Archives pour la catégorie Chine

Le Baloutchistan : région stratégique entre Chine et Inde

Le Dessous des cartes
Le Baloutchistan : région stratégique entre Chine et Inde

12 min.
Disponible : 30/09/2017 au 29/11/2017
Ce programme est disponible en vidéo à la demande ou DVD.

Le Baloutchistan est une région dont on entend rarement parler. À cheval sur trois pays, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, elle fait l’objet d’un bras de fer entre deux puissances majeures, l’Inde et la Chine.
Après la disparition en décembre dernier de Jean-Christophe Victor, qui en fut le producteur et l’incarnation pendant vingt ans, « Le dessous des cartes » revient à l’antenne dans une version visuellement enrichie et présentée par la journaliste Émilie Aubry. La partie cartographique s’étoffe grâce à des images satellite en haute résolution, des données d’élévation et des séquences de survol en 3D. Outre des images de toute beauté, l’émission offre désormais une meilleure visualisation des reliefs et s’ouvre à de nouvelles sources de données. Aujourd’hui : le Baloutchistan est une région dont on entend rarement parler. À cheval sur trois pays, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan, elle fait l’objet d’un bras de fer entre deux puissances majeures, l’Inde et la Chine.

Générique

Présentation :

Émilie Aubry

Pays :

France
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La Route de la soie arctique : un énorme bond en avant pour la Chine et la Russie

La Route de la soie arctique :
un énorme bond en avant pour la Chine et la Russie


Federico PIERACCINIPar Federico Pieraccini – Le 13 novembre 2017 – Source Strategic Culture

La Route de la soie chinoise, rebaptisée Belt and Road Initiative (BRI), développe des infrastructures le long des routes commerciales terrestres et maritimes.

The Arctic Silk Road: A Huge Leap Forward for China and Russia

Mais on sait peu de choses sur l’initiative de la Chine dans le cercle polaire arctique, qui représente une nouvelle voie que Pékin est maintenant en mesure de développer, grâce à la technologie, avec le partenariat stratégique de la Russie.

Impliquant environ 65 pays et affectant 4,4 milliards de personnes, représentant 30% du PIB mondial, avec un investissement total de Pékin qui pourrait dépasser mille milliards de dollars, le projet est immense et demande beaucoup d’imagination pour saisir les intentions de la direction chinoise. Avec une foule de projets déjà en cours, et certains presque achevés – le Corridor sino-pakistanais connu sous le nom de CPEC est archétypal – les routes terrestres et maritimes se développent côte à côte. Beaucoup d’encre a été utilisée pour décrire les intentions de Pékin concernant les connexions Est-Ouest du vaste continent eurasien. Les pipelines, les lignes de chemin de fer, les câbles de fibres optiques, les infrastructures de télécommunications et les autoroutes dominent les discussions, tout comme celles sur les coûts, les études de faisabilité, la sécurité et le retour sur investissement. La Route de la soie terrestre est certainement un défi imposant qui n’est pas seulement commercial mais qui pose les fondations d’une plus grande intégration culturelle et sociale entre les pays voisins. C’est un projet qui, à long terme, vise à amalgamer le continent eurasien et à surmonter les contradictions qui le composent grâce à une coopération gagnant-gagnant et au développement économique.

La route maritime est un projet plus structuré, lié principalement à deux besoins intrinsèques de la République populaire de Chine. Le premier est commercial et concerne la nécessité pour Pékin d’expédier ses marchandises le long des routes établies, en créant des ports et des installations pour l’approvisionnement en cours de route. L’objectif est d’augmenter les profits des cargos, surtout lorsqu’ils reviennent en Chine remplis de marchandises, ainsi que de créer de nouveaux centres mondiaux de distribution dans les ports implantés le long de la route maritime. Des exemples importants peuvent être vus au Pakistan avec le développement du port de Gwadar.

La première phase a été achevée en 2006 et la deuxième est en cours depuis 2007, bien que le port ait été inauguré en novembre 2016 et soit opérationnel depuis. Le projet devrait être étendu dans les décennies à venir, avec potentiellement 45 points d’ancrage de navires, le drainage du canal d’approche à une profondeur d’environ 20 mètres, et un transit annuel total de plus de 400 millions de tonnes. Le principal avantage de cet arrangement entre les voies terrestre et maritime est de répartir le transit des biens selon leur nécessité, leur valeur et l’offre disponible. Le port de Gwadar est principalement relié par des pipelines à la ville chinoise de Kashi. C’est un bel exemple de diversification possible avec la voie maritime, principalement utilisée pour les marchandises, tandis que le port de Gwadar devient une plaque tournante importante du commerce pétrolier et gazier, notamment grâce aux progrès de la technologie du méthane et de la gazéification.

Parmi les autres destinations majeures de la Route de la soie maritime figurent Venise et Athènes, le port du Pirée est déjà détenu par COSCO depuis de nombreuses années, il s’agit d’une entreprise spécialisée dans les activités portuaires et l’intégration de ports le long de la Route de la soie maritime sur le modèle du Port de Gwadar. Venise est actuellement seulement un rappel de l’ancienne Route de la Soie, mais si son rôle passé devait être retrouvé – dans un environnement moderne – pour être le terminal de la Route en mer du Sud, cela nécessiterait certainement aujourd’hui de gros investissements pour nourrir un dense réseau d’échanges. La Chine aurait alors une route maritime dans le sud de l’Europe, reliée principalement par voie terrestre à son corridor nord.

L’autre raison – moins connue – qui pousse la République populaire de Chine à investir dans de telles routes maritimes concerne la doctrine navale adoptée par la marine chinoise. Les États-Unis conservent une capacité notable à projeter leur pouvoir sur les cinq continents grâce à la taille de leur Marine de Guerre, qui a connu une croissance régulière au cours du siècle dernier. Pékin s’est rendue compte que posséder, elle même, une telle projection de puissance soutiendrait la viabilité de ses routes maritimes, aussi bien en la protégeant contre les pirates qu’en évitant la possibilité d’un blocus naval en temps de guerre, quelque chose qui est toujours à l’esprit des stratèges chinois [qui doivent se souvenir de l’embargo mis en place par les États-Unis contre le Japon, qui a entraîné la guerre du Pacifique en 1941, NdT].

Un parallèle en termes de sécurité est facilement observable lors de l’analyse de la Route de la soie terrestre et la sécurité qui accompagne nécessairement un tel réseau d’infrastructures. En ce sens, l‘Organisation de coopération de Shanghai, et l’adhésion du Pakistan et de l’Inde à celle-ci, visent à créer les conditions d’un développement pacifique tout en évitant les tensions entre pays voisins et différents groupes ethniques. Pékin est bien conscient qu’il n’y a pas de prospérité sans sécurité, surtout dans le contexte du sous-développement d’un continent si diversifié au regard de sa géographie humaine.

En termes militaires et navals, le budget de Beijing a atteint des niveaux significatifs, passant d’environ 10 milliards de dollars en 1989 à environ 110 milliards en 2017. Avec de tels investissements, Pékin a pu lancer trois nouveaux modèles de sous-marins (type 93, 94 et 95) ainsi qu’un porte-avions remis à neuf (type 001) et la construction du premier porte-avions entièrement produit et équipé en Chine (type 001A). L’objectif principal de la Marine de l’Armée Populaire de Libération est d’investir stratégiquement dans des navires amphibies et des petits navires qui fournissent les moyens de projeter des forces pour pouvoir influencer la dynamique des conflits en mer de Chine méridionale, ceci dans le contexte du harcèlement américain pour dominer la  région. En ce sens, la stratégie consistant à priver l’Amérique d’une présence en mer de Chine méridionale s’accompagne également de la construction d’îles artificielles et du développement de nouveaux missiles anti-navires à capacités supersoniques.

La sécurité et l’investissement semblent être les moteurs du projet chinois de Routes de la soie, et la connectivité semble être la chaîne de transmission. Une attention maximale est également accordée à la création de ports maritimes pour la marine chinoise, comme on le voit avec la première base étrangère chinoise à Djibouti, un emplacement particulièrement stratégique proche du détroit de Bab-el-Mandeb [à l’entrée du canal de Suez, NdT].

Un aspect moins bien connu du projet chinois, et sur lequel nous avons encore peu de détails, est la route de l’Arctique. L’Arctique est formellement partagé entre les États-Unis, le Nord du Canada, la Finlande, le Groenland (Danemark), l’Islande, la Norvège, la Russie et la Suède et est administré par le Conseil de l’Arctique. Les pays non membres comprennent la France, l’Allemagne, l’Inde, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, la Pologne, Singapour, l’Espagne, le Royaume-Uni et la République populaire de Chine.

Récemment, la Russie et la Chine ont entamé des discussions fructueuses sur l’exploitation des routes de l’Arctique. La réunion de juillet 2017 entre Xi Jinping et Medvedev a confirmé que Moscou et Pékin avaient l’intention de développer conjointement la Route de la soie maritime chinoise dans l’Arctique afin de diversifier les routes commerciales et d’impliquer les États voisins dans les projets portuaires et la recherche scientifique. Pékin a l’intention de transporter ses marchandises à travers l’Arctique depuis l’Europe vers la Chine, réduisant ainsi les distances de 20% à 30%, économisant du temps, du carburant et des ressources humaines. Considérant que 90% des marchandises chinoises sont transportées par voie maritime, même une petite modification de ce ratio générerait des économies et des profits très importants. Face à une telle occasion irrésistible, la Chine ne perd pas de temps. Il y a quelques jours, le brise-glace Xuelong – la Fédération de Russie est le seul pays possédant deux brise-glaces nucléaires – a traversé le passage du Nord-Ouest dans l’Arctique, atteignant l’Amérique du Nord depuis l’Asie en un rien de temps. C’est la première fois qu’un navire chinois a emprunté cette route. Tout aussi important pour les affaires, l’entreprise COSCO, le géant chinois, a réalisé en 2013, le passage Nord-Est dans l’Arctique, en partant du port chinois de Dalian pour arriver à Rotterdam, réduisant la durée du trajet d’un tiers, passant de 45 jours à 30.

Il y a certaines considérations à faire, concernant la région arctique, d’un point de vue à la fois pratique et réaliste. Il y a actuellement trois routes possibles, à savoir par le nord-est, le nord-ouest et le « nord-nord » – traversant le pôle Nord. Le premier est celui par lequel la Russie et la Chine ont l’intention de raccourcir les délais de livraison, malgré les difficultés rencontrées par le manque actuel d’infrastructures et un environnement hostile, compliquant les choses et rendant ces efforts extrêmement coûteux. En ce sens, la coopération entre la Russie et la Chine est très rentable pour les deux pays, qui sont intéressés à proposer cette voie à d’autres pays, ce qui se traduira par une augmentation des volumes de transit. Actuellement, l’itinéraire peut être utilisé pendant environ quatre mois de l’année. La route du nord-ouest a un problème de glaces profondes qui empêchent les brise-glaces de dégager un passage pendant une durée suffisante pour permettre une route commerciale. Le passage « nord-nord », traversant directement le pôle Nord, est inaccessible jusqu’à ce que toute la glace soit fondue, ce que les scientifiques prévoient d’ici 2050, avec toutes les conséquences qui en découlent.

Les routes de l’Arctique représentent inévitablement le futur en termes d’opportunités et d’économies de coûts. En comparaison avec le canal de Suez, qui est la route actuelle par laquelle la Chine atteint l’Europe, avec un trajet de près de 12 000 miles nautiques, le passage par la voie arctique du Nord-Ouest est inférieur à 7 000 milles.

Pékin investit dans des infrastructures pour réduire le temps de transit et augmenter les profits. La route de l’Arctique a toutes les caractéristiques pour devenir un élément central de l’initiative des Routes de la soie. L’engagement de la Chine pour le développement de la route de l’Arctique est comparable à un autre projet titanesque, qui est également au cœur de la stratégie de la Route de la soie maritime, en cours au Nicaragua, à savoir la construction d’une alternative au canal de Panama. La viabilité de ces projets gigantesques reste une question de temps, reposant principalement sur l’acquisition de nouvelles technologies qui transforment l’impossible en possible, l’accessibilité des nouvelles technologies permettant de réduire les coûts de recherche et de développement.

