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NOPEC, dédollarisation et le casse-tête de l’or noir

NOPEC, dédollarisation et le casse-tête de l’or noir

Publié le 5 Avril 2019 par Observatus geopoliticus in PétroleEtats-UnisMoyen-OrientEconomie

Achtung, achtung, les alarmes retentissent à nouveau dans les corridors du système impérial. Les stratèges affolés du Washingtonistan se précipitent à leur table de contrôle global. Interdits, il fixent un voyant rouge qui ne cesse de clignoter : Arabie Saoudite. Eh merde… Sur un mur, un écran affiche la signification première de l’alerte : Pétrodollar en danger.

Avant de continuer le feuilleton, un assez long rappel est nécessaire. En octobre 2017, dans un article qui fit date, intitulé Seoud yuanisé ou l’empire en péril, nous expliquions l’importance colossale (n’ayons pas peur des mots) de la question :

Il est de ces répétitions de l’Histoire… Il y a plus de deux ans – sous le titre Pétrodollar : le début de la fin ? – nous écrivions un billet prémonitoire qui n’a pas pris une ride :

A Washington, on doit beaucoup écouter les Doors en ce moment : This is the end, my only friend, the end… Certes, il ne faut pas vendre la peau de l’aigle avant de l’avoir plumé, mais ce n’est pas vraiment un futur radieux qui se profile à l’horizon pour l’empire 2.0.

Le système financier issu de la Seconde guerre mondiale – notamment les prêts en dollars du FMI ou de la Banque mondiale – assurait l’hégémonie de la monnaie américaine, permettant aux Etats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens en faisant financer leur dette par des pays étrangers tenus d’accumuler des réserves de titres libellés en dollars pour commercer. Ce « privilège exorbitant » (dixit Giscard) fut encore renforcé en 1973 lorsque Nixon se mit d’accord avec les Saoudiens pour que ceux-ci vendent leur pétrole uniquement en billets verts, créant de facto le pétrodollar. L’OPEP suivra deux ans après. Pour les Etats-Unis, des décennies d’argent facile et de guerres financées par des pays tiers…

Jusqu’à ce que ces pays tiers disent stop. Certains d’entre eux du moins. La fronde a commencé vers la fin des années 2000. En Amérique latine, Argentine et Brésil décident de commercer dans leurs monnaies respectives, puis c’est au tour de la Chine et du Brésil, tandis que les pays émergents se rebellent au sein même des instances du FMI et de la Banque mondiale. Curieusement, Poutine était d’abord en retrait dans ce mouvement jusqu’à ce que la nouvelle Guerre froide subséquente à la crise ukrainienne fasse de lui le chevalier blanc de la dé-dollarisation de la planète. C’est, depuis 2014, une avalanche de défections auxquelles fait face le billet vert, contrairement à la fable médiatique hollywoodienne qui voudrait nous faire croire à une « communauté internationale » réunie autour de l’Occident. Russie, Chine, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Inde, Turquie, Uruguay, Iran, Equateur, Egypte, Venezuela, Vietnam, Paraguay, Kazakhstan… tous ces pays ont renoncé au dollar ou sont en voie de le faire dans leurs échanges commerciaux bilatéraux au profit de leur monnaie ou de l’or. Pire ! les propres alliés de Washington (Canada, Corée du sud, Qatar) quittent le navire et s’en vont sifflotant passer des accords SWAP (échanges de devises) avec la Chine.

Comme si cela ne suffisait pas, les BRICS ont décidé au sommet de Fortaleza la création d’un système financier parallèle concurrençant le FMI et la Banque Mondiale d’obédience américaine tandis que la Chine y allait de sa propre banque personnelle vers laquelle se sont précipités les alliés intimes de l’oncle Sam (Angleterre, Australie) comme des enfants turbulents désobéissant au majordome. Il paraît qu’Obama en a interrompu sa partie de golf…

Une chose demeurait, stoïque et inébranlable : le pétrodollar. Saddam avait bien tenté de monter une bourse pétrolière en euros mais il fut immédiatement tomahawkisé. Kadhafi avait lancé l’idée mais les bombes libératrices de l’OTAN tombaient déjà sur Tripoli avant qu’il ait eu le temps de passer un coup de fil. Les stratèges américains pouvaient dormir du sommeil du juste, leurs charmants alliés pétromonarchiques du Golfe resteraient le doigt sur la couture du pantalon.

