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La couleur de nos samedis

La couleur de nos samedis

Les carnets de Badia Benjelloun

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La couleur de nos samedis

Une veille permanente assurée

Ils vont et viennent, virevoltent, pris d’une curieuse fièvre à vouloir défendre la République. Quoi, ses institutions seraient menacées par des bandes de factieux, de va-nu-pieds, de gueux extrémistes, de séditieux de tout genre qui emplissent les rues, encombrent les places et entravent la circulation aux carrefours ?

Le traitement médiatique oscille entre la sous-estimation délibérée de leur nombre et la dénonciation de leur violence quand l’un d’eux, armé de ses seuls poings, avait roué de quelques coups l’un des cinq policiers casqués, bottés, abrités derrière un bouclier. La scène sur la passerelle Léopold Sédar Senghor passera à la postérité. Elle montre dans sa version non tronquée un ancien boxeur professionnel venu au secours d’une femme et de son fils molestés sévèrement à coups de matraque dans une atmosphère opacifiée par des armes chimiques lacrymogènes mais également irritants pour les voies respiratoires. Un homme, un seul, parvient à terrasser un représentant des forces de l’ordre lourdement équipé et faire reculer quatre autres peu soucieux d’aider leur collègue. Métaphore d’une colère légitime triomphant d’une répression aveugle et inefficace (et pitoyablement pleutre).

Semaine après semaine, la vague jaune se renforce, de plus en plus déterminée alors qu’elle compte ses blessés, ses mutilés et ses prisonniers. Oui, elle conteste un système qui produit neuf millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté et ne considère pas la République, la cinquième du nom et ce qu’elle est devenue aujourd’hui au fur et à mesure des réformes constitutionnelles en particulier la subordination de ses lois à celles émises par une Commission européenne comme immuable et d’une infaillibilité divine. Ce peuple pourrait considérer que cette République a été violée plus d’une fois quand son choix de ne pas adhérer en 2005 au Traité de la Constitution Européenne a été ignoré, imposé qu’il lui a été en 2007 sous la forme du Traité de Lisbonne avec l’approbation unanime et coupable de ses représentants.

Le viol de la République

La Cinquième est née comme un signifiant de la fin du régime impérial de la France, actant la renonciation à l’occupation de l’Algérie. Cette République née de l’amputation du ‘département algérien’ allait prendre d’emblée des mesures monétaires et fiscales, dévaluation du franc, emprunt national garanti par l’or et rémunéré à 3,5% non imposable, taxation des revenus des sociétés à 50% qui lui permettaient d’assurer un développement industriel et agricole soutenu.

Quelques décennies plus tard, incarcérée dans le carcan européen, la même République, dépourvue de toute souveraineté monétaire et budgétaire se retrouve bien défigurée avec un euro trop fort, un deutsche mark à peine déguisé qui grève ses capacités exportatrices, et l’adoption d’un dogme  de non dépassement du déficit budgétaire de 3% de son PIB.  La responsabilité d’Emmanuel Macron, conseiller à l’Elysée sur les questions économiques et financières puis ministre des Finances de Hollande, dans le creusement du déficit public n’est pas une légende urbaine. L’analyse de l’INSEE  montre qu’il s’est aggravé pour les administrations publiques centrales dont les recettes ne compensent pas la mise en œuvre du CICE. Celui qui allait être fait Président du CAC 40 lors des élections de 2017 a accru les recettes fiscales par une élévation de la TVA qui n’a que partiellement compensé la suppression d’un impôt des entreprises, manière habile de présenter une subvention au patronat financée par les consommateurs.  Depuis la crise de suraccumulation du captal du milieu des années 70 (incorrectement attribuée à un ‘choc pétrolier’), le solde primaire des administrations publiques est constamment négatif, hormis une brève période entre 1999 et 2001 où elles ont pu dégager des excédents primaires. La dette publique, à ce jour 2350 milliards d’euros détenue pour plus de sa moitié par des étrangers s’accroît inexorablement  bien plus vite  que le PIB et le rapport dette/PIB a dépassé  en réalité depuis 2014 les 100%.

La vente des propriétés de la Nation, autoroutes, aéroports et bientôt barrages ne réduit que très passagèrement l’ampleur d’une dette destinée à n’être qu’une machine perpétuelle à générer des intérêts pour les institutions créancières, l’un des rares non-sens thermodynamique artificiel  résultant d’une violence sociale. Elle prive l’Etat de revenus et de recettes. Le dépeçage des biens publics se poursuit d’une manière incontrôlée. Les élus passifs devant ce véritable hold-up de la nation se rendent  complices d’un exécutif coupable de haute trahison.

Jusqu’ici, toutes les politiques de réduction d’impôts en faveur des entreprises n’ont pas stimulé l’investissement et de même, les allègements des contributions sociales des employeurs n’ont pas réussi à atténuer le chômage. L’appréciation purement comptable par les stratèges de Bercy de l’économie capitaliste est erronée. La compétitivité n’est que très partiellement corrélée avec l’impôt sur les sociétés. Le profit par l’économie réalisée est redistribué aux actionnaires qui préfèreront l’engager dans la spéculation financière. Quand l’Etat autorise des secteurs à ne pas contribuer pour leurs employés aux caisses de retraite, de chômage et de sécurité sociale, non seulement il détériore son propre déficit mais il donne droit de cité à la précarité. Celle-ci ne peut pas stimuler la consommation des ménages, part importante du PIB.

L’un des agents du crime

L’homme à la tête de l’exécutif français (et donc du législatif), fabriqué par une opération de marketing assez fruste, le jeune banquier talentueux qui a séduit sa prof et non l’inverse, connaît une saison de profond désamour sans retour de flamme possible. Même ripoliné, fardé et poudré, il transsude le mépris et la méprise. Son charme, comme celui des maquereaux et des escrocs prodigués à leurs victimes une fois rompu, n’opère plus. Tous les samedis depuis le 17 novembre 2018, les rues de France palpitent autour de slogans évolutifs qui appellent à sa démission, puis à sa mise en prison et évoquent de plus en plus sa trahison. Certains gilets jaunes s’enhardissent à demander la restitution d’Alstom vendu à vil prix à l’américaine General Electric.

Le mouvement de protestation dure

Le parti-pris de le laisser mourir par l’usure procède d’une profonde méconnaissance de ses origines. L’accélération de la détérioration du pouvoir d’achat, terme abscons pour signifier que le frigo est vide non plus à partir du 20 du mois mais déjà au 10 du mois, pour la majorité des Français, remplit de jaune les artères des cités et de nombreux carrefours chaque semaine. De plus, les gueux se découvrent entre eux et leurs poitrines se gonflent d’un sentiment trop longtemps contenu et atrophié, celui de la solidarité. Ils ne sont pas prêts à renoncer à cette exaltation nouvelle qui redonne du sens à la grisaille d’une vie partagée entre un travail abrutissant et la clarté hypnotique de leur écran télé qui inonde leur cerveau enfin disponible après des heures de transport.

L’autre levier employé pour anéantir l’esprit de la contestation, l’intimidation par une violence des forces devenues uniquement répressives, n’a engendré qu’indignation et révolte accrue contre l’injustice et le dévoiement de la fonction des forces de l’ordre.

L’agitation des sans-dents, des réfractaires et des Riens se renforce. Le mouvement a désormais ses morts et ses blessés qu’il honore. Et par centaines, ceux qui bravent les forces répressives, ne craignent plus de mourir tant ils sont convaincus de n’avoir plus rien à perdre que leur désespoir d’aujourd’hui pour un meilleur futur pour leurs enfants.

Ils ne se sont pas encore pleinement saisis de deux questions qui ont d’emblée campé le cap concret de la ‘politique’ macronienne. Les deux voyages initiaux du marcheur en rond ont encadré emphatiquement la soumission à l’Allemagne et la soumission de l’Afrique.

La puissance impérialiste subalterne qu’est devenue la France poursuit ses opérations extérieures dans une Afrique désormais investie par la Chine et la Russie qui disputent aisément l’influence non plus de la France qui perd toutes ses positions d’incontournable métropole mais des Usa et d’Israël enfermés dans la seule industrie où ces deux régimes excellent, celui de la guerre. Laurent Gbagbo acquitté de crimes contre l’humanité mais encore détenu par la CPI sur appel d’une procureure qui juge opportun la prolongation d’une détention déjà longue de 7 ans.  Gbagbo est le premier chef d’Etat africain à subir une telle incarcération.  Non coupable de génocide ni de viols lors des troubles post-électoraux de 2010, il est surtout coupable d’avoir menacé les intérêts de Bolloré et d’avoir orienté  le pays vers une plus large coopération économique avec la Chine.

Le récent voyage  du Ministre des Affaires Etrangères français en Irak assure la volonté d’un pays endetté et assujetti à une austérité budgétaire qui étouffe toute possibilité de relance de rester dans l’Orient arabe en tant que force belligérante. L’intervention militaire dans un pays souverain décidée sous Hollande-Fabius avec des prétextes insoutenables tirés du maquillage droitdelhommiste de défense d’un peuple contre un tyran sera poursuivie.  La France contrairement aux Usa, bien inspirés par Trump qui soigne son électorat de ‘Deplorable’ résolument anti-guerre, poursuivra une présence pour d’aussi fallacieuses raisons, le combat contre un État Islamiste, fabriqué de toutes pièces d’un rafistolage étasunien des résidus d’Al Qaïda. Absente des discussions de fin de conflit, cette posture de la France serait aberrante si elle ne visait pas à s’attirer la bienveillance des pétromonarchies pour les ventes d’armement de Dassault bien embarrassées du lâchage des Yankees. En dépit du fait que l’on voit mal comment les Bédouins du Nedjd abandonneraient l’option des F35 et des S400 pour des Rafale dont personne ne veut plus, les Français n’ont à gagner de ce bellicisme que des attentats de plus ou moins bonne facture commis au nom d’un djihadisme délirant.

L’allégeance de Monarc Premier à l’Allemagne va s’épanouir ce 22 janvier 2019. Elle prend la forme d’un traité de renforcement des liens entre les deux pays qui va être signé à Aix-la Chapelle par les deux partenaires.

La déformation continue et imperceptible de la Constitution et des institutions de la Cinquième République font que l’exécutif décide de faire entrer en guerre la Nation et de signer des traités et des accords qui engagent fortement la Nation avec une approbation formelle a posteriori par la Chambre d’enregistrement de l’Assemblée nationale.

Par ce traité, la France s’engage à renforcer la convergence des politiques économiques et sociales d’un côté et de défense de l’autre entre les deux membres fondateurs de l’Union européenne. Il s’agit d’une véritable usurpation de la souveraineté nationale.

La convergence sociale et économique se décline selon deux volets. D’abord une subordination à l’économie compétitive et exportatrice d’une Allemagne, vaisseau amiral de l’Europe. Ensuite la mise en application en cis-Rhénanie (bientôt l’autre nom de la France) de la moindre protection des travailleurs vis-à-vis des employeurs en terme de salaire, de précarité, d’abolition des charges patronales. Après avoir longtemps fait l’apologie du modèle anglais, les déclinistes voudraient singer le modèle allemand avec des salaires à 400 euros et une immigration qui impose une concurrence déloyale aux autochtones.

Une subordination assumée

On pourra trouver le texte intégral du traité franco-allemand sur le site « Les crises » commenté par Olivier Berruyer.

Il sera demandé à la France sous prétexte d’une défense commune de prêter main-forte à une Allemagne désireuse de se doter d’un arsenal militaire qui en fera une force redoutable. L’ambition de l’Allemagne ne consiste plus seulement à dominer les vassaux européens par l’euro et sa force de frappe industrielle, elle s’étend au champ de la défense donc de la guerre.  Après avoir été tenue dans une position minorée au sortir de la seconde guerre mondiale, maintenant que l’hégémonie étasunienne s’étiole, l’Allemagne souhaite se délester des bases américaines présentes sur son territoire. Elle entend nouer des relations avec ses voisins de l’Est, en particulier avec la Russie sans avoir à subir les rétorsions de son vieux parrain. La question de la militarisation allemande  est à l’ordre du jour depuis longtemps. Merkel quoique chancelière affaiblie reste une chancelière loyale au Reich. Elle utilisera son ascendant sur son inférieur français, servant d’un capitalisme sans frontière, pour restituer à l’Allemagne une position diplomatique cohérente avec sa puissance économique et ravira le siège de la France au Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Toutes les dénégations apportées par les communicants de l’Elysée ne parviendront pas à sceller la réalité portée par cette révision du traité franco-allemand signé lui il y a 55 ans.  Pendant que l’Europe subit une dissection sous l’effet de forces centrifuges, le couple franco-allemand où coexistent un dominant et un dominé tente de ranimer l ‘illusion d’une coopération étroite profitable à tous.

Ce réflexe de resserrement autour d’un axe européen solide naît du vertige d’un monde en évolution très rapide. Jeff Desjardins, un analyste économique guère plus médiocre que la plupart de ceux qui assènent leur expertise dans des domaines invérifiables, réalise en un diagramme la cartographie des dix premier PIB pour l’année 2030. Le premier pays européen à y figurer est l’Allemagne, elle y prend la dixième place. La France sera dépassée par la Turquie, l’Indonésie, l’Égypte, la Russie et le Brésil.

Ce n’est pas en désespérant le peuple des Gilets jaunes salariés par l’octroi d’une part de plus en plus congrue de la valeur ajoutée nationale au profit du Capital que l’équipe aux commandes d’un vaisseau en perdition et en voie de submersion redressera la France. (*)

Dans les squares à Paris, les jonquilles sont sorties de leur bulbe. Elles arborent leur habit jaune.  Le climat réchauffé par l’ardeur des marcheurs du samedi impose pour un printemps très précoce un pigment jaune vif à la mode de chez nous ! 

