliers…) comme les « fermiers généraux » de l’Ancien Régime qui s’étaient appropriés la collecte de l’impôt et en tiraient de juteux profits.

Il serait tout à fait possible de les en empêcher en promouvant nos propres acteurs de l’internet. C’est ainsi que procèdent les Chinois et cela leur permet de demeurer maîtres chez eux. Mais les fonctionnaires et élus européens se l’interdisent car ils ont placé toute leur foi dans la « libre entreprise ». Sauf révolution (improbable), on ne reviendra pas à la « préférence communautaire » des années 1960 et aux politiques intergouvernementales qui ont engendré Airbus et Ariane et défié les monopoles de Boeing et la NASA.

3/ L’Europe prétend effacer les nations

En 1914, au sommet de sa puissance, emportée par un orgueil démesuré, l’Europe a sombré dans une effroyable « guerre de Trente Ans ». D’aucuns en ont rendu responsables les États-Nations. C’est oublier que ceux-ci ont permis aux Européens de bâtir en mille ans une immense civilisation, avec la démocratie en prime. Ces États-Nations ont limité les conflits en permettant à chaque communauté de se développer suivant ses usages et ses mœurs, au contraire de l’empire chinois qui a connu de nombreuses guerres civiles à peu près aussi meurtrières que les guerres mondiales, de la rébellion An Lushan (VIIIe siècle) à la révolution culturelle.

L’Union européenne croit pouvoir faire table rase de son passé, à la différence de la Suisse, par exemple, qui s’est construite dans le respect des différences entre ses cantons. Illustration : en campagne pour la liste présidentielle aux européennes, Nathalie Loiseau plaide pour une « Europe des territoires ». Les territoires ? Des lieux habités par des gens, où les échanges se font avec des billets illustrés par des ponts et des portes sans nom et sans mémoire…

Cette dépersonnalisation de l’Europe vise clairement à gommer l’Europe des nations et des citoyens. Sur les murs du bâtiment Berlaymont qui abrite à Bruxelles la Commission européenne, on voit des cartes d’où les États ont pratiquement disparu au profit des circonscriptions administratives. Les fonctionnaires de Bruxelles ignorent ostensiblement les nations mais débordent d’attentions pour les régions, comtés, départements, communes, corporations, associations etc.

La Commission se fait ainsi un devoir de distribuer à quiconque lui en fait la demande des subventions joliment qualifiées de « fonds européens structurels et d’investissement » (FESI). C’est de l’argent versé à Bruxelles par les différents États et redistribué tous azimuts, pour le financement de ronds-points, de tunnels, de crèches, de musées, d’organisations caritatives etc. Par cette « générosité » faussement innocente et somme toute inutile, l’Union s’immisce dans les politiques nationales et brouille leurs priorités.

La raison voudrait que les FESI soient simplement versés aux États les plus nécessiteux et que l’on s’en tienne là en laissant aux citoyens de chaque État le soin de décider de l’affectation de leurs ressources.

L’illusion impériale

Instruit en histoire, le président Macron a réveillé ses souvenir de l’empire romain comme des empires byzantin, ottoman, mongol ou encore chinois. Il a avancé le souhait que l’Union débouche sur un « Empire européen » ! Un cauchemar en perspective ! La dernière fois qu’une myriade d’États se sont transformés en Empire, ce fut avec l’unification allemande, au XIXe siècle. Divisée en 350 principautés à l’issue des traités de Westphalie, en1648, l’Allemagne se montra prospère, pacifique et créatrice comme jamais. Réunie sous la forme d’un empire en 1871, elle ne tarda pas à devenir le plus effroyable des États…

Ainsi que le rappelle l’historien Gabriel Martinez-Gros, l’empire est par définition l’antithèse de l’État-Nation. C’est une structure autoritaire, qui fonctionne sur l’arbitraire et l’oppression fiscale, et dont l’oligarchie assure sa domination en divisant les populations, avec au final une société sclérosée. Quel citoyen pourrait en rêver ?

4/ L’Europe n’a généré aucune solidarité entre ses citoyens

La construction européenne n’a créé en soixante-dix ans aucune solidarité effective par-dessus les États. En pratique, dans leur vie quotidienne, les Français ne sont pas plus solidaires des Allemands et des Roumains que des Mongols ou des Sénégalais. En matière sociale, fiscale ou civile, les Européens ne partagent strictement rien entre eux et sont même dans plusieurs domaines en concurrence les uns avec les autres.

Il y a aujourd’hui plus de liens entre un habitant d’un bidonville de Mayotte et un bourgeois de Strasbourg qu’entre ce dernier et son voisin de Fribourg-en-Brisgau, si proches qu’ils soient par les mœurs et le mode de vie. Les Strasbourgeois acceptent sans maugréer de financer des aides sociales à destination des Mahorais. Mais on a vu par contre les Fribourgeois et les autres Allemands se soulever avec colère quand il a été envisagé en 2015 d’aider les Grecs victimes de la crise.

L’union monétaire et la libre circulation des capitaux ne compensent pas l’absence de solidarités sociales et humaines. Au contraire, elles exacerbent les conflits entre les citoyens des différents États. C’est ainsi que les paysans français encaissent aujourd’hui de plein fouet la concurrence de l’agro-industrie allemande sans pouvoir se défendre et l’actuel président de la Commission européenne a pu gouverner pendant dix-huit ans le Luxembourg en « pompant » à son seul profit les ressources fiscales des groupes américains installés en Europe.

Notons que les aides aux États les plus pauvres (Roumanie, Bulgarie…), justifiées et nécessaires, ne créent pas davantage de solidarité que l’aide de l’Europe à l’Afrique. Si elles sont mal gérées, elles peuvent induire une situation de dépendance et nourrir les réseaux mafieux et la corruption.

5/ L’Europe s’est construite sur une idéologie (néo)libérale

L’Europe est née en 1950 sur un projet de coopération économique. Rien de plus normal. À mesure qu’elle a grandi, elle a eu soin  d’abattre les barrières douanières et les entraves aux échanges. Normal aussi. Elle s’est aussi associée aux négociations initiées par les États-Unis sous le nom de Kennedy Round(1964-1967) en vue de faciliter les échanges internationaux. Normal également. On est ici dans une démarche pragmatique qui réunit des États souverains également développés.

Un changement s’est produit à la fin des années 1970, avec d’une part la fin de l’expansion d’après-guerre (les « Trente Glorieuses »), d’autre part l’émergence d’une idéologie néolibérale (Milton Friedmann, Friedrich Hayek…) qui n’a plus rien de pragmatique et soutient mordicus que « l’actionnaire sait mieux que quiconque ce qui est bon pour l’entreprise » (Jack Welch, General Electric), « l’État n’est pas la solution à notre problème, l’État est le problème » (Ronald Reagan, président américain) et « le libre-échange, c’est la paix »(Pascal Lamy, président de l’Organisation mondiale du commerce).

À la différence des autres dirigeants de la planète (Américains, Chinois, Japonais…), les Européens se sont convertis sans réserve à la nouvelle religion. Ils ont multiplié les accords de libre-échange dissymétriques (Japon, Chine, États-Unis…) en ouvrant leurs marchés et leurs capitaux sans s’assurer de la réciproque. Il s’en est suivi une perte de marchés et surtout de savoir-faire dont le dernier exemple est le rachat du géant allemand de la robotique, Kuka, par une société chinoise inconsistante mais grassement financée par Monsieur Xi (Xi Jinping).

Fidèles à leur foi, les dirigeants européens ont aussi prohibé toute forme de dirigisme étatique et de coopération intergouvernementale. De fait, depuis la mise en route de l’Acte unique (libre circulation des marchandises et des capitaux) et de la monnaie unique en 1988, l’Europe n’a plus aucune réalisation à son actif, comparable à Airbus (1970), l’Agence spatiale européenne (1975), Erasmus (1985) etc. L’Europe est en panne. Toute son énergie est vouée à la défense de la monnaie unique envers et contre tout, cependant que l’industrie qui a fait la richesse du continent s’étiole, s’évanouit ou s’évade.