Sauf que… Une info extrêmement importante, donc passée inaperçue dans la presse française, est sortie il y a quelques jours. La Russie et l’Angola ont dépassé l’Arabie saoudite comme premiers fournisseurs de pétrole à la Chine. Chose intéressante d’après les observateurs, c’est le fait que la Russie (encore ce diable de Poutine !) accepte désormais les paiements en yuans chinois qui a motivé ce changement tectonique. D’après un analyste, si l’Arabie veut reprendre sa part de marché, il faudrait qu’elle commence à songer sérieusement à accepter des paiements en yuans… c’est-à-dire mettre fin au pétrodollar.

Et là, cela risque de poser un sérieux dilemme aux Saoudiens : faire une croix sur leur prééminence pétrolière mondiale ou faire une croix sur le pétrodollar au risque de voir les Américains le prendre très mal et éventuellement fomenter un changement de régime.

Y a-t-il un lien avec la visite de haut niveau des Saoudiens à St Pétersbourg la semaine dernière, quelque chose du genre « Cher Vladimir, vous nous protégerez le cas échéant si on change de devise ? » A suivre…

On ne pouvait pas taper plus dans le mille. Octobre 2017 : un économiste de renom prévoit le remplacement par Riyad du dollar par le yuan, le roi saoudien effectue une visite historique à Moscou et les Russes vont vendre des batteries S400 à l’Arabie saoudite.

Carl Weinberg ne s’est pas souvent trompé dans ses analyses. Aussi, quand il déclare que Riyad est fortement encouragée par Pékin à lui vendre son pétrole en yuans et prédit que d’ici peu, les Saoudiens succomberont à la pression, il vaut mieux le prendre au sérieux :

« D’ici deux ans, la demande chinoise en pétrole écrasera la demande américaine. Je pense que la cotation des cours en yuans est pour bientôt. Dès que les Saoudiens l’accepteront – comme les Chinois les y contraignent – le reste du marché [les pétromonarchies, ndlr] suivra le mouvement. »

En filigrane, l’effondrement du pétrodollar mis en place il y a plus de quarante ans et pilier du système impérial américain. Les liaisons dangereuses entre Bush Junior et l’establishment wahhabite, le tendre baiser de Barack à frites sur le royal arrière-train du Seoud, tout cela n’aura finalement servi à rien…

Ca doit sérieusement grincer des dents le long des corridors néo-cons de Washington et il n’est pas impossible que quelques plans sur la « remodélisation » du royaume saoudien soient soudain sortis des tiroirs. Coïncidence (ou pas), le facétieux Vladimirovitch a justement ironisé sur la chose lors de la réunion annuelle du Club Vadaï à Sotchi (…)

Est-ce tout à fait un hasard si, dans ces conditions, Salman a débarqué à Moscou il y a deux semaines, la première visite officielle d’un monarque saoudien en Russie. Cela fait des décennies que l’ours et le chameau sont opposés sur à peu près tous les dossiers brûlants de la planète, le second finançant le djihadisme mondial pour le bénéfice de son parrain US afin de diviser l’Eurasie et mettre le premier en difficulté. Que cache donc cette visite historique ?

