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CACHEMIRE : LA GUERRE, C’EST LA CONTINUATION DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS… par Richard Labévière

CACHEMIRE : LA GUERRE, C’EST LA CONTINUATION 
DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS…
par Richard Labévière

lundi 12 août 2019, par Comité Valmy

CACHEMIRE : LA GUERRE, C’EST LA CONTINUATION 
DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS…

C’est sans doute la bombe géopolitique de l’été… Et la question qui vient aussitôt à l’esprit, c’est pourquoi maintenant ? alors qu’aucune menace terroriste imminente ou autre (quoi qu’en dise New Delhi) ne vise particulièrement l’Inde et ses intérêts. Un ambassadeur européen en poste en Asie le dit plus clairement : « En dépit de tout complotisme, c’est bien les Etats-Unis qui ont décidé d’allumer tous les feux possibles contre la Chine qui ose leur résister commercialement. Le Cachemire est l’un d’eux ! ».

Dans sa logique d’agent immobilier, Donald Trump a pris la responsabilité de réveiller la question du Cachemire pour deux raisons principales : faire rendre gorge à Pékin dans la phase actuelle du bras de fer économico-monétaire et « surtout, endiguer, sinon casser l’irrésistible avancée des Routes de la soie et du Collier de perles… », ajoute notre ambassadeur.

Que s’est-il passé ? Annoncée le 5 août dernier par décret présidentiel, la révocation de l’article 370 de la constitution indienne met fin au « statut d’autonomie relative » qui prévalait au Jammu-et-Cachemire depuis sept décennies. Les habitants perdent leur droit exclusif à posséder des terres dans la vallée himalayenne. De plus, selon une loi ratifiée cette semaine par le parlement indien, l’Etat fédéré est scindé en deux « territoires de l’Union », placés sous administration directe de New Delhi.

Selon le Premier ministre Narendra Damodardas Modi, ces mesures vont « donner une chance historique au changement… ». L’abrogation de l’article 370 devrait permettre à New Delhi, estime-t-il, d’assainir les comptes du Cachemire, de débloquer des projets d’infrastructures et d’encourager la croissance régionale. Le premier ministre affirme miser sur les investissements des entreprises et la création d’emplois pour dynamiser la région et susciter au sein de la population « de nouveaux espoirs et de nouvelles aspirations ».

L’opposition dénonce un « projet nationaliste » qui vise « une assimilation forcée du Cachemire au reste de l’Inde, et qui ne pouvait se faire qu’avec l’abolition de l’article 370 ».

CACHEMIRE, CONFLIT OUBLIE

Le Cachemire est une région montagneuse du sous-continent indien. Depuis la partition des Indes et la disparition de l’État princier du Jammu-et-Cachemire, le Cachemire désigne l’ensemble d’un territoire contesté. Avec le déclenchement de la première guerre indo-pakistanaise en 1947, le Cachemire est de facto partagé entre l’Inde, le Pakistan et la Chine : Trois autorités distinctes qui administrent l’État du Jammu-et-Cachemire pour l’Inde, les territoires de l’Azad Cachemire et du Gilgit-Baltistan pour le Pakistan, ainsi que la région de l’Aksai Chin et la vallée de Shaksgam pour la Chine. L’Inde continue de réclamer l’intégralité du Cachemire historique, à savoir l’Aksai Chin, la vallée de Shaksgam, le Gilgit-Baltistan et l’Azad Cachemire en plus des territoires qu’elle contrôle déjà.

Puissance nucléaire comme l’Inde, le Pakistan revendique la partie du Jammu-et-Cachemire contrôlé par l’Inde. La Chine contrôle les territoires qui lui ont été cédés par le Pakistan, à savoir l’Aksai Chin et la vallée de Shaksgam. Des mouvements séparatistes continuent par ailleurs à revendiquer le rétablissement de l’indépendance du Cachemire. Depuis 1989 y sévit une insurrection séparatiste dans la partie indienne qui a causé la mort de plus de 70 000 personnes.

Aujourd’hui, les 8 millions d’habitants de la vallée indienne du Cachemire sont coupés du monde. Depuis dimanche dernier, tous les moyens de communication sont bloqués et le couvre-feu a été instauré. Avec quelques 40 000 soldats supplémentaires envoyés pour prévenir toute espèce de contestation, la vallée est l’une des zones les plus militarisées du monde.

Cette brusque décision indienne relance la tension, sinon la guerre avec le Pakistan et indispose fortement la Chine qui s’appuie dans sa visée hégémonique sur Islamabad, son allié principal.