Le néolibéralisme est au libéralisme ce que le marxisme-léninisme fut au socialisme, une extrapolation monstrueuse et mortifère. On n’en sort pas impunément et c’est en vain que certains Européens réclament la « préférence communautaire » sur les importations et les contrats publics. Il faut dire qu’il est plus avantageux à titre individuel d’importer un produit de Chine au prix de 20 et de le revendre 90 plutôt que de le fabriquer en Europe au prix de 50 et de le revendre 100.

6/ L’Europe tourne le dos à sa diversité culturelle

Art nouveau, Art déco… Jusque dans les années 1920, l’Europe a donné le la à la culture. Surmontant les divergences politiques et même les conflits, les Européens ont tissé entre eux des rapports étroits et féconds. Dès le XIIe siècle, les étudiants voyageaient sans doute davantage que les étudiants Erasmusdu XXIe siècle ! Il s’ensuit que chez les grands créateurs, Shakespeare, Mozart, Goethe, Hugo… l’inspiration était européenne avant que d’être nationale. Quel Français écrirait aujourd’hui un hymne à la culture allemande (ou italienne ou espagnole) comme autrefois Mme de Staël ou plus près de nous François Mitterrand ?

Nous n’en sommes plus là. Toutes les références culturelles communes aux Européens viennent d’outre-Atlantique, y compris les acteurs de cinéma et la musique. Ces références sont véhiculées par l’anglais international ou globish« À Bruxelles, c’est le globish qui règne en maître, une forme appauvrie à l’extrême de la langue de Shakespeare qui permet à tout le monde de communiquer sans problème », écrit Jean Quatremer, ex-européiste (Les Salauds de l’Europe). Faut-il s’en féliciter ? « La langue n’est pas neutre, rappelle Jean Quatremer. Elle véhicule des valeurs et des concepts et, surtout, seule la langue de naissance permet de communiquer au plus près de sa pensée : ce n’est pas un hasard si un Américain, un Chinois ou un Japonais ne négocie jamais dans une autre langue que la sienne »

Faut-il malgré tout se résigner à la domination de l’anglais ? Serait-ce le prix à payer pour la réconciliation des peuples ? Ce serait un bien mauvais calcul…

Dans quelques années, deux décennies au plus, nous disposerons avec internet d’outils de traduction instantanés d’une extrême fiabilité qui rendront inutile le recours à l’anglais international, y compris à l’oral. Il suffira à chacun de s’équiper d’une oreillette et de tendre son mobile vers son interlocuteur pour que chacun puisse parler et entendre dans sa langue maternelle. L’apprentissage des langues cessera d’être une obligation et redeviendra un pur plaisir. Les Japonais et quelques autres peuples demeurés fidèles à leur langue pourront alors pleinement jouir de leur avantage sur ceux qui auront fait le choix du plus petit dénominateur commun.

7/ L’Europe privilégie l’accessoire à l’essentiel

L’union fait la force, a-t-on coutume de dire. À condition que tous tendent vers le même objectif, faudrait-il ajouter. Autrement, l’union peut mener à la paralysie. C’est ce qui est arrivé à la Pologne au XVIIIe siècle à cause d’une mesure constitutionnelle d’une rare stupidité, le liberum veto, qui permettait à un quelconque député de la Diète de bloquer une loi. En conséquence, les voisins de la Pologne ne se faisaient pas faute de corrompre tel ou tel député pour affaiblir le pays.

De la même façon, en Europe, les intérêts égoïstes de tel ou tel pays viennent régulièrement entraver les intérêts de l’Union. C’est en particulier le cas en matière de fiscalité indirecte, de politique commerciale et de politique étrangère, des domaines dans lesquels est requise l’unanimité des États membres.

En matière de fiscalité indirecte, l’Union est devenue une jungle, chaque État faisant du moins-disant pour attirer chez lui les sièges des grandes sociétés sans qu’il soit possible d’y mettre bon ordre. La Chine a pu bloquer des décisions qui visaient à limiter son pouvoir de nuisance en faisant pression sur la Grèce ou le Portugal, des pays devenus dépendants de ses investissements. Les États-Unis ont pu bloquer la prétention du président Macron de taxer les Gafa (géants de l’internet) en menaçant simplement l’Allemagne de surtaxer ses voitures. Dans la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, l’Europe, paralysée par ses divisions, figure aux abonnés absents. Le vainqueur ramassera les morceaux.

En matière de diplomatie, les divisions sont encore plus nettes. Pendant les guerres de Yougoslavie (1992-1995), l’Allemagne et la France se sont rangées dans des camps opposés, la première soutenant la Croatie, la seconde la Serbie. À l’ONU et sur le terrain, les Européens étalent régulièrement au grand jour leurs divisions sur les enjeux israélo-arabes, africains, russes etc. Ainsi la France est-elle seule à combattre le djihad dans le Sahel cependant que Polonais, Baltes et Suédois préparent fébrilement leur revanche sur la Russie.

L’immigration et les questions intérieures affectent aussi les relations entre les États, pas seulement entre Européens de l’Est et de l’Ouest. En février 2019, Paris a ainsi rappelé son ambassadeur à Rome, un acte d’hostilité inouï entre deux « alliés » et partenaires aussi proches !

Là-dessus viennent se greffer les déclarations méprisantes de certains responsables allemands à l’égard de leurs partenaires, qu’il s’agisse de la Grèce ou… de la France. Un vice-chancelier a suggéré que la France renonce à son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU cependant que la dauphine de la chancelière exige que le Parlement européen quitte Strasbourg pour Bruxelles (pourquoi pas ? Mais à condition que la Banque centrale européenne quitte Francfort pour Strasbourg !).  Démuni face à cet état de désunion, le président Macron détourne l’attention en dénonçant les « nationalismes ». C’est une rhétorique qui date. On la rencontrait déjà sous la plume de l’écrivain collaborationniste Drieu la Rochelle qui opposait le « nationalisme tardif des jeunes peuples » à la « nouvelle Europe ».

Conscients de leur impuissance dans les domaines régaliens (fiscalité, diplomatie, commerce), les Européens se rattrapent par un surcroît d’activité dans les domaines subalternes : droit civil, droit du travail, environnement, normes etc. Comme si l’uniformisation des règles allait rendre les Européens plus semblables et plus malléables. Cette orientation est en contradiction avec la belle devise de l’Europe : « Unie dans la diversité ». Elle est surtout en rupture avec le principe de subsidiarité inscrit dans tous les traités depuis 1957…

La subsidiarité signifie qu’une entité ne doit s’occuper que des missions dont les entités de rang inférieur sont incapables. Ainsi l’Union ne devrait-elle s’occuper que de ses relations avec le monde extérieur ainsi que de la protection des frontières. Elle devrait garantir la préférence communautaire concernant les biens et services ainsi que les contrats publics. Enfin, elle devrait veiller à l’équité dans les relations commerciales entre les États membres et sanctionner par exemple les États comme l’Irlande qui pratiquent le dumping fiscal ou les États comme l’Allemagne qui privilégient à tout va leurs exportations en sacrifiant leurs investissements intérieurs et déséquilibrant l’économie des pays clients. Tout le reste, environnement, éducation, droit du travail, droit civil et pénal, sécurité intérieure… ne devrait relever que des États et des citoyens (au moins dans un premier temps). Nous en sommes loin.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-26 22:05:0
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COMMENT LA FINANCE A CAPTURÉ L’ÉCONOMIE ET COMMENT LA REMETTRE À SA PLACE ?

COMMENT LA FINANCE A CAPTURÉ L’ÉCONOMIE ET COMMENT LA REMETTRE À SA PLACE ?