Dans un avenir proche, les routes de transit à travers l’Arctique prendront une certaine importance dans la géopolitique mondiale de la Russie et de la Chine. Pékin et Moscou semblent avoir l’intention de développer cette route innovante avec tous les moyens à leur disposition, ajoutant à la Route de la soie maritime une route imprévue mais très bénéfique. La création d’un partenariat avec la Russie dans l’Arctique permettra à Pékin de prendre pied dans la région et de participer à l’exploitation des hydrocarbures et d’autres ressources naturelles. Combinée à la capacité croissante de la Fédération de Russie de pénétrer dans l’Arctique et donc de créer l’infrastructure nécessaire, la route chinoise de l’Arctique pourra, de plus en plus souvent, être proposée aux pays partenaires.

Federico Pieraccini 

 

  http://lesakerfrancophone.fr/la-route-de-la-soie-arctique-un-enorme-bond-en-avant-pour-la-chine-et-la-russie

 

Le chemin de fer de BTK est le couloir turc de la route de la soie vers l’Asie centrale

Le chemin de fer de BTK est le couloir turc de la route de la soie vers l’Asie centrale


Par Andrew Korybko – Le 6 novembre 2017 – Source Oriental Review

Baku-Tbilisi-Kars (BTK) Railway
Chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars (BTK)

Le président Erdogan a déclaré que le chemin de fer Bakou-Tbilissi-Kars est « un maillon important dans la nouvelle route de la soie, qui relie l’Asie, l’Afrique et l’Europe » lors de la cérémonie d’ouverture de ce couloir de connectivité transnational.

Les Premiers ministres de la Géorgie, du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, ainsi que les ministres du Tadjikistan et du Turkménistan ont également assisté à l’événement, démontrant ainsi son large intérêt géographique. Erdogan espère dans l’immédiat qu’il renforcera les relations globales entre la Turquie et ses compatriotes d’ethnie turque en Asie centrale, et que par la suite le chemin de fer BTK pourrait être utilisé par les Européens et les Nord-Africains pour se relier à cette région enclavée. En fin de compte, l’objectif est de transformer ce corridor sud-central en une nouvelle route de la soie bien placée rattachant les coins occidentaux et orientaux de l’Eurasie en reliant l’UE à la Chine. Et si, après un rapide coup d’œil à la carte physique, la route semble un peu tortueuse, la politique dit le contraire.


Les routes les plus directes reliant l’UE à la Chine sont le pont terrestre eurasien prévu à travers la Russie et la route maritime du Nord à travers l’océan Arctique, mais les deux sont comparativement sous-développés pour diverses raisons. En outre, alors qu’il est prévu de construire un chemin de fer à grande vitesse en Asie centrale reliant la Chine à l’Iran, et désormais à la Turquie et à l’UE, cette idée n’a pas encore été étudiée et pourrait en tout cas être mise en péril par le risque régulier d’activités terroristes kurdes dans les régions frontalières du Moyen-Orient partagées par ces deux grandes puissances. Un autre point important est que la nouvelle guerre froide provoquée par les États-Unis a créé des obstacles géopolitiques artificiels à l’intégration eurasienne alors que Washington cherche à “isoler” Moscou et Téhéran. Il est donc possible que les corridors chinois ne se matérialisent pas aussi rapidement que prévu.

Tous ces facteurs font étonnamment du BTK, la voie actuellement la plus efficace permettant à l’UE, la Turquie et l’Afrique du Nord d’accéder à l’Asie centrale et même à la Chine, une fois que la bonne infrastructure de connectivité sera construite dans la région. Pour l’avenir, même s’il est douteux que cette route devienne le principal couloir du commerce UE-Chine, elle renforcera probablement beaucoup l’influence de la Turquie dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, ce dont de nombreux stratèges turcs ont parlé et qu’ils espèrent depuis 1991 mais qui avait à peine fait quelques progrès depuis. Cela pourrait contribuer à diversifier les partenariats étrangers des gouvernements régionaux et, dans le vrai sens du mot, les rendre plus multipolaires.

En établissant une présence plus solide en Asie centrale, qui est historiquement dans la sphère d’influence de la Russie, la Turquie étendrait également l’interdépendance stratégique complexe qui s’est développée entre Moscou et Ankara depuis que leur rapprochement rapide a débuté l’été dernier. Cela resserrerait à son tour leur partenariat bilatéral et réduirait les chances que les États-Unis réussissent à les tourner les uns contre les autres en raison des dommages collatéraux accrus que cela entraînerait pour leurs intérêts, du fait de la situation géopolitique à long terme et des changements introduits par le chemin de fer BTK.

Andrew Korybko

http://lesakerfrancophone.fr/le-chemin-de-fer-de-btk-est-le-couloir-turque-de-la-route-de-la-soie-vers-lasie-centrale

 

Quelles sont les raisons des réticences chinoises aux sanctions économiques contre la Corée du Nord ?

Quelles sont les raisons des réticences chinoises aux sanctions économiques contre la Corée du Nord ?

Par Théo CLEMENT, le 15 novembre 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Junior Fellow (IAO/ENS Lyon), Doctorant (Université de Vienne)
theo.clement@sciencespo-lyon.fr

Vendredi 17 novembre 2017, le président chinois Xi Jinping envoie un « représentant spécial » en Corée du Nord pour évoquer le programme nucléaire nord-coréen, même si le sujet ne figure pas officiellement sur le descriptif de sa mission. Après le séjour du président des Etats-Unis Donald Trump en Chine, cette mission d’un diplomate chinois attire l’attention sur la nature des relations entre la Chine et la Corée du Nord. Cet article explique les raisons des réticences de Pékin aux sanctions économiques contre la Corée du Nord.

Des sanctions extrêmement sévères mais inefficaces

Souvent représentés dans les imaginaires collectifs tant occidentaux que chinois comme des alliés de long-terme traversant actuellement une « mauvaise passe », la Chine et la Corée du Nord constitueraient des partenaires « naturels », de par leur proximité géographique, idéologique, politique et historique. Sans être totalement erronée, cette représentation dominante des relations entre la Chine et la République Populaire et Démocratique de Corée (RPDC) cède néanmoins beaucoup aux discours politiques et à la propagande des deux pays qui cherchent à présenter sous un jour favorable des relations, certes anciennes et étroites, mais aussi frustrantes et souvent conflictuelles. La Corée du Nord n’a en effet eu de cesse, depuis la fin de la Guerre de Corée (1950-1953) de chercher à empêcher son immense voisin –et ancienne tutelle impériale- de s’immiscer dans ce qu’elle considère ses affaires internes. Si Pyongyang a toujours cherché à bénéficier des largesses et de la générosité – nécessairement intéressées – de Pékin qui a offert de larges quantités de nourriture, y compris au plus dur de la famine du Grand Bond en Avant. Elle a aussi cherché à maintenir la Chine à distance, tant du point de vue politique, en purgeant les éléments pro-chinois du Parti du Travail de Corée, que du point de vue économique, en cherchant activement à diversifier ses partenaires commerciaux. Dans l’optique marxisante des premières générations de dirigeants nord-coréens, l’indépendance économique (jarip) constitue en effet une condition nécessaire de l’indépendance politique (jaju), et cette première passe notamment par une plus large maitrise domestique des chaines des valeurs et une diversification du commerce extérieur.

Le moins que l’on puisse dire est que ces idéaux ont été difficiles à mettre en œuvre, d’abord au temps de la Guerre froide, mais aussi et surtout depuis l’écroulement du bloc soviétique, qui a provoqué la famine nord-coréenne des années 1990, la « Marche difficile ». Se retrouvant, malgré elle, dans un tête-à-tête avec une Chine de moins en moins intéressée par le troc avec la Corée du Nord, Pyongyang, toujours pragmatique, relance un programme de réforme gelé par la « Marche difficile » et met en œuvre une diplomatie économique active, visant à attirer les investissements chinois, sud-coréens et japonais dès 2002. Si cette politique s’est avérée être un succès pour l’économie de la Corée du Nord qui connait une véritable mutation en une quinzaine d’années, la relance du programme nucléaire et le premier test de 2006 poussent progressivement les différents partenaires économiques de la RPDC à limiter, puis à rompre, leurs échanges avec la Corée du Nord. En effet, la mise en œuvre progressive de sanctions économiques uni- ou multilatérales à l’encontre de Pyongyang et la fermeture de divers projets communs avec le Sud créent les conditions d’un tête-à-tête quasiment exclusif avec Pékin. A l’heure actuelle, Pékin constitue de très loin le premier partenaire commercial de la Corée du Nord, puisqu’environ 85% du volume total des échanges nord-coréens se font avec la Chine. Par ailleurs, les réformes du 1er juillet 2002 et la diplomatie économique active de l’ère Kim Jong-il-Hu Jintao ont favorisé l’émergence de vagues d’investissement chinoises, notamment dans les secteurs miniers et manufacturiers. Ce qui a permis à la Corée du Nord de décupler ses exportations de minerais et d’anthracite dont elle regorge. Limitées à 50 millions de dollars en 2002, les exportations de ressources extractives nord-coréennes en direction de la Chine bondissent jusqu’à 1,8 milliard de dollars en 2013 [1]. Du fait de l’accélération des programmes balistiques et nucléaires à la suite de l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un en 2011, c’est justement cette rente financière que le Conseil de Sécurité des Nations Unies (CNSU) cherche à limiter afin de contraindre Pyongyang à remiser ses programmes controversés.

Longtemps limitées à des mesures ciblées visant les produits « de luxe » (dont la définition exacte revenait aux États-membres) ou à « double usage », civil et militaire, les sanctions multilatérales du CSNU visant la RPDC ont changé de nature à la suite du test nucléaire de janvier 2016. La résolution 2270 prévoyait, en effet, un plafond sur les exportations de certaines ressources extractives nord-coréennes, dont le charbon. Ces limites ont été progressivement renforcées au fur et à mesure des progrès affichés par Pyongyang dans le cadre de ses programmes controversés, et ce tant et si bien qu’à l’heure actuelle, presque toutes les principales exportations nord-coréennes (minerais, charbon, jusqu’au textile et fruits de mer) sont plafonnées ou interdites. Si l’on se base sur les données statistiques de 2015 et que l’on déduit les exportations aujourd’hui bannies par les diverses résolutions onusiennes, les exportations nord-coréennes seraient amputées de près de 60% de leur volume total, sans même prendre en compte les mesures unilatérales. Cette sévérité affichée contraste d’autant plus avec l’inefficacité de ces mesures, non seulement parce que Pyongyang progresse à grandes enjambées dans son développement balistique et nucléaire mais aussi parce que la RPDC affiche une santé économique tout à fait insolente : selon la Bank of Korea, de Séoul, le PIB nord-coréen a connu une croissance de 3,9% en 2016 [2], venant ainsi confirmer les commentaires enthousiastes des observateurs présents ponctuellement sur le terrain dont l’auteur. Si la situation économique reste dans l’ensemble très fragile et structurellement instable, l’indubitable développement économique nord-coréen des quinze dernières années est bien entendu lié à la rente issue du commerce avec la Chine. Pékin est régulièrement pointé du doigt pour sa mise en œuvre grossièrement laxiste des sanctions économiques et, plus généralement, pour faire passer ses intérêts stratégiques avant le respect du droit international et des sanctions onusiennes : selon une vision largement partagée, Pékin non seulement « diluerait » les brouillons de résolutions américaines soumises au CSNU, mais de plus viderait de leur contenu les sanctions économiques onusiennes en fermant l’œil sur une large partie des échanges sino-nord-coréens. En effet, toujours selon cette vision « dominante » mais réductrice, la Chine cherche avant tout à limiter la pression sur son turbulent voisin afin de conserver « l’État tampon » nord-coréen et maintenir la Corée du Sud et son « trop bon ami » américain à bonne distance.