 

Note

(*) Le calcul de la répartition de la VA ajoutée peut être soumis à nombre de distorsions. Par exemple, il peut être considéré comme abusif de considérer la rémunération exubérante des patrons de multinationales comme des salaires alors qu’il s’agit à l’évidence d’une forme de profit. Énorme, elle déforme la maigre rétribution de la masse salariée. Par ailleurs, la disparition des entreprises individuelles de petite taille sous l’éperon d’une concurrence toxique des grosses entreprises jette les artisans, petits commerçants et paysans dans le salariat. Le volume des salaires s’en trouve augmenté sans que le salaire individuel ne s’en trouve amélioré.

http://www.dedefensa.org/article/la-couleur-de-nos-samedis

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Editorial de Bernard Lugan :

jeudi 3 janvier 2019

L’Afrique Réelle n°109 – Janvier 2019

Sommaire

Dossier :
Bilan de l’année 2018 et perspectives pour l’année 2019

– L’Afrique du Nord entre crises sociales et incertitudes politiques
– Le Sahel peut-il encore être sauvé ?
– Derrière le jihadisme, le narcotrafic
– La Corne et ses déterminismes ethno-tribaux
– Le trou noir du bassin du Congo
– Afrique du Sud : la fin des illusions
– 2018 : le retour de la Russie en Afrique

Livres :
Aux sources du nationalisme afrikaner

Editorial de Bernard Lugan :

Durant l’année 2018, l’Afrique a connu plusieurs grandes zones de conflictualité. Qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord, de l’espace saharo-sahélien, de la zone tchado-nigériane, de la Centrafrique (RCA), de l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ou de la Corne de l’Afrique, en 2019, toutes continueront à faire l’actualité.  Nulle part, en effet, le réel n’est pris en compte, toutes les solutions proposées étant d’ordre électoral.
Or, les élections africaines relevant de l’ethno-mathématique, elles ne font que confirmer les rapports démographiques, à savoir que les peuples les plus nombreux l’emportent toujours sur les moins nombreux.
Tant qu’une évolution du « One man, one vote » individualiste vers un vote de groupe ne sera pas définie, au lieu de pacifier les situations conflictuelles, la démocratie ne fera donc que les envenimer.
Au point de vue économique, durant l’année 2018, les pays producteurs de matières premières n’ont toujours pas entamé l’impératif mouvement de diversification qui, seul, pourrait leur permettre d’échapper aux malédictions liées à la variation des cours.
Au point de vue social, le continent continuera à s’enfoncer dans le néant,  sa démographie y étant plus forte que le développement.
Le cas du Sahel est à cet égard particulièrement parlant. Voilà en effet une région incapable de nourrir ses habitants et où la population double quasiment tous les 25 ans avec un croît de 3,9% et une moyenne de 7,6 enfants par femme. En 2040, cette région fragile, en voie de désertification et aux ressources plus que limitées, devra ainsi faire vivre plus de 150 millions d’habitants !!!
Pour simplement stabiliser la pauvreté, il faudrait à l’Afrique une croissance de 7% par an durant plusieurs décennies. Or, avec une croissance moyenne de 2 à 3%, le continent s’appauvrit année après année.
Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement quand, par manque de confiance, les investisseurs boudent l’Afrique ? Là encore, les chiffres sont sans appel : en 2017, sur 2000 milliards de dollars d’IED (investissements étrangers directs) mondiaux, le continent dans la globalité de ses 55 Etats et de son 1,2 milliard d’habitants, en a reçu 60, soit moins que l’Irlande qui, avec ses 5 millions d’habitants en a engrangé plus de 79 milliards…
Les « Gilets jaunes », et plus généralement tous les contribuables, seront intéressés d’apprendre que, selon les chiffres officiels du gouvernement, en 2018, la France aura versé 10,45 milliards (mds) d’euros pour l’APD (Aide publique au développement), soit 2 mds de plus qu’en 2015, 75% de cette somme allant à l’Afrique. Si à ces cadeaux faits grâce aux impôts des Français, nous ajoutons les 2 mds liés à l’asile et à l’intégration, le milliard de l’aide aux mineurs isolés et divers autres postes associés à la gestion de l’immigration africaine, comme l’aide médicale, ce sont au minimum 15 mds  (sans compter les dons faits par les régions), qui auront servi à contenter le Zambèze tout en rationnant la Corrèze…
A titre de comparaison pédagogique, le budget du ministère du Travail et de l’emploi est de 13,1 mds, celui du ministère des Solidarités et de la Santé de 9 mds, celui de la Sécurité de 13,64 mds et celui de la Justice de 7,29 mds…

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Chroniques du Grand jeu

La géopolitique autrement, pour mieux la comprendre…

Pendant ce temps, autour des Kouriles… (Pacifico I)

Publié le 14 Janvier 2019 par Observatus geopoliticus in Extrême-Orient, Chine, Etats-Unis, Russie

Lorsque Magellan le découvrit et le nomma « Pacifique » en raison du temps calme qu’il y rencontra durant sa traversée, il ne pouvait imaginer que le digne océan deviendrait une composante du Grand jeu un demi-millénaire plus tard…

Plusieurs nouvelles très intéressantes nous en parviennent ces derniers temps. Aussi engageons-nous une série en plusieurs épisodes sur les grandes manœuvres géopolitiques et stratégiques qui s’y déroulent. Mais auparavant, un petit rappel est nécessaire :

Une carte vaut parfois tous les discours. Nous sommes évidemment en plein Grand jeu, qui voit la tentative de containment du Heartland eurasien par la puissance maritime américaine. Les disputes territoriales dans les différentes mers de Chine ne concernent pas une quelconque volonté de mettre la main sur d’éventuelles ressources énergétiques ou routes stratégiques, ou alors seulement en deuxième instance. Il s’agit avant tout pour le Heartland, la Chine en l’occurrence, de briser l’encerclement US et de s’ouvrir des routes vers le Rimland et vers l’océan, exactement comme la Russie le fait sur la partie ouest de l’échiquier avec ses pipelines et ses alliances de revers.

La présence américaine en Extrême-Orient est l’héritage de l’immédiat après-guerre (tiens, tiens, justement la période des père fondateurs de la pensée stratégique états-unienne, MacKinder et Spykman). Japon (1945), Taïwan (1949), Corée (1950) : la boucle était bouclée et l’Eurasie cernée à l’est, comme elle l’était à l’ouest par l’OTAN, au Moyen-Orient par le CENTO et en Asie du sud et sud-est par l’OTASE. La guerre froide entre les deux Corées ou entre Pékin et Taïwan sont évidemment du pain béni pour Washington, prétexte au maintien des bases américaines dans la région.

Le double plan de la puissance maritime – diviser le continent-monde à l’intérieur, l’encercler à l’extérieur – a atteint son acmé avec la rupture sino-soviétique de 1960. Un demi-siècle plus tard, que d’eau a coulé sous les ponts… L’Eurasie n’a jamais été aussi unie (symbiose russo-chinoise, Organisation de Coopération de Shanghai), rendant caduque la première partie du plan. Quant au deuxième axiome, il fuit de partout.

Washington ayant à peu près abandonné ses folles prétentions d’infiltration du Heartland, tout ce qui reste aux stratèges US est le second paradigme : maintenir coûte que coûte l’encerclement de l’Eurasie. C’est sur cette ceinture de plusieurs milliers de kilomètres que les frictions ont lieu, se doublant d’ailleurs parfois de considérations historiques qui n’ont rien à voir avec les menées impériales.

Le meilleur exemple est le point chaud le plus septentrional : les îles Kouriles. La dispute territoriale entre la Russie et le Japon pour ce petit archipel est tout sauf nouvelle.

Reconnues comme soviétiques au traité de San Francisco de 1951, les îles, plus exactement les quatre plus méridionales, sont néanmoins revendiquées par le Japon qui les appellent « Territoires du nord ». Cette dispute empoisonne quelque peu les relations russo-japonaises depuis lors et ont empêché les deux pays de signer un traité de paix trois-quart de siècle après la fin de la guerre.

La question est revenue sur le devant de la scène depuis quelques temps. Poutine, très populaire au Japon où « son » calendrier (!) est plus vendu que celui des stars nippones de la chanson, a semblé ouvert à la rétrocession. Notamment lorsque, au Forum économique de Vladivostok en septembre, il s’est subitement tourné vers le Premier ministre japonais, Abe, et lui a déclaré devant les caméras qu’il était prêt à signer un traité de paix sans préconditions.

Emballement passager dans l’euphorie du moment ? Connaissant le sang-froid et l’intelligence du bonhomme, on serait tenté de répondre non. Mais certaines réactions poutinesques à chaud ont surpris cette année, comme l’invraisemblable high five goguenard au boucher de Riyad lors du sommet du G20 en novembre, qui en a mis plus d’un mal à l’aise… Notons en passant que ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le maître du Kremlin semble en porte-à-faux avec le reste de la direction russe dernièrement (voir la dissonance avec le Ministère russe de la Défense sur le rôle d’Israël en Syrie, par exemple) mais ceci est un autre sujet.

Toujours est-il que Moscou a vite tempéré les espoirs japonais en précisant que si les îles les plus méridionales pouvaient être rétrocédées à Tokyo, cela n’impliquait pas un transfert de souveraineté. En fait de précision, ces déclarations ajoutaient à la confusion.

Le Ministère russe des Affaires étrangères, lui, n’a jamais varié de position et a souvent montré son irritation devant la méthode Coué japonaise qui surinterprétait les déclarations venant de Moscou. Pour Lavrov, la question de la souveraineté russe sur les îles Kouriles n’est pas négociable, point à la ligne. Et quand des responsables nippons ont lancé l’idée que les Etats-Unis pourraient être impliqués dans les négociations, la réponse, sèche, ne s’est pas fait attendre : « Nous avons adressé aujourd’hui un avertissement très sérieux à ce sujet. Dans quelle mesure le Japon peut être indépendant sur de telles questions, lui qui a une telle dépendance à l’égard des Etats-Unis ? » Aux dernières nouvelles, Abe en a avalé son sushi de travers…

Car en filigrane, l’empire US, suzerain de Tokyo depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, n’est évidemment jamais loin. Selon le Traité de coopération mutuelle et de sécurité, signé en 1960, les militaires américains auraient théoriquement le droit de se déployer sur les îles Kouriles si celles-ci étaient rendues au Japon. Et ça, pour Moscou, il n’en est évidemment pas question.

Nous retrouvons ici notre Grand jeu et la tentative de containment de l’Eurasie par les Etats-Unis. Leurs bases en Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud, VIIème flotte autour de Taïwan) enserrent déjà le dragon chinois. Que les Américains s’établissent dans les Kouriles et c’est la base navale de Vladivostok, l’un des joyaux de la flotte russe, qui se retrouve dans la nasse ! A Moscou, le calcul est vite fait. Avec des Kouriles russes, l’ours peut aller barboter comme il l’entend dans le Pacifique et il n’est pas concevable qu’il lâche cet avantage stratégique majeur. Même au prix de quelques calendriers invendus…

 

Conspirationnisme et analyse

Entretien avec Thierry Meyssan (1/3)

Conspirationnisme et analyse

Pour Thierry Meyssan, les Relations internationales sont exclues aujourd’hui en France du débat démocratique —c’est la doctrine du « domaine réservé du président de la République »—. Par conséquent toute analyse qui ne s’inscrit pas dans la lignée du discours officiel sera qualifiée de « conspirationniste ». Or, c’est précisément le rôle de vrais journalistes, non pas de relayer la communication présidentielle, ni même de la décrypter, mais de chercher les faits et de les analyser.

| Damas (Syrie)

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Avant que l’Otan ne qualifie de « conspirationniste » toute recherche sur les attentats du 11 septembre 2001, les questions posées par Thierry Meyssan étaient considérées comme légitimes. Ici, une émission de la chaîne d’information continue LCI, en 2002.

Question / Éditions Demi-Lune : Tout d’abord, merci M. Meyssan d’avoir accepté cet entretien dont l’objet est d’expliquer à vos lecteurs, et au-delà, la cohérence de votre production éditoriale. Suite à la parution l’année dernière de Sous nos yeux, il nous a semblé important de rééditer L’Effroyable Imposture 2, ouvrage majeur mais malheureusement épuisé ; c’est chose faite depuis octobre dernier, et vos 3 derniers ouvrages sont donc maintenant disponibles dans la collection Résistances. Les internautes qui lisent le Réseau Voltaire connaissent l’importance de votre travail et sa portée considérable, mais pour les autres vous êtes le « polémiste » du 11-Septembre, et pour vos détracteurs, (c’est-à-dire les médias atlantistes dans leur ensemble, ou pour être plus précis, les directeurs de publication, les rédacteurs en chef et les éditocrates), vous êtes un dangereux « conspirationniste », voire le « pape des théories du complot ». Comment vous définiriez-vous ?

Thierry Meyssan : Comme un analyste des relations internationales. Je suis issu du monde politique français. J’ai été secrétaire national durant 12 ans d’un parti de gouvernement, celui de Jean Moulin. Comme lui, je suis radicalement républicain au sens de « dévoué à l’intérêt général ». C’est pourquoi je ne me suis pas tu lorsque le gouvernement de George W. Bush a présenté sa version des attentats du 11-Septembre. J’ai immédiatement fait l’objet de pressions et j’ai refusé de me soumettre. J’ai d’abord eu la chance d’être protégé par le président Chirac, mais suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, un service de l’État a reçu l’ordre de m’éliminer. Plutôt que de baisser la tête, j’ai préféré tout perdre et m’exiler. Après quelques mois, j’ai cherché à comprendre le pouvoir que j’avais troublé. J’ai poursuivi les relations que j’avais établies avec des leaders comme le président vénézuélien Hugo Chavez et j’en ai noué de nouvelles avec d’autres comme le président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Petit à petit, j’ai acquis une reconnaissance dans les milieux professionnels du monde entier —diplomatiques, militaires et politiques—. Il existe certainement quantité de meilleurs experts que moi, mais ils sont au sein de gouvernements et ne publient pas leurs travaux. Je suis le seul à avoir eu des expériences de gouvernement dans des pays différents et à avoir écrit dans la presse de nombreux pays.

Question : Il y a une mauvaise foi inouïe à qualifier de « théoriciens du complot » ceux qui doutent de la véracité de la « version officielle » sur ces attentats, laquelle énonce précisément que les attaques terroristes contre les USA sont l’œuvre d’un complot dont le responsable est l’al-Qaïda de Ben Laden ! Sans forcer le trait, on peut dire que pour les médias, quiconque n’adhère pas aveuglément au récit d’une administration criminelle, qui a mené 2 guerres illégales, instauré la détention permanente et la torture, et menti de manière compulsive et répétée à l’ensemble de la communauté mondiale, est un « théoricien du complot ».