23 avril 2019 – Posté par Alain Grandjean – ( 0 ) Commentaires

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couv-fascination-ogre-scialom

L’économiste Laurence Scialom[1] vient de publier La fascination de l’ogre (chez Fayard), un essai sur la capture[2] de l’économie par le secteur financier. J’en recommande vivement la lecture ainsi que son interview par Romaric Godin. Laurence est une scientifique engagée ; elle s’est battue contre l’imposture de la loi de séparation bancaire (qui n’a rien séparé du tout , voir dans le blog la série des posts à ce propos), promesse de campagne majeure de François Hollande (exprimée lors du discours du Bourget) et non tenue. Cette affaire a bien montré non seulement le pouvoir considérable du système financier sur l’Etat, mais aussi sa capacité à enfumer au sens strict la conscience collective, notamment en créant une complexité artificielle qui rend inaccessible à la plupart d’entre nous les questions financières.

C’est cette puissance exorbitante que Laurence Scialom met en évidence, en s’appuyant sur un corpus d’articles scientifiques étayant solidement sa démonstration.

Ce livre réussit donc le tour de force de nous :

  • expliquer clairement les maux de la finance contemporaine : accroissement des inégalités sociales, normes de gestion des entreprises les poussant au court-termisme, risques systémiques, conflits d’intérêt etc. ;
  • montrer le rôle de la théorie économique néolibérale dans la justification et la construction de cette domination financière, d’autant plus choquant qu’elle ne résiste en rien au moindre test empirique ;
  • détailler les mécanismes de cette « capture » ;
  • proposer une réforme de l’enseignement de la finance ;
  • et pour finir de fournir des pistes convaincantes pour mettre le holà à cette capture.

La capture contre la nature

Je dirai ici juste un mot sur les liens pas toujours apparents entre la capture de l’économie par la finance et celle du financement de la transition écologique.

1 La financiarisation de l’économie est un obstacle majeur à la prise en compte du long terme donc des questions écologiques, tant dans le monde de la finance que dans celui des entreprises. Plus généralement, rien n’empêche vraiment aujourd’hui cette finance (et en particulier le « shadow banking », soumis à très peu de contraintes) de financer la destruction de la planète, au motif que son rôle est de financer l’économie.

2 Les périodes de crises que la finance dérégulée peut  engendrer aggravent la situation ; dans ces moments il s’agit de « sauver les meubles » ; rien d’autre ne compte.

3 L’aggravation des inégalités sociales (due en particulier à la financiarisation de l’économie) et le niveau exorbitant de certaines rémunérations dans le secteur financier, rendent d’autant plus difficile la lutte contre le changement climatique[3] . Or cette lutte est indispensable car la crise écologique sera elle-même porteuse d’atteintes lourdes aux conditions de vie des plus défavorisés.

4 La montée du pouvoir de la finance s’est accompagnée du désarmement de l’Etat. Le sociologue Benjamin Lemoine[4] a montré comment la dette publique s’est imposée comme la contrainte suprême qui justifie toutes les politiques d’austérité budgétaire et qui place les États sous surveillance des marchés financiers et des agences de notation. L’Etat et les entreprises publiques n’arrivent plus à investir suffisamment (voir notre dossier « libérer l’investissement vert » et notre livre à paraître).

5 Ce désarmement est financier mais aussi humain : les services de l’Etat ne résistent pas à la toute-puissance des lobbys, n’arrivent plus à incarner une orientation claire en matière de transition écologique (les intérêts des lobbys étant divergents, chacun cherche à préserver son terrain de jeu). Ils n’arrivent plus à préserver les intérêts de l’Etat (tant dans les privatisations, qui sont favorisées pour des raisons budgétaires et mal négociées faute de moyens humains , que dans les concessions et autres partenariats publics privés[5]).

5 La complexité construite de manière délibérée par la finance rend les enjeux de verdissement de la dite finance très difficiles d’accès. Si l’on peut se féliciter de la montée en puissance de la finance verte à Bruxelles, au sein du réseau des Banques Centrales pour verdir le système financier, il faut reconnaître que la technicité des débats et le poids des acteurs financiers sont tels que ces travaux pourraient eux aussi aboutir à  des dispositifs inefficaces.

Plus que jamais donc il est important que nos concitoyens prennent une claire conscience des causes doctrinales et organisationnelles de l’impuissance de l’Etat à agir vite et bien pour limiter l’ampleur des catastrophes en cours. Sinon, il est à craindre que les revendications se multiplient, la violence s’accroisse mais sans effet réel faute d’un diagnostic pertinent et, dès lors, de propositions de mesures adaptées.

Alain Grandjean

Notes

[1] Laurence Scialom est professeure à l’Université Paris Nanterre. Elle est membre du
conseil scientifique de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et de la commission consultative épargnants de l’Autorité des marchés financiers (AMF),
responsable du pôle régulation financière du think tank Terra Nova et membre qualifiée de l’ONG Finance Watch.
[2] Voir aussi son article pour Finance Watch et le livre « La capture, Où l’on verra comment les intérêts financiers ont pris le pas sur l’intérêt général et comment mettre fin à cette situation ». Christian Chavagneux et Thierry Philipponnat,  La découverte, 2014
[3] En simplifiant, la taxe carbone est vécue comme une injustice de plus ; et sa redistribution n’est pas envisageable pour des raisons de doxa budgétaire, voir point 5
[4] L’ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché. La découverte – 2016.
[5] Les PPP sont un moyen de faire réaliser et financer par le privé des opérations devenues non finançables par l’Etat ou les collectivités territoriales. Mais l’expérience montre qu’ils sont malheureusement souvent faits au détriment du donneur d’ordre…

https://alaingrandjean.fr/2019/04/23/finance-a-capture-leconomie-remettre-a-place/

Mali : Présentation des groupes terroristes (2/2)

Mali : Présentation des groupes terroristes (2/2)

L’augmentation des tensions au Mali et l’activité croissante des groupes djihadistes semblent indiquer un maintien prolongé des forces internationales dans le pays. Aux difficultés politiques s’ajoutent les rapports ethniques complexes et les problèmes d’identifications des différents groupes djihadistes qui sévissent dans le pays. Face à une certaine illisibilité il convient de présenter brièvement ces entités. Entre État Islamique et Al-Qaïda, ces multinationales djihadistes ont des ramifications au Sahel.

L’État Islamique s’implante dans le Sahara

L'État islamique dans le Grand Sahara recrute ses membres parmi les populations peuls et touaregs locales
L’État islamique dans le Grand Sahara recrute ses membres parmi les populations peuls et touaregs locales

La seconde organisation djihadiste connue au Mali est l’État Islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Filiale de Daesh dans le Sahel, l’EIGS est resté longtemps assez mystérieux. C’était la volonté de la “maison mère” djihadiste de ne pas prioriser le théâtre malien comme axe de propagande. Son dirigeant local est Adnan Abu Walid al-Sahraoui. Il est l’ancien porte-parole du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Suite à la fusion du MUJAO avec la katiba des Enturbannés, il rejoint Al-Mourabitoune en 2014.

En 2015, al-Sahraoui annonce qu’Al-Mourabitoune se rallie à l’organisation État Islamique. Mohktar Belmokhtar, émir du groupe, réfute cependant la déclaration d’Al-Sahraoui. Mohktar Belmokhtar prête de nouveau allégeance au chef des Talibans auxquels sont inféodés les membres d’Al-Qaïda. Il promet également fidélité à Ayman Al-Zawahiri, le dirigeant officiel de l’organisation djihadiste. Ainsi, seule une partie d’Al-Mourabitoune fait sécession et rejoint les rangs de Daesh.

