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La légende raconte qu’un jour la vérité et le Mensonge se sont croisés.

La légende raconte qu’un jour la vérité et le Mensonge se sont croisés.

Publié par Brujitafr sur 19 Août 2018, 07:49am

Catégories : #ACTUALITES, #POESIES – CHANSONS, #ALTER, #AIR DU TEMPS

La légende raconte qu'un jour la vérité et le Mensonge se sont croisés.

La légende raconte

qu’un jour la vérité et le Mensonge

se sont croisés.

 
– Bonjour, a dit le Mensonge.
– Bonjour, a dit la Vérité.
– Belle journée, a continué le Mensonge.
Alors la Vérité est allée voir si c’était vrai. Ça l’était.
– Belle journée, a alors répondu la vérité.
– Le lac est encore plus beau, a dit le mensonge avec un joli sourire.
Alors la Vérité a regardé vers le lac et a vu que le mensonge disait la vérité et a hoché la tête.
Le Mensonge a couru vers l’eau et a lancé …
– L’eau est encore plus belle et tiède. Allons nager !

La vérité a touché l’eau avec ses doigts et elle était vraiment belle et tiède. Alors la Vérité a fait confiance au mensonge. Les deux ont enlevé leurs vêtements et ont nagé tranquillement.

Un peu plus tard, le mensonge est sorti, il s’est habillé avec les vêtements de la vérité et il est parti.

La vérité, incapable de porter les habits du mensonge a commencé à marcher sans vêtements et tout le monde s’est éloigné en la voyant nue. Attristée, abandonnée, la Vérité se réfugia au fond d’un puits. C’est ainsi que depuis lors les gens préfèrent accepter le Mensonge déguisé en vérité que la Vérité nue. »

La vérité sortant du puits – Jean-Léon Gérôme 1896

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Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

Le camp occidental à l’épreuve de l’arme économique : les leçons du CoCom

À peine la République fédérale d’Allemagne a-t-elle officialisé la construction du controversé gazoduc Nord Stream 2 le 16 mai 2018, que la Pologne et les États-Unis d’Amérique ont sans surprise fait part de leur opposition à ce projet. Ce gazoduc devant s’étendre sous la mer Baltique sur 1200 kilomètres pour relier la Russie à l’Allemagne, devrait assurer à cette dernière un approvisionnement de 55 milliards de m³ d’hydrocarbures russes par an tout en évitant à la Russie d’avoir à payer des frais de transit à l’Ukraine et la Pologne. Les autorités allemandes donnèrent le feu vert au projet en mars 2018, suivies par la Finlande en avril, les travaux débutèrent dès le mois de mai dans la ville de Lubmin.

Les représentants polonais et américains ont réagi avec une hostilité prévisible face à ce projet qu’ils avaient maintes fois dénoncé comme étant une « menace pour la stabilité européenne ». Ainsi, la rencontre entre le Ministre des Affaires Étrangères polonais, Jacez Czatupowitc et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo le 21 mai 2018 fut l’occasion pour la Pologne d’aborder le sujet et notamment de s’assurer d’une éventuelle pression américaine sur les compagnies européennes impliquées dans la construction du gazoduc1 après que le représentant américain en Ukraine, Kurt Volker, ait fait part de l’intention des États-Unis de recourir à ces méthodes.

Dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie placée sous sanctions et face à un éventuel recours à des moyens de rétorsion économique de la part des Américains, il convient de s’interroger sur les performances de « l’arme économique » à la lumière d’expériences antérieures. Ainsi cet article sera consacré à un sujet méconnu de la Guerre Froide à savoir le Coordinating Commitee for Multilateral Export Controls (CoCom), Cette organisation, fondée en 1949 et rattachée à une annexe de l’Ambassade des États-Unis à Paris, fut le fruit de débats houleux entre puissances occidentales pour contrôler les transferts technologiques vers le bloc socialiste qui en était dépendant.

Cette politique de « containment économique » et son instrument principal, le CoCom, furent maintenus à divers degrés tout au long de la Guerre Froide jusqu’à l’Arrangement de Wassenaar en 1994, et auront fortement impliqué les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, non sans controverses constantes; l’enjeu portant sur une question délicate et lourde de conséquences : les États-Unis et leurs alliés pouvaient-ils se permettre de commercer avec l’Union soviétique ?

Si la question n’a jamais pu faire l’unanimité entre les parties concernées aux États-Unis, elle le put encore moins entre les membres du CoCom.

Stratégie visant à tempérer les Soviétiques pour les uns, ou risque de leur « vendre la corde » pour d’autres, chaque pays du CoCom va progressivement mettre en œuvre sa propre conception de ce commerce selon ses perceptions de sécurité nationale durant la Guerre Froide.

La présente analyse portera sur ces deux extrêmes entre lesquels le CoCom se retrouva tiraillé durant les années 80 dans un contexte de « guerre fraîche » marqué par la volonté américaine de reprendre la lutte anticommuniste sous l’impulsion du président Ronald Reagan.

 

Présentation de la Nouvelle Politique Economique de Lénine, Affiche d'époque

 

I/ Le commerce Est-Ouest, entre ouverture et confrontation

La lutte idéologique entre le camp occidental et le bloc de l’Est durant la Guerre Froide n’a pas consacré une rupture des relations commerciales. Le rapport de force était à première vue en faveur des Occidentaux. En effet, n’en déplaise aux tenants du mythe des miracles de l’économie socialiste, la Russie soviétique a toujours affiché une dépendance prononcée vis-à-vis des technologies occidentales qui furent indispensables à son développement comme l’ont démontrée plusieurs études, les plus notables étant celles du professeur Antony Sutton2.

À titre d’exemple, dans les années 20, la NEP3 a permis l’ouverture de 350 concessions en Union soviétique encourageant l’implantation d’entreprises occidentales dont le capital technologique fut le principal, si ce n’est l’unique facteur de redressement économique de ce pays ravagé par la guerre civile. Les concessions furent ensuite supprimées par Staline pour recourir aux « accords d’assistance technique » accordant à certaines compagnies occidentales la possibilité d’apporter leur savoir-faire pour aider à la réalisation des grands projets industriels en Union soviétique. La période de la Détente, marquée par un apaisement des tensions et un relâchement des contrôles, fut l’occasion pour les Soviétiques d’acquérir une multitude de technologies occidentales au profit de leur potentiel économique…ainsi que militaire.

Comme l’avait jadis si bien résumé le professeur Carroll Quigley : « Des sociétés telles que la Russie soviétique, qui ont, par manque de tradition scientifique, démontré une faible créativité technologique, peuvent néanmoins constituer une menace pour la civilisation occidentale par l’usage, à immense échelle, d’une technologie presque entièrement importée de cette même civilisation occidentale »4.

Un bref descriptif de secteurs militaires clés soviétiques ayant bénéficié des transferts technologiques occidentaux, permettrait d’étayer ces propos ainsi que d’établir l’échec du CoCom et des espoirs de pacification à l’aube de la présidence de Reagan :

La flotte soviétique, la plus imposante au monde, était constituée à 60% de vaisseaux construits à l’Ouest, tout comme 80% de leur machinerie5. Les technologies furent obtenues auprès de la Burgmeister & Wain of Coppenaghen et Litton Industries6. Ce furent certains de ces bateaux qui acheminèrent les missiles à Cuba et qui ravitaillèrent Haiphong en équipements.7

L’industrie automobile fut érigée avec l’aide d’entreprises occidentales telles que Fiat et Ford entre les années 30 et 608. Certains véhicules militaires, plagiats de modèles occidentaux, furent utilisés en Afghanistan et contre l’effort de guerre américain au Vietnam.

Les missiles soviétiques positionnés en Europe ont largement bénéficié du savoir-faire occidental notamment celui de l’entreprise américaine Bryant Chucking Grinder Company dont les roulements à billes ont accru la précision des tirs soviétiques et la menace qu’ils incarnaient pour la sécurité européenne9.

Nous aurions pu rajouter à ce bilan les secteurs agricoles et chimiques, mais ces données suffisent pour établir que le commerce avec l’URSS, que certains avaient promu dans l’optique « d’adoucir » les Soviétiques, eut les effets inverses : l’Occident loin d’avoir acheté la paix a plutôt « vendu la corde10 ». En considérant les nombreux efforts aussi bien légaux qu’officieux que les Soviétiques déployaient pour se procurer en technologies, ce fut pour remédier à une véritable hémorragie technologique occidentale que Reagan voulut remanier le CoCom dont les défaillances appelaient à certaines rectifications.

Au regard de ce besoin obsessionnel des Soviétiques en technologies occidentales, on pourrait facilement être tenté comme Antony Sutton, de conclure qu’un blocage pur et radical des transferts technologiques auraient pu permettre de mettre l’URSS à genoux et ainsi précipiter la fin de la Guerre Froide. Toutefois cette vision relève de l’idéal tant le contrôle des technologies impliquait des considérations multiples qui transcendaient le simple recours à la coercition ou à d’autres mesures draconiennes.

 

II/ Des orientations américaines aux contradictions occidentales

Le contrôle des exportations est une initiative principalement américaine. À l’aube de la Guerre Froide les Etats-Unis en usèrent pour faire pression sur l’URSS à travers le « Control Act » en 1949, plaçant les biens exportés sous contrôle, mais aussi sur les pays occidentaux par le « Battle Act » en 1951 leur faisant perdre la protection américaine en cas de commerce avec le bloc socialiste. C’est dans ce contexte qu’apparu le CoCom11, souvent comparé à un « club » ne reposant sur aucun traité ou accord et dépendant de la bonne volonté des États membres pour réguler les transactions technologiques vers l’URSS, les pays du Pacte de Varsovie et la Chine Populaire.

Le CoCom a établi trois listes de biens devant être soumis à des licences : les munitions, les biens nucléaires et les biens à « double-usage » tout en accordant des possibilités de « ventes exceptionnelles »12. Enfin, il opérait selon deux notions anglo-saxonnes de guerre économique entre lesquelles il alternait selon la nécessité, à savoir l’effet de levier (« Leverage ») et « Linkage »13, le premier consistant à exploiter politiquement un avantage économique, tandis que le second revient à user d’actions économiques pour faire pression sur une cible.

Le contrôle américain sur les pays européens était certes bien établi à l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale lorsque ceux-ci étaient trop exsangues pour se permettre de risquer de perdre la protection américaine, mais à mesure qu’ils opérèrent leur redressement économique, ils obtinrent une marge de manœuvre se traduisant par plusieurs écarts.

En effet, chaque pays membre s’était doté d’une conception propre du commerce Est-Ouest et d’une législation commerciale qui ne s’alignait pas forcément sur les directives américaines.

Ainsi la France, capitale des sympathies mondiales envers le communisme, recourait au commerce Est-Ouest afin d’affirmer sa souveraineté et se démarquer de l’hégémonie américaine. Le commerce avec l’Est bénéficiait d’un large consensus et le monde des affaires pouvait compter sur la bienveillance de l’État. Si la tendance était au laxisme jusqu’en 1981, la France, tout en renforçant ses contrôles, a préservé le souci de sa souveraineté.

Le Royaume-Uni, de par ses traditions commerciales, s’adonnait au commerce avec l’Est afin de subvenir à ses besoins économiques internes. Cependant l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 marque un assujettissement à la politique américaine de contrôle.

La RFA constituait le maillon faible du CoCom. Cela est dû au fait que son commerce avec la RDA n’était pas considéré comme du commerce extérieur et occasionnait des fuites de technologies qui n’ont pas été l’objet de contrôles au sein du CoCom.

Le Japon enfin s’illustrait par son laxisme. La loi assurait la liberté d’exportation et les contrôles ne se limitaient qu’aux entreprises sur le sol japonais sans s’étendre à leurs filiales à l’étranger.

 Le commerce des pays membres du CoCom avec l'URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)Figure: Le commerce des pays membres du CoCom avec l’URSS et les pays du Pacte de Varsovie (source: RHOADES W. E.; CoCom, technology transfer and its impact on national security; Calhoun: The NPS Institutional Archive; 1989; p.127)

De par son caractère informel, les décisions prises au sein du CoCom ne revêtaient aucune forme contraignante vis-à-vis des États membres qui ont toute latitude pour appliquer les mesures du CoCom à leur convenance. Ainsi s’opposent deux conceptions de l’embargo : celle de sécurité (établir des contrôles stables) et celle de sanctions (selon les initiatives soviétiques)14. Les États-Unis alternant par opportunisme entre les deux mais toujours en désaccord avec ses alliés. Si on peut admettre qu’il existait un consensus pour le contrôle des exportations de technologies stratégiques (non sans réserves de la part des pays européens), le principal litige porte sur la définition de « bien stratégique ».