Thierry Meyssan : Dès le début, je n’ai pas admis que l’on prétende que la chute des Tours jumelles avait été provoquée par des avions de ligne, qu’un avion avait percuté le Pentagone, que des individus ne figurant pas sur les listes d’embarquement avaient piraté des avions, et qu’une troisième Tour s’était effondrée par mimétisme. Cela n’a rien à voir avec ce que les universitaires d’avant le 11-Septembre appelaient la « théorie du complot », c’est-à-dire le refus par principe que les événements puissent prendre un cours que l’on estime contraire à sa vision du monde. C’est la volonté de rester, non pas rationnel, mais raisonnable qui m’a poussé à réfléchir.

Question : Cependant, en sous-titrant votre dernier livre Du 11-Septembre à Donald Trump, vous semblez donner raison à vos ennemis qui aiment à vous présenter comme un théoricien du complot qui fait une fixette sur les attentats du 11-Septembre… Pourtant, c’est un fait indéniable — même si on a parfois tendance à l’oublier — que ces attentats ont « changé le monde ».

Thierry Meyssan : Tous les historiens s’accordent à dire que le 11-Septembre marque un changement radical de la politique internationale aussi important que le fut la dislocation de l’Union soviétique.

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Question : Quoi qu’il en soit, pour la plupart, (supporters comme détracteurs), vous restez celui qui a permis la médiatisation planétaire du doute sur la responsabilité de ces événements, celui qui a affirmé qu’aucun Boeing n’avait percuté le Pentagone… Nous n’avons pas repris cette phrase-choc de l’éditeur original dans notre réédition de L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, car il nous a semblé qu’elle avait totalement occulté le propos général de l’ouvrage, qui était bien plus vaste et riche. En effet, dès mars 2012, soit un an avant l’invasion illégale de l’Iraq par les États-Unis, vous aviez prédit ce qui allait se passer, de l’invasion de l’Iraq à la mise en place de cette « guerre sans fin ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas été porté à votre crédit…

Thierry Meyssan : D’abord, mon travail était méconnu aux USA, où les gens ont attendu plusieurs années avant de se poser les questions que j’ai formulées. Ensuite, distinguons deux choses : la manière dont j’ai attiré l’attention de l’opinion publique mondiale sur le mensonge de l’administration Bush et l’étude que j’ai faite de la direction impériale que prenait cette administration.

L’avion sur le Pentagone
n’était pas le sujet de mon livre

Montrer à tous qu’aucun avion n’avait percuté le Pentagone, c’était un moyen simple et vérifiable de mettre en évidence la manipulation à laquelle se livrait l’administration Bush. Mais ce n’était pas le sujet de mon livre. Le sujet, c’était l’imposition d’un système de surveillance aux États-Unis, le Patriot Act, et la poursuite d’une « Guerre sans fin » selon l’expression du président Bush lui-même ; guerre que nous voyons se dérouler sous nos yeux depuis lors.

Il me manquait beaucoup d’éléments que j’ai analysés depuis, mais j’en avais assez à l’époque pour anticiper ce qui se passe aujourd’hui. Beaucoup de gens ont été heurtés, non pas par mon raisonnement, mais par mes seules conclusions. Par exemple, Le Monde m’a reproché de prétendre par « anti-américanisme » que Washington allait attaquer Bagdad. Selon ce quotidien, les États-Unis avaient déjà attaqué l’Iraq sous Bush père, et je faisais une fixation en estimant qu’ils allaient recommencer. Oubliant ses premières accusations, le même journal m’accuse aujourd’hui d’être pro-Trump, donc « pro-américain ».

Surtout, certains de mes détracteurs ont tiré des conclusions absurdes de mes travaux, qu’ils n’avaient probablement pas lus. Selon eux, en réfutant l’idée qu’Al-Qaïda ait conçu ces attentats, je cherchais à minimiser la menace islamiste. Ce dernier livre, Sous nos yeux, montre exactement le contraire : je pense qu’il faut combattre les islamistes pour ce qu’ils font, et non pas pour ce qu’on leur attribue faussement. Par « islamiste », j’entends non pas les croyants de religion musulmane, mais l’idéologie politique de la Confrérie des Frères musulmans.

Question : En fait, il semble que personne n’a pris le président Bush au sérieux quand il a déclaré que les États-Unis allaient s’engager dans une « guerre contre la terreur » qui, contrairement aux guerres modernes, pourrait s’étendre sur une génération ou plus. De fait, cela semblait alors complètement délirant, et pourtant, nous voilà 17 ans plus tard, dans un monde où les conflits et les théâtres d’opération n’ont fait que s’accumuler.

Thierry Meyssan : On ne connaissait pas à l’époque les travaux de l’amiral Arthur Cebrowski. Certes, il donnait déjà des conférences dans toutes les académies militaires US, mais sa pensée n’a été exposée au public qu’en 2003 dans Vanity Fair, et plus encore en 2004 par un livre de son assistant, Thomas Barnett.

L’idée générale est que, une fois l’Union soviétique disparue, il n’y aura plus d’amis et plus d’ennemis, uniquement des gens qui accepteront de faire des affaires avec les États-Unis ou pas. Le Pentagone ne devra plus livrer de guerre contre de grandes puissances, mais instaurer un ordre du monde compatible avec la globalisation financière. Cebrowski divise le monde en deux parties : d’un côté les États stables connectés à l’économie globale, de l’autre tous les autres. Il décide que les États-Unis ne mèneront plus de guerres de ressources pour eux-mêmes, mais contrôleront l’accès des pays globalisés aux ressources naturelles de la zone non-globalisée. Puis, il conclu qu’il reste à détruire les structures étatiques de la partie exploitable du monde afin qu’elle ne puisse pas se défendre.

Lorsque j’ai lu l’ouvrage de Barnett —qui prend des pincettes pour arriver à sa conclusion— je n’y ai pas cru. Cela me paraissait cynique et cruel. Lorsque je l’ai relu quelques années plus tard, j’y ai vu décrite ce que j’avais vu de mes propres yeux : la destruction du Moyen-Orient élargi.

Question : Dans L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, vous rappeliez que le renversement des Talibans et même l’invasion de l’Afghanistan, présentés comme une réponse aux attentats, avaient en fait été conçus et préparés antérieurement à ceux-ci.

Thierry Meyssan : Tout le monde a noté que le leader tadjik Ahmed Chah Massoud a été assassiné juste avant les attentats. Mais personne n’a eu le temps de se demander « Pourquoi ? », car les attentats frappaient déjà les États-Unis, puis Washington et Londres attaquaient l’Afghanistan. En fait, il y avait eu dans les mois précédents des négociations à Berlin et à Genève qui avaient échouées. En rentrant chez lui, le représentant du Pakistan avait annoncé que son pays devait se préparer à la guerre en Afghanistan devenue inévitable. Washington et Londres ont amassé leurs troupes dans la région. Puis est survenu le 11-Septembre qui a fourni une justification acceptable pour la guerre coloniale qui se préparait.

Question : De la même manière, les déclarations publiques du général Wesley Clark, en mars et octobre 2007 au sujet des 7 pays qui devaient être attaqués et détruits par les USA, révèlent que cette liste avait été établie au lendemain des attentats. Or chacun de ces pays (Iraq, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran) a depuis été l’objet qui d’une guerre, qui d’une tentative de changement de régime, ou d’une invasion, de bombardements, de destruction, de partition, de déstabilisation ou d’embargo… M. Clark, ancien commandeur suprême de l’Otan, ne pouvant être accusé de « conspirationnisme » par les médias, ses propos ont simplement été passés sous silence, et seuls des sites alternatifs les ont relayés. C’est-à-dire qu’ils sont restés ignorés du grand public…


Enregistrement, en 2006, de la première fois où le général Wesley Clark, ancien commandeur Suprême de l’Otan, témoigna en public des plans du Pentagone pour les années à venir.

Thierry Meyssan : Clark faisait référence à une discussion tenue au Pentagone juste après le 11-Septembre. Il s’agissait d’appliquer la doctrine Cebrowski au Moyen-Orient élargi. Lui non plus n’y a pas cru à ce moment-là. Lui aussi l’a compris après coup.

J’avais écris des horreurs sur le général Clark lorsqu’il bombardait la Yougoslavie. J’ai découvert par la suite un homme respectable ayant fait carrière dans un système effrayant. Il m’a sauvé la vie en 2011.

Question : D’ailleurs, en revoyant cette vidéo, j’ai été frappé par ce qu’il assène au tout début (et à la fin) ! Il parle littéralement d’un coup d’État politique, qui a eu lieu juste après le 11-Septembre, par les membres du PNAC. Cela est très proche de votre analyse, sauf que vous pensez que le coup d’État est le 11-Septembre lui-même…

Thierry Meyssan : Le général Clark pensait se présenter à l’élection présidentielle US. Il ne pouvait donc pas s’exprimer franchement.

Question : Depuis 2002, vous n’existez plus pour les médias et les politiques en France… Vous avez été banni du débat public. Nous en reparlerons plus tard, au sujet des Fake News. Un autre point essentiel abordé dans L’Effroyable Imposture & Le Pentagate, est le rôle que la religion a subitement pris dans la (géo)politique états-unienne au lendemain du 11-Septembre…

Thierry Meyssan : Non. J’existe toujours pour les responsables politiques en France. La plupart d’entre eux me combat, mais beaucoup entretiennent des relations épistolaires avec moi.

Pour ce qui est du rôle de la religion, elle a remplacé les idéologies politiques de la Guerre froide. Nous sommes plus attentifs au rôle du Judaïsme et de l’Islam qu’à celui du Bouddhisme et du Shintoïsme, mais ce sont toutes les religions qui servent aujourd’hui de vecteurs aux ambitions politiques.

Ne parlons pas des Évangéliques qui soutiennent toutes les décisions du Likoud au nom de leurs croyances en citant des passages de l’Ancien Testament, alors même que ces thèmes sont absents des Évangiles. Ou encore des musulmans qui condamnent les crimes de Daesh tout en considérant que cette organisation est musulmane.

Question : Le contrôle des ressources en énergies fossiles a joué un rôle majeur dans la décision d’envahir l’Iraq (puis la Libye et même la Syrie). L’administration Bush-Cheney était alors convaincue de l’imminence du pic pétrolier. Wesley Clark, encore, a exprimé son opinion à ce sujet, mais aussi Alan Greenspan, l’ancien directeur de la Réserve Fédérale (« Déposer Saddam Hussein était essentiel pour garantir l’approvisionnement mondial »). Dans Sous nos yeux, vous rappelez non sans ironie que le premier nom de l’invasion US de l’Irak avait été Operation Iraqi Liberation, mais qu’à cause de son acronyme par trop révélateur, (OIL signifie pétrole), elle fut rapidement renommée « Operation Iraqi Freedom ». Pourtant, dans l’inconscient collectif des journalistes, comme pour l’Histoire ou en tout cas la narration officielle, cette guerre est soit le fruit des erreurs de jugement (voire des mensonges) du couple Bush-Blair sur les armes de destruction massive, ou de son aveuglement politique à « vouloir exporter la démocratie en Irak ».


Alan Greenspan, ancien directeur de la Réserve fédérale, assume que les armes de destruction massive furent un prétexte à la guerre contre l’Iraq. Selon lui, si le mobile était ailleurs, le pétrole était un élément central.

Thierry Meyssan : Ce n’est pas là que résidèrent les erreurs de jugement. La guerre d’Iraq n’a aucun rapport avec les justifications que l’on a évoquées en public. Et le souvenir que l’on en a est lui-même altéré.

Les raisons présentées par le secrétaire d’État Colin Powell devant les Nations unies ne comprenaient pas simplement les prétendues armes de destruction massive iraquiennes menaçant directement les États-Unis, mais aussi la responsabilité de ce pays dans les attentats du 11-Septembre. Ce mensonge là a été éradiqué des mémoires, il n’existe plus qu’à propos de la guerre contre l’Afghanistan.

Certes, les guerres d’Iraq, de Libye et de Syrie ont un enjeu pétrolier. L’administration Bush était persuadée que le pétrole allait manquer dans un avenir très proche, deux ou trois ans. Cette crainte est aujourd’hui dissipée. Les dirigeants états-uniens étaient aveuglés par le malthusianisme qu’ils professent depuis le Club de Rome.

Mais ces conflits n’étaient pas des guerres de ressources pour les États-Unis. D’ailleurs, dans la phrase de Greenspan que vous citez, il parle de garantir l’approvisionnement mondial, pas celui des États-Unis, ni même de leurs alliés, comme l’avait fait le président Carter en 1979. Il s’agit bien de la doctrine Cebrowski de contrôle par le Pentagone de l’accès des pays riches (Chine et Russie inclus) aux ressources naturelles de cette région du monde.

Les journalistes constituent le clergé de la religion dominante

Question : Mais enfin, tout le petit monde médiatique et politique français semble oublier (ou feint d’ignorer) que cette guerre était illégale au regard du droit international ! C’est l’une des raisons principales qui m’ont pousser à publier Les Guerres illégales de l’OTAN, de l’historien Daniele Ganser. Le concept de droit international n’est tout simplement jamais traité dans les médias français (et cela vaut aussi pour la guerre contre la Libye et celle en Syrie).

Thierry Meyssan : Il est très difficile pour un gouvernement allié des États-Unis de qualifier les guerres US d’illégales. Charles De Gaulle se l’était permis dans son discours de Phnom Penh, Jacques Chirac a préféré souligner que les guerres sont « les pires des solutions ».

La plupart des médias français n’ont manifestement pas la capacité de penser par eux-mêmes. Au demeurant leurs journalistes ne sont plus des analystes, juste des commentateurs. Par le passé, « journaliste » n’était pas un métier, mais un moyen de diffuser une pensée. Depuis les années 1980, les patrons de presse ont créé des « écoles » de journalisme. Leurs futurs employés y sont formés pour traiter les dépêches d’agence sans les contester. Ces « journalistes » professionnels constituent une caste homogène qui est devenue le clergé de la religion dominante. Ils ignorent beaucoup de choses, dont le Droit international, bien qu’il ait été construit par des Français et des Russes. Nous avons assisté à une chute drastique du niveau intellectuel des élites dans notre pays ; un processus qui est en train de se renverser sous l’effet de la révolte actuelle. Désormais les citoyens débattent à nouveau de notre intérêt commun. Ils manifestent une maturité politique dont aussi bien les journalistes que nos dirigeants sont dépourvus. Il faudra bien que les médias recrutent de nouveau, comme journalistes, des personnes compétentes.

Ce problème est récurrent dans notre Histoire. Le premier journal français, La Gazette, au XVIIème siècle était rédigée par Théophraste Renaudot pour le compte du cardinal de Richelieu. C’était un « journaliste professionnel ». Mais seules des personnalités comme Voltaire dénonçant la condamnation du chevalier de La Barre ou Zola celle du capitaine Dreyfus sont à mes yeux de vrais journalistes.