L’EIGS, un groupe actif…

Al-Sahraoui dirige une troupe de 100 à 200 combattants qui sont présents dans tout le Mali et les pays voisins. Ses membres sont majoritairement touaregs, peuls, sarahouis et nigériens. Le nom même de leur chef semble indiquer qu’il serait né dans l’actuel Sahara occidental, région Sud du Maroc qui revendique son indépendance. L’activité du groupe djihadiste se concentre majoritairement autour de la zone des trois frontières (Mali, Burkina Faso et Niger). L’organisation État Islamique est par exemple responsable de la mort de soldats américains et nigériens en octobre 2017.

Bien qu’al-Sahraoui ait quitté Al-Mourabitoune en raison de désaccords stratégiques, politiques ou religieux, les relations entre concurrents djihadistes au Mali ne sont pas mauvaises. Il existe même des coopérations fréquentes entre groupes de différentes organisations. Ainsi, les affrontements entre Al-Qaïda et Daesh en Syrie ne représentent pas d’obstacle à leur coopération au Mali et même dans tout le Sahel.

… qui agit dans un relatif anonymat 

L’État Islamique dans le Grand Sahara souffre d’un manque de mise en avant de la part de sa maison mère. Cela s’explique en partie par une forte activité de l’État Islamique d’Afrique de l’Ouest, ancien Boko Haram. La secte dirigée par Abou Musa’ab Al-Barnawi est très présente autour du Lac Tchad et peut donc frapper au Tchad, au Niger, au Cameroun ou encore au Nigéria. Les effectifs sont, de plus, beaucoup plus importants que la filiale sahélienne. Al-Barnawi aurait sous ses ordres plus d’un millier de combattants.

Le groupe djihadiste pâtit également d’un manque de communication claire. Al-Sahraoui prêtait allégeance à Daesh en mai 2015 mais ce ne fut confirmé par l’Amaq (organe de propagande de l’organisation) qu’en octobre 2016. L’actuel dirigeant de l’organisation État Islamique, Abu Bakr Al-Baghdadi, a même officialisé sa nouvelle filiale au Sahel le 30 avril 2019.

Une base terroriste résiliente aux coups 

A ce relatif anonymat s’ajoutent deux revers pour l’EIGS. Tout d’abord, un fidèle lieutenant d’Al-Sahraoui aurait été tué par un raid de la force Barkhane en 2018. Mohammed Ag Almouner était le responsable de l’embuscade contre les soldats américains et nigériens en 2017. Enfin, le Sultan Oud Bady, qui commandait une katiba de Daesh dans le Sud algérien, impliqué dans des attaques au Mali, s’est rendu aux autorités d’Alger en août 2018.

Cela n’empêche en revanche pas les djihadistes de pouvoir provoquer des dégâts parfois considérables et de mettre au point des attaques complexes. C’est le cas notamment des combats du 15 mai à Tongo Tongo (Niger). Les djihadistes ont attaqué la prison de Koutoukalé et ont attiré les forces nigériennes dans une embuscade. Le bilan pour l’armée nigérienne est lourd, 28 morts. Les témoignages feraient état de « plusieurs centaines d’hommes lourdement armés » dans les rangs djihadistes. Cela prouve la formidable capacité de résiliences des groupes armés terroristes (GAT) dans le Sahel. En résulte un véritable casse-tête pour les autorités africaines, françaises et surtout pour la population.

Sources

-“Huitième rapport du secrétaire général sur la menace que représente l’EEIL (Daesh)”, Conseil de Sécurité des Nations Unies, 1er février 2019, (https://www.un.org/sc/ctc/wp-content/uploads/2019/02/N1901938_FR.pdf)

-“La menace de l’”Etat islamique dans le Grand Sahara”, France Info, 03 Nobembre 2017, (https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/politique-africaine/la-menace-de-l-etat-islamique-dans-le-grand-sahara_3059785.html)

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations internationales.

Mali : Présentation des groupes terroristes (1/2)

Mali : Présentation des groupes terroristes (1/2)

L’augmentation des tensions au Mali et l’activité croissante des groupes djihadistes semblent indiquer un maintien prolongé des forces internationales dans le pays. Aux difficultés politiques s’ajoutent les rapports ethniques complexes et les problèmes d’identification des différents groupes djihadistes qui sévissent dans le pays. Face à une certaine illisibilité, il convient de présenter brièvement ces entités.

Les Groupes Armés Terroristes (GAT) sont très actifs au Mali
Les Groupes Armés Terroristes (GAT) sont très actifs au Mali

En mars 2017, différentes organisations djihadistes officialisent leur coopération en présentant une nébuleuse terroriste au Mali : Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimeen. Nous la connaissons sous le nom de Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI).

Cinq groupes distincts sont actuellement membres de cette coopération djihadiste au Mali.

Al-Qaïda au Sahel : force Sud d’AQMI au Mali

Numéro deux du GSIM, Yahia Abou el Hammam dirigeait cette filiale Sud d’AQMI. Le chef djihadiste d’origine algérienne est toutefois mort, tué par la force Barkhane près de Tombouctou en février 2019. Son successeur semble pour l’instant inconnu.

Al-Qaïda au Sahel regroupe plusieurs katibas (brigades de combat) autonomes. Il en existe entre quatre et cinq en raison de changement d’allégeance de certains combattants. Trois brigades servent Abou el Hammam de manière certaines : les katiba Tarik Ibn ZiyadYoussef Ibn Tachfin et Al Furqan. Cette dernière est très affaiblie par les interventions de la force Barkhane au Nord de Tombouctou en avril 2019. L’incertitude plane cependant sur la présence de la katiba Al-Ansar dans les rangs d’Al-Qaïda au SahelCette brigade pourrait avoir rallié Ansar-Dine.

Al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar

Le groupe est né d’une fusion entre le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest(MUJAO) de Abderrahmane Ould el-Amar et la katiba des Enturbannés de Mohktar Belmokhtar en 2014. Al-Mourabitoune naît ainsi, en référence à la dynastie des Almoravides qui régna sur le Sahara durant un siècle.

Mokhtar Belmokhtar est l’émir officiel du groupe djihadiste depuis la mort d’Ould el-Amar, en 2014. Il a choisi de rallier AQMI en 2015, organisation qu’il avait quitté en décembre 2012. Ce chef terroriste au Sahel est connu pour la prise d’otage du complexe gazier algérien d’In Amenas en janvier 2013. Actuellement, Belmokhtar se trouverait, selon certaines rumeurs, en Lybie. Il n’y a néanmoins pas de lien de vassalité apparent entre Al Qaïda au Sahel et Al-Mourabitoune, Belmokhtar étant un des favoris en cas de succession du leader d’AQMIAbdelmalek Droukdel.

Un djihadisme touareg malien : Ansar Dine

Ansar Dine est le troisième groupe djihadiste membre du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans. Ses combattants sont majoritairement touaregs. Iyad Ag Ghali dirige les « défenseurs de la foi » (signification d’Ansar Dine). De plus, il est le chef du GSIM. L’objectif de son groupe d’origine est simple, prônant l’instauration de la charia au Mali. L’émir de la katiba se fait néanmoins connaître pour la destruction des mausolées de Tombouctou en été 2012. Ses forces seraient très actives dans le Nord-Mali, en plein Azawad, une zone désertique recouvrant des zones saharienne et sahélienne.

La mystérieuse brigade Serma

Si cette organisation terroriste agit discrètement, elle affronte cependant la force Barkhane en janvier 2019. Cette katiba trouve son origine dans la forêt de Serma au centre du pays, au Sud de Boni. Le groupe armé salafiste djihadiste, fondé en 2012, est composé majoritairement de peuls. En revanche, son chef actuel n’est pas connu.

Le Front de Libération du Macina (FLM) : la katiba la plus active de l’entente djihadiste au Mali

Le FLM, ou Katiba Macina, est un groupe djihadiste très actif dans la région de Mopti. Ses membres revendiquent la création d’une République Islamique du Macina, ancien empire islamique qui existait dans les régions du centre du Mali. Son fondateur se nomme Amadou Koufa, prêcheur peul (ethnie d’agriculteur d’Afrique de l’Ouest). Ancien membre d’Ansar Dine, il fonde la brigade actuelle en 2015. Amadou Koufa serait mort après un raid franco-malien en novembre 2018, information cependant démentie par le FLM.