Au-delà des nécessaires relations entre ces deux poids lourds du pétrole (accord OPEP+), le Seoud suit les pas des autres acteurs du Moyen-Orient, délaissés par l’inexorable reflux de l’empire et qui vont tous rendre visite au nouveau boss de la région. Comme le dit sans ambages Bloomberg :

« Les Israéliens, les Turcs, les Egyptiens, les Jordaniens – tous prennent le chemin du Kremlin dans l’espoir que Vladimir Poutine, le nouveau maître du Moyen-Orient, puisse assurer leurs intérêts et résoudre leurs problèmes. »

Le Seoud ne fait pas autre chose, allant à Canossa, mangeant son keffieh en rabaissant très sérieusement ses folles prétentions syriennes (tiens, Assad ne doit plus partir finalement). Mais il y a peut-être plus, beaucoup plus, et plusieurs voix (ici ou ici) y décèlent un changement tectonique. Nous en revenons à notre pétrole yuanisé et à nos S400…

Certains ont dû avoir le hoquet en lisant qu’après la Turquie, Moscou allait également vendre son inégalable système anti-aérien à son ex-Némésis wahhabite. On le comprendrait mieux s’il s’agit de créer un environnement favorable à une transition saoudienne vers la dédollarisation et la multipolarité eurasienne, voire d’assurer la future défense du pays face aux réactions hystériques de l’empire trahi. L’avenir nous le dira…

L’avenir sourit à qui sait attendre et nous n’avons pas encore la réponse à cette interrogation aux conséquences tectoniques. Mais si nos petits stratèges de DC la Folle sont en alerte rouge, c’est que la question revient avec acuité sur le devant de la scène. Riyad vient de menacer Washington d’abandonner la vente de son pétrole en dollars si le NOPEC passe. Traduction : la fin du pétrodollar, l’un des principaux piliers de la puissance impériale depuis un demi-siècle.

NOPEC, quézako ? Dans un article au titre quelque peu neuneu – NOPEC, l’arme de destruction massive de Trump contre l’OPEP – et n’analysant évidemment pas le désastre stratégique que cela constituerait pour les Etats-Unis, la presse nous l’expliquait néanmoins clairement il y a quelques mois :

Alors que Donald Trump veut à tout prix faire baisser les cours du brut, une sous-commission du Sénat va étudier mercredi la loi Nopec qui aurait pour effet de lever l’immunité souveraine des Etats membres de l’Opep aux Etats-Unis.

Donald Trump sera-t-il prêt à tout pour faire baisser les cours du brut ? Le président américain, qui tente sans succès depuis l’été d’obtenir des pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) qu’ils augmentent encore davantage leur production afin de faire baisser les prix, pourrait sortir l’artillerie lourde, selon la presse américaine.

Baptisée Nopec, la « loi sur les cartels ne produisant et n’exportant pas de pétrole », va faire l’objet d’une audition ce mercredi 3 octobre devant le Sénat. Celle-ci modifierait la législation antitrust pour permettre de poursuivre pour collusion les pays de l’Opep et elle interdirait de restreindre la production d’hydrocarbures ou d’en fixer les prix. Rejetée jusqu’ici par Washington soucieux de ménager l’allié saoudien, leader du cartel, la proposition, régulièrement évoquée ces dix dernières années, serait, si elle aboutissait, un véritable coup de force des États-Unis. « L’Opep est la bête noire de Trump qui pourrait soutenir le Nopec ».

Les Saoudiens sont vent debout contre cette loi. Le mois dernier encore, ils annonçaient l’apocalypse lors de rencontres avec l’establishment financier de Wall Street. Il semble qu’ils aient maintenant passé la vitesse supérieure si l’on en croit leur menace d’abandonner le pétrodollar, « l’option nucléaire » comme elle est surnommée, et auprès de laquelle « l’arme de destruction massive » si chère à nos petits binoclards journalistiques fait figure de plaisanterie douteuse. Quand on connaît le poids de l’or noir, dont le commerce (principalement en dollars jusqu’à présent) est plus important que celui de tous les métaux bruts combinés, on comprend la portée de la chose…

Les Chinois sont extrêmement attentifs, eux qui font chaque jour un peu plus pression sur l’Arabie saoudite pour qu’elle leur vende son pétrole en yuans. Les Russes n’en perdent pas une miette non plus, l’option nucléaire saoudienne valant en l’occurrence bien plus que leurs derniers bijoux hypersoniques pourtant redoutables.