Comme dans le cas de la guerre asymétrique du golfe Persique, menée contre l’Iran, cette nouvelle crise complexe doit être replacée dans un ensemble de cinq problématiques complémentaires : 1) un bras de fer commercial et monétaire qui est aussi maritime ; 2) le conflit ouvert avec l’Iran ; 3) les difficiles et humiliantes négociations pour la paix en Afghanistan ; 4) une nouvelle crise des missiles ; 5) et enfin, l’endiguement des Routes de la soie et du Collier de perles. Voyons cela…

1) GUERRE DES MONNAIES ET DES BATEAUX

Le bras de fer commercial qui oppose Washington et Pékin depuis plusieurs mois prend chaque jour une tournure plus préoccupante. Désormais, il s’est déplacé sur le terrain monétaire depuis la dévaluation surprise du yuan, lundi dernier par Pékin en représailles à la décision de Donald Trump de taxer davantage les produits chinois. Le Trésor américain – qui ne s’embarrasse pas du respect des souverainetés nationales – a aussitôt accusé la Chine de « manipuler » le yuan… Mardi passé, la décision de Pékin de suspendre ses achats de produits agricoles américains a encore aggravé la crise. Celle-ci pourrait contaminer d’autres dossiers, tant les deux économies sont imbriquées depuis l’accession de la Chine à l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2001. A l’époque, les Etats-Unis n’avaient pas prévu que la Chine utiliserait tous les avantages du libre-échange, sans en accorder aucun à ses partenaires commerciaux occidentaux qui cherchaient pourtant à s’implanter chez elle.

A quelques mois des présidentielles américaines, Donald Trump paraît résolu à placer cette guerre commerciale au cœur de la campagne pour sa réélection. « Donald Trump applique à la Chine et à son ‘ami’ Xi Jinping deux lois », explique l’historien François Godement, « celle de l’imprévisibilité, parce que la diplomatie chinoise a tout fait pour enserrer ses partenaires dans un système de relations intangibles où elle faisait très peu de concessions ; or l’incertitude gêne les dirigeants chinois et pénalise les investissements en Chine. Et celle d’une concurrence frontale qui lui est suggérée par un entourage stratégique, certains diront de Faucons »1.

Hormis une concurrence acharnée entre Pékin et Washington pour le contrôle des hydrocarbures et des terres rares, entre autres indispensables à l’industrie de pointe électronique, le dossier Huawei oppose les deux pays dans le secteur de la téléphonie 5-G où tous les coups semblent permis. Mais c’est sur les questions stratégiques que les choses s’enveniment. Et c’est là que le dossier du Cachemire prend toute son importance.

Le plus vieux contentieux concerne Taïwan. Revendiquée par Pékin depuis 70 ans, Taïwan demeure l’un des points potentiellement les plus critiques de la planète. Xi Jinping a réaffirmé en janvier dernier qu’il utiliserait s’il le faut la force militaire pour prendre l’île peuplée de 23 millions d’habitants. Chaque année, le Congrès américain publie son rapport sur les violations des droits de l’homme en Chine, Pékin répliquant par la production de son propre rapport sur les Etats-Unis.

2) PEKIN ET ISLAMABAD APPUIENT L’IRAN

Enfin, aux guerres du commerce et des monnaies s’en ajoute une autre tout aussi vitale : celle des bateaux de guerre. En peu de temps, la Chine s’est dotée d’une marine militaire considérable, du moins en tonnage. En quatre ans, elle a mis à l’eau l’équivalent de la Marine nationale française, s’imposant comme le grand rival stratégique des Etats-Unis en Asie-Pacifique. En dépit de l’ONU et du droit maritime international, Pékin prétend s’affirmer comme souverain sur la totalité de la mer de Chine méridionale, s’opposant régulièrement à la liberté de navigation des autres marines hauturières. Depuis l’ouverture de sa première base militaire à l’étranger en juin 2017 – à Djibouti -, Pékin prétend s’imposer comme l’une des marines dominantes dans l’océan Indien où se font face aussi celles de deux autres puissances nucléaires : le Pakistan et l’Inde.

Un autre théâtre d’affrontement central entre les Etats-Unis et la Chine concerne l’Iran. Depuis le 2 mai, Washington interdit unilatéralement les exportations de brut iranien. Ce nouvel embargo américain fait suite à une autre décision tout aussi illégale selon le droit international : la dénonciation par Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien, signé le 14 juillet 2015 à Vienne après plus de quinze ans d’âpres négociations entre Téhéran et le « format 5 plus un », les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et l’Allemagne. Dénoncée en Asie, comme en Europe, ce diktat, qui généralise l’extra-territorialité du droit américain, expose les contrevenants à de lourdes sanctions financières et commerciales américaines.