Le FLM est très actif au Mali et dans le nord du Burkina Faso. Il serait impliqué dans l’enlèvement de deux touristes français dans le nord du Bénin en mai 2019. La cellule à l’origine du kidnapping devait en effet remettre les otages au Front de libération du Macina, au Mali. Les forces spéciales françaises ont mené l’assaut afin d’empêcher le transfert des otages aux djihadistes maliens. Si la libération des otages fut un succès, deux commandos perdirent la vie.

Le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans est donc une véritable nébuleuse djihadiste. Tentaculaire, elle est très active et engendre de nombreux risques sécuritaires au Mali.

Sources :

-“Qu’est-ce que la Katiba Macina, ce groupe terroriste impliqué dans la prise d’otage des Français ?”, LCI, 12 mai 2019, (https://www.lci.fr/terrorisme/video-burkina-faso-qu-est-ce-que-la-katiba-macina-ce-groupe-terroriste-implique-dans-la-prise-d-otages-des-francais-2120906.html)

-“Mali : Pour Paris, il est désormais “vraisemblable” que le chef djihadiste Amadou Kouffa soit encore vivant.”, OPEX 360, 12 mars 2019, (http://www.opex360.com/2019/03/12/mali-pour-paris-il-est-desormais-vraisemblable-que-le-chef-jihadiste-amadou-koufa-soit-encore-vivant/)

-“AQMI et Al-Mourabitoun : la djihad sahélien réunifié ?”, IFRI, Janvier 2017, (https://www.ifri.org/fr/publications/notes-de-lifri/notes-de-lifri/aqmi-al-mourabitoun-djihad-sahelien-reunifie)

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Harold Michoud est étudiant en Master II de Grenoble Ecole de Management. Il s’intéresse particulièrement aux questions de Défense et de gestion de crise dans les relations intern

Algérie : le « Système » dans l’impasse

samedi 25 mai 2019

Algérie : le « Système » dans l’impasse

Cette analyse peut être reprise à condition d’en citer la source 

La lecture des évènements  algériens doit se faire à deux niveaux, le visible et l’invisible.

Les apparences

Après plusieurs semaines de manifestations, le Ramadan n’ayant pas démobilisé la rue, le mouvement de contestation ne s’essouffle pas,

Face à cette réalité, la stratégie du « Système »[1] actuellement incarné par le général Ahmed Gaïd Salah a échoué. Elle avait pour but de gagner du temps et de diviser les contestataires à travers la manipulation d’une justice spectacle illustrée par une vague d’arrestations de «corrompus ». Mais les Algériens ne furent pas dupes car  ils savent bien que c’est tout le « Système » qui est corrompu. A commencer par le général Gaïd Salah dont l’affairisme familial à Annaba fut dénoncé par l’opposante Louisa Hanoune… qui a donc été jetée en prison…

Entre la rue et le « Système », les positions sont inconciliables :

-Les manifestants exigent une période de «transition »  menée par des personnalités indépendantes,

-Le général Gaïd Salah veut, à travers l’élection présidentielle prévue le 4 juillet 2019, faire élire un candidat désigné par lui. Or, ce scrutin paraissant impossible à organiser, à l’issue des 90 jours de présidence intérimaire prévus par la Constitution,  le général va se trouver face à un vide institutionnel.

… et derrière les apparences

La lecture d’El Djeich, la revue de l’armée permet d’aller au-delà des apparences. Depuis plusieurs semaines, y est en effet dénoncé l’existence d’un « complot », ce qui confirme que la guerre est bien ouverte à l’intérieur de la caste militaire.

Or, depuis 1962, l’armée avait toujours réglé ses comptes  à huis-clos, s’abritant derrière un pouvoir civil de façade délégué au FLN. De plus, jusqu’à aujourd’hui, en dépit de leurs oppositions, les différents clans militaires n’avaient  à aucun moment transgressé l’ultime tabou qui était de  ne jamais aller jusqu’à mettre en danger la pérennité du « Système ». L’incarcération de plusieurs généraux dont Mediene « Toufik » et Tartag, montre que les haines claniques et personnelles ont pris le dessus sur le consensus indispensable à la survie commune.

La crise au sein de l’institution militaire est donc profonde et la multiplication des slogans dirigés contre sa personne montre que le  général Gaïd Salah se trouve désormais seul face à la population.

De plus en plus nombreux sont donc ceux qui se demandent si l’impopularité de leur chef ne va pas finir par provoquer un divorce entre l’armée et le peuple. Le risque serait alors de voir la lame de fond contestataire emporter l’institution militaire avec le « Système ».

Selon des rumeurs qui commencent à se faire insistantes, plusieurs de ses pairs tiendraient le général Gaïd Salah pour responsable de l’impasse politique actuelle. Le seul obstacle à son éviction serait que les généraux ne se seraient pas encore  accordés sur le nom d’un successeur. Compte tenu du climat actuel, la difficulté est en effet de trouver un général s’étant tenu au-dessus des intrigues du sérail et donc susceptible de rétablit le consensus interne à l’armée, ce qui passe par  la redéfinition de la place de chacun de ses clans.

Loin de l’agitation de la rue, mais en ayant le regard constamment tourné vers elle, les janissaires marchandent  donc afin de trouver parmi eux celui qui pourra  sauver le « Système ».  Le proche avenir dira s’ils ont réussi à trouver l’ « oiseau rare ». Mais en ont-ils encore la possibilité ?
Bernard Lugan

[1] Voir le dossier consacré au « Système » algérien dans le numéro du mois de mai 2019 de l’Afrique Réelle.

Publié par Administrateur à 10:41 Aucun commentaire: 

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L’Art Contemporain de la prospective

L’Art Contemporain de la prospective

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’Art Contemporain de la prospective

28 mai 2019 – Miracle, ô Miracle ! Jusqu’à vendredi 24 mai 24H00, heure officielle de clôture de la campagne Marche-En-France, la perspective d’une “victoire”, si minime fût-elle, de Marine sur Notre-Président apparaissait comme une catastrophe sans retour, une sorte de “marche sur Rome” revue-GJ, un remake de l’incendie du Reichstag transporté sur les rives de la Seine (plus facile tout de même à éteindre).

Et puis les résultats… Et puis, plus du tout, ce résultat-là qui promettait l’apocalypse est devenu rien de moins qu’une “victoire” (une de plus) de Notre-Président. La chose est simple : en agissant comme il a fait, Macron a verrouillé l’élection de 2022 à un duel avec Le Pen au second tout, et comme Le Pen n’a aucune chance car “diabolisation” oblige… C’est plié, emballé, proclamé et confirmé, – à quoi bon voter ?

Bien, j’ai un ton sarcastique qui semblerait indiquer un jugement fort défavorable sur ceux qui sont adeptes de ce scénario, au motif qu’ils seraient de serviles et zélés employés de La-Force en place, et que leur couardise soumise les engage à répandre cette version. Ce n’est en rien le cas. L’idée m’en été suggérée par un duo que j’aime bien (le Débat de 17H00 d’Arlette Chabot, chaque lundi sur LCI) ; le pépé (70 ans) Gérard Miller, psychiatre, réalisateur de documentaires, essayiste et organisateur de médias alternatif, nettement de super-gauche et assez mélanchoniste devenant de plus en plus mélancolique ; et le fiston (31 ans), Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles et de multiples autres activités journalistiques, conservateur avec des tendances souverainistes.