Sans surprise, le Deep State US ainsi que le lobby pétrolier s’opposent résolument au NOPEC qui, néanmoins, fait son bonhomme de chemin et passe l’un après l’autre les obstacles au Congrès. Car nous touchons là à l’éternelle contradiction historique entre intérêts nationaux et impériaux. La Rome du dernier siècle de la République en savait quelque chose, mais ceci est un autre sujet…

Ces Sénateurs et Représentants n’ont certes rien contre l’omnipotence américaine dans le monde mais ils ont aussi, petit détail fort incommodant, des électeurs. Eh oui, ces satanés citoyens qui ne s’intéressent, eux, qu’à leur fin de mois difficile et se fichent comme de l’an 40 des bases US dans le Rimland. On se rappelle qu’en 1992, à la grande consternation du Deep State, George Bush Senior, le président qui avait supervisé la chute de l’URSS et pouvait pousser à fond l’avantage de l’empire, avait été battu par un gringalet nommé Bill Clinton, qui ne faisait que promettre des jobs. Si l’Etat profond avait évidemment fini par récupérer ce dernier au bout de quelques années, les néo-cons se sont toujours mordu les doigts de n’avoir pas su placer un des leurs à la Maison Blanche en cette période cruciale du début de la décennie 90.

Pour les membres du Congrès, tournés vers la situation intérieure, l’équation est simple : NOPEC = pétrole moins cher = consommateurs contents = réélection. Avec, en passant, une petite gifle à l’Arabie Saoudite en prime, dont l’image dans le public américain est aussi écornée qu’un parchemin rassis du XIIIème siècle.

Le lobby pétrolier, lui, pense évidemment en sens inverse : or moins cher = moins de profits. Dans le même wagon, les producteurs de pétrole de schiste réclament à cor et à cri un baril au-dessus de 70$ pour couvrir les coûts énormes de la fracturation hydraulique. Quant au Deep State, il grince des dents en imaginant la fin du financement facile de ses guerres/bases/invasions/coups d’Etat, marque de fabrique impériale.

S’il y en a un qui doit être assez désarçonné en ce moment, c’est bien le Donald. Ayant mis un accent sincère durant sa campagne sur le pouvoir d’achat, il se lâche régulièrement en imprécations twitteresques contre l’OPEP, vilipendant le cartel pour cause de pétrole cher. D’un autre côté, au-delà même de savoir s’il a définitivement été drainé par le marais, un président américain peut-il réellement et sciemment laisser tomber le pétrodollar ? Le NOPEC n’est pas nouveau et, en leur temps, Bush Junior et Barrack à frites s’y sont tous deux fortement opposés, brandissant carrément la menace du veto. Si le Donald rêve indéniablement moins de gloire expansionniste que ses deux prédécesseurs et si son inclination personnelle et politique le pousserait à soutenir le NOPEC, va-t-il pour autant franchir le Rubicon ? Rien n’est moins sûr.

A Moscou et à Pékin, on attend la suite du feuilleton avec impatience. Que le NOPEC passe et que les Saoudiens mettent, pour une fois, leurs menaces à exécution, et c’est tout l’édifice impérial qui s’effrite, avec les gigantesques conséquences que l’on sait. Et même si, finalement, les choses rentrent d’une manière ou d’une autre dans l’ordre à Washington (torpillage du NOPEC au Congrès par le Deep State, veto présidentiel), l’épisode restera comme un coup de canif supplémentaire et indélébile à la majesté du pétrodollar. C’est, à ma connaissance, la première fois que les Seoud évoquent publiquement la possibilité d’abandonner le dollar. Une véritable révolution copernicienne devant laquelle Russes et Chinois se frottent les mains…

http://www.chroniquesdugrandjeu.com/nopec-dedollarisation-et-le-casse-tete-de-l-or-noir

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L’Angola vient-il de connaître un «nettoyage ethnique» à la birmane ?