Pas question pour Xi Jinping de se plier à ce diktat américain, qui handicape les économies de plusieurs pays asiatiques clients de Pékin, au premier rang desquels le Pakistan. Mais plutôt qu’une résistance frontale, Pékin et Téhéran paraissent avoir opté pour un contournement indirect dans lequel Islamabad joue – justement – un grand rôle. En effet, les ports pakistanais constituent autant de points d’accostages relais pour les pétroliers qui violent l’embargo américain.

Sujet d’agacement permanent pour Washington, ce « laxisme maritime » a encouragé le Pentagone à aider New Delhi afin de mettre en chantier quatre porte-avions qui doivent être déployés dans l’océan Indien et tout particulièrement au large des côtes et des ports pakistanais. « Dans cette logique, le brusque réveil de l’affaire du Cachemire est très ouvertement une façon d’affaiblir le Pakistan », explique un attaché militaire européen dans l’océan Indien, « et c’est aussi un argument supplémentaire pour justifier des transferts de technologie militaires américains et israéliens en faveur de l’Inde. Partiellement contestés par le Congrès, ces transferts sont désormais présentés comme une ‘nécessité’ dans la perspective d’un durcissement, sinon d’une nouvelle confrontation à venir avec le Pakistan ».

3) LA PAIX EN AFGHANISTAN PASSE PAR ISLAMABAD

Au contentieux iranien viennent s’ajouter la gestion d’autres crises mettant en concurrence Washington et Pékin : la Corée du Nord où rien n’est résolu en dépit de la diplomatie médiatique de Donald Trump et Hong Kong où la CIA vient de se faire prendre les mains dans le pot de confiture… Selon le New York Times du 8 août dernier2, une agente de la centrale d’espionnage – « spécialisée en subversion » – s’est fait prendre en photo dans le lobby d’un grand hôtel de Hong Kong alors qu’elle participait à une réunion rassemblant les principaux responsables du mouvement de contestation anti-Pékin. A l’évidence, Washington renoue à Hong Kong (comme elle le fait depuis des années au Tibet et chez les Ouïghours du Xinjiang) avec ses coups tordus des « révolutions de couleur », fomentées en leur temps en Géorgie, en Ukraine et au Liban notamment. « Par extension », ajoute un attaché militaire européen en Asie, « on ne voit pas pourquoi les Américains n’emploieraient pas aussi leurs vieilles méthodes des révolutions de couleur au Cachemire justement… dont la situation conditionne aussi les difficiles pourparlers de paix en Afghanistan ».

Engagées en septembre 2018 à Doha entre le principal mouvement insurgé en Afghanistan et les Etats-Unis (sans le gouvernement afghan), les dernières négociations ont enregistré d’indéniables progrès. Fiasco américain absolu, l’Afghanistan représente pour Washington une sorte de deuxième Vietnam. Les Etats-Unis y ont engouffré des milliards de dollars et perdu de nombreux soldats. Quel échec ! Indescriptible échec de voir ainsi les Taliban – qui interdisent l’école aux petites filles notamment – revenir au pouvoir avec l’aval de l’administration Trump. Raison électorale oblige, celle-ci veut absolument voir les soldats américains « en uniforme » quitter le pays d’ici la fin 2020. Mais comme toujours, le diable se niche toujours dans des détails. En effet, subsiste un désaccord important dans lequel le Pakistan – encore lui – conserve un rôle prépondérant : en Afghanistan, Washington veut conserver un certain nombre de conseillers militaires affecté à l’entretien d’une « force afghane anti-terroriste ».

Poussé par Islamabad, le porte-parole de la délégation taliban à Doha, Suhail Shaheen l’a répété jeudi dernier à la BBC : « nous avons fourni toutes les garanties que personne ne pourrait utiliser notre territoire pour s’en prendre aux intérêts américains, ses alliés ou toute autre nation ». De telles déclarations ne suffisent toutefois pas à rassurer les experts du Pentagone qui savent mieux que quiconque comment et pourquoi les services spéciaux pakistanais (ISI/services extérieurs de l’armée pakistanise et IRIB/services intérieurs) n’ont cessé, ces dernières années, de soutenir les mouvements et attentats jihadistes3, notamment au… Cachemire !