Les listes de biens à placer sous contrôle ne peuvent donc faire l’unanimité parmi les membres du CoCom, les Américains suivant une démarche intransigeante, souhaitaient restreindre le commerce par des listes élargies, tandis que les Européens volontaristes préféraient préserver leurs liens commerciaux avec l’Est par des listes de contrôle limitées.

Les deux parties procédaient fréquemment à des accusations mutuelles d’hypocrisie, les Européens souhaitant défendre leurs intérêts économiques à l’Est et n’hésitant pas à remettre en cause les directives du CoCom au moindre empiètement de celui-ci sur leur souveraineté. Les Américains étaient en proie à une pression interne de la part de leurs industriels, ces derniers se sentant lésés par rapport à leurs concurrents européens bénéficiant de restrictions plus souples de la part de leurs pays respectifs

Ces éléments mettent en exergue un double paradoxe résultant d’une dépendance mutuelle: l’URSS bien qu’étant fortement dépendante des technologies occidentales est tout de même parvenue à se maintenir à niveau face au camp occidental, tandis qu’inversement, les pays et industriels occidentaux, bien qu’exposés à la menace soviétique, ont tout de même poursuivi voire défendu le commerce de technologies avec le bloc de l’Est en affichant une réticence opiniâtre envers toute injonction ou interférence américaine dans leurs activités économiques.

Un constat qui appelle sérieusement à relativiser les concepts libéraux inspirés de Montesquieu pour lequel « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix »…

Reagan et Gorbatchev

III/ Les faux espoirs du renforcement des contrôles

Lorsque Reagan accéda à la présidence en 1981, la détérioration des relations américano-soviétiques avait déjà été consommée depuis Carter. L’invasion de l’Afghanistan en 1979 sonna le glas de la Détente et les États-Unis réagirent en prenant certaines mesures répressives.

En 1979 fut promulguée l’Export Administration Act (EAA) accordant au président un droit de regard sur les exportations suivi d’un embargo sur le grain en 1980. La politique de Reagan s’inscrivit dans cette tendance, constatant l’échec du « commerce pacifique » et concevant une nouvelle approche du commerce Est-Ouest à imposer aux membres du CoCom. Celle-ci s’aligna sur les recommandations faites en 1976 par le « Rapport Bucy »15 insistant sur un contrôle prioritaire et sélectif quant aux technologies à « double usage » et limitant l’accès aux technologiques américaines aux membres du CoCom. La procédure se conforme également à l’approche du National Security Council (NSC) prônant un renforcement du CoCom, le besoin de convaincre les Alliés du bien-fondé des contrôles des exportations, des mesures collectives et une adhésion de l’Est à l’éthique commerciale de l’Ouest16.

La guerre économique paraissait être une opportunité dans la mesure où certains observateurs percevaient en URSS les prémisses d’un effondrement économique; le refus de transferts technologiques pouvait donc accentuer cette phase de déclin et acculer l’URSS vers des compromis en terme de consommation et investissement dont les effets pouvaient se conjuguer à la course à l’armement, infligeant à l’URSS le coup de grâce17.

Cette stratégie est issue de l’optique américaine selon laquelle les contributions technologiques au secteur industriel soviétique bénéficient par ricochet au secteur militaire18, conception rompant avec la « compartimentalisation » adoptée par les autres pays du CoCom pour lesquels le secteur militaire est indépendant des technologies civiles issues du secteur économique19. Vis-à-vis des Alliés, les États-Unis vont alterner entre 2 tendances : les « multilatéralistes » et les « unilatéralistes » chacune prônant une posture distincte au sein du CoCom et qui vont inspirer la démarche à suivre à l’occasion de deux crises majeures.

La première est celle de la construction du gazoduc d’Urengoy, certainement l’exemple le plus représentatif d’une gestion calamiteuse d’embargo multilatéral issue d’une initiative unilatérale.

En réaction aux troubles survenus en Pologne en 1980, Reagan met ses menaces à exécution et décide en décembre 1981 de suspendre toutes les licences d’exportations portant sur les biens et composants censés assurer la construction d’un gazoduc sibérien20. Il fallut cependant contraindre les membres du CoCom à suivre cette démarche. Le 18 juin 1982 l’interdiction est étendue aux filiales des entreprises américaines ainsi qu’aux entreprises étrangères produisant les équipements sous licence. Ceci avait engendré de fortes tensions avec les pays européens membres du CoCom dont les entreprises sont pénalisées par l’extraterritorialité d’une décision américaine, d’autant que ceux-ci voient Reagan paradoxalement lever l’embargo sur le grain21 au profit des fournisseurs américains. Les gouvernements français et britanniques incitèrent ouvertement leurs entreprises à passer outre les directives de Reagan et leurs obligations vis-à-vis du CoCom, contraignant le président américain à lever l’embargo en novembre 1982. Le gazoduc sera finalement construit au profit de l’URSS.

Plusieurs conclusions sont à retenir de cette expérience : nous pouvons considérer cet incident comme la preuve que l’unilatéralisme américain est défaillant, plutôt que d’obtenir le soutien des Alliés, les Américains ont réussi à se les aliéner, ceux-ci considérant certaines variables (dépendance envers le gaz soviétique, intérêts économiques) comme prenant le pas sur leurs obligations envers le CoCom.

L’unilatéralisme s’étant révélé inapproprié à l’issue de cette crise, l’Administration Reagan se vit donc acculée vers le multilatéralisme pour renforcer, non sans peine, le CoCom après 1982.

Les États-Unis présentèrent au CoCom un triple projet : l’élargissement des listes de contrôle, le renforcement des sanctions et enfin le renforcement de la structure institutionnelle du CoCom. Les Européens n’étaient disposés à entreprendre une guerre économique qu’à la condition que les produits concernés aient effectivement une importance militaire. Ainsi, lors de la réunion de 1982, 58 produits sur 100 proposés par les Américains furent ajoutés aux listes. S’ajoutent l’année suivante l’application directe de contrôles pour les 10 biens prioritaires susceptibles de détournement et en 1984, l’interdiction d’exporter certains équipements de communication. Les États-Unis purent obtenir la création en 1985 d’un sous-comité (STEM) renforçant le poids des représentants de la Défense face à ceux du Commerce au sein du CoCom mais seulement après une série de compromis avec leurs partenaires occidentaux22.

Ce développement multilatéral du CoCom suscita certes des plaintes croissantes d’officiels soviétiques, cependant ce succès relatif est à nuancer pour certaines raisons : ces renforcements sont limités à l’intérieur des frontières de l’Ouest et s’accompagnent de la réticence persistante des Européens ; les États-Unis ayant renoncé à l’unilatéralisme, étaient contraints de composer avec des partenaires peu disposés à suivre les nouvelles procédures sur le long-terme d’où de nouvelles plaintes venant de ces derniers qui percevaient les freins à la réexportation de technologies américaines comme une atteinte aux lois internationales. Ces contrôles internes ont finalement nuit à la volonté des pays du CoCom de coopérer, les Européens et les Japonais y percevant des velléités unilatéralistes inavouées des Américains.

Les failles de ce nouveau paramétrage seront mises à nu à l’occasion du scandale Toshiba-Kongsberg en 1987. Ces deux entreprises avaient vendu aux Soviétiques des machines-outils sous licence indispensables à la modernisation de leurs sous-marins nucléaires compromettant davantage la sécurité de l’Europe de l’Ouest23. En réaction, le Sénat américain, par le Garn Amendment, a exigé la fermeture du marché américain à toutes les entreprises qui ne se conforment pas aux réglementations du CoCom en guise de sanctions. Paradoxalement, cette mesure fut désavouée par l’Administration Reagan qui craignait de voir les pays européens appliquer les mêmes restrictions à l’encontre des entreprises américaines en représailles. De surcroît, une telle initiative unilatérale n’aurait fait que compromettre le CoCom24. Il fallut privilégier la voie multilatérale en coopération avec le Japon et la Norvège. Des sanctions à l’encontre de Toshiba et de la Kongsberg-Vapenfabrik furent bel et bien appliquées en plus d’un engagement accru du Japon dans le contrôle des technologies sensibles.

L’ampleur de cette crise décida les autres membres du CoCom à renforcer leur coopération avec les États-Unis au sein du CoCom. Ce revirement aurait pu être encourageant si, entre 84 et 89, la RFA n’avait pas à son tour manqué à ses obligations en permettant à la Imhausen-Chemie de construire des installations chimiques en Libye tout en négligeant de soumettre ses produits aux contrôle du CoCom avec la complicité silencieuse des autorités fédérales allemandes…

L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et l’apaisement des tensions avec les États-Unis qu’il va consacrer achèveront de convaincre Reagan d’assouplir sa politique de contrôle en 1986.

 

Reagan et Trump

Conclusion: de Ronald à Donald

L’expérience du CoCom est édifiante dans le contexte actuel puisqu’elle permet de relativiser le leadership américain parmi ses alliés sur le plan économique. Si la domination militaire et diplomatique américaine demeure une constante encore aujourd’hui au sein de l’OTAN, le domaine économique constitue le talon d’Achille de cette suprématie. C’est précisément sur le plan économique que toute l’hétérogénéité du camp occidental nous est révélée au grand jour, chacun des pays membres disposant de spécificités économiques particulières divergentes sur lesquelles peuvent buter les intérêts américains.

Donald Trump, ayant pris ses fonctions de président des États-Unis en 2016, se retrouvent confrontés à certains enjeux auxquels fit face son prédécesseur Reagan. Si le recours aux sanctions économiques à l’encontre de la Russie fut appliqué suite au rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014, les résultats mitigés, voire contreproductifs obtenus ne plaident pas en faveur de cette politique. Les relations économiques étant intrinsèquement mutuelles, les sanctions constituent des armes à double-tranchant pouvant mener à l’impasse25

Ainsi, la partie occidentale de l’Union Européenne, notamment l’Allemagne, est plus soucieuse de préserver ses rapports économiques avec la Russie et par conséquent moins disposée à avaliser toutes les directives de Washington.

Face au gazoduc Nord Stream 2, les Américains peuvent compter sur l’appui des pays d’Europe de l’Est membres de l’Initiative des Trois Mers26 dont les intérêts, comme l’a reconnu le général L. Jones de l’Atlantic Council, sont « davantage alignés sur la perception américaine du monde, que nos alliés traditionnels d’Europe de l’Ouest »27.

Quand bien même les États seraient amenés à coopérer dans une politique de boycott contre la Russie, les milieux d’affaires qui y sont implantés risquent fort d’affirmer leur désapprobation.

La Russie constitue un cas particulier dans l’approche des politiques de guerre économique. Qu’importe qu’elle ait été, selon Lénine, « un apanage semi-colonial du capitalisme » au temps du tsarisme, ou « un marché captif » d’après Antony Sutton sous le communisme. Ce pays a paradoxalement toujours su ranger cette dépendance économique et technologique prononcée envers l’Occident parmi ses atouts jusqu’à la rendre mutuelle.

Les perspectives économiques qu’offre la Russie et sa place incontournable sur le marché mondial susciteront immanquablement l’intérêt d’acteurs étrangers qui seront dès lors mus par  une volonté impérieuse de retour sur investissement. Plus les capitaux qu’ils consacreront à la Russie seront importants, plus ils seront réticents à toute politique de sanction susceptible de rendre la Russie insolvable et de compromettre leurs profits.

Ainsi, tout comme pour le gazoduc d’Urengoy, rien ne saurait garantir une annulation du projet de Nord Stream 2 prévu pour 2019 d’autant que les efforts américains pour obtenir l’annulation de Nord Stream 1 en 2012 se sont révélés infructueux.

Tout comme au temps du CoCom, rien ne saurait non plus assurer que la menace de sanctions à l’encontre de compagnies impliquées dans des projets avec la Russie pourrait les dissuader de poursuivre leurs activités d’autant que cette mesure a déjà été sèchement désavouée par les protestations de l’Allemagne et de l’Autriche en juin 2017.

La prise en compte des résultats mitigés du CoCom sous Reagan ne devrait-elle pas inviter Trump à plus de circonspection dans la tentation de l’usage de l’arme économique face à la Russie de Poutine?