L’Angola vient-il de connaître un «nettoyage ethnique» à la birmane ?


Par Andrew Korybko – Le 26 octobre 2018 – Source eurasiafuture.com

andrew-korybkoL’exode rapide et massif de 380 000 Congolais de la région Nord-Est de l’Angola ces deux dernières semaines fait immédiatement penser à la crise des Rohingyas de l’an dernier en Birmanie. Mais à y regarder de plus près, aucune des deux crises ne s’est déroulée exactement selon ce qu’en ont rapporté les médias traditionnels. En outre, chacune de ces deux crises est intervenue dans le cadre du jeu géopolitique américain, que le gouvernement local de chacun des deux pays l’ait réalisé ou non.

Carte régionale établissant les positionnements de l’Angola et de la République démocratique du Congo. (Angola colorisé par le saker francophone). Source : RFI

Ce sont surtout le projet de retrait américain du traité FNI, la crise de la Caravane 2.0, et l’assassinat de Khashoggi qui ont fait les gros titres cette semaine, mais perdue au milieu de ces occurrences, une information aurait sans doute dû faire l’objet d’une attention beaucoup plus soutenue de la part du reste du monde : l’exode rapide et massif de 380 000 Congolais de la région Nord-Est de l’Angola. Kinshasa affirme que ses ressortissants ont été forcés de quitter le havre où ils avaient trouvé refuge à l’issue de leur fuite du conflit Kasaï, au sud-ouest de leur pays d’origine, tandis que Luanda les a comparé tacitement à des « armes de migration de masse », exploitant illégalement l’un des gisements de diamants les plus considérables du monde, au Nord-Est du pays.

« Armes de migration de masse »

Considérés de manière superficielle, les événements ressemblent beaucoup à ceux de l’an dernier au Myanmar avec les Rohingyas, quand on avait vu un demi-million de membres de la minorité musulmane partiellement reconnue (considérés par Naypyidaw comme des migrants d’ethnie Bengali et leurs descendants) fuir vers le Bangladesh voisin, suite au lancement par le gouvernement d’une opération de sécurité répondant à une recrudescence d’attaques terroristes. L’Angola déclare ne pas avoir forcé les Congolais à fuir, mais une enquête récemment publiée par Reuters met ces affirmations en cause, et affirme qu’un mélange de tensions ethno-tribales et de pression gouvernementale sont à la source du plus important mouvement de population transfrontalier depuis les conflits interconnectés rwandaiscongolais des années 1990, souvent appelés « Guerre mondiale africaine ».

Pour comprendre les événements dans ces deux instances, le lecteur doit accepter l’existence du concept d’« armes de migration de masse », mais ce concept ne correspond pas forcément exactement à la désignation qui en est souvent faite. Pour bien comprendre ce phénomène, le brillant ouvrage de Kelly M. Greenhill, chercheur de l’Ivy League Armes de migration de masse : les déplacements forcés utilisés comme moyen de coercition, écrit en 2010, fait référence. En très bref, Mme Greenhill dit que les flux de populations au travers des frontières peuvent servir d’armes à des fins politiques, économiques, militaires et ultimement stratégiques, en catalysant les événements qui déclenchent ce type de processus. Soyons clairs : aucune personne n’est consciente qu’elle a été manipulée à devenir un migrant, mais c’est là que réside le « génie » de cette approche.