Question : Toute naïveté mise à part, on ne peut qu’être atterré que Bush, Cheney, Rumsfeld et Blair n’aient jamais été inquiétés pour leurs crimes ; mais ce qui est vraiment scandaleux, c’est que ce dernier soit reçu avec tous les honneurs sur la radio nationale où il est présenté en novembre 2014, comme « l’invité exceptionnel de Patrick Cohen ». C’est parfaitement abject. Les décisions de cet homme ont contribué à la mort de centaines de milliers de personnes !

Thierry Meyssan : Je ne pense pas que juger et condamner personnellement des dirigeants politiques pour des crimes commis pour le compte de groupes d’intérêt soit juste. D’autre part, je pense qu’il est indispensable de déballer le linge sale en public, mais pas de tenir telle ou telle personnalité personnellement responsable des erreurs structurelles.

Pour moi, la Révolution française s’est terminée avec la décapitation du roi. Louis XVI avait trahi la patrie et méritait le déshonneur, mais il n’était pas responsable des structures héritées de l’Ancien Régime et n’aurait pas dû en être la victime expiatoire. C’était la position de Thomas Paine —l’initiateur de l’indépendance des États-Unis qui était devenu député à la Convention—. Au contraire, en prônant la mort du roi, Robespierre a stoppé la transformation de la société française et s’est lancé dans une course sanglante au Pouvoir.

Question : Dans le même temps, d’une manière générale, tous ceux qui s’opposent aux nouvelles guerres impérialistes sont stigmatisés comme des « conspirationnistes », des individus néfastes, voire dangereux pour la société, et exclus du débat public. Voilà une bien extraordinaire inversion de la réalité !

Thierry Meyssan : C’est moins pénible que les Soviétiques qui envoyaient leurs opposants dans des hôpitaux psychiatriques, mais ce n’est pas différent.

(À suivre…)

 

http://www.voltairenet.org/article204719.html

Pic de diesel ou pas de pic de diesel ?

Pic de diesel ou pas de pic de diesel ?


Le débat se poursuit


Par Ugo Bardi – Le 16 décembre 2018 – Source CassandraLegacy


Dans un article récent, Antonio Turiel a proposé l’hypothèse que le pic mondial de production de diesel avait été atteint il y a trois ans, en 2015. L’idée de Turiel est d’autant plus intéressante qu’elle tient compte du fait que ce que nous appelons « pétrole » est en fait une grande variété de liquides aux caractéristiques différentes. Le boom actuel de l’extraction du pétrole de réservoirs étanches (également connu sous le nom de « shale oil ») aux États-Unis a évité, jusqu’à présent, le déclin du volume total de pétrole produit dans le monde (« peak oil »).

Le schiste bitumineux a changé beaucoup de choses dans l’industrie pétrolière, mais il n’a pas pu éviter le déclin du pétrole classique. Cela a eu des conséquences : le schiste bitumineux est du pétrole léger, difficilement transformable en carburant (diesel), qui est aujourd’hui le carburant utilisé majoritairement dans les transports. Cela semble avoir forcé l’industrie pétrolière à convertir de plus en plus de pétrole « lourd » en diesel, mais le diesel se fait de plus en plus rare et de plus en plus cher, au point que sa production pourrait avoir atteint un pic en 2015. De plus, cela a créé une pénurie de pétrole lourd, le carburant de choix pour le transport maritime. Bref, le fameux « pic pétrolier » n’arrive pas d’un coup, mais au coup par coup, affectant certains types de carburants plus rapidement que d’autres.

La proposition de Turiel a suscité un débat considérable parmi les experts, plusieurs d’entre eux contestant l’interprétation de Turiel. Turiel lui-même et Gail Tverberg ont discuté de la validité des données et de leur signification. Ci-dessous, je reproduis leur échange avec leur aimable autorisation. Comme vous le verrez, la question est complexe et, au stade actuel, il n’est pas possible de parvenir à une conclusion définitive. Personnellement, je dirais qu’il est compréhensible que beaucoup d’entre nous craignent d’être critiqués pour avoir crié au loup trop tôt, mais qu’il vaut néanmoins la peine de rapporter ses données et d’en discuter en fonction de ce que nous savons. Puis, comme cette phrase attribuée à John Maynard Keynes, « Moi quand j’ai de nouvelles données, je modifie mes conclusions. Et vous, monsieur ? »

Réponse de Gail Tverberg

Cher Ugo,

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais les données par type de combustible raffiné sont disponibles à partir de diverses sources standard de données énergétiques. Les données de l’EIA contiennent beaucoup de données détaillées pour les États-Unis ; BP dispose de données régionales pour un certain nombre de ventilations. Il existe sans aucun doute d’autres sources de consommation de pétrole par pays. Je considère JODI comme des données fournies sur la base du volontariat ; il n’est pas vraiment clair (à mes yeux) quels sont les pays qui entrent ou sortent, pour quelles périodes.

L’information que vous affichez dans votre récent article semble montrer une tendance assez différente de celle de BP (Dist. signifie Distillates).

Selon BP, les distillats moyens se composent de kérosène pour avions, de kérosène de chauffage, de gaz et de diesel (y compris pour les navire de fret).

Dans le secteur des distillats moyens, il existe une autre ventilation pour les dernières années, qui montre une catégorie appelée diesel/gazole séparément du jet/kérosène. Il montre un schéma assez similaire.

C’est la catégorie « fioul », qui semble être celle des distillats lourds, qui montre la forte baisse de la consommation. Cela est conforme à ce que nous constatons aux États-Unis. Les raffineries peuvent faire beaucoup plus d’argent si elles craquent le pétrole lourd et le raffinent en produits plus légers que si elles le vendent à l’état brut. Aux États-Unis, une grande partie de la construction routière est passée de l’asphalte au béton. Le béton est un produit du charbon dans certaines parties du monde.

Aux États-Unis, le coke de pétrole a également connu une forte baisse.

En ce qui concerne ce que l’EIA appelle le mazout distillé (que je considère comme du diesel), aux États-Unis, il y a effectivement eu deux grands pas en arrière.

La première baisse de la consommation, en 1981 (lorsque les taux d’intérêt ont été augmentés), a été le moment où une grande partie du chauffage domestique et de la production d’électricité a été remplacée par d’autres produits énergétiques. Le deuxième ralentissement s’est produit en 2008, alors qu’un nombre encore plus important de propriétaires a abandonné l’utilisation du fioul pour le chauffage des maisons. De plus, sur le plan industriel, de nouvelles techniques ont été mises au point pour forer des puits de pétrole en utilisant du gaz naturel plutôt que du diesel [pour les moteurs, NdT]. Le gaz naturel est généralement produit au même endroit et il est beaucoup moins cher à utiliser pour les producteurs de pétrole que le diesel. Il est à noter que le pourcentage de baisse est beaucoup plus faible dans le graphique « mazout distillé » que pour les deux autres graphiques de l’EIA que j’ai montrés.

Pour moi, il est très difficile de comprendre exactement ce qui se passe, avec des noms aussi similaires pour différents produits. De plus, il semble y avoir beaucoup de changements dans leur utilisation dans le monde entier. Tout cela rend la situation confuse.

Vous voudrez peut-être revenir un peu en arrière sur ce que vous avez dit au sujet du diesel. Les preuves ne semblent pas aussi solides, si l’on regarde d’autres sources. Peut-être qu’un autre article, en examinant aussi de nouvelles données, serait approprié. Les données de BP peuvent être téléchargées à partir de ce lien : L’onglet qui vous intéresse est Pétrole – Consommation régionale.

Meilleurs vœux, Gail

Antonio Turiel

Chère Gail,

Comme pour tout autre pic, il faut attendre quelques années pour être tout à fait sûr de l’avoir dépassé. Par conséquent, toutes les preuves recueillies jusqu’à présent doivent toujours être prises avec un peu de prudence, et dans ce sens, je suis d’accord avec votre mise en garde.

En ce qui concerne les données, je préfère utiliser JODI parce que les données JODI sont mieux fondées que les données EIA – les données EIA contiennent beaucoup d’« inférences », allant généralement de six mois aux États-Unis à deux ans dans d’autres pays. Les données du JODI, au contraire, ont tendance à être plus opportunes (et lorsqu’il y a des retards importants, ils sont déclarés). Notez également que l’EIA, l’IEA et BP utilisent les données JODI comme l’une de leurs sources.

Une autre différence importante est que dans votre premier graphique, vous représentez la consommation, alors que je représente toujours la production. La différence est significative, car je m’intéresse principalement au débit des raffineries car c’est le problème que je veux caractériser (les difficultés à augmenter la production). L’utilisation des stocks explique la différence entre les deux.

Certains lecteurs ont fait remarquer que le ralentissement, voire la baisse de la production de diesel, si elle est réelle, pourrait être la conséquence d’une baisse de la demande. C’est la même situation que pour le pic pétrolier : on peut toujours soutenir qu’il n’y a pas assez de demande pour ce pétrole, et c’est vrai dans tous les cas : l’abordabilité est un problème, comme vous l’avez expliqué plusieurs fois.

Salutations, Antonio

Gail Tverberg

Bonjour Antonio,

Je pense qu’il y a une différence réelle entre le genre de données qu’une personne veut examiner lorsqu’elle examine les indications d’un pays ou d’une subdivision à l’intérieur d’un pays et l’information qu’elle veut examiner pour trouver des indications au niveau mondial.

Lorsqu’une personne examine des données détaillées, je conviens qu’il y a très souvent une grande différence entre la production et la consommation. L’examen de données telles que les données JODI, ainsi que d’autres indications, peut être utile pour établir les véritables indications pour ce petit groupe. Une personne doit être assez consciente des tendances particulières à chaque pays ou à d’autres petits groupes. Je sais, par exemple, que les données sur le pétrole de schiste du Texas semblent être communiquées beaucoup plus lentement que celles du Dakota du Nord. Certains pays sont connus pour essayer d’exagérer leur production. C’est pourquoi l’OPEP présente deux séries de chiffres dans ses rapports mensuels : « de sources secondaires » et « telles que déclarées par le producteur ». Les chiffres « de sources secondaires » sont généralement considérés comme les plus précis.

Lorsqu’une personne examine de petits segments de données, correspondant plus ou moins à la façon dont les données sont déclarées, il est assez facile de voir des erreurs majeures. Par exemple, semble-t-il, le diesel (ou un autre groupe) a été déclaré accidentellement comme mazout pendant un certain temps. Il semble aussi que certaines catégories sont tout simplement manquantes ou que les montants ont été mal interprétés. Si je regarde les données détaillées, je peux chercher des erreurs. D’ici à ce que les agrégations se produisent, les grands problèmes, comme l’absence d’ensembles complets de données provenant de certains petits pays, seront difficiles à déceler. Si je regarde des données agrégées, surtout à l’échelle mondiale, je veux vraiment que quelqu’un ait examiné les données en détail et qu’il ait trouvé les éléments manquants. Ils ont sans doute fait quelques estimations des pièces manquantes, mais si je fais des estimations des tendances, il est absolument essentiel de faire des estimations des pièces manquantes.

Personnellement, je n’ai aucune expérience de travail avec JODI, mais j’ai travaillé avec beaucoup d’autres ensembles de données (dans le monde de l’assurance auparavant, et maintenant dans celui de l’énergie). Je suis tout à fait conscient du fait que le codage initial est susceptible d’avoir beaucoup de défauts, surtout si c’est volontaire, et qu’il n’a pas besoin d’être équilibré pour publier des données financières.

Il y a effectivement une certaine différence entre la production et la consommation, mais lorsqu’on arrive à l’échelle mondiale, elles sont en grande partie compensées. Pour déterminer les tendances, nous voulons des données bien gérées, c’est-à-dire des données aussi exemptes d’erreurs et d’omissions que possible. Je serais disposé à croire les données de l’EIA, de l’IEA ou de la BP à cette fin. Je préférerais de loin utiliser des données de consommation bien gérées pour examiner les tendances, plutôt qu’une sommation des données déclarées individuellement dont la validité est douteuse.

J’ai au moins un peu d’information sur ce qui se passe. Je sais qu’il y a une certaine souplesse dans la distribution des produits pétroliers finis que l’on peut obtenir à partir d’un baril de pétrole. En général, il est possible de « craquer » de longues chaines provenant des hydrocarbures pour obtenir des chaines plus courtes (et donc des hydrocarbures plus légers) ; il est presque impossible de passer de chaînes courtes à des chaînes plus longues. J’ai participé à des discussions en 2008, lorsque les industries pétrolières ont voulu augmenter le raffinage de ce qui avait été des produits comme l’asphalte et le coke de pétrole, parce qu’avec les prix élevés du pétrole, elles pouvaient réaliser des profits beaucoup plus importants en raffinant le pétrole lourd en produits plus coûteux comme le diesel et l’essence. Le béton pourrait remplacer l’asphalte. Les États-Unis ont un avantage naturel à craquer des molécules longues parce qu’ils disposent d’un approvisionnement abondant en gaz naturel à faible coût. Cela permet de maintenir le coût à un niveau inférieur à celui d’un processus similaire en Europe. Le pétrole lourd, comme celui provenant des sables bitumineux, a également tendance à se vendre à un prix nettement inférieur à celui du pétrole non corrosif léger, ce qui rend le procédé rentable aux États-Unis dans une gamme de scénarios de prix.

Lorsque je vois deux tendances différentes, l’une dans les données JODI et l’autre dans les données BP, je suis enclin à croire les indications BP.

Un problème de diesel différent

Je pense que l’Europe a peut-être un problème de diesel différent de celui auquel vous pensez. L’Europe a eu tendance à utiliser le diesel pour alimenter ses voitures particulières ainsi que ses camions. Cela met beaucoup de pression en terme de « demande » à mettre sur un segment des produits raffinés à partir d’un baril de pétrole. Les États-Unis et de nombreux autres pays ont réparti la demande, les voitures de tourisme utilisant de l’essence au lieu du diesel. Cela permet à la demande de mieux correspondre à ce qui sort d’un baril de pétrole brut. Selon les données de BP, en 2017, l’Europe a consommé 7,7 % de l’approvisionnement mondial en essence et 24,4 % de l’approvisionnement mondial d’une sous-catégorie qu’elle appelle diesel/gazole. (Ce sont des sous-catégories des dernières années que je ne montre pas dans le tableau ci-dessus). Je soupçonne qu’il n’y a aucun pétrole, nulle part, qui pourrait être raffiné pour fournir le mélange de diesel lourd dont l’Europe a besoin. Personne en Europe ne s’est arrêté pour penser : « Si les voitures et les camions fonctionnent tous les deux au diesel, nous aurons besoin d’importer beaucoup de diesel du marché mondial. Nous cherchons des problèmes. Si le monde a à peine de quoi se déplacer, notre demande fera monter les prix mondiaux du diesel ».

