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L’Angola vient-il de connaître un «nettoyage ethnique» à la birmane ?

L’Angola vient-il de connaître un «nettoyage ethnique» à la birmane ?


Par Andrew Korybko – Le 26 octobre 2018 – Source eurasiafuture.com

andrew-korybkoL’exode rapide et massif de 380 000 Congolais de la région Nord-Est de l’Angola ces deux dernières semaines fait immédiatement penser à la crise des Rohingyas de l’an dernier en Birmanie. Mais à y regarder de plus près, aucune des deux crises ne s’est déroulée exactement selon ce qu’en ont rapporté les médias traditionnels. En outre, chacune de ces deux crises est intervenue dans le cadre du jeu géopolitique américain, que le gouvernement local de chacun des deux pays l’ait réalisé ou non.

Carte régionale établissant les positionnements de l’Angola et de la République démocratique du Congo. (Angola colorisé par le saker francophone). Source : RFI

Ce sont surtout le projet de retrait américain du traité FNI, la crise de la Caravane 2.0, et l’assassinat de Khashoggi qui ont fait les gros titres cette semaine, mais perdue au milieu de ces occurrences, une information aurait sans doute dû faire l’objet d’une attention beaucoup plus soutenue de la part du reste du monde : l’exode rapide et massif de 380 000 Congolais de la région Nord-Est de l’Angola. Kinshasa affirme que ses ressortissants ont été forcés de quitter le havre où ils avaient trouvé refuge à l’issue de leur fuite du conflit Kasaï, au sud-ouest de leur pays d’origine, tandis que Luanda les a comparé tacitement à des « armes de migration de masse », exploitant illégalement l’un des gisements de diamants les plus considérables du monde, au Nord-Est du pays.

« Armes de migration de masse »

Considérés de manière superficielle, les événements ressemblent beaucoup à ceux de l’an dernier au Myanmar avec les Rohingyas, quand on avait vu un demi-million de membres de la minorité musulmane partiellement reconnue (considérés par Naypyidaw comme des migrants d’ethnie Bengali et leurs descendants) fuir vers le Bangladesh voisin, suite au lancement par le gouvernement d’une opération de sécurité répondant à une recrudescence d’attaques terroristes. L’Angola déclare ne pas avoir forcé les Congolais à fuir, mais une enquête récemment publiée par Reuters met ces affirmations en cause, et affirme qu’un mélange de tensions ethno-tribales et de pression gouvernementale sont à la source du plus important mouvement de population transfrontalier depuis les conflits interconnectés rwandaiscongolais des années 1990, souvent appelés « Guerre mondiale africaine ».

Pour comprendre les événements dans ces deux instances, le lecteur doit accepter l’existence du concept d’« armes de migration de masse », mais ce concept ne correspond pas forcément exactement à la désignation qui en est souvent faite. Pour bien comprendre ce phénomène, le brillant ouvrage de Kelly M. Greenhill, chercheur de l’Ivy League Armes de migration de masse : les déplacements forcés utilisés comme moyen de coercition, écrit en 2010, fait référence. En très bref, Mme Greenhill dit que les flux de populations au travers des frontières peuvent servir d’armes à des fins politiques, économiques, militaires et ultimement stratégiques, en catalysant les événements qui déclenchent ce type de processus. Soyons clairs : aucune personne n’est consciente qu’elle a été manipulée à devenir un migrant, mais c’est là que réside le « génie » de cette approche.

Des États différents, un scénario unique

Les « armes de migration de masse » peuvent « plausiblement être niées », mais restent tout à fait observables comme Mme Greenhill le décrit, et ce paradigme explique parfaitement les conflits en Angola et au Myanmar. Ce dernier pays a hérité d’une minorité musulmane considérable, concentrée dans une région frontalière sensible à l’issue de l’indépendance du pays, ce qui constitue spontanément une menace à la sécurité du pays. L’armée a répondu à la vague terroriste de l’an dernier en créant les conditions qui ont forcé une grande partie de ces populations à fuir vers le Bangladesh, où elles fonctionnent également comme une « arme », en raison de l’effet déstabilisant que ces déplacements massifs ont exercé sur la sécurité aux frontières du pays, et sur sa stabilité politique. D’une certaine manière, on pourrait dire que les Rohingyas ont été exploités comme « armes de migration de masse », aussi bien contre le Myanmar que contre le Bangladesh.

Pour en revenir à l’Angola, les frontières arbitraires imposées à l’époque coloniale, et héritées par la suite, ont séparé des tribus qui avant cela avait interagi pendant des siècles, ce qui a fini par aboutir en la création partielle d’identités composites dans ce pays et au Congo voisin (précédemment connu sous le nom de Zaïre). Les divisions artificielles qui ont été imposées à la région avaient été renforcées par l’intervention militaire zaïroise aux côtés des « rebelles » pro-américains, immédiatement après l’indépendance de l’Angola ; cela n’avait fait qu’augmenter l’animosité de cette nation victimisée envers son grand voisin. Les flux migratoires récents en provenance du Kasaï ont déstabilisé le Nord-Est de l’Angola, mais le retour de ces gens forcé par les autorités juste avant les élections prévues en décembre empire la situation, faisant de ces gens des « armes de migration de masse » dans les deux pays.