 

Hédi ENNAJI

 

Bibliographique sélective:
  • BERTSCH G. K. (sous la direction de); Controlling east-west trade and technology transfer, power, politics and policies; éd. Duke University Press; 1988; Georgia; 508 p.
  • BUCHAN D.; Incidences stratégiques du commerce est-ouest; éd. Bosquet; coll. Hermès; Paris; 1985; 169 p.
  • HANSON P.; Trade and technology in Soviet-Western relations; éd. Macmillan Press LTD; Hong Kong; 1981; 271 p.
  • HOLIDAY G. D.; Technology transfer to the USSR, 1928-1937 and 1966-1975: The role of Western technology in Soviet economic development; éd. Westview Press; Colorado; 1979; 225 p.
  • LACHAUX C., LACORNE D., LAMOUREUX C.; De l’arme économique; éd. Fondation pour les études de Défense Nationale; coll. Les 7 épées; Paris; 1987; 406 p.
  • LAÏDI S.; Histoire mondiale de la guerre économique; éd. Perrin; Paris; 2016; 576 p.
  • MASTANDUNO M.; Economic Containment, CoCom and the politics of East-West trade; éd. Cornell University Press; New York; 1992; 353 p.
  • OFFICE OF TECHNOLOGY ASSESSMENT; Technology and east-west trade; éd. Allanheld Osmun & co; New Jersey; 1981; 303 p.
  • PARROTT B. (sous la direction de); Trade, technology, and Soviet-American relations; éd. Indiana University Press; Bloomington; 1985; 394 p.
  • SANDBERG M.; Learning from capitalists, A study of Soviet assimilation of Western technology; éd.Almqvist & Wiksell International; Göteborg; 1989; 264 p.
  • SEUROT F.; Le commerce est-ouest; éd Economica; Paris; 1987; 174 p.
  • SUTTON A. C.; National suicide, military aid to the Soviet Union; éd. Arlington House; New York; 1974; 283 p.

https://stratpol.com/le-camp-occidental-a-lepreuve-de-larme-economique-les-lecons-du-cocom/

Quelqu’un peut-il allumer la lumière ?

http://lesakerfrancophone.fr/quelquun-peut-il-allumer-la-lumiere


Par James Howard Kunstler – Le 3 aout 2018 – Source kunstler.com

Golden Showers – Terrible centre de torture (Ouvert par D. Trump, le 11/11/2017)
Waterboarding avec une petite amélioration !!

Les Gardiens de la Galaxie à la radio publique nationale étaient à côté de leurs pompes mercredi soir en signalant que « les lumières clignotent au rouge pour une attaque électorale en 2018 par la Russie. » Eh bien, n’est-ce pas une un bon début ? En effet, la NPR (National Public Radio) prépare à l’avance ses auditeurs à rejeter et à contester les prochaines élections de mi-mandat s’ils ne sont pas satisfaits des résultats. Ainsi se poursuit l’auto-sabotage institutionnel des États-Unis, avec l’aide d’un média d’information devenu le laquai de l’État profond.

Qu’est-ce que je veux dire par État profond ? La bureaucratie permanente dévolue à Washington DC, et en particulier sa « communauté des services de renseignement » largement trop développée et redondante, a atteint une masse critique pour tracer son propre chemin au sein du gouvernement plus large, établissant ses propres règles de conduite, et ne suivant pas nécessairement les règles de droit. Et elle consacre une grande part de son budget et de son influence à défendre ses propres prérogatives plutôt que les intérêts de la nation.

La Russie attaque le système électoral de l’Amérique. Trump s’en fout
Les élections de mi-mandat approchent et le président doit sérieusement protéger le système électoral de la nation de cyber-attaque.

Personnellement, je doute que le président Poutine de Russie soit assez stupide pour permettre – et encore moins diriger – a ses services secret de se mêler des prochaines élections de mi-mandat, avec ce géant américain aspirant tous les électrons numériques sur la terre via la NSA, une mâchoire sans fond de secrets interceptés. M. Poutine a également dû observer que la communauté du renseignement américaine est capable de générer des hallucinations publiques de masse, au rythme des tambours de guerre, et est déterminé à ne rien laisser passer. C’est ma théorie sur ce que la Russie est en train de faire. Si vous en avez une meilleur, entendons-la?

Un autre incident curieux s’est produit sur CNN plus tôt cette semaine quand Max Boot, membre senior du Council of Foreign Relations (La salle de repos des professeurs de l’État profond), a affronté l’historien sur la Russie et universitaire à Princeton, Stephen F. Cohen, au show d’Anderson Cooper. « La Russie nous attaque en ce moment selon le propre directeur de la sécurité nationale de Trump (Daniel Coates) ! », a déclaré M. Boot.

« J’étudie la Russie depuis quarante-cinq ans », a répondu M. Cohen. « J’ai vécu en Russie et j’ai vécu ici. Si la Russie nous attaquait, nous le saurions. »

« Vous avez toujours été un apologiste de la Russie lors de ces 45 dernières années », a riposté M. Boot.

« Je ne fais pas de diffamation envers les gens ; Je fais une analyse sérieuse de la politique de sécurité nationale », a ajouté M. Cohen. « Quand des gens comme vous appellent des gens comme moi des ‘apologistes pour la Russie’ parce que nous ne sommes pas d’accord avec votre analyse, vous criminalisez la diplomatie et la détente et vous êtes une menace à la sécurité nationale. »

L’arbitre Anderson Cooper est intervenu : « Alors, Stephen, vous dites que la Russie n’attaquait pas les États-Unis ? »

« Oui, je ne pense pas qu’elle a attaqué les États-Unis », a déclaré Cohen.

« Vous excusez la Russie en ce moment même », insista M. Boot.

« Ce sont des choses de bas niveau qui se sont passées », a déclaré M. Cohen. « Ce n’est pas le 11 septembre. Ce n’est pas Pearl Harbor. Ce ne sont pas des parachutistes russes qui descendent sur Washington. Ce genre d’hyperbole, ‘une attaque contre l’Amérique’, suggère que nous devrions attaquer la Russie… Je pense que M. Boot aurait été heureux si Trump avait ‘waterbordé‘ Poutine au sommet et l’avait fait avouer… »

Remarquez à quel point M. Cooper était étonné d’entendre que la Russie n’attaquait pas les États-Unis. C’est inconcevable dans l’univers-bien-connu-de-CNN, si puissante est l’hallucination là-bas que même le refroidisseur d’eau bouillonne d’angoisse. Oh, et en passant, est-ce que certains de vos lecteurs savent en quoi les fonctions du directeur de la sécurité nationale (M. Coates) diffèrent du directeur de la CIA (Gina Haspel) ou du directeur de la NSA (Paul M. Nakasone ) ?

Dans le cas où vous seriez mystifié de savoir pourquoi une partie considérable du public est dégoûté par les médias d’information, c’est aussi simple que cela : ils semblent être un instrument de cette bureaucratie gouvernementale permanente, obéissant, défendant ses méfaits criminels, et couvrant sa malhonnêteté. Une preuve de cela est l’inattention manifeste des médias à la dépravation politique maintenant bien documentée dans un autre bras de la communauté du renseignement, je parle du FBI – une histoire de vilenie beaucoup plus convaincante que 13 trolls russes sur Facebook et le piratage allégué (encore non prouvé) de la DNC.

Donald Trump, c’est-à-dire le Golem d’or de la grandeur, peut être un président peu appétissant et embarrassant. Mais l’État profond est-il prêt à déclencher une guerre mondiale juste pour le pousser en dehors de la scène ? Ou brûler la Constitution ? Alors que CNN se tient prêt avec ses bidons d’essence ?

James Howard Kunstler

Too much magic : L'Amérique désenchantéePour lui, les choses sont claires, le monde actuel se termine et un nouveau arrive. Il ne dépend que de nous de le construire ou de le subir mais il faut d’abord faire notre deuil de ces pensées magiques qui font monter les statistiques jusqu’au ciel.

Traduit par Hervé, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/quelquun-peut-il-allumer-la-lumiere

Saisir des transnationales pour reconstruire la Syrie ?

Saisir des transnationales pour reconstruire la Syrie ?

Le président Trump s’est fait élire sur la promesse de renverser le capitalisme financier et de restaurer le capitalisme productif. Dans cette logique, il considère que les dommages de guerre dus à la Syrie ne doivent pas être payés par les États-Unis, mais par des sociétés transnationales. Cette révolution des relations internationales est-elle souhaitable et possible ?

| Damas (Syrie)

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Henry Kravis au Forum de Davos. Proche de John McCain, le fondateur de KKR est membre du Council of Foreign Relations et du Groupe de Bilderberg (dont sa femme est administratrice). Il emploie le général David Petraeus (ancien directeur de la CIA) avec qui il a organisé les transferts de fonds et d’armes à Daesh. Ami de longue date d’Emmanuel Macron, il a secrètement financé sa campagne électorale.

Ils étaient 114 États membres des « Amis de la Syrie » à financer sa destruction par les jihadistes. Mais, après leur échec, aucun ne veut payer quoi que ce soit pour sa reconstruction. Pourtant, ils n’ont pas eu de problème pour soutenir les États qui accueillent des réfugiés syriens ; étant entendu qu’il ne s’agissait pas là d’un geste humanitaire, mais d’un moyen de priver la Syrie de ses ressources humaines.

Surtout, tous espèrent s’enrichir en masquant leur crime et en obtenant des contrats de reconstruction.

Les 7 et 8 août, la Commission économique des Nations Unies pour l’Asie occidentale (ESCWA), réunie à Beyrouth, a estimé le coût minima de la reconstruction à 388 milliards de dollars [1]. Elle devrait rendre un rapport détaillé sur ce sujet en septembre. D’ores et déjà, consciente que ce qu’à vécu le pays n’a pas grand chose à voir avec une « guerre civile », mais avec une agression étrangère, elle a annoncé le titre de ce rapport : Syria, 7 years at war. C’est-à-dire La Syrie, 7 ans en guerre et non pas 7 ans de guerre.

À titre de comparaison, le Liban, dont la population est trois fois moindre, n’a pu obtenir que 11 milliards de dollars d’aide internationale lors de la conférence CEDRE, en avril dernier.

Les États-Unis, qui planifièrent la guerre dès 2004, ne veulent pas donner un sou. Selon l’administration Trump, cette guerre a été conçue par l’administration Bush Jr. et conduite par celle d’Obama. Or ces deux administrations ne servaient pas les intérêts du peuple états-unien, mais ceux d’une classe financière transnationale. Elles ont certes détruit la Syrie, mais aussi l’économie US. Ce ne serait donc pas à Washington de payer, mais à ces gens et aux sociétés transnationales directement impliquées dans la guerre.

Par exemple, le fonds de placement états-unien et rival du Carlyle Group, KKR d’Henry Kravis (valeur boursière 150 milliards de dollars). Il emploie le général David Petraeus et a fait transiter des fonds et des armes vers Al-Qaeda et Daesh [2]. Ou le constructeur automobile japonais Toyota (valeur boursière 170 milliards de dollars) qui a fourni l’ensemble des véhicules neufs de Daesh [3]. Ou encore le fabriquant de machines de construction Caterpillar qui a vendu aux jihadistes les tunneliers nécessaires à la construction de leurs réseaux souterrains (valeur boursière 76 milliards de dollars). Sans parler du cimentier franco-suisse Lafarge-Holcim qui a produit 6 millions de tonnes de ciment pour construire leurs bunkers (valeur boursière 40 milliards de dollars) [4], etc.

L’engagement de ces sociétés dans l’application du plan de l’amiral Arthur Cebrowski pour détruire les États et les sociétés du Moyen-Orient élargi s’explique probablement par la certitude qu’elles auraient accès aux ressources naturelles de la région sous la protection des armées occidentales.

Faire payer des multinationales n’exclut pas d’obtenir des réparations de certains États comme l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar ou la Turquie qui ont financé ou dont des ressortissants ont publiquement financé les jihadistes.

Si la République arabe syrienne parvient à réunir les preuves de leur rôle durant la guerre, elle sera en droit d’en demander la saisie devant les tribunaux du pays de leur siège social. En reprenant l’argumentaire du président Trump, elle pourra compter sur l’appui de la nouvelle administration US.

Il est donc possible, même sans parvenir à faire payer des États, de réunir les 388 milliards de dollars évoqués par l’ESCWA.