Cette vision, largement répandue et certainement assez vraie, ne renvoie qu’à une infime partie des très complexes relations sino-nord-coréennes et surtout des antagonismes Chine-RPDC. S’il est vrai que la Chine a un intérêt à « maintenir » la Corée du Nord en l’état, cette vision est remise en cause par plusieurs auteurs chinois, y compris des analystes militaires. Par ailleurs, l’idée d’un « soutien économique » chinois à la Corée du Nord relève du mythe. Non seulement les investissements chinois en RPDC sont extrêmement limités, mais les stratégies d’engagement économique de la Chine prennent fondamentalement à contre-pied les principes d’indépendance nord-coréens et sont vécus comme une forme d’impérialisme de la part des Nord-coréens [3]. Si la Chine se montre si réticente à appliquer les sanctions économiques, c’est aussi, et surtout, parce que les entreprises chinoises voient dans la Corée du Nord un marché captif très rentable.

Le « phénomène Dongbei » et le tentant marché nord-coréen

La Chine et la RPDC partagent une frontière de plus de 1400 kilomètres, largement délimitée par deux fleuves : le Yalu (Amnok pour les Coréens) à l’ouest et le Tumen à l’est. Côté chinois, deux provinces sont frontalières de la Corée du Nord : le Liaoning et le Jilin, qui, si on leur ajoute la province plus septentrionale du Heilongjiang, sont appelées « Dongbei » (nord-est) en Chine. Cette appellation collective tient de leur proximité géographique ainsi que d’autres traits communs, ethno-linguistiques mais aussi économiques. En effet, ces provinces constituent les locomotives historiques de l’économie chinoise avant la Révolution de 1949 puis sous Mao. Elles sont largement dominées par l’industrie lourde, l’agriculture et les grandes entreprises d’État chinoises, les fameuses « entreprises zombies ». Souvent largement déficitaires, elles ont une importance sans pareille en Chine. Ceci étant, le nord-est chinois a connu coup sur coup le schisme sino-soviétique, la réforme économique chinoise (qui favorise les provinces méridionales car plus proches des routes commerciales) et fait aujourd’hui figure de lanterne rouge de l’économie chinoise que le gouvernement central peine à développer. Selon les statistiques du Fonds monétaire international (FMI) [4], le Liaoning était, en 2014, la huitième province chinoise en terme de PIB/hab. . En 2016, la province tombe à la 14ème place, voyant même sa croissance économique passer en dessous du zéro, phénomène inédit en Chine depuis la réforme économique de 1978. Le Dongbei souffre de sa géographie semi-enclavée, véritable bride pour une économie tournée vers l’export comme celle de la Chine. La poursuite des réformes économiques, voulue par Xi Jinping, passe par une restructuration vraisemblablement douloureuse des mastodontes étatiques du Dongbei qui offrent des mécanismes de protection sociale devenues extrêmement rares en Chine : le fameux « bol de riz en fer » ou sécurité de l’emploi. Ces filets sociaux contrastent très fortement avec la situation du secteur privé, où les salaires, extrêmement bas (le salaire minimum d’une ville moyenne du Jilin tourne autour des 170 euros par mois) sont vus comme peu attractifs pour les populations. Ainsi, la réforme économique risque d’être potentiellement explosive politiquement dans la mesure ou les provinces du nord-est connaissent une agitation sociale déjà très marquée. Pékin peut ainsi difficilement se permettre de s’engager sur la voie de la réforme sans s’assurer que le secteur privé soit assez sain pour absorber les massifs transferts de main d’œuvre excédentaire.

Dans ce contexte, la proximité immédiate d’un marché rendu captif par les sanctions économiques et où l’on manque de presque tout constitue bien évidemment une opportunité tentante. Tous les plans mis en œuvre par Pékin pour désenclaver les économies du Nord-est avaient un point commun. Ils visaient à parfaire l’intégration économique au besoin en développant les infrastructures transfrontalières, préfigurant les fameuses « nouvelles routes de la soie » entre le Dongbei et les pays environnants, dont la Corée du Nord. Celle-ci se trouve au début des années 2000 en grand besoin de capitaux, de technologie et d’infrastructures. Un an après les réformes économiques nord-coréennes de 2002, le plan Zhenxing Dongbei (« revitalisons le Nord-est ») puis le plan Changjitu de 2009 visaient à développer des corridors de développement reliant le cœur du Dongbei avec les villes frontalières et certains ports nord-coréens, dont celui de la Zone économique spéciale (ZES) de Rajin-Sonbong. Cette ZES qui abrite le port préservé du gel le plus septentrional de l’Asie continentale, n’est située qu’à une quinzaine de kilomètres des villes chinoises les plus proches, qui « voient les mouettes mais pas la mer », selon le proverbe local. Véritable fenêtre de désenclavement pour les entreprises du Dongbei, le port de Rajin fait par ailleurs l’objet d’une exception explicite dans toutes les résolutions onusiennes récentes, autorisant notamment certains produits sanctionnés à « traverser » la ZES s’ils ne sont pas originaires de RPDC.

Quelles sont les raisons des réticences chinoises aux sanctions économiques contre la Corée du Nord ?
Corée du Nord. Le port de Rajin-Sonbong
Crédit photographique : Théo Clément, 2014

Les efforts des provinces du Dongbei pour mieux « ouvrir » la Corée du Nord, soutenus par Pékin, disposaient d’un important relais de l’autre côté de la frontière, à savoir Jang Song-taek, personnalité-clé des relations économiques sino-nord-coréennes et beau-frère de Kim Jong-il (et donc oncle de Kim Jong-un). Jang avait notamment mis en place avec le ministre du Commerce chinois de l’époque, Chen Deming, des projets de Zones Économiques Spéciales à proximité immédiate de la ville de Dandong, qui voit passer près de 65% du commerce transfrontalier. C’est aussi probablement lui qui a supervisé la refonte des lois spéciales de certaines ZES visant à faciliter les investissements chinois, dont celle de Rajin-Sonbong en 2011. Sous pression chinoise, jusqu’à la purge médiatisée de Jang Song-taek par Pyongyang en 2013, les corpus législatifs nord-coréens relatifs à la coopération économique ont en effet été profondément remaniés pour faciliter l’intégration économique avec la Chine. Si cette intégration peut, en effet, servir les intérêts géostratégiques de Pékin, et a été largement dynamisée par le pouvoir central, elle reste avant tout le fait d’acteurs privés. Contrairement à une idée largement répandue, les entreprises d’État chinoises n’investissent pas ou peu en Corée du Nord et le commerce transfrontalier reste avant tout le fait de petites sociétés d’import-export privées. Il en existe pas moins de 600 rien qu’à Dandong. Selon le mot d’ordre des années 2000, les « années Jang », la coopération économique bilatérale devait fonctionner sur le modèle suivant : « facilitée par les gouvernements, gérée par les entreprises, opérée selon le marché et mutuellement bénéfique ». Si la purge de Jang a mis un brutal coup d’arrêt à cette convergence affichée, de fait, la politique de rapprochement économique a porté ses fruits. Selon plusieurs études, confirmées par les entretiens de l’auteur à la frontière, si le commerce avec la RPDC est rendu difficile par un environnement d’affaires très largement dominé par des considérations politiques, il n’en demeure pas moins rentable pour près de 90% des entreprises interrogées. Certaines villes frontalières comme Dandong (Liaoning), Ji’An ou Hunchun (Jilin), ont même en grande partie basé leurs perspectives de développement économique sur une meilleure intégration économique avec la Corée du Nord, comme en témoignent l’ouverture de ZES côté chinois visant à remodeler une division transfrontalière du travail (Hunchun Border Economic Zone) [5], ou à faciliter les échanges (Guomenwan Trade Zone à Dandong).

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Corée du Nord. La « Guomenwan Trade Zone » de Dandong
Crédit photographique, Théo Clément, 2015.

Ces efforts placent parfois les pouvoirs publics locaux, et surtout les hommes d’affaires, en porte-à-faux avec le message que Pékin veut envoyer à travers le Conseil de Sécurité de l’ONU. Si personne ne croit le pouvoir central chinois quand il explique appliquer à la lettre les sanctions économiques à l’égard de la Corée du Nord, Pékin ne peut cependant pas se permettre d’être trop ostensiblement laxiste. Tout d’abord, la Chine doit maintenir une relative crédibilité vis-à-vis de la communauté internationale et agir en fonction de ses déclarations. Ensuite, Pékin est aussi véritablement agacée par le comportement nord-coréen, qui place la Chine dans une position diplomatique précaire et fragilise l’image de grande puissance influente et responsable qu’elle cherche à se donner. Appliquer un savant dosage de pression économique est nécessaire pour la Chine, tant pour faire passer un message à la RPDC que pour éviter de voir ses entreprises – ou ses banques – victimes de sanctions dites « secondaires » prises unilatéralement par les États-Unis et qui visent les entreprises chinoises liées à la Corée du Nord. Ainsi, les périodes suivant immédiatement l’adoption de résolutions onusiennes sont souvent des moments de fermeté affichée à la frontière, mais qui laisse progressivement place à plus de souplesse quand les observateurs regardent ailleurs. Cette mise en œuvre contrastée et flexible des sanctions s’explique par le fait que les dirigeants chinois savent que les mesures d’étranglement économique sont extrêmement mal vécues par Pyongyang qui y voit une atteinte à sa souveraineté et son indépendance, et assez contre-productives car elles viennent « justifier » le besoin de sanctuarisation nord-coréen. Mais le laxisme chinois est aussi plus directement intéressé : appliquer les sanctions à la lettre reviendrait presque à fermer hermétiquement la frontière et à enclaver encore plus un Dongbei déjà à la traine.

Des sanctions difficiles à mettre en œuvre

Dans sa quête de stabilité à sa périphérie, la Chine apparait comme une puissance conservatrice, cherchant à « doser » la pression mise sur Pyongyang tout en esquivant les reproches américains sur son prétendu soutien à la RPDC. Cette ambiguïté fondamentale de la politique nord-coréenne de la Chine, complexe tissage résultant de diverses pressions contradictoires, a l’immense désavantage de frustrer tant Washington que Pyongyang. Le premier reproche, en effet, à la Chine de jouer un double jeu et de soutenir la Corée du Nord. Le second voit dans la sévérité chinoise une trahison et une soumission à « l’impérialisme américain », renforçant encore plus l’idée que Pyongyang ne peut décidemment compter que sur elle-même et que l’intégration économique avec la Chine constitue une source d’insécurité. Comme en témoigne la purge de Jang Song-taek, exécuté notamment pour avoir « vendu au hasard les précieuses ressources naturelles souterraines » [6] de la Corée du Nord. Pyongyang n’était déjà pas très à l’aise avec l’approche chinoise très sino-centrée de la coopération économique bilatérale, essentiellement basée sur des investissements limités aux secteurs à très faible valeur ajoutée offrant peu de perspectives de développement endogène. Le fait que Pékin cherche à utiliser – même de manière relative – les leviers économiques forgés à la suite des réformes de 2002 pour faire avancer ses objectifs diplomatiques et politiques ne peut être vécu que comme une humiliation par Pyongyang, surtout si Pékin cherche à faire cohabiter sanctions et intégration économique. Si les relations politiques sino-nord-coréennes n’ont jamais été stables, le fait que Pékin et Pyongyang se critiquent de plus en plus durement et ouvertement via les organes de presse officiels interposés constitue un développement inédit et témoigne notamment de l’agacement et de la détermination nord-coréenne qui attaque et humilie la main qui la nourrit. Kim Jong-un, lors de son rapport pour le 7ème Congrès du Parti du Travail de Corée en 2016, n’a par ailleurs pas manqué de mentionner les « vents pourris qui soufflent dans notre voisinage [7] », paraphrase très claire pour désigner la Chine. Il encourage régulièrement les « forces vives » du secteur de l’économie à limiter « la tendance à l’import » ou de régler le « caractère unilatéral du commerce » [8], soit, dit plus franchement, à sortir de la dépendance chinoise. Nonobstant le fait que les sanctions pourraient avoir un effet potentiellement dramatique sur l’économie nord-coréenne et ses populations sans nécessairement entamer la détermination du régime, qui n’a pas vacillé pendant la famine des années 1990, leur mise en œuvre, même laxiste et contrastée, dégrade fortement les relations déjà méfiantes entre la Chine et la Corée du Nord. Cet état de fait alimente les réticences chinoises sur la mise en œuvre des sanctions, qui, en isolant encore plus la Corée du Nord, en viennent une fois de plus à « justifier » le radicalisme nord-coréen et l’idée que Pyongyang est encerclé de « forces hostiles ».