4) LES MISSILES DE LA DISCORDE

La diplomatie chinoise a vertement critiqué, sans jamais le nommer, le nouveau chef du Pentagone – Mark Esper – qui s’est prononcé, samedi dernier pour le déploiement « le plus tôt possible » de nouveaux missiles américains en Asie. « La Chine ne restera pas les bras croisés et sera dans l’obligation de prendre des mesures de rétorsion » a, aussitôt averti le Directeur général du département du contrôle des armements du ministère des Affaires étrangères Fu Cong. Sans préciser quelles mesures Pékin pourrait adopter, il a répété que « toutes les options sont sur la table pour faire face à ce qui ressemble à la crise des missiles de Cuba pendant la Guerre froide ». Ambiance !

Le haut responsable chinois a appelé les pays de la région, notamment l’Australie « à faire preuve de prudence et à ne pas permettre un déploiement de missiles américains sur leur sol, car cela n’entrerait pas dans l’intérêt de leur défense et sécurité nationales ». Plusieurs sources de prochetmoyen-orient.ch estiment que le Pentagone s’apprête à positionner ses nouveaux missiles sur l’île de Guam dans l’océan Pacifique. Fu Cong a clairement averti que cette décision équivaudrait à « installer des armes de destruction massive aux portes de la Chine. Un tel acte sera perçu comme un geste provocateur de la part des Etats-Unis, un acte très dangereux qui pourrait être lourd de conséquences ».

Cet avertissement intervient quatre jours après que les Etats-Unis se sont retirés du Traité de désarmement (FNI) conclu pendant la Guerre froide entre Washington et Moscou pour interdire les missiles de portée intermédiaire (de 500 à 5 500 kilomètres). Washington est désormais en mesure de concurrencer la Chine, qui dispose aussi de cet arsenal – ayant toujours refusé de s’associer à son interdiction. Fu Cong a aussi affirmé que Pékin ne participerait pas à des négociations trilatérales sur la réduction des armements avec la Russie et les Etats-Unis, comme l’exige Washington !

En arrière-plan, cette autre « guerre des missiles » concerne les arsenaux iranien et syrien, ce type de projectiles équipant les unités combattantes du Hezbollah libanais.

5) ENDIGUER LES ROUTES DE LA SOIE

En attisant la question du Cachemire, les Etats-Unis enfoncent un nouveau coin dans l’une des étapes maritimes des Routes de la soie. En 2013, Xi Jinping annonçait un projet d’ampleur : la reconstitution de l’historique Route de la Soie qui reliait – il y a deux millénaires – l’Europe et l’Asie par un réseau de routes commerciales. Sous le nom de « Nouvelles Routes de la Soie », ou projet « One Belt, One Road » (OBOR), la Chine vise aujourd’hui à reconnecter économiquement l’Asie à l’Europe par le développement d’infrastructures à travers près de 70 pays. Au-delà du discours bienveillant de Pékin, cette stratégie affirme une volonté expansionniste principalement définie par quatre objectifs. Premièrement, ces nouvelles routes permettent de désenclaver les régions continentales chinoises. Si la face maritime orientale est économiquement bien exploitée, la Chine de l’ouest se trouve encore enclavée. Deuxièmement, il s’agit de sécuriser la région instable du Xinjiang, confrontée aux revendications séparatistes des Ouïghours. Troisièmement, la Chine s’impose comme la puissance dominatrice du continent asiatique, en « endiguant » par l’économie ses principaux concurrents régionaux, notamment l’Inde et la Russie. Enfin, les routes vers l’Europe ne remplissent pas le simple rôle de voies de communication puisqu’elles permettent à Pékin d’investir des terres riches en ressources naturelles.

Dans ce contexte d’expansion du projet « One Belt, One Road », la Chine a conclu en 2013 un accord spécial avec le Pakistan pour le développement d’un partenariat au sein du « China-Pakistan Economic Corridor » (CPEC). Les investissements engagés atteindraient aujourd’hui environ les 65 milliards de dollars. Prenant sa source à Kashgar, dans le Xinjiang chinois, ce corridor traverse le Cachemire et descend jusqu’à la côte pakistanaise en passant par Islamabad.

Au sud, le projet débouche sur deux ports : Karachi à l’est mais surtout Gwadar à l’ouest. Le port de Gwadar constitue un emplacement éminemment stratégique pour la Chine et son allié pakistanais. Il est stratégique en tant que tel : situé en eaux profondes, Gwadar est en mesure d’accueillir des navires de grandes tailles. Mais il ouvre également la mer d’Arabie à la Chine. Pékin se donne ainsi l’accès aux côtes africaines et se positionne dans une zone où transite un cinquième des ressources pétrolières mondiales.