La connexion chinoise

Que ces « armes de migration de masse » aient été activées à ce moment précis ne constitue sans doute pas un hasard : chacune des crises a généré des réponses répondant aux intérêts américains. Au Myanmar, la controverse mondiale qui s’est fait jour à l’issue de la crise des Rohingyas s’était muée en problème international, et avait tenu lieu de pression – sans grand succès – sur Suu Kyi pour qu’elle serre la vis à l’armée ; cela aurait fait monter d’un niveau la guerre de l’« État profond » du Myanmar, qui semblait juste résolue, mais le pays avait subi ces déstabilisations comme « punition » pour le « rééquilibrage » inattendu décidé par le gouvernement civil, qui venait d’entamer un rapprochement avec la Chine. Pour ce qui concerne l’Angola, l’opération de sécurité organisée par les autorités du pays déstabilisent le Congo deux mois avant la toute première transition de pouvoir pacifique de l’histoire du pays ; les événements qui en découlent pourraient réduire les chances de voir le successeur désigné par le pouvoir en place, favorable aux chinois, prendre les rênes du pays.

Il serait crédible de plaider une thèse selon laquelle les deux pays ont cherché délibérément à faire quitter leur territoire à un groupe identitaire, ce qui techniquement s’apparenterait à une opération de « nettoyage ethnique », mais la thèse opposée tient également la route : chacun des pays exploite des prétextes qui relèvent de la loi et l’ordre, ce qui s’apparente au droit souverain de tout pays de sécuriser ses frontières de ce qu’il considère (à raison ou à tort) comme des menaces étrangères contre ses ressortissants. Selon cette seconde thèse, les flux migratoires qui en résultent constituent des « dégâts collatéraux » involontaires. Mais quel que soit le bout de la lunette par lequel on regarde le problème, le fait est que ces États ont pris des décisions de leur propre chef (qu’ils aient été incités à le faire ou pas), décisions qui profitent à l’agenda américain d’entretenir des cycles de déstabilisation auto-alimentés (guerres hybrides).

Conclusions

Les événements qui viennent de se produire en Angola ressemblent très fortement à ceux du Myanmar l’an dernier : dans les deux cas, l’armée du pays a réalisé des opérations de sécurité, et dans les deux cas, des flux migratoires rapides et massifs d’un groupe identitaire précis en ont résulté (et dans les deux cas, le gouvernement du pays considérait ces personnes comme des immigrés illégaux) ; ces flux migratoires portaient les signes dérangeants de « nettoyage ethnique », mais sauter à des conclusions hâtives reviendrait à négliger deux facteurs importants. Tout d’abord, des problèmes de sécurité très graves pré-existaient bien, et ont forcé les autorités de chacun de ces deux pays à réagir ; et deuxièmement, leurs actions ne peuvent pas être considérées hors du contexte stratégique plus large de la géopolitique régionale. Nonobstant leur légitimité, chacune de ces opérations a travaillé, avec plus ou moins de succès, en faveur des intérêts géopolitiques américains.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/langola-vient-il-de-connaitre-un-nettoyage-ethnique-a-la-birmane

 

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Bernard Lugan : « Algérie et Angola, le double naufrage »

Source : L’Afrique réelle

 

En Algérie et en Angola, la chute des prix du pétrole a mis au grand jour les graves problèmes communs à ces deux pays, tous deux créations coloniales dont les mouvements de libération furent militairement vaincus par les forces de l’ancien colonisateur.

Contrairement à ce que prétendent les histoires officielles de ces deux pays, ce n’est en effet pas par les armes que les indépendances ont été obtenues, mais parce que Paris et Lisbonne en décidèrent ainsi. En donnant le pouvoir aux deux fractions les plus extrémistes de leur prisme politique nationaliste, à savoir le FLN en Algérie et le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) en Angola.

Résultat, les deux pays ont immédiatement connu deux guerres civiles. En Algérie, l’insurrection kabyle fut vite réprimée, mais en Angola, l’UNITA poursuivit le combat jusqu’en 2002.

L’Algérie et l’Angola ont pareillement vécu de la monoproduction des hydrocarbures et n’ont pas diversifié leurs économies : 90% de leurs exportations et 80 % de leurs recettes fiscales ont ainsi pour origine le pétrole. A l’époque coloniale, Portugais et Français avaient au contraire créé des économies diversifiées et prospères, reposant sur un maillage de PME particulièrement performantes et sur une agriculture florissante et exportatrice.

Depuis les indépendances, les deux pays sont dirigés par les mêmes partis, FLN et MPLA, dont les clans ont fait main-basse sur l’économie.

Tous deux sont minés par la corruption et les dépenses publiques y servent à acheter la paix sociale. Le taux de chômage y est dramatiquement élevé (estimation 55 %) et tous deux ont hérité des pesanteurs de la période socialiste avec notamment un nombre élevé de fonctionnaires venant plomber le déficit public [1].

La principale différence est politique. En Angola, le régime s’est maintenu aux affaires car le MPLA a fait élire Joao Lourenço, un apparatchik, pour succéder à José Eduardo Dos Santos resté 38 ans au pouvoir.

En Algérie, le régime cherche à faire de même. Or, à la tête du pays depuis 1999, soit plus de 18 ans, le président Bouteflika connaît une dramatique fin de règne.

Rendu impotent par la maladie, n’ayant plus prononcé de discours public depuis le 8 mai 2012, moribond et subissant en même temps l’agonie de l’économie algérienne, il n’exerce plus une fonction passée aux mains d’un clan familial et de quelques obligés.

Risquant de devenir les victimes expiatoires du naufrage algérien après la mort de leur chef, ces derniers ont bien compris que leur survie passe par la conservation du pouvoir. Voilà pourquoi ils font tout pour tenter de le garder. Ce qui se passe actuellement en Algérie s’explique par cet impératif.

Bernard Lugan

Notes

[1] L’Algérie compte 2.020.172 agents publics, soit 1.608.964 fonctionnaires et 411.208 contractuels (Direction générale de la fonction publique) pour une masse salariale de 2.600 milliards de dinars (1 dinar algérien = 0.00749 euros.)

 

http://www.medias-presse.info/bernard-lugan-algerie-et-angola-le-double-naufrage/81048/