Autre facteur rendant difficile la mise en œuvre des sanctions par la Chine, la corruption endémique qui sévit dans le nord-est de la Chine. Si la corruption est un phénomène largement répandu en Chine et une priorité affichée de l’actuelle administration chinoise, la domination étatique du tissu économique et le déclassement dont font l’objet les provinces du nord-est a créé un terreau particulièrement fertile pour l’établissement de réseaux commerciaux transfrontaliers « gris » ou franchement illégaux. La mise en œuvre progressive des sanctions économiques (les premières mesures unilatérales, américaines, datent de 1950) a constitué une bonne école d’apprentissage pour les Nord-coréens, qui sont devenus maitres dans l’adaptation de complexes systèmes d’entreprises prête-noms permettant de commercer avec divers acteurs sans même que ces derniers sachent nécessairement à qui les marchandises ou l’argent sont destinés. Un récent et très commenté rapport du Center for Advanced Defense Studies a pu identifier une partie – certainement infime – de ces réseaux, chiffrant à plus de 5 200 le nombre d’entreprises chinoises servant de go-between entre la Corée du Nord et ses clients potentiels. Rare cas publiquement connu et particulièrement révélateur, le groupe chinois Hongxiang, dont certaines branches (notamment ses entreprises de transport maritimes et terrestres transfrontaliers) avaient pignon sur rue à Dandong, a vu son activité de fournisseur de produits sanctionnés à usage militaire publiquement exposée. Or la présidente et fondatrice du groupe Hongxiang, Ma Xiaohong, est aussi connue pour sa carrière de députée au sein du Congrès du Peuple de la province du Liaoning, organe ayant fait les gros titres de la presse chinoise en 2017 quand la commission pour la discipline du PCC a, après enquête, accusé pas moins de 523 députés d’avoir pratiqué diverses formes de fraudes électorales [9]. Cette corruption endémique, couplée à la proximité des entreprises et des officiels des deux côtés de la frontière ainsi qu’à la perspective de juteux profits rendus indétectables par des techniques de contournement des sanctions rend extrêmement difficile par Pékin le contrôle des flux financiers et commerciaux « gris ».

Cette corruption institutionnelle de haut niveau se décline par ailleurs à plusieurs échelons administratifs, rendant la frontière particulièrement poreuse à toutes sortes de trafics plus ou moins criminels, allant du simple recel au trafic de drogue ou de femmes. Les deux provinces nord-coréennes qui constituent la partie centrale de la frontière, le Jagang et le Ryanggyang, sont considérées comme les provinces les plus défavorisées de RPDC du fait de leur éloignement des grands centres de productions agricoles et industriels ainsi que par leur relief très montagneux. Ainsi, les populations des régions frontalières, pérennisant des reflexes « d’entreprenariat de survie » acquis durant la famine des années 1990, sont tentées de traverser les fleuves frontaliers, gelés 5 mois par an, ou d’emprunter la douzaine de ponts qui enjambent Yalu et Tumen pour aller commercer avec l’autre rive.

Enfin, force est de constater que si les sanctions économiques onusiennes à l’égard de la Corée du Nord ont nécessairement un effet dissuasif, le phénomène inverse est aussi constatable à la frontière. Selon une logique économique élémentaire, dans le contexte d’un marché captif privé d’alternative pour ses exportations, les sanctions ont en effet un caractère incitatif, car elles fournissent aux acheteurs chinois un argument de poids pour faire baisser les prix des productions nord-coréennes [10]. Ce phénomène est problématique à bien des égards. La RPDC ne publiant plus de statistiques fiables sur une base régulière depuis les années 1960, les analystes dépendent essentiellement de « données miroir » fournies par la Chine, considérées par les officiels chinois de très haut niveau comme assez fantasques [11]. Or, si les sanctions incitent une partie plus importante du commerce bilatéral à se faire sous les radars, ces statistiques laissent la communauté internationale complètement aveugle quant aux flux transfrontaliers et à l’application des sanctions. En 2014, les exportations de produits pétroliers chinois en Corée du Nord s’étaient effondrées de 740 à 190 millions de dollars, sans que l’économie nord-coréenne n’en soit affectée, mettant en lumière un risque très probable de manipulation des statistiques. Ainsi, si les statistiques officielles chinoises indiquent qu’entre février et août 2017, la Chine n’a pas importé de charbon nord-coréen, il est fort probable que la réalité soit tout autre car les sanctions favorisent l’apparition d’un marché noir, par définition absent des statistiques, à des prix inférieurs à ceux du marché légal.

Une politique de sanctions vouée à l’échec ?

Un nombre croissant de chercheurs voient, dans le sillage de John Delury de l’Université Yonsei de Séoul, dans les sanctions des mesures « inutiles, contre-productives et dangereuses » [12] dans la mesure où, en augmentant la pression sur Pyongyang, elles « justifient » ses craintes pour sa souveraineté et, partant, son besoin de sanctuarisation. Du côté chinois, la réalité de la mise en œuvre des sanctions est, de plus, autrement plus complexe que la seule question de la volonté du pouvoir de se plier à ses obligations internationales. Intérêts économiques et géoéconomiques, besoin d’amortir l’impact social potentiellement dévastateur de la réforme chinoise, corruption endémique, stabilisation de son immédiate périphérie… les raisons des réticences chinoises sont multiples et si Pékin pouvait faire beaucoup plus dans l’application des sanctions, rien ne garantit que cela bloque les échanges transfrontaliers, pas plus que cela ne garanti une très improbable volte-face de Pyongyang sur la question nucléaire.
Si les sanctions ont peu de chance d’avoir un quelconque effet et que les options militaires, malgré les rodomontades de Donald Trump et de Kim Jong-un, sont nécessairement hors-jeu car potentiellement cauchemardesques à l’échelle régionale ou mondiale, il ne reste guère que la négociation pour trouver une issue à la crise. Même dans ce dernier cas de figure, la marge de manœuvre de la communauté internationale est limitée. En effet, non seulement il s’agirait de négociations sous pression et donc en position de faiblesse, mais en plus il n’est clairement pas dans l’intérêt de Pyongyang de remiser son arsenal nucléaire dans les conditions actuelles. Faire un « package deal » visant à dénucléariser la RPDC nécessiterait des contreparties tellement gigantesques (retrait des troupes américaines de Corée du Sud, traité de paix, aide économique, etc.) qu’elles rendent ce type d’accord hautement improbable. Si les négociations sont cependant nécessaires, à court-terme, c’est avant tout pour diminuer les tensions et préparer les conditions d’un accord viable d’ici quelques années.

Copyright Novembre 2017-Clément/Diploweb.com


Bonus vidéo. La Corée du Nord et l’arme nucléaire, par B. Hautecouverture (FRS), septembre 2017

. Quelles sont les idées fausses à propos de la Corée du Nord ?
. Quels sont les faits importants à connaître pour comprendre la Corée du Nord et l’arme nucléaire ?
. Quels sont les points importants à suivre dans les prochains mois ?


L’intrigue au cœur du triangle Pékin–Riyad–Washington

L’intrigue au cœur du triangle Pékin–Riyad–Washington


Par Valentin Katasonov – Le 2 novembre 2017 – Source Strategic Culture

La compagnie saoudienne Saudi Aramco (Saudi Arabian Oil Company) est la plus grande entreprise pétrolière au monde. Elle possède plus de 100 gisements de pétrole et de gaz en Arabie saoudite avec des réserves d’au moins 264 milliards de barils de pétrole, ce qui représente environ le quart des réserves mondiales connues pour cette matière première. Les chiffres de production de l’entreprise ne donnent pas une image complète, car les données n’existent que depuis quelques années. Mais à titre d’exemple, en 2013, Saudi Aramco a produit 3,4 milliards de barils de pétrole brut. Les analystes calculent que chaque année l’entreprise saoudienne extrait environ deux fois plus de pétrole et de gaz, en termes de barils équivalent pétrole, que la plus grande société américaine ExxonMobil.

Fait intéressant, Saudi Aramco n’apparaît jamais dans les classements des plus grands producteurs de pétrole au monde, car elle ne publie pas d’information financière telle que ses bénéfices, ses ventes, ses actifs ou sa capitalisation boursière. Par conséquent, les sociétés américaines ExxonMobil et Chevron, Sinopec et PetroChina en Chine, la société anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell, la BP anglaise et Total, une compagnie française, sont en tête du classement. Mais tout le monde sait parfaitement que ces leaders de l’industrie pétrolière mondiale ne sont que des nains comparés à Saudi Aramco.

La direction de Saudi Aramco a lancé une véritable bombe au début de l’année 2016 en annonçant son intention de privatiser une partie de la société par le biais d’une introduction en bourse. La proposition était de vendre l’équivalent de 5% des parts de Saudi Aramco. Mais une estimation du prix potentiel du marché de l’entreprise est nécessaire pour comprendre quelle valeur cela atteindrait en termes absolus. Presque le lendemain de l’annonce de la vente potentielle d’une partie de la société (en janvier 2016), les médias mondiaux ont publié l’évaluation stupéfiante d’un analyste pétrolier indépendant, Mohammad Al Sabban, ancien conseiller au ministère du Pétrole saoudien.

Il a estimé la valeur de l’entreprise à 10 000 000 000 000 $ (10 000 milliards de dollars). À titre de comparaison, en 2016 la plus grande compagnie pétrolière américaine, ExxonMobil, dépassait à peine 350 milliards de dollars en capital social. Et oui, il est vrai que plus tard, une partie de l’exagération dans les évaluations s’est évaporée et des chiffres plus rationnels ont été cités, le plus souvent deux mille milliards de dollars. Cela signifie que l’Arabie Saoudite serait en mesure d’encaisser environ 100 milliards de dollars grâce à la vente de 5% de la société. Le plus grand atout de l’entreprise n’est même pas le niveau record actuel de production de pétrole, mais plutôt les réserves d’hydrocarbures à la disposition de Saudi Aramco. Et c’est un chiffre qu’aucune des entreprises nommées dans les classements de l’industrie pétrolière mondiale ne peut même commencer à approcher.

Actuellement, Riyad ajuste et vérifie les données concernant les réserves d’hydrocarbures dans les champs détenus par Saudi Aramco. Les rapports financiers sont minutieusement rédigés dans les formats requis pour une offre publique d’actions. L’entreprise est en cours de restructuration pour optimiser son organisation et sa gestion. Enfin, une étape cruciale a été franchie pour réduire les impôts sur les bénéfices de la société. Le taux d’imposition traditionnel était de 90%, mais cette année, il a été fixé à 50%, ce qui correspond à peu près au niveau auquel les principales compagnies pétrolières occidentales sont imposées. Abaisser le taux d’imposition augmente les dividendes et rend l’entreprise plus attrayante pour l’investissement.