À la fin de toutes les guerres ayant donné lieu à réparation des sociétés nationales ont été saisies. La nouveauté serait cette fois de tirer les conclusions de la globalisation économique et de saisir des transnationales.

[1] « Qui paiera 388 milliards de dollars de dommages de guerre pour la Syrie ? », Réseau Voltaire, 8 août 2018.

[2] « Des milliards de dollars d’armes contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 juillet 2017.

[3] « Le département US du Trésor enquête sur les approvisionnements de Daesh », Réseau Voltaire, 8 octobre 2015.

[4] « Révélations : le jihad de Lafarge-Holcim », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 24 mars 2017.

http://www.voltairenet.org/article202406.html

L’Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2

’Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2

Nous avons abordé dans la partie précédente les causes profondes de la guerre civile sud-soudanaise (2013-en cours), ainsi que les éléments déclencheurs de l’embrasement. L’analyse a démontré que le conflit était avant tout motivé par une quête de pouvoir et de contrôle des zones pétrolifères, et non par d’irrémédiables tensions interethniques. A l’été 2015, l’accord d’Addis-Abeba mettait fin aux premières années de guerre. Or, quelques mois plus tard, les hostilités reprennent. Quelles en sont les raisons ? Que se déroule-t-il entre le déclenchement des nouveaux heurts et l’accord de partage du pouvoir conclu le 5 août 2018 ? Ce dernier est-il viable ? C’est ce que nous analyserons dans cette deuxième partie.

L’accord d’Addis-Abeba, un accord mort-né

L'illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2
Les dix Etats du Soudan du Sud [WikiMedia.org]

En décembre 2015, quelques mois après la signature de l’accord de paix d’Addis-Abeba, Salva Kiir change l’organisation administrative du pays. Auparavant divisé en 10 Etats, il décide de le séparer en 28, sans consultation préalable des populations. Cette décision a pour conséquence d’attribuer les principaux territoires pétrolifères à sa communauté, les Dinka. Bien que les tensions ethniques ne soient pas à l’origine même de la guerre civile[1], ce choix ne fait que renforcer les divisions intercommunautaires.

Suite à cette décision, des raids de l’armée ont lieu dans plusieurs territoires du sud et de l’est du pays. C’est notamment le cas dans les Etats de Greater Equatoria – qui regroupe Western, Central et Eastern Equatoria – et dans ceux d’Unity, Upper Nile et Jonglei[2]. Plusieurs groupes, qui s’étaient vus dépossédés de leurs terres, avaient en effet décidé de prendre les armes pour faire valoir leurs droits. L’accord d’Addis-Abeba aura été de courte durée : les affrontements, de moyenne intensité, se poursuivent jusqu’à l’été 2016.

Un anniversaire d’indépendance sanglant

Le 7 juillet, deux jours avant le cinquième anniversaire de l’indépendance du pays, la situation se dégrade : la capitale est le théâtre de nouvelles violences. Des partisans de Salva Kiir auraient bombardé des hommes de Machar. La situation s’embrase immédiatement : en quatre jours, les affrontements font 300 morts et 42 000 déplacés[3]. Sous la pression des Nations Unies, un cessez-le-feu est déclaré le 11 juillet, mais les combats ne cessent pas pour autant.

Riek Machar fuit alors le pays avec 600 hommes, pour se réfugier en République Démocratique du Congo (RDC). L’arrivée des combattants sud-soudanais en RDC, déjà en proie à des violences internes, est vue comme une menace sécuritaire supplémentaire. La mission de l’ONU au Congo (MONUSCO) prend alors la décision d’exfiltrer Riek Machar en Afrique du Sud. Le reste des troupes est désarmé, et rapatrié à la lisière de la frontière sud-soudanaise[4].

L’accord de partage du pouvoir du 5 août …

Durant deux ans, les combats se poursuivent, ponctués par des cessez-le-feu rapidement violés et une multiplication des factions armées. Riek Machar restera en résidence surveillée en Afrique du Sud jusqu’au printemps 2018. Le 20 juin, l’ancien vice-président et Salva Kiir se rencontrent à Addis-Abeba afin d’entamer des pourparlers de paix, pour la première fois depuis les violences qui mirent le feu à Juba à l’été 2016.

De gauche à droite: R. Machar, Museveni, el-Bechir et S. Kiir lors de la signature de l’Accord le 5 août [AFP]

Plusieurs réunions de négociations ont lieu entre les deux hommes durant le mois de juillet, pour déboucher sur la signature d’un accord de partage du pouvoir et un cessez-le-feu permanent le 5 août, à Khartoum. Salva Kiir garde son poste de président, et Riek Machar se voit attribuer le poste de premier vice-président, le temps d’une période transitoire de trois ans. Celle-ci doit déboucher sur des élections générales en 2021.

… signé sous la pression de puissances extérieures

Cependant, et c’est un point crucial, les deux rivaux ne sont pas à l’origine de cette initiative : c’est sous la menace de nouvelles sanctions des Nations unies, de la Commission de l’Union africaine et de l’IGAD que cet accord est ratifié[5]. Les médiations sont dirigées par les présidents kenyan, ougandais et éthiopien, ainsi que par le président soudanais Omar el-Bechir. Tous sont impliqués, directement ou non, dans cette guerre. Ce dernier a un intérêt précis dans la conclusion de cet accord puisque son économie, exsangue, repose en majorité sur la production du pétrole sud-soudanais[6]. L’accalmie chez son voisin du sud lui permettrait de régler en partie ses problèmes internes, qui persistent depuis 2011.

Les grandes puissances internationales, comme la Chine et les Etats-Unis, ont elles aussi des intérêts non négligeables à ce que l’accord soit respecté. La Chine est solidement implantée au Soudan du Sud depuis son indépendance, et a investi des milliards dans de nombreux secteurs[7]. Les Etats-Unis sont pour leur part les premiers donateurs d’aide humanitaire, et Donald Trump est lassé des innombrables cessez-le-feu et accords systématiquement avortés.

Un chèque en blanc …

L'Illusion de la paix au Soudan du Sud 2/2
Une famille de réfugiés sud-soudanais à Lamwo (Ouganda) le 5 avril 2017 [Reuters]

Quelques jours à peine avant sa signature, l’accord ne faisait pas consensus auprès des parties concernées. Certains groupes de l’opposition, notamment la South Sudan Opposition Alliance (SSOA) et les Former Detainees (FD), refusaient catégoriquement de le ratifier du fait de désaccords profonds concernant le partage du pouvoir[8]. Sous pression des médiateurs régionaux, et à la surprise générale, l’accord a finalement été signé par tous[9]. Que valent vraiment ces signatures lorsqu’elles sont apposées sous la contrainte ?

S’ajoutant à cela, le texte ne suscite que peu d’espoir pour les experts du conflit sud-soudanais. En effet, le pouvoir est de nouveau confié aux mêmes seigneurs de guerre, rongés par la soif de pouvoir et peu préoccupés par le sort de leur population[10]. Les forces loyales à S. Kiir et R. Machar ont toutes deux commis des actes qualifiés de crimes de guerre : pillages, disparitions forcées, tortures, viols, exécutions extrajudiciaires. Ainsi, il est fort probable que la population sud-soudanaise ne soutienne pas l’accord, et que de nouvelles contestations apparaissent.

… qui ne propose pas d’issue concrète au conflit

Enfin, et comme son nom l’indique, l’accord se concentre sur la répartition du pouvoir entre les parties en conflit. Au-delà du nombre pléthorique de vice-présidents -5- et de ministres -35- afin que chacun y trouve son compte, à aucun moment le texte n’évoque une quelconque résolution des causes profondes de la guerre. Le problème de répartition des richesses et de marginalisation politique et économique de la majorité de la population n’est aucunement traité. Ainsi, malgré les pressions internationales continues et les tentatives de médiations régionales, le conflit au Soudan du Sud ne sera pas résolu de sitôt.

La stabilité ne peut en effet être imposée de l’extérieur, sans réelle volonté politique des parties en conflit. Et quand bien même Salva Kiir et Riek Machar s’entendraient de manière concrète et durable quant au partage du pouvoir, la suite sera complexe. Nous avons en effet choisi, par soucis de clarté, de focaliser l’analyse sur les tensions entre le gouvernement et le SPLA/M, principal mouvement d’opposition. Or, d’innombrables groupes aux intérêts variés, armés ou non, alimentent et prolongent le conflit. Trouver un terrain d’entente commun se révèle pour le moins houleux pour les années à venir.

[1] Voir L’Illusion de la Paix au Soudan du Sud 1/2
[2] The Conversation, The failure of forced peace: South Sudan apprehensive future, 15/01/2017
[3] Tirkthankar Chanda, Guerre civile au Soudan du Sud : Chronologie d’une crise, RFI, 18/07/2016
[4] Joan Tilouine, Les soldats sud-soudanais et Riek Machar égarés dans l’Est du Congo-Kinshasa, Le Monde, 30/01/2017
[5] J. Hursh, Squandered opportunity? Despite New Agreement, South Sudan’s Civil War Continues, 09/07/2018
[6] Ahmed H. Adam, Why is Omar al-Bashir mediating South Sudan peace talks?, Al Jazeera, 05/07/2018
[7] Aru Kok, China chases Africa’s ressources, The Strategist, 06/08/2018
[8] R. Alfred Yoron Modi, Five Contentious Issues in the South Sudan Peace Process, Sudan Tribune,28/07/2018
[9] President Kiir, opposition groups sign South Sudan governance agreement, Sudan Tribune, 06/08/2018
[10] South Sudan Economy, Global Security, 01/03/2018

About Amélie METEL

Etudiante en master 2 coopération internationale à l’université Grenoble Alpes. Passionnée par la géopolitique, elle se spécialise dans l’analyse des conflits armés et la diplomatie

Dernières évolutions en Syrie, après la libération de la Ghouta, la reprise de Deraa et de la région du Golan

Dernières évolutions en Syrie, après la libération de la Ghouta, la reprise de Deraa et de la région du Golan

En février 2018, une poussée de fièvre s’était à nouveau emparée de nos médias avec des reportages et articles presqu’exclusivement en faveur des « rebelles » de la Ghouta. A chaque fois que l’étau se resserre sur les enclaves djihadistes, Etats-Unis, Royaume-Uni et France, relayés par la plupart des médias occidentaux, ont rendu l’Etat syrien responsable d’une nouvelle crise humanitaire. Après Alep, la Ghouta était devenue le lieu emblématique de la tromperieconsistant à faire des bras armés de l’Islamisme des « rebellesmodérés », alors même que ce sont des milices financées par l’islamisme combattant. Parmi cette mosaïque de factions, on trouve Jaïsh al-Islam, de loin la plus puissante, soutenue par l’Arabie Saoudite. On peut également mentionner Faylaq Al-Rahmane, proche du Qatar et des Frères musulmans qui financent entre autres le pseudo observatoire syrien des droits de l’Homme, Hayat Tahrir al-Cham, ex Front al-Nosra et émanation d’al-Qaïda.

C’est le général Souhail al-Hassan dit le Tigre qui s’est chargé de l’assaut terrestre sur la Ghouta orientale. Les groupes arméshostiles à l’armée syrienne avaient tout intérêt à maintenir la population en otage avec pression médiatique pour dénoncer la barbarie du « régime. Cela pouvait aller jusqu’aux montages vidéodiffusés dans le monde entier ou les reprises d’accusations de gazage alors qu’ils ont été eux-mêmes approvisionnés en gaz sarinvia la Turquie. Les différents groupes armés avaient en effet parfaitement intégré que pour contraindre les occidentaux à intervenir militairement, il leur fallait produire les preuves d’un franchissement de la fameuse « ligne rouge » par des attaques chimiques. Et à nouveau, dans un tohubohu médiatique identique à celui des derniers combats d’Alep présentée comme ville martyre, journaux, radios et télés avaient repris le cliché de la population assassinée. La pseudo ONG auto-proclamée observatoire syrien des droits de l’homme créé par les Frères musulmans, assisté des « casques blancs » créés par le service britannique du renseignement extérieur, n’ont cessé d’alimenter la désinformation générale.