Parallèlement, l’accès au détroit d’Ormuz, au canal de Suez et in fine au pourtour méditerranéen en est aussi favorisé. La portée stratégique du port pakistanais est par conséquent considérable pour Pékin.

ET PENDANT CE TEMPS…

Oui pendant ce temps, Donald Trump annonce aussi le renforcement des sanctions visant à empêcher toute transaction avec le Venezuela et Cuba. De son côté, Tel-Aviv autorise la construction de plus de 2 300 logements dans les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. C’est devenu une loi de thermodynamique : Israël donne toujours un coup d’accélérateur à la colonisation en Palestine lors de chaque grande crise internationale, croyant que ses violations du droit passeront inaperçues…

A ce propos, il convient de citer un article publié fin février par Robert Fisk dans The Independent. Il suggérait que les tentatives d’Israël de vendre des armes à l’Inde visaient à recréer la situation des Rohingyas birmans au Cachemire, région majoritairement peuplée de musulmans et située à la frontière indo-pakistanaise.

Et l’auteur d’ajouter : « Depuis des mois, Israël prend parti pour le gouvernement nationaliste indien BJP dans une coalition tacite – et politiquement dangereuse – de « lutte anti-islamiste ». Il s’agit d’une alliance non officielle et non reconnue, tandis que l’Inde est devenue le plus grand marché de l’armement pour le commerce d’armes israéliennes. »

Ce n’était donc pas un hasard si la presse indienne vient de déclarer que les « bombes intelligentes » Rafael Spice-2000, de fabrication israélienne, étaient utilisées par les forces aériennes indiennes pour attaquer les « terroristes » de Jaish-e-Mohammed au Pakistan. L’Inde était le plus gros client d’armes d’Israël en 2017 et a dépensé 530 millions de livres sterling pour des batteries de défense antiaérienne, des systèmes radars et des munitions israéliennes, dont des missiles air-sol testés, pour la plupart, lors des frappes militaires israéliennes contre des populations palestiniennes et des cibles en Syrie.

En définitive, « la brusque décision indienne concernant le Cachemire consiste à créer un nouveau théâtre de guerre asymétrique à l’encontre de l’Empire du milieu et de ses alliés au premier rang desquels le Pakistan qui est une pièce majeure de la politique chinoise des Routes de la soie et du Collier de perles », conclut l’ambassadeur dont les propos ouvrent notre article.

Cette nouvelle péripétie régionale illustre le renversement que Michel Foucault fait subir à la formule de Clausewitz. Ce n’est pas la guerre qui est la continuation de la politique par d’autres moyens, mais bien la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Omniprésent dans les relations internationales, ce renversement ne prend pas de vacances…

Bonne lecture. A la semaine prochaine.

Richard Labévière
12 août 2019

1 Le Figaro, 8 août 2019.
2 New York Times, 8 août 2019 : « Théorie de la Chine : ingérences secrètes américaines ».
3 Lire le livre de René Naba : Le Pakistan face au défi du monde post-occidental et de l’Eurasie. Editions Golias, mars 2019 ; chroniqué dans le numéro 242 de prochetmoyen-orient.ch, 5 août 2019.

Proche&Moyen-Orient.ch 
Observatoire Géostratégique

http://www.comite-valmy.org/spip.php?article11486

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Séléné entre dans le Grand jeu

Séléné entre dans le Grand jeu

Publié le 2 Mars 2019 par Observatus geopoliticus in ChineRussieEtats-Unis

Cachemire, Iran, Venezuela, Corée, Syrie… Les points chauds du globe se multiplient dans un Grand jeu en perpétuel mouvement, encore compliqué par l’erratisme de la tête impériale suite à l’élection de Trump. L’Inde et le Pakistan sont en crise ouverte et s’échangent joyeusement obus et bisbilles aériennes suite à l’attentat cachemiri. Le Venezuela attend toujours la tentative de putsch de Washington, qui commence à traîner en longueur après le fiasco de Cúcuta où le « concert humanitaire » a fait un flop musical assourdissant et l’aide américaine a été stoppée net. L’auto-proclamé Guaido est sorti du pays et ne sait plus trop comment y rentrer… En Syrie, le califat daéchique vit ses dernières heures et l’incertitude demeure sur la suite des événements qui sous-tendent la grande problématique de la guerre, à savoir la reconstitution totale de l’arc chiite. Le sommet Donald-Kim III d’Hanoï a échoué, laissant lui aussi dans l’expectative la question fondamentale derrière l’événementiel coréen : la présence militaire US en Extrême-Orient et le containment de l’Eurasie dans le Pacifique. Ne parlons même pas de la Baltique, où le Nord Stream II avance à grands pas (déjà 70% de tubes posés !), ni de l’Afghanistan où les Talibans progressent encore et sont l’un des éléments clé de la recomposition de l’Asie centrale et de la Caspienne, zone stratégique entre toutes.