Mais à partir de début 2017, les estimations de la valeur de Saudi Aramco sur le marché ont soudainement commencé à diminuer. Des évaluations ont commencé à faire surface, affirmant que le capital social de l’entreprise ne valait que 1500 milliards de dollars, puis mille milliards de dollars. La société de conseil Wood Mackenzie a estimé la valeur de Saudi Aramco à 400 milliards de dollars, ce qui la rapproche de la société américaine ExxonMobil. Et soudainement, les consultants occidentaux ont commencé à parler de la nécessité de « réduire » la valeur de la société saoudienne puisqu’elle appartient à l’État et que, sur les marchés des valeurs mobilières, toutes les émissions gouvernementales sont vendues « à prix réduit ». Saudi Aramco paie actuellement 50% de ses bénéfices en impôts, mais comme le gouvernement possède la compagnie celui ci pourrait de toute façon rétablir le taux d’imposition de 90%, demain, d’un simple coup de plume. Il y a aussi la crainte que les prix du pétrole puissent rester bas pendant les prochaines années, et Saudi Aramco pourrait ne pas être capable de générer de gros profits. Mais rien de tout cela ne peut expliquer vraiment pourquoi les évaluations de la société saoudienne ont chuté si précipitamment dans l’année écoulée.

Les analystes attribuent cela à la pression exercée par Washington sur Riyad, pour des raisons qui ont autant à voir avec le marché des devises qu’avec le marché pétrolier. Et la pression venant de Washington est, à son tour, une réponse à la pression exercée également sur Riyad par la Chine, qui veut acheter du pétrole de Saudi Aramco en renminbi plutôt qu’en dollars. La Chine est actuellement le plus grand importateur de pétrole au monde, ce qui a fait perdre aux États-Unis leur ancienne position de premier rang. La Chine est également le plus gros client de l’industrie pétrolière saoudienne, et Pékin ne veut pas payer de supplément pour cet or noir en utilisant la monnaie américaine. Un certain nombre d’exportateurs de pétrole qui vendent à la Chine ont déjà partiellement ou entièrement fait la transition vers le règlement de leurs comptes en renminbi. En tête de liste figurent le Nigeria et l’Iran. La Russie a également récemment commencé à vendre du pétrole à la Chine en renminbi (bien que seulement un petit pourcentage pour le moment).

Cependant, l’Arabie saoudite est fortement dépendante des États-Unis et a, jusqu’à présent, refusé de régler ses comptes en renminbi. Et cette rebuffade coûte cher au pays : Pékin trouve progressivement d’autres fournisseurs pour prendre la place de Riyad. Les Saoudiens étaient le plus grand fournisseur étranger de pétrole de la Chine, mais récemment, la Russie les a évincés pour ce premier rang. Si cela continue, Saudi Aramco pourrait perdre complètement son marché chinois.

Riyad se trouve maintenant pris entre le marteau et l’enclume. Il est difficile d’imaginer comment l’autre côté de l’Atlantique pourrait frapper l’Arabie saoudite si elle venait à vendre ne serait ce qu’un baril de pétrole en monnaie chinoise. Après tout, ce serait un défi direct contre le pétrodollar, qui est né là-bas en Arabie saoudite dans les années 1970, enfanté par les négociations entre Henry Kissinger et le roi Faysal.

Washington a sévèrement averti Riyad de s’abstenir de toute tentative inconsidérée de remplacer le dollar par le renminbi dans ses transactions avec la Chine, de peur que d’autres acteurs du marché pétrolier ne suivent le mouvement (le pétrole pourrait ensuite être échangé contre des roubles, roupies, rials, etc.). Et demain, cette épidémie de transition vers les monnaies nationales pourrait infecter d’autres marchés de matières premières. Incidemment, cette année, Pékin commencera à négocier des contrats à terme sur le renminbi dans ses bourses de matières premières et affirme que ce n’est que la première étape.

Des voix suggérant de bloquer l’inscription des actions de Saudi Aramco à la bourse de New York ont déjà été entendues au sein de l’entourage du président américain. Des signes ont émergé d’une campagne organisée pour vendre à découvert la compagnie pétrolière saoudienne. À la lumière de ce développement, Riyad a annoncé qu’elle remettrait sa cotation à plus tard. Mais son problème ne va pas disparaître, l’Arabie saoudite devra encore faire un choix entre le dollar et le renminbi.

Bien que Pékin intensifie sa pression sur Riyad, elle propose aussi de racheter directement 5% de Saudi Aramco, permettant ainsi aux Saoudiens de renoncer à l’habituel rituel de vendre des actions sur les marchés boursiers occidentaux. Et la Chine est prête à débourser un prix « juste » (environ 100 milliards de dollars). Le gouvernement chinois a déjà annoncé la formation d’un consortium de sociétés d’énergie et de financement, avec la participation du fonds souverain chinois, afin d’acheter un « morceau » de la société saoudienne. Les médias chinois rapportent que ce consortium est prêt à devenir l’un des principaux investisseurs de Saudi Aramco.

Ce mouvement gagnant de Pékin dans son jeu d’échecs contre Washington a neutralisé la menace américaine de perturber la vente de Saudi Aramco, tout en poussant Riyad à prendre une décision pour le passage des ventes de pétrole saoudien en renminbi.

Et ainsi l’intrigue s’épaissit dans le triangle Pékin-Riyad-Washington

Valentin Katasonov

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

http://lesakerfrancophone.fr/lintrigue-au-coeur-du-triangle-pekin-riyad-washington

 

La fin du jeu économique se poursuit

La fin du jeu économique se poursuit


Par Brandon Smith – Le 3 novembre 2017 – Source alt-market.com

En novembre 2014, j’ai publié un article intitulé « Explications sur la fin du jeu économique ». J’y exposais ce que je croyais être le processus par lequel les globalistes réaliseraient ce qu’ils appellent le « nouvel ordre mondial » ou ce qu’ils appellent parfois la « réinitialisation économique mondiale ». Comme je l’ai montré dans le détail par le passé, le programme globaliste comprend la fin du jeu financier ; un prix ou un trophée qu’ils espèrent obtenir. Ce prix est une structure économique mondiale complètement centralisée, organisée dans une seule banque centrale pour le monde entier, la suppression du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale, l’institution du système de panier des DTS qui servira de pont pour une monnaie unique supplantant toutes les autres et, en fin de compte, la gouvernance mondiale de ce système par une poignée d’élites.


Le calendrier de ce processus n’est pas clair, mais il y a des indications indiquant le « début de la fin ». Comme l’a noté The Economist, magazine globaliste, dans un article intitulé « Soyez prêt pour le  Phoenix », l’année 2018 semble être le point de départ de la grande réinitialisation. Ce calendrier est soutenu par les nombreuses mesures déjà prises pour saper la domination du dollar dans le commerce international ainsi que pour imposer le panier de DTS du Fonds monétaire international. Il est clair que les globalistes ont des échéances qu’ils ont l’intention de respecter.

Cela dit, il y a eu de nouveaux développements depuis que j’ai écrit mon analyse initiale sur cette stratégie de fin de partie qui mérite une attention sérieuse. La fin du jeu se poursuit, plus vite que jamais, et voici quelques-uns des indicateurs montrant que les « prédictions » des globalistes de The Economist en 1988 ressemblaient plus à des prophéties auto-réalisatrices et que 2018 reste un point de départ principal pour une ré-ingénierie de notre environnement économique.

Utiliser l’Est pour démanteler le pétrodollar

Comme je l’ai mentionné dans l’article de la semaine dernière, « Mensonges et distractions autour du pétrodollar », il y a eu un grand silence et souvent de la désinformation dans les médias sur le pivot international ouvert et évident pour s’éloigner du dollar comme mécanisme d’achat de facto pour le pétrole. Cette tendance ne devrait que s’accélérer dans deux mois, alors que la Chine commencera à honorer les contrats pétroliers en yuan au lieu du dollar.

Le problème est que même dans les médias alternatifs, il existe un mythe continu selon lequel les pays de l’Est cherchent à « se dégager » de l’ordre international. Je vois souvent l’argument présenté que la perte du pétrodollar ne peut être qu’une bonne chose pour le monde. Je ne suis pas ici pour dire si la fin du pétrole en dollars est une bonne ou une mauvaise chose. Je suis ici, cependant, pour souligner qu’il n’y a absolument aucune indication que les grandes puissances orientales comme la Russie et la Chine agissent pour saper le système globaliste existant.

Au contraire, la Chine et la Russie restent, comme toujours, étroitement associées au FMI et à la Banque des règlements internationaux, et leurs liens avec les monolithes bancaires internationaux comme Goldman Sachs et JP Morgan sont établis depuis longtemps.

Les responsables politiques et économiques des pays de l’Est ont toujours réclamé un nouveau système de réserve supplantant le dollar, c’est vrai. Mais ce que tant d’analystes semblent ignorer, c’est qu’ils appellent AUSSI à ce que ce nouveau système soit dominé par le FMI.

L’illusion que le monde financier opère est que le FMI est « contrôlé » par les États-Unis. Ce n’est pas le cas. Il est contrôlé par des banquiers internationaux, qui n’ont pas de loyauté envers un pays spécifique. Une fois que l’on comprend ce fait, le sabotage systématique des États-Unis prend tout son sens, ainsi que la collusion entre la Chine, la Russie et le FMI. L’Amérique est un appendice sacrificiel de l’édifice globaliste et elle est détruite pièce par pièce pour nourrir la création de quelque chose de nouveau et peut-être même de plus sinistre.

Comme l’avait proclamé George Soros en 2009, le « nouvel ordre mondial » s’appuierait en partie sur la Chine comme moteur économique de remplacement de la machine globaliste et dépendrait beaucoup moins des États-Unis en perte de vitesse. La Chine servirait de moteur plus petit, mais un moteur de remplacement néanmoins.

La Chine est plus qu’heureuse d’être l’obligée des globalistes avec un programme concerté et incrémental de dé-dollarisation. Mais cela ne signifie pas que l’objectif final soit un « petroyuan ». Non, l’objectif est que le FMI affirme la domination du système de panier des DTS en tant que plaque tournante des monnaies de réserve. Et, la Chine est maintenant le marché phare des DTS après sa récente intégration dans son giron. Il n’y aura pas de monnaie de réserve unique après la fin brutale du dollar. Au moins, pas avant que toutes les monnaies soient homogénéisées grâce au panier des DTS et finalement remplacées par une seule unité monétaire mondiale. D’ici là, le FMI ou la BRI dicteront le commerce de nation à nation et les échanges monétaires.

Il s’ensuit seulement que cette renaissance hautement volatile de l’ordre financier mondial commencerait en partie avec la perte du statut du pétro-dollar. Le commerce du pétrole est l’élément déterminant qui donne au dollar un avantage fondamental sur toutes les autres devises. C’est ce qui nous rapproche le plus du soutien des matières premières pour le dollar et c’est un avantage qu’aucune autre monnaie au monde ne peut encore se vanter d’avoir. Il y a plusieurs façons de détruire le dollar, mais la meilleure méthode serait de mettre fin à son statut de pétro-monnaie.

L’unité monétaire globale est déjà présente

Un argument que j’entendais souvent des détracteurs de la monnaie mondiale était qu’il n’y avait « pas d’unité monétaire avec assez de liquidités pour remplacer le dollar ». Bien sûr, ces personnes n’ont aucune idée de l’existence du panier des DTS et de la façon dont il pourrait être utilisé pour envelopper et absorber la plupart, sinon la totalité, des devises dans un mécanisme de réserve unique. Cela dit, je comprends la confusion. Quand les gens pensent aux devises, ils pensent à des tickets de mesure physiques ; ils veulent voir un morceau de papier avec des symboles, ou ils veulent au moins voir un nom de marque pour le produit, ce que toutes les devises sont vraiment.

Lorsque The Economist, en 1988, a réclamé le lancement d’une monnaie mondiale en 2018, il n’était peut-être pas au courant de la forme exacte que prendrait le destructeur. Même en 2014, je n’étais pas entièrement convaincu que nous disposions de suffisamment de preuves sur ce que serait cette unité de mesure. Aujourd’hui, c’est clair comme le cristal – le système de monnaie unique mondial ne sera pas seulement un système sans numéraire, mais il sera également basé sur la technologie numérique blockchain.