Ils n’ont donc rien pour s’entendre et ils s’entendent comme larrons en foire, presque avec des rapports de père indulgent et de fils un peu rebelle. Il y a quelques années, lorsque je tombai sur lui, Miller m’excédait par son côté dogmatique et intolérant mais il s’est bonifié avec l’âge et est devenu avenant, aimable, indulgent et presque tolérant jusqu’aux premières bornes du RN. Bien que de VA, que j’ai connu quand je subissais le rationalisme-national bourgeois d’un D’Orcival ennuyeux à périr, Lejeune a un peu du feu de la jeunesse et une certaine distance avec le conformisme-bourgeois type-VA. Ainsi les deux, la paire Miller-Lejeune, montrent-ils une estime réciproque et ne cachent pas leur complicité amicale qui nous change des hargnes haineuses ou des haines hargneuses que montrent les uns les autres parmi les zélés et les serviles de tous les pouvoirs en place. J’ai la faiblesse de croire de Miller-Lejeune, entre eux, échappent autour d’un verre de bon vin à cette malédiction qui rend l’homme si bas dans cette époque d’extrême basses eaux.

Eh bien, eux deux tombent d’accord, – une fois de plus, ces deux adversaires politiques n’arrêtent pas d’être d’accord sur leurs analyses, – sur l’idée développée plus haut : Macron-Le Pen au deuxième tour de 2022, avec victoire assurée du premier, – “C’est plié, emballé, proclamé et confirmé, – à quoi bon voter ?” Comme je les aime bien, leur unanimité et leur entente sur un tel constat m’a un instant agacé, juste un instant ; cela, tout en précisant que leur commune conclusion ne leur faisait aucun plaisir, mais au contraire tombait dans le catastrophisme du type “mais comment sommes-nous tombés dans un tel piège ?” (avec Miller en rajoutant : “Mais comment la révolte des Gilets-Jaunes ne s’est-elle pas plus marquée dans les urnes ?”).

J’ai pris ma règle de fer semblable à celle qu’avaient nos profs dans mes années d’école primaire, celles qui vous tapaient sur le bout des doigts ; j’ai cogné un peu sec sur le bout la table pour retenir leur attention, et les chapitrer avec indulgence. Dans ce cas, le couple père-fils a paru se transformer en une fratrie qui avait besoin d’être remise au pas.

Je leur ai dit simplement ceci : “Mais comment pouvez-vous sérieusement discuter de ce qui se passera sûrement, exactement dans trois ans, à l’occasion de l’élection présidentielle prévue pour cette date ? Êtes-vous bien sérieux ?” Là-dessus, je leur ai proposés un exercice : reportez-vous trois ans en arrière, en mai 2016, et posez-vous les questions suivantes, parmi bien d’autres du même type, d’ailleurs :

• Quelqu’un de sérieux envisageait-il en mai 2016 comme une quasi-certitude, d’une manière rationnelle je veux dire, 1) que Donald Trump soit désigné candidat républicain aux présidentielles USA-2016, 2) qu’il soit élu président des Etats-Unis en novembre 2016, et 3) qu’ainsi un agent direct-marionnette de monsieur Poutine soit installé à la Maison-Blanche (Siberian Candidate devenu Siberian President), entraînant l’invention la plus exceptionnelle depuis celle de l’imprimerie par Sieur Gutenberg, – les FakeNews, nom médical donné à la  diarrhée du zombieSystème ?

• Quelqu’un de sérieux voyait-il un avenir pour Nigel Farage : le Brexit était sur le point d’être être voté, cet homme politique du parti extrémiste UKIP, grande gueule et idées courtes, aurait accompli sa besogne, désormais il ne lui resterait plus qu’à redevenir un politique de seconde zone, ou Dieu sait quoi, tandis que les gens sérieux s’arrangeraient de mettre en place le processus du Brexit qui conserverait quelques liens subtils entre UE et UK, comme si rien n’avait été voté ?… Quelqu’un aurait-il imaginé une seule seconde que le susdit-Farage serait, trois ans plus tard, l’homme politique le plus important de UK où gronderait une révolution sans précédent, avec un parti, dit Brexit Party, fabriqué à la va-vite six semaines plus tôt, et figurant, et de loin, comme le premier parti au Royaume-Uni avec 32%-36% des voix ?

• Quelqu’un savait-il quelque chose de précis de l’expression “gilets jaunes”, outre ces horribles machins jaune-fluo que portent les ouvriers du bâtiment, des routes, etc. ?

• Quelqu’un imaginait-il que des Français, ces sans-dents, trouillards, minables, abrutis par la TV, incapables de réactions, zombies sortis du Mordor pour y retourner bientôt, décideraient de partir en campagne chaque samedi pour conchier Notre-Président par la voix et se faire casser la gueule par la glorieuse police montée, chenillée, casquée, prétoriannisée, acclamée, adulée, etc., de l’État dit de la démocrature française ?

• Au fait, quelqu’un pouvait-il imaginer que, un an après ce mois de mai 2016, un type ex-ministre, nommé Macron, serait président de la République, et garanti désormais, selon nos capacités prévisionnistes postmodernes, pour deux, trois, quatre, etc., mandats présidentiels ?

Tout cela, des questions entre-nous (il y en a cent autres du même tonneau et au moins quatre-vingt-dix-huit du même acabit), hors des initiés qui savent tout, tout de suite et toujours plus vite, après que les choses se soient produites. Je veux dire simplement que nous sommes dans un temps étrange où la prospective pourrait bien s’avérer insensée, impossible, ridicule et ridiculisée

… Car l’art évidemment Contemporain de la prospective, dans ces conditions, est une pratique risquée, avec laquelle il faut prendre des gants, et ne pas hésiter à dire à sa “raison raisonnante” : “Va jouer avec cette poussière, au moins pendant 35 mois et des poussières, et à ce moment-là tu pourras faire la prospective de l’élection providentielle-et-présidentielle de mai 2022”, – dans tous les cas, si la France existe encore.

https://www.dedefensa.org/article/lart-contemporain-de-la-prospective

Un think tank américain chasse le gros gibier russe, mais bute sur les USA

Un think tank américain chasse le gros gibier russe, mais bute sur les USA

La RAND Corporation est un think tank dédié à la recherche stratégique affilié au Pentagone. Elle existe depuis 1948 et représente l’incarnation même de la paranoïa des USA au cours de la Guerre froide, au point d’avoir été caricaturée dans le célèbre film Dr Folamour. Aujourd’hui, elle réémerge avec un plan pour harceler la Russie.

Plus ça change…


Par Robert Bridge
Paru sur RT sous le titre US think tank goes big-game hunting for Russia. Guess who gets shot in the foot?


Dans un plan qui voit la Russie à travers le même prisme fissuré que l’ancien ennemi idéologique de Washington, l’Union soviétique, la RAND Corporation révèle que son pire ennemi pour arriver à la domination mondiale n’est pas la Russie, mais les États-Unis eux-mêmes.

Présentée dans la comédie noire de 1964 Dr Folamour, où elle avait été rebatisée « BLAND Corporation » – le think tank à l’origine de la « La Machine infernale » qui détruirait la planète en cas d’attaque nucléaire – la notoriété de la RAND Corporation revient aujourd’hui avec un plan mal ficelé contre la Russie.

Si l’on peut dire quelque chose de positif au sujet du dernier plan suggéré par la RAND, intitulé « Obliger la Russie à une extension excessive et la déséquilibrer », c’est bien sa transparence éhontée. Il n’y a pas de cache-sexe ici. Les 12 pages terrifiantes décrivent froidement les différentes façons dont les États-Unis peuvent nuire à la Russie. Un seul problème à propos de ce plan d’ensemble du RAND. Les propositions de machinations sont sabotées à chaque fois par la maladresse des actions américaines sur la scène mondiale.