Des États différents, un scénario unique

Les « armes de migration de masse » peuvent « plausiblement être niées », mais restent tout à fait observables comme Mme Greenhill le décrit, et ce paradigme explique parfaitement les conflits en Angola et au Myanmar. Ce dernier pays a hérité d’une minorité musulmane considérable, concentrée dans une région frontalière sensible à l’issue de l’indépendance du pays, ce qui constitue spontanément une menace à la sécurité du pays. L’armée a répondu à la vague terroriste de l’an dernier en créant les conditions qui ont forcé une grande partie de ces populations à fuir vers le Bangladesh, où elles fonctionnent également comme une « arme », en raison de l’effet déstabilisant que ces déplacements massifs ont exercé sur la sécurité aux frontières du pays, et sur sa stabilité politique. D’une certaine manière, on pourrait dire que les Rohingyas ont été exploités comme « armes de migration de masse », aussi bien contre le Myanmar que contre le Bangladesh.

Pour en revenir à l’Angola, les frontières arbitraires imposées à l’époque coloniale, et héritées par la suite, ont séparé des tribus qui avant cela avait interagi pendant des siècles, ce qui a fini par aboutir en la création partielle d’identités composites dans ce pays et au Congo voisin (précédemment connu sous le nom de Zaïre). Les divisions artificielles qui ont été imposées à la région avaient été renforcées par l’intervention militaire zaïroise aux côtés des « rebelles » pro-américains, immédiatement après l’indépendance de l’Angola ; cela n’avait fait qu’augmenter l’animosité de cette nation victimisée envers son grand voisin. Les flux migratoires récents en provenance du Kasaï ont déstabilisé le Nord-Est de l’Angola, mais le retour de ces gens forcé par les autorités juste avant les élections prévues en décembre empire la situation, faisant de ces gens des « armes de migration de masse » dans les deux pays.

La connexion chinoise

Que ces « armes de migration de masse » aient été activées à ce moment précis ne constitue sans doute pas un hasard : chacune des crises a généré des réponses répondant aux intérêts américains. Au Myanmar, la controverse mondiale qui s’est fait jour à l’issue de la crise des Rohingyas s’était muée en problème international, et avait tenu lieu de pression – sans grand succès – sur Suu Kyi pour qu’elle serre la vis à l’armée ; cela aurait fait monter d’un niveau la guerre de l’« État profond » du Myanmar, qui semblait juste résolue, mais le pays avait subi ces déstabilisations comme « punition » pour le « rééquilibrage » inattendu décidé par le gouvernement civil, qui venait d’entamer un rapprochement avec la Chine. Pour ce qui concerne l’Angola, l’opération de sécurité organisée par les autorités du pays déstabilisent le Congo deux mois avant la toute première transition de pouvoir pacifique de l’histoire du pays ; les événements qui en découlent pourraient réduire les chances de voir le successeur désigné par le pouvoir en place, favorable aux chinois, prendre les rênes du pays.

Il serait crédible de plaider une thèse selon laquelle les deux pays ont cherché délibérément à faire quitter leur territoire à un groupe identitaire, ce qui techniquement s’apparenterait à une opération de « nettoyage ethnique », mais la thèse opposée tient également la route : chacun des pays exploite des prétextes qui relèvent de la loi et l’ordre, ce qui s’apparente au droit souverain de tout pays de sécuriser ses frontières de ce qu’il considère (à raison ou à tort) comme des menaces étrangères contre ses ressortissants. Selon cette seconde thèse, les flux migratoires qui en résultent constituent des « dégâts collatéraux » involontaires. Mais quel que soit le bout de la lunette par lequel on regarde le problème, le fait est que ces États ont pris des décisions de leur propre chef (qu’ils aient été incités à le faire ou pas), décisions qui profitent à l’agenda américain d’entretenir des cycles de déstabilisation auto-alimentés (guerres hybrides).