Le 14 avril 2018 à la suite des fameuses « preuves » fabriquées par les casques blancs et l’OSDH, désignant le « régime » comme responsable d’attaques chimiques, USA, France et Grande Bretagne ont engagé une opération « punitive » sur la Syrie. Les démonstrations de force et les communiqués triomphants des états-majors, auront permis à Donald Trump de redorer son blason à 6 mois des élections de mi-mandat. Sur les 30 missiles ayant visé des cibles désignées comme « entrepôts chimiques », 23 avaientatteint leurs objectifs sans faire de victimes, car vidés de présence militaire. Ces installations désaffectées avaient été rebaptisées « dépôts chimiques » pour justifier les frappes occidentales. Le Major Général Jonathan Shaw, ancien chef des forces spéciales britanniques, dans un entretien à l’hebdomadaire The mail on Sunday, avait posé la question essentielle : « pourquoi la Syrie se donnerait-elle la peine de mener des attaques à l’armement chimique alors même qu’elle vient de remporter militairement la bataille de la Ghouta ? ». Aucune attaque chimique de l’armée n’avait été prouvée. Par contre, des preuves de mise en scèneavaient bien été apportées.

Le 23 juin a été lancée la reconquête de la partie Sud-Ouest de la Syrie, à environ 50 km de Damas, avec Deraa comme cible majeure et Quneitra sur le Golan. Il faut se souvenir que c’est de Deraa, proche de la Jordanie, que sont partis les soulèvements de mars 2011, orchestrés par la CIA, avec l’appui des pouvoirs occidentaux résolus à se débarrasser du président syrien. Le QG de cette opération avait été intégré au Centre des Opérations Militaires de la CIA basé à Amman, composé d’agents des USA, Grande Bretagne, France, Jordanie et Israël. Ce centre opérationnel était chargé du financement des salaires, des armements et du renseignement pour le compte de la nébuleuse des « rebelles modérés ». Les négociations récentes ont été difficiles avec les groupes armés de la mouvance al-Nosra en raison des injonctions américano-jordano-israéliennes de ne pas accepter de reddition ou de repli vers Idlib dans le Nord. Jusqu’au moment où ils ont dû admettre la défaite. C’est alors que les services secrets se sont activés pour exfiltrer grâce aux Israéliens ceux qu’ils qualifient de « défense civile syrienne » et qui ne sont autres que les casques blancs. Les USA et la Grande Bretagne qui ont instrumentalisé ces combattants sous couvert d’aide humanitaire ne voulaient pas prendre le risque de les voir capturés et passer aux aveux. C’est le 29 juillet que les combattants du Front al-Nosra ont remis leurs armes avant d’être escortés vers Idlib.

La voie est désormais ouverte pour la dernière et grande bataille d’Idlib qui est devenue le point de rassemblement de toutes les factions armées qui se sont rendues après les défaites successives. La Russie attend cette « mère des batailles » pour pouvoir passer aux étapes suivantes, la reconstruction du pays et le règlement politique de la crise syrienne. La Turquie, tout en cherchant à ménager la Russie, ne restera pas inactive dans la mesure où Idlib touche à sa frontière du Nord-Ouest et que la reconquête pourraprovoquer un afflux de dizaines de milliers de djihadistes. L’aviation russe n’hésitera pas à prendre la main avec desbombardements modèle Grozny au cas où les négociations aboutiraient à une impasse.

Reste enfin la question kurde dans le Nord de la Syrie. Le 28 juillet, les lignes semblent avoir bougé avec l’accord conclu entre le conseil démocratique syrien, constitué principalement de Kurdes et le gouvernement de Damas. Ces forces qui contrôlent près d’un quart du territoire jusqu’à Raqa et Der Ez-Zor dans le Nord-Est, bénéficiaient jusqu’à présent du soutien américain. La délégation qui pour la première fois depuis le début du conflit s’est rendue à Damas, a avancé la possibilité de confier le contrôle de l’Est de l’Euphrate au gouvernement syrien, précisément là où les Américains ont créé des bases militaires sans autorisation internationale.

Les victoires militaires de la Syrie et politique de la Russie, conduisent à reconsidérer la prospective géostratégique. Deux articles récents de Fabrice Balanche, chercheur à l’Université de Stanford et de l’historien Kamal Alam donnent le ton. Le premier s’intitule « la défaite de l’Occident ». Dans le second, on lit que« pour la première fois dans l’histoire moderne, une intervention militaire étrangère triomphe au Moyen-Orient ». Et Roland Lombardi, célèbre analyste chez JFC-conseil, conclut en affirmant que la Russie est devenue le maître du jeu. Que reste-t-il dès lors de la diplomatie française dans tout cela ? Il semblerait qu’après des années d’échecs, Paris envisagerait de reconsidérer sa politique. Une mission de « conseiller sur le Syrie » vient d’être confiée à François Sénémaud, ancien directeur du Renseignement, ambassadeur à Téhéran. Son expérience et sa vision globale du dossier Moyen-Orient pourrait contribuer à une révision générale de la « grille de lecture » du Quai d’Orsay et de l’Elysée. Pour l’instant, le président Macron paraît vouloir se rapprocher de Vladimir Poutine sans garantie d’être admis en interlocuteur sur la Syrie. Un communiqué conjoint vient d’être publié le 20 juillet. Il semblerait que l’Elysée ayant compris que la question syrienne est désormais entre les mains de la Russie, a jugé qu’une aide humanitaire conjointe pourrait assurer, le moment venu, un strapontin à la table des négociations sur l’avenir de la Syrie, dans ce pays si proche du nôtre, où depuis 7 ans, la France a perdu tout son crédit.

J. M. Schléret  

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur

http://www.afrique-asie.fr/dernieres-evolutions-en-syrie-apres-la-liberation-de-la-ghouta-la-reprise-de-deraa-et-de-la-region-du-golan/

Le crépuscule de la guerre

Le crépuscule de la guerre

Si l’on considère la guerre en Syrie non pas comme un événement en soi, mais comme l’aboutissement d’un conflit mondial d’un quart de siècle, on doit s’interroger sur les conséquences de la cessation à venir des hostilités. Son achèvement marque la défaite d’une idéologie, celle de la globalisation et du capitalisme financier. Les peuples qui ne l’ont pas compris, notamment en Europe occidentale, se placent eux-mêmes à l’écart du reste du monde.

| Damas (Syrie)

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Donald Trump et Vladimir Poutine lors du sommet bilatéral d’Helsinki, le 16 juillet 2018.

Les guerres mondiales ne se terminent pas simplement par un vainqueur et un vaincu. Leur fin trace les contours d’un nouveau monde.

La Première Guerre mondiale s’est conclue par la défaite des empires allemand, russe, austro-hongrois et ottoman. La cessation des hostilités a été marquée par l’élaboration d’une organisation internationale, la Société des nations (SDN) chargée d’abolir la diplomatie secrète et de régler par l’arbitrage les conflits entre les États-membres.

La Seconde Guerre mondiale s’est conclue par la victoire de l’Union soviétique sur le Reich nazi et l’Empire nippon du hakkō ichi’u [1] [2], suivie d’une course poursuite entre les Alliés pour occuper les dépouilles de la Coalition vaincue. Elle a donné naissance à une nouvelle structure, l’Organisation des Nations unies (Onu), chargée de prévenir de nouvelles guerres en établissant le Droit international autour d’une double légitimité : l’Assemblée générale où chaque État dispose d’une voix quelle que soit sa taille, et un directoire des cinq principaux vainqueurs, le Conseil de sécurité.

La Guerre froide n’était pas la Troisième Guerre mondiale. Elle ne s’est pas terminée par la défaite de l’Union soviétique, mais par son effondrement sur elle-même. Elle n’a pas été suivie de la création de nouvelles structures, mais par l’intégration des États de l’URSS au sein d’organisations préexistantes.

La Troisième Guerre mondiale aura débuté en Yougoslavie, se sera poursuivie en Afghanistan, en Irak, en Géorgie, en Libye, au Yémen, pour se terminer en Syrie. Son champ de bataille s’est circonscrit aux Balkans, au Caucase et à ce que l’on appelle désormais le « Moyen-Orient élargi ». Elle aura coûté la vie à d’innombrables populations musulmanes ou chrétiennes orthodoxes, sans trop déborder dans le monde occidental. Elle est en train de se conclure depuis le sommet Poutine-Trump d’Helsinki.

Les profondes transformations qui ont modifié le monde durant les 26 dernières années ont transféré une partie du pouvoir des gouvernements vers d’autres entités, soit administratives, soit privées, aussi bien que l’inverse. Par exemple, on a vu une armée privée, Daesh, se proclamer État souverain. Ou encore, le général David Petraeus organiser le plus vaste trafic d’armes de l’Histoire lorsqu’il dirigeait la CIA, et le poursuivre après sa démission au nom d’une société privée, le fonds spéculatif KKR [3].

Cette situation peut être décrite comme un affrontement entre, d’une part, une classe dirigeante transnationale et, d’autre part, des gouvernements responsables devant leurs peuples.

Contrairement aux imputations de la propagande qui attribuent la cause des guerres à des circonstances immédiates, celles-ci se trouvent dans des rivalités ou des ambitions profondes et anciennes. Les États mettent des années à se dresser les uns contre les autres. Ce n’est souvent qu’avec le temps que nous pouvons comprendre les conflits qui nous dévorent.

Par exemple, très peu de gens ont compris ce qui se passait lors de l’invasion japonaise de la Mandchourie (1931) et ont attendu l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne (1938) pour comprendre que les idéologies racistes allaient mener à la Seconde Guerre mondiale. Identiquement, rares sont ceux qui ont compris dès la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992) que l’alliance entre l’Otan et l’islam politique ouvrait la voie à la destruction du monde musulman [4].

Aujourd’hui encore, malgré les travaux des journalistes et des historiens, beaucoup n’ont toujours pas réalisé l’énormité de la manipulation dont nous avons tous été victimes. Ils refusent d’admettre que l’Otan coordonnait alors des supplétifs saoudiens et iraniens sur le continent européen. C’est pourtant un fait impossible à contester [5].

De même, ils refusent d’admettre qu’Al-Qaïda, accusé par les États-Unis d’avoir perpétré les attentats du 11-Septembre, a pu combattre sous les ordres de l’Otan en Libye et en Syrie. C’est pourtant un autre fait impossible à contester [6].

Le plan initial qui prévoyait de dresser le monde musulman contre le monde orthodoxe s’est transformé en cours de route. Il n’y a pas eu de « guerre des civilisations ». L’Iran chiite s’est retourné contre l’Otan qu’il servait en Yougoslavie et s’est allié à la Russie orthodoxe pour sauver la Syrie multiconfessionnelle.

Nous devons ouvrir les yeux sur l’Histoire et nous préparer à l’aube d’un nouveau système mondial où certains de nos amis d’hier sont devenus nos ennemis et vice-versa.

À Helsinki, ce ne sont pas les États-Unis qui ont conclu un accord avec la Fédération de Russie. Ce n’est que la Maison-Blanche. Car l’ennemi commun est un groupe transnational exerçant une autorité aux États-Unis. Considérant que c’est lui et non pas le président élu qui représente les USA, il ne s’est d’ailleurs pas gêné pour accuser immédiatement le président Trump de trahison.

Ce groupe transnational est parvenu à nous faire croire que les idéologies sont mortes et que l’Histoire est finie. Il a présenté la globalisation, c’est-à-dire la domination anglo-saxonne à travers l’extension de la langue et du mode de vie états-unien, comme la conséquence du développement des techniques de transport et de communication. Il nous a assuré qu’un système politique unique était idéal pour tous les hommes, la démocratie (c’est-à-dire le « gouvernement du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple »), et qu’il était possible de l’imposer à tous par la force. Enfin, il a présenté la liberté de circulation des personnes et des capitaux comme la solution à tous les problèmes de main d’œuvre et d’investissement.

Ces assertions, que nous acceptons tous dans notre quotidien, ne résistent pourtant pas une minute à la réflexion.

Derrière ces mensonges, ce groupe transnational a systématiquement érodé le Pouvoir des États et amassé des fortunes.

Le camp qui sort vainqueur de cette longue guerre défend au contraire l’idée que, pour choisir leur destin, les hommes doivent s’organiser en Nations définies soit à partir d’une terre, soit d’une histoire ou d’un projet commun. Par conséquent, il soutient les économies nationales contre la finance transnationale.