Mais laissons un instant tout cela et quittons notre bonne vieille Terre pour conter fleurette à cette chère Séléné, déesse grecque de la lune. Dans un billet novateur, un honorable correspondant de nos Chroniquesabordait un point extrêmement important il y a deux ans :

Dans ce contexte de nouvelle ruée vers l’or, il convient de se demander quel cadre juridique est à l’heure actuelle en place pour contrôler l’expansion commerciale terrestre sur les corps célestes comme les planètes. Et à cette question, la réponse est bien mince. Oh, il existe bienun traité poussiéreux de l’ONU datant de 1967, qui interdisait à toute nation de s’approprier tout ou partie d’un corps céleste, ainsi que d’y installer une quelconque présence militaire.

Mais l’administration Obama a décidé de rouler dessus avec le Space Resource Act voté par le Congrès en juin 2015, qui invalide explicitement et unilatéralement les accords de non-appropriation. Son contenu est simple : le Président a toute latitude pour faciliter l’accès aux ressources extra-terrestres, leur transfert ininterrompu et leur libre vente par des entreprises américaines. Il va de soi que de telles opérations seront encadrées, cofinancées et/ou équipées par le complexe militaro-industriel, les enjeux étant trop immenses pour être laissés à la chance.

Comment garantir aux futures colonies minières, sur la Lune ou ailleurs, la sécurité des hommes et des équipements engagés ? À cette question aussi, la réponse est simple, typiquement américaine : on apprenait il y a seulement quelques jours la création d’un corps de Marines de l’espace au sein de l’armée américaine, sous le commandement d’un général 3-étoiles. Le Congrès est plutôt pour ; du côté de l’Air Force par contre, qui s’occupe ordinairement de ces affaires, on n’est pas du tout mais alors pas du tout content. Mais doit-on encore s’étonner des frasques de l’appareil US, prisonnier de ses annonces, annonces d’annonces et annonces d’annonces d’annonces…

Pas de réaction publique côté OCS, comme souvent. Les Chinois sont déjà sur la Lune depuis plusieurs années de toute façon, et les Russes ont toujours le quasi-monopole du marché du vol habité (…) Au-delà de ces considérations politiques, et en l’absence de toute législation solide, comment éviter également la privatisation galopante qui menace à court terme d’envahir la Lune, et au-delà, Mars et la ceinture d’astéroïdes ? Derrière les géants 3.0, c’est une armada d’entreprises de toutes origines qui se précipite pour glaner une part du gâteau. Accès commercial à l’espace, télécommunications, services de fret… C’est toute une logistique qui se met en place, avec pour seul but l’exploitation totale et froidement efficace de toutes les ressources accessibles dans l’espace plus ou moins proche (…)

On comprend mieux dès lors la tendance protectionniste des États-Unis, qui resserrent leurs activités autour du profit strictement national, et le rapprochement Russie/Inde/Chine qui s’établit pour le bloc OCS. La bataille ne fait que commencer, et elle s’annonce âpre.

L’affaire devient sérieuse et ne relève plus de la science fiction. Des scientifiques européens viennent d’annoncer un ambitieux plan d’établissement de mines sur la lune pour la décennie à venir, rejoignant dans la danse Chinois, Américains, Russes et Indiens. Le but : un isotope à la valeur astronomique, très présent dans le régolithe, cette couche de poussière qui recouvre la Lune. Extrêmement rare sur terre, l’hélium 3 sert dans le domaine médical ou sécuritaire (détection des matériaux radioactifs). Surtout, il permettrait une fusion nucléaire propre, révolutionnant le concept d’énergie sur Terre en donnant lieu à la construction d’une foule de petits réacteurs. On comprend dans ces conditions que son prix atteigne des niveaux faramineux : entre 3 et 5 milliards la tonne ! Or la Lune en compte au bas mot 100 000 tonnes…

Pékin, qui accumule les succès spatiaux, prévoit déjà d’y installer des mines. Moscou est depuis longtemps intéressée par la colonisation lunaire. Dans cette question à mille milliards, l’empire répond également présent et la volonté, pour l’instant toute théorique, de créer des Marines de l’espace n’est évidemment pas sans rappeler les centaines de bases US le long des routes pétrolières de la planète. Dans l’espace comme sur Terre, l’axiome de base de la stratégie hégémonique impériale demeure : le contrôle énergétique à des fins de domination. Gageons que, comme ici-bas, Russes et Chinois ne l’entendront pas de cette oreille. De quoi troubler la tranquillité de la douce Séléné…