À ce stade, il ne sert à rien d’ajouter une grande capacité de raffinage du pétrole lourd en Europe ; l’Europe ne dispose pas du gaz naturel bon marché pour le traiter. Le même rapport de BP mentionné précédemment présente également des données sur la capacité de raffinage et le débit des raffineries en Europe. La capacité de raffinage et le débit semblent tous deux diminuer, à mesure que le pétrole disponible en mer du Nord diminue.

Meilleurs voeux, Gail Tverberg

Antonio Turiel

Chère Gail,

Désolé pour ma réponse tardive – J’assiste actuellement à une importante conférence à Rome, et les jours précédents, j’étais très occupé à préparer ma présentation.

En ce qui concerne vos commentaires, si je comprends bien votre argument, vous préférez les données EIA, IEA et BP car elles sont de meilleure qualité, outre le fait qu’elles intègrent diverses sources de données. L’essentiel, c’est qu’ils appliquent un meilleur contrôle de la qualité et que le résultat est, disons, meilleur.

C’est un point raisonnable, mais c’est aussi quelque chose que je mets de toute façon en question : ces données sont-elles vraiment meilleures ? En fait, l’EIA et l’IEA subissent toutes deux des pressions politiques pour inventer leurs données, et ce genre de chose est bien pire que d’avoir une erreur : c’est un parti pris. Les erreurs aléatoires (défaillances inattendues des données, interruptions de flux de données, double comptabilisation occasionnelle, etc.) ne modifient pas vraiment la tendance, mais augmentent simplement la volatilité des données, ce qui peut être compensé par un calcul de moyenne par exemple (par exemple, la fenêtre mobile de 12 mois que nous appliquons). Mais les préjugés peuvent changer les tendances, et c’est tout à fait crucial.

Ce que vous voulez dire, c’est que la définition de ce qu’on appelle le diesel a peut-être changé tout au long de la série JODI, ce dont je ne suis pas tout à fait au courant, et de fait, un « retrait soudain » du diesel de cette catégorie devrait entraîner une augmentation des autres distillats moyens, la catégorie « Autre fioul », ce qui n’est pas le cas. En outre, la suppression en tant que telle apparaît généralement sous forme d’étapes dans le graphique, ce qui n’est pas observé non plus. Une telle hypothèse me semble donc très improbable.

Les physiciens sont habitués à faire face à des données contenant du « bruit » avec des incertitudes inconnues, car c’est notre pain quotidien (les données du monde réel sont toujours « bruyantes » et incertaines).

Permettez-moi donc de vous dire ce que je propose pour résoudre ce problème :

Je suis spécialiste d’une technique appelée « Triple Collocation » qui permet une caractérisation intrinsèque des erreurs et des biais de trois ensembles de mesures différentes d’une même grandeur physique. Donc, si je peux abuser de votre gentillesse, si vous pouviez me fournir différentes séries de données de ce que vous pourriez appeler « diesel » ou « distillats moyens » ou toute autre source qui a votre confiance, des différents fournisseurs de données auxquels vous faites le plus confiance (EIA, IEA, BP, etc.) et j’inclurai les données de JODI et je ferai tous les triples collocations possibles (si nous avons EIA, IEA, BP et JODI nous avons 4 triplets possibles), je peux estimer les facteurs d’étalonnage, biais et écarts types des erreurs aléatoires pour chaque triplet, puis comparer les 4 possibilités pour voir si les résultats sont cohérents.

Cet exercice pourrait être très instructif pour nous tous et nous donner un meilleur aperçu de la situation actuelle.

Salutations, Antonio

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/pic-de-diesel-ou-pas-de-pic-de-diesel

 

Gilets Jaunes. Entre révolte sociale et rébellion identitaire, esquisse d’une révolution politique

Révolte des Gilets Jaunes : l’histoire est bien le lieu de l’imprévu !

Gilets Jaunes. Entre révolte sociale et rébellion identitaire, esquisse d’une révolution politique

Par Didier Beauregard, journaliste et essayiste ♦ L’ensemble des commentateurs médiatiques l’a ressenti d’emblée, le mouvement des gilets jaunes, centré sur la problématique des taxes et du pouvoir d’achat, dépasse largement le cadre traditionnel d’une lutte sociale classique. Il s’est imposé comme une contestation de portée systémique. La remise en cause des castes dirigeantes en constitue le fil conducteur.


Ce premier constat, partagé par tous, parce qu’exprimé par les gilets jaunes eux-mêmes, cache cependant une réalité plus profonde qui peine encore à s’affirmer, alors qu’elle représente l’élément le plus subversif de cette contestation : la rencontre entre une révolte sociale et une rébellion identitaire. Cette dimension identitaire est la ligne de front décisive qui donnera sa pleine nature au mouvement des gilets jaunes, c’est-à-dire celle d’une contestation globale du pouvoir en place. Non pas seulement celui du gouvernement Macron, mais aussi de l’idéologie dominante des quatre ou cinq dernières décennies et de l’ordre politique que ce pouvoir a engendré.

La réalité de cette contestation existe déjà par le seul fait de la composante de la mobilisation populaire. Une mobilisation de la France d’en bas, du peuple blanc des périphéries que la dominance idéologique a effacé de ses représentations collectives, sauf à le portraiturer négativement pour sa dangerosité raciste et son inaptitude à la modernité culturelle et économique, type « gaulois réfractaire ». Enfermé dans cette représentation de « beauf », le Français populaire, soit encore la majorité des habitants de ce pays, avait vocation à disparaître en tant qu’identité vivante après avoir (quasi) disparu des représentations collectives dignes d’intérêt. La sémantique de la dominance ayant même poussé le vice jusqu’à qualifier de « quartier populaire », les grandes périphéries urbaines d’où le peuple avait été chassé, après avoir été dégagé auparavant des centres villes des métropoles.

La cause était entendue, la France c’est la « Diversité », les minorités (« l’autre » mythifié) sont le moteur du progrès social et le peuple autochtone, le peuple « de souche », n’existe pas, sauf à le définir en mode négatif ou répulsif. Mais voilà, la réalité d’une identité ne se détermine pas par ceux qui la commentent, mais par ceux qui la vivent; l’identité existe d’abord à travers ceux qui la portent et donc la font vivre. Bien des peuples et des communautés, à travers l’histoire, ont continué d’exister à travers la conscience qu’ils avaient d’eux-mêmes, en dépit de l’idée d’eux-mêmes que ceux qui les dominaient voulaient leur imposer.

https://www.polemia.com/jean-yves-le-gallou-gilets-jaunes-france-blanche-souffre/embed/#?secret=wIqCXM6LvM

Révolte sociale et révolution politique

Le mouvement des gilets jaunes est blanc et populaire, cette réalité personne ne peut sérieusement la contester. Et, paradoxalement, cette réalité qui ne se revendique pas en tant que telle, est la preuve la plus manifeste de son caractère identitaire ; comme le dit l’adage, qui se ressemble, s’assemble. La chose s’est faite spontanément, sans volontarisme, ni mots d’ordre. Le drapeau tricolore et la Marseillaise ont la force d’une évidence où chacun, naturellement, trouve sa place et ses repères. Cette représentation du peuple, par son seul jaillissement dans l’espace public d’où il était banni, revêt une dimension révolutionnaire puisqu’elle met à bas le système idéologique dominant qui niait son être.

Cette réalité donc, du seul fait de son existence, annonce un changement de paradigme qui dépasse le cadre classique de la lutte sociale pour s’inscrire dans un mouvement historique de fond; celui du devenir identitaire de l’Europe et du type d’organisation politique que cette question soulève : un système politique recentré sur l’héritage historique des veilles nations européennes, ou porté par une gouvernance transnationale et post nationale dans le cadre d’une vision mondialiste déterminée par les échanges économiques et les migrations ? Nous sommes bien au cœur de l’enjeu politique et civilisationnel du monde contemporain.

5 thèmes offensifs

Toutefois, il ne suffit pas non plus d’afficher son identité pour que celle-ci s’impose comme une force opérationnelle destinée à vaincre. Encore faut-il qu’elle porte en elle un sens politique offensif, d’autant que le président Macron vient d’exprimer, lors de ses vœux, sa détermination à assumer une épreuve de force avec la révolte populaire qualifiée de « foule haineuse ». Seule une volonté idéologique qui se pense elle-même avec une juste conscience de sa nature peut remplacer une force idéologique dominante. C’est le défi auquel le mouvement des gilets jaunes est désormais confronté. Il s’articule autour de quelques points clés susceptibles de définir un redéploiement stratégique du mouvement : –la question institutionnelle et le RIC – l’immigration et le pacte de Marrakech – le rôle, la représentativité et l’éthique des médias – l’enjeu écologique et ses réalités- la place et l’étendue de la solidarité sociale, thème capital directement lié aux projets de réforme des retraites et de l’assurance chômage. Chacun des ces cinq thèmes possède une charge subversive suffisante pour ébranler la dominance idéologique en place.

Engagée contre la taxe carbone, la révolte des gilets jaunes s’est vite élargie à la question sociale, c’est-à-dire le pouvoir d’achat et l’injustice des prélèvements obligatoires. Ce sujet a rencontré un large écho auprès de l’ensemble de la population qui a profondément déstabilisé le gouvernement. Il est difficile de délégitimer un mouvement social soutenu par 70 à 80% des citoyens. Il est pourtant clair aujourd’hui que quelque soit la pertinence des revendications exprimées autour du pouvoir d’achat, elles ne peuvent suffire à prolonger durablement la révolte en cours.

https://www.polemia.com/dix-observations-mouvement-gilets-jaunes/embed/#?secret=oOaxkCwnql

La stratégie du pouvoir : minimiser, diaboliser, diviser, isoler

Les concessions du gouvernement, même limitées, fournissent un argumentaire crédible au pouvoir en place, sur le thème, nous avons fait un geste, vous devez maintenant cesser de vous agiter et discuter avec nous. Il ne faut pas négliger la portée de cet argument auprès d’une frange non négligeable de la population très perméable aux campagnes sur les violences et le danger des extrêmes. Le soutien de l’opinion public peut s’affaiblir, voire se retourner, assez rapidement, et il est le seul vrai garant de la puissance du mouvement. La façon dont le pouvoir et ses relais médiatiques ont massivement divulgués la thèse de l’essoufflement de la mobilisation et de sa radicalisation concomitante (qui coûte si chère au pays !) ne laisse aucun doute sur ses visées. Nous retrouvons les principes de manipulation de l’opinion face à un mouvement de masse que nous avions déjà analysés dans ces colonnes durant la séquence Manif pour tous (1): Minimiser, diaboliser, diviser et isoler. Le processus est bien engagé et laisse des traces dans les esprits.

La gauche au secours du système : exclure la question migratoire

Par ailleurs, la polarisation sur la question sociale et le pouvoir d’achat entretient une ambigüité qui pèse sur le mouvement et brouille ses significations. Si l’on admet comme une réalité déterminante que la révolte des gilets jaunes est beaucoup plus qu’un classique mouvement de revendication sociale, mais une forme nouvelle de contestation politique, susceptible de redéfinir les principes démocratiques des sociétés occidentales, la question unique du pouvoir d’achat l’enferme dans une thématique classique et trop bien balisée. En claire, elle permet à la gauche, c’est-à-dire principalement le parti de Mélenchon, de s’accaparer du drapeau de la révolte. Une manœuvre relayée par les médias qui favorisent largement la prise de parole des gilets jaunes à discours de « gauche ».

Le thème du référendum d’initiative citoyenne (RIC) est à cet égard un enjeu décisif. Les modalités de son soutien, ou de son refus, sont un test qui doit décanter les positions des protagonistes. Nombre de commentateurs de gauche l’abordent avec distance, voire hostilité, soulignant volontiers les risques de dérives populistes qu’il représente. Chacun comprend qu’en arrière plan se joue la question de l’immigration et de sa charge explosive. Avec la complicité de toute la gauche et des instances « morales » autoproclamées, le gouvernement a déjà exclu l’immigration des thèmes soumis au grand débat national. La gauche a bien joué son rôle de serre file et de garde chiourme des mouvements de contestation sociale. La question migratoire reste l’impensé de la révolte en cours. Son émergence, ou non, déterminera la nature et l’avenir de la révolte des gilets jaunes.

Didier Beauregard
06/01/2018

(1)« De l’art de la guerre médiatique »  : Polémia, 24 juin et 25 juin 2013.

Source : Correspondance Polémia

https://www.polemia.com/gilets-jaunes-entre-revolte-sociale-et-rebellion-identitaire-esquisse-dune-revolution-politique/

[RussEurope-en-Exil] Emmanuel Macron, Président du « parti de l’ordre », par Jacques Sapir

 

5.janvier.2019 // Les Crises

[RussEurope-en-Exil] Emmanuel Macron, Président du « parti de l’ordre », par Jacques Sapir

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Emmanuel Macron s’était présenté comme le candidat du « parti du mouvement ». Moins de deux ans après son élection, il est devenu le Président du parti de l’ordre. Les interpellations d’Eric Drouet et de ses camarades dans la nuit du 2 au 3 janvier, mais aussi les 219 incarcérations qui ont eu lieu depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, et les nombreux blessés graves que l’on a au à déplorer lors des manifestations le prouvent. Ce n’est pas par hasard si l’on utilise ici les termes de « parti du mouvement » de « parti de l’ordre ». Ils servaient à analyser la polarisation politique en France au XIXème siècle, et ils furent repris dans de nombreux ouvrages de science politique. Il y a aujourd’hui une certaine ironie à ce que le fondateur d’un mouvement appelé En Marche, ait finalement choisi le parti de l’immobilité, et en réalité – car ce fut le cas du « parti de l’ordre » au XIXème et au XXème siècle – de la réaction.