Nous venons d’assister à la Coupe du monde de football. Si l’idéologie de la globalisation avait gagné, nous aurions du soutenir non seulement notre équipe nationale, mais aussi celles d’autres pays en fonction de leur appartenance à des structures supra-nationales communes. Par exemple, les Belges et les Français auraient dû se soutenir mutuellement en agitant des drapeaux de l’Union européenne. Mais ce n’est venu à l’idée d’aucun supporter. Nous mesurons là le fossé qui sépare d’une part la propagande qu’on nous assène et que nous répétons et, d’autre part, notre comportement spontané. Malgré les apparences, la victoire superficielle du globalisme n’a pas modifié ce que nous sommes.

Ce n’est évidemment pas un hasard si la Syrie où fut imaginée et façonnée l’idée d’État, il y a plusieurs milliers d’années, est la terre où cette guerre s’achève. C’est parce qu’ils avaient un véritable État, qui n’a jamais cessé de fonctionner, que la Syrie, son peuple, son armée et son président ont pu résister à la plus gigantesque coalition de l’Histoire, constituée par 114 États membres des Nations unies.

[1] Le hakkō ichi’u (les huit coins du monde sous un seul toit) est l’idéologie de l’Empire japonais. Elle pose la supériorité de la race nipponne et son droit à dominer l’Asie.

[2] Les armées soviétiques déferlaient sur la Mandchourie laissant penser que Tokyo allait présenter sa reddition à Moscou lorsque le président Truman fit usage d’une seconde bombe atomique à Nagasaki. Il contraignit ainsi les Japonais à se rendre au général McArthur, permettant ainsi au Pentagone d’occuper ce pays. NdlR

[3] « Des milliards de dollars d’armes contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 juillet 2017.

[4] Les Dollars de la terreur : Les États-Unis et les islamistes, Richard Labévière, Grasset, 1999.

[5] Wie der Dschihad nach Europa kam. Gotteskrieger und Geheimdienste auf dem Balkan, Jürgen Elsässer, Kai Homilius Verlag, 2006. Version française : Comment le Djihad est arrivé en Europe (préface de Jean-Pierre Chevènement), Xenia, 2006.

[6] Sous nos yeux. Du 11-septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune 2017.

 

Le crépuscule de la guerre

Si l’on considère la guerre en Syrie non pas comme un événement en soi, mais comme l’aboutissement d’un conflit mondial d’un quart de siècle, on doit s’interroger sur les conséquences de la cessation à venir des hostilités. Son achèvement marque la défaite d’une idéologie, celle de la globalisation et du capitalisme financier. Les peuples qui ne l’ont pas compris, notamment en Europe occidentale, se placent eux-mêmes à l’écart du reste du monde.

| Damas (Syrie)

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Donald Trump et Vladimir Poutine lors du sommet bilatéral d’Helsinki, le 16 juillet 2018.

Les guerres mondiales ne se terminent pas simplement par un vainqueur et un vaincu. Leur fin trace les contours d’un nouveau monde.

La Première Guerre mondiale s’est conclue par la défaite des empires allemand, russe, austro-hongrois et ottoman. La cessation des hostilités a été marquée par l’élaboration d’une organisation internationale, la Société des nations (SDN) chargée d’abolir la diplomatie secrète et de régler par l’arbitrage les conflits entre les États-membres.

La Seconde Guerre mondiale s’est conclue par la victoire de l’Union soviétique sur le Reich nazi et l’Empire nippon du hakkō ichi’u [1], suivie d’une course poursuite entre les Alliés pour occuper les dépouilles de la Coalition vaincue. Elle a donné naissance à une nouvelle structure, l’Organisation des Nations unies (Onu), chargée de prévenir de nouvelles guerres en établissant le Droit international autour d’une double légitimité : l’Assemblée générale où chaque État dispose d’une voix quelle que soit sa taille, et un directoire des cinq principaux vainqueurs, le Conseil de sécurité.

La Guerre froide n’était pas la Troisième Guerre mondiale. Elle ne s’est pas terminée par la défaite de l’Union soviétique, mais par son effondrement sur elle-même. Elle n’a pas été suivie de la création de nouvelles structures, mais par l’intégration des États de l’URSS au sein d’organisations préexistantes.

La Troisième Guerre mondiale aura débuté en Yougoslavie, se sera poursuivie en Afghanistan, en Irak, en Géorgie, en Libye, au Yémen, pour se terminer en Syrie. Son champ de bataille s’est circonscrit aux Balkans, au Caucase et à ce que l’on appelle désormais le « Moyen-Orient élargi ». Elle aura coûté la vie à d’innombrables populations musulmanes ou chrétiennes orthodoxes, sans trop déborder dans le monde occidental. Elle est en train de se conclure depuis le sommet Poutine-Trump d’Helsinki.

Les profondes transformations qui ont modifié le monde durant les 26 dernières années ont transféré une partie du pouvoir des gouvernements vers d’autres entités, soit administratives, soit privées, aussi bien que l’inverse. Par exemple, on a vu une armée privée, Daesh, se proclamer État souverain. Ou encore, le général David Petraeus organiser le plus vaste trafic d’armes de l’Histoire lorsqu’il dirigeait la CIA, et le poursuivre après sa démission au nom d’une société privée, le fonds spéculatif KKR [2].

Cette situation peut être décrite comme un affrontement entre, d’une part, une classe dirigeante transnationale et, d’autre part, des gouvernements responsables devant leurs peuples.

Contrairement aux imputations de la propagande qui attribuent la cause des guerres à des circonstances immédiates, celles-ci se trouvent dans des rivalités ou des ambitions profondes et anciennes. Les États mettent des années à se dresser les uns contre les autres. Ce n’est souvent qu’avec le temps que nous pouvons comprendre les conflits qui nous dévorent.

Par exemple, très peu de gens ont compris ce qui se passait lors de l’invasion japonaise de la Mandchourie (1931) et ont attendu l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne (1938) pour comprendre que les idéologies racistes allaient mener à la Seconde Guerre mondiale. Identiquement, rares sont ceux qui ont compris dès la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992) que l’alliance entre l’Otan et l’islam politique ouvrait la voie à la destruction du monde musulman [3].

Aujourd’hui encore, malgré les travaux des journalistes et des historiens, beaucoup n’ont toujours pas réalisé l’énormité de la manipulation dont nous avons tous été victimes. Ils refusent d’admettre que l’Otan coordonnait alors des supplétifs saoudiens et iraniens sur le continent européen. C’est pourtant un fait impossible à contester [4].

De même, ils refusent d’admettre qu’Al-Qaïda, accusé par les États-Unis d’avoir perpétré les attentats du 11-Septembre, a pu combattre sous les ordres de l’Otan en Libye et en Syrie. C’est pourtant un autre fait impossible à contester [5].

Le plan initial qui prévoyait de dresser le monde musulman contre le monde orthodoxe s’est transformé en cours de route. Il n’y a pas eu de « guerre des civilisations ». L’Iran chiite s’est retourné contre l’Otan qu’il servait en Yougoslavie et s’est allié à la Russie orthodoxe pour sauver la Syrie multiconfessionnelle.

Nous devons ouvrir les yeux sur l’Histoire et nous préparer à l’aube d’un nouveau système mondial où certains de nos amis d’hier sont devenus nos ennemis et vice-versa.

À Helsinki, ce ne sont pas les États-Unis qui ont conclu un accord avec la Fédération de Russie. Ce n’est que la Maison-Blanche. Car l’ennemi commun est un groupe transnational exerçant une autorité aux États-Unis. Considérant que c’est lui et non pas le président élu qui représente les USA, il ne s’est d’ailleurs pas gêné pour accuser immédiatement le président Trump de trahison.

Ce groupe transnational est parvenu à nous faire croire que les idéologies sont mortes et que l’Histoire est finie. Il a présenté la globalisation, c’est-à-dire la domination anglo-saxonne à travers l’extension de la langue et du mode de vie états-unien, comme la conséquence du développement des techniques de transport et de communication. Il nous a assuré qu’un système politique unique était idéal pour tous les hommes, la démocratie (c’est-à-dire le « gouvernement du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple »), et qu’il était possible de l’imposer à tous par la force. Enfin, il a présenté la liberté de circulation des personnes et des capitaux comme la solution à tous les problèmes de main d’œuvre et d’investissement.

Ces assertions, que nous acceptons tous dans notre quotidien, ne résistent pourtant pas une minute à la réflexion.

Derrière ces mensonges, ce groupe transnational a systématiquement érodé le Pouvoir des États et amassé des fortunes.

Le camp qui sort vainqueur de cette longue guerre défend au contraire l’idée que, pour choisir leur destin, les hommes doivent s’organiser en Nations définies soit à partir d’une terre, soit d’une histoire ou d’un projet commun. Par conséquent, il soutient les économies nationales contre la finance transnationale.

Nous venons d’assister à la Coupe du monde de football. Si l’idéologie de la globalisation avait gagné, nous aurions du soutenir non seulement notre équipe nationale, mais aussi celles d’autres pays en fonction de leur appartenance à des structures supra-nationales communes. Par exemple, les Belges et les Français auraient dû se soutenir mutuellement en agitant des drapeaux de l’Union européenne. Mais ce n’est venu à l’idée d’aucun supporter. Nous mesurons là le fossé qui sépare d’une part la propagande qu’on nous assène et que nous répétons et, d’autre part, notre comportement spontané. Malgré les apparences, la victoire superficielle du globalisme n’a pas modifié ce que nous sommes.

Ce n’est évidemment pas un hasard si la Syrie où fut imaginée et façonnée l’idée d’État, il y a plusieurs milliers d’années, est la terre où cette guerre s’achève. C’est parce qu’ils avaient un véritable État, qui n’a jamais cessé de fonctionner, que la Syrie, son peuple, son armée et son président ont pu résister à la plus gigantesque coalition de l’Histoire, constituée par 114 États membres des Nations unies.

[1] Le hakkō ichi’u (les huit coins du monde sous un seul toit) est l’idéologie de l’Empire japonais. Elle pose la supériorité de la race nipponne et son droit à dominer l’Asie.

[2] « Des milliards de dollars d’armes contre la Syrie », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 juillet 2017.

[3] Les Dollars de la terreur : Les États-Unis et les islamistes, Richard Labévière, Grasset, 1999.

[4] Wie der Dschihad nach Europa kam. Gotteskrieger und Geheimdienste auf dem Balkan, Jürgen Elsässer, Kai Homilius Verlag, 2006. Version française : Comment le Djihad est arrivé en Europe (préface de Jean-Pierre Chevènement), Xenia, 2006.

[5] Sous nos yeux. Du 11-septembre à Donald Trump, Thierry Meyssan, Demi-Lune 2017.

 

http://www.voltairenet.org/article202200.html

 

L’OTAN vendra US ou ne sera plus

L’OTAN vendra US ou ne sera plus

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L’OTAN vendra US ou ne sera plus

Dans son texte du 15 juillet 2018 sur Strategic-Culture.org, Alex Gorka met l’accent sur le point 31 du communiquédes pays de l’OTAN à la suite du sommet des 11-12 juillet. Ce point porte précisément sur l’armement des pays de l’OTAN et se termine par une référence directe aux matériels russes que possèdent certains pays de l’OTAN, soit parce qu’il s’agit d’anciens pays du Pacte de Varsovie, soit parce qu’ils ont acheté du matériel russe pour une raison ou l’autre. Voici le point 31 du communiqué et, tout au bout, comme par inadvertance si l’on veut, le passage qui nous intéresse (souligné par l’emploi du caractère gras par nous, également par inadvertance).

« Notre aptitude à relever les défis d’un environnement de sécurité en évolution repose sur un éventail de capacités robustes, sophistiquées et évolutives dans tous les milieux. Il s’agit notamment de forces et de capacités déployables, soutenables et interopérables, plus lourdes, davantage dans le haut du spectre et pleinement soutenues, qui sont maintenues à un niveau de préparation élevé pour exécuter toute la gamme des tâches et des missions de l’Alliance. Nous assurerons la disponibilité de ces forces et de ces capacités en répondant pleinement et rapidement aux besoins recensés par l’OTAN. En mettant à disposition ces capacités, nous prenons un engagement pour la coopération au sein de l’Alliance et au niveau multinational afin de répondre à nos besoins communs, pour la nécessaire augmentation des dépenses de défense, notamment dans le domaine de la recherche et du développement, pour une efficacité maximale dans l’utilisation des ressources, pour un accroissement de l’interopérabilité, et pour le traitement, comme il convient, de la question des dépendances qui existent à l’égard des anciens équipements militaires d’origine russe, par des initiatives nationales et une coopération multinationale. Nous continuerons de favoriser l’innovation afin de préserver notre avance technologique. »

Il est évident que c’est essentiellement la partie US qui a insisté sur l’inclusion de telles précisions. Elles concernent un assez grand nombre de matériels essentiellement terrestres mais aussi aériens, pour la plupart venant d’anciens pays de l’alliance communiste (Pacte de Varsovie) qui ont intégré l’OTAN. Il y a eu aussi l’acquisition de matériels russes par un petit nombre de pays, le plus remarquable étant celui de missiles sol-air S-300 de première génération par la Grèce dans les années 1990.