Islamabad a le pas qui se tend

Islamabad a le pas qui se tend

Publié le 19 Février 2019 par Observatus geopoliticus in Sous-continent indien, Moyen-Orient, Chine, Etats-Unis, Asie centrale

Le Pakistan est à nouveau dans l’œil du cyclone, au centre d’une tempête dont les implications peuvent cette fois aller très loin. Les frères ennemis du sous-continent sont en effet membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai désormais, pleinement associés à la multipolarité eurasiatique et aux aléas géopolitiques qui s’y font jour. Le temps de l’innocence est terminé, vient celui de la responsabilité. Or, le « pays des purs » ne semble peut-être pas tout à fait l’avoir compris. Petit rappel des faits…

  • Mercredi 13 février : un attentat en Iran, dans la rétive province du Baloutchistan, fait 27 morts dans un convoi des Gardiens de la Révolution.
  • Jeudi 14 février : un attentat au Cachemire indien touche un convoi de forces de sécurité indiennes et tue 44 paramilitaires.

Le Cachemire et le Baloutchistan ont un point commun : à cheval sur la frontière, ces régions ont toutes deux une portion en territoire pakistanais. C’est précisément là que le bât blesse…

Deux groupes militants sunnites – Jaish-e-Mohammed (JeM) au Cachemire, Jaïch al-Adl au Baloutschistan – ont revendiqué chacun son attaque mais, chose très rare, les deux voisins tiennent Islamabad pour responsable. Que l’Inde accuse le Pakistan après chaque attentat est certes chose courante : pendant des années, Islamabad a été au mieux complice, au pire impliqué. Que l’Iran le fasse est beaucoup plus rare.

Les mots du chef des Gardiens de la Révolution sont importants : « Le gouvernement pakistanais, qui a abrité ces contre-révolutionnaires, sait où ils se trouvent et qu’ils sont soutenus par les forces de sécurité du Pakistan. Le gouvernement pakistanais doit répondre de ce crime. S’il ne les punit pas, nos représailles viseront cette force contre-révolutionnaire et le Pakistan assumera les conséquences de son soutien à ce groupe ».

Un autre général va encore plus loin : « Ces criminels sont d’une tribu du Baloutchistan qui a été entraînée aux opérations suicide par un pays voisin. Ce pays et l’ISI doivent rendre des comptes à l’Iran. Les preuves montrent que ce groupe terroriste est soutenu financièrement par des pays du Golfe, dont un certain prince-héritier qui est au Pakistan en ce moment ». Il fait évidemment allusion à la visite d’Etat du Seoud MBS, nous y reviendrons…

Pour l’instant, Téhéran n’a pris aucune mesure, contrairement à l’Inde qui vient de retirer au Pakistan son statut de « nation la plus favorisée » (bénéficiant de faibles droits de douane). Ce statut avait résisté depuis un quart de siècle aux nombreuses attaques terroristes lancées depuis le Pakistan, c’est maintenant chose révolue. Le ciment, par exemple, est l’un des nombreux produits touchés par une augmentation de 200% (!) des droits de douane. Anecdotiquement, New Delhi pourrait boycotter le match de cricket entre les deux nations cet été (le cricket est au sous-continent ce que le football est à l’Amérique latine).

Loin de condamner l’attentat, le Premier ministre paki Imran Khan, ancienne star de cricket justement, a, au contraire, prononcé un discours tardif, menaçant et presque triomphaliste dans lequel il défie Modi.  Il a plusieurs fois fait référence à l’Afghanistan dans ce qui peut être vu comme un chantage voilé : après la défaite US, les djihadistes tourneront leurs yeux vers le Cachemire. Avec cette gloriole quelque peu infantile, Islamabad n’arrange pas son cas…

Hasard du calendrier, le Seoud est en tournée au Pakistan, en Inde (où il arrive le 20 février) puis en Chine. Et là, nous entrons dans un jeu extrêmement compliqué que l’on peut résumer schématiquement ainsi :

  • L’empire US et l’Arabie saoudite défendent le Pakistan après l’attaque contre l’Iran, beaucoup moins après celle contre l’Inde.
  • La Chine défend Islamabad après l’attaque contre l’Inde, beaucoup moins après celle contre l’Iran.