La mutation d’Emmanuel Macron

Cette mutation n’est ni étonnante, ni accidentelle. Elle était même prévisible. Au début de l’année 2017 j’avais, à la télévision russe (RT en anglais), expliqué en quoi tant Emmanuel Macron que François Fillon représentaient des candidats du passé, ou si l’on préfère de la réaction. J’avais même retraduit le texte en français et installé cette traduction sur mon blog[1], ce qui me fut d’ailleurs reproché, au point que ce fut l’un des prétextes utilisés pour me censurer. Emmanuel Macron est un parfait représentant des élites métropolisées et mondialisées face au soulèvement de la « France périphérique »[2] .

Or, c’est le soulèvement de cette « France périphérique » qui a dévoilé la nature réelle du projet politique et économique d’Emmanuel Macron. C’est le choc engendré par le soulèvement de ces couches sociales qui a provoqué le raidissement conservateur ultime de son pouvoir et qui l’a fait basculer, au vu et au su de tous, du « parti du mouvement » au « parti de l’ordre ». Ce basculement a d’abord eu comme effet la répression extrêmement violente des diverses manifestations qui ont eu lieux depuis la fin du mois de novembre. Non que toutes ces manifestations aient été pacifiques. Tout le monde a pu voir que des groupes ultra-violents, ou uniquement motivés par le pillage, s’étaient infiltrés dans ces manifestations. Mais, tout le monde a pu AUSSI constater que les brutalités policières ont bien souvent commencées avant l’irruption de ces groupes ultra-violents, et que les pilleurs ont parfois bénéficié d’une bien étrange immunité. L’emploi d’armes de tir (ce que l’on appelle les « Flash Ball ») pour viser les parties hautes du corps des manifestants ainsi que la tête doit être dénoncé. Un certain nombre de manifestants ont été éborgnés ou défigurés par ces armes[3]. On ne compte plus, hélas, les cas de pertes de mains, d’œil, de traumatismes crâniens ou de fractures du crane. Tout cela sans compter le cas de cette femme de Marseille tuée par une grenade alors qu’elle fermait ses volets au quatrième étage, un cas qui a manifestement peu ému les éditorialistes des grands médias…

L’Inspection Générale de la Police, l’IGPN a d’ailleurs ouvert au moins 48 dossiers sur ces violences. L’association Amnesty International a dénoncé les violences policières dans le cours de ces manifestations[4]. Au-delà, ces violences posent la question suivantes : le gouvernement, car nul ne peut croire qu’il puisse s’agir seulement de « bavures » individuelles même si elles existent incontestablement, le gouvernement donc a-t-il délibérément décidé de provoquer un sentiment de terreur afin de décourager les manifestants ? La mise en scène de ces violences par le gouvernement est un élément qui incite à le penser. On peut ici opposer l’attitude du Ministre de l’intérieur et celle du Préfet de Police à celle de l’homme qui fut Préfet de police en mai 1968, M. Maurice Grimaud[5], et dont les consignes et ordres permirent d’éviter le pire lors de manifestations qui étaient en réalité bien plus violentes que celles des différents « actes » des Gilets Jaunes.

Emmanuel Macron et le « débat national »

Le Président de la République a annoncé, dans son allocution du 10 décembre, un grand « débat national ». Pourtant, les revendications du mouvement des Gilets Jaunes sont bien connues : elles portent sur la justice fiscale, le pouvoir d’achat, et la nécessité de renforcer les mécanismes démocratiques dans notre pays. Sur ce dernier point, ces revendications se concentrent sur le référendum d’initiative citoyenne, qui pourrait être un remède à l’inachèvement démocratique des institutions de la France[6]. Dans son allocution du 31 décembre, allocution dite des « Vœux », le Président a pourtant réaffirmé sa volonté de mener à bien des réformes, dans l’assurance chômage, l’organisation des services publics ou sur les retraites. Soumettra-t-il ces réformes au « débat national », ce qui serait dans la logique de ce dernier ? Car, ces « réformes » ont toutes un très fort impact potentiel avec les questions qui ont émergé du mouvement des Gilets Jaunes. Ainsi, la soi-disant réforme de l’assurance chômage, dont on peut penser que le décret pris au début de l’année est une anticipation, entend stigmatiser au moins 4,5 millions de personnes (et en réalité au dessus de 6 millions), du fait de l’existence de 300 000 postes de travail non pourvus, soit dans un rapport d’1 sur 20. De même, la réforme des services publics, si elle est menée dans l’esprit des réformes antérieures, et en particulier de la SNCF, aboutira à sacrifier toujours plus la « France périphérique » au profit des grandes métropoles et de la partie boboïsée de leur population. Enfin, ce que l’on annonce de la réforme des retraites, et en particulier l’adoption d’un système par points et d’une forte réduction des pensions de réversion aura des conséquences négatives considérables sur la partie la plus fragile des retraités.

On peut donc penser que non ; le Président n’aura nulle envie de soumettre ses « réformes » à consultation populaire. Alors, si la nécessité de « cadrer » un débat, pour des raisons d’efficacité qui sont évidentes et qui renvoient à la théorie de l’information, n’est pas discutable, on sait aussi que le contrôle sur les ordres du jour est une des formes les plus classiques de capturer à son profit un processus démocratique[7]. C’est pourquoi il conviendra de lire avec attention la « lettre » que le Président entend envoyer à tous les français. C’est cette lettre qui déterminera si le Président est honnête dans sa volonté d’organiser un « débat national » ou s’il entend seulement se livrer à une opération bassement politicienne. De ce point de vue, l’interview de Christophe Bouillaut sur le site Atlantico se révèle riche d’enseignements[8].

Car, le « débat national » est déjà en train d’avoir lieu. Les « cahiers de doléances » mis à disposition du public dans de nombreuses mairies de communes rurales nous donnent à voir quelles sont les questions que les français aimeraient discuter dans ce « débat ». Un comportement démocratique de la part du Président aurait été de prendre acte de ce qui existe. Mais, pour cela, encore faudrait-il qu’il rétablisse le contact, depuis longtemps perdu, entre le sommet du pouvoir et cet échelon essentiel de la démocratie que sont les petites communes. Il faudrait aussi qu’il admette qu’un débat sans sanction n’est pas un débat. L’engagement de soumettre les réformes projetées à la sanction des français une fois le débat achevé, par exemple sous la forme d’un référendum, serait, de la part d’Emmanuel Macron le signe le plus juste et le plus indubitable, qu’il a bien entendu ce que les français ont voulu dire. A contrario, la volonté d’émasculer le débat, et de continuer comme si de rien n’était à promouvoir des réformes dont l’impact sur la vie quotidienne des français sera évident, sera le signe le plus évident que ce Président n’a rien appris ni rien oublié.

Le « parti de l’ordre » et le désordre

Emmanuel Macron s’affirme donc comme un tenant du « parti de l’ordre », et parfois dans tous ses excès. Mais, contribue-t-il à l’ordre républicain ? Remarquons que cet ordre est quelque peu asymétrique. Si la presse, souvent aux ordres, s’est largement déchaînée sur les dégradations – condamnables – survenues lors des manifestations des Gilets Jaunes, elle a été bien plus silencieuse quant aux centaines de voitures brulées lors de la nuit du 31 décembre. De plus, rien de comparable aux déploiements spectaculaires des forces de l’ordre lors de ces dites manifestations n’a été vu pour sécuriser des quartiers où se produisent, maintenant depuis des années, des violences récurrentes lors des nuits du 1er de l’an.

Mais, de plus, que ce soit dans les mots qu’il utilise, comme l’emploi tout récent de « foules haineuses » pour stigmatiser le mouvement des Gilets Jaunes, ou ses déclarations plus anciennes sur les « fainéants » et « ceux qui ne sont rien », ou que ce soit dans certains des actes qu’il a inspirés voire commandités, comme l’arrestation d’Eric Drouet ou la destruction contestable des points de rassemblements établis par les Gilets Jaunes (destructions qu’une avocate a fait déclarer illégales), il y a une incontestable volonté provocatrice. Comment appelle-t-on alors celui qui se pose en défenseur de l’ordre mais qui par ses propres actions créé le désordre ? On peut même aller plus loin. Si Emmanuel Macron avait, dans une courte déclaration (et l’on sait combien il a tendance à s’étendre), reconnu l’existence de problèmes sociaux importants et annulé l’accroissement des taxes sur les carburants et annoncé le coup de pouce au pouvoir d’achat, toutes choses qu’il a faites le 10 décembre, dès le 1er ou le 2, on peut penser que le mouvement se serait calmé de lui-même. Car, si l’on peut toujours trouver ici ou là des personnes qui ne sont motivées que par le désordre et le profit qu’ils peuvent en tirer, la moindre des honnêteté serait de reconnaître que la force, l’ampleur et la violence du mouvement sont le produit de l’insatisfaction de revendications essentielles. Ces revendications n’ont d’ailleurs reçues qu’une satisfaction très partielle, ce qui contribue à enraciner le mouvement dans la durée.

Il est des dirigeants qui ne comprennent pas la différence qu’il peut y avoir entre un accès de révolte et un mouvement plus profond. Il est aussi des dirigeants qui ne comprennent pas comment on peut glisser de l’un à l’autre. Et, ce glissement est largement le produit de l’incapacité ou de la surdité des gouvernants. A l’annonce de la prise de la Bastille, on dit que Louis XVI déclara, interrogatif : « c’est une révolte ? » et que l’un de ses courtisans lui répondit « non, Sire, c’est une révolution ». Que l’échange soit réel ou inventé après coup, il témoigne de la dangereuse pente dans laquelle glissent les pouvoirs qui ne comprennent pas les événements qui surviennent, qui en minorent tout d’abord l’ampleur puis la signification. Emmanuel Macron a-t-il commis la même erreur ? C’est bien probable. Glisse-t-il sur la même pente ? Seul l’avenir peut le dire. Mais, s’il persiste à ne pas entendre ce que lui disent les français, s’il persiste dans ses provocations, qu’elles soient volontaires ou non, il y a fort à penser qu’il contribue à transformer un mouvement au départ limité en une réelle révolution.

La peur du peuple est, bien souvent, le début de la sagesse pour les dirigeants. A l’évidence, Emmanuel Macron n’a pas encore eu assez peur.


[1] https://russeurope.hypotheses.org/5888

J’écrivais alors, au sujet d’Emmanuel Macron : « Se faisant le candidat de l’Ubérisation de la société, Emmanuel Macron, derrière un langage faussement moderne, n’est en fait que l’avocat d’un retour au début du XIXème siècle, un retour au « domestic system » d’avant la révolution industrielle. Il est ici frappant de constater que le candidat même qui se prétend le plus « moderne », celui qui ne cesse de vanter les vertus de ce qu’il appelle « l’économie numérique », est en réalité un homme du passé. Mais, Emmanuel Macron est un homme du passé à un deuxième titre. S’il se présente comme un « homme nouveau », voire – et cela ne manque pas de sel – comme un candidat « anti-système »[[1]], il convient de rappeler qu’il fut étroitement associé, que ce soit comme conseiller de François Hollande ou comme Ministre de Manuel Valls, à la politique désastreuse mise en œuvre durant ce quinquennat. Or, cette politique à rajouté, de février 2013 au début de cette année, plus de 400 000 chômeurs au nombre considérable que nous avait laissé le tandem Sarkozy-Fillon. »

J’écrivais aussi, à propos de Marine le Pen : « Mme Marine le Pen s’appuie sur un électorat extrêmement stable, largement composé de personnes convaincues, et qui défie toutes les approximations et autres effets de manche cherchant à le qualifier « d’extrême droite » et même, sans aucune peur du ridicule, de « fasciste ». Si des franges extrémistes peuvent se joindre à cet électorat, sa réalité correspond très largement à ce que le géographe Christophe Guilluy a appelé la « France périphérique ».

[2] Guilluy C., La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014

[3] Diverses sources permettent de faire le recensement (partiel) de ces incidents : https://www.liberation.fr/checknews/2018/12/04/gilets-jaunes-quel-est-le-bilan-officiel-des-morts-blesses-et-interpelles-depuis-le-debut-du-mouveme_1695762 , http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/12/09/97001-20181209FILWWW00099-videos-gilets-jaunes-des-violences-policieres-denoncees.php, https://www.lepoint.fr/societe/manifestations-la-police-est-elle-de-plus-en-plus-violente-17-12-2018-2279793_23.php. , https://www.streetpress.com/sujet/1495554039-morts-victimes-police .

[4] https://www.liberation.fr/direct/element/amnesty-international-denonce-les-violences-policieres-dans-les-manifestations-de-gilets-jaunes_91530/

[5] https://www.lci.fr/societe/commemoration-des-50-ans-de-mai-68-maurice-grimaud-ce-prefet-de-police-de-paris-qui-a-evite-le-pire-lors-des-manifestations-2083405.html

[6] Bertrand Renouvin a publié sur son blog un entretien avec Pierre Rosenvallon sur cette notion d’inachèvement démocratique réalisé à l’origine pour le numéro 36 de la revue « Cité » – Deuxième trimestre 2001. : http://www.bertrand-renouvin.fr/

[7] S. Holmes, “Gag-Rules or the politics of omission”, in J. Elster & R. Slagstad, Constitutionalism and Democracy, Cambridge University Press, Cambridge, 1993, (1988), pp. 19-58.

[8] https://www.atlantico.fr/decryptage/3562632/lettre-aux-francais-pour-cadrer-le-grand-debat–emmanuel-macron-ou-l-anti-discours-de-la-methode-christophe-bouillaud

 

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-emmanuel-macron-president-du-parti-de-lordre-par-jacques-sapir/

Le Déluge

 

Analysis

Le Déluge

  1. Retour aux fondamentaux :
  • Qui a provoqué sciemment la plus grave crise migratoire de l’histoire contemporaine ?
  • Qui a transformé la Libye en une sorte de zone grise sans gouvernement (s) réels et effectifs et  dans laquelle ont transité 2.2 millions de migrants tandis que plus de 900 000 autres y sont en attente ? *
  • Qui a contribué à inonder l’Europe par des flux interminables de migrants à la recherche d’un hypothétique eldorado ?
  • Qui a transformé la portion centrale de la mer Méditerranée en un immense lac de boat-people se dirigeant vers les rivages de l’Europe du Sud en attendant la réapparition de la piraterie ?
  • Qu’avait affirmé, narquois, le colonel Gaddafi sous les bombes de l’OTAN peu de temps avant la chute de son régime concerant l’avenir de l’Europe?

Quelle que soit l’approche choisie pour aborder cette question (juridique, analytique, systémique, structurelle, historique, etc.), il n’y a que deux coupables mais qui ne sont pas commanditaires :  les gouvernements pourris et corrompus de Londres et de Paris.