Comme je l’ai examiné dans mon article « La monnaie mondiale globalisée ressemblera beaucoup à Bitcoin », alors que certains politiciens et âmes damnées du système bancaire attaquent publiquement les produits basés sur la blockchain comme Bitcoin ou Etherium, en arrière-plan, ils sont réellement investis dans ces systèmes et sont même en train de construire les leurs. Avec les mascottes des banques centrales comme Ben Bernanke devenant conférenciers d’honneur lors de conférences sur le blockchain, ce n’est pas un secret insaisissable que les banques mondiales aiment la technologie blockchain.

Même les grandes sociétés élitistes comme Amazon semblent prêtes à adopter des produits autour de la blockchain comme devises. Donc, il faut se poser la question : si la blockchain et le Bitcoin sont une menace aussi grave pour la centralisation de l’establishment, pourquoi posent-ils rapidement tous les jalons nécessaires pour que les systèmes blockchain remplacent les monnaies papier ?

Ce qui m’intéresse, c’est que même dans le monde très vigilant de l’économie alternative, bien conscient de cette tendance vers un système monétaire mondial, les systèmes de blockchain sont toujours vénérés comme s’ils devaient nous sauver de la tyrannie des banques centrales. Très peu de gens ont remarqué que l’appel de The Economist pour un cadre monétaire mondial en 2018 est arrivé très tôt ; il a été juste là, sous notre nez depuis plusieurs années. 

Avec des méthodes d’échange autour de la blockchain, une structure de remplacement pour le dollar et toutes les autres monnaies nationales n’est pas très loin.

Le programme d’implosion de la Réserve fédérale se poursuit

Je me souviens qu’avant 2008, les médias ne traitaient presque jamais des actions de la Réserve fédérale comme des nouvelles importantes. En fait, je me souviens de l’époque où l’Américain moyen n’avait jamais entendu parler de la Réserve fédérale, et certains pensaient que l’existence même de l’institution était une « théorie du complot ». Maintenant, la nomination pour la nouvelle présidence de la Fed est au sommet des nouvelles, mais pour de mauvaises raisons.

Le changement de président de la Fed est absolument sans signification en ce qui concerne la politique. Jerome Powell continuera à prendre exactement les mêmes initiatives que Yellen ; les mesures de relance seront supprimées, les taux seront augmentés et le bilan sera réduit, laissant imploser la bulle massive sur les marchés, une bulle que la Fed a créée déjà vulnérable à une implosion. Les actions en particulier affichent le comportement d’un train fou, qui ressemble à la bulle de 2006 / 2007, ou même à l’exubérance délirante qui prévalait avant le krach de 1929. Tout cet optimisme dépend de deux choses – une foi aveugle et stupide que tous les investisseurs vont continuer à agir dans un concert parfait pour toujours « acheter la baisse« , et la foi persistante que les banques centrales interviendront toujours pour entraver et inverser toute correction du marché.

Une personne observatrice aurait cependant pu remarquer que les banques centrales du monde entier agissaient de manière coordonnée pour supprimer le soutien aux stimuli des marchés et augmenter les taux d’intérêt, coupant ainsi les lignes de crédit facile qui ont longtemps été une béquille pour nos économies infirmes. La Banque d’Angleterre a relevé ses taux la semaine dernière, car la Réserve fédérale a annoncé une nouvelle hausse en décembre. La Banque centrale européenne continue de préparer le public aux prochaines hausses de taux, tandis que la Banque du Japon a assuré  au public que les anticipations d’« inflation » ont été satisfaites et qu’aucune nouvelle mesure de relance n’est nécessaire. Si tout cela semble coordonné, c’est parce que c’est le cas.

La politique de la Fed n’est pas dictée par le président de la Fed, et elle n’est certainement pas dictée par Donald Trump. Comme l’a ouvertement admis l’ancien président Alan Greenspan, la banque centrale ne répond PAS au gouvernement, c’est une machine autonome de prise de décision. Les sièges à la Fed sont aussi facilement remplacés que les pièces de tondeuses à gazon ; ce sont des mascottes pour le système bancaire, rien de plus. Une fois qu’ils sont « nommés » par le président, ils prennent leurs ordres d’une source totalement différente, et je remettrais même en question la validité du processus de nomination et la manière dont la liste originale des candidats est définie. Pour les vrais marionnettistes de la Fed, il faudrait se tourner vers une organisation à l’extérieur des États-Unis, appelée Banque des règlements internationaux.

De nombreuses modifications subtiles s’ajoutent à une instabilité sans précédent

Je pense qu’il est essentiel que les gens considèrent le temps quand il s’agit d’économie. Les changements que nous pensons abrupts pendant les moments historiques de crise ne l’étaient souvent pas autant que ça. Presque tous les « événements » de crise financière ont été précédés par des années sinon des décennies de fissures croissantes mais subtiles dans les fondations. Si vous deviez revenir en arrière de 10 ans et expliquer à la personne moyenne (ou à l’économiste moyen dans les médias) ce qui se passe aujourd’hui, il se moquerait probablement avec indignation. Pourtant, aujourd’hui, ces choses sont acceptées comme banales, ou ignorées comme sans importance. Le temps et le faible niveau d’attention sont le fléau des sociétés libres.

Le squelette de l’économie du « nouvel ordre mondial » est devant nous. Les déclencheurs d’un changement explosif ont déjà été plantés. Ce qui me préoccupe, c’est que lorsque ces changements se concrétiseront et que la crise suivra, les masses s’en apercevront-elles ?

Brandon Smith

http://lesakerfrancophone.fr/la-fin-du-jeu-economique-se-poursuit

 

Donald Trump tente de clarifier sa position sur l’ingérence de la Russie dans l’élection américaine

Donald Trump tente de clarifier sa position sur l’ingérence de la Russie dans l’élection américaine

© Chine Nouvelle (Xinhua)Zhou Shaoping, le 12/11/2017 11:34

Le président américain Donald Trump a tenté dimanche de clarifier sa position sur les allégations concernant l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle américaine de l’année dernière.

Au cours d’une conférence de presse conjointe avec son homologue vietnamien Tran Dai Quang tenue dans la capitale vietnamienne, Hanoï, M. Trump est revenu sur ses déclarations précédentes en affirmant qu’il faisait confiance aux agences de renseignement américaines.

Lors d’une rencontre avec M. Trump samedi à Da Nang, dans le centre du Vietnam, où s’est tenue la 25e Réunion des leaders économiques de l’APEC vendredi et samedi, le président russe Vladimir Poutine avait rejeté cette accusation. M. Trump avait alors déclaré à la presse qu’il croyait M. Poutine.

Sa prise de position en faveur du président russe a été critiquée aux Etats-Unis, où les agences de renseignement américaines avaient accusé la Russie de s’être ingérée dans l’élection présidentielle américaine de 2016.

« [M. Poutine] pense que […] la Russie ne s’est pas ingérée dans l’élection. Quant à savoir si je le crois, je me range du côté de nos agences », a déclaré dimanche M. Trump, exprimant sa confiance à leur égard.

Il a toutefois souligné que des relations fortes entre les Etats-Unis et la Russie profiteraient au monde, car beaucoup de questions ont besoin d’être résolues avec la participation de pays tels que la Russie et la Chine, notamment en ce qui concerne la péninsule coréenne, la Syrie, l’Ukraine et le terrorisme.

M. Trump a déclaré qu’il valait mieux « avoir les Russes dans des dispositions amicales plutôt que de toujours les combattre ».

 

https://chine.in/actualite/cn/donald-trump-tente-clarifier-position-sur_103912.html

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

L’ORGANISATION DE COOPÉRATION DE SHANGHAï: UNE ALLIANCE SÉCURITAIRE ET ÉCONOMIQUE EN DEVENIR

Julie Descarpentrie

10-11-2017

 

 

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) est une organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001 et regroupant initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques  d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique.

S’étendant sur plus de 60% du territoire de l’Eurasie, ses Etats membres regroupent 40% de la population mondiale et contrôlent 38% des réserves de la planète en gaz naturel, 20% en pétrole, 40% en charbon et 50% en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015).

Mais le fait le plus marquant – pourtant largement passé inaperçu en Occident – a été l’intégration de l’Inde et du Pakistan (juin 2017) suite à l’acceptation par Pékin que New Delhi rejoigne l’OCS en dépit de leurs intérêts stratégiques divergents et des différends frontaliers qui les opposent – lesquels dégénèrent sporadiquement en conflits de basse intensité[1].

De plus, des pourparlers sont en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan en tant que membres permanents de l’organisation. Mais alors que Téhéran et Kaboul prennent part aux sommets de l’OCS en tant que membres observateurs, les Etats-Unis et leur allié japonais se sont vu refuser un tel statut, ce qui explique que nombre d’analystes considèrent de plus en plus cette organisation comme un lieu d’échanges stratégiques destiné à proposer une alternative aux actions menées par les Occidentaux sur la scène internationale.

L’opposition à l’hégémonisme américain

En effet, l’élargissement vers des pays souvent en désaccord ou en opposition avec les Occidentaux – ou n’ayant guère d’intérêt stratégique à leurs yeux -, confère une claire orientation à l’OCS : ses membres s’opposent à l’hégémonisme américain et contestent le recours au droit d’ingérence dont use l’Occident pour conduire ses opérations de Regime Change. Ils ne souscrivent pas non plus à la politique occidentale qui fait des droits de l’homme une valeur suprême, et affichent clairement leur attachement au multilatéralisme. C’est dans ce contexte que les pays de l’OCS sont parvenus à obtenir la fermeture le 1er juillet 2014, de la base aérienne américaine de Manas, près de Bichkek (Kirghizistan,) qui était alors le principal centre de transit de l’armée américaine vers l’Afghanistan.

Face aux nombreuses menaces sécuritaires qui pèsent sur la région, les forces armées des Etats membres organisent régulièrement des manœuvres militaires communes, auxquelles s’ajoute la coordination de leurs moyens de lutte contre le terrorisme au sein de la structure antiterroriste régionale (RATS) basée à Tachkent (Ouzbekistan). Particulièrement touchés par les trafics de drogues et d’armes qui prolifèrent dans la région centre-asiatique, ces Etats collaborent également dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC[2]) afin d’élargir leurs actions à la criminalité et au trafic des stupéfiants. Ces missions consacrées au maintien de la paix et de la sécurité régionale valent ainsi à l’OCS d’être reconnue par l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que les dépenses militaires des pays de l’OCS demeurent nettement inférieures à celles de l’OTAN, leur croissance est néanmoins exponentielle : de 85 milliards de dollars en 2006 (dont 49,5 pour la Chine et 34,7 pour la Russie), elles sont passées à 364 milliards en 2016, contre respectivement 796,7 milliards pour les pays membres de l’OTAN en 2006 et 866 milliards dix ans plus tard. Cette hausse significative des budgets de défense semble traduire la volonté de la Chine et de la Russie de jouer un rôle majeur dans la sécurisation de la région centre-asiatique.

En outre, de nombreux accords militaires et stratégiques ont été signés entre les pays de la région. Parmi ceux-ci l’on notera :

  • l’échange de renseignements entre l’Inde et la Russie, ainsi qu’entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et afghans (NDS) ;
  • l’officialisation d’un dialogue stratégique trilatéral entre la Chine, l’Afghanistan et les taliban à travers la nomination en 2014 par Pékin d’un envoyé spécial pour l’Afghanistan ;
  • la reprise en 2015 du projet de construction d’un corridor international de transport nord-sud entre l’Inde, la Russie et l’Iran[3] ;
  • et enfin, la vente par Moscou d’hélicoptères Mi-35 au Pakistan dans le cadre de son rapprochement stratégique avec Islamabad.

Une approche commune de la question afghane

Depuis plusieurs mois, les observateurs notent que le président Poutine s’implique de plus en plus dans le dossier afghan. C’est que, malgré le déploiement de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) et l’envoi par les Etats-Unis d’instructeurs chargés de former les forces de sécurité afghane dans le cadre de la mission Resolute Support, le bilan reste plutôt négatif.