Comme l’empire, MBS doit se réjouir de voir l’Iran attaqué. Il y a un mois, Asia Times publiait un article prémonitoire, curieusement disparu depuis sur le site, sur le possible réchauffement du front baloutche contre Téhéran en concomitance avec les investissements saoudiens pour alléger le marasme économique pakistanais. Selon un schéma désespérément classique, Riyad finance déjà dans la province des mouvements religieux ultra-rigoristes et profondément anti-chiites. En novembre, c’est un avion israélien qui atterrissait mystérieusement au Pakistan. Après le Yémen, un nouveau front israoudien contre l’Iran ? C’est tout sauf impossible, d’autant que, selon un bon connaisseur, l’ISI et les Saoudiens, cornaqués par l’empire, tenteraient (le conditionnel reste de mise) de noyauter/récupérer le mouvement taliban en Afghanistan voisin pour le lancer lui aussi contre l’Iran.

Cette thèse afghane a tout de même quelques failles. S’il est très friand des espèces sonnantes et trébuchantes saoudiennes, le nouveau leadership pakistanais n’est pas connu pour son amour envers Washington. Par ailleurs, il faudrait, pour que ce plan fonctionne, que les Talibans soient sur la même ligne et, petit détail, prennent le pouvoir en Afghanistan, ce qui est encore assez loin d’être le cas. Il faudrait également, chose difficilement acceptable en termes de relations publiques, que les Américains lâchent le gouvernement afghan qui maintient de bons contacts avec Téhéran. Enfin, les rusés Perses ont pris les devants depuis quelques mois et ont noué de discrets mais réels contacts avec des commandants talibans. A suivre…

Toujours est-il que l’immixtion saoudienne au Baloutchistan est évidemment vue avec grande méfiance par l’Iran ainsi que par le Qatar, dont le principal média, Al Jazeera, encourage le Pakistan à refuser tout net l’argent saoudien. Nous sommes bien sûr ici dans la continuation de la querelle du Golfe entre Riyad et Doha : deux ans après le début de la crise, aucun signe d’apaisement n’est en vue.

L’investissement du Seoud dans la région, dont le joyau est le port sino-pakistanais de Gwadar, ne plaît pas non plus des masses à Pékin et Islamabad serait bien avisée de ne pas jouer avec le feu et irriter son meilleur allié. Car la Chine, par le biais de ses médias d’Etat, continue par ailleurs à défendre vaille que vaille le Pakistan, notamment après l’attentat du Cachemire en demandant à l’Inde de prouver ses accusations. Où l’on retrouve les vieilles alliances/rivalités du temps de la Guerre froide, qui ont bien du mal à disparaître tout à fait…

MBS, lui, est sur une position différente vis-à-vis de l’Inde et fera vraisemblablement office d’improbable émissaire de la paix entre Islamabad et New Delhi. Voir le démembreur de Khashoggi et financeur du djihadisme jouer les militants pacifistes n’est pas le dernier paradoxe de cette histoire.

L’empire US ne sait pas non plus trop sur quel pied danser. Il est clairement irrité par l’Inde suite à l’achat des S-400 à la Russie. La poursuite des relations fructueuses entre New Delhi et Téhéran et la collaboration avec le Venezuela de Maduro font grincer les dents de l’oncle Sam. Il y a quelques jours, Bolton s’est d’ailleurs fendu d’un commentaire menaçant : « Le soutien des nations et des entreprises au vol par Maduro des ressources du Venezuela ne sera pas oublié ».

D’un autre côté, le relativement anti-américain Imran Khan n’a jamais été la tasse de thé de Washington et le Congrès discute même de la possibilité de supprimer le statut du Pakistan en tant que major non-NATO ally. Muet (d’admiration) concernant l’attentat en Iran, l’empire a été pris par surprise sur le Cachemire, obligeant Bolton à retourner sa moustache dès le lendemain de sa menace voilée à New Delhi et à assurer l’Inde du soutien américain.

Last but not least, dans cet invraisemblable maelström, un acteur majeur brille par son silence : la Russie, qui s’est contentée du minimum vital en offrant ses condoléances à tout le monde. Les bisbilles irano-pakistano-indiennes doivent bien embêter le Kremlin au moment où l’empire américain décline et la multipolarité eurasienne prend de l’ampleur. En bon observateur, Vladimirovitch doit méditer cet axiome simple de physique transposable en géopolitique : plus un corps grossit, plus des réactions parfois inattendues et hétérogènes se font jour en son sein.

L’Organisation de Coopération de Shanghai, à laquelle tout ce joli monde est maintenant lié à l’exception de Washington, saura-t-elle ramener la concorde ? Le prochain sommet de juin vaudra son pesant d’or…