Les motivations de Londres et Paris relèvent de la psychanalyse du pouvoir et de l’obsession d’un empire déchu. C’est à des psychiatres que revient la charge de cerner les politiques étrangères très erratiques de ces deux capitales et pas à des politologues et encore moins des analystes en géopolitique.

Si vous croisez de pauvres migrants clandestins en masse prés de chez vous, il n’y a qu’à envoyer un email d’insultes au gouvernement (via son site).
Vous pouvez être sûrs qu’ils ne vous réponderont jamais et que vous serez toujours tranquille car Benalla et ses copains sont en vacances.

Enfin ce véritable déluge auquel on assiste ne sera pas enrayé de sitôt d’autant plus que les pays d’Europe ne délivrent plus de visas (la France toujours à un cran au dessus comme de coutume) et le seul pays à avoir pris les devants est l’Allemagne. En accueillant volontairement un million de réfugiés venant du Levant et du Moyen-Orient, Berlin veut exploiter Die Flut à des fins de suprématie économique future car aucune mesure ne pourra atténuer un tant soit peu les conséquences d’une stratégie erratique visant à detruire des pays entiers et à eparpiller leur populations aux quatre vents.


  • Les chiffres fournis par l’OIM sont erronés et très sous-évalués.

Le conflit syrien pour les nuls

 

Le conflit syrien pour les nuls

Publié le 29 Décembre 2018 par Observatus geopoliticus in Moyen-Orient

En ces fêtes de fin d’année, vous aurez peut-être, chers lecteurs, l’occasion de discuter entre la poire et le fromage de la guerre en Syrie qui entre dans sa phase terminale. Vous me dites souvent qu’il est difficile d’expliquer la situation à des gens qui se contentent des « informations » dégurgitées par BFM ou l’imMonde. Pour répondre à cette demande, voici un résumé schématique et clair de ces huit années qui ont bouleversé le Moyen-Orient et changé la donne mondiale.

La problématique centrale du conflit est l’arc chiite Iran-Irak-Syrie-Hezbollah :

Cet arc est, pour diverses raisons, la bête noire des Etats clients/alliés de l’empire américain au Moyen-Orient.

Pour les pétromonarchies du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête, il empêche de faire passer leurs pipelines vers la Turquie et l’Europe. Cela se double, pour Riyad, d’une véritable obsession religieuse vis-à-vis de l' »hérésie » chiite.

Pour Israël, l’arc, qui se nomme lui-même axe de la Résistance et soutient la cause palestinienne (les sunnites ont depuis longtemps abandonné la lutte), est l’ennemi à abattre. Il est synonyme de continuum stratégique qui ravitaille le Hezbollah au Liban.

La Turquie a une position géographique exceptionnelle et prétend devenir l’interface énergétique par laquelle passeraient les gazoducs et oléoducs des pétromonarchies. De plus, Erdogan a engagé une ambitieuse politique néo-ottomane sunnite qui lorgne vers le Sud.

Pour les Américains, outre le fait de plaire à leurs protégés (c’est le rôle de tout empire) et de mettre des bâtons dans les roues de l’Iran, leur ennemi depuis 1979, cela permettrait de squizzer énergétiquement la Russie et de la remplacer, sur le marché européen, par les hydrocarbures du Golfe.

Ainsi, tout concourt à ce que « quelque chose se passe ». Dès 2007, dans un article prémonitoire intitulé The redirection, Seymour Hersh indicait que la « guerre contre le terrorisme » avait laissé place à la guerre contre les chiites, pourtant ennemis mortels des terroristes sunnites qui mettaient l’Occident et le monde à feu et à sang. Rien d’étonnant à cela, les Américains avaient déjà profité de l’émotion du 11 septembre pour régler leurs petits comptes géopolitiques et attaquer Saddam, pourtant adversaire d’Al Qaïda…

Quelque chose se prépare donc, mais où ? Attaquer l’Iran de front est impossible après les fiascos irakien et afghan. Ré-attaquer l’Irak « libéré » quelques années auparavant est invendable auprès de l’opinion publique. Quant au Hezbollah libanais, il est par trop excentré et Israël s’y est d’ailleurs cassé les dents en 2006. Le maillon faible est la Syrie. C’est là que les efforts vont se porter.

Dès la fin des années 2000, le plan est prêt, comme l’expliquera Roland Dumas. La vague des « Printemps arabes » de 2011 est un prétexte idéal. Qu’une partie des Syriens se soulève réellement, sans arrière-pensées, contre Assad ne peut être nié. Que d’autres groupes aient été préparés et financés en amont, faisant partie d’une manœuvre élaborée dans des capitales étrangères pour faire tomber Assad, c’est une évidence.

  • Plan A (2011-2014) : le renversement d’Assad

Le plan est simple : faire tomber Assad et le remplacer par un régime sunnite favorable aux intérêts de l’empire US et de ses clients.

L’arc chiite serait coupé, le Hezbollah isolé au Liban et les pipelines pétromonarchiques pourraient passer, via la Jordanie alliée et la Syrie nouvellement conquise, vers la Turquie et l’Europe.

La « rébellion » va bon train et le gouvernement a déjà perdu tout l’Est du pays en juin 2013. Peu importe que le Front al-Nusra (la branche syrienne d’Al Qaïda) soit le fer de lance de la révolte, les rebelles continueront à être qualifiés de « modérés » dans notre bonne presse. Pour les parrains de la « révolution », la chute d’Assad n’est qu’une question de temps…

Cependant, quelques grains de sable enrayent la machine. En Syrie utile, à l’Ouest, les loyalistes résistent, soutenus en bloc par les minorités religieuses (Alaouites, chrétiens) ainsi que par la bourgeoisie sunnite, effrayés par le djihadisme des « rebelles ». Le Hezbollah, lui, vole au secours d’Assad et envoie ses bataillons. C’est dans ce contexte qu’intervient le premier false flag chimique, celui de la Ghouta, qui doit servir de prétexte au bombardement massif des loyalistes par les Américains, ouvrant une voie royale aux rebelles modérément modérés. Mais Poutine est là, qui désamorce la crise, on s’en rappelle.

  • Plan B (2014-2015) : Daech et le corridor sunnite

La probabilité de voir le renversement d’Assad et la prise de contrôle de toute la Syrie ayant du plomb dans l’aile, une autre idée se fait jour, un plan à minima en quelque sorte : créer un sunnistan de part et d’autre de la ligne Sykes-Picot, frontière artificielle séparant l’Irak et la Syrie. C’est à cela que servira Daech.

Les mails piratés de Clinton le montrent, les généraux américains (Wesley Clark, Michael Flynn) le confirment : les alliés des Etats-Unis ont financé et aidé Daech pendant que Washington regardait opportunément ailleurs. On parle ici des éternels suspects saoudiens et qataris bien sûr. Quant à la Turquie, ses liens avec l’Etat Islamique sont connus de tous. A Kobané, pendant que les Kurdes résistaient aux furieux assauts de Daech, l’artillerie turque les bombardait dans le dos. Plus localement (Golan), sans que cela ait d’ailleurs une grande portée stratégique, Israël a tissé de bonnes relations avec l’EI ; ses responsables et sa presse ne s’en cachent pas.

Fin 2014, le sunnistan est une réalité :

Néanmoins, rien ne va plus. Le 29 juin 2014, l’Etat Islamique proclame le Califat sur les territoires qu’il contrôle. Pour l’Arabie, gardienne des lieux saint de l’islam, c’est un casus belli, non pas idéologique (les décapitations saoudiennes n’ont rien à envier à celle de l’EI), mais religieux. Comment ?! Nos créatures nous échappent, une fois de plus…

Les exactions mises en scène par Daech entraînent la réprobation internationale et le retournement de certains pays. Le roi de Jordanie, horrifié de voir un de ses pilotes brûlé vif dans une cage, sent le vent tourner et se rapproche de Moscou, donc de Damas. Les Etats-Unis, qui avaient longtemps fermé les yeux, se réveillent soudain devant les caméras et se retournent contre le monstre qu’ils avaient paternellement laissé proliférer. Surtout que, depuis septembre 2015, les Russes se sont invités dans la partie et, eux, ne font pas de détails…

  • Plan C (2015-2018) : la carte kurde

C’est en quelque sorte un plan B bis, encore plus réduit et comportant bien des complications.

Daech étant décidément insoutenable, le dernier jeu en vogue est intitulé Qui prendra la place du Califat ? Créer, de la main gauche, un monstre qui fait le sale boulot pour finir par le combattre, de la main droite, afin de prendre sa place : la ficelle est vieille comme le monde. C’est ce qu’ont fait les pompiers-pyromane américains, avec les Kurdes dans le rôle de l’extincteur.

Premier problème : ces Kurdes vivent dans l’extrême nord syrien et sont les frères d’armes et la base arrière du PKK, la bête noire de la Turquie, membre de l’OTAN. Washington est bien embêtée : seuls les Kurdes sont capables de reprendre le territoire daéchique et couper l’arc chiite, mais les utiliser et les armer provoque la fureur d’Ankara. Le tour de passe-passe consistant à y adjoindre quelques combattants arabes et à rebaptiser le tout « Forces Démocratiques Syriennes » (FDS) ne trompe personne et surtout pas Erdogan.

Dès lors, le sultan se retourne lui aussi contre Daech et envahit une partie du Nord syrien (Al Bab) pour prendre de vitesse les Kurdes et empêcher leur jonction avec Afrin. Il passe ensuite son temps à recycler les barbus d’Idlib pour les lancer contre le Rojava des Kurdes, à menacer régulièrement ces derniers et à grogner contre leur protecteur américain.

Cela n’empêche pas les FDS cornaquées par les forces spéciales US d’avancer vers le Sud, bien loin de leur zone de peuplement. Commence alors une folle course-poursuite entre Kurdo-Américains d’un côté, Syro-Irano-Russes de l’autre, sur les décombres du califat de Daech, en direction de la frontière syro-irakienne. Pour les premiers, il s’agit de couper l’arc chiite, pour les seconds de le reconstituer.

Les « chiites » marquent un point précieux en juin 2017 quand ils doublent la base américaine d’Al Tanaf dans le Sud et parviennent à la frontière. Ils continuent vers le noeud stratégique d’Al Bukamal, que visent également, de l’autre côté de l’Euphrate, les FDS qui descendent à toute allure. En Irak, les milices chiites pro-iraniennes font de même tandis que le califat de l’EI est laminé de tout côté.

La bataille finale n’aura finalement pas lieu malgré les tensions et les escarmouches, Russes et Américains ayant trouvé un modus operandi, se partageant les rives de l’Euphrate. Mis à part quelques poches isolées, l’EI est fini, y compris de l’autre côté de la frontière, en Irak. Quant à l’arc chiite, il est partiellement reconstitué, mais enserré entre la zone contrôlée par les FDS et la poche américano-« rebelle » d’Al Tanaf.

C’est dans ce contexte qu’intervient la bombe lancée en ce mois de décembre 2018 par Trump sur le retrait américain de Syrie.

Voilà, chers lecteurs, le conflit syrien résumé schématiquement en quelques minutes. Vous avez maintenant tous les éléments pour briller dans les dîners en ville ou, plus simplement, expliquer à votre entourage ce qui sous-tendait cette guerre. Vous pouvez aussi tout simplement donner le lien vers cet article. Quant à nous, continuons sur les derniers rebondissements…

*** Dernières nouvelles ***

Les prédictions de notre dernier billet se révèlent exactes. L’armée syrienne entre massivement dans la région de Manbij, en coordination avec les FDS face aux rebelles et à leur parrain turc. Les Kurdes ne savent plus quoi faire pour caresser les loyalistes, un porte-parole déclarant même que FDS et armée syrienne sont les membres d’une même famille. Le retournement de veste kurde prête à sourire, mais nous avons toujours souligné ici que, depuis toutes ces années, les deux parties avaient bien pris soin de ne jamais couper les ponts.

Pour le système impérial, le sénateur Lindsay Graham en tête, l’appel des Kurdes à Assad est « un désastre majeur », rien que ça. Et le faucon néo-con de continuer : « C’est un cauchemar pour la Turquie et peut-être Israël. Les grands vainqueurs sont l’Iran, Assad et l’EI« . Daech étant fini, la dernière partie du communiqué est un élément de propagande. Pour le reste, il n’a pas tort et on comprend qu’il soit horrifié devant la reconstitution de l’arc chiite.

Les Turcs l’ont effectivement un peu mauvaise, affirmant même sans rire que les Kurdes n’avaient « pas le droit de demander de l’aide au gouvernement syrien » (!) Le sultan ne sait plus sur quel pied danser, éructant contre « l’opération psychologique » de Damas à Manbij mais assurant que si les YPG s’en retirent, tout va bien finalement.

Les Russes ont encore manœuvré à la perfection, prenant bien soin de ne laisser personne sur le carreau et de donner du sucre à tout le monde. Ils sont vraisemblablement derrière l’accord sur Manbij et assurent que la présence militaire turque en Syrie est « temporaire ». Le message est d’ailleurs délicieusement ambigu, justifiant les actions d’Ankara tout en lui montrant gentiment la porte de sortie :

« Les activités de la Turquie dans le nord de la Syrie sont un phénomène temporaire lié à ses préoccupations de sécurité nationale. Nous savons qu’Ankara apporte son soutien total à l’intégrité territoriale et à la souveraineté de la Syrie, et rien ne nous permet de remettre en cause la crédibilité de cette position« .

Selon certaines rumeurs, les Russes auraient été plus loin et averti Ankara de rester en dehors de cette affaire et de laisser Assad reprendre l’intégralité du territoire.

Le message est en tout cas passé et les Turcs se déclarent heureux de continuer à coopérer avec la Russie et l’Iran dans le format Astana pour régler le conflit. L’importante délégation turque qui a fait le voyage de Moscou semble avoir quand même obtenu quelque chose. Les deux pays se sont mis d’accord sur la coordination entre leurs troupes pour « éliminer la menace terroriste en Syrie ». En décodé, cela pourrait vouloir dire qu’Ankara va enfin s’occuper de l’Idlibistan tandis que Moscou va tenter de convaincre les YPG kurdes de désarmer. L’on se dirige petit à petit vers ce que nous prévoyions :

On peut imaginer à terme un Kurdistan syrien autonome mais occupé par l’armée syrienne dans laquelle seraient intégrées les YPG. Sous contrôle de Damas, donc, mais aussi de Moscou. Acceptable pour les Turcs, acceptable pour les Kurdes, acceptable pour Assad et le Kremlin.