Immédiatement après l’avant-propos, par exemple, le rapport jubile sur les prix du pétrole et du gaz « bien en dessous du pic » tout en se réjouissant de l’imposition de sanctions économiques qui ont précipité le « déclin » tant attendu de la Russie. Pourtant, à peine l’encre avait-elle séché sur ces desseins sournois qu’ils étaient déjà obsolètes.

Tous les espoirs qu’avait la RAND d’enfoncer un pieu dans le cœur de la Russie à travers la stagnation des prix du pétrole et du gaz – une idée qui, soit dit en passant, est discréditée depuis longtemps – ont été naufragés par le comportement agressif des États-Unis contre le Venezuela et l’Iran, deux pays assis sur un véritable océan de réserves de pétrole.

Les prix du pétrole ont atteint leur plus haut niveau en six mois en avril, se stabilisant en mai, après que les États-Unis aient déclaré qu’ils adopteraient une position plus dure à l’encontre des pays qui violent leur embargo pétrolier de l’Iran. Cette nouvelle a été exacerbée par l’arrivée de navires de guerre américains dans le golfe Persique dans le cadre d’une rhétorique hostile de la Maison-Blanche, à laquelle Téhéran a naturellement répondu sur le même ton.

Dans le même temps, l’administration Trump – qui fait ouvertement pression pour un changement de régime au Venezuela contre le gouvernement légitime du président Nicolas Maduro – a apporté son soutien au leader fantoche Juan Guaido, dont les plans récents de putsch n’ont pas réussi à convaincre les militaires vénézuéliens.

Les exportations de pétrole du Venezuela ont diminué d’environ 40 % depuis janvier. L’ironie ici, est que les pressions de Washington contre Caracas ont forcé les raffineries de pétrole américaines à tripler la quantité de brut russe qu’elles importent pour combler le déficit.

Pendant ce temps, la RAND soutient les sanctions économiques contre Moscou dans le but de « dégrader l’économie russe », tout en oubliant de s’assurer du soutien de ses alliés à une approche aussi agressive. Or, nombreux sont ceux qui n’en veulent pas, ce qui n’est pas une surprise si l’on considère que la Russie est le quatrième partenaire commercial de l’UE.

Pas plus tard que la semaine dernière, le vice-premier ministre italien Matteo Salvini a critiqué les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie, arguant qu’elles ne fonctionnent pas et que « tous les gens bien » sont favorables à leur levée.

L’Allemagne n’est pas moins remontée contre Washington, parce qu’elle se prépare à imposer des sanctions aux entreprises associées à la construction du Nord Stream 2, une entreprise germano-russe visant à acheminer le gaz russe directement en Allemagne par un gazoduc sous la mer Baltique. Pour mieux comprendre la véritable source de l’hostilité américaine envers le projet, il suffit de suivre la piste de l’argent : le marchand itinérant Donald Trump n’a pas caché qu’il veut que l’UE achète du gaz naturel liquéfié (GNL) américain plus cher. Et pour mémoire, c’est l’Ukraine et non la Russie qui s’est rendue coupable d’avoir utilisé le gaz russe comme « arme politique », lorsque Kiev a coupél’acheminement à l’hiver 2009.

Une autre partie du plan propose d’encourager l’émigration de la main-d’œuvre qualifiée et de la jeunesse instruite de Russie afin de « faire mal à la Russie ». La réalité de ces politiques est qu’elles ont le potentiel de faire mal non pas à la Russie, mais aux Russes qui auraient le malheur de s’y risquer, comme Maria Butina l’a découvert à ses dépens. Née en Sibérie, Butina était partie aux États-Unis en 2016 avec un visa étudiant. Finalement, elle s’était impliquée dans des organisations pro-armes à feu, comme la National Rifle Association. Au plus fort de l’hystérie russophobe, Butina a été arrêtée par le FBI et accusée de conspiration en tant qu’agent étranger non enregistré de l’État russe « sans en avoir notifié le procureur général ».

À la lecture de ces attaques infondées contre leurs concitoyens, combien de jeunes Russes talentueux vont-ils revenir sur leurs projets éventuels de vie, de travail et d’études aux États-Unis ? C’est une question que la RAND ne se pose pas.

C’est là que l’hypocrisie et le cynisme du plan deviennent tout simplement insupportables. Le rapport préconise une fuite des cerveaux russes en attirant les gens les plus talentueux de la nation, et en même temps, il appelle les États occidentaux à interdire à la Russie l’accès à « des forums internationaux non onusiens », et préconise le « boycott d’événements tels que la Coupe du monde », des mesures qui, selon la RAND, « porteront atteinte au prestige russe ».

Il est clair que les auteurs de ce journal diabolique ont été déstablisés par le succès de la Coupe du Monde de Russie 2018, que le président de la FIFA a qualifié de plus beaux jeux jamais organisés. Pendant un mois, plus de 3 millions de fans de football du monde entier ont séjourné en Russie pour assister à des dizaines de matches dans 11 villes russes différentes. Ces invités internationaux ont eu la rare occasion de voir de leurs yeux ce qu’est vraiment la Russie, au lieu d’avoir le seul son de cloche des médias grand public de leurs pays.

En termes de relations publiques, c’était de l’or pur puisque ces millions de fans sont rentrés chez eux avec des histoires élogieuses sur la beauté, l’hospitalité et l’amabilité de la Russie – ce ne sont pas des adjectifs habituellement associés aux anciens ennemis des Américains sous la Guerre froide. Il semble que la communauté internationale, mieux informée aujourd’hui sur la Russie, sera mieux préparée à examiner de près les futures tentatives des États-Unis de boycotts des événements qu’elle organise. En même temps, le cynisme et les arrière-pensées des think tank comme RAND sont plus clairs aux yeux de tous que jamais auparavant.

Enfin, que serait un rapport de la « BLAND Corporation » sans une section lourdement dédiée aux questions militaires ? C’est ici que le lecteur entre réellement de plain-pied dans le monde du Dr Folamour. Le rapport de la RAND suppose a priori que la Russie est un ennemi, bien que Moscou ne mène pas de guerres d’agression ou d’opérations de changement de régime comme ses homologues de l’OTAN. Elle se permet en conséquence de proposer des plans d’action tout à fait désastreux, comme le déploiement d’armes nucléaires tactiques supplémentaires en Europe et en Asie, le repositionnement de systèmes de défense antimissile balistique plus près de la Russie et l’incitation à une course aux armements coûteuse par l’abandon du régime de contrôle des armes nucléaires.

Ce sont des délires de fous obsédés par la domination mondiale au point de vouloir entraîner la planète et ses habitants au bord de l’anéantissement nucléaire pour atteindre leurs objectifs déments. A l’instar du film Dr Folamour, il vaudrait mieux remiser ce plan malencontreux au rayon science-fiction, comme le 1984 d’Orwell, tout en se rappelant que de telles œuvres littéraires n’ont jamais été destinées à servir de guides, mais de mises en garde. Les gens de la RAND semblent avoir oublié cette maxime, au risque de mettre à mal la sécurité mondiale.

Traduction et note d’introduction Entelekheia

http://www.entelekheia.fr/2019/05/29/un-think-tank-americain-rand-chasse-le-gros-gibier-russe-mais-bute-sur-les-usa/

L’Afrique, continent convoité : une malédiction des matières premières ?

L’Afrique, continent convoité : une malédiction des matières premières ?

 


Publié par Régis LOUSSOU KIKI, le 28 Mai 2019

 

L’Afrique a de l’or sous les pieds : la richesse en ressources naturelles du continent noir ne fait aucun doute. L’abondance de métaux précieux (manganèse, chrome, platine, or, terres rares – au total environ 30 % des réserves mondiales de minerais) comme d’hydrocarbures (7,6 % des réserves de pétrole, 7,5 % de gaz) et la puissance démographique (1,28 milliard d’habitants en 2018, nombre qui devrait doubler d’ici à 2050) sont deux arguments en faveur du développement africain.