On constate en effet que la situation ne fait qu’empirer : environ 40% du territoire est désormais sous le contrôle des insurgés, l’Armée nationale afghane est de plus en plus infiltrée par les taliban et « l’Etat islamique dans le Khorasan » (EIK) gagne du terrain au nord et à l’est du pays, étendant ainsi dangereusement sa zone d’opération en direction des républiques d’Asie centrale.

En conséquence, le dirigeant russe accuse de plus en plus les Américains de n’avoir pas de stratégie de long terme concernant la sécurisation du territoire, et les responsables afghans eux-mêmes regrettent que Washington ne soit pas parvenu à réformer les services de renseignement afghans (NDS). A cela s’ajoute que nombre d’analystes s’interrogent sur l’intérêt de l’élimination du mollah Mansour – tué lors d’une frappe de drone en mai 2016 – alors qu’il était le seul chef taliban susceptible d’entamer le dialogue avec Kaboul. Certains y voient une tentative délibérée de la part de la CIA de faire échouer le processus de réconciliation nationale.

De ce soupçon est née la relégation au second plan des rencontres quadrilatérales Chine/Russie/Pakistan/Etats-Unis relatives au règlement de la question afghane. C’est pourquoi Moscou a pris de nombreuses mesures telles que la réactivation du groupe de contact de l’OCS sur l’Afghanistan et l’entrée de l’Inde en son sein, l’expression de son soutien à l’égard des taliban[4], ainsi que le maintien opérationnel, jusqu’en 2024, de sa base militaire au Tadjikistan.

Souhaitant mettre un terme aux interventions militaires à répétition dans le pays, les membres de l’OCS appellent désormais à privilégier les opérations de maintien de la paix dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ainsi, Pékin et Moscou ont déclaré ne vouloir intervenir en Afghanistan qu’au sein de missions de l’ONU. Une telle position tranche avec la volonté du président américain et du chef de la CIA, Mike Pompeo, de « frapper vite et fort », ce qui s’est notamment traduit par le largage de la « mère de toutes les bombes »[5] en avril dernier sur les positions de Daech dans la province du Nangarhar. Eu égard au fait que l’envoyé spécial russe en Afghanistan, Zamir Kabulov, a jugé « vaine » la nouvelle initiative de Donald Trump consistant à envoyer de nouveaux contingents en Afghanistan, on assiste de plus en plus à une confrontation stratégique et verbale entre Washington et Moscou.

En outre, on observe la naissance d’un consensus entre la Russie, la Chine et l’Iran qui voient dans le processus de négociations avec les taliban, un moyen de stabiliser le pays et de vaincre Daech. En effet, malgré le ralliement d’environ 10% des taliban à l’EIK, la majorité d’entre eux ne souscrit pas à l’agenda de Daesh qui profite de l’instabilité du pays et des fractures religieuses qui y règnent pour s’y installer durablement. Bien que les Américains soient également favorables à l’ouverture du dialogue avec les « étudiants en théologie », le fait qu’ils soupçonnent plusieurs pays de l’OCS d’armer les taliban, les amène aujourd’hui à se méfier d’eux.

A cet égard, il est à craindre que l’Afghanistan soit en passe de redevenir le théâtre d’une nouvelle lutte d’influence internationale même s’il est probable que, faute de moyens suffisants, les Russes soient de nouveau amenés à collaborer avec les Américains. Pour le moment, la force de l’OCS réside dans le fait que ses membres ont une approche commune pour la résolution de la crise afghane. En outre, l’admission en 2012 de Kaboul comme membre observateur de l’OCS tend à renforcer le rôle de l’organisation dans le règlement de la question.

Néanmoins, l’issue d’une telle politique reste incertaine car il est peu probable que les taliban, aujourd’hui menés par le mollah Akhunzada – jugé être un homme cruel, peu ouvert au dialogue -, acceptent de faire des concessions. Le massacre de 140 soldats de l’Armée nationale afghane à Mazar-e-Sharif en avril dernier, en témoigne.

La persistance de rivalités internes

En outre, la lutte contre l’hégémonisme américain ou la résolution de la crise afghane ne constituent pas des facteurs suffisants pour souder ces pays, comme en témoignent les nombreuses tensions qui persistent entre la Russie et ses partenaires, notamment la Chine.

Par son souhait d’intégrer les espaces afghan et pakistanais au sein de son projet de « Route de la soie[6] » et du corridor économique Chine-Pakistan, Pékin cherche à fédérer les pays de la région au sein d’un bloc asiatique, jugé seul à même de concurrencer l’économie occidentale dominée par les Etats-Unis.

Cependant, la relation entre Moscou et Pékin est de plus en plus déséquilibrée car le projet chinois de « Route de la soie » risque à terme de remettre en cause la domination russe en Asie centrale. A cela s’ajoute que Pékin conçoit le système international comme n’étant dominé que par deux grandes puissances – les Etats-Unis et la Chine -, excluant de ce fait la Russie. Par conséquent, la mise en avant des questions sécuritaires au sein de l’OCS semble être un moyen pour Moscou de s’imposer et de s’affirmer comme le garant de la stabilité en Asie centrale.

L’intégration simultanée (juin 2017) des deux « frères ennemis » que sont l’Inde et le Pakistan au sein de l’OCS s’explique notamment par la volonté russe de faire de New Delhi un contrepoids à la toute-puissance chinoise tout en lui faisant jouer un rôle important dans le cadre de la reconstruction de l’Afghanistan[7].

De même, considérant que le règlement de la question afghane ne pourra pas se faire sans l’aide d’Islamabad – qui, par son soutien aux taliban afghans et au réseau Haqqani, est l’un des pays les plus aptes à ouvrir un canal de négociations avec les insurgés -, Moscou, en ayant permis l’intégration du Pakistan dans l’OCS, cherche à s’imposer comme le garant de la stabilité dans la région grâce à ses talents de médiateur.

La mise au ban d’Islamabad par Donald Trump – qu’il a accusé d’apporter un soutien logistique au réseau Haqqani ainsi qu’aux taliban afghans afin de déstabiliser le gouvernement de Kaboul – n’a fait qu’accroitre la coopération russo-pakistanaise scellée notamment à l’occasion de la livraison par la Russie de quatre hélicoptères d’attaque Mi-35M. Profitant d’un tel rapprochement, le Kremlin a récemment exprimé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange avec Islamabad, projet auquel s’ajoute la volonté russe de bénéficier à la fois des infrastructures du port de Gwadar, du corridor économique entre la Chine et le Pakistan et de la « Route de la Soie » afin d’accroitre le volume de ses exportations vers l’Asie. Un tel rapprochement ne peut que satisfaire Islamabad qui voit dans cette alliance l’occasion de nouer de nouveaux partenariats et de répondre à la distanciation de Donald Trump à son égard.

La réaction américaine

Face au consensus Moscou/Téhéran/Pékin sur la question afghane et face à la menace grandissante que le nouveau projet chinois de « Route de la Soie » fait peser sur l’économie américaine, Washington cherche à rallier New Delhi à sa cause afin de contenir la menace chinoise.

Ainsi, profitant des multiples différends qui opposent Pékin et New Delhi, Donald Trump a déclaré vouloir offrir à l’actuel Premier ministre indien, Narendra Modi, la possibilité de jouer un rôle majeur dans la sécurisation du territoire afghan et de faire de son pays une puissance militaire d’envergure. Ceci explique que malgré les accusations du Pakistan portées à l’encontre du gouvernement indien – soupçonné d’instrumentaliser les insurgés de la province pakistanaise du Baloutchistan[8] en vue de faire échouer le corridor économique Chine-Pakistan, et de chercher à déstabiliser l’Afghanistan afin d’en faire sa zone d’influence -, le président américain parie sur l’Inde pour pacifier la région[9].

New Delhi a répondu favorablement à l’appel du président américain. Cependant, il ne faut pas oublier que le gouvernement indien applique le principe d’ « autonomie stratégique » et privilégie le multilatéralisme, ce qui lui permet de ne pas nouer d’alliances contraignantes. Ceci explique que malgré son rapprochement avec les Etats-Unis, il diversifie ses partenariats stratégiques, comme en témoigne son entrée à l’OCS.

 

 

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En conclusion, la force de cette organisation régionale réside dans le fait que ses membres partagent de nombreux intérêts. Malgré les craintes que suscite le projet chinois de « Route de la Soie » et l’élaboration d’un projet économique concurrent développé entre l’Inde et l’Iran autour du port de Chabahar[10], la lutte contre Daech et la résolution de la crise afghane sont susceptibles de fédérer ces pays. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien compris l’administration Trump qui tente actuellement de faire de New Delhi son partenaire régional afin de l’écarter d’une telle coalition.

L’OCS dispose encore de peu de moyens et n’a pas encore fait ses preuves sur le dossier afghan, mais le fait que des négociations soient en cours afin d’intégrer la Turquie, l’Iran[11] et l’Afghanistan, est bien le signe qu’elle cherche à prendre de l’ampleur.


  • [1] Le principal point de friction entre la Chine et l’Inde est leur frontière qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de l’Himalaya et dont la contestation du tracé a conduit les deux puissances à s’affronter en 1962. Depuis cette date et la défaite indienne, la Chine occupe la région de l’Aksaï Chin, territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province du Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province.
  • [2] Fondée en octobre 2002, elle rassemble tous les États membres de l’OCS à l’exception de la Chine, y compris l’Inde et du Pakistan. Son siège est à Moscou.
  • [3] Ce projet dénommé « Corridor de Transport Nord-Sud » reliera l’Inde, l’Iran et l’Azerbaïdjan aux pays et aux marchés de l’Union économique eurasiatique, qui inclut non seulement l’Arménie, mais également la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Biélorussie.
  • [4]  Cf. Note d’Actualité n°491, « Les enjeux du soutien de la Russie et de l’Iran aux taliban », http://www.cf2r.org.
  • [5] Il s’agit de la plus puissante bombe non-nucléaire de l’arsenal américain. Surnommée la « mère de toutes les bombes », elle a détruit un réseau de tunnels utilisés par le groupe Etat islamique et tué au moins 36 de ses combattants.
  • [6] Le projet « One Belt, One Road » (OBOR) ou projet maritime et terrestre de « Route de la soie du XXIe siècle » vise à construire une route économique et commerciale allant de Shanghai à Berlin, en traversant la Chine, la Mongolie, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne, ce qui couvrirait plus du tiers de la circonférence de la terre et placerait la Chine au cœur des échanges commerciaux mondiaux, au détriment des Américains qui en seraient exclus. L’attrait de ce projet est tel que plus de soixante pays l’ont rejoint et ont accepté de participer à son financement à travers le Silk Road Investment Fund, la Banque asiatique d’investissement des infrastructures (BAII), l’Union économique eurasienne, la Communauté économique de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
  • [7] L’Inde constitue déjà le cinquième plus important pourvoyeur d’aide aux Afghans.
  • [8] Situé au Baloutchistan pakistanais, ce port inquiète fortement l’Inde qui craint un trop grand rapprochement entre Islamabad, Pékin et Moscou. C’est ainsi que sur les fronts est (Xinjiang) et ouest (Gwadar), son service de renseignement extérieur (RAW) tente d’en ralentir la construction à travers l’instrumentalisation des insurgés baloutches, un peuple du sud-ouest du Pakistan qui souhaite faire sécession et créer un Baloutchistan autonome.
  • [9] Une telle stratégie n’est pas sans rappeler le fait que les Etats-Unis étaient également parvenus en 2015, à faire adhérer New Delhi à la stratégie américaine de Containment en Asie-Pacifique à l’issue de la signature de la « Vision stratégique commune indo-américaine pour l’Asie-Pacifique et la région de l’océan Indien ». L’objectif étant bien sûr de contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale et de déployer des moyens ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) destinés à surveiller son déploiement militaire.
  • [10] Il s’agit d’un projet portuaire dans lequel l’Iran investira 20 milliards de dollars. Situé dans la ville iranienne de Chabahar, dans le golfe d’Oman, il permettra à New Delhi d’accéder aux marchés centre-asiatique et afghan en contournant le Pakistan, qui pour l’instant bloque le transit des produits indiens.
  • [11] L’adhésion de l’Iran est cependant mise à mal par le Tadjikistan qui bloque son entrée au sein de l’OCS au nom de rivalités politiques, ainsi qu’en raison du rapprochement opéré entre Dushanbe et Riyad.
  • http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/lorganisation-de-cooperation-de-shangha-une-alliance-securitaire-et-economique-en-devenir.php

Xi Jinping s’adresse aux soldats chinois de Djibouti

Xi Jinping s’adresse aux soldats chinois de Djibouti

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Le président Xi Jinping s’est adressé par vidéo-conférence aux soldats chinois de la base de Djibouti, le 4 novembre 2017.