(La phrase de conclusion « Nous continuerons de favoriser l’innovation afin de préserver notre avance technologique » signifie que seuls les idiots de naissance peuvent croire qu’ils trouveront cette “avance technologique” chez les Russes…)

Dans son texte, Alex Gorka donne le détail de tous ces matériels russes en insistant sur le fait que ces matériels doivent être entretenus et que seuls les Russes peuvent le faire, et qu’ils le font à des prix très avantageux. Cela constitue d’une part un fait qui maintient des relations entre ces pays de l’OTAN qui ont du russe et la Russie, d’autre part un argument pour certains pays de l’OTAN pour envisager l’achat de matériels russes. Le contexte général y est très favorable : les capacités exceptionnelles des armements russes, leur modernisation constante, leur avancement technologique ne cessent d’être mises en évidence ces dernières années, tandis que leurs coûts sont bien connus pour être extrêmement modiques par rapport à ceux des fournisseurs habituels et obligés de l’OTAN, les USA bien entendu.

Mais il y a par-dessus tout, comme symbole autant que comme crise de fourniture de matériels, l’affaire du S-400 et la position officielle prise par les USA essentiellement à l’occasion de l’exportation de ce système, instituant des sanctions contre les pays acheteurs (bien entendu, ces mesures pouvant être prises désormais contre toute autre exportation de systèmes d’armement russes) : la loi CAATSA (pour Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Cette initiative n’est pas particulièrement populaire, comme on l’a vu hier à propos de l’Inde.

Mais l’Inde ne fait pas partie de l’OTAN, tandis que la Turquie en fait partie, et qu’elle entend bien acheter des S-400, avec un contrat déjà finalisé et sur le point d’entrer en application. Gorka note à ce propos :

« Ankara a signé un contrat d’achat de missiles sol-air S-400 malgré le fait que toute coopération militaire soit entravée par des sanctions antirusses. De nouvelles mesures punitives américaines contre la Russie ont été promulguées pour exposer d’autres pays à des sanctions pour avoir fait affaire avec son industrie de la défense et les ont exhortés à se défaire des armes russes.

» La Turquie refuse une telle approche. Cela signifie que, pour eux, la déclaration dit une chose mais que la pratique est différente. La Turquie agit comme elle fait parce qu’elle veut le meilleur équipement. Cela peut être contagieux. D’autres voudront le meilleur pour leur argent. Comme on peut le voir, les échappatoires ont déjà été trouvées. Quoi qu’il en soit, rien ne peut changer le fait que la Russie est le leader mondialdans la production des meilleures armes et la tentation de coopérer avec lui peut s’avérer trop forte pour être stoppée par des pressions politiques. »

Bien entendu, l’affaire Turquie-S400 est aggravée, – considérablement pour les USA, – par le fait que ce pays a acheté aussi des F-35, la merveille des merveilles de l’arsenal US bardée de secrets de fonctionnement et d’opérationnalité, à un point tel que nul ne sait exactement de quoi cet appareil est capable, s’il est capable effectivement d’effectuer ses missions, s’il est effectivement opérationnel, – bref, s’il existe bel et bien… On sait qu’il y a déjà une querelle entre la Turquie et le Congrès à propos de l’achat des S-400, le Congrès voulant en représailles interdire la livraison des F-35 à la Turquie (bien que deux aient déjà été livrés aux Turcs, mais qu’ils restent consignés aux USA au moins pendant deux ans, pour “essais” divers et parce qu’on y mange mieux…).

Il y a un autre aspect à cette querelle, lequel est si extrêmement technique qu’on a peine à s’y retrouver, – et à notre avis, la même chose pour les techniciens US eux-mêmes, qui en sont à chercher à comprendre comment le F-35 fonctionne exactement, et s’il fonctionne d’ailleurs… La présence proche, la proximité de S-400 et de F-35 (en Turquie) pourraient en effet conduire à un “espionnage” impuni du F-35 par le S-400, selon les explications extrêmement bureaucratiques et hermétiques, sinon “magiques” qui nous sont données ; qu’est-ce que c’est que la proximité ? De quoi parle-t-on ? De kilomètres, d’ondes mystérieuses, d’envoûtement peut-être

Reuters, le 15 juillet 2018 : « Le général Tod Wolters, commandant en chef des forces alliées de l’OTAN, a déclaré à Reuters que le problème était préoccupant, mais il travaillait pour maintenir des liens militaires solides avec[la Turquie]. “Tout ce qu’un S-400 peut faire lui permet de mieux comprendre une capacité comme le F-35 n’est certainement pas à l’avantage de la coalition”, a déclaré Wolters, qui était en Grande-Bretagne pour une conférence des chefsde l’air à Londres et le Royal International Air Tattoo à RAF Fairford.

» Les responsables américains et de l’OTAN veulent empêcher le système de défense construit en Russie d’accumuler des informations sur les chasseurs à réaction Lockheed Martin F-35 au moment même où [les F-35] prennent pied en Europe. Wolters a déclaré que l’OTAN s’inquiétait de savoir “combien, pendant combien de temps et à quelle distance” les F-35 seraient exploités à proximité des systèmes S-400. “Tous ces facteurs devraient être déterminés. Nous savons pour le moment que c’est un défi.”

» Wolters a dit que[la proximité des deux systèmes] donnerait au système construit en Russie des données sur les tactiques opérationnelles et les procédures[du F-35] qui pourraient être transférées à d’autres utilisateurs. L’utilisation d’un F-35 permettrait également au système S-400 de glaner des informations clés sur la portée de la détection et d’autres caractéristiques de l’aéronef, ce qui pourrait compromettre tout élément de surprise. »

Un autre intervenant à la conférence à laquelle participait Wolters, est beaucoup, beaucoup plus abrupt ; il s’agit du général à la retraite David Deptula, qui participa à la planification de la première guerre du Golfe et qui est depuis devenu conseiller chez Lockheed Martin, cela comme couverture chez le principal contractant de l’USAF tout en restant un des principaux théoriciens tactiques de l’USAF, exerçant une considérable influence dans ces milieux. N’occupant pas de position officielle, Deptula n’a pas à prendre de gants avec la Turquie, contrairement à Wolters, et il n’en prend donc pas : la Turquie doit choisir, c’est-à-dire l’OTAN ou la Russie, c’est-à-dire le F-35 ou le S-400…

« “Les Turcs doivent faire un choix. Ils vont soit faire partie de l’OTAN, soit entrer dans le camp russe en termes de défense”, a déclaré David Deptula, un général retraité de l’armée de l’air et consultant industriel. Il a ajouté que l’OTAN n’intégrerait jamais un système S-400 dans son système intégré de défense antiaérienne, car cela donnerait au système construit en Russie des données sur les tactiques opérationnelles et les procédures qui pourraient être transférées à d’autres utilisateurs. L’utilisation d’un F-35 à proximité permettrait également au système S-400 de glaner des informations clés sur la portée de la détection et d’autres caractéristiques de l’aéronef, ce qui pourrait compromettre tout élément de surprise. »

D’une façon générale, les arguments donnés pour “séparer” le F-35 du S-400 sont extrêmement aléatoires, fumeux, sinon complètement incompréhensibles. Il s’agit d’arguments de circonstances, à propos d’un système (le F-35) que personne aux USA, ni dans l’USAF, n’est capable de contrôler, ni même capable de le comprendre en termes technologiques et opérationnels. Un peu comme l’on disait d’un dictateur sud-américain pro-US dans les années 1950 “C’est un salopard mais c’est notre salopard”, ces gens nous disent du F-35 “c’est un monstre incompréhensible mais c’est notre monstre incompréhensible” ; donc, pas question que quiconque s’en approche, y compris et surtout ceux qui l’ont acheté. On nage dans une sorte de considérable ésotérisme technologique, car c’est bien là où nous den sommes avec le F-35/JSF.

A  notre estime, le Pentagone n’acceptera jamais une “cohabitation” F-35/S-400, selon des arguments à la fois incompréhensiblement technologiquement et opérationnellement magiques. Il ne fait aucun doute, en plus du seul cas turc, que tous les F-35 livrés seront sous le plus ferme contrôle US possible (sauf peut-être ceux d’Israël, qui ne seront pas très nombreux et serviront surtout comme vitrine de communication, pour faire croire que cet avion est effectivement “magique” au point de vue opérationnel, en inventant régulièrement des missions secrètes et invisibles, comme le fer à repasser lui-même). Revenant au point 31 du communiqué du sommet de l’OTAN, il faut donc y voir l’affirmation que l’OTAN doit devenir une sorte de point de vente central, exclusivement de matériel US à tous ses membres. L’intention affiché du Pentagone, avec le soutien à 100% de Trump, est de “se payer sur la bête”, c’est-à-dire de bloquer tout matériel qui ne soit pas US, – russe bien entendu, mais certainement et très rapidement, les autres aussi.

Bien évidemment, ce projet, qui renvoie aux habituelles caractéristiques de la psychologie US impliquant l’exceptionnalité en toutes choses des USA, et notamment dans la matière de la technologie, n’a aucune chance d’aboutir. Au contraire, il constituera un des facteurs majeurs de la désintégration de l’OTAN, les USA évoluant jusqu’à faire de l’adoption de leurs matériels une condition sine qua non d’appartenance à l’Alliance, avec toutes les conséquences qu’on peut se plaire à imaginer, dans l’un ou l’autre sens (qui partira le premier ?).

 

Mis en ligne le 16 juillet 2018 à 14H57

http://www.dedefensa.org/article/lotan-vendra-us-ou-ne-sera-plus

 

Le pas de Trump au-delà de « l’art de la négociation » qui change tout. Par Alastair Crooke

19.juillet.2018 // Les Crises

Le pas de Trump au-delà de « l’art de la négociation » qui change tout. Par Alastair Crooke

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 14-05-2018

Nahum Barnea écrivant dans Yedioth Ahronoth expose, assez clairement, le pari en cours entre Israël et l’Iran (et dont Trump est le complice volontaire) : Dans la foulée de la sortie américaine du JCPOA [accord de Vienne sur le nucléaire iranien ou plan d’action conjoint (en anglais : Joint Comprehensive Plan of Action, NdT], Trump menacera Téhéran d’une pluie de « feu et de fureur » si ce dernier attaque directement Israël, tandis que Poutine devrait empêcher l’Iran d’attaquer Israël, en utilisant le territoire syrien – laissant ainsi Netanyahou libre d’établir de nouvelles règles du jeu selon lesquelles Israël peut attaquer et détruire les forces iraniennes n’importe où en Syrie (et pas seulement dans la zone frontalière, comme convenu précédemment) quand il le souhaite, sans crainte de représailles.

Barnea appelle cela un « triple pari » : « Netanyahou compte sur la prudence de Khamenei, sur la crédibilité de Trump et sur la générosité de Poutine, trois traits de caractère qu’ils ne sont pas réputés posséder jusqu’à aujourd’hui… La question est de savoir ce qui se passera, si au lieu d’abandonner, les ayatollahs choisissent la guerre, ou si plus probablement, la région plonge dans la guerre à la suite d’une action précipitée et non calculée de l’un des joueurs. Trump sera-t-il prêt, pour défendre Israël et l’Arabie saoudite, à ouvrir un nouveau front au Moyen-Orient ? S’il le fait, cela va à l’encontre de tout ce qu’il a promis aux électeurs pendant la campagne électorale ». Le collègue de Barnea, Ben Caspit, affirme cependant que cette question – le soutien militaire américain – est déjà réglée : « Les États-Unis ont promis à Israël un soutien inconditionnel et total sur tous les fronts… Si une guerre régionale éclate, les États-Unis feront immédiatement connaître clairement leur position, exprimeront leur soutien à Israël et enverront les bons signaux à Moscou. Il s’agit de veiller à ce que le président russe Vladimir Poutine reste en dehors du conflit et n’essaie pas d’intervenir, directement ou indirectement, au nom de ses alliés, l’Iran et la Syrie. A son retour de Washington, le ministre israélien de la défense, M. Liberman a informé le premier ministre qu’il avait reçu le “feu vert” en matière de sécurité. »

Caspit décrit fidèlement la relation, post JCPOA, entre Bibi et Trump, ainsi : « Il n’y a qu’une seule chose qui n’est pas claire », a déclaré à Al-Monitor l’une des personnes les plus proches de Netanyahou, parlant sous le couvert de l’anonymat : « C’est qui travaille pour qui ? Est-ce que Netanyahou travaille pour Trump, ou est-ce que le Président Trump est au service de Netanyahou… De l’extérieur, au moins, après une analyse minutieuse, il semble que les deux hommes soient parfaitement en phase. De l’intérieur, cela semble l’être encore plus : Ce type de coopération entre les deux dirigeants et leurs deux bureaux – le Bureau ovale à la Maison-Blanche et le Bureau du Premier ministre à Jérusalem – donne parfois l’impression qu’ils ne forment qu’un seul et grand bureau », a déclaré un haut responsable de la défense israélienne à Caspit.