Alors que le système impérial reste sur sa faim, la guerre est sur sa fin. Retournant leur keffieh à la vitesse de l’éclair, les pays arabes annoncent l’un après l’autre la réouverture de leur ambassade à Damas. Les rats remontent sur le navire… Les plus hypocrites sont sans doute les Emirats Arabes Unis, dont la télé Sky News n’a pas assez de louanges sur le renouveau d’Alep, après avoir passé des années à troller sur le désormais légendaire « dernier hôpital » de la ville. Quant aux Saoudiens, ils se préparent doucement mais sûrement à suivre le mouvement. La malédiction de Touthankassad a encore fait une victime : Jubeir, le MAE de Riyad qui nous assurait pendant des années qu’Assad allait partir, vient de voir la porte.

Ce sont tous ces atterrissages à l’aéroport de Damas qui ont peut-être permis aux Israéliens de perpétrer leur peu glorieux raid de Noël. Nous savions déjà que les jets s’étaient cachés derrière des avions civils. Ils se pourrait qu’ils aient également profité du fait que Damas ait désactivé le brouillage électronique GPS de sa défense anti-aérienne afin de permettre aux avions des émissaires d’atterrir. S’ils voulaient, par ce coup de poker un peu suicidaire, éliminer l’Arsène Lupin du Moyen-Orient, Qassem Soleimani, c’est raté. Le bonhomme était tranquillement en train d’assister à un service funéraire à Téhéran…

Reste l’Irak, où la visite surprise du Donald au nez et à la barbe de Bagdad, a fait des vagues. Nous nous demandions il y a trois jours :

Reste à voir si les dirigeants irakiens, qui n’ont même pas été invités à la petite sauterie, seront d’accord et s’ils possèdent une marge de manœuvre suffisante pour refuser ce qui ressemble furieusement à un diktat de Washington.

La réponse ne s’est pas fait attendre. La condamnation est unanime et les principaux partis politiques irakiens veulent désormais voter au parlement l’expulsion des troupes américaines du pays. Comme le dit un député : « L’Irak ne doit pas être une plateforme servant aux Américains à régler leur compte avec les Russes et les Iraniens« . Ici encore, Grand jeu et arc chiite, c’est tout ce dont il s’agit dans ce conflit, même si vous n’en lirez pas une ligne dans la presse…

Terminons sur une hypothèse, osée certes. Après ses annonces de retrait syrien et afghan, Trump, véritable fossoyeur de l’empire, souhaite également se désengager d’Irak. Ne pouvant en prendre publiquement la responsabilité, car cela entraînerait la rébellion ouverte du Deep State, déjà échaudé par le retrait de Syrie, il organise ce voyage provocateur. Cela cause évidemment la fureur des dirigeants irakiens, dont le parlement vote l’expulsion des troupes US. Et le Donald, jouant de son apparente bêtise, de se justifier : Vous voyez, je voulais rester mais ce sont eux qui nous ont fait partir.

Encore une fois, ce n’est qu’une simple hypothèse, improuvable de toute façon. Elle aurait toutefois le mérite d’expliquer l’invraisemblance de ce voyage, secret sans raison et contraire à toutes les règles diplomatiques. L’avenir nous le dira…

Rétrospective 2018: L’Europe face à l’extraterritorialité du droit américain

Rétrospective 2018: L’Europe face à l’extraterritorialité du droit américain

Au sein d’un marché globalisé où la puissance économique américaine est contestée, le caractère unipolaire du monde qui prévalait depuis l’effondrement du bloc soviétique cède inéluctablement au profit d’une nouvelle forme de multilatéralisme. Dans ce cadre concurrentiel, les États-Unis entendent affirmer leur hégémonie grâce à une composante essentielle du soft-power : l’extraterritorialité de leurs lois. L’utilisation pernicieuse du droit comme mode alternatif à l’action militaire permet à l’administration étasunienne de jouir de sa puissance, en confondant ses alliés historiques avec ses ennemies. En son temps, le général de Gaulle affirmait déjà que « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Force est de constater qu’en 2018 rien n’a changé et l’Europe doit en prendre la mesure pour subsister.

Définitions et enjeux de l’extraterritorialité du droit américain

Affiche officielle éditée dans un climat d’espionite en février 1940 par le gouvernement français de la IIIe République, désireux d’avertir la population sur le danger que représente la cinquième colonne dans la drôle de guerre.

La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) définit l’extraterritorialité du droit américain comme « une grande variété de lois et mécanismes juridiques conférant aux autorités américaines la capacité de soumettre des entreprises étrangères à leurs standards […] de capter leur savoir-faire, d’entraver les efforts de développement des concurrents […] contrôler ou surveiller des sociétés étrangères gênantes ou convoitées […]. ». En d’autres termes, cette notion correspond à l’application d’une norme juridique américaine, adoptée par ses représentants nationaux,  à  un acteur économique étranger au-delà de ses frontières. Les États-Unis s’attribuent ainsi une compétence judiciaire universelle grâce à l’application extensive de critères de rattachement territoriaux. A titre d’exemple, le 30 septembre 2016, au cours de l’affaire SEC v. Straub, la U.S. District Court for the Southern District of New York a retenu que le routage de mails sur le territoire des États-Unis suffisait à retenir la compétente judiciaire américaine. Le motif retenu par les magistrats est extrêmement révélateur de la certitude étasunienne de disposer de la pleine propriété du réseau informatique mondial : « Internet est un réseau énorme et complexe, mais c’est une raison de plus pour qu’un défendeur puisse prévoir que le trafic Internet ne sera pas nécessairement de nature entièrement locale. ». D’autres critères de rattachement territoriaux sont applicables tel que le recours au dollar lors d’une transaction litigieuse; l’utilisation d’un serveur ou hébergeur localisés aux Etats-Unis, d’une puce électronique de nationalité américaine, ou encore d’un réseau, service de messagerie, et satellite de télécommunication étasunien.

Or, sous couvert de lutte contre les manquements à la probité, plusieurs pans de l’administration américaine (U.S. Department of Justice (DoJ), Central Intelligence Agency (CIA), National Security Agency (NSA), Federal Bureau of Investigation (FBI), U.S. Securities and Exchange Commission (SEC), etc) agissent de concert avec ses entreprises nationales de manière à créer un rapport de force en faisant pression sur une société étrangère concurrente. Le cas échéant, après avoir condamné la société cible à une amende disproportionnée, un rival étasunien peut exploiter cet état de fragilité afin de procéder à son acquisition stratégique simplifiée. En la matière, « l’opération manipulée » (1) dont Alstom fut victime est un exemple probant, dans la mesure où l’achat de sa branche énergie par General Electric a entériné le privilège français consistant à disposer d’une filière nucléaire complète. L’impuissance de la classe politique dirigeante fut telle, qu’elle frisa la trahison alors que l’État perdit un élément de contrôle de sa sécurité nationale.

L’Europe, une cible privilégiée dépourvue d’autonomie stratégique

Au cours de l’année 2018, le retrait américain de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (ou Joint Comprehensive Plan of Action) n’a pas exclusivement visé à isoler l’Iran par le biais de l’instauration concomitante de sanctions économiques à l’égard de son système financier et bancaire, des secteurs énergétique et pétrochimique, du transport maritime, du secteur automobile, etc. Par crainte de représailles en raison de l’application extraterritoriale du droit américain, la dénonciation de cet accord a également permis d’entraver la bonne marche des affaires que l’Iran entretenait jusqu’alors avec les sociétés et États européens. Hormis l’Italie et la Grèce qui ont directement négocié avec les États-Unis en contournant Bruxelles, aucun autre État européen n’a pu bénéficié des exemptions américaines sur les exportations iraniennes de pétrole. En outre, ce retrait unilatéral a engendré des répercussions économiques désastreuses pour les entreprises européennes et en particulier françaises tel que PSA, Renault, Total et Airbus. Ces quatre sociétés ont engagé des investissements importants et subissent des pertes pécuniaires non négligeables (2). Par exemple, suite au retrait de Total en Iran, la China National Petroleum Corp (CNPC) a remplacé la susdite société française avec une participation de 80,1 % dans la phase 11 du gisement gazier de South Pars (3). Faisant preuve d’un aveu d’impuissance, l’Union européenne n’a pas su enrayer la fuite de ses entreprises malgré l’annonce de l’instauration d’une entité légale tendant à faciliter les transactions financières avec l’Iran (4). Aucun établissement financier européen ne souhaite mettre en place ce système de troc via l’importation de pétrole et l’évitement corrélatif du dollar par crainte de subir des sanctions ainsi que la fermeture du marché américain pour non conformité à son droit.

De surcroît, l’imputation étasunienne d’amendes considérables à l’encontre des banques européennes est devenue monnaie courante. Si bien que ces dernières anticipent leur règlement par le biais de provisions pour litiges inscrites dans leurs comptes. A titre d’exemple, par un communiqué de presse (5) en date du 19 novembre 2018, la Société Générale a annoncé avoir conclu des accords transactionnels avec des autorités américaines afin de mettre un terme à leurs enquêtes relatives à des opérations en dollar effectuées malgré des sanctions économiques affectant certains États tel que Cuba. En contrepartie, la banque française a accepté de verser des pénalités d’un montant total d’environ 1,3 milliard de dollars aux susdites autorités américaines dont 53,9 millions à l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), 717,2 millions au U.S. District Court for the Southern District of New York (SDNY), 162,8 millions au New York County District Attorney’s Office (DANY), 81,3 millions à la Federal Reserve System (FED) et 325 millions au New York State Department of Financial Services (DFS).

En outre, par le biais de l’insertion du Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (« Cloud Act ») au sein du projet de loi de finances pour l’année 2018, les États-Unis ont étendu le champ d’application de leurs critères de rattachement territoriaux. Les autorités de poursuites américaines outrepassent les règles de coopération judiciaire internationale en s’arrogeant le droit universel de s’accaparer les données hébergées par des fournisseurs de services de communication électroniques étasuniens. « Toute entreprise américaine, quelle que soit la localisation géographique de ses serveurs, a l’obligation de divulguer des informations aux autorités sur simple demande d’un juge fédéral. ». Ces dispositions permettent d’annihiler l’article 48 du règlement général sur la protection des données (RGPD) relatif aux transferts ou divulgations non autorisés par le droit de l’Union. Si l’érection d’un cloud étatique français constitue une velléité de protection de son pré carré numérique, il apparaît que les effets salutaires de cette mesure locale soient lacunaires lorsqu’il s’agit de s’opposer à l’hégémonie des GAFAM et des Five Eyes (l’alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis) dans une perspective de sécurisation optimale du patrimoine informationnel secret des entreprises.

En avril 2018, la DGSI a adressé une note au profit de l’exécutif, au sein de laquelle l’agence de renseignement explique que les États-Unis favorisent Boeing sur des marchés porteurs en se servant des enquêtes diligentées par le Parquet National Financier (PNF) en France et le Serious Fraud Office (SFO) en Grande-Bretagne pour présomption de violation de lois anticorruption. En effet, par l’intermédiaire de John Harrison, le groupe industriel européen a procédé à un audit interne de conformité en matière de lutte anticorruption en engageant des cabinets d’avocats américains qui sont suspectés d’avoir bénéficié de leur accès privilégié aux données stratégiques du groupe, puis de les avoir transmis à destination de l’administration étasunienne. En décembre 2018, le Department of Justice (DoJ), bras armé des États-Unis, a annoncé poursuivre Airbus pour violation du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Pour seul espoir, le groupe aéronautique européen se repose sur le principe classique « non bis in idem » prévoyant que nul ne peut être poursuivi ou puni pénalement une seconde fois à raison des mêmes faits. Airbus espère conclure une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) avec un procureur de la République de façon à éviter les pressions du DoJ en privilégiant le versement d’une amende au profit du Trésor Public français. Cette transaction assurerait également la conservation de marchés nationaux et internationaux en évitant l’inscription d’une condamnation judiciaire au casier d’Airbus. Enfin, cette CJIP permettrait l’évitement de la procédure de Discovery, qui est une phase d’investigation préalable au procès civil ou commercial quasi systématique dans les pays de Common Law, au cours de laquelle chaque partie au procès est tenue de s’auto-incriminer en divulguant à l’autre, l’ensemble des renseignements susceptibles de faciliter l’établissement de preuves, dont ceux qui lui sont défavorables.

Or, le droit américain est largement inspiré de la common law et n’intègre pas la règle non bis in idem issue du système juridique romano-germanique. Il convient de rappeler que l’extraterritorialité est une doctrine étasunienne émanant d’une volonté politique désireuse de s’affranchir d’un principe romain contrevenant à ses intérêts économiques et géostratégiques. Par conséquent, le désintérêt volontaire américain à l’égard du principe non bis in idem rend inopérable tout modus vivendi, de telle sorte que les États-Unis pourront passer outre la conclusion d’une CJIP en vue de recourir à des procédures intrusives contre des entreprises européennes.

« Où manque la force, le droit disparaît ; où apparaît la force, le droit commence de rayonner. » (6)

Sources :
(1) Intervention d’Alain Juillet (Ancien Directeur du Renseignement au sein de la DGSE et Haut Responsable pour l’Intelligence Économique en France auprès du premier Ministre), Documentaire I Guerre fantôme : la vente d’Alstom à General Electric
(2) https://infoguerre.fr/2018/08/recherche-de-liberte-strategique/
(3) https://www.capital.fr/entreprises-marches/total-abandonne-south-pars-11-en-iran-a-moins-dune-derogation-1288307
(4) https://www.france24.com/fr/20180925-iran-troc-europeens-ue-sanctions-americaines-nucleaire
(5) https://www.societegenerale.com/sites/default/files/communique-societe-generale-accord-avec-les-autorites-americaines_0.pdf
(6) Maurice Barrès, Revue des Deux Mondes, 1914

About Adrien GUYOT

Adrien GUYOT est Juriste Droit des Affaires Alternant chez Michelin | Étudiant en Master 2 Droit et Fiscalité de l’Entreprise GEFIRE. Il est également titulaire d’une Licence en droit privé, d’un Diplôme Universitaire en Gouvernance, Risques et Conformité, ainsi que d’un Master 1 en Droit des Affaires à l’Université Clermont Auvergne. Il est rédacteur pour les Yeux du Monde depuis novembre 2018.
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