Selon Defense News, cette base a été consolidée. Il s’agit d’une véritable forteresse, capable d’héberger une brigade complète (7 à 10 000 hommes).

La création de cette base, à proximité des installations états-uniennes, israéliennes, et françaises, a mis fin au piratage au large de la Somalie.

Il s’agit de la première base militaire en dehors de la sphère d’influence chinoise.

http://www.voltairenet.org/article198710.html

La technologie et le marxisme de Jack Ma

La technologie et le marxisme de Jack Ma


Par Caleb Maupin – Le 26 octobre 2017 – Source New Eastern Outlook

Jack Ma, le fondateur d’Ali Baba, premier site de vente en ligne chinois.

Le célèbre fondateur d’Alibaba est peut être un PDG milliardaire, mais les mots qu’il diffuse dans le monde entier ont des échos de Karl Marx, de Vladimir Lénine et de Mao Dzedong. Il peut être difficile pour une oreille non avertie de l’identifier, mais il n’est pas surprenant que cette vedette de l’économie planifiée chinoise soit en bons termes avec un parti au pouvoir profondément idéologique. Pour ceux qui connaissent le sujet en profondeur, des sous-entendus marxistes peuvent être retrouvés tout au long de l’optimisme technologique de Ma.

Un matérialisme historique

Beaucoup de gens ouvrent le manifeste communiste en s’attendant à y trouver un plan pour un monde idéal, étalé devant eux. Pourtant, Karl Marx ou ses associés ont très peu écrit au sujet de la nature supposée du monde futur. Les écrits de Marx portaient plutôt sur des concepts philosophiques qu’il a inventés, le matérialisme dialectique et historique. En substance, le marxisme est une description de l’histoire du monde comme étant la résultante d’une lutte pour faire progresser les niveaux de vie et atteindre un mode de production plus élevé.

En s’exprimant au Valdaï Discussion Club en octobre, Jack Ma a sévèrement critiqué ceux qui réagissent à l’avènement d’Internet par la peur. Il a déclaré : « Là où d’autres personnes s’inquiètent, nous trouvons des moyens de résoudre cette inquiétude. » Il a rappelé à l’auditoire les nombreuses peurs qui ont accompagné l’invention de l’automobile et ajouté : « Si nous avons plus d’imagination et de créativité, nous nous sentirons beaucoup mieux. »

À l’époque de la révolution industrielle du XIXe siècle, la perspective de Marx était la même. Tout en critiquant le capitalisme, Marx saluait la naissance de l’économie industrielle et des révolutions sociales qui avaient détruit le féodalisme. Marx voyait la fin du servage et la naissance de la classe ouvrière industrielle ou du « prolétariat », conséquences des énormes progrès technologiques, comme un formidable bond en avant.

Jack Ma a aussi averti le public du danger potentiel associé aux progrès technologiques. Il est allé jusqu’à faire remarquer que les deux guerres mondiales se sont déclenchées à la suite de bonds technologiques.

Ce faisant, Ma pointait vers une compréhension du concept marxiste de surproduction et de baisse du taux de profit. En effet, les deux guerres mondiales ont été précédées par des ralentissements économiques et des périodes de dépression, et ces deux périodes difficiles ont été le résultat direct des progrès technologiques.

Dans « Le Capital », Marx explique que les propriétaires d’usines et d’entreprises cherchent constamment à révolutionner les moyens de production afin de produire des biens plus efficacement qu’auparavant. Cependant, dans ce processus de diminution des coûts de production et de recherche d’efficacité, le pouvoir d’achat des travailleurs diminue aussi. Finalement, l’abondance créée par les progrès technologiques crée une pauvreté de masse. Les marxistes du monde entier ont décrit les développements politiques qui ont finalement abouti aux deux guerres mondiales comme une conséquence des crises économiques créées par la surproduction.

Pourtant, malgré son inquiétant avertissement, Ma semble penser qu’un résultat potentiellement différent sera la conséquence de la révolution informatique. En 1848, Marx soulignait que la révolution industrielle réduisait les ouvriers à être « un appendice des machines ». En 2017, Jack Ma nous dit : « Nous avons transformé des gens en machines, maintenant nous faisons des machines à l’image des gens. »

Ma soutient que l’éducation peut être complètement transformée car l’humanité est témoin de la naissance de la technologie des données (TD) en remplacement de la technologie informationnelle (TI). Selon Ma, avec la naissance de la TD, ce qu’il appelle les « travaux stupides », ceux pour lesquels les êtres humains sont poussés à ne pas utiliser leur intelligence pourraient être éliminés. Dans la nouvelle économie, la créativité humaine doit se développer pour faire ce que les machines ne peuvent pas faire, car « une machine ne peut avoir d’âme ».

« Nous avons besoin d’un G200, pas d’un G20 »

Tout comme Karl Marx, Jack Ma n’est pas un adversaire de la mondialisation. Au contraire, comme Marx l’a fait au XIXe, Ma salue la montée de l’économie mondiale comme un pas en avant, en disant « là où le commerce s’arrête, le monde s’arrête ».

Cependant, même si Ma ne critique pas la globalisation en tant que concept, il est opposé au déséquilibre de l’économie mondiale. Décrivant le caractère injuste du marché mondial, il a déclaré « 20% des pays réussissent, tandis que 80% n’ont aucune chance ».

Ici, Ma s’oppose frontalement au récit de la mondialisation poussé par les partisans du néolibéralisme. Le « Sud global » ne devient pas plus riche en raison du commerce avec l’Europe et les États-Unis. Les réformes du marché libre et la pénétration de la Banque mondiale et du FMI ne « développent » pas les pays sous-développés. Les politiques commerciales poussées par les dirigeants occidentaux n’ont pas l’effet que des personnes comme Milton Friedman et Jeffrey Sachs ont affirmé qu’elles auraient.

Avec ses mots, Ma fait écho à une approche de l’économie mondiale semblable à celle qui a été articulée par Vladimir Lénine avant la révolution russe. C’est une vision du monde qui explique comment les pays les plus riches du monde ont truqué les choses en leur faveur, pour rester les 20% les plus riches, s’enrichir en monopoles alors que les 80% restent pauvres et deviennent plus pauvres, en tant que consommateurs captifs. C’était le concept de Lénine disant « l’impérialisme, le stade suprême du capitalisme ».

Ma ne s’oppose pas à la mondialisation, mais insiste sur le fait qu’elle doit changer de structure. Selon ses propres mots : « Nous avons besoin d’un G200, pas d’un G20 ». Les paroles de Ma sont en accord avec la politique étrangère chinoise et son initiative de Nouvelle Route de la Soie, visant à sortir les pays de la pauvreté grâce aux infrastructures. Alors qu’elle continue d’étendre sa présence dans le monde sous-développé, la Chine développe ses partenaires commerciaux avec des trains à grande vitesse, des hôpitaux et des programmes éducatifs. Au fur et à mesure que ces pays deviennent plus riches, la Chine devient plus riche, en développant des économies avec lesquelles elle peut commercer. Ce modèle de mondialisation « gagnant-gagnant », par opposition au monopole d’entreprise de Londres et de Wall Street, est très différent.

Ma soutient que la multipolarité devrait être la bienvenue, et que plutôt que de se faire face les uns aux autres, les pays devraient travailler ensemble pour résoudre les problèmes mondiaux. « L’ennemi commun devrait être la pauvreté », a-t-il expliqué.

L’histoire avance, avec ou sans vous

« La révolution technologique est en marche, personne ne peut l’arrêter ! » Jack Ma prévient son public. Plutôt que d’être seulement au courant de l’histoire, Jack Ma invite son auditoire à en faire partie : « Les jeunes ne veulent pas seulement s’informer, ils veulent s’impliquer ! »

Son inquiétant avertissement que la technologie avance et la société avec elle, indépendamment de nos peurs, cela nous rappelle l’essai de Mao Dzedong « Rapport sur le mouvement paysan dans la province du Hunan. » Dans cet essai, Mao avertissait que la paysannerie chinoise était en révolte contre les propriétaires, et que les communistes chinois devaient les rejoindre et les diriger ou bien « se laisser dépasser ». Il y est écrit : « Quand les gens sont en mouvement, vous pouvez vous opposer à eux, vous pouvez les suivre en gesticulant et en critiquant, ou vous pouvez les diriger. »

Cette polémique de l’époque avec les dirigeants du Parti communiste chinois contient plusieurs des citations les plus connues de Mao. Mao y avertissait ses lecteurs que les avances et les explosions peuvent être imprévisibles, « une seule étincelle peut mettre le feu à la plaine ».

Lorsque Mao Dzedong écrivait ces mots en 1926, avec le même ton optimiste mais prudent que les projets de Jack Ma aujourd’hui, la Chine était une société agraire profondément appauvrie. Aujourd’hui, menée par l’organisation politique que Mao Dzedong a construite, elle est devenue la deuxième plus grande économie de la planète.

« Un environnement convivial pour les entreprises »

Alors que l’on pourrait s’attendre à ce qu’un milliardaire se considère comme un « self-made man » et râle contre l’ingérence d’un gouvernement dans les affaires économiques, la perspective de Ma semble être différente.

Au Club de discussion de Valdaï à Sotchi, Ma a salué les efforts récents du Parti communiste chinois, lorsqu’on l’a interrogé sur le XIXe Congrès national historique qui avait lieu simultanément à Beijing. Il a parlé de la façon dont la campagne anti-corruption « Mass Line » lancée par Xi Jinping est un bon développement qui a « aidé à nettoyer le milieu des affaires » et a permis de faire de la Chine un « environnement convivial pour faire du commerce ».

En effet, ceux dont la compréhension de l’idéologie marxiste est simpliste peuvent se moquer de l’idée qu’un milliardaire comme Jack Ma ait quelque chose en commun avec Marx. Les mêmes personnes raillent l’idée que la Chine soit socialiste, alors qu’il existe tant de sociétés privées, et que tant de personnes sont devenues riches.

Mais Deng Xiaoping l’a dit lui-même, « la pauvreté n’est pas le socialisme, s’enrichir est glorieux », et ces mots faisaient simplement écho à l’approche marxiste du matérialisme historique. L’histoire avance en raison de l’intelligence et de l’innovation humaine ; au contraire, à mesure que le capitalisme a émergé, la recherche irrationnelle du profit à tout prix a entravé la capacité de progression sociale.

Le « socialisme aux caractéristiques chinoises » est devenu une économie qui permet à 700 millions de personnes de sortir de la pauvreté. Dans la Chine du XXIe siècle, chaque jour une personne devient millionnaire. Oui, s’enrichir est glorieux, mais toute cette richesse en Chine n’a pas été créée par l’avidité irrationnelle et l’égoïsme. Le chemin de la Chine vers plus de richesse et de prospérité a été basé sur une société fonctionnant de manière disciplinée, dirigée par une organisation politique forte, qui place la prospérité pour tout le peuple, et pas seulement une riche minorité, en tête de l’ordre du jour.

Caleb Maupin est un analyste politique et un activiste basé à New York.

http://lesakerfrancophone.fr/la-technologie-et-le-marxisme-de-jack-ma