« Pour l’instant, le pari est payant : Les Iraniens n’ont pas (jusqu’à présent) répondu. Maintenant, ils ont une autre bonne raison de faire preuve de retenue : la bataille pour l’opinion publique en Europe », ajoute Barnea. « Trump aurait pu déclarer un retrait américain et en rester là. Mais sous l’influence de Netanyahou et de sa nouvelle équipe, il a choisi de faire un pas de plus. Les sanctions économiques contre l’Iran seront beaucoup plus sévères, au-delà de ce qu’elles étaient avant la signature de l’accord nucléaire. Netanyahou a conseillé à Trump : Frappez-les au porte-monnaie, ils étoufferont; et quand ils étoufferont, ils se débarrasseront des ayatollahs. Depuis hier soir [sortie de Trump de l’accord nucléaire avec les Iraniens – JCPOA], Trump a ardemment adopté cette approche. »

C’est donc – de source directe – le point de vue israélien : L’Iran sera frappé partout en Syrie, (et beaucoup moins plausiblement) isolé diplomatiquement, et son économie sera ravagée. Le « régime » iranien est « entravé » ; son économie est « dans une spirale de la mort » et le rial iranien est en chute libre – si l’on en croit les éléments de langage des « faucons » du courant dominant israélien et américain .

Incidemment, l’escalade et l’échange de tirs de missiles à travers la frontière israélienne, mercredi et jeudi matin, n’était pas d’origine iranienne (il n’y a pas d’IRGC [corps des Gardiens de la révolution islamique, NdT] près du Golan). L’échange n’a pas non plus été initié par l’Iran, mais plutôt par Israël, frappant des cibles syriennes comme il l’a fait régulièrement ces dernières semaines. A cette occasion, cependant, Israël avait l’intention de présenter l’Iran comme « l’accusé » (l’ouverture pré-annoncée des abris dans le Golan occupé par Israël était en quelque sorte « l’aveu » d’une future attaque sous faux drapeaux), afin d’accroître les pressions sur Téhéran.

En fait, que Damas ait violé la convention en tirant vingt missiles sur le Golan occupé, sans tenir compte des demandes de retenue de la Russie, est d’une plus grande importance que si c’étaient les Iraniens qui avaient tiré les missiles. Cet échange de missiles représente la première fois, depuis des décennies, que la Syrie tire des missiles sur des cibles militaires israéliennes à l’intérieur du Golan

C’est la première « conséquence involontaire » de l’annonce de Trump : La provocation israélienne visant l’Iran, paradoxalement, a forcé le gouvernement syrien à mettre en jeu le plateau du Golan occupé, comme prochain champ de bataille. « Si Israël continue ses attaques, la Syrie pensera à envoyer ses missiles ou ses roquettes bien au-delà des hauteurs du Golan – pour atteindre le territoire israélien », prédit Elijah Magnier, commentateur de guerre régional.

Mais, contrairement à la présentation dominante, la « guerre » de Trump contre l’Iran a une ramification géopolitique beaucoup plus large qu’un simple durcissement des tensions Iran-Israël. Nous observerons d’autres « conséquences involontaires » pour les États-Unis dans les semaines à venir.

La signification plus large à la lecture israélienne de l’accord Trump-Netanyahou (si elles sont exactes – et c’est probablement le cas), est qu’il s’agit d’un changement stratégique : Il ne s’agit plus de l’art de la négociation, mais d’un prélude à un couplage – et finalement à un accord négocié.

Barnea et d’autres commentateurs israéliens ont peut-être raison : Netanyahou (et son équipe de faucons) a poussé Trump, a faire un pas de plus. C’est devenu l’Art du « changement de régime » ; une guerre d’usure contre l’Iran – autrement dit : un siège médiéval.

Non seulement l’Iran, mais aussi la Corée du Nord, la Russie et la Chine devront y prêter une attention particulière. Il semble que le fait que Kim Jong Un se soit porté volontaire pour parler de dénucléarisation avec Trump a électrifié, et apparemment légitimé, l’enthousiasme de Trump pour l’art de la négociation du style « feu et fureur », la tactique des menaces et de la réconciliation. Cependant, Netanyahou a apparemment réussi à agiter le parfum délicieux du changement de régime devant le nez de Trump, et l’a attiré, pour le suivre sur les talons de Bibi, dans l’espoir d’une grande « victoire ». Trump semble convaincu qu’une promesse de « feu et de fureur » est une « chose sûre » pour obtenir la capitulation de l’autre partie.

Le problème est que Trump risque de découvrir qu’il construit sur du sable. Est-ce la position dure de Trump qui a amené Jong Un à la table ? Ou, peut-être au contraire, Jong Un pourrait-il considérer une rencontre avec Trump précisément comme le prix nécessaire et requis à payer pour que en quelque sorte la Chine « protège ses arrières » – au cas où la « dénucléarisation contre la désaméricanisation » de la région ne fonctionnerait pas – et pour développer sa diplomatie de réunification avec un Sud qui maintenant – pour la première fois – a donné son mandat à l’unification – indépendamment des souhaits américains ?

Trump est-il au courant de cette possibilité ? La Chine est le Goliath dans l’arrière-cour de la Corée. C’est son principal – presque seul partenaire commercial – et elle contrôle efficacement l’étau des sanctions contre la Corée du Nord. Et la Chine a resserré cet étau, tour après tour. La Chine préconise depuis longtemps, et avec insistance, des pourparlers entre Jong Un et Washington. Xi veut la dénucléarisation de son voisinage et la réconciliation avec le Sud. Kim respecte les souhaits de son puissant voisin, mais, à son tour, il ne fait aucun doute qu’il a demandé à la Chine de « couvrir ses arrières » si tout cela tourne mal.

Le pas au-delà des stratégies de « l’art de la négociation » de Trump, vers un changement de régime (en Iran) n’est pas de bon augure pour la stratégie de la Chine en Corée du Nord. Si Trump attend la capitulation de Jong Un – et ne l’obtient pas, alors la Chine n’aura pas d’autre choix que de s’impliquer afin de dissuader Trump de tout exercice « sanguinaire » ou de toute tentative de changement de régime. La Chine ne veut pas de la capitulation ou du retrait de Jong Un – Elle n’a aucun désir d’avoir un mandataire américain – ou ses missiles – à sa frontière.

L’enthousiasme de Trump pour son art de la négociation – et dorénavant, pour le changement de régime – rend plus probable que Trump interprète mal la disposition de Jong Un à « s’agenouiller » – avec la « conséquence involontaire » de constater que la Chine est « derrière le dos » de Jong Un, et non pas Trump. Les conséquences peuvent être importantes.

Dans le même ordre d’idées, Israël prédit le renversement de l’État iranien par son peuple depuis des décennies (tout comme les responsables israéliens ont annoncé la faiblesse du Hezbollah et son désaveu par le peuple libanais, avec une régularité constante – au moins jusqu’aux élections libanaises de cette semaine).

L’économie iranienne a été quelque peu léthargique, il est juste de le dire ; mais elle n’est pas – du tout – aussi faible (ou dans une « spirale de la mort ») que le consensus prétend. Bien sûr : les jeunes manquent d’emplois (mais c’est la même chose dans une grande partie de l’Europe). Mais 2018 n’est pas 2012. L’Iran ne sera pas aussi isolé financièrement ou politiquement après la décision de Trump contre l’accord JOCPA – en fait, l’initiative israélo-américaine renforcera probablement l’alliance de l’Iran avec la Chine et la Russie. L’Iran se tournera vers l’Est, bien sûr.

Pour la Russie, le message de l’Amérique ne pouvait pas être plus clair : Les États-Unis et Israël veulent garder la Syrie comme une plaie ouverte, dans laquelle Israël peut mettre le doigt à tout moment – principalement pour empêcher le président Poutine de réaliser « l’objectif » de sa politique étrangère, mais aussi simplement pour maintenir Damas « dans un état de faiblesse ». Et Trump veut soit la capitulation totale du gouvernement iranien, soit son renversement.

Avec la sortie de l’accord JCPOA et l’octroi de Jérusalem à Israël, Poutine seront placés devant un Moyen-Orient déstabilisé, conflictuel et fragile – exactement ce que la Chine et la Russie ne voulaient pas voir. Les chemins de la Syrie, de l’Iran et de la Russie sont maintenant profondément entrelacés. Ils ont peut-être leurs différences, mais la Syrie est la raison pour laquelle ils se battent ensemble, en tant que compagnons d’armes, et pourquoi, dans un contexte plus large, ils se comportent conjointement comme des partenaires dans une alliance militaire et stratégique avec la Chine.

Ces trois États font partie d’une alliance de facto dont le domaine stratégique, bien compris, est l’ensemble du Moyen-Orient, qu’il s’agisse de l’initiative « Road and Corridor » [Nouvelle route de la soie, Ndt] de la Chine ou de l’infrastructure du « cœur » énergétique de la Russie. Leur intérêt est dans une région apaisée et non déstabilisée. Les deux actions de Trump (JCPOA et Jérusalem) sont comme des grenades à fragmentation lancées au cœur des intérêts stratégiques de la Chine et de la Russie.

Le pas en avant de Trump : son art de sortir de l’accord en faveur d’un changement de régime, impose toutefois un autre niveau de menace à Moscou. Bien sûr, Poutine est conscient que « l’État profond » américain veut que sa « cinquième colonne » atlantiste, la base du pouvoir économique en Russie, écarte Poutine du pouvoir – et que la Russie soit amenée à embrasser l’ordre mondial dirigé par les Américains.

Peut-être Poutine pensait-il que Trump allait surmonter la « guerre civile » interne aux États-Unis pour trouver son chemin vers la détente. Mais la série de signaux est claire : les premières déclarations de la défense des États-Unis sont passées d’une vision de la Russie comme un « concurrent » ; puis à une « puissance révisionniste » ; puis à une menace « numéro un » (au-dessus du terrorisme) ; puis à une « menace » beaucoup plus élevée – exigeant la modernisation des systèmes de missiles américains, le remplacement de sa flotte de sous-marins nucléaires et le remaniement de son arsenal nucléaire ; puis à une doctrine de l’utilisation d’armes nucléaires basée sur des conditions – et maintenant, à « l’étape au-delà » : changement de régime.

Poutine veut naturellement éviter tout conflit militaire avec les États-Unis, si possible, mais, en même temps, il doit savoir que s’il ne précise pas la ligne rouge de la Russie avec l’Amérique (et Netanyahou), bientôt, il sera perçu comme faible par les faucons américains, qui ne feront que le pousser plus fort. Poutine a essayé de servir de médiateur entre Israël et l’Iran, mais cette possibilité a été compromise par la passion anti-iranienne et rédemptrice de Pompeo et Trump. Et Poutine, lui aussi, doit se préparer au pire avec les États-Unis – et pourtant ne pas compromettre prématurément la situation de son partenaire, la joute verbale raffinée encours entre Xi Jinping et Washington, sur le commerce et les tarifs douaniers et la Corée du Nord.

La plus importante « conséquence imprévue » sera que Poutine et Xi déterminent que ce « pas en avant » de Trump est précisément le moment de tracer la « ligne rouge » – et décident de l’appliquer. Si cela se produit, tout change. Trump a-t-il compris cela ?

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 14-05-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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