 


L’Afrique, continent convoité : une malédiction des matières premières ?
Pourtant, cette émergence peine à connaître un élan [1] . La convoitise que génèrent ces matières premières n’est pas étrangère à cette difficulté : elle place l’Afrique au centre d’un échiquier d’influences et de prédations, vecteur de déséquilibres et d’insécurités. Une « malédiction » [2]  des ressources naturelles ?

Les 54 États africains peinent à transformer l’essai de la richesse naturelle en développement économique stable pour deux raisons principales. D’abord, l’instabilité inhérente aux cours des matières premières a des conséquences majeures sur les PIB des pays producteurs. Ensuite, les revenus générés grâce à ces ressources entraînent d’importants problèmes de gouvernance, qui prennent concrètement la forme de corruptions, de conflits armés et de problèmes environnementaux. On qualifie ainsi ces États de « fragiles », ingouvernables, car coincés entre fléaux internes (corruption et changements de régime) et externes (ingérence étrangère pour défendre des intérêts économiques et stratégiques). Les tentatives de rationalisation des structures de gouvernance et de régulation des marchés africains se heurtent fréquemment à la réalité des conflits géopolitiques locaux.

Cette fragilité est exploitée par les grandes puissances qui placent l’Afrique au cœur de leurs stratégies en termes de matières premières. La bataille faisait déjà rage entre puissances coloniales pour la conquête des territoires les plus riches ; ce fut ensuite un enjeu de l’affrontement des deux blocs pendant la Guerre froide. Aujourd’hui, les ressources africaines sont un levier de puissance des pays émergents (Chine, Inde) sur un continent qui fut longtemps la chasse gardée de l’Occident. La rivalité entre les États-Unis et la Chine sur ce terrain en est l’illustration : Pékin s’imagine puissance hégémonique grâce à une Chinafriquebasée sur une logique de partenariat, une solidarité « Sud-Sud » faisant fi de toute exigence démocratique ; un scénario que Washington tente de contenir en misant sur le besoin en sécurité du continent, notamment par l’action d’Africom, bureau régional du US Department of Defense. Par ailleurs, l’importance de l’ingérence étrangère est d’autant plus forte que de nombreuses matières premières touchent au secteur clé de la défense. C’est par exemple le cas du platine (dont 85 % des stocks se situent sur le continent noir), métal stratégique pour les industries de défense ainsi que pour les technologies du numérique. L’Afrique présente une formidable réserve de ces métaux, sans compter l’inévitable uranium – une richesse qui fait des ressources minières africaines le nerf de l’économie de guerre.


L’Afrique, continent convoité : une malédiction des matières premières ?
La complexité de l’échiquier africain des matières premières a une conséquence majeure : la montée de l’insécurité et la multiplication des conflits sur le continent. D’après la Banque Mondiale, les États disposant de minerais stratégiques, de pierres précieuses (diamants) ou d’autres ressources « pillables » tels le bois ou le cuivre, risquent quatre fois plus de faire les frais d’un conflit armé qu’un État qui en est dépourvu, chiffre qui monte jusqu’à neuf dans le cas de pays détenteurs d’hydrocarbures [3] . La rivalité pour les ressources est une lutte à mort. L’Afrique compte pour un tiers des conflits armés répertoriés sur le globe et ces conflits, dans leur majorité, ont un rapport direct avec les productions minières ou pétrolières : on parle de « guerres de l’extractivisme » [4]. En réaction, les dépenses militaires du continent africain ont augmenté de 28 % entre 2008 et 2017 [5] ; il s’opère une véritable marche forcée vers la militarisation.

Pour les puissances investies en Afrique, la présence militaire est souvent un impératif dans la sécurisation des intérêts nationaux. Ainsi, les militaires français au Niger semblent indispensables à la stabilité du pays ; ils permettent de justifier et de défendre les intérêts énergétiques du pays sur place. S’entremêlent donc des considérations politiques, économiques et militaires.

Outre les conflits armés, la prédation de matières premières ouvre la porte à un risque de long terme : l’épuisement des ressources. L’hypothèse d’une difficulté croissante d’accès aux sous-sols africains apparaît en effet de plus en plus tangible. Des pénuries des sources d’énergie et de graves problèmes environnementaux commencent déjà à voir le jour – et sont alors susceptibles, dans un cercle vicieux, de faire à leur tour monter le taux de conflictualité. Le dérèglement climatique, directement renforcé par les pratiques « extractivistes » qui découlent des rivalités entre puissances, accélère par exemple les mouvements de populations et l’apparition de réfugiés climatiques, eux-mêmes sources de tensions.

La croissance démographique africaine est supérieure à sa croissance économique globale : comment le continent peut-il parvenir à nourrir sa population ? La richesse des sols africains peut-elle être une chance ? L’exemple de la Côte d’Ivoire, parvenue à une croissance stable et durable, est porteur d’espoir. Mais la fragmentation des différents États africains, que ce soit en termes de dotations naturelles en matière première ou en termes de qualité de gouvernance, ne laisse que peu de place à une coopération qui serait pourtant nécessaire afin d’éviter les catastrophes à court terme (multiplication des conflits) comme à long terme (épuisement des stocks). La coopération « Sud-Sud », évoquée précédemment avec le cas de la Chine, semble être la porte de sortie choisie par de nombreux pays africains : elle leur permet de rompre avec le « pillage » et la présence militaire des Occidentaux et de garantir la non-ingérence comme principe indélogeable d’accords commerciaux gagnant-gagnant. Elle ne résout cependant pas l’épineuse question de la raréfaction des matières en sous-sol.

Pour trouver la voie d’une croissance inclusive, profitant à l’économie et aux populations, les pays africains devront diversifier leurs exportations, limiter la corruption et apprivoiser les appétits géopolitiques des grandes puissances. Paradoxalement, le fait que rien de tout cela ne puisse arriver sur un champ de bataille quasi permanent rappelle l’importance desdites puissances en matière de sécurité sur le continent. Le destin commun d’une Afrique divisée est donc encore aux mains de ses partenaires internationaux.

[1] L’Afrique ne représente en 2014 que 4,5 % du PIB mondial, 4 % des investissements directs internationaux et 2,2 % des exportations mondiales.
[2] L’expression « malédiction des ressources naturelles » apparaît la première fois en 1990, dans un livre de l’économiste britannique Richard Auty qui démontre que l’abondance en matières premières dédiées à l’exportation semble paradoxalement nuire à la croissance de plusieurs pays, notamment africains.
[3] Philippe Hugon, « Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains », Hérodote 2009/3.
[4] L’extractivisme désigne l’exploitation massive de ressources naturelles.
[5] Dépenses militaires, production et transfert d’armes – Compendium 2018, Rapport du GRIP, 2018/3.

Pompiers et incendiaires

Pompiers et incendiaires

26 mai, 2019
Tribune libre

Michel Raimbaud

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

Michel Raimbaud

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers_et_incendiaires_

Le Dessous des cartesMer rouge : guerre froide en eaux chaudes

Le Dessous des cartesMer rouge : guerre froide en eaux chaudes

12 min
Disponible du 25/05/2019 au 23/07/2019
Prochaine diffusion le mercredi 29 mai à 00:25
Sous-titrage malentendant
Ce programme est disponible en vidéo à la demande ou DVD.

Depuis l’ouverture du canal de Suez en 1869, la mer Rouge est devenue une zone de passage et une aire de contacts entre trois continents : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Axe névralgique du commerce, c’est l’une des mers les plus fréquentées par les pétroliers et les porte-conteneurs, au point d’attiser la convoitise des grandes puissances. Sur ses rives, les armées du monde prennent position.

  • Réalisation :
  • Benoît Laborde
  • Présentation :
  • Emilie Aubry
  • Pays :
  • France
  • Année :
  • 2018

https://www.arte.tv/fr/videos/082241-004-A/le-dessous-des-cartes/

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Revue de presse nationale et internationale.

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