Conclusions

Les événements qui viennent de se produire en Angola ressemblent très fortement à ceux du Myanmar l’an dernier : dans les deux cas, l’armée du pays a réalisé des opérations de sécurité, et dans les deux cas, des flux migratoires rapides et massifs d’un groupe identitaire précis en ont résulté (et dans les deux cas, le gouvernement du pays considérait ces personnes comme des immigrés illégaux) ; ces flux migratoires portaient les signes dérangeants de « nettoyage ethnique », mais sauter à des conclusions hâtives reviendrait à négliger deux facteurs importants. Tout d’abord, des problèmes de sécurité très graves pré-existaient bien, et ont forcé les autorités de chacun de ces deux pays à réagir ; et deuxièmement, leurs actions ne peuvent pas être considérées hors du contexte stratégique plus large de la géopolitique régionale. Nonobstant leur légitimité, chacune de ces opérations a travaillé, avec plus ou moins de succès, en faveur des intérêts géopolitiques américains.

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici.

Traduit par Vincent, relu par Cat pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/langola-vient-il-de-connaitre-un-nettoyage-ethnique-a-la-birmane

 

Bernard Lugan : « Algérie et Angola, le double naufrage »

Source : L’Afrique réelle

 

En Algérie et en Angola, la chute des prix du pétrole a mis au grand jour les graves problèmes communs à ces deux pays, tous deux créations coloniales dont les mouvements de libération furent militairement vaincus par les forces de l’ancien colonisateur.

Contrairement à ce que prétendent les histoires officielles de ces deux pays, ce n’est en effet pas par les armes que les indépendances ont été obtenues, mais parce que Paris et Lisbonne en décidèrent ainsi. En donnant le pouvoir aux deux fractions les plus extrémistes de leur prisme politique nationaliste, à savoir le FLN en Algérie et le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) en Angola.

Résultat, les deux pays ont immédiatement connu deux guerres civiles. En Algérie, l’insurrection kabyle fut vite réprimée, mais en Angola, l’UNITA poursuivit le combat jusqu’en 2002.

L’Algérie et l’Angola ont pareillement vécu de la monoproduction des hydrocarbures et n’ont pas diversifié leurs économies : 90% de leurs exportations et 80 % de leurs recettes fiscales ont ainsi pour origine le pétrole. A l’époque coloniale, Portugais et Français avaient au contraire créé des économies diversifiées et prospères, reposant sur un maillage de PME particulièrement performantes et sur une agriculture florissante et exportatrice.

Depuis les indépendances, les deux pays sont dirigés par les mêmes partis, FLN et MPLA, dont les clans ont fait main-basse sur l’économie.

Tous deux sont minés par la corruption et les dépenses publiques y servent à acheter la paix sociale. Le taux de chômage y est dramatiquement élevé (estimation 55 %) et tous deux ont hérité des pesanteurs de la période socialiste avec notamment un nombre élevé de fonctionnaires venant plomber le déficit public [1].

La principale différence est politique. En Angola, le régime s’est maintenu aux affaires car le MPLA a fait élire Joao Lourenço, un apparatchik, pour succéder à José Eduardo Dos Santos resté 38 ans au pouvoir.

En Algérie, le régime cherche à faire de même. Or, à la tête du pays depuis 1999, soit plus de 18 ans, le président Bouteflika connaît une dramatique fin de règne.

Rendu impotent par la maladie, n’ayant plus prononcé de discours public depuis le 8 mai 2012, moribond et subissant en même temps l’agonie de l’économie algérienne, il n’exerce plus une fonction passée aux mains d’un clan familial et de quelques obligés.

Risquant de devenir les victimes expiatoires du naufrage algérien après la mort de leur chef, ces derniers ont bien compris que leur survie passe par la conservation du pouvoir. Voilà pourquoi ils font tout pour tenter de le garder. Ce qui se passe actuellement en Algérie s’explique par cet impératif.

Bernard Lugan

Notes

[1] L’Algérie compte 2.020.172 agents publics, soit 1.608.964 fonctionnaires et 411.208 contractuels (Direction générale de la fonction publique) pour une masse salariale de 2.600 milliards de dinars (1 dinar algérien = 0.00749 euros.)

 

http://www.medias-presse.info/bernard-lugan-algerie-et-angola-le-double-naufrage/81048/